‹ Sur le Haut-CongoChapitre 12 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La période critique.

S juillet. La lune de miel est finie et les Ba-Ngala ont perdu au contact la croyance en mon origine surnaturelle. Nouvelle affaire de femmes. Une des épouses de Monpata, un chef des N'Gombé de Mankanza, a été trouvée par son maître dans la chambre d'un de mes Zanzibarites. Il n'y avait pas eu un accord complet entre les deux hommes ; le mari furieux a porté un coup de lance, heureusement peu grave, à l'œil gauche de mon employé. Certes, celui-ci est en faute et, suivant le droit du pays, il serait exposé à un grave châtiment. Mais il a été convenu que je punirais moi-même tous mes hommes qui commettraient des délits, et que j'indemniserais à leur compte les gens lésés. On a vu, en juin, que je tenais promesse. Je ne puis tolérer que, dans l'état de leurs mœurs, les natifs se fassent justice eux-mêmes sur mes sujets. Affectant une grande colère, je fais sonner l'appel aux armes. Mata-Buiké vient me prier de me calmer et de remettre au lendemain ma réclamation. J'y consens après une apparente résistance.

9 juillet. Palabre générale relativement au coup de lance. Iboko et N'Gombé sont largement représentés. Le roi prend la parole. Nous nous imaginons naturellement qu'il va s'occuper du conflit survenu. Grande est notre erreur.

— Moiléfa, dit-il, depuis deux lunes que vous êtes dans le pays, la consommation des poules, du manioc et du poisson a beaucoup augmenté et les prix doivent s'élever en conséquence. Nous venons vous proposer de fixer un nouveau taux pour les vivres.

Je l'arrête net, contrairement aux usages locaux.

— Inutile, dis-je, de continuer sur ce sujet. Nous ne sommes pas assemblés pour discuter sur ce point, mais pour savoir si je continuerai à être molesté sans avoir satisfaction. On m'a volé quantité de choses et blessé une femme; je n'ai rien exigé. Maintenant, on frappe au sang un de mes enfants et l'on ne veut pas évaluer le dommage causé. Vous le savez ; si mon serviteur a des torts, il payera et sera battu, mais je veux aussi que Monpata subisse une amende, sinon la vie de mes gens sera à la merci du ressentiment de chacun d'entre vous. Cela est contraire à notre pacte d'amitié. Encore un mot : gardez mieux vos femmes.

Les sauvages n'en reviennent pas. Jusqu'ici aucun mot dur ou sévère n'est sorti de mes lèvres; on m'a toujours vu souriant, aimable, et voilà que je fronce les sourcils et que je parle sèchement. « Ah ça! que se figure donc l'homme blanc? Croit-il, avec sa poignée d'honmies, faire la loi à la contrée? » Cette impression éclate sur les figures brunes de mes interlocuteurs, et l'on darde sur moi des centaines d'yeux menaçants. Le doyen des Ba-Ngala dit quelques mots à voix basse pour engager le peuple à dissimuler, et s'adressant à moi :

— Quelle amende voulez-vous recevoir? fait-il.

— Je ne demande que le possible. N'Gombé a beaucoup de chèvres ; qu'il m'en donne quelques-unes et je réglerai avec Monpata.

A ces mots, et sans me répondre, tout le monde se retire. Le soir, Mata-Buiké, qui a tenu de longues conférences chez lui, me visite et me demande le nombre des chèvres que je désirerais recevoir. Je le fixe à trois,

10 iuillet. Mata-Buiké vient me voir et me demande des cauries. Je lui en donne de temps à autre vingt ou trente pour s'acheter de la bière de canne, mais il est devenu très exigeant depuis quelques jours et, peu satisfait de ne plus entendre parler des chèvres réclamées, je l'ajourne.

Nouvelle visite du chef dans la soirée. A sa question : « Où sont mes cauries? » je réponds : « Oi^i sont mes chèvres? »

Il se retire mécontent, mais revient peu après.

— Mon action, dit-il, ne va pas jusqu'à forcer la main aux N'Gonibé. Ils sont éti'angers comme vous. Patientez. Ici, toutes les contestations se traitent lentement.

A son retour au village, les danses et les chants cessent. Nassibou et Fonndi, mes principaux Zanzibarifes, se présentent à moi. D'après eux, Mankanza est effrayé ; on s'attend à une lutte 'entre nous et les N'Gombé, et Mata-Buiké a défendu à ses femmes de nous porter encore à manger ; il faudrait renoncer aux chèvres.

Tout en me réservant toujours la décision, j'écoute habituellement les rapports de mes noirs. Il y a souvent quelque chose à y apprendre, parce qu'ils vivent plus près des indigènes que les Européens ; ils causent beaucoup avec eux, voyent leurs femmes et comprennent l'esprit de leurs mœurs. En revanche, ils n'ont pas autant que nous le souci de notre prestige et de notre autorité, et parfois même leurs petits intérêts particuliers sont contraires à nos vues politiques.

Dans la circonstance actuelle, la sincérité de mes deux Zanzibarifes était indubitable. Je les renvoyai néanmoins en maintenant énergiquement mes prétentions. Puis, je fis venir Stambouli, mon agent des affaires secrètes, et je lui donnai pour instructions de se présenter chez sa maîtresse indigène en simulant l'ivresse et de sembler commettre une énorme indiscrétion, en lui disant savoir que, dans ma pensée intime, tout présent de chèvres d'un chef quelconque de rs'Gombé ramènerait la paix. Stambouli était à peine au village de cinq minutes que sa confidence courait les rues. Les danses et les chants reprenaient. Et le tambour d'alarme qui, depuis deux jours, retentissait chaque nuit sans discontinuer, se tut.

Je rentrais pour me coucher, quand un indigène, appelé Ewata, se glissa furtivement près de moi pour me dire :

— Si vous avez la guerre avec Iboko et N'Gombé, je demande à me réfugier chez vous et à être rapatrié dans l'Irébou, mon pays natal.

Cette démarche me frappa. Ewata était, en effet, étranger au pays. Son père, marchand d'ivoire de l'Irébou, l'avait laissé chez Mata-Buiké, il y avait plus d'un an, en promettant de venir le rechercher dans quelques mois. Il n'était pas revenu. Ewata était devenu l'un des confidents du chef des Ba-Ngala et l'amant de sa fille, laquelle avait pour lui quitté son mari, un certain Vilerabé, de Mabali. Ewata

était sous la menace perpétuelle de tomber entre les mains de cet homme. Sa situation délicate et son indifférence pour les Ba-Ngala parlaient en faveur de sa véracité.

11 juillet. Ce matin, Mata-Buiké m'a présenté Mata-M'Popo, un des chefs deN'Gombé; mais il n'a toujours pas parlé des chèvres.

J'ai fait interroger Ewata, en lui promettant son rapatriement. Il a dit en substance : « N'Gombé et Iboko sont d'accord ; d'ailleurs, tout le monde s'entend contre le blanc à trois lieues à la ronde, sur les deux rives. On n'a en vue qu'une chose, vos riches marchandises. Malgré vos prévenances et votre amabilité, si le peuple avait une occasion facile de vous décapiter et de se partager vos biens sans trop de risque, il n'hésiterait pas. Au sujet de l'affaire de Monpata, on a discuté, et l'on a conclu unanimement qu'il ne faut pas vous donner les chèvres demandées. « Nous sommes prêts à la guerre, » a-t-on dit. Le blanc n'a que quelques hommes, tandis que nous pou- » vous appeler tout Iboko, Mabali,yGombé,Bolombo, etc. «Puis, trois avis ont été émis. D'après le premier, on devait vous pousser à vous rendre au quartier des N'Gombé pour y prendre les chèvres réclamées et, pendant ce temps, tomber sur vos derrières et sur la station. La deuxième opinion préconisait d'abord l'attaque sous bois de votre corvée journalière. Mais le troisième projet a réuni tous les suffrages. Il comporte l'entourage nocturne et par surprise du camp de vos noirs, regorgement des sentinelles, puis, simultanément, l'incendie de votre nouvelle maison et le massacre en détail de vos compagnons. Voilà ce qui vous menace. Dès que le coup sera sur le point d'être tenté, je tâcherai de m'esquiver et de vous prévenir. Vous ne savez pas combien les Ba-Ngala sont mauvais. Je les ai vus piller bien des fois des canots de commerce et tuer leurs équipages afin d'avoir de la viande et de l'ivoire. Pour eux, la vie de l'étranger n'est rien. Ils guettent un relâchement de votre vigilance, et ne vous ont accepté dans le pays qu'avec l'arrière-pensée de vous massacrer. »

Coïncidence curieuse. Vers six heures, Mata-Buiké est venu me reprocher d'un ton insolent de le compromettre devant ses districts. « On m'accuse, dit-il, de manger seul dans votre bien, et chacun veut en avoir sa part. Je ne veux plus m'exposer pour vous. »

Je l'ai plaisanté froidement sur son infortune, et il s'est retiré très monté, en proférant des menaces. Après sa sortie, j'ai doublé la garde, et j'ai fait bivaquer des honnnes dans la maison en construction.

A neuf heures du soir, le roi revient secrètement, sans escorte et très radouci. Il s'excuse de sa colère et se plaint des diificullés que lui crée mon amitié. Il fora tout pour éviter la guerre. J'en conclus qu'il est très ballotté entre son désir de fidélité et les instincts inhumains et jaloux de ses sujets et de ses rivaux. En sortant, il voit briller dans l'ombre les canons des fusils de mes hommes sur le quivive, et les villages sont bientôt prévenus que le blanc est sur ses gardes.

11 est évident pour moi que les indigènes éprouvent en ce moment un sentiment de révolte contre la prétention d'un étranger d'être traité avec la justice qu'ils n'accordent qu'à leurs nationaux.

12 juillet. La paix est faite avec N'Gombé. Mata-M'Popo est venu me présenter deux chèvres, des bananes, du vin de palme et six poules. Je lui ai demandé s'il venait en son nom personnel ou en celui des N'Gombé. « Pour les deux, » a-t-il riposté.

Affectant de voir dans son cadeau une répai'ation pour le coup de lance de 3Ionpata, j'ai donné une de ses chèvres au Zanzibarite blessé l'autre jour et à ses camarades.

Nous avons échangé le sang et j'ai offert un petit présent à Mata- M'Popo. Il est enchanté. Monpata ne se montre plus, mais les N'Gombé ont ratifié l'entente. Je ne pouvais espérer plus dans l'état actuel. Mata-Buiké aurait voulu contraindre N'Gombé à une amende, qu'il ne l'eût pu. Il est obligé en cas de conflit avec des étrangers de prendre parti pour les siens, quels que soient leurs péchés ; il peut tout au plus les admonester, mais quand il s'agit d'employer la force, comme elle réside aux mains mêmes de ses sujets que ne dirige ni discipline, ni armée, ni police, ni morale sévère, il ne peut la mettre en mouvement que du consentement unanime.

Cet incident m'a démontré la nécessité d'affecter le plus possible de considérer les tribus comme sans solidarité avec les auteurs des crimes et délits.

14 juillet. Dans la nuit, Baraka, le fiimeux « humoriste « de la bande de Stanley dans sa traversée de l'Afrique, meurt de consomption. On l'enterre dans la station même, des indigènes ayant manifesté l'intention de manger son cadavre.

Mata-Buiké m'amène un grand nombre de prétendus chefs pour en faire mes frères de sang. Ce sont des hommes de paille qui, leur cadeau reçu, le passeraient dans ses mains. Quel dommage que ce

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vieillard soit un aussi éhonté mendiant ! Il a ainsi perdu une bonne partie de la considération que j'avais pour lui. Très mécontent de mon refus de m'allier avec tout ce menu fretin, il rumine quelques nouveaux moyens de se fiiire gratifier. Au coucher du soleil, on surprend le propos suivant dans la bouche d'une de ses feimues :

— Mouéfa devient ladre avec Mata-Buiké ; si cela continue, notre seigneur lui prendra tout son bien, au lieu de lui en demander par bonté une partie.

19 juillet. Il y a cinq jours que Mata-Buiké n'est plus venu me voir. Le crépissage de mon bâtiment est en train depuis avanthier.

A dix heures du matin, retour des Stanley-Falls dn capitaine Hanssens. Bonne situation là-bas. Malheureusement, le brave Courtois est mort en route de la fièvre. Amelot et Wester sont restés aux Falls. Binnie est à bord de VBn avant. Le chef des Ba-Ngala est accouru au débarcadère pour saluer N'Sassi. Il se montre très aimable avec moi. Cela se comprend : les bateaux constituent une force des plus respectables. Imbembé et Buiké demandent à mon commandant s'il est vrai qu'il ait fraternisé avec Lusengi, le chef de Mobéka et l'ennemi d'Iboko.

— Parfaitement, répond N'Sassi; il faut aux hommes blancs des amis tout le long de la grande route du fleuve, pour rendre leurs voyages faciles. L'amitié avec Mobéka ne diminue pas celle avec Iboko ; elle peut même servir cette dernière. Aussi, je ne veux pas que Mouéfa participe à vos guerres offensives.

Cette dernière déclaration est grave, mais elle ne pouvait être retardée davantage. Le capitaine Hanssens m'annonce qu'il prolongera son séjour ici jusqu'à ce que j'aie terminé le crépissage, enuuénagé mes marchandises dans ma nouvelle demeure et clôturé les deux bouts de la palissade que j'avais laissés ouverts.

Mobéka est à environ quatre-vingt-dix kilomètres de ma station, à trois heures dans l'intérieur d'un affluent d'eau blanche, appelé Mongala, découvert par Hanssens. C'est un marché important d'ivoire.

Mon chef se jette sur le courrier que je lui remets. J'appelle son attention sur un petit pli dont l'adresse est d'une écriture fine et serrée. C'est une lettre autographe de S. M. Léopold II, pleine d'encouragements et traçant le programme à poursuivre. Le Roi déclare notamment attacher la plus haute importance à la création

d'une station chez les Ba-Ngala. Que l'on juge de la joie du capitaine et de la mienne en apprenant ce vœu — déjà réalisé.

Au moment où le capitaine arrive au terme de ce voyage, il me paraît intéressant d'en résumer les résultats; ils sont on ne peut plus fi'uctueux.

En aval : il a établi deux postes, l'un à Moubimo, prés de Tchoumbiri, l'autre à N'Gombi, à côté de l'Irébou; il a découvert et acquis la bouche de la grande rivière d'Ou-Bangi et a obtenu par traité régulier des concessions à >"Ga-Nt chou, Lissangou, IS'Toumba, Iréboii, Oussindi, Boutounon, M'Poumba, Mabirou, Iranga et Loulanga. Puis il a acquis les Ba-Ngala.

En amont : il a fait recevoir par contrat notre drapeau et notre protectorat à Mobéka, M'Pesa, Irengé, Oupoto, Boumba, Yambinga, Itembo, Monongéri et à Isangi, confluent du Lolami; enfin, il a découvert l'affluent Mongala et a établi un poste chez les féroces Basoko, à l'entrée de l'Arouwimi. — C'est un superbe bilan dont je félicite vivement mon chef.

Je lui explique ensuite ma situation et les incidents qui l'ont modifiée. Le voyage à vide du Royal l'indigne. Il approuve ma demande de renfort et me prie de compter sur lui.

— Au besoin, me dit-il, je viendrai m'insfaller moi-même chez vous jusqu'à ce qu'on vous envoie du secours.

Pour réduire au minimum la diminution d'effectif que va produire le départ des Zanzibarites du contingent arrivé à son terme, Hanssens me donne : un volontaire du camp arabe des Falls, deux Zanzibarites impotents mais capables de faire le coup de feu assis, et un sergent haoussa, malade, le brave Mamadou-Maï, médaillé de la guerre des Ashantis. Il m'autorise aussi à rengager deux de mes hommes moyennant un supplément de paye et de ration. Par suite de ces mesures, au lieu de vingt-cinq hommes j'en aurai trente et un. Ce nombre se décompose ainsi : deux Kabinda (esclaves libérés de la côte occidentale) ; dix-sept volontaires, dits Zanzibarites (originaires trois de l'Ounyamouési, un de Nyangoué, un des îles Comores, quatre de la côte orientale et les huit autres de Zanzibar même); un volontaire, Manyéma (esclave libéré des Arabes); onze volontaires, dits Haoussa (enrôlés à Lagos, dont deux vrais Haoussa et les autres natifs du Yorruba).

Je puis compter sur tous ces hommes pour la défense, ils savent leur vie en jeu ; mais plusieurs des Zanzibarites se sont créé chez nos voisins des relations féiliinines qui les rendent suspects dans les affaires ordinaires.

Parmi les Zanzibarites, Nassibou, le nyampara (le chef), est un homme mou et peu honnête, envoyé dans le haut-fleuve pour en débarrasser le bas. Foundi-Saïdi forme un excellent contremaître; Abdallah-bin-Hamed est un majordome dévoué et Kisamboula représente le débrouillard boute-en-train. Les Vouanyamouési se distinguent par leur fidélité ; Kibouyou est le plus énergique des trois.

Les Haoussa sont moins déliés, moins apte^ au travail que les Zanzibarites, mais ils obéissent aveuglément. J'ai fait de l'un d'eux, qui parle et écrit l'anglais, un charpentier élémentaire. En somme, la moitié de l'effectif total de la garnison est énergique et décidé. Mais pas un quart de ces hommes ne tirent passablement et ce n'est pas le lieu chez les Ba-Ngala de faire des exercices à la cible, qui mettraient au grand jour leur insuffisance. Pour compléter la liste de ma petite garnison, je dois mentionner trois femmes de mes noirs et mes deux petits domestiques, Katembo et Katchéché, qui ont été rachetés aux Arabes.

22 juillet. Départ pour Léopoldville du capitaine Hanssens et des bateaux. Je me suis définitivement installé hier dans ma maison en pisé; les murs, malgré de grands feux entretenus depuis huit jours, sont encore très humides. On peut enfoncer le doigt dans le pisé. Ce logis sera durant quelque temps une vraie source de rhumatismes, mais je ne pouvais tarder davantage à l'occuper.

25 juillet. Avant-hier, j'ai ouvert mon comptoir d'échange. Il a été inauguré par le troc contre des mitakou des petites perles blanches de Venise. L'affluence des acheteurs est énorme. Je vends à travers une petite fenêtre grillée à laquelle on n'a accès que par une marche étroite, de manière à éviter le débordement de la foule des natifs.

Dans ma naïveté, j'ai cru me concilier les masses par ces échanges. Le sentiment des Ba-Ngala est tout différent. Ils ne se doutaient pas des quantités de marchandises en ma possession; le comptoir est, pour eux, une révélation qui, simplement, augmente leur avidité .

Aujourd'hui, j'ai été convoqué à une grande réunion publique pour

discuter le prix des vivres et ceux de mes articles de traite. Je n'y ai vu figurer que N'Gombé et Makanza,

Leur but est celui-ci; m'aïuener à abaisser pour leurs seuls villages mou tarif, en me proiuettaiit une dépréciation correspondante des vivres. Oi', ces villages sont pins consommateurs que producteurs. C'est donc une dérision. On voudrait me voir vendre à bas prix à mes voisins immédiats et très cher aux étrangers, ou plutôt on désirerait empêcher ceux-ci de se fournir directement chez moi et de m'approvisionner de même, atin de créer l'intermédiair-e obligé de Makanza — qui réaliserait ainsi des bénéfices énormes.

Les membres de l'assemblée, au lieu de planter leurs lances en terre, les tiennent en main ; ils sont bien trois cents et ils parlent sur un ton impérieux. Assis seul près de Mata-Buiké avec le petit Katembo qui a apporté ma chaise et me bourre ma pipe, je promène un regard froid sur les sauvages.

Imbembé ayant exposé les idées de Mata-Buik(;' et des siens, j'allume lentement mon tabac, et, ma décision bien arrêtée, je réponds :

— Les prix des vivres et ceux de mes articles de commerce ont fait l'objet entre vous et N'Sassi d'un contrat, scellé lors de l'abatage du palmier fétiche. Je n'ai pas le droit d'y revenir. Vous auriez dû soulever cette question, il y a quelques jours, quand mon chef était à Iboko. En aucun cas, il n'eût admis un traitement différent pour les indigènes et les étrangers. Ma station n'est pas seulement créée pour Iboko, mais pour toutes les contrées environnantes; et c'est votre intérêt d'y attirer le plus grand nombre d'étrangers : ils vous apporteront de l'ivoire, des poules, des chèvres, de la bière, des couteaux, des lances, et par leur concurrence, l'abondance des produits fera baisser les prix. Vous n'obtiendrez pas de moi un changement dans notre accord économique; ma décision est irrévocable.

Un tumulte indescriptible suivit ces paroles. Je distinguai, que, pour, me punir, on triplerait le coût de toute nourriture. Mata-Buiké fit chercher une hache et proposa à l'assistance de couper sur-le-champ un palmier pour consacrer cette nouvelle mesure. Ayant annoncé l'impossibilité pour moi d'assister à cette cérémonie violatrice de notre premier contrat, je sortis brusquement du cercle et je regagnai la station lentement sans me retourner, poursuivi de menaces de mort. En pareille circonstance, l'abandon du sang-froid pendant une

seconde seulement aurait pu me perdre. Ma placidité donnait à penser à ces cannibales superstitieux que j 'étais muni de quelque fétiche me rendant invulnérable. La réunion, de plus en plus surexcitée, se transporta au pied d'un palmier voisin de mon débarcadère : les premiers coups de hache lui furent portés ; on prononça les formules initiales.

J'eus alors une inspiration : j'ordonnai de hisser le drapeau et, avec mes jumelles, je me mis à regarder attentivement le fleuve vers l'aval. Le drapeau était réputé chargé de vertus magique; on l'avait remarqué au haut du màt à chaque arrivée de nos vapeurs.

A sa vue, la division se manifesta parmi les natifs; certains dirent qu'on exposait Mankanza à de graves dangers en rompant le premier pacte conclu, etc. Bref, le palmier fut abandonné, fortement entamé mais non abattu. Le projet de me contraindre à vendre à vil prix, sous peine de famine, avait échoué, grâce à ma manœuvre presque puérile.

26 juillet. Mata-Buiké est redevenu assidu et amiable depuis le départ de Hanssens, mais la tentative d'hier prouve qu'il obéit surtout à la pression de son clan et à ses propres appétits. En vue des événements possibles, le besoin d'une réserve de vivres se fait sentir.

Iboko offre, sous ce rapport, une grande ressource. Tandis que les autres pays d'aval jusqu'à l'Equateur se bornent à bouillir le manioc, après fermentation, en pains qui ne peuvent se conserver que sept ou huit jours, les Ba-Ngala ont, en plus, le procédé du séchage du manioc au feu. Les racines ainsi fumées se maintiennent inaltérées durant un temps indéfini. Elles se vendent beaucoup meilleur marché que la chikwanga (pain de manioc).

Des messagers sont envoyés dans les villages afin d'annoncer qu'ayant besoin de mitéké (racines de manioc fumé), je les accepterai en échange des perles, au lieu des miwokou (1 ) (baguettes de laiton).

Peu prévoyants, les natifs accueillent cet avis avec plaisir, en s'amusant fort de ma fantaisie. Les mitéké aifluent.

Mata-Buiké se décide à acheter mes articles comme un simple mortel, au lieu de mendier journellement.

27 juillet. Un natif de N'Gombé est surpris par moi à ma porte, occupé à maltraiter une des femmes de la station. Lorsque j'interviens,

(l)Ou mitakou.

il lève son couteau sur moi. Je le terrasse, non sans lutte. Mes honunes accourus l'expulsent.

Deux femmes de Mabali s'étant rendues dans les environs de Mokomila pour acheter du manioc, ont été décapitées et mangées.

30 juillet. J'ai déjà un approvisionnement de mitéké représentant un mois de ration générale, ce qui consolide singulièrement ma situation.

On ne touchera à cette réserve qu'à toute extrémité.

Au i)oint de vue social, les Ba-Ngala se divisent en plusieurs classes.

Les Moukounzi sont les notables, les seigneurs si l'on veut ; tout possesseur de quelques femmes, d'esclaves mâles et d'un quartier complet est Moukounzi.

Les N'Somi sont les hommes libres, mais sans biens ou de fortune minime.

Les Moombo ou Mantamba constituent la classe des esclaves.

Dans tout village, celui des Moukounzi qui est le plus influent par la richesse, l'âge, l'expérience, l'intelligence ou la bravoure est reconnu conmie chef ou Monanga.

La confédération d'un certain nombre de villages de même origine admet parmi ses chefs de communautés et pour les questions d'ordre général, la supériorité de celui d'enti'e eux qui s'est acquis le plus d'autorité : c'est le Monanga Monenné (chef grand), appelé aussi pai'fois M'Poumba (l'ancien. )

L'autorité de ce chef ou roi, est, on l'a déjà vu, purement morale. Son seul moyen de pression est le grand fétiche c[u'il détient ou que ses sujets s'imaginent être en son pouvoir.

Quelques-uns -de ces rois, dont Mata-Buiké, ont aussi la réputation d'avoir des relations occultes avec les animaux malfaisants ou les esprits de maladie, ou plus naturellement de posséder quelque poison secret qui les débarrasse au besoin d'adversaires trop gênants.

Dans de pareilles conditions de gouvernement, les assemblées, reflet très exact de l'opinion publique, exercent une grande influence sur la conduite des affaires. Les fenmies y sont rarement admises et autorisées à parler, bien que tout chef ait dans l'une de ses épouses un conseiller très intime, très actif (c'est la

do

2Hi DEUXIÈME PARTIE

reine). La vie communale est intense et les questions du village se traitent entièrement dans son sein. Le grand chef du district ou de la tribu n'y intervient habituellement que sur l'invitation de la commune, quand, par exemple, celle-ci est troublée par des discordes intestines; il joue alors le rôle d'arbitre et se fait largement rémunérer. Ces ai'bitrages lui procurent ses principaux revenus. Il y ajoute des amendes pour les infractions commises par des étrangers à certaines règles d'étiquette dans sa résidence, et une taxe sur les achats d'ivoire, d'esclaves et de pirogues.

Ses Moukounzi et ceux des pays voisins lui rendent hommage par des présents, mais sa haute position l'oblige (ô vanité!) à rendre plus qu'il ne reçoit, tout comme l'honnue blanc.

Étant donnée le peu de cohésion de l'autorité, j'admets volontiers les histoires que l'on m'a contées et d'après lesquelles des villages d'un même district guerroyent entre eux, sauf à se réconcilier et à s'unir à l'apparition d'un ennemi commun, représenté par l'une ou l'autre peuplade plus éloignée.

Une assemblée publique offre un spectacle des plus intéressants, surtout quand la discussion roule sur un intérêt général de la tribu. La réunion est provoquée soit par l'initiative du grand chef luimême, soit à la demande de plusieurs chefs de village.

La veille ou même plusieurs jours à l'avance, des messagers sont envoyés dans les communes ou les districts pour prévenir chacun du lieu, de l'heure (désignée par la hauteur du soleil) et de l'objet de la convocation. Chaque village se prépare alors au débat dans un conseil préliminaire. Au jour dit, généralement entre neuf et dix heures du matin, sur la « place » du quartier choisi, souvent chez le roi, les sons métalliques du gonga retentissent pour donner le signal de l'ouverture de ce parlement primitif.

Mata-Buiké quitte sa vérandah et vient s'établir sous l'ombrage d'un vieil arbre solitaire. Les plus jeunes de ses femmes apportent son siège et disposent quelques nattes. De toutes parts débouchent les chefs, les notables et les hommes libres, accompagnés de quelques-unc^s de leurs femmes chargées de tabourets. C'est un croisement de saluts : Olengoïel olengoïe na yo ! (Bonjour!, bonjour à tous!) Angaboi! (Vous allez bien?) Une vaste ellipse est formée; le grand chef se tient au milieu d'un de ses grands côtés. Quand j'assiste

à la réunion, je prends place à côté de lui sur une chaise plus haute. Son siège, à lui aussi, est plus élevé que celui des autres chefs. Les autres assistants se rangent et la plupart s'asseyent. Les lances sont plantées en terre, la pointe en bas; les brillants et énormes couteaux sont déposés.'

Près du grand chef se sont groupés son fils, ses neveux et ses amis particuliers; parmi ses descendants, l'un, généralement Imbembé, est choisi en raison de son habileté et de son expérience pour porter la parole; celui-là, que j'appellerai volontiers le premier ministre, est installé tout à côté du roi. S'étant assuré que tous les villages sont représentés, Mata-Buiké fait signe qu'il veut faire une communication. Le silence aussitôt établi, il invite le premier ministre à exposer la question à l'ordre du jour (on ne discute presque toujours qu'un seul sujet par réunion). Le délégué du roi se redresse sur son séant, tousse légèrement, puis bat trois fois des mains. Toutes les tètes se tournent vers lui et l'on entendrait voler une mouche.

— Messieurs, commence l'orateur...

Oui, ces cannibales primitifs ont une appellation polie : Bahoyè, qui correspond à ce mot. Le discours d'introduction débute toujours par un historique minutieux du sujet. Pas une phase n'est omise. C'est très ennuyeux pour l'auditeur européen, mais très pratique pour ces gens qui n'ont ni livres ni archives propres à rappeler les faits antérieurs et les lois en usage.

L'argumentation suit et se déroule, méthodique, raisonnée et spéculant sur les intérêts et les passions des divers partis. Calme au début, l'orateur s'anime peu à peu, interroge du regard et de la voix, joue des mains et des bras, hausse les épaules, secoue la tète; en somme, il se sert de tous les moyens usités en Europe pour influencer un public. Arrivé au terme de ses développements, le ministre reprend un ton modéré et finit dans une forme placide et conciliatrice, pleine de persuasion.

N'allez pas vous croire édifié sur les projets du roi. Cette première harangue a pour préoccupation essentielle d'amener les partis à se découvrir, sans préciser l'avis du grand chef; elle trace même parfois quelques fausses pistes ou contient des phrases équivoques de nature à égarer l'auditoire et, par précaution, elle se distingue par sa concision.

Pendant qu'elle est débitée, des réflexions à voix basse s'échangent

dans lo pul)lic, et dès sa fin, co sourd bourdonnomont éclate en colloques animés. Et le vieux Mata-Buiké, qui préside impassible, le menton dans sa main droite, étudie la ])hysionomie de l'assistance.

Cependant un chef désire exprimer une considération ; le souverain invite chacun à se taire, et le personnage qui prend la parole entame son speech en s'adressant cette fois au roi.

— Mata-Buiké! (ou encore Ancien! ou Père!), s'écrie-t-il, voici mon opinion...

Il part, mais soyez sans crainte, il ne s'aventure guère plus que le premier ministre.

La discussion marche ainsi à travers une série de savants détours et contours ; puis l'énervement et réchauffement des têtes aidant, un mot vif ou caractéristique est jeté au jiiilieu de ce jeu compliqué d'arguments; la situation s'éclaire, les avis se dessinent. Les interruptions se heurtent sarcastiques ou violentes ; presque tout le monde se lève et brandit les armes ; le vacarme est effrayant. Le moment décisif est venu. Mata-Buiké quitte son siège et s'avance au milieu du cercle, appuyé sur une énorme canne. Sa voix formidable domine la tempête; il interpelle directement, et l'un après l'autre, tous les villages, les engageant à écouter :

Et il lance cette apostrophe : « Ètes-vous des gens bien élevés du bord de l'eau, ou bien des sauvages des forêts? »

Il est vraiment superbe, dans son mouvement de pitié pour les emportements de son peuple.

L'orage s'apaise coimne par enchantement, et chacun se rassied. Le roi reprend alors lui-même le sujet débattu. Avec une mémoire étonnante, il en rappelle les origines et les vicissitudes; il détaille ensuite les arguments favorables à la solution qu'il désire et rétorque les objections, marquant chaque point et chaque raison à l'aide d'un brin d'herbe ou d'un bâtonnet qu'il remet au chef le plus obstiné de l'opposition. Au cours de son discours, il établit un certain nombre de principes et, au fur et à mesure qu'il les énumère, il réclame l'assentiment de l'assemblée par un vigoureux Ho?i ? prononcé dans le nez et sur un ton élevé; et le public, entraîné, répond dans une note grave et avec un formidable ensemble un Ron prolongé d'approbation. Lorsque pourtant la résistance persiste, que l'auditoire reste froid et que la question est importante, Mata-Buiké use d'un grand moyen ; il pose la question de confiance. Prenant un air pro-

fondement découragé : « Soit, dit-il, vous ne voulez pas votre bien; vous n'écoutez plus l'ancien qui vous a fait ce que vous êtes ; je n'ai plus rien à faire ici ; je vais quitter le pays et me retirer chez un parent habitant un hameau éloigné. »

L'effet est rarement manqué. Dans d'autres cas, le grand chef a recours à l'ajournement. Et les prétextes ne lui manquent pas. Au besoin, il tait prier sous main un ami, chef important d'un village, de quitter la réunion avant l'issue de la séance. Cet auxiliaire annonce natmellement qu'il va revenir à l'instant ; on l'attend en vain ; on s'impatiente, et finalement Mata-Buiké déclare ne pouvoir conclure sans sa présence.

Les questions soulevées dans ces assemblées sont relatives à des mesures de tout ordre, sauf les projets de guerre. C'est-à-dire que l'on discutera publiquement s'il faut continuer une guerre commencée, mais pour en entreprendre une nouvelle les conseils sont généralement secrets et tenus seulement par les plus grands personnages, en nombre très restreint, afin de ne pas donner l'éveil à l'ennemi. Les séances publiques consacrées à l'examen des propositions de paix ou de prolongation de la lutte sont encore plus pittoresques que celles où ne sont traités que des sujets pacifiques, parce que les différents clans s'y rendent vêtus et armés en guerre.

Ces détachements arrivent au son des ngim ou grelots de guerre et font processionnellement et en file le tour de la place, en brandissant leurs lances et en poussant le cri de combat. Les orateurs du parti de la guerre ne manquent pas de ridiculiser l'ennemi, imitant ses façons de parler et parodiant ses allures. A certains moments, ils se tournent vers leurs partisans et ceux-ci, joignant leurs voix aux leurs, prononcent d'un ton farouche et sombre une ou plusieurs grandes phrases d'imprécations, nettement articulées, les syllabes étant bien espacées.

Les pacifiques ont alors fort à faire ; mais ils connaissent le tempérament chaud et mobile de leurs concitoyens et laissent passer ces souffles de chauvinisme et de bravade pour reprendre ensuite patiemment leur thèse de conciliation.

L'assemblée qui aboutit à une décision importante se termine, en guise de vote, par un serment conventionnel, mobéko en langage du pays. Ce pacte est scellé par l'abatage d'un palmier adulte, accompagné d'une série de formules consacrées répétées par l'assistance

et répondant aux diverses clauses de l'accord, que se chai'ge d enuniérer un des chefs.

D'autres fois, et surtout quand le mobéko a un caractèi-e secret, on se boi'ne à fendre, dans? le sens de la longueur, un plant de jeune palmier dont chaque chef tient une feuille en main en énonçant à voix basse les conditions ari'êtées avec accompagnement des formules. Les mots : « Celui qui violera le contrat mouri'a, » suivent la mention de chacun des articles.

i^'" août. A cinq heures du soir, arrivée de l'Equateur du nouveau steamer Pcace de la Baptist-Mission anglaise, ayant à bord les révérends MM. Comber et Grenfell. Lorsqu'il a été signalé, nous avons fait rapidement la toilette de la station, comme c'est l'habitude pour recevoir des hôtes. Les Ba-NgaLa, voyant arriver à toute vapeur ce bateau inconnu portant un drapeau ignoré et observant que nos hommes l'angent précipitamment les planches de con.struction debout le long de la palissade, ont cru à des préparatifs de défense contre les missionnaires. Ils se sont armés et massés pleins d'ardeur sur la rive pendant que je passais des vêtements présentables.

En vain, j'ai essayé à les calmer. Ils prétendent me protéger malgi'é moi.

Par malheur, le Peace, très étonné de cet accueil, au lieu d'aborder franchement, ancre à cinquante mètres et les natifs, reconnaissant trois des leurs à bord, les croient prisonniers. Leurs dispositions hostiles s'accentuent. Je crie aux missionnaires d'accoster au débarcadère et de ne pas craindre des ennemis au village ; que je réponds d'eux, s'ils suivent mon conseil. Ils s'y rendent après de longues hésitations. Je fais circuler- les Ba-Ngala et je présente mes hôtes à Mata-Buiké. Le vieillard est très réservé; il me demande confidentiellement si M. Comber n'est pas Franck Pocock, le compagnon de Stanley en 1877.

M. Grenfell m'apprend que le colonel Sir Francis de Winton, notre nouvel administrateur général, a poussé jusqu'au Kwa et est redescendu à Léopoldville. Un nouveau steamer de notre Comité d'étud(?s, Z/^ Stanley est transporté en sections de Vivi vers le Stanley-Pool. Il faudra au moins huit mois pour le mener à destination.

Décidément, le Peace fait peur aux indigènes ; ils abandonnent leurs demeures dans la nuit.

Ces craintes sont te résultat de ce fait que les sauvages ne cesseront pendant longtemps de nous juger capables des mêmes actes de' trahison qu'eux. Tous mes discours, tous mes actes depuis l'origine de nos rapports ont été loyaux et francs. Cela n'y fait rien. Pillards et bandits, ils nous prêtent des projets de rapt de femmes et d'hommes à réduire en esclavage. Ne m'ayant pas encore vu acheter d'ivoire, ils ne saisissent pas quel bénéfice mon établissement m'a rapporté jusqu'ici, et ils s'imaginent que je veux les amadouer pour amener une occasion favorable de me livrer à une vaste razzia. Le Peace peut à leurs yeux me procurer cette occasion.

Ces impressions fausses, entretenues d'ailleurs par nos ennemis, ne sont pas près de se dissiper. Elles nuisent considérablement à mes progrès, en amenant les Ba-Ngala à considérer la station non comme un établissement définitif mais comme un simple camp fortifié que j'évacuerai, mon coup fait.

2 août. Les Ba-Ngala sont rentrés à Mankanza. MM. Comber et Grenfell leur faisant de petits cadeaux sont devenus des honmies très dignes d'empressement.

J'ai mis une garde de police à leur bord.

Le Peace redescend le fleuve à une heure. Nyamalembé, dit Mata- Mopéli, chef supérieur de Mabali, signe avec moi un traité confirmatif de celui de Mata-Buiké.

3 août. Le soir, rapport d'Ewata devenu mon agent secret régulier. Les indigènes songent de nouveau à nous attaquer.

Les N'Gorabé sont les principaux inspirateurs de ce projet. On veut attendre que le Peace se soit suffisamment éloigné. Alors, une nuit on mettra le feu à l'aile d'aval du bâtiment principal et pendant que nous combattrons l'incendie on tombera sur nous de toutes parts. L'objectif est évidemment toujours la prise de nos marchandises et la chair de mes noirs.

Traité avec Mata-Monpinza, chef de M'Poumbou, village d'Iboko à une demi-lieue en amont.

4 août. La nuit, alerte générale, tumulte chez les indigènes ; le fleuve se couvre de pirogues; coups de fusil à une lieue au sud.

5 août. Cette prise d'armes était causée par l'approche d'une expédition de commerce, dont les trois pirogues abordentce matin à Mankanza.

2i0 .DEUXIÈME PARTIE

Ces marchands sont des gens de N'Gonibi, point près de l'Irébou, où le capitaine Hanssens a établi un poste de trois Haoussa. Leur doyen, N'Galou, fils du chef M'Boyo, vient me saluer cordialement.

Le clan de Mata-Buiké a parfaitement accueilli son monde ; il y a eu présents, échange du sang, libations, etc. Ce sont les préliminaires obligés de toute affaire avec des étrangers. Les traitants vont remettre toutes leurs marchandises aux Ba-Ngala qui iront acheter de l'ivoire plus haut. A ma demande pourquoi il n'y va pas lui-même, N'Galou répond : — On ne nous aurait pas laissé passer ; d'ailleurs on nous soutient que la guerre sévit en amont et que nous y courrions les plus grands dangers. C'est un conte, mais je suis obligé de sembler le croire.

Cette expédition a ramené un certain Ipourou, neveu de Mata- Buiké, et quelques jeunes Ba-Ngala, qui ont employé dix mois à N'Gombi à vendre quelques défenses d'éléphant.

Les gens de N'Galou sont, d'après la coutume, les hôtes des négociants qui traitent avec eux.

6 août. Mata-Buiké croit devoir, en fidèle ami, me prévenir que les N'Ghiri, tribu lointaine des forêts de l'ouest, sont en marche pour envahir Iboko et qu'ils seront ici dans deux jours.

— C'est un peuple nombreux et féroce, dit-il, qui désole fréquemment la contrée. Nous sommes braves, mais leurs hordes sont si nombreuses que presque toujours nous nous réfugions dans les îles à leur approche. Je ferai de même cette fois, à moins que vous ne me donniez un abri chez vous avec mes guerriers.

Cette information me paraît insolite, parce que les indigènes ne préviennent jamais leurs ennemis de la date fixe à laquelle ils comptent les égorger. La proposition d'introduire dans mon enceinte des bandes de Ba-Ngala est tout aussi louche. Je déclare au roi que je lui offrirai de grand cœur l'hospitalité à lui, à ses femmes et à ses enfants, le jour du combat. Quant à ses guerriers, ils n'ont pas la tactique et la discipline de mes soldats; je ne veux pas les mélanger. D'ailleurs, avec mon monde, je me tirerai bien d'aff'aire.

— S'il en est ainsi, réplique Mata-Buiké, nous allons tous nous sauver dans les îles. Resterez-vous seul ici pour résister aux masses des N'Ghiri?

— Je resterai, et plus ils seront nombreux, plus nous en tuerons. A ces mots, Nyamalembé, qui assiste à l'entretien, s'écrie :

(Cliché (lu capitaine Algrain.) • i. Couteau d'Ibinza. — 2. Couteau et fourreau des N'Ghiri. — 3. Couteau de Yambinga. — 4. Couteau de sacrifice ( m boulon ) des Ba-Ngala. — S et 6. Mongwanga des Bossoyapos. — 7. Couteau des Bayanzi. — 8 et iâ. Couteau de l'Equateur. — 9. Couteau de Mosouïa. — 40. Couteau de Boumba. — 11. Couteau des Akoula. — 13. Couteau des Maroundja. — i4. Couteau de travail des Ba-Ngala.

— Et nous mangerons leurs cadavres !

Visite nocturne du roi. Son neveu Imbembé, jaloux de son pouvoir, veut, prétend-il, l'enipoisonner. Il me demande un r(;niède préventif. Sur ma réponse qu'il faudrait pour cela connaître le poison, il me propose de lui donner ime médecine destinée à supprimer iannédiatement Imbendié. Mon refus indigné est incompris.

7 août. Renseignements recueillis sur les N'Ghiri. Ce peuple n'est pas canotier; il habite à l'ouest, près d'un petit affluent de la rive gauche de l'Ou-Bangi, très riche en ivoire. Il n'a pas de tatouages et })orte la tète rasée. Son arme défensive est une cuirasse en peau d'éléphant; comme arme off"ensive, il a une lourde lance, au fer très grand, dont il se sert comme nous de la baïonnette, et non pour le jet. Vers le haut de la rivière de N'Ghiri vit la tribu d'Ibinza qui lui 'ressemble; mais elle sait pagayer et peut communiquer avec le Congo par un marigot débouchant à quelques heures en dessous de Mabali.

Ibinza et N'Ghiri s'allient tVéquemment contre les Ba-Ngala. Ils sont vraiment très nombreux et audacieux à la guerre.

Profitant de l'occasion, je prétexte le danger des surprises des N'Ghiri pour ouvrir les créneaux, dresser des cavaliers pour tireurs et armer de fusils d'une manière permanente mes corvées de la forêt. Cette dernière mesure est un très grand progrès, — en vue, non ]!as tant des N'Ghiri, dont le projet m'inspire un certain scepticisme, mais des Ba-Ngala, mes bons amis.

8 août. Profondément endormi vers minuit, je suis réveillé par le cri : Nioka ! « Un serpent ! » poussé par la sentinelle placée devant la porte de ma maison, près du fleuve. Je m'y précipite avec un bâton, en même temps qu'un de mes domestiques. Un serpent noir, au ventre tacheté de blanc, de six pieds de long et de l'épaisseur du poing, se débat contre la sentinelle. Celle-ci l'a vu tout à coup se dresser devant sa figure. Il venait du fleuve et cherchait à entrer dans mon habitation. Ahuri par les coups de canne, le reptile se précipite dans un trou voisin, la tète la première; mais le refuge est trop petit et le bout de sa queue reste en dehors. Khamissi-Balozi n'hésite pas. Il empoigne l'extrémité du reptile à deux mains et le tire de toutes ses forces. Quand les deux tiers du corps sont sortis, nous lui brisons l'épine dorsale.

12 août. Depuis trois jours j étais indisposé. C'est l'effet de l'humidité de mon logement. Je suis rétabli, mais la dernière de mes trois bouteilles de vin est vidée. Me conformant au système des indigènes, je fais depuis un an du feu la nuit dans ma chambre, ce qui, je crois, contribue à ma santé.

Il m'arrive parfois de penser à un propos que j'entendais souvent tenir en Europe : « Combien les chefs de station doivent s'ennuyer en Afrique centrale, dans l'isolement et le désœuvrement! »

De mon existence, je n'ai été aussi occupé. Ayant à peine eu le temps au réveil de me laver et de déjeuner, je fais l'appel des hommes; j'inflige les punitions et je distribue le travail, donnant à chacun ses instructions. Cela fait, j'assure le service médical, je panse les blessures et les ulcères, je drogue les malades.

Vient ensuite la direction du travail : indications aux charpentiers, avec exemple, le rabot ou le ciseau à la main ; surveillance des constructeurs, des maçons, des pétrisseurs ; vérification des mesures et des aplombs ; réception des matériaux apportes par les corvées ; jardinage; propreté et entretien des locaux, clôtures, terrassements, chemins, etc.

Ajoutons-y la police de la station (querelles à régler, vols à empêcher); l'économat (achat de vivres, menu du dîner, dressage du cuisinier).

Tout cela marche de front avec la politique : entretiens avec les chefs et les notables, assemblées, envoi des messagers, service des informations, espions à recevoir et à dépêcher secrètement, rapports nocturnes et contradictoires, interrogatoires isolés et successifs des passants, éducation des jeunes natifs, etc., etc.

Et que je n'oublie pas le comptoir des échanges et le troc avec ses longs et fastidieux débats. L'heure du repos qui suit le repas de onze heures, est coupée par des visites incessantes.

Le soir, après le souper, j'étudie le programme du lendemain; je réfléchis sur la situation; je me promène dans le camp et je cause au foyer des noirs, ce qui est très instructif; enfin, je pose les sentinelles, €t la nuit j'interromps mon léger sommeil par deux ou trois rondes. Le temps passe avec une rapidité vertigineuse. L'esprit entretenu dans une incessante activité par le souci de tant de devoirs, je jouis de toute ma vigueur. Ma vie atteint son maximum d'intensité, et beaucoup de mes amis d'Europe ne s'en doutent pas.

244 DEUXIÈME l'AHTlE

14 août. Celui qui n a pas vécu un temps assez long en Afrique centrale et appris le dialecte du pays qu'il habite, ne peut se figurer combien il est difficile d'obtenir des réponses exactes des indigènes à des questions ethnographiques et géographiques. D'instinct, ils sont portés à vous tromper. Les interrogations leur inspirent toujours la défiance d'une concurrence commerciale ou d'un projet nuisible. Ou bien si l'appât d'une récompense les fait parler, il faut prendi'e garde à la manière de poser les questions. Si vous demandez : « N'est-ce pas que telle rivière est là? » le natif vous répondra presque invariablement : « Oui » ; et cela parce qu'il croit vous faire plaisir en abondant dans votre sens et vous disposer ainsi favorablement pour sa rémunération. J'en suis arrivé à ne jamais interroger directement.

A propos du premier incident venu, je fais d'un ton ordinaire une remarque indiquant une opinion quelconque sur un point que je désire éclaircir. Souvent même, j'affirme le contraire de ce qui m'a été dit par un précédent interlocuteur. Si l'indigène est surpris, c'est-à-dire s'il ne soupçonne pas l'importance que j'attache à sa réponse, s'il me croit indifférent, il rectifiera avec exactitude et je serai édifié provisoirement. Je répéterai mon enquête auprès d'autres individus, à d'autres jours et dans d'autres circonstances, et c'est seulement après avoir recueilli, comparé et contrôlé un grand nombre de réponses sur un môme sujet que je serai à peu près fixé.

L'expérience m'a démontré des erreurs considérables que j'avais commises avant d'adopter cette méthode — qui exige, je le reconnais, un long séjour et la connaissance du langage indigène.

Mata-Buiké m'a soutenu récemment ne pas être Ba-Ngala, en attribuant ce nom à des tribus d'aval.

Je sais à peu près aujourd'hui la vérité à l'égard de ce nom. Dans le langage d'Iboko, Ngala ou Mongala signifie une petite rivière, large de cinquante à deux cents mètres. Dès lors, Ba-Ngala (ou Ma-Ngala, qui est la prononciation la plus usuelle), se traduit par : gens de la petite rivière. Coïncidence remarquable, les gens d'Iboko reconnaissent être originaires de la petite rivière d'Ibinza. Au surplus, voici ce que j'ai appris sur l'histoire de leur tribu :

D'après les rapports des natifs, les Ba-Ngala résidaient autrefois, il y a probablement au moins un siècle, dans l'intérieur des terres

à l'ouest de la station, entre l'Ou-Bangi et le Congo, sur la rivière où est ribinza actuel. Des inondations ou des guerres, et vraisemblablement les unes et les autres, les ont ensuite chassés jusque sur les bords du Congo, un peu au-dessus du i° nord. Là, ils se fractionnèrent. Un groupe descendit jusqu'à Mokomila et un autre jusqu'à Bongata, près de l'Equateur : d'autres clans passèrent sur la rive gauche et occupèrent, les uns Loulanga, au confluent du Loulongo, les autres Bolombo et Boukoumbi, en amont.

Sur la rive droite, près du point où ils avaient débouché sur le fleuve, les deux groupes de Mobéka et d'Iboko s'établirent l'un près de l'autre, Mobéka tenant l'amont. Ces deux partis entrèrent en lutte, et Iboko poussant son ennemi vers le cours supérieur du fleuve, finit par le refouler dans l'affluent Mongala, tandis qu'il s'établissait lui-même définitivement à l'endroit où il est actuellement. Il avait fallu aussi pour cela vaincre certains N'Gombé, qui occupaient cet emplacement.

Au bout de quelque temps, Iboko accueillit les populations rurales de Mokolo venues du nord et les autorisa à fonder le district allié de Mabali,

Enfin, il accorda encore l'hospitalité à des familles nombreuses de N'Gombé, venues de l'est-nord-est.

Quant à Monsembé, c'est un groupe ba-ngala, ayant jadis occiipé l'île de Nsoumba en amont, puis installé par Mata-Buiké sur son terrain d'aujourd'hui.

16 août. Une pluie torrentielle tombe depuis l'aube. Nous sonmies tous enfermés dans nos maisons en attendant sa fin. Vers dix heures, les grelots de guerre )ïgira retentissent vigoureusement ; Mata- Buiké me fait prévenir que les N'Ghiri débouchent pour attaquer l'extrémité extérieure de Mabali. Le roi m'envoie à garder ses chaises et quelques paniers; des femmes font mine de s'embarquer pour les îles. Les Ba-Ngala s'équipent en costume guerrier et se réunissent en troupes qui se dirigent vers le point désigné comme menacé. Mes Zanzibarites et mes Haoussa ont grande envie de se joindre à eux^ Je les rappelle et j'en dispose la masse dans l'enceinte palissadée, tandis que je fais couper par une chaîne de tirailleurs les hautes herbes du village natif qui masquent notre champ de tir. ENvata s'est réfugié chez moi. Le défilé des guerriers indigènes continue. Au bout

d'une grosse heure, tous les contingents revienneiit. Les N'Ghii-i, (lit-on, ne sont pas venus; c'était une fausse alerte. Et l'on se moque de nous, qui sommes restés dans notre enclos.

— Vous êtes des couards, nous dit-on.

Ce qualificatif flatteur nous avait été donné chaque fois que j'avais refusé de participer à luie guerre extérieure. Je réponds :

— Nous n'avons pas quitté notre poste, parce qu'il contient assez de marchandises pour tenter les bandits dont votre pays pullule. Si nous étions des lâches, nous ne serions pas venus de si loin à travers des populations inconnues pour nous établir quelques-uns parmi vos nombreux villages. Je vais vous donner une idée de la puissance de mes armes.

Prenant ma carabine Winchester à répétition, j'en décharge les ({uatorze coups sur le fleuve. Puis, sortant mon revolver de ma ceinture, je vide ses six cartouches. Vingt coups pour un seul homme! Un cri d'admiration sort de toutes les poitrines. Alors je fais disposer trois boucliers indigènes devant une épaisse planche de canot et je troue les quatre parois d'une balle de Snyder. C'est la première fois que j'ai tiré un coup de fusil à Iboko. L'effet est excellent et donnera à réfléchir.

19 août. L'alerte pour les N'Ghiri n'était qu'une comédie; on vou- , lait me faire tomber dans un piège en m'amenant à dégarnir la station. Ce n'était pas mal imaginé; la grande averse qui tombait donnait luie certaine apparence de réalité à la prétendue alarme, parce que les N'Ghiri, dépourvus d'armes à feu, profitent habituellement, pour attaquer, des fortes pluies qui rendent les fusils à pierre presque impuissants.

20 août. Il y a six mois, Iboko a été en guerre dans l'Irébou et a réussi à y opérer un débarquement.

Hier, les gens de M'Poumbou, village de Mata-Monpinza, ont combattu contre ceux de M'Binga.

26 août. Commencé à planter et à semer dans mon jardin, des l^nanas, des papayers, des pois, des radis, des carottes, des choux,

de la laitue, des tomates, des oignons, des haricots et du basilic.

27 août. A l'aide des excursions faites et des informations reçues, je puis fixer la topographie politique du pays.

Les villages se succèdent ainsi depuis l'extrémité d'aval de Mabali :

Dans la première baie appelée N'Gongoula, on rencontre :

Inioie, sans chef; Moléko, dit Mata-Mangali, notable

principal, commerçant actif et guerrier ;

Ibonga, enclave d'Iboko; chef : Mata-Buiké;

MongNvélé, d'aval; chef : Mata-Mokoua ;

Mobélou, chefs : Moussou-Mombamba, paisible; Imanla

et Mata-Ipéko, remuants.

Dans la deuxième baie, celle de la station, se trouvent :

Mokolengila, d'aval ) „ i i, - u r j i n

^ } Nyamalembe, chef des deux villages ;

ïmpanza )

N'Goumba • chefs : Essalaka, farouche, et Mata-M'Bouli, sage

mais peu liant ; Mongwélé, d'amont; chef : Mongonga, insinuant et cannibale passionné.

Toutes ces localités, sauf Ibonga, appartiennent au district de Mabali, dont Nyamalembe et Mata-M'Bouli sont les princes les plus importants.

Puis viennent :

Notre station ;

Mankanza, chef : Mata-Buiké.

La baie suivante est occupée par :

Boukoundou, chefs : Mata-Mal éli et Mongimbé;

Mondongé, chefs : Jikéké, très guerrier, ancien meneui' do

l'attaque contre Stanley en 1877, actuellement calmé, et N'Jokou, maître fourbe.

M'Poumbou, chef : Mata-Monpinza, très modéré et correct

avec moi ;

^^T','^ -1 1, * . colonies de Mabali, chef : Longenga. Mokolengila, d amont )

Enfin, plus haut et très espacés :

Wambala M'Baka

Ikoulangaïe 1 Sans chefs importauts ; relevant directement

M'Bala I de Mata-Buiké et de ses neveux.

Ikélé Boukounzi

Sauf Ikouba et Mokolengila, tous ces villages depuis la station for-

ment le district d'Iboko. Celui-ci a une petite colonie sur la rive gauche du Congo, àN'Dondo.

Les N'Gombé ont des quartiers dans les deux districts ; il y en a à Ibonga, Mongwélé, Mankanza, jS'Poumbou et Boukounzi.

Contrairement à ce que Stanley a cru apprendre pendant ses courts séjours à Iboko, Mata-Buiké n'a qu'un fils, Buiké; il en avait un plus âgé qui est mort, il y a un an. Ses trois filles sont mariées; l'une a épousé N'Dinga, chef de Loboulou-Bolombo; une autre est mariée à un chef de M'Binga ; la troisième, Libwélé, est la femme séparée, maitresse d'Ewata.

Le vieux chef des Ba-Ngala, qui possède plus de cinquante femmes, a, par politique, épousé plusieurs filles de chef, notamment à Mabali, Bolombo, Ibinza, Boukoumbi, M'Binga, N'Gombé, etc. Sous ce rapport, la polygamie vient en aide à la diplomatie.

Les proches immédiats de Mata-Buiké sont, outre son fils, Mata- Maléli, son cousin, et ses neveux Ipourou, Madibaé, Elemba, trois frères, puis Imbembé dit Mata-M'Bamba, Mongimbé, N'Joko et Muélé.

Stanley a aussi été induit en erreur sur la signification du nom Mata-Buiké qu'il a traduit par : beaucoup de fusils. C'est là le sens littéral en kibangi. L'interprétation réelle est celle-ci : Mata en langage ba-ngala est la particule d'origine, de noblesse, si l'on veut.

A la mort d'un chef ou seigneur, son fils ou son héritier politique prend le nom du défunt, qu'il fait précéder de la particule Mata. Ainsi Mata-Buiké s'appelait É'Ngouangoula du vivant de son père, qui portait le nom de Buiké.

Ceci explique les innombrables Mata du pays.

J'ai inscrit, le 14 août, les districts éloignés d'origine ba-ngala.

Bongata, Mokomila et Loulanga sont complètement indépendants. Monsembé (vers 1" nord) reconnaît la suzeraineté de Mata-Buiké. Bolombo est son allié, de môme que Boukoumbi (1° 42' nord, rive gauche, chefs : Épombo et Wouniaka) et les Maroundja dont j'ignore l'emplacement exact.

Mobounga, sur la rive méridionale et à l'est d'Iboko, est composée de N'Gombé et a pour chef supérieur Monanga-Doua. Derrière Boukoumbi est Ikoungou, centre important de N'Gombé forgerons.

Entre le Mongala et Iboko se placent le district de Lousengo, comprenant les villages de Lomanga, Monboutou, Wombélé, M'Pansa, et Moutembo, colonie des Maroundja.

Mobéka a aussi des N'Gombé.

Au-dessus du confluent du Mongala, à une grosse heure de navigation, est Ikounoungou (chef: Douboua), étabUssement détaché des Maroundja. Enfin, à un ou deux jours au delà, dans un étroit canal de la rive gauche, se trouve l'Oukatouraka, chef : Ipaka.

Dans l'intérieur des terres, on cite au sud-ouest de la station, à une journée, Bobouka; à l'ouest, à deux journées, Ibinza; au nord, à trois heures, Mokolo, et à quatre jours, Bonkoula, tribu féroce. A l'estuord-est, à six ou huit heures, est M'Binga, district situé sur quelques marigots d'eau noire.

On mentionne encore, au nord de Lousengo, les Bossoyapos qui fabriquent les couteaux trombaches, et l'étang très peuplé de N'Dolo où se travaille aussi le fer.

Cette énumération — dans laquelle sont omis les noms d'une multitude de petits chefs et de notables non négligeables dans nos rapports — prouve la complication et l'étendue de mes relations au milieu des rivalités et des querelles des districts, des villages et des familles. Pas un jour ne se passe sans que je reçoive des visites, des confidences, des plaintes et des demandes de plusieurs de ces endroits.

Mabali, Iboko et leurs N'Gombé comptent peut-être 30,000 àmes(l).

30 août. Buiké, Muélé et Ebonjo sont partis en trois pirogues avec les marchandises de N'Galou à l'eftet de lui acheter de l'ivoire à Ikounoungou. Aucun des gens de ce commerçant étranger ne les accompagne.

i"" septembre. Mata-Buiké pratique un bien singulier genre d'existence. Il doit être solide pour y résister.

Sa journée consiste en palabres et en libations. Il fait souvent une lieue à pied, mais use plus habituellement de la pirogue.

Il se lève dès la première heure et souvent bien avant, car je l'entends parfois faire, avant l'aube, un discours retentissant contenant quelque avis important au village endormi. Il s'accroupit alors près de son feu et mange, très peu, vers huit ou neufheures.il vaque ensuite aux affaires politiques ou à la recherche de pots de bière de canne à sucre.

Les Ba-Ngala usent beaucoup plus de ce breuvage appelé masanga

[ 1 ) Voir annexe n" 3.

250 DEUXIÈME PAHTIE

que du jus de palmier. De ce dernier, il y a deux variété.s; s'il provient de l'élaïs oléifère on l'appelle malékou; s'il est extrait du palmier raphia des îles, on le nomme samba.

La bière de canne s'obtient par une fabrication cléinen taire.

Les cannes sont pelées, puis pressées et presque pilées dans une auge en pente, avec orifice au point le plus bas pour l'écoulement du jus. Celui-ci est recueilli dans de grands pots. Ces rései'voirs, recouverts de feuilles de bananier et entourés de couches épaisses de fibres effilées des cannes, résidus du pressage qui gardent au liquide sa chaleur, sont exposés au soleil durant plusieurs jours pour déterminer la fermentation ; souvent on y ajoute quelques herbes et un peu de vin de palme activant cette opération.

Mata-Buiké peut boire de dix à vingt-cinq litres de cette bière très alcoolique en une seule journée, et rarement il est ivre. L'ivresse n'est pas honteuse dans le pays.

Je remarque à ce propos que peu de peuples africains ont attendu l'alcool européen pour se livrer à l'ivrognerie. Presque tous ont des boissons fermentées à peu près naturelles. Le maïs, les bananes, le manioc, la canne à sucre, le miel, le sorgho, etc., leur fournissent les matières nécessaires.

Il est arrivé souvent au vieux roi, après toute une journée consacrée à boire, de ne plus rien trouver aux alentours pour étancher son inmiense soif, et de venir en pleine nuit s'enquérir si je n'avais pas. de quoi la soulager. La nuit, le vieux chef dort presque nu sur un véritable matelas constitué par ses plus jeunes femmes. L'une lui sert d'oreiller; chacun de ses flancs est protégé par d'autres et les jambes sont tout aussi garnies.

Ces bonnes épouses paraissent trouver leur emploi tout naturel.

2 septembre. Les Ba-Ngala désœuvrés, incessamment tentés par mon dépôt de richesses et encouragés par mon attitude toujours paci-' fique, persistent à concevoir des projets hostiles. Je cherche une occasion de leur prouver, sans m'en prendre à eux, que nous n'avons pas froid aux yeux et de leur rappeler l'efticacité de nos fusils.

Précisément une famille de trois hippopotames se montre depuis quelques jours sur un haut fond, à la pointe d'un îlot qui fait face à la station. Je me décide à essayer d'en tirer un. Six natifs s'offrent avec leur pirogue; j'y entre avec Foundi-Saïdi et Kisamboula, mes meilleurs tireurs. Nous approchons doucement du groupe. Ces bêtes

sont du reste peu effarouchées dans cette région, où les indigènes les respectent habituellement, faute d'armes assez efficaces. A dix mètres nous ouvrons le feu. J'atteins le père au cou, près de la mâchoire, et les balles des deux Zanzibarites le touchent au flanc. Ses deux compagnons disparaissent, mais le blessé,' rendu furieux par la douleur, se précipite, gueule béante, sur nous. J'ai à peine le temps de faire virer la pirogue. Nouveau feu. Cette fois, le monstre a la mâchoire trouée de deux balles. Sa colère redouble; nous continuons à l'éviter en tournant autour de lui. En tout, il a bien reçu dix balles dans le corps, quand vaincu et blessé à mort, il plonge dans la partie profonde du fleuve.

C'est la grande diftîculté de la chasse à l'hippopotame de retrouver la dépouille; très résistant, l'animal se laisse couler et meurt au fond. Si l'on ne peut le suivre au. moment très court où il revient à la surface les jambes en l'air, il disparaît et ce n'est que six ou douze heures après que le corps surnage. Mais entretemps, à moins de se heurter à un haut fond, il a été entraîné par le courant à plusieurs lieues entre deux eaux et est perdu pour le chasseur. Pour parer à cet inconvénient, les tribus du lac Tanganika et d'ailleurs se servent d'un harpon muni d'une ficelle avec un flotteur, lequel permet de suivre la marche du blessé. Les Ba-Ngala n'ayant pas cet engin, la proie m'échappa.

Mais l'eftet que je recherchais fut acquis. Dès nos premiers coups de fusil, des pirogues s'étaient détachées de tous les points de la rive et nous fûmes bientôt entourés d'une véritable flotte, dont les marins se répandaient en exclamations louangeuses. Ils avaient surtout admiré notre manœuvre tournante et notre calme autour de l'hippopotame exaspéré.

3 septembre. Nyamalembé me raconte que des traitants de Lokoléla étant venus chez lui, il y a vingt-quatre lunes, pour acheter de l'ivoire, il leur avait confié un fils âgé de douze ans. Il vient d'apprendre qu'ils l'ont vendu comme esclave et me prie de le faire rechercher par nos bateaux.

6 septembre. Les gens de Mankanza m'assurent que l'hippopotame tué par nous, il y a quatre jours, s'est échoué à Ibonga. Ils m'invitent à user de mon droit de le réclamer. J'y vais dans une immense pirogue avec huit Zanzibarites et quarante Ba-Ngala, mais je ne découvre rien,

10 septembre. Visite à Mobélou, chez Moussou-Mombamba auquel

252 nEUXIKME PARTIE

je veux acheter une pirogue. Accord sur l'ensemble du prix; reste à débattre quelques détails.

15 septembre. Mata-Buiké a. prévenu sous main Moussou-Mombamba qu'il défend à qui que ce soit de me vendre une embarcation parce que, muni d'une pirogue, je jouirais d'une trop grande indépendance et de trop grandes facilités pour mes achats de vivres, mes manœuvres politiques, etc.

Il querelle Ewata pour m'avoir accompagné à Mobélou. Le fils que Moussou-Bombamba me dépêche vient me confirmer l'impossibilité pour son père de continuer la négociation ; ce dernier me prie de faire reprendre les arrhes que je lui avais données.

J'envoie dans ce but Stambouli et Ewata en canot avec trois de mes jeunes adeptes ba-ngala.

Vers le soir ils reviennent, mais Ewata n'est plus avec eux.

En repassant devant Impanza, on les a appelés chez Nyamalembé pour boire du masanga et, pendant qu'ils s'abreuvaient, un parti s'est jeté sur Ewata et l'a capturé. Ses compagnons n'ont pu réussir à le délivrer. C'est Mata-Ipéko, chef de Mobélou; qui a dirigé le coup et qui retient Ewata prisonnier. Cette affaire est grave.

Certes, Mata-Ipéko, en s'emparant de lui, a voulu uniquement servir la vengeance de son ami Vilembé, le mari évincé de Libwélé, fille de Mata-Buiké et maîtresse d'Ewata. Mais ce dernier a été pris pendant l'accomplissement d'une mission dont je l'avais chargé. A ce titre, je dois faire valoir son inviolabilité et réclamer sa mise en liberté.

Me l'accordera-t-on ? J'en doute fort; on sait bien que je ne puis pas trop dégarnir la station et que, par suite, j'ai peu de monde pour aller, à une lieue et demie de chez moi, agir par les armes. D'ailleurs, la force, si je l'avais, pourrait faire périr des gens de Mobélou, mais rien ne prouve qu'elle me rendrait mon employé. En tous cas, je ne puis me dispenser d'essayer une démarche, sous peine de perdre tout prestige et d'enlever toute confiance à ceux des Ba-Ngala qui veulent s'employer à mon service.

16 septembre. Je me rends en pirogue chez Mata-Ipéko avec huit de mes soldats et quatre jeunes Ba-Ngala, l'embryon de ce tout petit groupe que j'appellerai plus tard ma « jeune garde ».

Je passe d'abord chez Nyamalembé et je lui reproche d'avoir toléré la capture sur son territoire.

Cet honnête ami proteste de son impuissance ; il était malade, sinon il eût empêché le fait.

L'abord de la rive à Mobélou, chez le ravisseur, est très défavorable. Une plaine marécageuse de cent mètres de largueur et couverte de joncs, précède le village. Trois hommes sont laissés à la garde de la pirogue; un quatrième surveille le sentier. Avec les autres, je pénètre dans le quartier indigène. Les natifs commencent par fuir. Je m'assieds; je dépose mon fusil et j'appelle Mata-Ipéko.

En considérant l'expression pacffique de ma figure et surtout la faiblesse de mon escorte, ce chef se rapproche un peu. Il emploie un petit quart d'heure à mettre son clan sous les armes, puis tout ce monde m'entoure à deux mètres, les pointes des lances tournées vers moi. Mes quatre soldats font face de tous les côtés. Et nous ouvrons la palabre dans ces charmantes conditions.

J'établis l'inviolabilité d'Ewata pendant la durée du service qu'il faisait pour moi.

Mata-Ipéko s'erf tient, lui, au crime d'adultère que son prisonnier a commis au détriment de Vilembé. D'après les lois du pays, conrnie il a « mangé » (épousé) la cause de Vilembé, Ewata est sa chose.

— C'est, dit-il, un étranger tout comme vous, et vous n'avez droit ici à aucun privilège. Votre ami Mata-Buiké ne vous a pas même accompagné pour appuyer votre réclamation, ce qui prouve combien j'ai le bon droit pour moi.

Inutilement j'insiste. Alors, ne voulant pas paraître céder, tout en évitant de passer à l'emploi des armes, je déclare que je maintiens ma prétention, mais qu'ayant vécu plusieurs lunes dans le pays sans devoir recourir à la guerre, et m'y étant fait beaucoup d'amis, je ne veux pas employer la violence. J'invite seulement Mata-Ipéko, dans son propre intérêt, à conserver Ewata en vie, car le grand chef blanc N'Sassi (Hanssens) reviendra bientôt, et je crains fort qu'il ne soit pas aussi conciliant que moi.

A ma rentrée dans la station, je rencontre Mata-Buiké; il désapprouve publiquement Mata-Ipéko. Mais que ftiit-il secrètement?

17 septembre. J'ai calculé que le renfort promis par le capitaine Hanssens ne peut être loin. Parti d'Iboko le 22 juillet, mon chef a dû rentrer à Léopoldville vers le o août.

La réparation d'un bateau et la formation du renfort ont pu prendre dix à quinze jours. L'expédition aura donc pu se mettre en route vers

le 20 août. Et il lui faudra tout au plus un mois pour me rejoindre, à moins, bien entendu, qu'un accident ou un incident toujours possible au Congo ne lui soit survenu. Dans l'espoir que son voyage se sera effectué régulièrement, j'adopte une nouvelle tactique. Je m'enferme chez moi et je deviens invisible à tous, sauf à mon domestique et à mes chefs de service.

Trois fois dans la journée, Mata-Buiké, devenu inquiet, a demandé à m'entretenir ; on lui a invariablement répondu :

— Mouéfa ne veut voir personne. Il opère avec ses fétiches et est occupé à faire savoir à N'Sassi ce qui se passe. Vous ne le verrez peut-être plus avant l'arrivée des bateaux à fumée.

Ma retraite fait quelque impression sur les Ba-Ngala. Mongonga, chef de Mongwélé, a conseillé à Mata-Ipéko de céder. Ce n'est pas par esprit de justice ; c'est parce que le ravisseur appartient au district de Mabali, dont Mongwélé est le premier village, situé à trois cents mètres seulement de la station; et Mongonga craint que je ne me venge sur lui.

18 septembre. Toujours enfermé chez moi; je prépare ma correspondance pour l'Europe, en attendant une modification de la situation.

A midi, j'entends, à travers la muraille, une conversation entre trois indigènes de Mabali.

— Plutôt que de rendre Ewata, disent-ils entre eux, nous attaquerons le blanc avec toute la confédération.

Sortant brusquement de ma retraite, j'apparais devant eux et je les emmène chez Mata-Buiké, auquel je répète leurs propos. Et d'un ton violent, je lui dis :

— Il faut en finir. On ne cesse de projeter des attaques contre nous. Eh bien! c'est moi qui veux la guerre maintenant. Allons, rassemblez votre confédération et venez tenter l'assaut ! Vous saurez une bonne fois qu'il ne peut réussir, en comptant vos morts. Je veux le combat, si vous ne m'accordez pas une amitié franche et immédiate. Vouç avez quatre mille guerriers ; j'en ai trente et un : je vous attends.

Avant qu'il ait eu le temps de me répondre, je lui ai montré les talons et je suis rentré chez moi. Un grand conseil vient de s'assembler dans un champ. La crise est à son point aigu. La poudre va parler.

Mais, à une heure, comme un deus ex machina, le Royal

débouche devant Iboko. Il remorque une grande pU'Ogue chargée de Haoussa. La situation est l'enversée.

Dans leur joie, mes solda'ts déchargent leurs armes en l'air et poussent des*cris de joie. Je suis reconnu un grand féticheur. Mata- Buiké, N'Joko, Imbembé me prodiguent des protestations chaleureuses de dévouement. Comment! Ewata n'est pas encore libre? Attendez un peu. N'Joko ira le réclamer incontinent; Mongimbé en fera autant; Mnélé les précédera; Buiké les suivra.

N'Joko étant le plus honnête de tous ces seigneurs, je le charge de porter, au nom du capitaine Hanssens, un ultimatum à Mata-Ipéko. Si Ewata n'est pas rentré au lever du jour prochain, j'irai le chercher chez lui.

Le Royal m'amène vingt-deux Haoussa et un Suédois, M. Westmark, pour adjoint.

10 septembre. A midi, Ewata n'est pas encore revenu. Mata- Ipéko me fait savoir qu'il ne le rendra pas mais le mangera, et qu'il m'attend de pied ferme.

Le Royal est chauffé. N'Joko repart pour une dernière tentative de paix. Les Iboko sont invités à ne pas s'approcher de la station en mon absence et à s'abstenir de se mêler aux groupes de Mabali, sous le risque d'être confondu avec ceux que nous combattrons.

A une heure, le Royal et sa pirogue m'emportent avec trente de mes hommes vers Mobélou. J'éprouve le plus vif déplaisir à devoir recourir à Yiiltima ratio. Cherchant encore un moyen d'éviter l'effusion du sang, la pensée me vient de tâcher de prendre des otages chez Nyamalembé. En suivant le courant, nous rencontrons une pirogue venant de Mabali et contenant cinq hommes armés et une chèvre. Nous la laissons dépasser le Royal, puis, faisant tout à coup demi-tour, nous lui donnons la chasse. Un de ses pagayeurs se jette à l'eau ; les quatre autres sont pris ainsi que leur canot, leurs fusils et la chèvre.

— Nous n'avons rien fait de mal ; nous sommes des étrangers. Pourquoi nous arrêtez- vous ? s'écrient ces malheureux.

Je les rassure tant bien que mal et je leur apprends leur rôle. Ils seront chargés de hêler Nyamalembé et les siens en donnant comme preuve de mes intentions pacifiques leur présence « volontaire » à mon bord. Je leur promets très sérieusement s'ils s'acquittent bien de leur mission, la liberté immédiate, et s'ils jouent mal, la décollation.

Le Royal côtoie Impanza à quelques mètres. Les Mabali en défiance se cachent derrièFe les bosquets. Mes prisonniers crient : « Eh! Nyamalembé; venez donc causer avec votre ami Mouéfa. Nous venons avec lui pour arranger à l'amiable l'affaire du captif. Si vous persistez à vous tenir en dehors des négociations, l'honmie blanc vous croira complice. » Nyamalembé descend à la berge. Il a peine à dissimuler sa peur.

— Je suis, déclare-t-il, le fidèle allié de Mouéfa et prêt à le servir. Au cours de ce colloque, mon bateau a tout doucement atteint le

bord du fleuve. Nyamalembé me tend la main.

— Vous êtes trop loin, lui dis-je, pour que je la serre. Approchez donc.

Il n'ose refuser, et le voilà assis sur la pointe du Royal.

— Voyons, dis-je, allons-nous devoir nous battre avec vos amis et ne pourrons-nous régler sans coups de fusil?

Le chef d'Impanza m'engage à descendre à terre, non pas avec toute ma bande mais seulement avec deux ou trois hommes. Je débarque ainsi, tout en donnant des instructions pour que peu à peu les trois quarts de mes soldats gagnent la rive et s'échelonnent jusqu'à l'emplacement de la palabre, qui est à cent mètres. Ils devront avoir l'œil sur les notables; et à un signal que je donnerai si les bonnes paroles ne servent à rien, ils s'en empareront. Si alors les indigènes frappent, il faudra riposter, mais pas avant.

En peu de temps, six cents indigènes armés sont réunis autour de moi. Nyamalembé a fait appeler Mata-Ipéko. Celui-ci avant de se présenter, me fait prier de le laisser sain et sauf pendant l'entrevue. Je m'y engage naturellement. Tout cela prend beaucoup de temps. Le ravisseur se présente enfin. Il veut discuter. Je refuse.

— Rendez Ewata. Le temps des discours est passé.

— Aurai-je une indemnité?

— Non.

— Redeviendrai-je votre ami?

— Oui.

— Faites avec moi l'échange du sang et je délivrerai Ewata.

— Soit, faisons vite ; le soleil descend.

C'est fait. On va, dit-on, chercher le "captif.. Il doit être loin, car j'attends depuis une demi-heure. M'aurait-on fait traîner pour gagner la nuit?

2o8 DEUXIÈME PARTIE

J'organise une fantasia guerrière. A un coup de siiflet, mes liomnies se ruent de tous côtés comme en proie à une fièvre de combat, poussant de véritables rugissements, faisant des bonds énormes.

— Ici, mes enfants, apprêtez vos armes!

— Mouéfa! crient les indigènes; arrêtez! voilà le prisonnier.

Ewata, qui s'était déjà vu au bord de la marmite des anthropophages, s'avance tout ému. On coupe ses liens. Il se jette à mes genoux et se met à pleurer.

Dès cet instant, je suis un autre homme. Mouéfa a enlevé sa face féroce; c'est un bon petit blanc qui otfre généreusement le vin de palme de la réconciliation.

Notre retour est un triomphe. Tous les chefs joignent leur pirogue à mon bateau. C'est toute une escorte qui me reconduit. En raison du sang-froid et de la discipline montrés par tous, une gratification de deux chèvres et de cinquante fils de laiton est faite à la garnison.

Mes quatre captifs sont délivrés, heureux d'en être quittes pour un retard de quelques heures dans leur course.

20 septembre. Mata-Ipéko m'apporte un présent que je lui rends largement. Enhardi par ma bonté, il réclame une indemnité. Il est' poliment mis à la porte.

La délivrance d'Ewata est un grand succès ; le renfort est arrivé à point nommé. La garnison sera maintenant de cinquante hommes ; avec cet effectif, je puis espérer que les Ba-Ngala renonceront à leurs idées hostiles. De plus, la grande pirogue du Royal me reste et j'acquiers ainsi un peu d'indépendance.

La station a, durant ces quatre gros mois, traversé la phase critique. Reste à la développer; et maintenant que les Ba-Ngala paraissent soumis, il y a lieu de les gagner tout à fait à notre cause.

Le capitaine Hanssens m'écrit de Léopoldville, à la date du 24 août :

« J'espère, mon cher Coquilhat, que vous aurez pu, à force de patience et d'abnégation, conserver le statu quo jusqu'à l'arrivée du Royal. Une fois que vous aurez votre renfort et, grâce à l'approvisionnement de réserve que vous aurez certainement complété d'ici là, vous pourrez tenir la dragée haute à vos peu aimables voisins. Je n'ai pas de règle de conduite à vous tracer pour l'avenir ; vous êtes sur les lieux et, par conséquent, meilleur juge que moi de ce qu'il convient

de faire. Soyez certain que, quoi que vous fassiez, vous recevrez de ma part un bill d'approbation ; j'ai pleine confiance en votre jugement, et je sais d'avance que les nécessités du moment dicteront vos

actes J'ai trouvé, en rentrant à Léopoldville, le colonel Winton,

administrateur général et chef intérimaire de l'expédition Le

colonel est un homme d'une cinquantaine d'années, très aimable, très poli et désireux de mettre de l'ordre dans le gâchis administratif qui règne dans l'expédition. Il s'est empressé d'accorder le renfort que je lui demandais pour votre station, et il ne m'a pas fallu entrer dans des détails justifiant la nécessité d'une garnison supplémentaire. Il m'a accordé aussi un agent commercial, chargé de la gestion de mon magasin de Léopoldville, placé sous mes ordres directs, responsable devant moi seul, et complètement indépendant du chef de la station. C'est un palliatif très sérieux à la fausse situation dans laquelle je me trouve placé, par le fait que ma base d'opérations est située dans une station en dehors de mon commandement Nouvelles de l'expédition : Le steamer Stanley doit être actuellement en route d'Isangila à Manyanga. La ligne Manyanga-Niari est rétablie. Vivi se déT^Vàce pôle pôle (tout doucement) vers le plateau de Vivi- Mavoungo. Kimpoko est réoccupé. Swinburne commande toujours

Kinschascha Le colonel de Winton est descendu à Vivi pour

nettoyer quelque peu ces écuries d'Augias.

» L'expédition est au mieux avec Brazza. Le colonel a conclu avec ce dernier une convention par laquelle nous respectons ses droits sur la rive droite, à condition qu'il respecte les nôtres sur la rive gauche ; maintien du statu quo jusqu'à l'arrivée d'instructions demandées à Paris et à Bruxelles.

» Notre Association devient petit à petit une puissance; notre drapeau est officiellement reconnu par les États-Unis. Le Comité a passé avec le gouvernement français une convention par laquelle il s'engage à ne pas aliéner ses acquisitions au profit d'une autre puissance quelconque, avec stipulation qu'au cas où il serait appelé à réaliser ses possessions, il donnerait la préférence à la France. Le traité angloportugais menace de ne pas être suivi d'exécution. Le gouvernement allemand a déclaré qu'il ne le reconnaîtrait pas, et, naturellement, la France ne l'acceptera pas davantage (1 ).

( 1 ) Ce traité donnait au Portugal les deux rives du Congo depuis la mer jusgue près de

260 DEUXIÈME PAIJTIE

» Je compte me remettre en route avec l'A .I.A. dans trois semaines, pour acquérir le plus de districts que possible en amont de Kwa- Mouth, conformément aux instructions que j'ai reçues du Roi... Je pense que je sei'ai chez vous vers le commencement de décembre. J'espère vous y trouver en bonne santé et plus tranquille que vous ne l'avez été jusqu'ici au milieu des sujets de Mata-Buiké. »

21 septembre. Le capitaine Hanssens avait envoyé à l'Equateur deux allèges naviguant à la voile et à la rame en même temps que le Royal. Ce vapeur part aujourd'hui pour chercher chez Vangele une de ces chaloupes qui contient un plein chargement pour moi. Cette cargaison comprend vingt-trois balles de tissus, six chai'ges de cauries, quinze charges de provisions y compris du savon, quatre tonneaux de sel, une caisse d'ustensiles de cuisine et de vaisselle, six cafsses de sonnettes, plats en cuivre, etc., huit caisses de perles, une caisse de pierres à fusil, une caisse d'outils et trois caisses de cartouches.

A part le faible approvisionnement en munitions, c'est, pour la première fois depuis que je suis dans le haut-Congo, l'abondance. Mais je ne reçois pas une goutte de vin. J'avais demandé des médicaments. Le capitaine m'écrit « qu'il n'a pas un grain de quinine à Léopoldville. »

22 septembre. Mm de battre le fer pendant qu'il est chaud, c'est-à-dire de profiter des bonnes dispositions que ma victoire pacifique a inspirées aux natifs, j'entame des négociations avec les occupants du terrain immédiatement en aval de la station, pour me le faire céder.

Mata-Buiké s'étant montré tout au moins impuissant dans les derniers événements, tout en conservant les meilleures relations personnelles avec lui je m'adresserai dorénavant, aussi souvent que possible, directement aux natifs avec lesquels j'aurai affaire.

Ce sera du reste plus économique.

Je traite donc avec N'Joko, Imbenga et Mata-Moworo. Je m'entends avec eux pour la cession de parcelles dont l'ensemble double exactement mon terrain à front du fieuve, la profondeur restant la même. J'ai promis aux indigènes qui doivent se déplacer de nettoyer leur nouvel emplacement et d'y transporter leurs cases. L'accord conclu, j(; demande, pour la forme, l'approbation de Mata-Buiké ; il la donne sans discussion. Nous allons donc avoir de l'air sur le flanc sud-ouest

comme nous en avons au nord-est. Les derrières de la station seront malheureusement encore pressés par les cases, les hautes herbes et les plantations des quartiers natifs ; mais là, il faudra procéder plus doucement, parce que je tiens à conserver le clan de Mata-Buiké très près de nous.

23 septembre. En construisant ma maison, j'avais fait établir au-dessus du magasin et sous le toit une charpente couverte d'un demi-pied d'argile, afin que si les natifs mettaient le feu à la couverture en feuilles de palmier, les marchandises échappassent à l'incendie. Les Ba-Ngala ayant remarqué cette disposition, l'avaient trouvée fort bonne, en observant que les flammes épargneraient précisément la partie du bâtiment qu'ils désiraient piller. Profitant de l'augmentation de mon personnel en travailleurs, je vais étendre ce blindage sur toute la surface de la maison, ce qui nous permettra, en cas d'embrasement, de résister sous l'incendie sans même craindre la fumée.

30 septembre. Le Royal, revenu le 27 de l'Equateur, m'a apporté mon ravitaillement; il est reparti ce matin pour Léopold ville.

Au moment où je crois la paix assurée, elle va être gravement troublée. Une distribution de serge bleue a été faite récemment aux Haoussa pour qu'ils se confectionnent un uniforme. Ils ont été prévenus que cette étoffe ne peut être échangée connue les cotonnades qu'il reçoivent une ou deux fois par an en gratification. Tout homme qui ne pourra reproduire sa pièce de serge transformée en uniforme, sera considéré comme l'ayant vendue et perdra son avance mensuelle de solde.

Deux jours après la distribution, Belo-Ila est venu se plaindre d'avoir été volé; sa serge a disparu. Je l'ai aussitôt soupçonné de l'avoir cédée à un indigène.

Or, aujourd'hui, vers deux heures, alors que les hommes étaient dispersés à leur besogne, Belo, qui travaillait à quelques pas de moi avec Ribouyou et John Davis, remarqua à trente mètres en dehors de la station, un N'Gombé portant un pagne fait de sa serge neuve. Il s'empressa de me le signaler.

Nous n'avions aucune arme ; je m'approchai de ce natif avec un bâton ramassé sur le terrain et que je tenais comme une canne ordinaire. A ma vue, il gagna doucement vers l'intérieur du village indigène. Mais je le rejoignis et je lui demandai d'où il tenait cette étoffe bleue dont il était vêtu.

262 DEUXIÈME PAHTIE

— Elle m'a été vendue par un habitant de Mongwélé, dit-il.

— Fort bien, vous pourrez me le désigner et vous serez remboui-sé; mais, en attendant, rendez-la moi, car elle m'a été dérobée.

• Le N'Gombé refusa net et se mit en défense en tirant son couteau . D'un mouvement brusque, je lui pris l'étoffe. Alors, il frappa sans m'atteindre: je ripostai avec mon bâton. Belo, Davis et Kibouyou étaient accourus. D'autre part, une dizaine de N'Gombé, dont Monpata, l'auteur du coup de lance de juillet, se précipitaient la lance haute. Heureusement, Westmark, Khamissi-Balosi et Nassibou avaient aperçu de loin quelque chose d'insolite ; ils tâchaient de rassembler les quelques soldats qui étaient le plus près. La rixe tournait au combat. Les N'Gombé, croyant l'occasion bonne, ne retinrent plus leurs sagaies. A l'instant où les premières nous effleuraient, Westmark m'apporta un revolver. Kibouyou avait pris son fusil. Je déchargeai trois coups de mon arme et je traversai le bras gauche de Monpata. Les N'Gombé s'enfuirent.

Au bruit de ces détonations, tout mon personnel rentrait vivement à la station et échangeait ses outils pour les Snyder.

Les N'Gombé étaient incorrigibles. Une série d'actes violents contre nous étaient à leur actif. Ils venaient pour finir de tenter de m'assassiner, parce que je voulais rentrer en possession d'un objet volé. Il était temps de leur infliger une leçon. Ordre fut donné de mettre le feu au quartier des agresseurs. Cette opération, accompagnée d'une fusillade protectrice, fut terminée en moins d'une heure sans effusion nouvelle de sang. Un certain nombre de tambours, de lances et de chèvres furent enlevées par nos soldats et considérées comme de bonne prise.

Les Ba-Ngala proprement dits n'avaient pas bougé ; je leur avais fait dire de rester chez eux en dehors de la querelle. Dans l'ardeur de la razzia, mes honmies avaient emporté quelques objets leur appartenant; je les leur fis restituer inuuédiatement.

Vers la fin de l'incendie, Mata-Maléli, le vieux héraut chargé ordinairement de ces missions de médiation , vint en battant le gong demander la fin des hostilités. Il se précipita dans mes bras et y versa des larmes de crocodile. La punition des N'Gombé me paraissant suffisante, je fis part à Mata-Maléli de ma satisfaction et de mes dispositions à la réconciliation. L'échaufFourée terminée, Mata-Buiké m'a avoué confidentiellement que j'ai bien fait de punir enfin les N'Gombé.

Ceux-ci ont appelé leurs compatriotes de M'Poumbou et de Mongwélé et se sont massés dans un petit bois à un demi-kilomètre de la station. Ils méditent la vengeance.

2 octobre. La réflexion a ramené le calme chez nos adversaires; il ont prié Mata-Buiké de m'inviter à une palabre qui a eu lieu ce matin.

Là, ils m'ont candidement demandé les motifs de notre action. Il ne m'a pas été diflicile de les expliquer. Les conditions suivantes leur ont été imposés : Exil à temps de Monpata et de Biangala à Wombélé ; autorisation de rebâtir sur leur ancien terrain accordée aux autres N'Gombé ; défense pour eux d'entrer dans la station en état d'ivresse; garde du butin.

Le palmier de paix a été coupé. Nous rentrons dans l'état normal. L'incident a été salutaire. Les conséquences de ce petit combat sont plus grandes qu'on ne pourrait le croire.

Jusque dans ces derniers temps les trois groupes d'Iboko, de Mabali et des N'Gombé formaient un tout bien uni contre nous. L'affaire d'Ewata a quelque peu relâché les liens entre Iboko et Mabali, et le refus de ces deux districts d'intervenir par les armes en faveur des N'Gombé a détaché ces derniers. Ainsi, nous avons mis en pratique la formule : « Diviser pour régner. )) Il ne faudra naturellement pas la pousser trop loin.

5 octobre. Des amis et des alliés de Monpata menacent de faire tomber dans un piège les bûcherons que j'envoie au bois quand ils s'écarteront du gros de la corvée. Nous ne devons pas attacher trop d'importance à ce propos, mais il faudra nous tenir toujours sur nos gardes.

Dans ces contrées où l'autorité est faible, une famille n'accepte pas toujours la paix faite par la tribu et elle tente parfois par, des attaques isolées de se venger en détail.' Mais nous pouvons espérer que dans le cas actuel la masse des N'Gombé agira énergiquement sur les proches de Monpata dans le sens de la soumission. Il est certain que Monpata a obéi à l'ordre d'exil ; sa blessure est grave et poussera peut-être ses partisans à méditer le danger de s'en prendre à nous.

(Cliché (lu caiiitaiue Algraiu.) ^ . Collier des N'Goinbé (dents de pore sauvage). — 2. Collier des N'Gombé (dents humaines). — 'S. Lance des Ba-Ngala. — 4 et 3. Lance d'Oupoto. — G. Bouclier ba-ngala. —7. Bouclier balolo (Equateur).

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