‹ Sur le Haut-CongoChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le retour au pays.

9 août 1885. A sept heures du matiu, VEn avant est sous vapeur et j'échange une dernière confidence avec le lieutenant Van Kerckhoven. Les indigènes, en masses considérables, font des adieux émus à ceux de mes noirs qui, comme moi, redescendent à la côte, et les comblent de cadeaux. Les monanga, guidés par le vieux roi, m'attendent au bord de l'eau. Tous me donnent l'amicale poignée de main du départ et Mata-Buiké, m'embrassant (1) en pleurant, me dit : « Revenez bientôt, car je suis vieux et je veux vous revoir avant de mourir. » Je m'arrache à son étreinte et je monte à bord. Au bruit du canon et des acclamations de nos braves serviteurs et des Ba-Ngala, nous nous éloignons rapidement vers l'aval.

Je suis profondément remué et récompensé. Nous avons conquis le cœur des sauvages Ba-Ngala.

Maintenant que ce rivage fuit à notre horizon, la tristesse s'empare de moi ; dans une de ces visions inexplicables qui concentrent en un instant les événements et les impressions de toute une période de temps, je repasse les jours écoulés de ma vie agitée chez les Ba-Ngala

(I] Dans l'accolade entre chefs, outre rétreinle. on rose le menton sur l'épanlc gauche (le la personne embrassée, eu poussant un long gémissement dans la note grave.

et mon jugement final me dit que ces enfants primitifs de la nature ne sont pas aussi mauvais que nous le croyions. En donnant aux mots la valeur toute relative que l'insuflisance d'éducation de ces sauvages comporte, je vois en Mata-Buiké un sage, un homme bienveillant et supérieur, qui a vaguement pressenti le progrès que les hommes blancs pourront assurer à son pays. En tant que Ba-Ngala, c'était un ami fidèle et il fut, par le rôle de conciliateur qu'il avait assumé, le co-fondateur de notre établissement.

Je suis libre! Plus de soucis, plus de peines; avant trois mois mes parents, mon régiment et mes amis me reverront.

h' En avant, qui marchait si mal en montant, nous entraîne à toute vapeur.

Je suspens ici ce récit pour compléter mes notions sur l'ethnographie des Ba-Ngala.

M. Elisée Reclus a fort bien dit :

« Le bassin du Congo appartient aux populations de langue bantou, excepté dans quelques enclaves... Quoique les populations congolaises soient apparentées par l'idiome, elles offrent entre elles de grands contrastes par l'aspect physique et les mœurs ; il faut les décrire à part les unes des autres. Tandis que la plupart des Bantous (Ba-N'tou, A-Ba-N'tou, c'est-à-dire les « Hommes ») sont considérés comme se distinguant nettement des Nigritiens par la nuance de la peau, la forme du crâne, les traits et la démarche, on constate que dans la région du Congo, les transitions sont très graduelles dans l'ensemble malgré les grandes diversités locales de tribu à tribu. On n'observe point de type pur. D'incessants mélanges ont eu lieu, changeant constamment la race, tout en laissant la langue. »

A l'appui de cette opinion, je citerai les résultats des mensurations laites par les docteurs Cari Mense et Ludwig Wolff, à Léopoldville, sur cinquante-sept Ba-Ngala — dont malheureusement ils ne connaissaient pas les différents districts d'origine. Ces hommes ont été classés en 24 dolichocéphales, 2 hyperdolichocéphales, 23 mésocéphales et 8 brachycéphales. Chez les Batéké, le docteur Mense n'avait rencontré aucun brachycéphale, et il avait constaté une majorité plutôt dolichocéphale que mésocéphale.

Ces renseignements prouvent le mélange des races et ébranlent la

théorie d'après laquelle les nègres seraient exclusivement dolichocéphales, c'est-à-dire auraient le crâne allongé.

La transition graduelle de tribu à tribu dont parle M. Reclus me parait moins insensible et plus brusquée aux confins d'amont du pays des Ba-Ngala. Les Maroundja, les N'Gombé et les Langa-Langa dont ces derniers sont originaires, offrent subitement des peuples très dift'érents de ceux d'aval.

Les migrations de tribus mentionnées au cours de ce journal confirment, sauf exception pour les Ba-Ngala remontant le fleuve, le mouvement général des peuples de l'Afrique équatoriale occidentale de l'ouest vers l'est, mais avec inflexion vers le sud.

Quant aux analogies de traits et de mœurs, elles sont probablement et partiellement le résultat de cette poussée et de l'enchevêtrement des races. Il me semble prudent de ne pas en tirer des déductions hâtives. Très facile serait la tâche de montrer des points nombreux de ressemblance entre les ÏN'Gombé, les Fans ou Pahouin et les Monbouttou. Mais on pourrait aussi découvrir des similitudes entre les Ba-Ngala et les Fans. Conclure serait prématuré. Ce que je puis affirmer à la suite d'un voyage ultérieur aux Stanley-Falls, c'est l'incontestable probabilité d'affinité, démontrée par les armes, entre les Monbouttou de Schweinfurt et les habitants du sommet nord de la courbe du Congo, gens de Langa-Langa, d'Oupoto et de Yambinga (1).

En citant quelques-unes des analogies de mœurs entre les peuplades les plus éloignées, nous constaterons les dangers d'un jugement précipité.

Les Doualia, peuple du Cameroun, à la côte occidentale, s'arrachent les cils et les sourcils ; leurs femmes ont peu d'enfants ; ils sont anthropophages ; ils ont la télégraphie par le tambour : tout cela conmie les Ba-Ngala, les N'Gombé et les Bayanzi.

Les M'Poungoué du Gabon portent de la nourriture sur les tombes, ce qui est une habitude des Ba-Ngala. Les Pahouin se liment les incisives en pointe, se tressent les cheveux en cadenettes et en nattes, employent les écorces pour se couvrir et les teintures pour se peindre ;

(i) Le sous-lieutenant Liénnrt. Tadjoint dévoilé (lu capitaine Vangele dans l'exploration qui le conduisit sur le haut-Ou-Bangi jusqu'au 2S2" de longitude est de Greenwich, sur le parallèle 4"25' nord, me rapporte que les populations de ce point extrême rappellent surtout celles d'Oupoto par la langue, les armes et les oruemeuls.

leurs chefs portent la peau de léopard : ils sont cannibales et ont la démarche fière ; à la mort d'un de leurs chefs, ses femmes courent nues, couvertes seulement de feuilles et teintes en jaune-clair. Tous ces usages sont communs aux Ba-Ngala et partiellement aux Bayanzi. On signale aussi chez les Pahouin le bombement du front, formant deux saillies hémisphériques au-dessus des sourcils. Ce trait est remarquable sur le crâne d'un assez grand nombre de Ba-Ngala. L'emploi du poison d'épreuve est répandu sur une immense surface de l'Afrique équatoriale.

Les M'Bochi du bas-Alima se servent de peinture préservatrice des dangers divers ; c'est également une pratique des Ba-Ngala et d'autres peuples.

M. Hamy croit, d'après certaines particularités telles que l'usage de l'oreiller en bois, dont cependant la dispersion est énorme sur le Congo et va jusqu'au lac Tanganika, à la présence de véritables Éthiopiens parmi les émigrants de l'Ou-Bangi peuplant le N'Koundja. Cet élément éthiopien, qui formerait une classe supérieure dominant les nègres, ne m'a jamais apparu dans les contrées que j'ai visitées.

Quant aux fameux Anziché de Pigaffetta, je n'ai aucun élément d'appréciation sur leur séjour de jadis dans le territoire actuel des Ba-Ngala.

Pour terminer ce qui est relatif à ces questions, je vais suivre l'ordre adopté dans les remarquables Notes sur V ethnographie de la partie orientale de V Afrique équatoriale, pubhées dans les mémoires de la Société d'anthropologie de Bruxelles, par le docteur Jacques et par le capitaine Storms, l'énergique fondateur de la station de M'Pala sur le lac Tanganika. Je me bornerai à une comparaison sommaire signalant les différences essentielles des pays ba-ngala avec ceux de l'orient du Congo vus par mon excellent ami, M. Storms.

La vie nutritive des Ba-Ngala a été esquissée dans les notes de mon journal. Le bétail est inconnu. Les chiens sont élevés en vue de la consonmiation, comme les chèvres et les poules, mais cet élevage est très restreint.

Les précautions pour former des réserves d'alimentation sont d'autant moindres, que sur le Congo équatorial entre les degrés 2° nord et sud il pleut à peu près toute l'année. Donc, pas de greniers, mais

une simple réserve de poissons et de manioc fumés pour dix ou quinze jours.

La chasse est moins en honneur et sans doute plus difficile sur le haut-Congo qu'au Tanganika. Le gibier y est moins vai'ié et le terrain est plus couvert. Le lézard nkengé dont parle M, Storms, est très probablement l'iguane.

Le miel est peu récolté. Les fourmis sont mangées à toute époque.

Préparation des aliments. Les viandes, sauf l'éléphant, ne sont pas habituellement boucanées, mais le poisson est presque toujours fumé.

La fabrication de l'huile de palme a lieu à l'eau chaude et au pressoir. Les fétiches n'ont, que je sache, rien à y voir.

L'huile de sésame est inconnue.

On ne fait pas de beurre et les indigènes furent très étonnés de nous voir boire le lait de chèvre.

Les citernes à eau sont inutiles et n'existent pas; mais on met au jour de petites sources, non loin du fleuve, presque au niveau du sol. Les boissons autres que l'eau ont été mentionnées. Les Ba-Ngala ne font fermenter ni les bananes, ni le maïs, ni le manioc.

Repas. Mes voisins utilisaient comme plat un panier peu profond, mais monté sur un pied carré tressé (1), de manière à se trouver à hauteur du coude des convives accroupis.

Sur le fond de ce panier, proprement garni de feuilles de bananier, les morceaux de manioc bouillis sont bien dressés et le poisson cuit à l'huile est concentré au milieu. Il y a là un principe de table.

Les Ba-Ngala ne sont grands mangeurs que les jours où ils boivent modérément. Entre leurs repas principaux, ils mâchent souvent un fruit ou un épis de maïs. Ils vous invitent volontiers à participer au repas. Comme plat, ils utilisent aussi une écuelle en bois, très large, à deux pieds et munie d'une queue.

Les vases de terre pour la cuisson sont à peu près de la même forme que ceux du Tanganika (2).

Les courges servent de bouteilles. On emploie aussi pour boire des vases en bois à deux ouvertures, des cornes de buffle, etc.

Le repas se prend en plein air, sauf en cas de pluie. La cuisine se

(i ) Voyez la figure de droite de la page 138. (2) Voyez page lOo.

fait au dehors. Le chef mange sans grand cérémonial. On se rince la bouche et l'on s'essuie les mains après le repas.

Tout le monde mange à peu près la même chose, mais en cas de pénurie on n'offrira pas toujours du poisson ou de la viande aux esclaves.

Sensibilité générale. Comme le dit M. Storms, il est difficile d'avoir à cet égard des données précises. Les nègres sont très sensibles au froid. Nos basses températures qui, à Iboko, ne descendaient pas au-dessous de 21°, faisaient grelotter les natifs. Ceux-ci craignaient le grand soleil et ne circulaient ni ne travaillaient guère entre dix et trois heures sans nécessité absolue.

h'idée de la mort et la crainte quelle inspire sont analogues chez les Ba-Ngala, et la mort par maladie y est attribuée à Vikoundou ou mauvais sort jeté. La mort à la guerre est seule considérée comme naturelle.

La sensibilité spéciale des organes est variable d'individu à individu.

Nos nègres aussi aiment la viande avancée et pimentent fortement leurs mets ; ils ont l'ouïe et la vue très développées ; les mauvaises odeurs leur répugnent.

Les Ba-Ngala se baignent assez fréquemment. Mais les N'Gombé ont aussi peu de contact avec l'eau que les gens de l'Equateur ( Wangata).

Les couleurs préférées sont le rouge pour le fard et, pour les étoffes, le bleu avec des bordures rouges et blanches. En fait de perles, on estime peu les verroteries, mais beaucoup la perle blanche de Venise. La rose est encore assez en faveur, la bleue l'est très peu.

Les tatouages ont été décrits.

Quant aux mutilations, sauf pour les dents elles ne sont pas ornementales, mais pénales. Un chef coupera une oreille ou passera le fer d'une lance dans les mollets d'une fenmie infidèle. Un voleur a parfois la main coupée.

La perforation des lèvres et du nez est inconnue.

L'oreille des femmes est souvent trouée ; on y met une breloque de perles ou de cuivre.

La circoncision est usitée.

L'épilation a été indiquée.

Je ne reviendrai sur les bijoux et les ornements que pour citer la mode des ceintures de deux à cinq rangées de cauries portées par les femmes.

J'ai d(fd parlé de la coiffure et des vêtements; l'écorcc du bombax (molondo) sert encore à la fabrication des pagnes, concurremment avec la fibre de bananier et de jeune palmier.

Le coton n'est pas utilisé; il est d'ailleurs rare.

Au sujet des danses et des chants, il n'y a qu'un mot à ajouter : les femmes ne chantent pas en travaillant.

Parmi les instruments de musique, je n'en connais pas à corde ; les principaux sont le goiiga en fer, cloche à battant séparé en caoutchouc, les ngira, grelots de guerre, la trompe en ivoire, les divers tambours (les uns cylindriques ou coniques, les autres en forme d'immenses caisses creuses pour les grands signaux), les hochets et les bracelets en baies sèches, enfin une petite boîte formée d'un bloc de bois évidé, ou d'une écaille de tortue recouverte d'une planchette soudée en caoutchouc, et portant cinq on six lamelles en fer ou en bois (1).

Au sujet du caractère, des passions et des défauts des nègres, je ne saurais être d'un avis difterent de celui de M. Storms. Inconstance, grande impressionnabilité, sentiments plus apparents que réels, exubérance de regrets, alternative de gaieté et de tristesse, moindre tendance à la colère que l'Européen, tous ces traits se remarquent aussi bien chez les Ba-Ngala que sur le Tanganika.

« On peut dire, écrit très justement M. Storms, que c'est le manque de persévérance dans leurs entreprises qui constitue pour les nègres le principal obstacle, pour arriver à la civilisation telle que nous l'entendons. Aussi longtemps qu(.' l'Européen ou même l'Arabe est là pour les diriger, on peut beaucoup obtenir d'eux. Mais l'effort ne continue pas dès qu'ils sont abandonnés à eux-mêmes ; l'esprit de routine l'emporte et ils retournent bientôt à leurs anciens errements. Ce n'est d'ailleurs qu'en agissant avec autorité, qu'en montrant qu'on est le plus fort, que l'on parvient à un résultat quelconque. Il n'est pas toujours nécessaire pour cela d'employer la force ; ils ne sont pas inaccessibles au raisonnement ; et il suflît de leur faire comprendre qu'ils auraient tout avantage à agir autrement pour leur faire poser des actes qu'ils n'eussent certes pas conçus s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes.

« La morale des nègres admet fort bien dans de certaines limites un sentiment de justice. Ainsi, un honnne se reprochera d'avoir causé

( 1 ) Voyez page IIG.

quelque dommage à quelqu'un de son village ; mais cette morale ne va guère au delà, et vis-à-vis de l'étranger tout est permis. Il y a cependant des pactes d'amitié conclus »

Mais les noirs sont trompeurs quand l'intérêt leur parle plus haut que le dévouement,

La déférence pour les chefs et pour les vieillards ne comporte pas de grandes démonstrations. Les vieillards sont peu nombreux. La vie moyenne doit être très courte chez les Congolais.

La pitié raisonnée est rare ; mais un certain instinct pousse néanmoins le nègre à secourir son semblable et à lui donner place au feu et au repas.

Condition des femmes et des enfants. « L'homme aime sa femme, dit M. Storms, comme il aime une chose ayant quelque valeur et il aime ses enfants comme un enfant aime ses jouets. »

En général, c'est exact; j'ai néanmoins vu des couples véritablement amoureux en lune de miel et des femmes aimer secrètement des hommes pauvres. Dans ce pays de paternité douteuse, l'enfant a pour son père la crainte et le respect qu'inspire l'autorité; mais il aime réellement sa mère, et celle-ci s'intéresse à lui, même quand il est parvenu à l'âge adulte.

Les Ba-Ngala épousent ou plutôt achètent surtout des femmes libres, c'est-à-dire des fdles d'hommes libres. Ils les traitent et les nourrissent bien. Les femmes esclaves restent peu dans la tribu; le couteau du sacrificateur les attend. La dot d'une fille libre, à payer à son père, est de quatre à six esclaves.

La polygamie est conuuune et le divorce est admis, on l'a vu précédemment.

Les faits de mon séjour à Iboko ont suffisamment fait connaître Yétat de la propriété et le mode de gouvernement.

Quand Mata-Buiké attribue un territoire à une tribu, il lui remet un bananier à planter; c'est l'octroi du droit d'y vivre en cultivant. Le jour où je traçai ma première plantation de bananiers, le peuple s'écria : « Le blanc n'est plus un étranger, »

L'esclave, dans le haut-Congo, ne contribue pas à l'augmentation du revenu de son maître, car l'agriculture y est insignifiante et n'est pas commerciale. Aussi son traitement est-il doux et presque familial.

L'abolition de l'esclavage est actuellement un rêve; j'en suis d'accord avec MM. Storius et Becker. Ce serait un bouleversement social, nui-

siblc surtout aux esclaves affranchis. Que l'on veuille bien se rappeler l'esclave Limbaya qui, par ma protection, évita le supplice, et méditer ce fait qu'il n'a pas trouvé un seul imitateur parmi les individus assez nombreux menacés du même sort dans les tribus qui m'entouraient.

Je me rallie entièrement à ces conclusions de M. Stonns : « Que l'on mette entrave au trafic des esclaves, que l'on empêche ces razzias qui font en quelques jours un désert là où existait un pays florissant. Fort bien ! mais là doit se borner le rôle des nations civilisées de l'Europe. »

Fait remarquable : les esclaves des Ba-Ngala sont moins bons travailleurs que les hommes libres; ajoutons que leur condition ne leur permet pas l'exercice de l'intelligence au même degré. Ils sont d'ailleurs peu nombreux.

J'ai relaté la manière de faire la guerre des Ba-Ngala. La grande diftérence entre l'Afrique orientale et le Congo dans sa partie occupée par nous, c'est qu'on ne trouve pas sur ce dernier des forces militaires permanentes comme les Rouga-Rouga. Nous avons le système de la nation armée.

Au sujet des armes, je renvoie à ce que j'ai dit précédenmient et aux dessins de ce volume. L'arc et les flèches ne sont usitées ni chez les Ba-Ngala ni chez les N'Gombé. La massue et le casse-tète sont inconnus.

Les fortifications des Ba-Ngala ne comprennent pas de fossé ; elles consistent en palissades en bois. Les clôtures vives ne s'emploient pas. Parfois, on construit des abris pour tireurs avec des troncs de bananier et des débris de pirogue. Une défense accessoire rappelant nos chausse-trapes, consiste en de petites pointes de bois aiguës plantées presque à fleur du sol de manière à blesser les pieds de l'adversaire.

La vie intellectiielle des Ba-Ngala ressort des faits narrés par mon journal; je leur trouve aussi les particularités remarquées par M. Storms parmi les peuples du Tanganika : une mémoire merveilleuse des localités, une faculté de découverte des pistes étonnante, le souvenir précis des événements, des noms et des physionomies, l'aptitude des enfants et des jeunes gens pour l'apprentissage, la tatigue prompte de l'esprit dans les interrogatoires, l'instinct d'observation, la compréhension rapide des choses et l'assimilation aisée des langues étrangères. Le système de numération est décimal, ce qui résulte de l'emploi des doigts pour compter. Les calculs paraissent exiger beaucoup de peine à partir des chiffres dépassant la centaine.

On ne peut en dire autant des Bayanzi, qui sont très experts dans cet art si nécessaire à leur commerce.

Les Ba-Ngala comptent le temps par lunes; les saisons sèches n'existant pas, ils se repèrent pour les périodes un peu longues sur les crues du fleuve (impila).

Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit de la religion et des rites funéraires.

L'industrie, les métiers et les professions méritent d'arrêter encore notre attention. Outre l'état de monganga ou sorcier-médecin, les métiers considérés sont ceux des itoulé ou forgerons et constructeurs de pirogues.

Il y a certainement une médecine élémentaire indépendamment des pratiques superstitieuses. Les ventouses m'ont para introduites par nos Zanzibarites, mais j'ai vu souvent appliquer comme un révulsif l'huile de palme chaude sur de petites incisions systématiquement faites. La fréquence des affections de poitrine et des ophtalmies purulentes ne m'a pas été démontrée. Il est visible que parfois la variole visite ce pays. Les céphalalgies sont souvent violentes; le remède consiste à serrer fortement la tète par un lien sur les tempes.

Les Ba-Ngala sont très experts dans le pansement des blessures. Il m'est arrivé de leur donner à soigner deux de mes hommes qui avaient été blessés avec des armes empoisonnées, parce qu'ils pouvaient mieux que moi reconnaître la nature du venin. Ils ont tout un assortiment de produits végétaux, dont plusieurs sont vénéneux et d'autres servent de contrepoisons. Mais ils ne nous révèlent pas leur nature. Les rhumatismes sont assez répandus. L'éléphantiasis des testicules et celle des jambes sont très communes. — Belativement à Vindustrie du /i?r, je renvoie au chapitre consacré à ce sujet par le P. Merlon dans son excellent livre Le Congo producteur; j'ai déjà fait remarquer que les pinces ou tenailles ne sont pas connues ici, mais je ne sais rien de l'outillage des forgerons de Boukoumbi et de N'Dolo.

Là pêche se fait surtout avec les nasses, sorte de paniers à ouverture hélicoïdale ; on emploie aussi tant à l'Equateur qu'à Iboko le treillis vertical mobile. C'est un grillage léger en lattis de palmier, haut de deux mètres, long, de vingt, et pouvant se rouler. L'appareil est placé replié sur les bords d'une pirogue. Celle-ci, accompagnée de quelques autres canots remplis d'un grand nombre d'hommes, rame lentement et sans bruit vers un haut fond. Une autre pirogue la précède sur ce

point dont elle se tient éloignée de quelques mètres. Et son équipe y lance à l'eau des vers ou du manioc pour attirer les poissons. Lorsque ceux-ci sont suffisamment l'assemblés, la pir'ogue au treillis qui n'a cessé d'avancer est arrivée à hauteur du haut fond. Le grillage rapidement déroulé est jeté à l'eau verticalement et replié de manière à rejoindre ses deux ailes et à former un cylindre fermé dans lequel les poissons sont emprisonnés. A l'instant où ce filet particulier a été lancé, de toutes les embarcations les compagnons ont sauté dans le fleuve et par leur bruit ils ont chassé le poisson vers le treillis qui se clôture. Le cylindre est ensuite rétréci de plus en plus au point de n'avoir finalement qu'un à deux mètres de diamètre. Deux ou trois individus y pénètrent pour prendre les poissons à la main. On en voit alors qui s'échappent en sautant par-dessus la grille au milieu des exclamations des pêcheurs. Cette scène est très animée. Bien souvent ce mode de pèche donne peu de résultats.

Construction des pirogues. Les embarcations ordinaires des Ba-Ngala n'ont pas de plate-forme à l'avant ni à l'arrière comme celles des Stanley-Falls ; moins lourdes, elles sont terminées en pointes effilées, sont très gracieuses et peu différentes de celles des Bayanzi. Mais ils ont aussi un autre type à fond plat pour la navigation dans les marigots étroits comme celui de Bobouka et que j'ai déjà mentionné.

Les arbres employés sont, non pas le teck, mais un bois rouge très dur, peut-être le mché de Zanzibar. Les Ba-Ngala vont choisir leurs arbres et les abattre sur la rive méridionale non loin du fleuve, et dans les îles. L'arbre abattu est dégrossi sur place à la hache indigène, et creusé avec une herminette montée sur une branche coudée.

Eu égard aux petites dimensions de la lame de ces outils, il faut plusieurs mois pour achever une pirogue.

Pendant ce temps, le constructeur campe sur le chantier avec sa famille. A l'aide de rouleaux ou en profitant des crues, le canot achevé est mis à l'eau.

La pagaie a une palette étroite de dix à douze centimètres et longue de quarante centimètres. Le manche, très long, est souvent orné de lames de laiton enroulées.

Terrassiers. J'ai lu dans un rapport un propos attribué à un de mes camarades, qui connaît les Ba-Ngala, et d'après lequel il les aurait déclarés : « habitués aux travaux de terrassements auxquels ils sont très habiles. » L'expression aura dépassé la pensée de ce voyageur,

car il sait comme moi que les seuls terrassements des Ba-Ngala chez eux sont d'insignitiants relèvements du sol sous leurs cases.

Encore sont-ce les fenmies qui s'en chargent. Il est vrai que ces indigènes nous ont aidés à remuer les quatre à cinq cents mètres cubes nécessaires aux terrasses de nos maisons et ont creusé quelques bouts de fossés pour M. Van Kerckhoven. Mais ces travaux n'avaient pas assez d'importance pour habituer la tribu à ce genre de travail. Ils ont exigé un personnel de peut-être dix à vingt adultes et quarante à cinquante bambins de six à dix ans, portant quelques pelletées de terre dans de petits paniers en d'innombrables voyages de va-et-vient.

Agriculture. Après quelques années d'emploi pour la culture, la terre est admise au repos et une folle végétation ne tarde pas à l'envahir. Plus des neuf dixièmes du territoire sont en. friche.

Le seul engrais employé par les. indigènes est produit par les cendres des arbres brûlés lors du défrichement. Les plantations de manioc sont très soignées. De petites buttes, espacées d'un à deux mètres d'axe en axe et sous lesquelles ont été enterrés des détritus de végétation, reçoivent les pousses. La canne à sucre placée dans les bas-fonds exige moins d'entretien ; les Ba-Ngala en font d'assez grandes cultures, plus que suffisantes pour les besoins de l'ivrognerie.

Le maïs n'est pas cultivé sur une grande échelle. Les bananiers, innombrables, n'exigent pour ainsi dire que la peine d'être plantés, puis soutenus par un tuteur quand ils sont grands et élagués de leurs rejetons. Les légumiers, très modestes, sont convenablement entretenus. Il n'y a pas de période spéciale pour les semailles.

Les sauterelles sont rares.

Les instruments aratoires sont la petite hache, un coutelas, la houe et le pieu.

Les habitations des Ba-Ngala sont connues du lecteur. La forme rectangulaire existe tout le long du Congo de Banana à Nyangoué.

Des auteurs veulent y voir la trace de l'influence de l'occupation primitive du bas-Congo par les Portugais. Cette déduction me paraît hasardée. La forme conique n'a été signalée que sur le haut- Arouwimi et sur le haut-Ou-Bangi.

Habituellement, les cases des chefs ne se distinguent guère de celles du commun des mortels. Toutefois, M. Grenfell, a vu à Lobengo, en aval de Monsembé, un palais ou ngoumba appartenant au prince de l'endroit. C'était, dit-il, smiplement un grand toit de soixante à

soixante-dix pieds de long sur vingt à vingt-cinq de largeur, supporté par des montants et sans murs. Les poteaux principaux étaient artistement ouvrés à l'aide de ciselures qui ajoutaient grandement à l'apparence de la construction et qui dénotaient une somme considérable d'adresse et de patience.

Du toit pendait une collection très variée de tous les genres de filets africains, aux mailles de toutes dimensions, à partir de la largeur d'un doigt, et comprenant aussi tous les engins depuis ceux destinés à la pêche des petits poissons dans l'eau jusqu'à ceux nécessaires à la capture du gros poil sur terre, Il y avait aussi là des pièges à rats du genre du jouet « à la maille siamoise », dans lesquels le rat une fois entré est d'autant plus serré qu'il se débat davantage.

Des pipes, longues et courtes, garnissaient aussi l'intérieur ; il y en avait de six à huit pieds de long. On remarquait aussi un choix de lances avec chevalet ad hoc, des approvisionnements de remèdes et de charmes, des chaises, des plats, un ou deux lits pour hôtes, des chasse-mouches, une espèce de tric-trac, des trophées variés de chasse et des brimborions trop nombreux pour être catalogués.

On a déjà pu se faire une idée du mobilier des Ba-Ngala qui, sauf les nattes, est en tout semblable à celui des naturels de l'Equateur. L'oreiller en bois n'est pas très à la mode.

Le tabouret n'est pas d'usage général ; c'est presque un signe d'aisance. Le notable met une certaine fierté à faire porter derrière lui son siège par une de ses femmes pour se rendre à une réunion. Je ne suis pas éloigné de penser que les fauteuils à quatre pieds découpés dune pièce dans un bloc de bois, étaient jadis l'apanage exclusif des chefs. Mais il en est probablement de ce privilège comme de beaucoup d'autres qui tombent en désuétude. Il m'a été affirmé qu'il y a vingt ans pas un homme libre sans autorité n'eût osé porter le couteau dit d'exécution (mboulou); il était réservé aux raonanga, comme la barbe tressée, etc. Aujourd'hui, tous les notables sans miportance se permettent ces divers usages. Le pouvoir semble en décadence.

Les fauteuils n'ont pour ciselures que des hgnes assez simples ne dessinant aucune figure humaine ni aucun animal. Les grands personnages les ornent de carrés et de losanges tracés à l'aide de nombreux petits clous européens en cuivre à large tète, du genre de ceux employés sur certains de nos meubles rembourrés. Mata-Buiké avait plus de cinq mille de ces clous sur son siège royal et quand nous lui donnions

une poignée de ces mansossos, il retoui'nail joyeux chez lui les faire ajouter aux précédents.

Les récipients pour liquide, courges et callebasses, sont rarement sculptés ou ornementés.

Les foyers ne sont jamais éteints tous à la fois au village. On se passe amicalement le feu. Le briquet rotatif consistant en une pointe de bois vivement tournée dans un trou d'une bûche n'est pas connu. Dans les camps des pêcheurs et des voyageurs, les feux sont généralement établis contre le pied d'un grand arbre mort. Celui-ci, après l'abandon de la place, continue à se consumer lentement et après plusieurs semaines on peut y retrouver encore un point en ignition. Alors, à l'aide des innombrables mousses et feuilles sèches de la forêt, les nègres produisent rapidement la flamme. Au surplus, les pirogues emportent généralement du feu dans une espèce de vase en argile tenant lieu de poêle (1).

Ces notes ethnographiques combinées avec les renseignements éparpillés dans la chronique des faits, pourront donner une idée d'ensemble de nos connaissances actuelles. Il nous reste énormément à "apprendre sur les mœurs intimes des Ba-Ngala. Les progrès toujours croissants que les blancs font dansleurconfiance, permettront sans doute le développement de plus en plus facile de nos informations.

Les quinze mois que j'ai passés à Iboko me permettent de donner un aperçu du climat de cette région.

S'il n'y a pas, à proprement parler, de saison sèche, il existe néanmoins des mois de moindre pluie ; ce sont décembre, janvier et février.

Du 21 décembre 1884 au 3 janvier 188o et du 19 février au 3 mars suivant, il n'a pas plu du tout. Avril 188o fut excessivement pluvieux ; ce moment correspondait à celui de la crue exceptionnelle du fleuve.

Mai 1884 atteignit le maximum d'eau; mai 1885 resta dans la moyenne.

Juin 1884 fut moyen etjuin 1885 dépassa l'ordinaire.

Juillet 1884 et juillet 1885 eurent des pluies moyennes.

Juin et juillet des deux années furent signalés par la persistance du temps gris, des brouillards et par l'absence relative du soleil. Les

( 1 ) Voir le dessin de la page 165.

brouillards du matin étaient fréquents en toute saison. Les plus forts se dissipaient généralement vers neuf heures.

Août, septembre, octobre et novembre 1884 furent arrosés en quantité normale.

En général, les pluies fortes furent de beaucoup les plus nombreuses.

Les pluies nocturnes représentaient une fraction variable mais habituellement importante du total. Il est remarquable que les mois de moindre pluie furent ceux où cette fraction fut la plus considérable.

Elle a été de -rr en décembre, de ,^ en janvier et de -w- en février. ô Ib à

Voici au surplus le tableau résumé des pluies. Les météorologistes

sont priés de regarder ces chiffres comme shuplement approximatifs et

de considérer qu'il y a eu des jours où il pleuvait et la nuit et le jour.

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