CHAPITRE II
La direction de M. Deane.
Le Stanley quitta Léopoldville le 29 décembre 188o,- il séjourna à la station des Ba-Ngala du 20 au 23 janvier 1886 . Cet arrêt fut mis à profit pour enrôler quarante Ba-Ngala, ce qui porta la force de M. Deane à quatre-vingts soldats. M. Deane châtia en route les indigènes de Monongeri. Le 14 février 1886, il était aux Stanley-Falls et il recevait le commandement des mains du lieutenant Wester.
Dans son rapport sur la reprise du commandement envoyé à l'officier chargé de l'administration du haut-Congo, M. Deane ne donna pas d'indications sur les conditions dans lesquelles il avait trouvé notre établissement. Il se borna à relater son entrevue avec Tippo- Tip. M. Deane l'avait d'abord invité au nom de S. M. Léopold II à se rendre en Europe par le Congo. Le chef arabe avait été très flatté de cette offre ; mais un ordre du sultan reçu récemment et lui enjoignant de se rendre à Zanzibar, l'empêchait de l'accepter. Le nouveau commandant des Stanley-Falls avait ensuite parlé à Tippo-Tip du trafic de l'ivoire. Enfin, il lui avait expliqué que la coutume des Arabes de capturer des esclaves et de les envoyer à la côte orientale, ne serait plus tolérée. Tippo-Tip avait répondu que depuis quelque temps déjà ce système était modifié par une nouvelle organisation.
416 TIIOLSIÈME PARTIE
Les esclaves domestiques allaient maintenant convoyer l'ivoii-e jusque Nyangoué ; là, ils le remettaient à une autre caravane qui le portait à Oudjidji, et ainsi de suite; et toutes ces caravanes revenaient ensuite à leur point de départ, c'est-à-dire dans leur pays natal.
M. Deane.
M. Deane fit aussi entendre à Tippo-Tip que les razzias sanglantes de l'an dernier ne devaient plus se renouveler. Le traitant assui'a qu'il désirait surtout de bonnes relations avec les blancs.
Il faut croire qu'après le départ du steamer Stanley, M. Deane s'aperçut que la station n'était pas gouvernée comme il convenait au moment où il la reprit, car dans une lettre adressée au Times, le
22 avril 1887, il conteste que tout y fût en bon ordre. Il dit notamment :
« Des esclaves attachés les uns aux autres par le cou étaient con- » duits par les Arabes à travers la station et des partis armés leur » appartenant circulaient dans la place comme si elle leur eût appar- » tenu. Même un grand canot était mis à leur disposition pour passer » commodément de chez nous sur la terre ferme, ce qui leur donnait )) une voie facile pour aller piller les plantations des Bakoumou. )>
Ses instructions lui indiquant le but double et pi'esque contradictoire de « protéger les indigènes sans provoquer les Arabes », l'officier anglais fit des remontrances à Tippo-Tip. La situation se tendit et les rapports devinrent plus froids.
De graves événements allaient bientôt se passer. Avant de les exposer, je crois utile de donner une idée précise de l'endroit qui allait en devenir le théâtre. Le docteur Lenz et M. Bohndorf étaient partis pour Nyangoué, mais M. Baumann, atteint de dysenterie, était resté aux Falls et il y fit un séjour de plusieurs mois. C'est d'après l'excellente notice qu'il a publiée que sera faite la description du pays de la septième cataracte ( 1 ).
La station des Stanley-Falls est située dans la partie occidentale d'une île étroite et longue séparée de la rive droite par un bras de fleuve d'une largeur d'environ vingt mètres. De l'enceinte de la station, un sentier conduit au fouillis de huttes qui forme le village de Singi- Singi. En suivant le rivage, on arrive bientôt à l'endroit où ce bras du fleuve, formant l'île, rejoint le Congo dans un courant assez rapide. Le terrain de l'île s'élève en une pente douce du chenal (^entrai, pour former un plateau qui retombe plus abrupt vers l'embranchement. Celui-ci est, en temps ordinaire, navigable pour les pirogues. Toutes les parties de l'île non occupées par des maisons ou des plantations, sont, ainsi que les rives de la terre ferme, couvertes de bois épais et marécageux.
A l'extrémité d'amont de l'île, s'élève une muraille de rochers formée de grès rouge en couches horizontales et couronnée par les huttes et les bananiers du village de M'Saki.
Ce grès rouge et dur, dans lequel M. Baumann n'a pu trouver
(1) Voir les Bitllclim; des Sociétés de géographie de Bruxelles et de Vienne.
4i8 TROISIÈME PAiniK
auciino trace do fossiles, se retrouve dans tous les environs de la seplirme cataracte. Un sentier escarpé conduit au plateau sur lequel est situé M'Saki, plateau qui descend en pente douce vers le fleuve du côté est. De la pointe d'amont de l'île, à l'endroit où l'on passe le fleuve, on aperçoit les deux îles plates et longues de Tippo-Tip. Elles sont couvertes de plantations bien entretenues, parmi lesquelles sont dispersées les habitations des Arabes et les huttes basses des indigènes. Le long de la rive gauche du Congo, s'étend un îlot presque entière- ]uent occupé par un village. Sur la rive gauche du fleuve, plusieurs villages se sont formés; là sont établis les chefs arabes Nasr et Bouana-N'Zigé, ce dernier en face de la station. Immédiatement derrière les maisons, s'étend une sombre et haute forêt vierge où, durant trois jours, on ne rencontre pas une seule habitation humaine.
Pour le fleuve lui-même, près des îles de Tippo-Tip, il coule avec un calme trompeur, cachant en réalité un courant vertigineux, qui vase précipiter sur toute sa largeur, mugissant et écumant, d'une hauteur de un et demi à deux mètres. La chute d'eau est entrecoupée par une grande quantité de blocs de rocher et divisée au milieu par une île boisée inhabitée. En aval de la cataracte, le fleuve ne se calme pas ; les rapides et les tourbillons rendent la navigation impossible pour tout autre que les indigènes qui y sont habitués et y dirigent leurs canots avec beaucoup d'habileté. Les vapeurs ne peuvent dépasser l'extrémité occidentale de l'île de la station. Le bras le plus étroit du fleuve forme à l'extrémité orientale de l'île de M'Saki une cataracte d'environ quatre mètres. Plus en aval, la vitesse du courant est moins grande, sauf sur quelques rapides qui cependant n'offrent aucun obstacle sérieux aux canots. La largeur du bras principal du fleuve à la hauteur du pavillon de la station, est de six cent trentequatre mètres. Quant aux variations de niveau du fleuve, il est difficile de formuler une règle à ce sujet, bien que pendant le séjour de M. Baumann elles se soient élevées à quatre mètres. Depuis son arrivée, le 15 février, jusqu'au 22 février, le fleuve ne cessa de croître. Puis il tomba d'environ un mètre, de telle sorte que les rochers situés devant la station furent mis à nu. Du 5 au 14 mars, le Congo crût encore pour tomber de nouveau jusqu'au 29. Après c(>tte date, l'eau monta jusqu'à la rampe de la station, si bien que tous les îlots et tous les rochers disparurent et que les rapides devinrent moins sensibles. Cet état dura jusqu'au 12 avril; après quoi
l'eau reprit un niveau moyen, qu'elle garda durant un certain temps. Le fleuve baissa encore, puis recommença à monter le 18 mai. Mais dès le 1'^'" juin, il tomba rapidement jusqu'au départ de M. Baumann avec le Peace, le 9 juin. M. Deane avait trouvé le fleuve très bas en juillet et août 1885, le bras entre les villages de Singi-Singi et de M'Saki pouvant, dans cette saison, être traversé à pied.
Les habitants de ces régions peuvent être divisés en trois groupes bien distincts: les Européens avec les noirs de la station, les pêcheurs indigènes de la race de Wa-Génia, et les Arabes de Zanzibar sous Tippo-Tip avec leur suite et leurs esclaves.
D'après M. Baumann, il ne pouvait pas encore être question d'une influence réelle des Européens sur les indigènes ou d'un gouvernement quelconque. Tout au plus peut-on citer dans ce sens la mesure appliquée par la station de prélever un péage sur tous les canots qui remontaient le fleuve chargés de bananes ou de chikwanga. Les vivres ainsi obtenus étaient distribués aux hommes.
Les Haoussa, les Ba-Ngala et les femmes et enfants achetés aux Arabes, formaient le personnel nègre de la station, qui s'élevait au chiffre de cent cinquante personnes.
Les travaux consistaient pour les Haoussa et les Ba-Ngala, à éclaircir et à défricher les bois et à combler les marécages ; pour les femmes et les enfants, à cultiver les champs sous la surveillance d'un sergent haoussa. Les plantations de la station n'étaient encore qu'en voie de création; elles consistaient en bananiers, en manioc, en mais, en patates douces, en citronniers dont la graine vient du Congo inférieur, ainsi qu'en riz, celui-ci fourni par Tippo-Tip. Le bétail et la basse-cour de la station se composaient de trois bœufs, de quelques moutons (cadeaux de Tippo-Tip), de nombreuses chèvres prises à Monongeri, de poules, de canards et de pigeons.
Le climat de la station est sans contredit peu favorable; la dysenterie surtout y attaquait les blancs et même les noirs, et avait déjà fait plusieurs victimes parmi ces derniers. M. Wester, qui vécut aux Falls environ vingt mois, souffrit plusieurs fois de dysenterie grave; il eut aussi une fièvre bilieuse des plus violentes, et dut finalement quitter la station pour cause de maladie avant la fin de son engagement. MM. Gleerup et Harris furent tous les deux sérieusement atteints de la dysenterie. M. Deane l'eut également, et M. Eycken en mourut.
M. Baumann lui-même fut retenu au lit dui'ant quarante-cinq jours par cette maladie.
Les indigènes du district des îles se nomment Wa-Génia ; ils appartiennent à cette série de tribus de pêcheurs qui peuplent toute la région des cataractes et que Tippo-Tip ménage à cause de leur utilité comme bateliers. Aussi leur laisse-t-il porter des armes et exercer leur métier de pêcheurs sans les molester. Ce sont des gaillards vigoureux, taillés en hercules. Le buste et les muscles des bras sont très développés, mais les jambes sont comparativement courtes et rabougries, ce qui leur donne une allure lourde et bancale. Cette particularité est peut-être la conséquence de leur vie particulière, passée, de génération en génération, presque constaimnent accroupis dans leurs canots.
Les, femmes — si l'on fait abstraction de leur midpropreté — pourraient dans leur première jeunesse être qualifiées de jolies. Mais bientôt elles gagnent un tel embonpoint que leur aspect, dans leur nudité charnue, devient repoussant. En avançant en âge, elles maigrissent souvent au point de ressembler à des squelettes.
Les hommes ont les reins couverts par une espèce de tablier, d'une étoffe tissée de fibres obtenues en battant certaines plantes avec un maillet en bois ou en ivoire; elle est de couleur brune, et n'a pas jusqu'ici été supplantée par les étoffes de fabrication européenne. Les femmes sont encore plus légèrement vêtues. Les deux sexes se barbouillent fréquemment d'une couleur rouge, qui s'obtient en frottant un certain bois sur une dalle humectée. Les Wa-Génia ne connaissent pas ces formes hardies de coiffures qui régnent au loin en aval ; ils se coupent les cheveux tout autour de la tète, ainsi que la barbe.
Comme ornement, les deux sexes portent dans la lèvre supérieure perforée des dents d'animaux, tandis que les bords des oreilles sont traversés par des ficelles avec de petites perles en verre. Souvent aussi la cloison du nez est trouée. Les bras et les jambes sont entourés d'anneaux en écorce, en cuivre, en fer ou en laiton (importé), ordinairement si serrés qu'ils coupent les chairs. Le cou est orné de bandes de fer- blanc ou de perles de fer; des chapelets de celles-ci s'enroulent aussi quelquefois aux cuisses; mais elles tendent à faire place aux verroteries européennes. Les cauries sont
très peu en usage. Les hommes se coiffent parfois d'un bonnet en peau de singe, surmonté d'un panache de plumes de différentes couleurs.
L'arme principale des Wa-Génia est la lance longue d'environ deux mètres et demi et armée d'un fer court et large. Ce fer est protégé par une gaîne en bois, enveloppée dans un tissu d'écorce. Ils sont, en outre, armés d'un poignard ciselé, bien affilé, porté dans un fourreau en bois.
Ils ne connaissent ni l'arc ni les flèches empoisonnés de leurs voisins les Bakoumou ; mais quelques fusils ont été introduits chez eux par les Arabes, qui leur vendent aussi d'autres armes prises dans leurs expéditions. Les fers de lance et les poignards sont importés d'aval. Très attachés à leurs armes et à leurs objets d'ornement, il est fort rare qu'ils se laissent persuader de les vendre.
Les Wa-Génia n'ont guère d'autres occupations que la pèche et le commerce avec les districts voisins du bas du fleuve et avec les tribus des bords du Lindi (1 ). Aussi est-ce dans leur canot qu'ils sont chez eux. Leurs pirogues sont fabriquées par la tribu de Wa-Manga, riveraine du Lindi ; les parois portent encore très distinctement les traces innombrables de la hache primitive qui a façonné l'esquif. Au contraire des légères embarcations des Ba-Ngala, les canots des Wa-Génia sont extrêmement solides quoique faciles à guider, bien étanches, et ils ne craignent pas un choc contre un récif. Les deux extrémités se terminent en plate-forme.
Pour un voyage de longue durée, le canot est muni d'un toit fait de feuilles de bananier, dressé sur des côtes de palmier-bambou; devant ou sous ce toit est façonné un âtre en argile, autour duquel s'accroupissent les femmes et les enfants. La grandeur des canots varie beaucoup, depuis la pirogue à deux rames jusqu'aux embarcations gigantesques de soixante-dix pieds de longueur et d'une largeur considérable. Les pagaies ont une longueur de six pieds et plus, dont la palette, étroite et s'amincissant vers le bout, occupe près de la moitié ; le manche est souvent orné d anneaux de fer ou de cuivre et surmonté d'un pommeau d'ivoire ; la palette est enjolivée de sculptures. Rien ne surpasse l'adresse et la vigueur des Wa-Génia dans le maniement de ces rames. Debout, le genou appuyé contre le
(i) Ou Loukébou.
boi"d du canot, se redressant comme un ressort après chaque coup de pagaie, ils poussent leur esquif à travers le courant avec une force et une vitesse incroyables. Les deux hommes placés sur les platesformes à la poupe et à la proue, dirigent la barque en combinait habilement leurs manœuvres, et c'est avec une sûreté étonnante qu'ils la guident dans les rapides et entre les récifs, où la moindre fausse manœuvre la ferait chavirer ou échouer. Infatigables, ils pagayent jour et nuit pendant leur voyage en aval. En remontant le fleuve, ils poussent la pirogue le long du rivage au moyen de longues perches pour franchir les courants impétueux. Tout petits garçons, ils manient déjà la rame; les femmes aussi pagayent de temps à autre, mais sans beaucoup de vigueur, car elles restent assises en ramant.
La pèche est la ressource essentielle des Wa-Génia, et ils s'y adonnent avec un zèle qui ne se lasse pas. La pèche à la ligne est abandonnée aux enfants. Les hommes, môme sous une pluie battante, s'aventurent dans les tourbillons des rapides, y amarrent leur canot et, nageant ou s'accrochant aux rochers, ils s'efforcent de chasser le poisson dans leurs nasses. Non seulement ils sont à leur besogne pendant le jour, mais à toute heure de la nuit on peut voir la lueur de leurs feux, entendre leurs cris et le bruit de leurs tambours. Ce sont les trappes à poisson qui fournissent la plus grande partie de leur butin. Dans la plupart des rapides ainsi que dans les tourbillons les plus furieux des cataractes, ils ont enfoncé de longs pieux, reliés entre eux par des perches et des cordes d'écorce et ancrés au rivage. Ils y attachent les paniers en forme d'entonnoirs dans lesquels le poisson est entraîné par le courant et retenu. On voit alors les intrépides indigènes grimper le long des perches et des cordes pour retirer le poisson de ces trappes.
Dans les rapides du bras septentrional du Congo, les rangées de poteaux vont d'une rive à l'autre et se succèdent à si peu d'intervalle qu'on dirait une forêt de poteaux. Pendant les grandes eaux, le produit de la pèche est moindre ; il augmente à mesure que le niveau baisse. Une partie du poisson est fumée et exportée vers l'aval. Le tambour que l'on entend jour et nuit dans les villages et dans les canots sert à une véritable télégraphie, car les Wa-Génia, comme les Bolobo, lesBa-Ngala et encore d'autres tribus, ont des signaux déterminés concernant la pèche, avertissant des dangers, etc.
L'agriculture est inconnue chez les Wa-Génia ; leurs villages n'ont
LES STAXLEY-FALLS 423
pas (le plantations; les bananiers qui, de loin, leur donnent un aspect si luxuriant, sont sans valeur, ayant depuis longtemps cessé de porter fruit. Toute leur nourriture végétale vient des districts entre le Lindi, rArouwimi,et surtout le Lomami, affluent exploré par Grenfeil et qui se jette dans le fleuve à environ deux journées au-dessous des Stanley-Falls(l).
Les Wa-Génia entretiennent avec ces districts des relations suivies^ troquant contre du poisson fiuné et des haches de fer, des lances, des canots, des bananes, du manioc et de l'huile de palme. (Le palmier à l'huile ne croît pas dans leur district, mais seulement à plusieurs milles en aval. )
Les villages des Wa-Génia font une impression peu agréable. Les huttes basses, couvertes de feuilles de bananier, sont sales et délabrées. Elles sont disposées en rangées formant des rues, divisées en groupes par des grillages. Chaque maison a un étroit auvent en appentis, ordinairement envahi par la fumée qui sort de la porte. C'est là que se tiennent les femmes et aussi les honunes lorsqu'ils sont inoccupés ; c'est là qu'on écrase le manioc au moyen de pilons en bois ou en ivoire; là qu'on tresse les engins dépêche, etc. On ne voit presque jamais de chiens dans les villages ; les chèvres et les poules y sont également rares. Au rivage règne une grande activité; les canots qui arrivent chargés sont amarrés et autour d'eux se forme un marché. Les cris, les vociférations produisent un vacarme assourdissant; les femmes surtout débitent de véritables harangues, accompagnées de gestes passionnés. La plupart d'entre elles portent sur leur dos un nourrisson, suspendu au moyen de deux sangles, dont l'une lui sert de siège, tandis que l'autre soutient sa tète barbouillée de rouge. Le poupon ne paraît pas être trop à son aise pendant les exercices oratoires de sa mère. Les haches primitives déjà mentionnées et les fds de laiton (mitakou) servent de monnaie dans ces marchés. On y vend des poissons et les produits de la terre, surtout la chikwanga (pain de manioc), qui est la principale substance alimentaire.
Le marché de chikwanga a ses cours, ses hausses et ses baisses.
(d ) La nouvelle carte de Stanley donne encore le nom de Lomami à la rivière cini se jette dans le Congo au-dessus des cataractes ; mais les Arabes, ainsi que les esclaves originaires de cette région, disent que tout le district entre le Lomami de Grenfeil et le Congo, jusque vers Nyangoué, est désigné par ce nom. Nous appellerons cet affluent le Lolami, afin de ne pas le confondre avec le Lomami, affluent du Saukourou.
Les Wa-Génia ne connaissent ni lo tabac, ni les spiritueux, ni aucun dos vins que les indigèn(>s du Congo inférieur tirent du jtalinier, de la banane et de la canne à sucre.
En fait de plaisirs, M. Baumann n'a remarque que les danses et les jeux. La danse de cette tribu de pècheiu's est très originale et même unique en son genre ; elle n'a lieu qu'au large, au milieu du fleuve, dans le canot. Trente à quarante hommes, en partie enduits de couleurs, avec leurs bonnets à panache et leurs épées, montent à bord d'un grand canot et le poussent vers le plus fort du courant, dans les rapides. A la poupe, deux hommes font retentir les longs tambours de bois, et cette musique avec le chant traînant des danseurs accompagne en mesure les coups de rame. La danse, au fond, ne consiste que dans une forte exagération des mouvements pour ramer. Les principaux danseurs se trouvent sur les plates-formes, où ils exécutent les bonds les plus extravagants, sans négliger un moment la direction si difficile du bateau à travers les eaux dangereuses.
Quant à leurs jeux, le voyageur autrichien n'y a pas compris grand'ehose. Il a vu quelques jeunes gens, rassemblés en cercle, rouler sur le sol des graines noires. Le jeu, le plus souvent, se termine par des querelles et des bourrades.
La vie intérieure des Wa-Génia est restée à peu près inconnue à M. Baumann, à cause de la difficulté de communiquer directement avec eux et de leur farouche timidité.
Des sachets en peau avec toutes sortes d'appendices que quelques hommes portent suspendus au cou, semblent indiquer qu'ils s'occupent de médecine.
Leur principal remède paraît être le clystère. Une calebasse percée d'un trou au fond sert à introduire de l'eau du Congo dans le corps du patient. Les Wa-Génia jettent dans le fleuve les cadavres de leurs esclaves et peut-être aussi ceux de tous leurs morts ; car on ne trouve pas de sépultures et l'on n'entend pas parler de solennités funéraires. Malgré les peines qu'il s'est données, le compagnon de M. Lenz n'a pu trouver une figure de fétiche ni un autre signe quelconque d'idées religieuses.
Les villages ont des chefs, dont l'influence est peu considérable. Ils étaient les amis de la station, qui leur faisait des cadeaux et leur achetait des feuilles de bananier pour les toitures. M. Baumann a des
doutes au sujet du cannibalisme des Wa-Génia; mais M. Binnie, qui habita sept mois les Falls, en était absolument convaincu.
Leur dialecte appartiendrait au groupe des langues qui se parlent depuis les Basoko, sur l'Arouwimi (1), jusqu'au-dessus de la région des cataractes. En remontant le Congo, le voyageur s'aperçoit qu'il est entré dans la région de ces langues au cri de salut : Sènènèèè ï La facilité avec laquelle les indigènes apprennent la langue de Zanzibar, indique que toutes ces langues appartiennent à la môme grande famille, celle des Bantou.
Le troisième groupe ethnographique de la population qui entoure les cataractes, est formé par ces hardis mahométans qui, venus de Zanzibar sur les bords de l'Océan Indien, ont pénétré le cœur de l'Afrique jusqu'au lointain Kidsingitini (l'cc eau bruyante », dans la langue des Swahili). Ce n'est pas ici le lieu d'entreprendre la description de la vie et de l'activité des Arabes de Zanzibar ; mais il importe de dire un mot du rôle des Zanzibarites de ces parages et de leurs rapports avec la station des Stanley-Falls. La paix, on le sait, n'avait jamais été troublée entre la station et les Arabes. Sous M. Wester, qui possédait complètement la langue kiswahili, les relations étaient môme très amicales. Sous la direction de M. Deane, elles s'étaient un peu refroidies, sans cependant, dit M. Baumann, donner lieu à des appréhensions quelconques.
En eftet, les avantages mutuels, au point de vue matériel, étaient trop évidents. Tippo-Tip fournissait aux blancs le riz et les semences pour leurs plantations ; il leur donnait du bétail et des volailles ; il les tirait môme d'embarras, lorsque le bateau à vapeur était en retard, en leur avançant du sel, du sucre, du café. De son côté, il obtenait d'eux non seulement des étoffes, mais de nombreux articles de luxe et d'usage, qu'autrefois il devait faire venir de Zanzibar par un transport coûteux et de longue durée . Ses gens trouvaient à la station un marché avantageux pour leur butin en volailles et pour l'excédent du produit de leurs cultures, et ils en rapportaient des étoffes, etc.
Aussi échangeait-on des visites sur le pied du bon voisinage. Tippo-Tip, ou, en son absence, son lieutenant Bouana-N'Zigé, parais-
(11 J'avais avec moi un gamin, natif bahounga, d'une tribu établie très près et en aval du Lûlanii. Passé Yariembi vers l'amont, il ne comprenait plus les indigènes.
426 TROISIÈME l'ARTIK
sait dans la station avec une nombreuse suite d'Arabes vêtus de blanc; il leur était servi des confitures, des sardines et du thé. Les blancs de la station rendaient leurs visites aux différents chefs, qui les recevaient avec un cérémonial tout oriental .
Les gens des Arabes qui avaient provoqué le mécontentement des chefs de la station, étaient, sur une simple dénonciation, toujours sévèrement punis par leurs maîtres. Un sujet de Tippo-Tip ayant volé un Haoussa, avait été aussitôt livré aux blancs avec ce message qu'on pouvait lui couper la main droite et le garder comme esclave. (La peine avait été commuée en cent coups de jonc et les travaux forcés.)
Ce qui montre la confiance complète que les Européens eux-mêmes plaçaient dans la sincérité et dans les sentiments de Tippo-Tip, c'est, entre autres, le fait que deux d'entre eux (le Belge Amelot et le Suédois Gleerup), s'étaient entièrement mis entre ses mains pour se rendre à Zanzibar sous sa protection. «Il serait réellement étonnant, » inconcevable, écrivait M. Baumann (1), que Tippo-Tip, à qui tant )) d'explorateurs, depuis Livingstone, doivent en grande partie leurs » succès, se montrât tout-à-coup et sans provocation hostile aux » Européens. Tout en se déclarant maître de toute la contrée autour » des Stanley-Falls, il reconnaissait cependant tacitement les blancs » comme possesseurs de l'île de la station et ne les inquiétait en » aucune manière.
)) Mais quelque complaisants et quelque courtois que se montrassent )) les Arabes envers leurs frères blancs, et quoique en apparence il » n'existât pas une ombre d'hostilité, on comprenait bien des deux » côtés que la continuation de la paix dépendait entièrement d'une » condition étrange, à savoir, que Tippo-Tip ne fût ni dérangé ni » empêché dans son métier : le vol en grand d'ivoire et d'esclaves. »
Tippo-Tip a fixé sa résidence dans une île au-dessus de la cataracte, tandis que les sous-chefs sont distribués plus bas, dans les établissements sur les deux rives. Bouana-N'Zigé, le lieutenant de Tippo-Tip, réside en face de la station. Les maisons des Arabes, un peu plus grandes que les nôtres, sont toujours situées au bord du fleuve; derrière elles s'étendent de vastes plantations, généralement bien entretenues, de riz, de maïs, de manioc, etc., entre lesquelles sont dispersées les huttes des soldats, dont les femmes et les
( 1) Avant les événenieiits du mois (Faoùt 188G.
enfants cultivent les champs. Ces soldats sont connus et craints sous le nom de Ma-Tamba-Tamba. Ce sont des nègres provenant des districts qui ont été subjugués : esclaves de Tippo-Tip, ou peu s'en faut. Ils sont commandés par des Zanzibarites. Il y a de ces troupes qui, avec leurs chemises blanches et leurs bonnets éclatants, leur cartouchière à l'européenne et leur fusil sur l'épaule, présentent un aspect assez imposant ; d'autres portent encore leur ancien costume national, la ceinture lombaire.
Leurs fusils sont pour la plupart de quelque système suranné, cependant pas à pierre, et ne pourraient guère rivaliser avec les Snyder des Haoussa. En revanche, dit M. Baumann, les cartouches de ceux-ci présentaient un grand inconvénient, dont les fonctionnaires de l'État du Congo se plaignaient beaucoup : soit par la faute des fournisseurs, soit par suite de l'humidité des magasins où les cartouches étaient conservées durant des mois et même durant des années, elles ne partaient le plus souvent pas.
Les razzias des Arabes ont été décrites. Ces brigands attaquent les villages pendant la nuit et à l'improviste, massacrent tous les habitants qui font quelque résistance et emmènent tous les autres comme captifs. Cependant, ceux-ci peuvent racheter leur liberté avec de l'ivoire, dont les Arabes sont extrêmement avides. On emmène comme esclaves presque exclusivement les femmes et les jeunes garçons; celles-là sont distribuées parmi les soldats, ceux-ci sont élevés de manière à devenir porteurs et Ma-Tamba-Tamba. (M. Baumann déclare ne parler en connaissance de cause que de la région en aval de la septième cataracte, qui peut-être est trop éloignée de la côte orientale pour permettre l'exportation des esclaves.)
Dans chaque village ainsi subjugué et désarmé, on laisse quelques Zanzibarites avec un petit nombre de Ma-Tamba-Tamba. Les habitants qui reviennent peu à peu regardent sans doute d'abord les oppresseurs étrangers d'un mauvais œil ; mais bientôt quelques jeunes gens prennent goût à la vie de brigand ; le don d'un fusil à percussion finit par les gagner, et une nouvelle troupe de Ma-Tamba-Tamba est formée. En compagnie des gens qui ont dépouillé leur village et qui ont peut-être massacré leurs parents, ils marchent maintenant contre leurs voisins, pillant et volant à leur tour.
C'est en ce système que consiste surtout la force des Arabes : après avoir dépouillé les indigènes, ils savent en faire leurs amis et leurs
alliés. Il n'y a que peu de tribus hardies — comme, par exemple, les Basoko, de l'Arouwimi — qui aient réussi à repousser les envahisseurs. Le fanatisme religieux joue à peine un rôle dans ces expéditions des Arabes; les Ma-Tamba-Tamba professent rarement l'islamisme, et l'on n'essaye pas de convertir les indigènes. Jusqu'au moment où il fut repoussé par les Basoko, le camp le plus lointain de Tippo-Tip était à l'embouchure de l'Arouwimi. En remontant le Congo, 31. Baumann a cru remarquer que les indigènes en amont de cet affluent étaient sous l'influence arabe, car ils étaient désarmés et des canots étaient dressés debout le long de leur rivage; mais ils n'avaient pas de garnison de. Ma-Tamba-Tamba.
Même à l'embouchure du Lolami, le camp fixe avait été abandonné, et le premier Zanzibarite fut rencontré à Sangandia, village sur la rive gauche, à une demi-journée de marche au-dessus de ce confluent.
A partir de là, il fourmillait de ces gens, et les villages des Bakoumou, à l'extrémité vers le nord, semblaient en être remplis. Parmi les affluents, le Lolami paraît être un champ d'exploitation fertile. Mais la grande majorité des caravanes descendent du Mboura, venant du nord. Les villages sur le Lindi et l'Okirro, Wamanga, Wabéda, Wabai, etc., sont probablement tout-à-fait entre les mains des Arabes. Le nord des Stanley-Falls était en 1886 le théâtre le plus important de leurs exploits, et les gigantesques dents d'éléphant vues entre les mains des Arabes, montraient que leur travail n'y était pas ingrat. Il est difficile de savoir jusqu'où s'étendent leurs expéditions dans cette direction. Il paraît probable à M. Baumann que toute l'effrayante histoire de Ali-ben-Mohamed, qui se serait perdu dans le nord avec plusieurs centaines d'honmies et dont on n'aurait plus eu de nouvelles (1), n'était qu'un roman inventé par Tippo-Tip. Il ne voulait pas refuser directement les porteurs que le docteur Lenz lui demandait, mais ne désirait pas donner aux Européens l'occasion d'observer ses héros dans leurs plus brillants exploits.
Me voici arrivé au moment où commence mon intervention, d'ail-
( 1 ) Tippo-Tip avait raconté cette histoire au docteur Lenz pour s'excuser de ne pas lui fournir dans le nord-est une escorte, destinée à la recherche du docteur Juncker. On sait que ce vaillant compagnon d'Éuiin-Pacha parvint à la lin de 1886 à gagner Zanzibar par l'Ouganda.
leurs très modeste, dans les affaires des Stanley-Falls. Comme on l'a vu précédemment, après quelques mois d'absence en Belgique, j'étais revenu au Congo pour prendre le commandement du territoire des Ba-Ngala. J'organisais mon convoi dans le bas-fleuve. M. Vangele (1 ), dont la santé se remettait à Madère, était toujours destiné à prendre la direction supérieure de la province des Stanley-Falls,
J'allais quitter Matadi, le 30 avril 1886, quand un courrier de l'administrateur général de l'État, M. Janssen, me fit savoir que le retour de M. Vangele étant retardé, j'étais provisoirement investi de sa mission, concurremment avec le coimiiandement des Ba-Ngala. M. Janssen me donnait tous les pouvoirs nécessaires pour régler amicalement un modus Vivendi temporaire avec les Arabes, car songer à les combattre n'était pas encore possible. Les nouvelles cartouches attendues d'Europe et qui auraient dû faire partie du chargement envoyé pour moi , n'étaient pas arrivées ; et le nouveau contingent de trois cent cinquante Cafres sur lequel nous avions compté pour renforcer les garnisons du haut-fleuve, avait débuté par une peur si ridicule des armes qu'il devait manier que, pour le moment, il ne pouvait être question d'en faire des soldats (!2).
Arrivé de quelque jours à Léopoldville, j'y reçus, le 26 juin, un rapport de M. Deane relatant un nouvel incident survenu avec les Arabes. Ce courrier était venu des Stanley-Falls avec le Peace, le steamer de la Baptist-Mission dirigé par le révérend M. Grenfell.
Ce missionnaire avait ramené avec lui M. Baumann convalescent et M. Eycken atteint par la dysenterie et mourant.
M. Deane me faisait part du fait suivant :
Tippo-Tip étant parti pour Kassongo en avril, avait délégué son autorité à Mohamed-ben-Saïd, dit Bouana-N'Zigé, qu'il déclarait son frère. Vers la fin de mai, une esclave d'un Zanzibarite des Arabes était venue réclamer la protection de l'officier anglais contre les mauvais traitements dont elle se disait l'objet. Le chef de la station l'examina ; ne lui trouvant aucune trace de coups il voulut la renvoyer, mais l'esclave manifesta une si grande terreur de quitter la station qu'il l'autorisa à y séjourner jusqu'à ce que son maître vînt la réclamer. Le lendemain, le « mari » se présenta et demanda sa femme.
(1) M. Vangele fut comme moi promu capitaine vers cette époque.
(2) Voir annexe w^.
Le commandant du poste lui dit :
— Je vous la rendrai ; mais il faut me promettre de ne pas la battre pour la protection qu'elle a demandée aux blancs.
L'Arabe promit et emmena l'esclave. M. Deane avait vainement essayé de décider cet homme à la lui vendre. Trois jours plus tard, la femme revint; son dos était couvert de blessures, traces des coups qu'elle avait reçus.
En s'informant, non seulement auprès de cette malheureuse, mais aussi auprès des natifs et de quelques serviteurs des Arabes, M. Deane apprit qu'à sa rentrée au camp arabe, elle avait été attachée à un arbre et avait subi une peine de cent coups de bâton, punition répétée journellement jusqu'au jour de sa fuite. L'officier anglais, très préoccupé de l'avenir de son poste, essaya de persuader à la femme de retourner volontairement chez son maître, mais il n'y réussit pas. De même, il échoua dans de nouvelles tentatives pour la racheter même à un très haut prix (1). Quant à la rendre de force, il s'y refusa formellement.
Sur ces entrefaites, le 6 juin, le vapeur Peace arriva aux Stanley-Falls avec les révérends MM. Grenfell, Eddie et Charters. Bouana-N'Zigé ( le maître-sauterelle ) crut cette occasion bonne pour venir réclamer la fugitive. Les trois missionnaires anglais furent invités à assister à l'entrevue.
Voici comment M. Grenfell me rapporta cette conversation. M. Deane expliqua d'abord à Bouana-N'Zigé qu'il n'avait 'aucun désir d'agir en ennemi des Arabes, mais que la femme devait décider elle-même de son sort. Si elle voulait retourner chez son maître.
(i)M. Baumann a donné, dans les Miitlicilimoe» (1er Kaia. Konic/l. GeograpInscJien Gettelschaft in Wien, une version diiférente de Tincident. L'impartialité me fait un devoir de la mentionner, mais je dois faire remarquer Qu'à Léopoldville M. Baumann ne me fit aucune communication sur sa manière d'expliquer Taffaire. D'après lui. M. Deane avait remarqué une esclave d'un vieux Zanzibarite arabe et avait plusieurs fois voulu Tacheter. Un beau jour, elle parut à la station sans son maître. Celui-ci vint la réclamer. M. Deane expliquaqu'il voulait la lui payer. Le Zanzibarite commença par demander un prix ridiculement élevé ; dans sa pensée l'esclave n'était pas à vendre, car il l'avait élevée depuis sa tendre enfance. Alors M. Deane prit un autre ton, et déclara que cette esclave s'était mise sous la protection de l'État indépendant et qu'il la protégerait et la garderait. Le vieillard s'en alla, non sans avoir fait quelques remontrances paternelles à la femme. Sans doute que ces objurgations lirent leur eftet. puisque l'esclave retourna la nuit chez son maître. Mais celui-ci ne iiul empêcher le chef de son camp de punir la femme pour s'être échappée. Quoique la punition n'eût pas été forte, puisqu'elle ne laissa pas de traces extérieures, elle suffit pour déterminer l'esclave à s'enfuir de nouveau dans la station.
La version de M. Baumann laisse debout le fait principal, à savoir, que cette femme .s'était volontairement mise sous la protection de l'État.
elle était libre, mais il ne pouvait l'y contraindre ou la remettre par force. Il offrit de la faire comparaître pour être entendue. Bouana-N'Zigé refusa; il savait bien que la misérable sentait ses jours menacés, si elle retombait aux mains des Arabes.
Bouana-N'Zigé demanda si M. Deane avait bien réfléchi à ce qu'il disait et s'il voulait risquer sa tète. M. Deane répliqua qu'il avait mûrement examiné la question et qu'il croyait pouvoir répondre de sa tête, qu'il essayerait en tous cas.
Le représentant de Tippo-Tip se fâcha, et peu après il sortit furieux. Quelques-uns de ses propres esclaves restés en arrière dirent à M. Deane : « Vous avez bien fait de ne pas rendre cette feimne ; aujourd'hui même elle eût été garrottée et jetée dans le fleuve. « Ce propos n'étonna pas le commandant anglais; souvent il avait vu des cadavres emportés par le courant pieds et mains liés ; parfois même il en était venu s'échouer sur notre plage et il avait fallu les repousser dans le flot.
Dans le rapport qui m'était parvenu, le chef des Stanley-Falls déclarait que « les choses y étaient bien changées et que ce n'étaient plus les Arabes qui étaient les maîtres. » Cependant, il ajoutait que pour les tenir complètement en échec, il faudrait aussi élever un fort au confluent du Lolami.
M. Deane terminait ainsi : « Déjà les natifs refusent de leur prêter » leurs pirogues et viennent me dire que c'est moi qu'ils veulent pour » maître et non les Arabes. A présent, ces derniers sont obligés de » payer où ils prenaient de force dans le temps. «
La lettre de M. Deane était très rassurante, en annonçant ainsi que les indigènes semblaient vouloir secouer le joug des chasseurs d'esclaves, et que ceux-ci acceptaient les lois de police établies par le chef de la station.
Je voulus être complètement édifié sur la situation dont j'allais avoir la charge et j'eus de sérieux entretiens avec MM. Baumann et Grenfell. Le premier me dit que l'autorité de l'État était illusoire et se résmnait en une taxe en nature prélevée sur les pirogues qui passaient. De son côté, M. Grenfell, dans l'expérience et la sagesse duquel j'ai toujours eu une grande confiance, traduisit ainsi ses impressions :
— Précédemment, votre poste des Falls n'était maintenu que par
tolérance des Arabes. Les natifs, voyant la force de leur côté, leur étaient dévoués et trahissaient l'État. Mais exactement de même que les mesures énergiques prises ailleurs sur le fleuve ont abouti à une attitude pacifique des populations, de même la manifestation de force et d'indépendance aux Falls vous a assuré la fidélité de beaucoup de
Dubois.
Noyé devant les Stanley-Falls daus la nuit du 28 au 29 août 1886.
ceux qui vous avaient fait défection. Les Arabes ne peuvent avoir peur de vos forces; une action diplomatique à Zanzibar pourra seule les influencer. Mais, de toute manière, le chef de la station des Stanley-Falls est capable de maintenir sa position et jusqu'ici il l'a maintenue. Cependant, sa situation devient un peu critique. M. Deane
est un ofFicier qui a traversé bien des mauvais pas aux Indes. Je crois que lui et sa troupe feraient une rude besogne s'il fallait en venir aux mains.
— Permettez-moi une question précise, répondis-je. Si vous aviez la mission de veiller à la sécurité des Stanley-Falls comme moi, croiriez-vous utile d'y amener actuellement un renfort de quatrevingts à cent Ba-Ngala?
— Sans hésiter, répliqua M. Grenfell, je n'enverrais actuellement là-bas aucun renfort insuffisant. L'arrivée de cette troupe de Ba-Ngala convaincrait les Arabes d'une intention offensive et ils en préviendraient immédiatement l'exécution par une attaque générale. Si vous ne pouvez pas établir d'un coup deux à trois cents soldats bien dressés et armés aux Falls, il est inutile et dangereux d'augmenter la garnison actuelle.
Cet avis était conforme à ma pensée intime. Je m'étais aussi enquis, dans les papiers administratifs, de l'approvisionnemeni en munitions de M. Deane. Il résultait de mes recherches qu'il devait avoir au moins vingt-cinq caisses de cinq cents cartouches Snyder.
MM. Baumann etEycken m'affirmaient, en outre, que les magasins des Stanley-Falls regorgeaient de munitions pour ses fusils à percussion et pour ses trois canons Krupp. Comme pour confirmer ces renseignements, le réquisitoire envoyé le 6 juin par M. Deane au chef du haut-Congo pour son réapprovisionnement, ne demandait pas de cartouches.
J'ai su quelques mois plus tard que M. Deane avait envoyé directement à Boma une demande de sept mille cartouches. Cette requête n'ayant pas passé sous mes yeux, je crus qu'il se considérait comme suffisamment approvisionné et je ne mis à bord du Stanley pour sa station que les vivres, les marchandises et les outils qu'il réclamait.
Des instructions de Bruxelles, qui me parvinrent à cette époque, me recommandaient d'ailleurs de diminuer le plus possible les garnisons des stations des Ba-Ngala et des Falls, eu égard à la tranq^iillité que le Département de l'intérieur estimait régner dans le haut- Congo. Il ne pouvait être question de donner suite à cette invitation. J'étais sur le point de m'embarquer pour le haut-fleuve, quand, le 13 juillet, de nouveaux ordres venus de Bruxelles me déchargèrent de ma mission concernant les Stanley-Falls. Je n'avais plus à m'occuper
que du territoire des Ba-Ngala. M. Deane devait continuer à diriger seul le poste de la septième cataracte.
En môme temps, une lettre particulière et confidentielle d'une personne bien informée, me faisait part d'un projet d'après lequel on songeait à évacuer complètement Stanley-Falls et à substituer à cette station la croisière d'un steamer armé. Certes, si l'on avait eu ce steamer, cette solution eût été meilleure que le maintien du poste actuel. Mais Y En avant était toujours hors d'état de marcher, attendant des pièces de rechange demandées depuis longtemps.
Nous quittâmes Léopoldville le 19 juillet, à bord du Stanley. Le lieutenant de cavalerie belge Dubois était au nombre des passagers; il était désigné pour être adjoint à M. Deane qui était seul depuis le mois de juin.
Le 3 août, nous arrivâmes à la station des Ba-Ngala. Le Stanley en repartit le 6.
N'ayant plus à apprécier ce qu'il convenait de faire aux Stanley- Falls, mais prêt à donner mon concours à leiu" chef, je lui écrivais que je tenais à sa disposition un renfort de Ba-Ngala.
Le Stanley me rapportait le 30 août, les nouvelles suivantes de M. Deane. Il n'avait cessé, depuis le 6 juin, d'être l'objet de menaces de mort de la part des Arabes ; ceux-ci avaient tenté d'effrayer sa petite garnison, mais sans succès.
Le 14 août, une femme de la station, s'étant rendue dans un village voisin pour y acheter du poisson, fut capturée par les Arabes. M. Deane envoya aussitôt son sergent-major et dix Haoussa chez Bouana-N'Zigé, pour obtenir sa délivrance et lui signifier que s'il ne la rendait pas, il considérerait ce refus comme une déclaration de guerre. Ces dix hommes avaient pour instructions de ne provoquer la lutte sous aucun prétexte et de rentrer, aussitôt leur message remis. A peine se furent-ils approchés des premiers établissements arabes, qu'ils essuyèrent un feu de mousqueterie ; un Haoussa fut blessé à la cuisse. Le feu continuant, nos soldats ne virent pas d'autre alternative que d'y répondre; puis chargeant sur le camp arabe, ils y pénétrèrent et l'incendièrent. Entretemps, M. Deane leur avait fait dire de battre en retraite, parce qu'il voyait de fortes troupes d'Arabes se préparer à traverser le fleuve pour venir aider leurs amis. La femme capturée par les Arabes, s'étant échappée pendant l'échauffourée, revint à
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travers bois à la station, portant encore les liens avec lesquels elle avait été attachée.
Le jour suivant, les Arabes attaquèrent la garnison; mais ayant reçuunechaude réception, ils cédèrentle terrain. M. Deane eut quelque répit pour fortifier son poste, auquel on n'avait pas osé jusqu'alors donner un autre caractère que celui d'une station ouverte.
La topographie des lieux était très défavorable. Si l'on avait pu choisir, c'est évidemment le mamelon dominant de M'Saki qu'il eût fallu occuper et non l'extrémité la plus basse de l'île qu'il commandait.
Le 22 août, le Stanley arriva, et M. Deane fut profondément étonné de ne recevoir ni soldats ni cartouches. La cause de cette déception est due à ce qu'il avait reçu en juin, de l'administrateur général de l'État, deux lettres dont sa pensée avait combiné les indications. L'une lui annonçait un renfort probable de cent hommes; elle avait été écrite un peu avant l'arrivée au Congo des Cafres, dont nul ne pouvait soupçonner les débuts peu courageux. L'autre lettre demandait au chef de la station un relevé de ses cartouches et le prévenait qu'à l'avenir l'administration comptait approvisionner son poste à raison de cent cartouches par tête. M. Deane avait conclu de ces deux dépêches à l'arrivée de cent soldats avec dix mille cartouches (1). Et il ne recevait rien. On conçoit son désespoir.
ce — Ce n'est pas, m'a-t-il dit par la suite, que je désirais faire la guerre. Nullement. Mais celle-ci était inévitable, et voici pourquoi. Tant que Tippo-Tip fut aux Falls, mes relations avec les Arabes furent excellentes ; mais quand il fut parti en avril, Bouana-N'Zigé inaugura tout un système de provocations par des actes arbitraires contre les indigènes des villages de mon île, notamment en volant ou en prenant de force leur poisson et en leur disant ironiquement d'aller se plaindre chez l'honmie blanc. Je mis un terme à ces procédés violents en faisant des remontrances personnelles à Bouana- N'Zigé. Ce résultat encouragea les indigènes à me soumettre de plus en plus leurs plaintes au sujet des Arabes.
» L'incident de la femme réfugiée chez moi était survenu au plus mauvais moment. Je savais l'insuffisance de mes forces, et jamais
(1) M. Deane attendait, en tous cas, de nouvelles cartouches, car il savait que j'avais, dès ma rentrée à Bruxelles, en octobre 1883, réclamé instamment le renouvellement de toutes nos munitions pour fusils Snyder, en signalant leur déplorable état.
l'idée folle ne me vint de provoquer les Arabes. Mais, vous le savez aussi bien que moi, en Afrique centrale il y a des limites qu'un Européen ne peut pas franchir, si grand que soit son esprit de conciliation otf de concession aux coutumes barbares, s'il ne veut pas perdre sa seule force, le prestige de la supériorité morale. Le refus du maître de la fugitive de faire un marché exceptionnellement avantageux en me la vendant, me prouva que la fuite de cette esclave n'était qu'un prétexte pour ouvrir les hostilités. Les rapports que me firent les natifs et mes soldats me confirmèrent dans cette appréciation. Ces projets belliqueux étaient inspirés aux Arabes par l'influence que mon attitude m'avait donnée sur les natifs des environs. Ils voyaient les populations venir de plus en plus soumettre leurs querelles à mon arbitrage, sans compter qu'elles avaient établi leurs marchés dans ma station. Ils craignaient que mon action, bien que lente et pacifique, ne leur enlevât bientôt toute autorité sur ces indigènes qui, avant mon arrivée, n'avaient pas de protecteurs contre leurs exactions journalières. De là, leur résolution de mettre fin à mes agissements paisibles en brusquant les événements par un conflit. Dès ce moment, la guerre était inévitable, et si j'avais livré la fugitive lorsque les Arabes étaient venus me la réclamer, je n'aurais en aucune façon évité la lutte, car ils auraient provoqué une nouvelle querelle, — mais j'aurais perdu tout mon prestige, et cela avant le premier coup de feu. »
Le lieutenant Dubois représentait le seul secours que M. Deane eût reçu. Il emprunta aussi deux cent cinquante cartouches au capitaine du Stanley. Le lendemain de l'arrivée de ce steamer aux Falls, les Arabes firent dire à M. Deane, par des natifs, qu'ils désiraient faire la paix, mais qu'ils craignaient de se rendre à la station s'il ne venait pas à leur rencontre dans le village voisin. Le commandant y alla aussitôt, mais sans escorte. Les autres blancs, de passage à la station, gardaient celle-ci contre toute surprise. M. Deane trouva les chefs arabes assemblés avec les Zanzibarites qui formaient l'équipage de notre steamer. Ces Zanzibarites, fidèles à leur habitude, informaient les Arabes de tout ce qui se passait en aval. Ils leur avaient signalé notre faiblesse, nos mauvaises cartouches et la déception causée par la non-arrivée des munitions et des cent soldats attendus; en un mot, ils avaient rempli leur rôle ordinaire d'espions pour leurs compatriotes.
L'officier anglais rappela aux Arabes leurs menaces de mort, et leur dit : « Je viens m'exposer à vos coups. » Tous protestèrent de leurs bons sentiments et ils prirent le chemin de la station. Là, devant les différents Européens en visite, ils se déclarèrent fatigués des hostilités contre les blancs dont ils désiraient l'amitié. Tout le monde se donna la main et ils retournèrent chez eux.
C'est le lendemain que le Stanley avait quitté les Falls. Les Européens qui avaient assisté à cette scène et qui étaient revenus à la station des Ba-Ngala, émettaient des avis différents au sujet de l'avenir. Les uns croyaient le nuage passé; les autres craignaient qu'il ne fût le prélude d'un orage. Tous avaient remarqué que les Arabes étaient assez dispersés, mais qu'ils étaient précisément occupés à rappeler leurs forces du Lolami et d'ailleurs. Quant à M. Deane, la lettre qu'il m'écrivait respirait une grande sérénité ; il me remerciait pour mon offi-e de soldats ba-ngala, et me priait de les lui amener en décembre. Ceci me rassura complètement, et je laissai le Stanley quitter la station des Ba-Ngala pour Léopoldville le 3 septembre.
A cette date, je souffrais depuis quelques jours de la dysenterie ; mais, très occupé et tout en me sentant affiiibli, je n'attachais pas l'importance qu'il méritait à ce commencement de maladie. Cependant, le mal fit de rapides progrès. Mon appétit devenait nul; je ressentais des coliques atroces et des accès excessivement fréquents et douloureux ; je ne dormais presque plus.
C'est pendant une de ces cruelles insomnies que, dans la nuit du 7 au 8 septembre, mon attention fut soudain attirée par des voix inconnues causant avec la sentinelle de garde à la porte de la maison principale. Il devait être une heure du matin. J'entendis qu'on voulait réveiller un de mes adjoints, M. Dhanis. Je me levai. Arrivé à l'entrée du bâtiment, je vis devant moi un grand gaillard, vêtu en rouge, qui m'interpella en mauvais anglais. Dans ces contrées où les visiteurs plus ou moins civilisés sont si rares et se présentent ordinairement en plein jour, j'eus un moment de profond étonnement. Est-ce que je rêvais? Mais je fus promptement rappelé à la réalité.
— Je suis, s'écria ce nocturne arrivant, le caporal haoussa Mohamed-Tennée, et je viens des Stanley-Falls avec dix Haoussa et tous les Ba-Ngala de là-bas.
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Je pressentis une catastrophe. Je demandai au caporal ce qui s'était passé et comment il pouvait être arrivé ici seulement sept jours après le Stanley.
— Nous avons descendu le fleuve en pirogues, me répondit-il. La station a été attaquée quatre fois ; puis les blancs ont ordonné la retraite.
-r Et où sont-ils?
— En route. Ils ne peuvent être très loin. Mais vous ferez bien, master, d'aller demain avec votre bateau à leur rencontre, sinon ils se perdront dans les îles et dépasseront peut-être la station sans la voir. Presque toutes les femmes et les enfants des Falls sont avec nous.
— Très bien. Allez vous coucher au camp. Nous verrons tout cela demain.
L'absence des Européens me paraissait étrange, et la suggestion de me porter à leur rencontre m'inspira de vagues soupçons. Tennée me présenta un prisonnier enlevé aux Arabes. Je ne pus rien tirer de ce malheureux ; il était visible que nos déserteurs s'étaient vengés sur lui de leurs ennemis. A bout de force, il put à peine prononcer deux ou trois mots et mourut quelques heures après.
Je mandai tout de suite Kibouyou, mon ancien M'Nyamouési de confiance, et je le chargeai de se rendre chez Elemba, le chef des soldats ba-ngala revenus des Falls, pour l'interroger en secret. D'autre part, je chargeai le caporal Amadou-Dakoimibay de confesser ses camarades haoussa qui revenaient du théâtre de la lutte.
Un fait me semblait bizarre : les diverses pirogues du convoi avaient abordé en des points différents des villages et à des intervalles assez longs. Au bout d'une demi-heure, mes deux policiers me faisaient séparément leur rapport. Amadou avait peu appris, mais soupçonnait beaucoup ; il demandait jusqu'au lendemain pour aboutir. Kibouyou tenait un résultat si important, que je lui doiuiai l'ordre d'amener mmiédiatement Elemba. Ce dernier m'avait toujours fait l'effet d'être, parmi les Ba-Ngala, l'un des plus sérieux et l'un des plus honnêtes. Il fut très ému de se trouver en ma présence, d'autant plus qu'il y avait une année qu'il ne m'avait vu.
— Qu'avez-vous fait des hommes blancs que vous vous étiez engagé à servir? lui dis-je, d'un ton calme mais sévère.
— Maître, je ne veux pas mentir: ils sont restés là-bas.
— Seids?
— Non, avec quinze ou vingt Haoussa.
— Et pourquoi les avez-vous abandonnés?
— Nous les avons suppliés de partir. La lutte était devenue inutile. Nous n'avions plus que de mauvaises cartouches. Les blancs ont répondu que quitter la place serait une honte, qu'ils préféraient la mort.
— Vous savez que le caporal Tennée dit le contraire. Il prétend que les blancs sont partis, après avoir mis le feu aux bâtiments.
— Le caporal ment. Les blancs sont là-bas. Il faut vous hâter d'aller les secourir.
— Si tu ne dis pas la vérité, tu vas mourir, m'écriai-je. (Je sortis mon revolver et je le lui braquai sur le front. Pas un muscle de sa face ne bougea).
— Je puis périr à l'instant si je mens. Mohamed-Tennée est un traître; il a le premier abandonné le blanc, il a de mauvaises idées. Il faut le surveiller.
— Comment la guerre a-t-elle recommencé ?
— Sans discussion nouvelle. Dès que le grand bateau à vapeur est parti, les Ma-Tamba-Tamba nous ont attaqués. Cela a duré cinq jours.
— Les blancs sont-ils blessés?
— Très légèrement; cependant, on les visait toujours.
— D'après vous, qu'ont-ils pu taire après votre fuite?
— Ils se seront enfermés dans les deux maisons principales avec les Haoussa qui sont demeurés avec eux, et ils auront continué à résister.
— Avec quels moyens ?
— Avec la poudre des vieilles cartouches, leurs fusils à éléphant pour lesquels ils avaient des cartouches .spéciales, et quelques coups de canon. Peut-être ont-ils pu tenir. Les Arabes étaient très fatigués de combattre; ils ont perdu beaucoup d'hommes. Nous avons eu quinze blessés et deux tués.
— Les blancs ont-ils des vivres?
— Vous aviez envoyé beaucoup de caisses de provisions et les Wa-Génia venaient la nuit apporter du manioc donné par les Bakoumou.
— Comment avez-vous réussi à venir jusqu'ici?
— Nous avons pris des pirogues des Wa-Génia et nous somuK^s lilés la nuit. En route, nous évitions les villages douteux. Une fois,
nous' avons été attaqués, près de Monongeri. Nous avons riposté.
— Avec quelles armes?
— Avec les fusils que nous avions emportés. Quelques-uns de nous avaient encore deux ou trois cartouches. Demain, nous vous rapporterons tous nos fusils.
Je continuai mon interrogatoire en exhortant Elemba à dire la vérité, lui promettant le pardon pour lui-môme s'il avouait les fautes des siens. Je le menaçai, s'il me trompait, de brûler son village qui était contigu à la station. Il persista dans ses assertions.
Mes adjoints, MM. E. Baert et Dhanis, avaient été réveillés et appelés en conseil. Mon instinct me poussait à croire Elemba, et dans ce cas je devais me porter au plus vite aux Stanley-Falls ; d'autre part, Mohamed-Tennée maintenait énergiquement ses affirmations.
Qu'allait-il se passer, si les soldats ba-ngala ne rendaient pas nos fusils ?
Ils étaient maintenant dressés à la guerre. Ajoutés aux milliers de guerriers de la contrée dont les goûts pillards et belliqueux pouvaient être réveillés par la défaite de M. Deane, ils étaient à même de mettre en danger l'existence de la station des Ba-Ngala, si je la dégarnissais fortement pour soutenir les Falls. Il ne s'agissait pas de perdre encore cette station-ci. Je résolus d'assurer d'abord sa sécurité, quoiqu'il m'en coûtât de retarder les secours à porter à nos camarades en détresse.
Dès le lever du soleil, les Ba-Ngala des Falls me rendirent les armes de l'État. Trente-cinq fusils Snyder et vingt-cinq fusils à percussion (à capsules) me furent ainsi remis. Une grande agitation régnait dans les villages indigènes. Partout se tenaient des conciliabules mystérieux. Tous mes agents secrets et autres s'étaient dispersés en quête d'informations et se promenaient d'un air indiftrrent et sous des prétextes variés dans les villages. Amadou-Dakoumbay rentra le premier :
— Maître, dit-il, Mohamed-Tennée est un traître et un voleur; j'en ai la preuve. Il a pillé la station des Falls avant de l'abandonner ; toutes les pirogues qui en viennent étaient chargées d'étoffes et de fds de laiton. Tennée a distribué les trois quarts de ces marchandises aux Ba-Ngala; avec le reste il compte partir pour la côte, acheter de l'ivoire en route, le vendre à Banana et payer ainsi son voyage de retour à Lagos. 11 espérait vous voir embarquer dès ce matin et profiter de votre absence dans le haut pour s'échapper vers l'aval.
Je vous fournirai ce soir la preuve des vols de ce caporal, mais laissez-le libre en ce moment et faites semblant de rien.
Ainsi fut fait. D'ailleurs, les rapports que je reçus de mes autres (c détectives » confirmaient, mais avec moins de précision, les accusations d'Amadou. Aussitôt une pensée horrible se fit jour dans mon esprit : pour avoir réussi à mettre la station au pillage, ces misérables déserteurs avaient peut-être massacré les blancs !
Quoi qu'il en fût et malgré mon impatience, il fallait, ruser durant vingt-quatre heures au moins. M. Baert utilisa ce temps pour préparer le chargement de munitions nécessaire à mon expédition. Ce n'était pas une tâche facile que d'essayer de discerner en secret les cartouches médiocres de celles complètement gâtées, d'autant plus qu'il importait d'entamer le moins possible l'enveloppe de zinc des caisses de munitions pour ne pas trop les exposer à l'humidité en route.
Dans la soirée, Amadou me mit sous les yeux la preuve des vols de Mohamed-Tennée : c'était trois charges de laiton qu'il avait reçues pour prix de son silence. Mon plan fut fait aussitôt, et au réveil je donnai mes instructions confidentielles.
Le déjeuner fut traîné de manière à faire coïncider l'appel ordinaire de la garnison avec l'heure à laquelle j'avais prié Mata-Buiké, le grand chef des Ba-Ngala, de convoquer les seigneurs du pays et ses jeunes compatriotes revenus des Falls à une réunion dans sa résidence. Le rassemblement ayant été sonné, je laissai à MM. Baert et Dhanis le soin de garder tous nos hommes réunis. Les onze Haoussa déserteurs de M. Deane étaient formés un peu en avant de la troupe on un petit peloton, sous prétexte d'interrogatoire. Je ne pouvais pas emprisonner ces hommes avant la palabre avec les indigènes; car si ceux-ci avaient appris ces arrestations, ils n'auraient pas osé venir en confiance conférer avec moi. Pendant ce temps, je m'étais rendu à l'assemblée des Ba-Ngala. Ils avaient une attitude gênée qu'ils dissimulaient de leur mieux sous des dehors dégagés. Mon vieil ami Mata-Buiké lui-même avait un sourire forcé. Le pauvre roi ! Jamais on ne lui avait donné une thèse aussi impudente à soutenir.
Écoutez-le plutôt :
— Mouéfa, me dit-il, nos enfants revenus hier de votre station lointaine sont bien à plaindre. Vos frères blancs les avaient enrôlés pour le travail et c'est la guerre qu'ils ont dû faire. On leur avait
promis de les ramener chez eux en bateau à vapeur et sans danger et ils ont dû fuir dans des pirogues, à travers des tribus hostiles. Que comptez- vous faire pour les indemniser?
Non, c'était trop fort. Je répondis :
— Mata-Buiké, comment pouvez-vous avancer de tels mensonges, peu de jours après mon retour parmi vous que j'aime au point d'avoir de nouveau quitté mon pays et ma famille pour vous revoir ? Vos fils ont lâchement abandonné les blancs qu'ils s'étaient engagés à servir fidèlement dans la paix et dans la guerre. Que vais-je dire à mon Roi, moi qui lui ai vanté le courage et le dévouement des Ba-Ngala? Ce n'est pas tout. Vos enfants ont profité de la lutte avec les Arabes pour voler nos marchandises. Entendez-moi bien tous : Si vous ne me restituez pas dès aujourd'hui nos biens dérobés, il sera acquis que vous êtes non seulement des lâches mais encore des bandits. Dès lors, nous n'aurons plus aucune raison pour vivre ici avec vous. Je ne vous ferai pas la guerre, si vous ne m'attaquez pas-. Mais je raserai ma station, et avec tous mes soldats j'irai aux Stanley-Falls prêter appui à mes amis. Vous connaissez ma parole. J'en ai dit assez. Je vais attendre chez moi le retour des marchandises volées.
Et laissant les indigènes ahuris conmiencer à se disputer, je me retirai.
Rentré dans la station, je fis enchaîner les onze Haoussa déserteurs. Une heure s'était à peine écoulée que Mata-Buiké vint me voir. Il me prit à part et me dit en riant : « Vous avez bien fait de parler ainsi tantôt. Soyez tranquille ; on vous rendra tout. Vous comprenez bien que mon discours m'était imposé. »
A midi, on m'appela au village pour me montrer un tas de quelques ballots d'étoffe qu'on offrait de me restituer. Mais j'avais déjà des renseignements sur les quantités dérobées. Je refusai ce lot, en disant que je voulais le tout ou rien.
Une partie de la station étant en reconstruction sur son nouvel emplacement, trois longues maisons basses de mes nègres devaient être abattues sous peu. Elles masquaient précisément la terrasse qui portait un des canons arrivés pendant la gestion de M. Van Kerckhoven. J'ordonnai dès une heure la démolition d'une de ces maisonnettes, en donnant à cet acte l'apparence du commencement de la destruction de tout notre établissement. Là-dessus, grand émoi chez les Ba-Ngala. Décidément, Mouéfa voulait quitter le pays. On vint
È. Baert et Vaudcnplas.
(D'après une photograiihic île Fanteur.
bientôt me dire que de nouveaux colis volés étaient retrouvés. J'envoyai Kibouyou les compter; il en manquait encore. Nous abattîmes une deuxième maison. Bref, ce n'est que le 10 septembre, à onze heures du matin, après la démolition d'une troisième maison, que la totalité des marchandises dérobées me fut rendue.
Restait un dernier point à régler. En passant dans une île entre Yaloulima et Monongeri, les Ba-Ngala avaient eu un combat avec les natifs et leur, avaient capturé quatre femmes et quatre petites filles. Craignant qu'ils ne les mangeassent et comptant les utiliser pour rétablir en partie notre influence, j'exigeai leur remise en mes mains. Je l'obtins, mais non sans peine.
Celte capitulation, sans coup férir, me rassura sur l'intégrité de notre prestige et je crus pouvoir m'éloigner vers les Falls, sans crainte pour la station des Ba-Ngala. Mais ma dysenterie n'avait fait qu'augmenter au milieu de toutes ces fatiguantes palabres. Il fallut encore ajourner le départ, car j'étais épuisé. Vu l'expérience relativement insuffisante de mes adjoints à cette époque, je n'osais pas en envoyer un à ma place au point critique. Il aurait, en tout cas, mis beaucoup plus de temps que moi à arriver. . Enfin, le 41, au matin, je m'embarquai à bord de l'A. I. A. J'emmenais neuf des Haoussa déserteurs, trois Ba-Ngala, trois Zanzibarites pour le service des bateaux et dix-sept de mes Haoussa. Ces derniers, au moment où je les avais avertis du but de notre voyage et du courage que j'attendais d'eux, m'avaient répondu : « Nous ferons tout ce que vous voudrez, si vous nous garantissez que nous aurons de bonnes cartouches. »
Je dus les tromper et leur soutenir que j'en avais une provision toute nouvelle.
L'A. /. A. remorquait V Éclair eur; elle emportait deux mille cinq cents coups de fusil, un coifre d'artillerie et cent livres de poudre. C'était le maximum de ce que je pouvais distraire de ma station. J'avais aussi fait charger des biscuits, du riz, du vieux vin de ma provision privée, des médicaments, des poules, des chèvres, des conserves, enfin tout ce qu'il était possible de mettre à bord en fait de nourriture, jusqu'à la ligne de flottaison. Le brave mécanicien Werner, jeune Anglais encore novice mais plein de dévouement, faisait le service de la machine. Nous dépassâmes le second jour
ii() THOISIÈME PARTIE
l'entrée de la Mongala et nous couchâmes à Ikounoungou. Nous nous engageâmes ensuite dans le long et étroit canal qui longe la rive septentrionale jusqu'à M'Pesa. Le bâton de paix y fut coupé et nous pûmes acheter des vivres. J'avais essayé de naviguer aussi la nuit ; mais je dus y renoncer, mon équipage étant trop inexpérimenté, et moi-même ne pouvant guider le bateau sans jamais fermer l'œil.
En passant le 16 au matin devant Oumangi et Boukélé, on nous y salua amicalement. Mais au pied des jolies collines d'Oupoto, qui contrastent si fortement avec les rives jusqu'alors plates et souvent marécageuses, une tribu en appareil de guerre nous lança des provocations. Mes soldats voulaient répondre. Vivement, je m'y opposai. Il ne s'agissait pas d'expérimenter la qualité de nos munitions avant d'être absolument engagés avec les Arabes, sinon la démoralisation de ma petite bande aurait pu précéder l'action essentielle. Ayant dans mes bagages privés un excellent fusil express avec une caisse de cartouches anglaises parfaites, je prévins mes hommes qu'ils devaient réserver autant que possible leurs balles pour les Arabes et que dans les petites escarmouches sur l'eau, mon arme seule suifu-ait. Nous méprisâmes donc les guerriers riverains. A un kilomètre plus loin, changement d'attitude chez les natifs.
Notre drapeau flotte sur la plage. Un chef indigène m'invite à aborder. Très pressé et assez pourvu de vivres, je le remercie tout en lui demandant la raison de l'ardeur belliqueuse de ses voisins d'aval.
— C'est de la folie, fait-il, je le leur dirai.
— Très bien, au revoir.
Et nous repartons, ne comprenant pas pourquoi une partie d'Oupoto jadis amie est devenue hostile. Les rives plates recommencent, bien qu'un peu plus élevées qu'en aval ; nous passons successivement à N'Dobo où l'on est réservé, puis à Ibounda et à Boumba où le peuple '.se montre amical. A Yambinga, le 18 septembre, le chef de l'endroit m'offre ses bons ofiîces pour régler la question des quatre femmes et des petites filles capturées par les Ba-Ngala dans la fuite des Falls ; elles sont de la tribu des Bongoungou; je les ai prises à bord et ce chef m'engage à les lui confier. J'apprends au môme instant qu'il espère en faire quelques bons festins, et j(^ remercie ce brave homme.
Je perds trois heures le lendemain dans l'Itimbiri. A midi, nous liions devant Yaloulima à raison de cinq kilomètres à l'heure, notre
vitesse normale. A trois heures, nous nous engageons dans un des chenaux du milieu du fleuve, les femmes bongoungou nous guidant vers leur île natale. Je leur avais annoncé qu'elles seraient rendues à la liberté. Elles avaient peine à y croire, mais leur cœur battait plus fort à mesure qu'elles se rapprochaient de leur étroite patrie. Nous y voilà maintenant; elles se prennent à trembler. Quels sont les desseins réels de l'homme blanc ? J'ai soin de les faire mettre en évidence pour empêcher toute agression de la tribu.
Déjà des têtes se montrent timidement dans les fourrés. Nous leur crions : « L'honmie blanc vient vous rendre vos femmes » et une pantomime expressive de bras déliés accentue ces mots. En un instant, la berge d'argile jaune est couverte de monde. Un enthousiasme indescriptible s'empare de cette foule... Sènènèè! Sènènêèèè! Cette parole d'amitié sort de toutes les poitrines (nous venons d'entrer dans le pays du « Sénénéé »). Sans conditions, les femmes sont poussées à terre où elles tombent dans les bras des leurs. Ces pauvres gens croient rêver et je leur fais un instant l'effet d'un génie bienfaisant, venu on ne sait d'où.
Auprès des chefs, je désavouai les violences des Ba-Ngala. On me fit cadeau de couteaux, de lances, de bananes et de onze chèvres. Tout heureux de cette bénédiction, je réservai ce petit troupeau pour nos camarades des Falls. De ceux-ci, pas de nouvelles. Personne ici n'avait ouï parler des Arabes.
Le lendemain, évitant le bras de Monongeri, nous rasons un instant la rive méridionale. D'un groupe de villages bahamba (où je remarque une des grandes pirogues si caractéristique des Stanley-Falls que les déserteurs haoussa prétendent y avoir abandonnée), on nous lance d'un côté des injures, d'un autre des appels fraternels. Nous répondons globalement par des gestes diplomatiques.
L'A. /. A. déboucha le 22 septembre à la première heure devant les villages des Basoko dans l'entrée de l'Arouwimi. J'étais sur mes gardes ; mais pas un turban ni un fez ne se montrèrent. Les Basoko étaient redevenus les maîtres chez eux ; ils observaient une attitude défiante. N'ayant pas le temps de beaucoup parlementer et ne désirant nullement une algarade, je passai outre, malgré notre besoin impérieux de manioc, de poisson et de viande. A peine l'affluent aux eaux blanches laissé derrière nous, apparaissent des flottilles de huit à dix pirogues, couvertes de toits en chaume.
Elles fuient à notre approche. HeureuseiTient, à une heure de l'après-midi, à l'endroit où la rive du nord se relève en terrasse, je découvre un village de Bahounga dont les habitants fraternisent avec nous et nous vendent des vivres. Ma première question est celle-ci :
— Que savez-vous des blancs de Kidsingitini ? ( 4 )
— Ils sont toujours là et ont vaincu les Arabes ; mais hâtez-vous de, leur porter de la poudre et des balles; quand le blanc peut charger ses fusils rapides, il est le plus fort.
— Que font les Arabes?
— Ils ont épuisé leur poudre et sont consternés de leurs pertes. La grande masse est en razzia dans le Lolami.
Je ne puis dire la joie que j'éprouve desavoir mes camarades vivants.
Nous achetons précipitamment des vivres, et nous levons l'ancre. A quatre heures, nous hélons une embarcation d'indigènes, qui nous semblei-. peu intimidés.
— Avez-vous des nouvelles des blancs?
— Ils ont chassé les Arabes des Falls jusqu'au Lolami.
Cette fois, je commence à douter : ce serait trop beau ; c'est même impossible, étant donnée la fuite des deux tiers de la garnison.
Quelle fièvre d'impatience! Et il faut s'arrêter chaque nuit, perdre onze heures sur vingt-quatre ! Sans compter que je dois maintenant couper le bois de chauffage en plein jour. Car il devient imprudent de le débiter dans l'obscurité ; le bruit des haches pourrait favoriser une surprise de nos ennemis, et je ne sais pas exactement où ils sont. Je vous assure que je ne dors guère.
Depuis huit jours, nous subissons des pluies torrentielles qui ne font qu'aggraver ma dysenterie. Je ne me soutiens que par du bouillon au riz et un peu de vin de Porto.
Le lendemain, nous traversons le fleuve vers la rive gauche et nous doublons le confluent du Lolami. Partout, la population est amicale et sans défiance. C'est de bon augure. La contrée devient vraiment belle, avec ses rives relevées, avec ses îlots verdoyants et moins touffus que les grandes îles d'aval et ses innombrables flottilles de pécheurs.
Vers neuf heures et demie, des natifs m'engagent à me préparer au combat.
(1) Des Falls.
— Les Arabes, disent-ils, ont très près d'ici un camp de cent hommes.
C'est exact. A cinq kilomètres de là, à Yaporo, je découvre le poste des Arabes : des pirogues, dressées sur le sol, y forment des abris de tirailleurs. Les robes blanches et les fez rouges circulent
Le sous-lieutenant Dhanis.
hâtivement. Évidemment, on ne nous attendait pas; les brigands courent précipitamment aux armes.
De la rive à mon petit vapeur, il y a bien cent cinquante mètres. Toujours préoccupé de ne pas révéler la valeur de mes munitions à ma troupe, je défends de tirer, et j'oblique insensiblement. Et pour garder une contenance digne, j'ordonne de ralentir à demi-vitesse...
it)0 TROISIÈME PARTIE
« Pan ! pan ! pan ! » Nos adversaires ont commencé un feu peu nourri. Leurs projectiles tombent autour de nous, mais sans nous toucher. Debout à l'arrière, je prends mon express-riffle et, seul, je riposte sans me presser, car mes cartouches sont précieuses. Le feu des Arabes continue sans plus de succès ; mes hommes brûlent de leur répondre. Je leur dis :
— Vous êtes des enfants. Voulez-vous les ftiire enrager? Eh bien! éclatez tous de rire, mais là, bruyamment, d'un rire de mépris accentué.
Et mes soldats, émerveillés de l'idée, s'en donnent à pleins poumons. Mon mécanicien fait jouer le sifflet de vapeur en saluts ironiques, et nous défdons vers l'amont.
Intérieurement, je ne ris pas du tout. La démonstration du camp de Yaporo me prouve que les Arabes ne sont pas si battus que les natifs ont bien voulu me le dire. L'A. I. A. reprend à pleine vitesse. Les magnifiques hauteurs de Tougarambousa sont laissées derrière nous; le bivac est établi sur la rive gauche, en face du district des Yaroutou.
Le nombre des sentinelles est triplé; les abords sont rapidement barricadés.
Une agréable surprise m'attendait, le lendemain, à Yariembi, village perché sur une haute falaise d'argile de la rive nord. L'apparition de mon bateau y provoqua de véritables acclamations.
— Les blancs des Falls, m'y dit-on, seront sauvés par vous, mais il est grand temps. Prenez garde ; un peu au-dessus du Loukébou (1), vous rencontrerez un grand camp arabe sur le bord opposé du fleuve. Vous avez cette fois-ci beaucoup de poudre, n'est-ce pas? Bon. N'oubliez pas, en revenant, de vous arrêter chez nous. Nous détestons l'Arabe ; il a décapité notre vieux chef; le blanc est notre ami. Mais pourquoi ne nous donne-t-il pas des fusils?
Je crois que les Yariembi doivent une certaine indépendance à l'accès difficile de leur village, juché comme une forteresse au haut d'un escarpement de vingt-cinq mètres. lis me donnent des chèvres, des poulets, etc. Je rends ces présents en étoffes et en bimbeloteries. Une boîte en fer-blanc vide, portant encore son étiquette non défraîchie, m'est demandée comme faveur. Je l'abandonne sans me douter du
(-O Ou Lindi.
rôle qu'elle va jouer avant deux jours. — Soixante-quinze kilomètres seulement nous séparent des Stanley-Falls. Repartons. Je n'ose cependant pousser trop loin. J'ai calculé qu'il ne me faut plus que sept heures de navigation pour être en face du poste en détresse. Les Arabes de Yaporo n'auront pas eu le temps de prévenir ceux qu'on me dit près du Loukébou. Pour surprendre ces derniers, je campe à quatre heures en aval de cet affluent dans le canal nord, formé par la grande île de Kioba (Bousanga).
Outre les sentinelles à terre, deux hommes sont en vedette sur le toit du bateau et doivent surveiller la nappe du fleuve. La nuit est noire, le silence est profond. Vers une heure du matin, je perçois au loin un bruit amorti de pagaies fendant l'eau. Je me lève doucement et j'appelle à voix basse la sentinelle voisine. Nous écoutons. Une embarcation au moins longe l'île. Imitant les intonations des indigènes, mon interprète crie : « Qui va là? » Et l'on répond en kigénia : « Des pêcheurs se rendant au marché. »
— Passez en paix.
Cette nuit me paraît longue. A cinq heures, tout le monde est sur pied. On nettoie les armes, on dispose les colis en pare-balles. J'ouvre mes caisses de cartouches.
Au petit jour, nous démarrons. Le Loukébou est dépassé à dix heures. Bientôt les îles ont disparu; le fleuve devient plus difficile; des récifs renflent de-ci de-là le niveau de l'eau. Aucun camp arabe n'est visible. A midi, une percée s'ouvre entre les zigzags du fleuve, et tout au fond une tache d'un jaune-clair ressort sur le fond vert des bois. Avec mes jmnelles, je distingue une ligne de bâtiments réguliers. Plus de doute : c'est la station ; elle est debout. Au coude suivant, elle a disparu de notre horizon.
Nous sommes à l'époque des très basses eaux. Des dykes de rochers obstruent le lit du Congo et nous forcent à de nombreux détours et au ralentissement de la marche. La passe navigable se rapproche successivement de l'une et de l'autre rive jusqu'à cinq et dix mètres seulement. Couverts de forêts épaisses, les bords du fleuve peuvent cacher de nombreux ennemis. Deux nouveaux kilomètres nous amènent en face d'un débarcadère indigène de la rive droite; des Bakoumou nous y appellent.
— N'allez pas plus loin : les blancs sont partis ; vous allez vous faire massacrer !
Je n'écoute pas ce conseil. Mes yeux m'ont montré un instant notre poste. Ces hommes doivent mentir. Et s'ils disent vrai, mon devoir est de constater, de visu, l'étendue du désastre des Stanley-Falls, car les deux blancs ayant dû fuir, il se peut que nous ne les revoyions plus jamais. Qui alors fera rapport au gouvernement sur ces événements, si ce n'est moi?
D'un ton bref, je commande de poursuivre. La passe profonde nous conduit à la rive gauche pour revenir ensuite à la droite, mais un choc a lieu. Nous sommes sur un banc rocheux.
— Tout le monde à l'eau et poussez ferme !
Après cinq minutes de travail, l'A. /. A. est libre. A trois cents mètres de là, nouveau choc, échouement et nouvelle manœuvre.
La station se montre tout entière à un kilomètre. Elle semble déserte; au mât, pas de drapeau. D'un côté, dominant la rive, le camp arabe de Bouana-N'Zigé est comme endormi. C'est l'heure de la sieste. Je me tiens sur le toit du bateau avec mes deux fusils et mon petit Katembo qui a l'office de les charger.
Ceux de mes soldats qui ont été aux Falls précédemment me disent :
— Maître, les deux grandes maisons des blancs sont incendiées ; voyez ces deux taches noires ; c'est leur emplacement. Le camp de nos soldats est seul intact.
Précisément, un homme en longue chemise blanche sort des maisons de ce camp. L'A. /. A. frappe son regard; il court de droite et de gauche. En un instant, cinquante hommes en armes se précipitent dehors ; l'un d'eux agite le drapeau rouge à bande blanche de Zanzibar. Je suis édifié. La station est aux mains des Arabes.
Après un instant de stupeur à la vue inattendue de cet audacieux petit bateau, l'ennemi tire quelques coups de fusil isolés.
Alors, de toutes parts, de l'île, de la rive chez Bouana-N'Zigé, de l'autre rive où un parti s'est glissé, les chemises blanches font irruption.
L'A . /. A . avance toujours mais très lentement et son drapeau bleu, étoile d'or, étonne nos vainqueurs. Six cents mètres restent à franchir pour aborder à l'île conquise par eux.
Le sondeur m'avertit qu'à deux mètres devant nous il n'y a plus que deux pieds et demi d'eau, et l'A. /. A. en calle trois.
Plus moyen d'avancer. D'ailleurs, à quoi bon?
Nos adversaires ont une écrasante supériorité de position et de nombre. Un ancien soldat des Falls m'indique la place où étaient nos trois canons Krupp, Un groupe nombreux s'y agite. Si, par malheur, les canons sont là et intacts, nous pouvons recevoir des obus dans la mince coque du vapeur. Je remarque que les Arabes cherchent à nous déborder sur les deux rives ; nous serons bientôt pris dans un fer à cheval de mousqueterie.
Qu'arriverait-il si nous donnions encore sur un rocher?
La situation m'est connue : ma mission est remplie pour ce point.
Et la colère dans le cœur, je décide la retraite. Celle-ci se fait insensiblement, presque sans vapeur, simplement avec le courant.
Il ne faut pas sembler fuir. Quand le demi-tour de l'A. /. A. est décidément bien prononcé, un immense hourra des Arabes monte* dans l'air et de tous côtés part un feu roulant auquel nous ripostons vigoureusement. Mais pendant ce temps, l'A. /. A. a touché un récif. Mes soldats surexcités et tout à la fusillade, ne songent pas à sauter dans le fleuve pour dégager le bateau. Dominant avec peine le bruit des détonations, je les presse impérativement de cesser le feu pour s'occuper du vapeur. Les plus braves se précipitent à l'eau ; les autres continuent à tirer. Alors je les menace de mon fusil, s'ils n'obéissent pas. Finalement, ils s'exécutent et tandis qu'ils poussent l'A. I. A. dans la partie profonde, M. Werner, trois tireurs d'élite et moi nous entretenons le feu.
Enfin, nous voilà à flot. En quelques minutes, nous sommes hors des vues de nos ennemis. Somme toute, nous n'avons pas bronché. Les Arabes n'attendaient pas un steamer avant six mois; ils en ont vu apparaître un au bout de vingt-neuf jours: ils pourront en déduire que nous sommes mieux organisés qu'ils ne le croyaient. Aucun indigène n'était visible pendant cette courte affaire.
L'A. I. A. se dirige au plus vite vers l'endroit où les Bakoumou nous avaient hélés tantôt. Ils sont toujours là et manifestent une vive joie de nous voir revenir sains et saufs. Je les interpelle :
— Où sont les blancs ?
— Un est mort. C'est celui arrivé récemment.
— Pauvre Dubois ! Ils l'ont tué?
— Non ; il s'est noyé dans la retraite, en longeant cette rive.
— A quel endroit et quand?
■ilii • TROISIÈME PARTIE
— Là-bas, en amont, devant ces rochers inclinés et glissants. C'était la nuit de la fuite.
— Avez- vous retrouvé son corps?
— Non. L'autre blanc est caché à quelque distance d'ici dans la forêt, probablement près du Loukébou. Il n'a plus de vêtements et il est bien malade. Ne tardez, pas à le rechercher.
— L'un de vous veut-il m'aider à découvrir sa retraite?
— Oui, moi.
Et un homme se présente, vêtu d'un tablier minuscule et porteur d'une lance à fourreau.
— Qui ôtes-vous?
— Je suis Samba, ancien esclave racheté par Stanley à Léopoldville, reconduit ici dans mon pays et libéré par lui.
— Pouvez-vous venir immédiatement sans prendre vos bardes?
— Oui, si vous promettez de me rapatrier.
— C'est entendu. Retrouvez le blanc et je ferai tout pour vous. VA. I. A. emporte Samba vers l'aval. Au bout de vingt minutes,
il fait signe d'arrêter à la rive nord. Un mince filet de fumée visible seulement pour l'œil exercé d'un sauvage, monte dans la profondeur du bois. Je me dirige avec Samba vers le point d'où il s'élève. Nous découvrons, dissimulée dans les broussailles, une litière misérable faite de branchages et de feuilles mortes. Il doit y avoir plusieurs jours que M. Deane y a dormi. Tout contre cette pauvre couchette se dessine encore le moule des corps de ses compagnons, quatre hommes et quatre enfants. Ces malheureux se blottissaient les uns contre les autres pour atténuer la fraîcheur des nuits.
Où sont-ils à cette heure? On. explore les fourrés. « Le blanc, dit Samba, doit être plus bas; il déplace à chaque instant son camp pour éviter les Arabes. » Trois fois, nous retournons à terre en divers endroits. Toujours personne. Cependant, l'A. /. A. fait entendre sans interruption le bruit strident de son sifflet.
Finalement, toujours guidés par Samba, nous nous engageons dans le Loukébou. Nous sillonnons deux fois le bras oriental de cet affluent. Des battues sont faites dans la forêt. Pas de réponse à nos appels.
Le soleil se couche; il faut s'arrêter. Nous bivaquons au point précis où le Loukébou môle ses eaux à celles du Congo. On y remarque des traces fraîches d'un repas de M. Deane. Dans la nuit,
des Bakomnou viennent nous dire que ce dernier a obtenu la veille une pirogue du chef Singi-Singi et est parti pour le Lolami.
Comment ne nous sommes-nous pas vus? L'ancien chef des Falls a bien peu de chances de ne pas tomber aux mains soit des Arabes, soit des Basoko, soit des Monongeri, si je ne puis pas le rejoindre. Un autre rapport d'indigènes le prétend réfugié sur le haut-Loukébou, chez les Wamanga. Les villages de cette tribu sont à onze heures d'ici.
Quelle piste faut-il suivre? Je me décide pour celle du Congo; la partie en amont de Yariembi, sauf près de Yakoussou, est libre de toute île; il s'agit de rejoindre l'officier anglais avant qu'il ait dépassé cette zone, sinon il nous sera impossible de le retrouver dans le labyrinthe des nombreux bras d'aval.
Dès l'aurore, nous reprenons nos recherches en descendant le Congo. Les Yakoussou se cachent. En vain, nous tentons d'appeler des pêcheurs en pirogue. A huit heures, nous rencontrons deux canots sympathiques. « Le blanc fugitif, disent leurs pagayeurs, est à Yariembi. » Divers indigènes, rencontrés plus loin, confirment cette information.
A onze heures, à six cents mètres de Yariembi, je distingue dans ses rues deux bonnets rouges de Haoussa.
Il est donc vrai qu'ils sont là !
Aborder, grimper au haut de la falaise et gagner le hangar sous lequel est couché M. Deane, est l'affaire d'un instant.
11 dort sur le sol dur, le corps affreusement maigre, non vêtu et simplement enveloppé dans des couvertures en lambeaux ; la tête repose sur une bûche de bois. Son revolver est à portée de sa main. Je me tiens un peu en arrière de lui. Doucement, on le réveille et son fidèle sergent-major lui dit :
— Le maître Mouéfa est venu.
A ces mots, je m'approche. M. Deane se soulève sur son séant, tourne la tête vers moi et ses yeux, rencontrant les miens, s'inondent de larmes.
— J'étais sûr que vous viendriez à mon secours, dit-0. Mais ce pauvre ami Dubois, quel malhem'!
Je lui tends la main.
— Oh oui! affreux! Merci d'avoir eu confiance en moi.
En Afrique centrale, les moments d'effusion sont rares et surtout
LES STANLEY-FALLS 4o7
courts. Je fais porter M. Deane à bord. Les indigènes sont touchés du bonheur que nous manifestons d'avoir retrouvé un des nôtres. Je leur annonce des libéraUtés, mais ils les recevront seulement après le repas; car un déjeuner substantiel a été préparé. 11 était temps. M. Deane est absokmient épuisé; sa barbe est inculte, sa face est tuméfiée, ses yeux sont caves; mais sauf une surdité temporaire et un rhumatisme de la tète, il n'a qu'une maladie : la faim.
On lui sert un bon bouillon, des côtelettes de chèvre, du biscuit et un verre de mon vieux porto. C'est plaisir de le voir manger. Son estomac apaisé, j'appelle les chefs indigènes ; je leur donne huit fusils à percussion, quatre barillets de poudre, mille capsules et deux cents baguettes de laiton : une vraie fortune pour ce pays-là. Ils jubilent.
— Vous devriez, me disent-ils, donner des fusils à tous les ennemis des Arabes; ils seraient bien vite chassés de la contrée si les blancs nous aidaient. Allez-vous nous abandonner complètement à ces bandits? Si nous n'étions pas vos amis sincères, nous n'aurions pas recueilli votre frère blanc.
Naturellement, je suis obligé de promettre à ces braves gens que nous ne renonçons pas à les défendre et que des armes leur seront sans doute distribuées dans quelques mois.
Sur ces paroles d'espérance, l'on se dit adieu avec les plus vives démonstrations d'amitié. Tout le village est réuni sans armes et danse de joie d'avoir contribué à sauver l'ancien commandant des Falls, le protecteur des indigènes opprimés. L'A. /. A. reprend le chemin d'aval.
Lorsque M. Deane est un peu réconforté, il me fait, lambeau par lambeau, le récit suivant :
La paix avait été conclue le 21 août et le Stanley était parti le 23. Dans la nuit même qui suivit son départ, un des chefs wa-génia de notre île vint prévenir M. Deane que les Arabes au nombre de quatre à cinq cents se massaient derrière son village, dans l'intention de donner l'assaut au matin.
Dès le jour, en eftet, les Arabes, sans le moindre avertissement, entourèrent la station et l'attaquèrent. Le combat dura jusqu'à quatre heures ; une charge finale décida la retraite des assaillants. Le 25 et le 26 eurent lieu de nouvelles attaques prolongées jusque dans l'après-
.4o8 ■ TROISIÈME PAIITIE
dîner. Le canon et la mousqueterie avaient fait de sérieux ravages parmi les Arabes; malheureusement nos munitions pour fusils Snyder s'épuisaient : elles donnaient cinquante pour cent de ratés.
M. Deane distribua les fusils à percussion, mais nos soldats s'en servaient mal et n'avaient pas confiance dans ces armes. Tant qu'ils avaient pu tirer avec les Snyder, ils s'étaient cru à même, par la supériorité de leurs armes, de repousser l'ennemi dont l'armement principal consistait en fusils à capsules. Maintenant, ils commençaient ù douter du succès.
Les Arabes se reposèrent le 27 août. Lo lendemain, renforcés de plusieurs détachements, ils firent une nouvelle tentative : un instant, ils pénétrèrent dans la place et réussirent à enlever un grand fusil de rempart monté sur chevalet. Mais, à trois heures, un retour offensif désespéré exécuté par la garnison avec les dernières cartouches et à la baïonnette, les repoussa.
En fait de munitions, il ne nous restait plus que la poudre et les balles des cartouches Snyder ratées, plus quarante livres de poudre et quelques coups de canon.
MM. Deane et Dubois étaient littéralement éreintés. Combattant le jour, ils occupaient leurs nuits à fortifier la place, à faire des rondes et à tenter d'améliorer leurs munitions, notaimuent en substituant aux détestables amorces des cartouches Snyder des capsules pour fusils à percussion. ■
Vers quatre heures, le sergent-major des Haoussa, Moussa-Kanou, vint avertir le commandant du poste que, dans les conditions actuelles, la garnison avait perdu tout espoir de vaincre; que ses soldats étaient prêts à se faire tuer en combattant, mais que sans munitions ils ne voulaient pas tomber vivants aux mains des Arabes « comme des poules. » Dépourvus de moyens de défense, ils se considéraient comme déliés de leurs devoirs militaires et étaient décidés à abandonner la station.
Les Haoussa furent réunis. En vain, M. Deane leur exposa la honte de la fuite projetée et fit valoir les grandes pertes des Arabes, au moins cinquante à soixante tués, tandis que nous n'avions à regretter que deux morts et quinze blessés. En vain, il signala la poudre encore en magasin et la possibilité de l'employer dans les fusils à percussion.
Il ne pouvait être question de changer la résolution de la garnison
LES STAXLEY-FALLS 4o9
par la violence; les Arabes postés autour de la station auraient entendu la querelle et se seraient rués sur les nôtres. Tout ce que les deux officiers purent obtenir, fut l'ajournement de la retraite jusqu'à la nuit. Ils firent encore un dernier effort pour s'opposer à l'embarquement. Pendant ce temps et à la faveur de l'obscurité, un groupe de soldats indélicats pénétraient dans le magasin des marchandises et y volaient des colis nombreux.
Vers huit heures du soir, la station ne contenait plus que sept Haoussa dont trois se perdirent peu après, quatre petits domestiques et les deux oftîciers. 3Iais la désertion avait eu lieu sans bruit, à l'insu des Arabes. On s'occupa aussitôt de préparer l'incendie des bâtiments principaux en vue de détruire les marchandises et la poudre et de détériorer les canons. De l'huile fut versée partout.
A onze heures, les deux grandes maisons des Européens flambaient. MM. Deane et Dubois se retirèrent sur la rive droite en franchissant à gué le petit bras qui la sépare de l'île de la station. Bientôt une explosion formidable eut lieu : la poudrière sautait.
Nos deux fugitifs n'avaient plus auprès d'eux que les quatre Haoussa restants et les enfants. Ne trouvant pas le sentier sous bois, ils suivaient de très près le bord de l'eau, étroite bande de terre encombrée de broussailles et souvent interrompue par les racines des grands arbres de la forêt vierge qui touchait le fleuve. Après avoir parcouru environ un à deux kilomètres, ils se heurtèrent à de larges rochers polis par les crues et penchés vers le fleuve. En les franchissant, M. Deane fit un faux pas et tomba à l'eau, mais il fut promptement retiré. Quelques mètres plus loin, c'est M. Dubois qui glissant sur la roche, perdit l'équilibre et roula dans le courant, très violent à cet endroit.
Habile nageur, le lieutenant belge est paralysé dans ses moyens par la pesanteur de son costume. Outre ses vêtements, il porte un ceinturon avec deux cartouchières, un revolver, un fusil Martinyexpress en bandouillère, le casque en feutre sur la tète et de grosses bottines de chasse aux pieds. La nuit est très noire, et les lueurs lointaines de l'incendie de la station ne font qu'égarer la vue par leurs reflets intermittents et trompeurs. On entend Dubois se débattre; on lui a tendu un fusil.
— Où est-il? où est-il? s'écrie-t-il.
Et au bout de quelques instants :
— Je n'en puis plus; je vais mourir.
M. Deane se jette à l'eau pour le secourir et le ramène jusque près d'une saillie de rocher. Puis l'officier anglais fait effort pour remonter sur la berge ; il y parvient enfin.
Au milieu du bruit qu'il a fait dans l'eau pour en sortir, il s'est imaginé que le lieutenant a, de son côté, travaillé à reprendre pied sur la terre ferme. Il lui parle, il l'appelle, mais n'obtient pas de réponse. Dubois, épuisé, a disparu pour jamais.
M. Deane, profondément ému au souvenir de ce camarade de quelques jours, jours de combats et d'angoisses, me fait l'éloge de la bravoure extraordinaire déployée par notre ami, de son sang-froid imperturbable, de son étonnante activité.
— Au plus fort de la lutte, dit-il, il m'envoyait de petits billets écrits sur le genou pour demander des munitions nouvelles ou quelque autre chose. Ces notes étaient comme calligraphiées et ne trahissaient pas la moindre émotion. Vous pouvez être fier de compter de tels hommes dans votre armée, ajoute-t-il; aucune autre n'en a de meilleurs.
Après cette affreuse perte, M. Deane et ses compagnons noirs continuèrent leur marche ; ils finirent par pénétrer dans la forêt et par s'arrêter près des restes fmuants d'un feu indigène, qu'ils ranmièrent. Quand vint le matin, l'Européen ôta ses vêtements trempés pour les sécher à ce foyer. Tout à coup une violente fusillade éclata dans l'île de la station : c'étaient les Arabes qui, pleins de défiance, entraient dans le poste abandonné conmie s'ils pouvaient y rencontrer encore ses rudes défenseurs, barricadés dans quelque réduit.
Mais la cage était vide, et .ces hommes s'exaspéraient de n'avoir pu se saisir de celui dont Bouana-N'Zigé voulait, depuis si longtemps, la tête. Alors, une vraie chasse à l'homme s'organisa dans la forêt. M. Deane, entendant le froissement des feuilles près de lui, n'eut que le temps de prendre ses vêtements sur son bras et de fuir. Il les perdit dans sa course folle et ne put garder que ses couvertures. Quant à ses bottines, par prudence il ne pouvait les chausser, car elles auraient révélé la trace de ses pas. Enfin, il échappa à la poursuite, en se blottissant dans un épais taillis.
La nuit suivante, il reprit sa marche et se choisit un nouveau lieu de bivac. Les indigènes bakoumou, ayant découvert son refuge, se gardèrent bien de le trahir. Au contraire, ils lui apportèrent un peu
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(le vivres qui vinrent faire diversion aux repas de chenilles, de racines et de fruits sauvages auxquels il était condamné.
Durant des semaines, la petite bande erra dans la forêt, subissant des averses énormes, sans autre abri que des feuilles sèches. Mais elle ne s'écartait jamais loin du fleuve. M, Deane avait dit à ses hommes.
— Le trentième jour, Mouéfa, le commandant des Ba-Ngala, arrivera à notre secours avec son bateau.
Mais ses soldats se désespéraient.
Le vingt-neuvième jour, M. Deane, campé au confluent du Loukébou, ayant obtenu une pirogue de Singi-Singi, s'était mis en route la nuit, pour l'aval. De ses explications, il résulta qu'il m'avait croisé; c'était lui dont j'avais entendu les pagaies dans la nuit du 25 au 26, et dont le domestique m'avait répondu : « Nous sommes des pêcheurs wa-génia. » Nous nous étions mutuellement pris pour des indigènes se rendant au marché.
Le 26, au matin, M. Deane touchait à Yariembi. Au premier moment, les habitants le prenant pour un Arabe, voulurent lui faire un mauvais parti; mais dès qu'ils l'eurent reconnu, ils l'engagèrent à séjourner chez eux, et lui firent part de mon passage, la veille, vers les Falls.
Son premier mouvement fut de ne pas les croire et de leur prêter l'intention de le retenir pour le livrer aux Arabes. Mais alors ils lui montrèrent la boîte en fer-blanc que j'avais donnée, et il remarqua son étiquette neuve. Il fut convaincu et m'attendit.
On sait le reste.
Ayant le courant pour nous, nous filons avec une vitesse de six nœuds.
Voici Yaporo et son poste d'Arabes.
Cette fois, je puis leur consacrer quelques balles, puisque ma tâche est remplie. Je veux leur montrer ainsi qu'aux populations indigènes que le dernier mot n'est pas dit, que nous ne sommes pas encore abattus, et que nous ne pensons pas à demander merci. L'allège, qui est non pas remorquée mais fixée au flanc de l'A. /. A. par des poutrelles, forme avec celle-ci un ensemble dans leîjuel je dispose quatre rangs de tireurs : le premier couché au fond du bateau, le second accroupi, le troisième à genoux, et le quatrième debout. Nous rasons la rive à cinq mètres devant Yaporo ; les premières vedettes
arabes n'osent tirer, mais au centre de la position leurs honunes se postent derrière les abris de tirailleurs, tandis que leur chef nous appelle d'un air de défi. L'A. /. A. n'est plus qu'à dix mètres d'eux.
Feu général et riposte des Arabes.
Mes hommes, exaltés, se lèvent tous, et, dansant sur les bateaux, ils entretiennent un feu nourri de balles et d'invectives.
Yaporo est dépassé; l'effet moral désiré est produit. Le sang coule partout; j'ai douze hommes blessés, mais tous légèrement. Moi-même, j'ai une chevrotine dans l'avant-bras. On peut l'extraire le surlendemain.
Quand nous reparûmes quelques jours après à Oupoto, la population s'y divisa de nouveau en deux partis : l'un engageant, l'autre hostile. (Quelques mois plus tard, j'appris que vingt-deux des Haoussa des Falls y étaient retenus prisonniers. Ils ont été rachetés ou repris depuis lors.)
En huit jours, nous avons franchi la distance des Falls à la station des Ba-Ngala. Ma dysenterie, dont les effets avaient été suspendus par la surexcitation morale pendant les deux jours de luttes et de recherches, a repris de plus belle. Je sens toute force m'abandonner. Et il me faut encore durant quatre jours donner des instructions au lieutenant E. Baert auquel je remets le commandement intérimaire, et tenir des assemblées avec les Ba-Ngala. Mata-Buiké est mort pendant mon absence. J'investis son fils du pouvoir avec l'assistance du conseil des notables.
M. Vangele venait d'arriver chez les Ba-Ngala avec les lieutenants baron de Stein et Liénart et il me remettait, amère dérision, des instructions récentes me chargeant à nouveau de la direction supérieure des Stanley-Falls !
Mon état de santé exigeait impérieusement mon transport à Léopoldville, le point le plus rapproché où l'on pût voir un médecin (à plus de huit cents kilomètres). M. Deane aussi réclamait des soins urgents.
Le 45 octobre, l'A. I. A. me déposait à Léopoldville après quarante-cinq jours de grave maladie (1) et une navigation totale de
(1) A l'Éauateur. je reçus pendant quelques heures les soins les plus intelligents et les plus dévoués du révérend Mc-Kethrick.
deux mille cinq cents kilomètres semés d'incidents et de préoccupations de tous genres.
Le docteur Mense, médecin rendu expert dans les maladies des pays chauds par son double séjour aux Indes néerlandaises et au Congo, reconnut chez moi les caractères d'une dysenterie de la plus haute gravité et d'une forte inflammation du foie et de la rate.
Je lui fis sentir l'importance de la décision qu'il allait prendre et la nécessité pour moi de regagner au plus tôt mon poste.
— Vous n'arriveriez probablement jamais chez les Ba-Ngala dans cet état, me dit-il, ou si vous y parveniez, vous ne pourriez y rendre aucun service ; votre présence ne serait qu'un embarras pour vos compagnons; un dénouement fatal serait inévitable dans quelques semaines. Votre mort ne servirait à rien. Mon devoir de médecin est de décider votre retour immédiat en Europe.
Il n'y avait rien à répondre.
On me mit en hamac le 20 octobre. Pendant quinze jours, à travers ' les bois et les hautes herbes, sur les pentes et dans les gorges, mes pauvres entrailles furent cahotées sans merci.
Le 16 novembre 1886, je m'embarquais à Banana pour l'Europe, emportant les félicitations de M. l'administrateur général Janssen au sujet de ma conduite aux Stanley-Falls (1). Je rentrai à Bruxelles le 18 décembre.
L'affaire des Stanley-Falls a eu un grand retentissement en Europe. D'aucuns ont violemment critiqué M. Deane et ils n'ont pas manqué de faire remarquer que ce gentleman peut citer à son actif, outre l'histoire des Stanley-Falls, ses sanglants démêlés dans le Kwa, à Ousindi et à Monongeri.
On s'est étonné, paraît-il, de ne pas me voir prendre part à ce concert de reproches.
Connaissant assez spécialement quelques-unes des régions du haut- Congo pour y avoir longtemps séjourné, j'ai vu si souvent des voyageurs de passage commettre de grossières erreurs d'appréciation sur ces pays, que je me suis fait une règle de n'émettre volontairement
(-1) Voir .nnnexe n» 11. — Je dois adresser ici tous mes remerciements aux médecins qui m'ont traité soit au Congo, soit eu mer, soit aux escales : MM. Meuse, Kocli, da Silva et Lailgerhans.
un jugement formel sur un incident africain, qu'après en avoir suivi les phases de mes propres yeux, avec une connaissance suffisante de la langue, des mœurs, des coutumes et des exigences particulières du milieu où il s'est produit.
Je n'ai pas été en possession de tous ces éléments pour me prononcer sur la conduite de M. Deane.
J'ajoute qu'il me répugne toujours de jeter le blâme sur un acte que son auteur a accompli en sachant qu'il mettait sa vie en jeu.
M. Deane s'est conduit avec bravoure aux Stanley-Falls et il nous a valu là un renom glorieux parmi les indigènes. C'est tout ce que j'ai pu et voulu savoir.
Chacun connaît l'épilogue de ce déplorable événement des Stanley- Falls.
M. Stanley, étant à Zanzibar au mois de février 1887, à l'effet d'y recruter une caravane dans le but de se porter par le Congo au secours d'Émin-Pacha (1), a fait un arrangement avec Tippo-Tip. Celui-ci a beaucoup regretté les événements du mois d'août précédent et a déclaré qu'ils n'auraient pas eu lieu s'il avait été présent.
Le chef arabe accompagna le grand explorateur américain au Congo et fit route avec lui jusqu'au confluent de l'Arouwimi.
Il avait signé le traité suivant à Zanzibar, le 24 février 1887 :
« M. Henry-Morton Stanley, agissant pour le compte de S. M. le Roi des Belges, souverain de l'État indépendant du Congo, nomme Hamed-ben-Mohamed (Tippo-Tib), en qualité de Wouali (2) dans le district des Stanley-Falls, avec un traitement de trente livres sterling par mois, aux conditions ci-après.
wl"^ Tippo-Tib s'oblige à arborer le pavillon de l'État du Congo sur la station près des Stanley-Falls et à faire respecter l'autorité de l'État sur le fleuve du Congo et sur tous ses affluents, tant à sa station qu'en aval, jusqu'à la rivière Arouwimi ; il s'engage à empêcher les Arabes et les tribus qui y sont établies de se livrer au commerce des esclaves ;
» 2° Tippo-Tib recevra un résident représentant l'État indépendant du Congo et se servira de son intermédiaire pour toutes les commucations qu'il aurait à faire à l'administrateur général ;
(1) Cantonné à Wadelaï. sur le haut-Nil.
(2) Gouverneur.
» 3" Tippo-Tib aura pleine liberté de faire son commerce légitime dans toutes les directions et vers tous les endroits qui seront à sa convenance ;
w 4° Tippo-Tib nommera un remplaçant intérimaire, auquel ses pouvoirs seront délégués en son absence et qui lui succéderait s'il venait à mourir; S. M. le Souverain de l'État se réservant du reste de désapprouver le choix de Tippo-Tib s'il y voyait des objections sérieuses ;
» 5° Le présent arrangement n'aura de valeur qu'aussi longtemps que Tippo-Tib ou son remplaçant intérimaire remplira les conditions énumérées ci-dessus. »
M. Stanley écrivait à ce sujet à M. Mackinnon quil était bon de voir jusqu'à quel point son aide (celle de Tippo-Tip) serait utile pour empêcher les Arabes de ravager le pays. L'illustre voyageur indiquait donc que c'était là un essai.
A propos de la manière dont les Arabes reçurent Tippo-Tip comme agent de l'État indépendant, voici ce qu'écrit Stanley de l'Arouwimi, le 23 juin 1887 :
« Le major Bartelott ( 1 ) rapporte que tout le monde est arrivé sans accident aux Stanley-Falls ; que Tippo-Tib a été chaleureusement accueilli par une foule de gens ; qu'à Yaroukombé il y avait un camp de chasseurs d'esclaves se préparant à une razzia. La moitié de cette troupe était commandée par Saïd-ben-Habib : c'est un homme très fameux dans ces contrées. Livingstone en parle dans un de ses livres (2). Il a traversé l'Afrique il y a vingt ans, et a épousé une femme portugaise africaine de Loanda.
« Tippo-Tib s'empressa d'annoncer sa nomination de gouverneur du district des Stanley-Falls et donna l'ordre de cesser les razzias dans cette région. Ses gens à lui, naturellement, lui obéiront ; mais j'apprends que Saïd-ben-Habib refuse de reconnaître son autorité et d'obéir à ses ordres.
» Ce sera un précédent pour les autres Arabes. Tippo-Tib, à l'aide du major, a nettement rendu compte de son cas dans une lettre que j'envoie par ce courrier à Bruxelles. Il demande que des troupes de l'État commandées par deux officiers lui soient expédiées afin de
( i) C'est l'adjoint de Stanley qui conduisit Tippo-Tii) aux Falls.
(2 } Dans le Dernier Journal ; il le représente comme uu homme cruel. (Note de rameur.)
faire obéir à son autorité. Il dit que trente soldats sont suffisants, renforcés qu'ils seront par tous ses gens à lui.
» Je présume qu'il a beaucoup de répugnance à se mettre immédiatement en état de guerre ouverte avec des gens qui sont ses compatriotes, ses coreligionnaires, ses amis d'hier; et qu'il lui faudrait un nouveau stimulant pour le décider à remplir son devoir, qui lui paraît quelque peu désagréable. Mais je ne doute pas qu'il ne se montre éventuellement digne de la confiance qui lui a été accordée.
» Il est certain qu'il saura contenir ses propres sujets ; et avec le petit détachement de troupes qu'il sollicite et deux Européens pour le surveiller, lui donner des conseils et l'encourager, Tippo-Tib fera le meilleur gouverneur qu'on puisse trouver. »
D'autre part, une lettre de M. J. Rose Troupe (un des compagnons de Stanley laissé au camp de l'Arouwimi), datée du 15 août 4887, dit (1) :
ce Tippo-Tib avait promis à Stanley d'envoyer six cents hommes des Falls ici pour nous servir de porteurs jusqu'à Wadelaï..., mais il ne sont pas encore arrivés...
«Entre nous, je suis très porté à penser que Tippo-Tib ou bien n'a pu décider ses hommes à venir ici, ou bien n'a jamais eu l'intention de les envoyer. Nous devons songer qu'ils (les Arabes) ont dévasté {hâve been raiding on) les malheureux indigènes tout autour d'ici et que, d'après tout ce que nous savons, ils peuvent essayer de nous combattre. C'est une tentation pour eux, sans aucun doute, sachant la grande quantité de fusils, de poudre et de munitions que nous avons, de pouvoir essayer de les prendre » (2).
Aucun Européen n'avait jusqu'en octobre 1887, été désigné pour représenter l'Etat auprès du chef arabe.
Deux officiers de l'État du Congo avec le drapeau et cinquante honmies ont été envoyés en octobre de Bruxelles à Tippo-Tip ; ils l'auraient sans doute rejoint en mars dernier, si le chef de la mission, le capitaine L.VandeYelde n'était mort à Léopoldville au moment de s'embarquer pour le haut du fleuve. On ne sait pas encore qui le remplacera, — peut-être sera-ce M. Vangele, dont l'exploration vers rOu-Bangi vient de se terminer glorieusement.
[i)The White HallReview.
( 2 ) Une dépêche arrivée à Bruxelles le 3 mai 1888 apprend gue Tippo-Tip a enfin fourni 2a0 des porteurs promis et qu'il s'est engagé à envoyer les autres de Kassongo.
Dans quelles dispositions le représentant de l'État trouvera-t-il le chef arabe et ses coreligionnaires? Nul ne saurait le dire (1 ). . 11 peut paraître singulier que Tippo-Tip n'ait pas arboré le drapeau de l'État dès son arrivée aux Falls, comme le lui prescrivait l'article 1 de son traité avec Stanley, et que pour avoir raison de la résistance de Saïd-ben-Habib, il n'ait demandé que trente soldats, lui qui en a plusieurs milliers.
Mais il faut tenir compte des difficultés dans lesquelles sa brusque conversion aux idées européennes place cet homme. Dans cette situation spéciale, il a peut-être mûri quelque combinaison dont le secret nous échappe !
( i ) La dépèche dont il est fait mention dans la note de la page précédente, annonce de très bons rapports entre les Européens du camp de rArouwirni et les Arabes.