CHAPITRE PREMIER
Les premiers Européens aux Stanley-Falls.
La question de l'occupation d'une partie du Congo supérieur par les Arabes venus de Zanzibar, a pris une importance si grande chez les esprits préoccupés de l'avenir de l'Afrique centrale, que je ne crois pas devoir borner ce chapitre au récit des seuls événements auxquels j'ai été mêlé dans la région des Stanley-Falls.
Un exposé historique préalable est nécessaire. On se souvient que, dans son célèbre voyage « à travers le continent mystérieux », Stanley, venant du lac Tanganika, arriva le 27 octobre 1876 à Nyangoué. Ce point, situé par 25° 16' de longitude est de Greenwich et 4° 15' de latitude sud, était alors l'établissement le plus occidental des traitants arabes de Zanzibar. Un de leurs partis avait bien, sous la conduite du cruel M'Tagamoyo, poussé au nord jusqu'au deuxième parallèle et, franchissant le Congo, avait poussé à l'ouest jusqu'au pays des nains Vatoua, près du Lolami. Mais, défaite par les indigènes, cette bande était revenue sur ses pas, en essuyant de grandes
pertes. D'autres tentatives infructueuses vers le nord semblaient avoir découragé les Arabes.
Les colonies de ces marchands à Nyangoué, commencées en 1868, étaient déjà d'un beau développement quand Stanley les visita huit ans plus tard. Il faut d'abord mentionner à 60 kilomètres au sud-est la résidence du fameux Tippo-Tib, où ce chef concentrait, quand il le voulait, un millier de partisans. La ville de Nyangoué même a pour site une haute berge rougeàtrc de la rive droite du Congo divisée en deux promontoires par un ravin inondable où les Arabes cultivent le riz.
La section du nord avait pour centre l'établissement du métis Mouini-Dougonunbi, esprit grossier, le premier Arabe qui fût venu dans cette contrée. La section méridionale était le quartier du vieux scheiiv Abed-ben-Salim, aux idées étroites et superstitieuses, au caractère susceptible et chagrin. D'autres Arabes ou métis de moindre importance vivaient autour de ces chefs principaux, et avec leurs suivants ils formaient un groupe important. De même que sur la route qui les reliait à travers le Manyéma au lac Tanganika et à Oudjidji, les Arabes avaient à Nyangoué imposé leur autorité et recruté leurs travailleurs et leurs porteurs par le fer et le feu. La population indigène des environs était réduite de moitié et comptait peut-être encore vingt mille habitants.
Stanley avait, parmi les traitants, remarqué Tippo-Tip, dont le vrai nom est Hamed-ben-Mohamed. C'était, dit -il, un homme de grande taille, jeune, à barbe noire, aux mouvements agiles et prompts : un type de force et d'énergie. La peau était négroïde, mais la figure intelligente et belle avec un clignement d'œil nerveux et des dents admirables d'une forme parfaite et d'une blancheur éclatante.
Tippo-Tip, qui avait antérieurement prêté son appui à Cameron, le voyageur anglais, accorda aussi, moyennant une forte rétribution, son assistance à Stanley. Pour entraîner sa caravane dans la descente du fleuve inconnu, le voyageur américain avait besoin au moins durant un ou deux mois de l'escorte d'une bande nombreuse. Tippo-Tip fournit sept cents hommes dont il prit lui-même le commandement. Au bout de près de soixante jours d'un voyage rendu fort pénible par le terrain, par la maladie et par la lutte contre les sauvages, Tippo-Tip et Stanley avaient atteint sur le Congo le district de Vinya-N'Jara par environ 2° 20' de latitude méridionale.
Là ils s'étaient séparés, Stanley continuant la splendide exploration qui devait le conduire à l'Océan Atlantique ; Tippo-Tip emportant à Nyangoué ses cadeaux et la traite de deux mille six cents dollars destinés à payer sa loyale coopération.
Quand par la suite les Arabes apprirent, de Zanzibar, l'heureuse descente du Congo par Stanley avec 115 hommes seulement, ils en conclurent naturellement à la possibilité pour leurs énormes bandes de progresser en aval de Nyangoué.
Mais qu'avaient-ils tenté depuis dans cette direction?
En novembre 1883, au moment oîi Stanley, qui avait quitté la station de l'Equateur le 16 octobre, dépassait le confluent de l'Arouwimi avec la flottille des canots à vapeur de Y Association internationale du Congo, nul ne le savait, car aucun voyageur européen n'avait plus visité la région de Nyangoué.
Le grand explorateur américain va nous apprendre lui-même dans quel état il retrouva le pays des Stanley-Falls.
Voici ce qu'il rapporte à ce sujet (1) :
« Fendant le flot jaune du Congo, nous avons maintenant devant » nous une largeur et une perspective de fleuve beaucoup plus » étendue que sur le Biyerré (Arouwimi). Là où il n'est pas entre- » coupé par les îlots, le Congo se révèle tout entier à la vue avec une « largeur de 4 kilomètres.
» Fidèle à la tâche que nous nous sommes tracée, nous appuyons » sur la rive droite qui est basse, mais pittoresque, grâce à l'ampleur )) des forêts. Bientôt nous apercevons une clairière qui a servi autre- « fois de marché et qui est aujourd'hui complètement abandonnée. » Pourquoi la population ne se sert-elle plus de ce lieu de réunion? » D'où ce changement d'habitudes? Voici : des rumeurs sinistres » circulent dans la région. Il n'est bruit que des crimes commis par » les maraudeurs Bahounga. Et l'épouvante, la méfiance régnent » dans tous les cœurs.
» On nous trouve, à nous-mêmes, un air louche. Les naturels ne » sont pas bien sûrs qu'il n'existe point une parenté quelconque » entre nous et les féroces chasseurs qui errent, à minuit, sur le grand » fleuve, et se ruent tout à coup sur la population endormie. Nous
(1) Cinq années au Congo. (Excellente traduction de Gérard Harry.)
388 TROISIÈME PARTIK
« portons, comme les brigands, des vêtements d'étoffe; comme eux, » nous sommes armés de ces terribles tubes qui vomissent de la » foudre et sèment la désolation parmi les hommes. C'en est assez » pour nous rendre suspects.
» Mais enfin, quels sont les misérables qui ont répandu tant de » terreur et de deuil dans le pays? Nous nous rapprochons d'eux » sans cesse, voilà qui est clair, et cependant nous ignorons tou- » jours leur origine.
» A quatre heures, un second emplacement de marché se préy> sente. Si nous y campions?... Mais ceux des hommes d'équipage » qui sautent à terre avec les câbles d'amarre tombent aussitôt et se •>■> relèvent, les pieds tout ensanglantés. C'est que, pour défendre le » sol de la rive contre les incursions, les naturels y ont plantés des » tiges de rotin, aiguës comme des pointes d'épingles. Il nous faut » donc reprendre notre route et naviguer pendant une heure encore « avant de trouver un lieu de campement dans l'épaisse forêt.
» Nous contemplons (1) les îlots, qui recommencent à se montrer » au milieu du Congo, lorsqu'il nous semble remarquer au loin de » ces mouvements de pagaies qui, en soulevant l'eau, lancent des » reflets semblables à ceux d'un rayon de soleil sur un miroir. » Je braque du côté des îles ma lunette d'approche. Nous ne nous » sommes pas trompés. Il y a là-bas une foule de canots; ils sont « même si nombreux qu'on les dirait réunis pour un combat. Que » signifie cette rencontre? Ces bateaux sont- ils ceux des terribles » Bahounga?
» L'Eu avant, se détachant de la baleinière qu'il a remorquée » jusqu'ici, pousse une pointe du côté où l'on aperçoit l'immense » flottille. Et nous ne tardons pas à voir une file interminable de » canots qui montent le fleuve en glissant — en rampant presque — » sous le feuillage des arbres qui ombragent l'eau. La colonne » d'embarcations peut bien avoir cinq kilomètres de longueur, et » j'évalue le nombre de canots à un millier. Les plus nombreuses » flottilles que nous ayons jamais rencontrées ne sont plus que des » pygmées à côté de cette armée de pirogues.
(1) Le 24 novembre 1883.
LES STANLEY-FÂLLS 389
» Le lendemain, nous étions depuis deux heures en chemin, quand » le mur de forêts qui bordait la rive présenta une solution de conti- » nuité. Je reconnus l'emplacement d'un village que j'avais désigné » sur ma carte en 1877, sous le nom de Maouembé. Mais en 1877, » la localité était fortement retranchée derrière des palissades, tandis » qu'aujourd'hui il n'y aurait plus même la moindre hutte. En nous » rapprochant, nous pûmes distinguer les débris de quelques « bouquets de bananiers, en même temps que les traces des sentiers » blanciiis qui menaient du bord de l'eau à la petite ville ; mais plus » rien ne remuait, plus rien ne vivait en ces lieux. Les haies, les » cônes des poulaillers, et les toitures basses et larges des maison- » nettes qui se dessinaient naguère à l'arrière-plan, tout avait » disparu. Arrivés à front de l'endroit, nous reconnûmes les signes w d'un récent incendie. Le feuillage et môme le tronc argenté des » plus hauts arbres, avaient été roussis par quelque chaleur artifi- » cielle ; les bananiers, terriblement clairsemés et endommagés, » agitaient tristement leur frondaison déguenillée, comme des pauvres )) implorant l'aumône.
M Alors nous ralentîmes notre marche, pour contempler à loisir ce » tableau et en rechercher la signification.
» Six années auparavant, nous étions passé devant cette localité à » toute vitesse, sans nous arrêter une fois, voulant déjouer tout projet » hostile de la part des indigènes, pour le cas où ceux-ci eussent été » mal disposés. Depuis, le village avait cessé d'être, comme s'il n'eût » jamais existé qu'en rêve. Que s'était-il donc passé?
» Un peu plus loin, un autre phénomène attira nos regards. Deux ou » trois grands canots, dont une des extrémités était fichée en terre, se » dressaient tout debout sur la rive, comme des colonnes fendues et » creuses. Que pouvait signifier ce fantastique spectacle? Chacun des » canots devait peser, au bas mot, une tonne. Pour soulever pareil » poids, il avait évidemment fallu un grand nombre de bras, et des M bras robustes encore. Ce n'était point là l'œuvre des nonchalants » sauvages aborigènes. Mais alors ! . . . Eh bien ! il n'y avait que les » Arabes qui eussent pu accomplir ce tour de force ; ces canots, droits » comme des sentinelles, trahissaient l'apparition des chasseurs d'es- )) claves au-dessous des Stanley-Falls ! . . .
» Plus tard, nous apprenons que la ville de Yomburri occupait, y> précédemment, ce site aujourd'hui désert. En attendant, nous ne
390 TROISIÈME l'AUTlE
» lardons pas à apercevoir, sur le même C(jté du fleuve, une nouvelle » scène de désolation et de misère. Ici, c'était une ville entière brûlée, » les palmiers abattus, les bananiers ravagés, et le même étrange » spectacle de canots dressés de toute leur hauteur. Mais il y avait au » moins des êtres humains capables de nous fournir l'explication de » ces mystères. Environ 200 indigènes se tenaient, en effet, accroupis » sur la berge, devant les décombres.
» Je donnai ordre à Youmbila d'interroger ces malheureux. Alors, )> un vieillai'd, qui paraissait accablé de désespoir, se leva et com- )) mença à nous l'aconter l'histoire de leurs malheurs avec une extrême )) volubilité.
» Le village avait été envahi à l'improviste par une bande d'hommes » qui faisaient retentir les ténèbres de leurs clameurs féroces et » d'une assourdissante fusillade. Ces brigands avaient égorgé tous » les habitants qui tentaient de s'échapper des huttes en feu ; pas un » tiers de la population mâle n'avait eu la vie sauve, et le plus grand » nombre de femmes et d'enfants avaient été enlevés et emportés. Dieu )) sait où. — Et dans quelle direction ces bandits se sont-ils éloignés?
« — Ils ont remonté le fleuve. Il y a de cela huit jours.
— » Ont- ils incendié tous les villages?
— » Tous, sans exception, des deux côtés de la rivière.
— » Et comment sont-ils faits, ces brigands?
— » Ils ressemblent aux noirs que vous avez sur vos bateaux et » sont vêtus d'étoffes blanches.
— » Bah ! . . . Et quels sont les gens que nous avons aperçu hier » près des îles, montés sur des centaines de canots?
— » Ils sont des nôtres. Ce sont les riverains de droite et de » gauche qui se sont réunis pour se défendre mutuellement contre )) toute attaque. La nuit, ils s'en vont dans les champs chercher leur » nourriture; le jour, ils vivent dans les îles et tiennent leurs canots » constamment prêts, de crainte que les cruels étrangers ne reparais- » sent. Mais vous, que faites-vous ici?... Allez- vous-en ! Tous les » étrangers sont cruels. Si vous avez besoin d'ivoire, allez en demander « aux brigands qui nous ont pris tout ce que nous possédions. Faites- » leur la guerre, si vous voulez. Quant à nous, il ne nous reste » plus rien.
» Et le vieillard, étendant ses mains calleuses et ridées, ponctuait » son discours de gestes d'effroi et de douleur.
» Nous nous remettons en marche, en accélérant le plus possible » notre vitesse. Désormais, nous ne pouvons plus faire six kilomètres » sans rencontrer de lugubres traces de carnage et de destruction. » Partout des arbres calcinés, des canots dressés tout debout, des » palmiers couchés sur le sol, des maisonnettes en ruines. A quatre » heures de laprès-midi, nous avions compté douze villages entière- )) ment consumés par les flammes et qu'habitaient naguère huit com- » mùnautés distinctes. En face de Yavounga, sur la rive gauche, est » situé le district de Yaporo. Nous nous y installâmes pour examiner « le voisinage et, nous aidant de lunettes d'approche, nous pûmes » nous assurer que le récit du vieillard ne contenait pas l'ombre d'une » exagération. Plus une maison n'était visible sur le territoire, jadis » si peuplé, de Yaporo, où j'avais remarqué en 1877 une grande » ville bâtie sur l'argile rougeàtre de la rive et où les indigènes nous » avaient même livré un rude combat au cri de Ya Marioua !
« Dans la matinée du 17 novembre, nous continuâmes à longer » la rive jusqu'à l'extrémité supérieure de la courbe que décrit le » fleuve au-dessus de Yavounga. A peine eûmes-nous contourné ce » croissant, que nous vîmes une masse d'objets blancs amassés devant » le débarcadère d'un village. A l'aide de mes jumelles, je reconnus » des groupes de tentes. Nous avions rejoint les Arabes de Nyan- » goué!...
» Ces Arabes étaient évidemment en force, car leur camp, entouré » d'une palissade improvisée, occupait un vaste espace de terrain.
» Nous nous formons en ligne et continuons à avancer. A notre » approche, un véritable remue-ménage se produit sur la rive. Une » multitude d'hommes, gesticulant avec animation et en proie à une » surexcitation visible, s'assemblent sur la berge. On aperçoit aussi » un grand nombre de canots amarrés au débarcadère et dont la » présence explique toutes les nocturnes incursions dont nous venons » de contempler les tristes effets. Ces gens sont évidemment descendus « de Nyangoué par les Stanley-Falls.
» Une lutte terrible se livre en moi. Pendant un instant, je me sens » irrésistiblement poussé à châtier les auteurs de tant de massacres » et de forfaits. Et cependant la réflexion me vient. De quel droit » me ferais-je le justicier de l'Afrique? Et à quoi bon faire justice? «Tous ces crimes diaboliques sont consommés; les cendres des » habitations brûlées se sont vefroidies, le sang répandu a déjà
» séché sur le sol. Pourtant!... pourtant, les captifs sont toujours » entre les mains de leurs ravisseurs ; il y a encore là des douleurs » toutes fraîches à soulager, des larmes dont la source est loin d'être » tarie. D'ailleurs, à quoi nous servira plus tard cette fertile région, » si nous souffrons que des barbares viennent la dévaster, la mettre à » feu et à sang, la dépouiller de toutes ses richesses? Mais j'ai beau » raisonner et chercher à m'exciter moi-même à la vengeance. Ma » conscience me dénie toute autorité, et m'interdit formellement le )) rôle de censeur, de juge et de bourreau. Je ne représente aucun » gouvernement constitué ; les deux parties sont censées être dans les » meilleurs termes avec moi; les forts ont exterminé les faibles, mais » je n'ai pas mandat d'intervenir. Ah ! si j'avais surpris les malfaiteurs » en flagrant délit ! Assister à des crimes aussi affreux, sans s'y » opposer, c'est s'en faire le complice. Mais le drame était maintenant » un fait accompli, et je n'étais pas fondé à m'ériger en tribunal » vis-à-vis des coupables.
» Nos bateaux ayant, selon la coutume, annoncé leur arrivée par » quelques coups de fusil simplement chargés de poudre, les Arabes » nous répondirent par des salves analogues et, nous abordant en » canots, nous saluèrent dans la langue « swahili » — langue de la » côte orientale d'Afrique; — nous répondîmes par des paroles de » paix.
» Débarqués, nous établîmes notre camp un peu au-dessous du » camp arabe; et quelques minutes plus tard, nos employés zanziba- » rites échangeaient force poignées de mains avec les Manyéma, )) esclaves d'Abed-ben-Salim, qui avaient envahi et ravagé la région » pour en rapporter de nouveaux esclaves et de l'ivoire à leur » maître.
)) Cette horde de bandits — car elle ne méritait pas d'autre nom — » opérait sous le commandement de plusieurs chefs, dont Karéma » et Libourouga étaient les principaux. Elle avait quitté, seize mois » auparavant, la ville de Ouané-Kiroundou, située à environ cinquante » kilomètres de Vinya-Njara.
» Pendant onze mois, la bande avait mis à sac toute la région qui » s'étend entre le Congo et le Loubiranzi (1 ), sur la rive gauche. Et » elle s'était engagée à faire la même monstrueuse besogne entre le
(1) Ou Lolami.
» Biyerré (1 ) et Ouané-Kiroiindoii. En étudiant ma carte, je découvre » que la région ainsi dévastée, sur la rive droite ot la rive gauche, » occupe une superficie de plus de cinquante-cinrf mille cinq cents » kilomètres carrés — soit trois mille deux cents kilomètres carrés de » plus que l'Irlande"— et qu'elle a une population d'environ un million « d'àmes.
« A l'époque où elle avait quitté Kiroundou, la bande se composait » de trois cents hommes, armés de fusils à pierre ou de fusils se » chargeant par la culasse: et elle était renforcée d'autant de femmes » et d'esclaves. Après avoir consacré toute la matinée aux cyniques » récits de leurs aventures, ces misérables me laissèrent voir, dans » l'après-midi, la moisson humaine qu'ils avaient faite.
» Le camp était établi à environ cent vingt-cinq mètres du nôtre et » protégé par une haie construite avec les débris des maisonnettes de » Yangambi, brûlées par eux. Au milieu de l'enclos s'élevaient des » rangées de hangars qui couvraient un espace d'une centaine de » mètres, et devant le débarcardère je comptai cinquante-quatre canots » capables de contenir, selon leur dimension, de dix à cent personnes » chacun. Le camp est littéralement bondé de monde. De tous côtés, » des groupes de noirs, immobiles ou errants, silencieux et mornes, » tranchent sur les costumes blancs des Arabes. On aperçoit sous les » hangars des corps nus, étendus dans toutes les postures ; d'innom- » brables rangées de jambes appartenant à des malheureux endormis ; » des petits enfants dont les formes naissantes indiquent encore à » peine leur sexe; et çà et là un troupeau de vieilles fennnes entière- » ment nues, ployant sous des paniers de charbons, ou des tas de » cassaves ou de bananes, et conduites par deux ou trois bandits » armés de carabines. En examinant le tableau de plus près, je » m'aperçois que la plupart de ces infortunés sont chargés de » chaînes ; les jeunes gens ont autour du cou des carcans que des » anneaux retiennent à d'autres carcans, de sorte que les captifs mar- » chent par groupes de vingt. Les enfants de plus de dix ans ont les » jambes attachées par des anneaux de cuivre qui gênent tous leurs » mouvements, les mères par des chaînes plus courtes qui festonnent )) leur sein et y maintiennent les enfants en bas-àge. Pas un homme » adulte parmi ces prisonniers.
{ 1 ) Ou Ai'omviini.
LES STAN'LEY-FALLS 39o
» De toutes parts, les reliques de cent incursions jonchent le sol...
» De leur propre aveu, les ravisseurs d'esclaves n'ont actuel- » lement avec eux que deux mille trois cents captifs. Et cependant » ils ont parcouru comme un fléau, tuant et détruisant sans pitié » tout ce qu'ils rencontraient, un pays aussi étendu que l'Irlande. » Cent dix-huit villages représentant quarante-trois conmiunautés » plus vastes ont été ravagés, et cette œuvre d'extermination n'a » rapporté aux exterminateurs que deux mille trois cents esclaves » fenunes et enfants et environ deux mille défenses d'ivoire. La » quantité de lances, de sabres, d'armes de toute espèce qui font )) partie du butin indique que des centaines d'hommes adultes sont » morts en combattant. En supposant que chacun des cent dix- » huit villages n'ait eu qu'une population de mille personnes, les y> Arabes n'en ont enlevé que deux pour cent, et en faisant la part » des accidents qui surviendront pendant le voyage de Kiroundou » à Nyangoué, des effets qu'exerceront les tortures de la capti- » vite et les maladies épidéraiques engendrées par la malpropreté » et les privations, on peut calculer que ces sanglantes aventures » n'auront donné qu'un bénétice d'un pour cent à leurs tristes » héros.
» Ces misérables m'assurent que plusieurs convois d'esclaves, tout » aussi nombreux que celui-ci, sont déjà arrivés à Nyangoué. Cinq » expéditions sont venues et reparties avec un butin de captifs et » d'ivoire et ces cinq expéditions ont épuisé et vidé le vaste territoire » au milieu duquel nous voyageons. Pour le moins, les brigands ont » captivé dix mille esclaves. Et la moitié de ceux-ci ayant péri en •>■> route, il n'en est arrivé à Nyangoué, Kiroundou et Vibondo que )) cinq mille environ, ^oit un demi pour cent de la population. Et » que de sang versé, que d'existences brisées, pour obtenir ce » résultat!...
» Nous échangeâmes des présents avec Karéma et ses sanguinaires » acolytes qui mirent à notre disposition des guides, chargés de nous » servir d'interprètes aux Stanley-Falls ; puis, impatients de quitter » ces lieux maudits, nous nous embarquâmes le 28 novembre, à » destination des cataractes.
» Yangambi, la localité où les Arabes avaient établi leur camp, « est admirablement situé sur une terrasse unie, au pied des monts
» Tougarambousa, qui s'étendent parallèlement au Congo, sur une » longueur de près de treize kilomètres..
» Novembre a pris fin, décembre commence. Après une nouvelle » étape de sept kilomètres sur la rive droite, nous vii'ons vers la « rive gauche, et n'évitons qu'à grande peine un petit rapide, qui » barre, en partie, le cours d'eau. A midi, nous sommes à front d'un » îlot sous le 0° 30' latitude nord et on nous engage à côtoyer de » près la rive gauche, jusque dans les environs des Stanley-Falls, afin « de ne point effrayer la population avec notre flottille. En nous appro- » chant des Falls, nous détachons la baleinière et le guide accom- » pagné d'un de nos domestiques s'y embarque pour aller parlementer « avec les indigènes. De cette façon, nous parvenons à prendre contact » avec les pécheurs wa-génia, qui envoient deux canots au devant « de nous. Et après un entretien d'une heure, on nous invite à visiter » le village. Nous contournons la pointe et aussitôt les Stanley-Falls » nous apparaissent. Telle est la violence du courant qu'il devient » impossible de lutter. Nous amarrons donc nos bateaux à trois kilo- » mètres et demi au-dessous du village, en attendant que nous nous » soyons entendus avec les chefs wa-génia, pour l'établissement » d'une station dans leur pays.
« Nous ne tardâmes pas à apprendre ici comment les Arabes » avaient réussi à franchir les Falls pour aller commettre leurs forfaits » à l'intérieur de l'Afrique. Depuis 4878, époque à laquelle le chef » arabe Tippo-Tip rentrait à Nyangoué, après m'avoir escorté à )) Vinya-Njara, les Arabes s'étaient rapprochés, par lentes étapes, w.des Stanley-Falls. Une fois aux cataractes, ils avaient, paraît-il, » laissé les Wa-Génia en pleine possession de leur territoire. C'est de « cette façon qu'ils avaient obtenu l'accès d'une île de grandes dimen- » sions, située entre les chutes d'eau.
» Puis, après avoir fait la démonstration de leur force et, néan- » moins, affecté la plus grande bienveillance envers les pêcheurs )) wa-génia, ils avaient fini par s'assurer la coopération de ces derniers. » Grâce à cette tactique, ils descendaient de Nyangoué aux cataractes » supérieures, et confiant leurs canots à la tribu des Basoua, se » dirigeaient par terre vers la crique d'Asama, tandis que les » pêcheurs basoua, qui connaissaient à fond le cours des difterents » chenaux, conduisaient en sûreté leurs embarcations au delà de la » quatrième chute. Ici, la même opération se répétait. Les Arabes
» s'embarquaient, débarquaient de nouveau à la cinquième cataracte, » et se rendaient à pied jusqu'à la sixième, oîi ils retrouvaient leurs » canots, pilotés jusque-là par les pêcheurs wané-roukoura , et )) ainsi de suite jusqu'au point où le Congo devient naviguable. » A leur retour de l'intérieur, les brigands se faisaient conduire de la » même làçon jusqu'au fleuve paisible qui aboutit à Nyangoué et » payaient les Wa-Génia, les "Wané-Roukoura et les Basoua en » leur donnant quelques-uns des esclaves les moins valides qu'ils » avaient Capturés et dont ils étaient, d'ailleurs, enchantés de se débar- » rasser.
)) Les Stanley-Falls se composent de sept cataractes distinctes, » s'étendant sur une courbe fluviale de quatre-vingt-dix kilomètres de )) longueur. C'est sous le 0° 28' 30" latitude nord et le 2o° 24' longi- » tude est qu'on rencontre la septième cataracte. Avec les rapides qui » l'avoisinent, elle interrompt la navigation sur une distance de près » de quatre kilomètres. Au delà de cette chute, d y a quarante kilo- » mètres d'eau navigable aboutissant à la sixième cataracte. Absolu- » ment infranchissable du côté gauche, celle-ci ne présente du côté » droit que des rapides dont de vigoureux rameurs peuvent facile- » ment surmonter l'obstacle, à certaines époques de l'année. De la » sixième à la cinquième chute, il y a un tronçon de fleuve navigable » (trente-cinq kilomètres) et où le courant est très régulier. Les cin- » quième, quatrième, troisième, seconde et première cataracte sont » tellement rapprochées qu'on parvient à peine à les distinguer l'une » de l'autre. Il faut franchir par terre la distance de quinze kilomètres » qu'elles couvrent sur l'eau. Cependant, les pêcheurs basoua ont si » fréquenunent traversé cette partie de la rivière avec les flottilles » arabes, qu'il doit évidemment exister sur la rive droite quelques » chenaux qui permettent aux embarcations de se frayer un passage » sans grand danger. C'est à l'extrême gauche que les cataractes sont )) infranchissables ; à droite, elles doivent ressembler aux rapides » du Nil.
3) Quatre chenaux se présentent à la septième chute d'eau. En com- » mençant par la rive droite, on rencontre d'abord un filet d'eau » guéable de trente mètres environ de largeur, et qui, aux basses » eaux, sert de voie entre certains récifs détachés, formant une sorte » de barrage naturel à l'extrémité supérieure. Sur une distance de » près de cinq kilomètres, ce chenal coule entre la rive droite du
» fleuve, qu'habitent les Bakoumou, et une île occupée par celle des » tribus wa-génia dont les membres sont connus sous le nom de » Wana-Rousari, ou fils de Rousari. Au delà de l'île, qui a quatre » cents inrtros de largeur, commence le principal bras de la cataracte.
» C'est aux Wa-Génia que nous nous proposons de demander une « part de leurs di-oits sur le territoire et leurs îles voisines de la septième » cataracte. Les Arabes étaient très bien disposés envers nous. Or, » un refus n'était pas à craindre, du moment où Arabes et aborigènes » estimaient les uns et les autres avoir intérêt à nous donner satisfac- « tion. Notre installation aux Stanley-Falls devait permettre aux » demi-sang de Nyangoué de se procurer à meilleur marché que sur » la côte orientale, des étoffes d'habillement et divers autres articles, » tels que: couteaux, poudre, perles, coton, outils, fd, aiguilles. La » population pourrait, de plus, nous acheter des médicaments; et les » aborigènes voués jusqu'à présent à la nudité, s'enrichir et se rendre » présentable, au moyen des subsides que nous leur payerions sous » forme de coupons de drap.
)î Le 2 décembre, nous taillâmes une route sur la rive droite, à » travers les jungles, et gagnâmes l'île de Ouané-Mikounga. Confor- « mément à notre invitation, les chefs des tribus étaient tous réunis. » Ils commencèrent par nous fiiire don d'une certaine quantité de » silures barbus et de poissons du genre brochet. La palabre fut » ouverte.
» Nous tombâmes d'accord sur le prix à payer pour l'exercice d'une » souveraineté complète sur les îles et la rive gauche du Congo, et w pour l'exercice du droit de propriété sur tout territoire inoccupé « jusqu'à présent. Les territoires de la localité étant la propriété com- » mune de la tribu, je Ils étaler sur le sol des tas de marchandises d'une » valeur de quatre mille francs, afin que les chefs pussent eux-mêmes » les distribuer parmi leurs gens, selon le rang et. l'importance de » chacun; ce qui ne se fit pas — ai-je besoin de le dire? — sans » débats, ni sans récriminations.
» Dans l'intervalle des deux palabres, j'avais exploré en baleinière » les deux rives du fleuve, et avais choisi pour notre station l'île de » Wana-Rousari qui se recommandait par son étendue, la fertilité de )) son sol et la facilité avec laquelle on y avait accès à la rive droite, » oîi les vivres abondent. Nous nous mîmes donc en devoir de tracer » l'emplacement de notre station, à l'extrémité inférieure de l'île. Le
» terrain était couvert d'épais buissons ; quand ceux-ci eurent été « abattus, nous découvrîmes les traces de plusieurs générations anté- )) heures d'indigènes. A l'extrémité supérieure de l'île, c'est-à-dire à « onze cents mètres environ de la station, étaient situés les villages de » la tribu ^1 ) contre laquelle nous avions eu à soutenir une courte lutte » en 1877.
» Bien que nos négociations avec les Wa-Génia eussent abouti à un » résultat beaucoup plus satisfaisant qu'on n'eût pu l'espérer, il nous » incombait de pourvoir à l'entretien de la station. Notre guide, » accompagné de quelques-uns de nos hommes, fut donc envoyé chez » Siwa-Siwa, chef des Bakoumou. Celui-ci, ayant entendu parler M du parti que les Wa-Génia avaient tiré de la présence des blancs, y> quitta l'intérieur et fit huit kdomètres pour se rendre auprès de » nous, avec trente indigènes chargés de cassave, de bananes, de » racines, de patates, de citrouilles, sans compter des œufs, des » poulets et un petit troupeau de chèvres qui fut transporté dans 3) notre nouvelle demeure insulaire.
» Une amitié spontanée se forma entre Siwa-Siwa et moi.
— )) Pendant vos absences, me dit-il, vos gens seront mes enfants. » Vous pourrez vous éloigner en toute sécurité. Je veillerai à ce que )) les vôtres soient bien nourris. et je vous reverrai chaque nuit en » rêve jusqu'à votre retour.
» Binnie, petit Écossais qui n'avait pas plus de cinq pieds trois » pouces de haut, sollicita la place de directeur de la station.
» Nous déblayâmes, pour lui, environ quatre arpents de terre; )) nous lui construisîmes une habitation et l'approvisionnâmes d'outils, » de victuailles, de marchandises de toutes sortes. Puis, après avoir » placé sous ses ordres trente-et-un soldats-ouvriers, tous bien armés, » et l'avoir exhorté à la prudence, à la justice, à la sagesse, nousl'aban- )) donnâmes à la grâce de Dieu, et reprîmes le chemin du bas-Congo, » laissant le petit homme seul avec ses graves responsabilités,
« Pourvu que le chef de la station des Stanley-Falls n'eût d'autre » règle de conduite que la patience et la bonne hiuneur, l'influence » que nous venions de lui créer, ne tarderait pas à se développer. Les « Bakoumou propageraient notre bonne renommée dans l'intérieur, » les Wané-Roukoura la propageraient jusqu'à Basoua, à l'extré-
(l)DeMSaki.
)) mité des cataractes, et les Yakoiisou qui viennent échanger leurs « fruits contre le poisson des Wa-Génia, la propageraient sur le » Chofou, jusqu'aux territoires ravagés précédemment par les » Arabes. »
Ainsi, le 42 décembre 1883, le mécanicien Binnie avait vu notre flottille le quitter pour de longs mois. Il s'était vaillamment mis à l'œuvre. L'érection des bâtiments de la station nouvelle et la création de premières plantations absorbaient presque tout son temps. Ses relations avec les Arabes, conformes aux instructions de Stanley, avaient pour objectif une entente cordiale sans négliger l'amitié des indigènes.
Le chef de l'expédition avait, dans un langage amical mais très sérieux, invité l'Arabe Karéraa et ses acolytes à ne pas « gâter » le fleuve par de nouvelles razzias. Haribou est le verbe dont il s'était servi en langue kiswahili et il signifie littéralement détruire, gâter. Stanley jouissant d'un grand prestige parmi les Zanzibarites, il lui était permis d'attendre quelque effet de ses remontrances qu'il avait eu soin d'appuyer par des considérations d'intérêt commercial. Il avait fait plus.
— « Pour des raisons politiques que l'on devinera aisément, dit-il (1 ), je m'efforçai de décider les chefs arabes à laisser quelquesuns de leurs hommes de confiance nous accompagner à la côte, afin qu'ils pussent juger par eux-mêmes des influences civilisatrices qui commençaient à envahir le pays et qui allaient apparaître jusque sur ces rivages dévastés par des mains criminelles. Cette méthode de civilisation devait, selon moi, beaucoup mieux que le plus éloquent des discours, les convaincre de la nécessité de cesser leurs sanguinaires battues. A la vue de la civilisation qui approchait, ils abandonneraient probablement leurs cruelles pratiques, de crainte de se trouver quelque jour aux prises avec une canonnière ayant une force armée à son bord. En attendant, je leur fis voir qu'ils avaient intérêt à adjoindre à notre expédition quelques-uns de leurs hommes, puisque ceux-ci pourraient apporter avec eux des échantillons d'ivoire et les échanger contre d'autres articles. Les Arabes acceptèi'ent ma proposition. Dix de leurs esclaves confidentiels, dont chacun emportait trois défenses d'ivoire, s'embarquèrent avec nous. »
{ -1 ) Cinq années au Concjo.
Cette mesure, inspirée par une excellente pensée, devait avoir plus tard des conséquences néfastes en excitant chez le sultan de Zanzibar, le Saïd-Bargash, la crainte de voir détourner à son détriment, vers l'occident, les grandes quantités d'ivoire que le Congo supérieur lui envoyait annuellement dans son île et sur lesquelles il prélevait des droits considérables.
Sept mois environ s'écoulèrent avant que Binnie vît arriver un convoi de ravitaillement. Le 3 juillet 1884, le capitaine Hanssens, chef de la division du haut-Congo, touchait aux Stanley-Falls avec un chargement de marchandises et de matériel. Il rendait Binnie au service de la machine du Royal et le remplaçait dans le commandement de la station par le lieutenant suédois A. M. Wester, auquel s'adjoignait volontairement Louis Amelot.
Hanssens avait employé huit jours à parcourir la distance qui sépare l'Arouwimi de la septième cataracte. Pendant les quatre premiers jours, il avait trouvé les populations farouches, évitant tout contact avec lui et fuyant au contraire dans les bois et dans les îles à l'approche de nos bateaux, par un reste évident de la frayeur des invasions arabes. Mais plus haut et à mesure qu'il se rapprochait de la station des Stanley-Falls, les tribus devenaient plus accessibles et leurs chefs apportaient au capitaine des présents et des protestations d'amitié.
M. Binnie avait donc réussi non seulement à ne pas s'aliéner les indigènes, mais aussi à s'en faire aimer.
Le fait suivant, relaté par une lettre du capitaine Hanssens, confirme cette apppréciation :
c( Un conflit s'était élevé entre deux chefs voisins. L'un, nommé Singi-Singi, a son village situé dans l'île de Wana-Bousari où est établie la station des Falls; l'autre, appelé Katukamo, habite une île située en face de notre établissement, près de la rive gauche. Le premier accusait le second de lui avoir dérobé des pieux qui servent aux Wa-Génia pour attacher les nasses au moyen desquelles ils prennent le poisson dans les cataractes. Le second ne niait pas le larcin, mais se refusait à toute restitution, à moins que Singi-Singi ne consentît à lui payer une indemnité considérable. C'est ainsi que les choses se passent chez ces populations primitives. Singi-Singi, ne se souciant pas d'indemniser son voleur pour rentrer en possession
(le son bien, résolut de lui faire la guerre. Mais avant de commencer les hostilités, il alla consulter M. Binnie, le chef temporaire de notre station, qui parvint à empêcher un conflit immédiat et persuada à Singi-Singi qu'il vaudrait mitîux pour lui attendre l'arrivée des steamers, pour soumettre la ([uestion à l'arbitrage de M. Stanley ou de son successeur.
» Quand j'arrivai à la station des Falls, le chef indigène vint m'exposer ses griefs. J'instruisis l'affaire, j'interrogeai les deux parties, et ayant acquis la conviction que Katukamo était coupable, je le condamnai à restituer les pieux volés. Singi-Singi avait généreusement renoncé à toute indemnité. Katukamo accepta le jugement, mais, avec la mauvaise foi qui caractérise les nègres en général, il chercha, sous toutes sortes de prétextes, à en éluder les conséquences. Au bout de deux jours, voyant qu'il ne faisait pas mine de restituer le bien de Singi-Singi, j'eus recours à un grand moyen. Je lui signifiai que je lui enverrais le lendemain deux blancs pour recevoir les objets en litige et j'ajoutai que s'il refusait de les restituer, je lui ferais retirer notre drapeau et ferais proclamer partout qu'il n'était plus sous notre protection. Cette menace produisit tout l'effet que j'en attendais : Katukamo, effrayé des conséquences qu'aurait pour lui le retrait de notre protection, s'empressa de s'exécuter. La paix entre les deux chefs fut scellée à la station en présence de toutes les populations des environs. Notre ascendant moral avait donc suffi à empêcher l'effusion du sang et à mettre fin à im conflit qui aurait pu allumer une guerre générale dans la contrée. »
Avec les Arabes, les rapports étaient des meilleurs. Bien plus, depuis le départ de Stanley, plus une seule de leurs pirogues n'était descendue en aval des cataractes. Ce résultat était inespéré et le capitaine Hanssens pouvait à bon droit déclarer la situation excellente. Il avait ramené les dix esclaves de confiance que les Arabes avaient confiés à Stanley; ces hommes avaient vu la mer à Banana-Point, avaient vendu leur ivoire à Léopoldville et se déclaraient enchantés.
M. Binnie avait construit une assez grande maison pour les Européens. Ses essais de culture étaient en plein rapport; de belles allées de bananiers donnaient à la station de l'ombre et des fruits. Le capitaine Hanssens ne resta que quelques jours aux Stanley-Falls. En redescendant le fleuve, il trouva les natifs riverains si bien disposés qu'il acquit la concession d'un beau terrain au confluent du Lolami.
LES STAXLEY-FALLS 403
Le lieutenant Wester reprit la mission de son prédécesseur avec enthousiasme. En Afrique depuis moins d'une année, il assumait une tâche difficile, rendue plus ardue par son inexpérience. Il s'appliqua immédiatement à apprendre la langue kiswahili des Zanzibarites, afin de pouvoir entretenir des conversations directes non seulement avec les Arabes, mais aussi avec les aborigènes wa-génia qui s'étaient assimilé ce dialecte. Il érigea de nouvelles constructions et donna une très grande extension à l'agriculture. Aussi compara-t-il bientôt sa petite colonie à un « paradis. »
La situation à l'égard des Arabes paraissait se consolider tous les jours. Les traitants semblaient décidément calmés; ils continuaient à ne pas dépasser la station en aval. En octobre 1884, M. Wester amena même le plus important de ceux qui résidaient en ce moment dans son voisinage, à signer un traité dont voici le texte :
« Stanley-Falls, le 14 octobre 1884.
» Entre Moni-Amani, fils de Tippo-Tip, chef des Arabes en ce « lieu, d'une part, et le lieutenant A. M. Wester, le chef de la station » des Stanley-Falls, d'autre part,
» Il a été stipulé comme suit :
» Moni-Amani a promis par la présente que jamais un Arabe ne » viendra dans le fleuve en aval de la septième cataracte de Stanley » ni sur tout autre territoire appartenant au Comité d'études du haut- » Congo, soit pour combattre, soit pour faire le commerce, soit pour » s'emparer d'esclaves, d'ivoire, de chèvres ou de poulets ;
» Que la limite des territoires arabes et de ceux du Comité d'études )) du haut-Congo sera la septième cataracte de Stanley dans le fleuve » Congo, et de ce point, une ligne droite au sud et au nord afin que » tous les indigènes de la terre ferme qui sont sous la protection du » Comité d'études du haut-Congo ne soient inquiétés en aucune façon » par les Arabes ;
» Que les Arabes et les hommes blanc d'ici ne se disputeront
)) jamais, ne se battront jamais, mais qu'ils marcheront toujours
» comme bons amis.
» A. M. Wester,
» Moni-Amani.
» Témoins : Amelot
Mohamed-i-ben-Ali-Shiradi. »
Ce traité renfermait une obligation excessive en défendant aux Arabes de faire même le commerce honnête en aval des chutes. Peu de temps après, Karéma et Kajoumba étant revenus aux Stanley-Falls, signèrent leur adhésion à cette convention.
De leur côté, les princes indigènes des Wa-Génia, Ounganda, Singi-Singi, M'Saki, ceux dos Bakoumou, peuple de la terre ferme au nord, Moukoubakouba, Siwa-Siwa, Wakoukouana, Watiamba]i, Wana-Simba, Wabeda, et les chefs des Djaliembi avaient, placé leur pays sous la protection de notre drapeau. M. Wester se félicitait de cette heureuse pacification de la contrée, quand l'arrivée d'une énorme troupe arabe vint détruire en un jour ses illusions.
Un mois, jour pour jour, s'était passé depuis l'accord signé par Moni-Amani quand Tippo-Tip,le chef reconnu de tous les Arabes du Manyéma, vint s'installer dans l'île de Wana-Sirounga, à cinq cents mètres en amont de la septième cataracte. Une force de mille hommes l'accompagnait. M. Wester ayant appris son intention de descendre le fleuve, essaya de l'en dissuader, mais le riche et puissant traitant le prit d'un ton très haut avec lui. Il se déclara envoyé en mission par le sultan de Zanzibar, pour empêcher les Arabes de vendre encore de l'ivoire aux blancs de Stanley et pour lui rendre compte de l'état du pays.
— Je n'aime pas, lui avait dit le sultan, que les blancs emportent l'ivoire àBanana. Tout l'ivoire doit venir à Zanzibar.
Il est certain que Tippo-Tip avait reçu des soldats et des marchandises du Saïd-Bargash. Ce souverain avait appris le voyage des dix esclaves de Karéma à Léopold ville avec trente dents d'éléphant. De son côté, Tippo-Tip avait recueilli les informations rapportées par ces dix agents sur les ressources du Congo en aval. Il connaissait ainsi l'abondance de l'ivoire à Oupoto, à Mobéka et chez les Ba-Ngala.
Enfin, ces esclaves l'avaient renseigné sur le chiffre de nos troupes en Haoussa; il n'ignorait pas que nous en avions environ trois cents dispersés dans vingt stations éloignées les unes des autres. Quant aux Zanzibarites à notre service, il les considérait, avec raison, comme incapables de porter les armes contre lui. Lorsque M. Wester lui parla de l'arrangement signé par ses délégués, pour toute réponse il se déclara prêt à combattre les Européens qui essayeraient de l'arrêter.
Tippo-Tip.
(Dessin de Léon Abry, d'après L. Amelot et J. Becker.
— Vous feriez mieux, ajoula-t-il, de reloui'ner chez les vôtres; je mettrai des pirogues à votre disposition pour vous et pour vos Haoussa.
Avec la plus mâle énergie, le lieutenant Wester déclina cette offre.
— Nous mourrons à notre poste, s'il le faut, dit-il, mais nous ne le quitterons pas.
Le commandant du poste n'avait sous la main que vingt-huit hommes; il ne pouvait songer à employer la force pour s'opposer au passage des bandes arabes, et il résolut de ne combattre que pour la défense de la station.
Le lendemain, Tippo-Tip lit détîler vers l'aval soixante-seize pirogues portant environ sept cents honmies. Trois jours après, il vint visiter M. Wester avec une grande escorte, et se dit décidé à ne faire aucun tort à la station puisqu'elle n'avait pas entravé ses opérations. Il promit même de n'attaquer ni aucune de nos stations, ni aucun des villages qui avaient accepté notre drapeau, sous la condition que ses gens ne seraient pas inquiétés par les blancs. M. Wester, édifié sur la puissance du chef arabe, se décida, pour ne pas perdre entièrement notre position, à établir avec lui des rapports amicaux. Mais il se promit bien de demander des renforts à la première occasion qui se présenterait.
L'île peu élevée de Wana-Rousari qui nous avait été cédée, avait son extrémité supérieure occupée par un haut mamelon rocheux, sur lequel était bâti le village de M'Saki. Sous le prétexte que cette partie était séparée de notre station par un ravin inondé aux hautes eaux. Tippo-Tip prétendit que c'était une île distincte, indépendante, et la fit occuper.
L'officier chargé de conduire aux Stanley-Falls leurs réapprovisionnements à la fin de l'année 1884, fut le lieutenant Vangele.
Déjà à cent kilomètres à l'ouest de l'Arouwimi, il fut frappé de l'attitude terrorisée des populations ; celles-ci l'avertirent d'une récente attaque des Ma-Tamba-Tamba (les Arabes) contre les Basoko. M. Vangele avait deux petits bateaux à vapeur si mal outillés que l'un d'eux, l'A. /. A., ayant eu sa cheminée détériorée, il avait fallu la réparer avec du pain de manioc. Ses équipages ne comptaient que trente hommes, la plupart Zanzibarites, c'est-à-dire des gens inutiles ou plutôt nuisibles dans une action contre les Arabes.
LES STANLEY-FÂLLS 407
D'autre part, rien ne lui permettait d'apprécier les intentions réelles de ces derniers. Puisqu'ils avaient violé les règles posées par Stanley et Hanssens au point de s'être avancés plus loin que jamais, savait-on s'ils n'avaient pas détruit la station des Stanley-Falls et s'ils n'allaient pas attaquer Vangele lui-même? Néanmoins, il poursuivit sa marche, mais avec un redoublement de prudence.
Le 20 janvier 1885, il est en vue des villages basoko, au confluent de l'Arouwimi. Les indigènes ont fui et sur l'emplacement de leurs cases, le commandant de nos bateaux aperçoit un camp arabe palissade, formant deux carrés. A la rive sont amarrées quarante pirogues. Les Arabes lui lancent des saints amicaux. Il aborde. Il y a là plus de deux cents chasseurs d'esclaves. Le chef du camp, Salim-bin-Hamed, lui remet une lettre de M. Wester, qui lui fait connaître la position de celui-ci. Il respire ; la station est donc intacte.
Mais en môme temps M. Vangele apprend l'établissement de deux cents hormnes des Arabes à la bouche du Lolami sous les ordres de Moni-Amani, et de trois cents autres de leurs soldats entre cet affluent et le Congo supérieur.
L'expédition de ravitaillement prit encore cinq jours pour gagner les Stanley-Falls. Tout le pays depuis l'Arouwimi était affreusement dévasté ; les populations s'étaient sauvées de toutes parts. Aussi, pendant les deux derniers jours du voyage le personnel des vapeurs n'eut-il rien à manger. — Les bateaux à peine arrivés, Tippo-Tip envoya son secrétaire Rachid porter ses salams au blanc nouveau venu, et lui annoncer sa visite pour le lendemain. M. Vangele fit un accueil aimable à ce jeune homm.e qui semblait très éveillé et qui possédait une dose étonnante de connaissances géographiques. Il avait même sur lui une carte du Congo qu'il avait dessinée, depuis Nyangoué jusqu'à Banana. Les localités n'y étaient pas mal espacées, mais les inflexions du cours d'eau n'étaient pas marquées. Tout le Congo était tracé en une seule ligne droite.
Sans doute que Rachid impressionna Tippo-Tip par le récit de la cordialité qui lui avait été témoignée, car le chef arabe, au beu de se présenter le lendemain, vint faire sa visite au lieutenant Vangele le jour même.
M. Vangele eut alors avec lui un entretien curieux et digne d'être rapporté.
Le voici :
M. Ynn(jclc. L'Association iiitei'iiation;ile du Congo, dont le drapeau est reconnu par les États-Unis et par d'autres États, européens, a conclu des traités avec tous les chefs indigènes importants depuis Banana-Point jusqu'aux Staniey-Falls. La souveraineté de ces territoires lui appartient, et y faire la guerri» aux indigènes c'est la faire à elle-même.
Tippo-Tip. Toute l'Afrique depuis Zanzibar jusqu'à Banana est sous l'autorité du Saïd-Bargash, et il m'a envoyé ici pour lui faire rapport sur cette partie de ses États.
M. Vaugele. Nous n'avons pas qualité pour discuter ce point qui doit être traité à Zanzibar par le sultan avec les consuls (1). Mais vous savez mieux que personne que c'est un blanc, Stanley, qui le premier a découvert la route du grand fleuve. Je vous en préviens : les blancs ont résolu d'empêcher la dévastation de cette contrée. Nous reposant sur l'observation de la parole donnée, nous n'avons placé aux Staniey- Falls qu'une petite troupe ; mais, s'il le faut, nous amènerons des centaines d'hommes et des canons.
Tippo-Tip. Quand j'ai voulu descendre le fleuve, un boy (petit domestique) de votre station est venu me signifier, au nom de son maître, défense de dépasser la chute d'eau. Je n'ai pas pris cette interdiction au sérieux et j'ai passé outre. Je ne puis comprendre pourquoi les blancs auxquels j'ai toujours prêté assistance, même contrairement aux avis de mes coreligionnaires, veulent m'empêcher d'entrer dans cette contrée pour y faire le commerce, ainsi que cela a été stipulé dans le traité signé par un de mes lieutenants. Ce dernier n'avait pas le droit de prendre de semblables engagements.
M. Vangele. Le territoire du Congo est ouvert à tous les trafiquants, mais non pas aux hommes qui viennent y semer la ruine et la mort. Des Falls à l'Arouwimi, il n'y a plus un seul village debout et plus de vivres à acheter. Les populations sont dispersées.
Tippo-Tip. Les instructions données à mes sous-ordres comportent de ne pas faire la guerre. J'apprends qu'elles n'ont pas été complètement suivies ; mais, il est bon de le savoir, les indigènes en sont la première cause : ils refusent de nous vendre des vivres et alors nous sommes forcés de faire conune M. Stanley : nous les prenons.
(1) Oa sait que depuis lors le sultan a reconnu oflicicllement l'État indépendant du Congo.
M. Vangele. M. Stanley n'a jamais enlevé de l'ivoire, ni brûlé des villages pour capturer des natifs.
Tippo-Tip. Pour vous donner la preuve démon amitié envers les blancs, je vais envoyer un ordre de rappel à mes troupes qui sont à l'Arouwimi et au Lolami. J'enverrai ensuite sept cents hommes vers le lac Mouta-Nzigé; une autre partie ira me chercher des marchandises à Kassongo. Par réciprocité, je vous demande vos bons offices pour amener les indigènes à ne plus s'enfuir et pour les prévenir de notre arrivée avec des marchandises dans le but de faire le trafic de l'ivoire.
M. Vangele. Je vous le promets. Mais ces populations sont affolées. Moi-même j'ai la plus grande peine à entrer en relations avec elles ; le plus souvent c'est impossible. Laissez le calme se rétablir avant de commencer votre commerce régulier. Les Arabes ont tout à gagner à rester en bons termes avec les blancs. Sous peu, un chemin de fer reliera Banana au Stanley-Pool. Alors les luarchandises arriveront ici d'Europe en moins de deux mois. Cette facilité de transport vous permettra d'acheter à meilleur compte et de vous procurer plus rapidement les articles que vous faites venir de Zanzibar au prix de tant de porteurs, de peines et de temps. Tous les blancs connaissent Tippo-Tip et savent les services importants qu'il a rendus à Cameron et à Stanley; aussi désirent-ils son amitié. Mais je le répète, elle n'est possible que si les Arabes respectent la vie et les biens des indigènes du Congo.
Tippo-Tip. Inshallah(l) ! Quand partez-vous?
M. Vangele. Dans trois jours.
Tippo-Tip. La veille de votre départ, six canots iront porter l'ordre de rappel à mes gens. Encore un mot. Je dois vous le dire, le sultan de Zanzibar ne veut plus que les Arabes écoulent leur ivoire par le Congo.
M. Vangele. Aucun blanc ne force qui que ce soit à lui vendre ses biens. Toute vente est une question d'offre et de demande.
M. Vangele offrit son fusil de chasse et une caisse de cartouches au chef arabe; il parut très sensible à cette attention. Le lendemain, M. Vangele, accompagné de MM.Wester et Gleerup (2), lui rendit sa
( 1 ) Invocaliou à Dieu pour promettre de faire ce qui est demandé. (2) Un lieutenant suédois, nouvel adjoint aux Stanley-Falls.
410 TROISII-ME PARTIE
visite à sa résidence de Wana-Sirounga. Tippo-Tip avait trouvé cette île occupée par quinze cents habitants. Il en avait fait partir huit cents qui le gênaient pour son établissement. Une grande activité régnait là ; on défrichait, on ensemençait, on bâtissait, on faisait sécher des briques. Après une promenade sur l'île, les Européens furent invités à s'asseoir sur des nattes à l'ombre d'une vérandah où bientôt fut servie une collation consistant en vermicelle au lait, en bananes rôties et en deux splendides gigots. Les blancs y firent un honneur qui enleva l'admiration de l'assemblée. Un excellent café termina ce repas.
Au cours de cette réception, Tippo-Tip posa à M. Vangele quelques questions intéressantes.
— Pourquoi les Anglais permettaient-ils jadis l'esclavage et l'interdisent-ils aujourd'hui?
— Quel est l'État le plus fort, l'Allemagne ou la France?
— La Turquie est-elle puissante?
— La Belgique est-elle grande? (sourire).
— Le Portugal est-il riche? (dédain).
— Votre Association et les Français sont-ils bons amis au Stanley- Pool?
M. Vangele engagea Tippo-Tip à visiter l'Europe. Il répondit que c'était son intention et demanda s'il obtiendrait passage à bord de nos steamers, ce qui lui fut promis.
Jouissant d'un prestige énorme sur tous les siens, ce chef arabe veut égaler les Européens en urbanité et en aisance dans les manières, — et il y parvient.
Il vint dîner le lendemain à la station. Bien qu'un peu gauche, par manque d'habitude dans le maniement de la fourchette, son attitude resta très correcte. Il ne but que de l'eau (c'était en public), mais il poussa ses coreligionnaires invités à boire du vin. Enfin, Tippo-Tip vint assister au départ de M. Vangele et il en profita pour visiter les bateaux qui l'intéressèrent beaucoup. On eut soin de lui faire remarquer que, pour manier leur remarquable machine, il faut des connaissances spéciales et qu'une simple pièce déplacée peut empêcher un ignorant de s'en servir.
Dans une de ses conversations avec M. Vangele, Tippo-Tip avait dit :
— Je sais votre Boi très riche. Il subventionne tous les blancs qui
viennent explorer ces contrées. Moi, j'ai rendu des services à tous les blancs quand j'en ai eu l'occasion. Si votre Roi m'envoyait une certaine somme d'argent, je la recevrais avec plaisir. M. Vangele répondit :
— Mon Roi rémunère généreusement tous les services que l'on rend à l'humanité. Il veut tirer les peuples du Congo de la barbarie. Si vous aidez les hommes blancs dans cette entreprise, si vous respectez la vie et les biens des indigènes, il n'est pas douteux que vous en serez récompensé. Vous m'avez dit que vous êtes le chef du Manyéma ; restant uni aux blancs, vous pouvez devenir complètement indépendant de Zanzibar, en faisant venir toutes vos marchandises du bas-Congo.
Tippo-Tip garda le silence. Il parut à M. Vangele être très ambitieux et le titre de sultan du Manyéma sembla lui chatouiller agréablement les oreilles.
En quittant les Falls, M. Vangele se rendit directement au Lolami. Partout, solitude profonde. Le camp arabe établi en cet endroit avait rejoint celui de l'Arouwimi, probablement en vue d'une invasion en aval. En effet, les conversations de nos Zanzibarites avaient révélé que les intentions primitives des Arabes, avant le contre-ordre de Tippo-Tip, étaient de pousser jusque près de chez les Ra-Ngala, à Mobéka — qu'ils savaient richement pourvu en ivoire.
A l'Arouwimi, le chef arabe Salim-ben-Hamed venait de prendre connaissance de son ordre de rappel. M. Vangele lui demanda ce qu'il allait faire.
— Je resterai ici encore deux jours pour recevoir la rançon de quelques prisonniers, répondit-il, puis je retournerai chez Tippo-Tip.
Il ne fut pas possible à nos bateaux d'attendre ces quarante-huit heures pour s'assurer du départ des Arabes. Les équipages mouraient de faim et force fut de s'en aller à toute vapeur vers des contrées non encore visitées par les chercheurs d'ivoire. . Quelle était exactement la situation ?
Tout comme M. Wester, M. Vangele n'avait pu agir que par la persuasion.
Avait-il réussi ?
Il n'osait le certifier.
Son but avait été de gagner du temps pour permettre l'envoi aux
Falls d'une force respectable. Il croyait toutefois que cette station ne courrait aucun danger tant que son chef resterait passif. Mais il considérait comme urgent de fermer la porte d'amont du Congo. « Car, disait-il, en admettant même la bonne foi de Tippo-Tip, il est certain que plus tard d'autres Arabes reprendront leurs opérations dévastatrices dans la direction du Congo. »
Le lieutenant Vangele fit diligence pour ramener ses bateaux au Stanley-Pool. Il passa à la station desBa-Ngalale 17 février 1885, et me fit le récit que je viens de rapporter d'après mes notes et mes souvenirs.
Le 6 mars, il était à Léopoldville. Il se rendit promptement à Boma et y exposa la situation au colonel Sir Francis de Winton, administrateur général de notre expédition.
Sur ces entrefaites, l'Association internationale du Congo était devenue un État indépendant à la suite de l'accord des puissances à la Conférence de Berlin. Cette accession au rang de pouvoir régulier créait à notre administration des devoirs d'autant plus sérieux en vue de la police dans ces provinces, et elle décida de transformer tout au moins le plus tôt possible la station des Stanley-Falls en un poste solidement fortifié à l'abri d'une attaque.
Le colonel Sir Francis de Winton avait décliné les offres de service que le lieutenant Liebrechts, commandant de Bolobo, et moi nous lui avions faites à ce sujet. Il désigna M. Deane, un ancien officier anglais de l'armée des Indes, pour prendre la direction de notre station extrême. Malheureusement, à ce moment le nombre de nos Haoussa diminuait considérablement par suite de l'expiration de leur terme de service et aucune autre force ne venait les remplacer.
Nos bateaux étaient en mauvais état et manquaient de choses essentielles, telles que l'huile de machine, etc. Pour son voyage, 3T. Deane ne put disposer que du Boijal et d'une allège.
Il y embarqua vingt-huit Haoussa et deux petits canons Krupp. Le départ de Léopoldville eut lieu le 17 juin 1885.
Quand, en juillet, ce convoi passa chez les Ba-Ngala, je pus, on se le rappelle, le renforcer de sept Haoussa et de neuf Ba-Ngala. Encore dus-je lui prêter une pirogue pour transporter ce supplément de personnel (1).
(1 ) Si M. Deane avait eu un plus grand nombre d'embarcations, j'aurais pu lui donner cinquante Ba-Ngala au lieu de neuf.
Le Royal et les deux embarcations qu'il remorquait atteignirent les Stanley-Falls dans les premiers jours du mois d'août. Mais ce ne fut pas sans incidents. En bivaquant au bord d'une forêt près de Monongeri, un peu au-dessus du confluent de l'Itimbiri, M. Deane et sa troupe avaient été, pendant un orage, victimes d'une surprise des indigènes. L'officier anglais avait été grièvement blessé de deux coups de lance ; le tiers de son personnel était atteint. Plusieurs hommes étaient tués.
L'état de M. Deane s'aggrava au point qu'il dut renoncer à sa mission et retourner en arrière.
M. Wester resta donc investi de son commandement. Dans une lettre du 11 août 1885, il faisait part de ce qui était advenu depuis la visite du lieutenant Vangele. Tippo-Tip avait réellement fait rentrer les détachements de l'xVrouwimi et du Lolami et aucune razzia n'avait été faite depuis, au moins à la connaissance du chef de la station. C'était un temps d'arrêt précieux.
Le lieutenant Vangele avait profité de sa rentrée en Europe pour appuyer l'idée des mesures défensives. Le gouvernement du Congo ne crut pouvoir mieux faire que de le charger de les mettre lui-même à exécution. Cent soldats et deux Européens devaient lui être attachés.
Il repart précipitamment de Belgique pour l'Afrique. Mais à Vivi, il est arrêté par le manque de soldats et de porteurs. Ce n'est qu'en décembre 1885 qu'il peut, rendu à Léopoldville, organiser sa cargaison de marchandises, de matériel d'artillerie et autre. Il n'a à sa disposition que des cartouches envoyées en 1883 au Congo et en grande partie avariées.
Et, malgré son désir ardent de le seconder, l'administrateur général. Sir Francis de Winton, ne peut mettre à sa disposition qu'un total de quinze soldats. M. Vangele ne se décourage pas, mais il considère très justement que sa mission devient purement diplomatique. A ce moment, une violente fièvre bilieuse le mène à deux doigts de la mort et nécessite son envoi à l'île Madère.
C'est ainsi que l'homme qui avait séduit Tippo-Tip par son caractère à la fois ferme, amical et conciliant, ne put aller consolider les liens qu'il avait si heureusement commencé à nouer.
Avec une rare abnégation et un dévouement complet, M. Deane, malgré son mauvais état de santé, consentit à prolonger son terme de service pour remonter une deuxième fois aux Stanley-Falls. Précisé-
inoiil alors, un certain nombre de Haoussa signèrent un nouvel engagement et il fnl possible d'en placer quarante sous les ordres de M. Deane.
Le nouveau steamer Slauh'ij capable de porter à lui seul plus, d'hommes et de marchandises que toutes nos embarcations du haut- Congo réunies, avait récemment été mis à flot à Léopoldville et c'est ce. bateau qui emporta M. Deane et sa troupe. Il avait pour adjoint le sous-officier belge Eycken.
A bord avaient pris place comme passagers le docteur autrichien Lenz, bien connu par ses précédentes explorations africaines, et ses compagnons M. Bohndorf, un Russe qui fut jadis au service de Gordon-Pacha et du docteur Juncker, et un jeune Autrichien, M. Bauraann.
LES STAXLEY-FALLS 44a