‹ Sur le Haut-CongoChapitre 23 sur 29 · I. Le lieutenant Van Kerckhoven · texte numérisé non relu

I. Le lieutenant Van Kerckhoven

Extrait de sa lettre du 25 décembre 1885 :

Dans mon dernier courrier (fin d'août 1885), j'ai annoncé que la station se trouvait menacée par une grande partie de la population d'Iboko et par le district de Mabali. Mes mesures préventives de sûreté ont amené la dispersion de la flottille réunie en amont de la station, et aucune attaque n'a eu lieu.

Cependant, la situation ne s'améliora point, au contraire : par suite de la nouvelle de la défaite subie par M. Deane (1), répandue avec la vapidité de l'éclair, toute retenue du côté des indigènes disparut.

D'après leurs sorciers, les blancs étaient abandonnés par les esprits ( Ibanza ) : ils étaient devenus vulnérables ; les fusils ne faisaient plus aucun mal, les lances porteraient plus loin, plus juste et fourniraient aux guerriers une chair excellente. Voilà ce que chantèrent les médecins ou sorciers et rien d'étonnant à ce que la guerre contre le blanc fût partout acclamée. Les conséquences de cette situation d'esprit des populations ne tardèrent pas à se faire sentir : le prix des vivres augmenta ; les étrangers ne vinrent plus à la station ; les indigènes montrèrent de l'insolence. Des menaces d'attaque nous parvinrent d'en amont et les habitants de N'Goumba, rêvant toujours la revanche, guettèrent au bois pour assassiner mes hommes; enfin, une flottille nouvelle se forma à une journée de la station. Une action énergique était commandée et pouvait seule sauver la situation ; la bonté était sans eff'et, la persuasion impossible, car de cinquante-six hommes les

(1) A Monongeri.

indigènes virent porter l'effectif à trente-trois hommes. Je voulais cependant attendre une raison sérieuse pour déclarer la guerre, raison qui ne tarda pas à se présenter. En effet, deux hommes de la station s 'étant rendu à Impanza dont le chef est mon frère de sang, furent dépouillés, puis réclamés par des hommes de N'Goumba pour être décapités et mangés. Le chef refusa de les livrer et me les ramena sains et saufs; je le récompensai généreusement.

Je déclarai la guerre le même jour. Celle-ci ne dura que peu de temps grâce à la manière dont j'ai procédé : attaqués par eau, par terre, à leurs pêcheries, le jour, la nuit, les hommes de N'Goumba vinrent peu de jours après me demander la paix. Les pertes ont été assez sensibles du côté des indigènes ; cinq morts, cinq prisonniers, sept pirogues, etc. Nous n'avons pas eu un homme blessé.

Dès mon premier succès, Iboko devint mon allié ; je refusai cependant les services que m'offraient les noirs de ce district, parce que je voulais éviter les atrocités qu'ils ne manqueraient pas de commettre; ensuite je voulais, et je me sentais assez fort pour cela, terminer la guerre seul. Commencée le 27 septembre, la « grande guerre » comme on l'appelle ici aujourd'hui, était finie le 1^'' octobre. Le palmier de paix fut coupé dans une palabre solennelle tenue sur un terrain de la station.

J'ai renvoyé les prisonniers dans mes bateaux en les indemnisant quelque peu des pertes qu'ils avaient faites : peu de jours après, cinquante indigènes de N'Gouiuba vinrent me demander du travail ; ils ont travaillé à la construction des fossés qui entoureront la nouvelle station.

Les résultats de la guerre ont été immenses; j'ose dire jusqu'au district d'Oupoto, la situation, un instant si mauvaise par suite de la défaite de M. Deane, est redevenue excellente. Aujourd'hui, l'action directe de la station s'étend au delà de Mobéka, l'amitié du blanc est très recherchée parce qu'on le sait fort, parce qu'on le sait loyal; aussi que de demandes et d'échanges de sang ! La guerre ne se fait pas sans avertir le blanc et la station est un terrain neutre où se rencontrent môme les noirs des villages en guerre; les étrangers reviennent plus nombreux et le blanc n'est plus l'hôte, « l'étranger » du roi Mata-Buiké, mais il est chef et « chef fort ; » la confiance des noirs en lui est surprenante.

J'ai utilisé cette disposition d'esprit. La guerre a mis en notre

pouvoir sept pirogues dont deux canots de guerre de trente à trentecinq pagayeurs ; je les ai fait équiper et la station a sa petite flottille avec équipage indigène et tireurs zan/ibarites ou haoussa ; je puis me mouvoir aujourd'hui, et je ne crains pas de dire que le chef de la station avec cette flotte est le maître de la rivière. Le service des indigènes n'est payé que par un uniforme simple, qui donne à une pirogue équipée un coup d'œil imposant pour les indigènes, pittoresque pour nous.

Dans la rivière, l'étonnement des noirs est général : « Les hommes de Monongéri n'ont pas été punis encore! » Ils viennent me demander pourquoi et me proposer trente à quarante pirogues avec huit cents à mille hommes pour punir 3Ionongéri.

Les indigènes veulent se rendre dans le Bas pour travailler. Je les retiens ici provisoirement; car, à mon avis, il vaudrait mieux les employer pour les stations du Haut , les explorations des aftluents, le service des bateaux, etc. Je m'étendrai sur ce sujet dans un prochain rapport.

Aujourd'hui, malgré les conditions avantageuses pour nous auxquelles les indigènes veulent travailler, je suis obligé, par suite du manque d'argent, d'en refuser un grand nombre. Chaque village veirt fournir son contingent, parce que ce fait est une sauvegarde contre les attaques des voisins. Vous savez que le chef, M. Coquilhat, a agrandi considérablement le terrain de la station, mais qu'il doutait d'en obtenir davantage (1); je suis heureux de vous annoncer qu'après la guerre j'ai obtenu tout le terrain que j'ai voulu et qu'une nouvelle station est en construction.

A sa rentrée en Europe, mon successeur communiqua les renseignements suivants au Mouvement géographique :

Pénétré de l'importance du poste des Bangala, j'avais résolu, malgré le peu de temps qui me restait à passer encore au Congo, de construii-e une station défensive qui fît, à jamais, perdre aux Bangala l'espoir de surprendre les blancs; d'engager dans ce but le plus d'indigènes possible; de les initier, pendant ce temps, à toute espèce de travail ; de me les attacher et de disposer leur esprit pour le recrutement.

(\) M . Vau Kercklioven se souvient mal ; j"ai simplement dit qu'il faudrait de la patieucc pour y arriver. ( yotc de l'auteur.)

Une fois la paix assurée, je me mis immédiatement à l'œuvre. Aujourd'hui, la nouvelle station est presque terminée. Elle se compose d'un réduit et d'une enceinte.

Le réduit comprend :

1° Les maisons d'habitation des blancs reliées, en front, par un fort boma ;

2° Une cuisine;

3° Un magasin à poudre ;

4° Les installations pour poules, chèvres, moutons, etc. ;

o° Un hangar de remise.

L'enceinte forme, aux coins, des parties saillantes avec cavalier. Les habitations du personnel noir sont rangées le long de l'enceinte. Les jardins s'étendent entre l'enceinte et le réduit.

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