RECRUTEMENT DES JEUNES BANGALA
Un des principaux obstacles qui s'étaient jusque-là opposés au recrutement de jeunes Bangala pour nos autres établissements du Congo, était l'inmiitié et les dissensions qui existaient entre deux des principaux districts, ceux d'Iboko et de Mabali.
En eftet, les gens d'Iboko refusaient de confier au blanc un grand nombre de leurs enfants, sous prétexte que Mabali pouvait profiter de cet affaiblissement pour faire la guerre, enlever les femmes et les enfants et détruire les villages. Mabali, d'ailleurs, raisonnait de même à l'égard d'Iboko.
J'employai aux travaux de la nouvelle station les indigènes des deux districts rivaux. D'anciennes amitiés, rompues par la guerre, se renouèrent aussitôt entre les jeunes gens de Mabali et d'Iboko.
Je m'attachai les hommes par un traitement bienveillant et juste ; je les initiai aux travaux des stations; enfin, j'appris à parler couramment la langue, ce qui augmenta considérablement ma popularité et me donna la faculté de me mettre directement en rapports avec les personnes que je désirais entretenir. Dès ce moment, je connus tout ce qui se passait.
Bientôt, j'acquis la certitude d'un succès; et dès le mois de décembre 1885, j'eus l'honneur de faire connaître à M, l'administrateur général à Vivi que je pourrais fournir à la station des Falls les
liommcs qui me seraiont demandés. Un mois après, je remis à M. Deane, qui se rendait aux Falls, quarante-cinq jeunes Bangala, le steamer ne pouvant en transporter davantage
Pour donner de l'extension au recrutement, il me fallait amener une réconciliation complète entre Iboko et Mabali et réduire le parti de la revanche devenu plus faible, il est vrai, mais toujours debout.
Au commencement de février, je crus le moment favorable pour agir ; je convoquai une grande palabre de paix, et je fis appel à l'union; je démontrai que d'elle seule pouvait sortir la force et la paix, qu'elle seule pouvait les sauvegarder contre la férocité des hommes de Mobéka ; enfin, j'essayai de leur faire sentir l'horreur d'une guerre (c entre les enfants d'un même père. «
J'eus un succès complet; toutes les difficultés furent tranchées, et les questions pouvant amener des conflits, résolues.
Dans les fréquentes visites que je fis à cette époque aux tribus bangala, il m'a été permis de constater le respect qu'inspire le blanc, ainsi que son ascendant sur ces populations sauvages et cannibales, naguère ses ennemies. Je me trouvais souvent avec trois hommes au milieu d'une foule qui, en un instant, aurait pu nous jeter une centaine de lances, et cependant tout le monde se demandait avec anxiété si je venais faire la guerre ou arrêter des voleurs. Inutile de dire que je tranquillisais immédiatement la foule.
Bientôt, tout obstacle à la bonne marche de l'enrôlement disparut, et j'eus plus de soixante inscriptions pour Léopoldville. Peu après, j'entrepris avec les hoimnes engagés un voyage d'entraînement à Boukoumbi. En route, nous apprîmes le retour diiStmiley des Falls et le repatriement des Bangala engagés par M. le lieutenant Coquilhat.
A cette nouvelle, un véritable enthousiasme éclata parmi mes hommes; ils s'embrassèrent dans les pirogues, au risque de les faire chavirer, et s'écrièrent : « Le blanc porte bonheur ; sa médecine est bonne. Allons à Kintamosans arrière-pensée; confions-nous à Boula- Matende (c'est mon nom). Pagayez, pagayez vite, nous voulons partir. »
En effet, peu de jours après, le steamer Staiiley quitta la fertile terre des Bangala, emportant quatre-vingt-un de ses enfants.
Posté sur la rive, je ne réussis pas à réprimer mes larmes, en voyant les pleurs des enfants, le mutisme de la jeunesse, les gestes décourageants des vieillards, et le désespoir déchirant des fenmies,
ANNEXES ol5
qui, se jetant dans l'eau, s'accrochèrent au Stanley, comme pour le retenir ou le ramener au .rivage.
Mais le steamer fut bientôt au milieu du fleuve, et là mes jeunes voyageurs jetèrent leurs derniers cris d'adieu,
A ce moment, j'examinai leurs figures noires et luisantes ; elles étaient calmes et décidées, et cependant, pour ces jeunes gens, c'était un voyage vers l'inconnu... Mais j'avais atteint mon but : ils avaient confiance.