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II. Le lieutenant Ernest Baert

M. Van Kerckhoven quitta les Ba-Ngala en mars 1886 et remit le commandement intérimaire de la station à un agent anglais, M. Ward. Le court séjour de ce dernier à Iboko ne fut marqué que par l'empressement des natifs à s'inscrire pour les prochains enrôlements.

Le 23 avril, M. Ernest Baert prit la direction du poste en attendant mon retour. Les conditions de cette reprise étaient difficiles.

Presque aucun noir de l'ancien personnel ne restait à M. Baert pour enseigner la tradition à sa nouvelle troupe, et celle-ci était peu disciplinée. Le nouveau chef ayant vécu exclusivement dans le bas- Congo durant les premiers mois qu'il venait de passer en Afrique, n'était initié ni au dialecte indigène ni au kiswahili. Il fit face à la situation avec zèle et énergie. Les Ba-Ngala avaient fort bien saisi la faiblesse que cette période transitoire créait à l'homme blanc et les incidents, vols et blessures, succédaient aux incidents.

Le 23 mai, M. Baert constate la disparition d'un Haoussa. Cet homme s'est enivré chez les N'Gombé et a été capturé. D'où lutte avec ces derniers derrière M'Poumbou et incendie de leur village. Un Haoussa est tué et décapité ; un autre est horriblement blessé ! Ce résultat est dû surtout à la mauvaise qualité des cartouches, qui ont donné soixante-six pour cent de ratés et déterminé une panique parmi nos soldats. Après de longs pourparlers, des menaces et des démonstrations, le chef de la station obtint une réparation, et quand j'arrivai au mois d'août suivant à Iboko, les relations étaient redevenues excellentes.

M. Baert exerça encore une fois le commandement de septembre

ol8 ANNEXES

188G à janvier 1887. Il eut une nouvelle affaire plus heureuse avec M'Poumbou, cl se distingua par l'exploration du haut-Mongala.

Durant soixante-six heures il en remonta le cours, lequel, par une vaste courbe, descend du nord-est. M. Baert découvrit successivement les Akoula, qui l'accueillirent très bien dans leurs villages palissades; les Basoko, peuple nombreux et florissant faisant le commerce du sel indigène; et les méfiants Bakoutou, chez lesquels les rives jusqu'alors basses se relèvent.

Vers 2° 50' nord, il pénétra chez les Sébi, tribu importante et riche adonnée à l'industrie du fer, qui le reçut à coup de flèches et fut châtiée.

La rivière n'a plus ici que trente mètres de largeur. Le courant est rapide, presque torrentueux. On voit le fond rocheux de l'eau. La pi'ofondeur est réduite à un mètre vingt-cinq. — Vers le point extrême atteint, le voyageur reconnut que le Mongala est formé par quatre branches aux eaux de couleur différente, variant entre le jaune et le noir, et que des arbres et de petites chutes barrent le courant. La rivière n'a plus que vingt mètres de largeur et ses rives s'élèvent à trente mètres en collines ferrugineuses.

Le lieutenant Baert, s'étant rapidement assimilé les mœurs et le dialecte des Ba-Ngala, a rendu de grands services, dirigeant la station pendant les voyages fréquents du chef du territoire, enrôlant des volontaires, conduisant des convois et fortifiant les relations avec les diverses tribus.

Annexe n" 8.

Essais de culture chez les Ba-Ngala

Dans les chapitres relatifs aux stations de l'Equateur et des Ba-Ngala, j'ai indiqué nos premières tentatives pour l'introduction des légumes européens et de quelques autres plantes ne poussant pas à l'état naturel au Congo. Cette question intéressant vivement les agronomes et tous ceux qui se préoccupent d'améliorer les conditions d'existence des Européens au Congo, je donne ici quelques détails supplémentaires.

Mes derniers renseignements sur ce sujet m'ont été fournis par le sous-lieutenant belge Dhanis (1), collaborateur intelligent et dévoué du commandant du territoire des Ba-Ngala.

Les espérances de M. Van Kerckhoven concernant le riz, ne se sont pas réalisées. Mes camarades m'écrivaient, en juillet 1886 : « Le riz a complètement dégénéré ; quatre à cinq hectares semés n'ont donné que de hautes pailles aux épis vides. »

Reste à savoir si le terrain était un sol suffisamment reposé, et si les soins spéciaux nécessaires ont pu être donnés aux rizières.

Relativement aux autres essais, une note de M. Dhanis dit :

Voici quelques résultats obtenus dans le jardinage à Iboko.

La vigne : les semences plantées ont vite donné de jeunes plantes, mais elles ont promptement dépéri.

Les anones et les avocats : nous n'avons obtenu aucun résultat des semences que nous avons apportées de Madère; mais M. Van Kerckhoven, en arrivant à Iboko, m'en a données qui proviennent de l'île San-Thomé, et qui ont fourni de jeunes pousses dont quelques-unes ont actuellement 0'",20.

(1) M. Dhanis fit partie, avec les lieutenauts DanUte et Dubois (celui qui se noya aux Falls) et M. Molleur.de Texpédition du lieutenant Becker envoyée, eu 1884, à la côte orientale d'Afriaue pour se rendre à Karénia. Par suite de circonstances politiciues et économiques, cette expédition fut rappelée en Europe après quelques mois de séjour à Zanzibar.

Le dattier : nous avons eu beaucoup de jeunes dattiers, mais il n'en reste plus que deux.

Les maracoujas (barbadines) : apportés de Léopoldville, ont tous réussi, et nous allons avoir des fruits d'ici à quelques jours. Nous avons pris beaucoup de boutures qui viennent bien.

Les orangers du Cap-Vert : n'ont pas réussi.

Quant aux légumes, une remarque d'abord : beaucoup de semences sont avariées. Ainsi, pour le moment nous n'avons pas de radis.

Chou-rave : très bonne récolte, mais nous en manquons depuis quelque temps parce que je gardais les derniers comme semence. Je viens d'en détacher des jets qui poussent à merveille, et j'espère que, plus tard, nous aurons constamment ce légume.

Choux de Bruxelles : ne pomment pas; c'est d'ailleui'S presque toujours la règle pour tous les choux.

Chou-navet, radis-rave, etc. : pas de succès.

Panais, salsifis, céleri-rave, cardon, ciboule, aspenjes, sorgho (semences mauvaises), fenouil, idem.

La chicorée : est encore un de nos bons plats; elle croit presque à l'état sauvage dans le jardin.

Les oignons : les semences d'Europe ont peu produit, mais quelques oignons venus de Léopoldville donnent un résultat superbe.

Les épinards : très bien venus.

Le poireau monstrueux de Carentan : peu de semences ont donné des fruits, mais nous en avons une douzaine qui peuvent rivaliser avec les plus beaux poireaux d'Europe.

Le ce7m;n'apas réussi; mais il paraît que le capitaine Vangele, à l'Equateur, est très content de cette culture.

LarticJiaut vert de Laon : nous avons réussi à avoir cinq à six plantes qui prospèrent sans cependant donner, jusqu'à ce jour, des fruits.

Le cresson : en abondance.

La betterave : vient aussi très bien, mais ne nous a pas donné de semences; donc, momentanément, jusqu'à l'arrivée d'une nouvelle caisse, cette culture est suspendue.

Les navets : idem.

Les carottes : idem.

Les radis : idem.

La laitue : est un légume tout à fait acclimaté, et donne des

semences en quantité. Tous les jours nous avons une salade monstre se composant de laitue, persil, cerfeuil (quelquefois), tomates.

Le persil : à profusion. Au commencement, je n'eus pas de résultat; mais après avoir planté ce légume au soleil, j'ai eu un succès inespéré.

Les tomates : aiment le soleil et y prospèrent à souhait; nous en avons des centaines de plantes.

Le cerfeuil : comme les tomates, mais pas la même abondance.

Les concombres et cornichons : fruits nombreux.

Les melo)ts, cantaloup et autres : j'ai eu des fruits déjà grands et je me faisais une fête de les présenter à table, quand un animal rongeur a tout détruit.

Le pourpier : vient, mais monte trop vite en semences; l'espèce indigène est meilleure.

L'aubergine : est notre grand succès. Des fruits provenus des semences premières apportées d'Europe ne valent pas ceux que nous obtenons maintenant avec les graines recueillies ici ; l'espèce ne fait que s'améliorer.

Le basilic : idem,

La rhubarbe : pas encore de résultat.

Les haricots (i) : nous ont donné bien des déceptions pendant longtemps et j'étais au désespoir; j'allais en abandonner la culture. Heureusement, Baert s'est rappelé avoir lu que Roger, à Karéma, semait les haricots en sillons et, grâce à cet expédient, tout réussit maintenant.

Les petits pois : avaient aussi semblé dégénérer, mais avec la méthode par sillons tout ira bien.

(Note de V auteur. — D'après des renseignements d'un visiteur qui a passé à Iboko en décembre 1887, lesjardins ne rendaient presque plus de légumes d'Europe. Est-ce dû à l'absence des semences nouvelles ou à tuie autre cause connue? Je n'ai pas de données à cet égard.)

(1) Les haricots sont originaires d'Europe et non de Borna, comme le croyait M. Van; Kerckhoven; les pois, les haricots, le basilic, les tomates venaient admirablement eu 1885.

(yote de l'auteur.)

Annexe n° 9.

Les débuts des Cafres comme soldats.

J 'étais à Bruxelles en 1886 au moment où l'administration de l'État indépendant résolut d'enrôler, à titre d'essai, un contingent nouveau de soldats-travailleurs parmi les Zoulou, un peuple brave par excellence.

Les conditions avaient été arrêtées depuis longtemps avec un agent de Delagoa-bay. Des télégrammes lui furent expédiés pour obtenir un important contingent. Il répondit au commencement de février qu'il comptait pouvoir rassembler trois cent cinquante hommes dans les trois mois. Étant désigné pour aller chercher cette troupe, j'offris de partir aussitôt pour Natal, atin de pouvoir contrôler sur place la qualité des engagés, m'informer du caractère de leur nation et au besoin refuser ceux qui me paraîtraient impropres. L'administration jugea avoir encore du temps devant elle et retarda mon départ. Vers le milieu de mars, je reçus l'ordre de me pi-éparer à me rendre à Natal. Mais quelques heures plus tard, cette décision fat rapportée. Une dépèche de l'agent recruteur venait d'annoncer qu'il avait déjà réuni son contingent et tenait un vaisseau prêt à l'embarquer.

J'allai donc directement au Congo : quand j'y débarquai le 27 avril, le contingent cafre était arrivé depuis Fa vaut- veille, et le steamer qui l'avait transporté était déjà reparti, ce qui empêchait de renvoyer les hommes qui pourraient manquer d'aptitude. Les nouveaux venus étaient bien portants, mais affaissés par la traversée. Ils parui'ent, on général, un peu trop grands pour le développement du buste et des jambes. Ce n'étaient pas des Zoulou, mais des hommes appartenant à des communautés paisibles.

Les Cafres fuivnt vaccinés et envoyés à Matadi, oîi je reçus de M. Janssen, l'administrateur général, l'ordre de les installer dans un

camp provisoire et de donner un connnencement d'instruction militaire à cent soixante d'entre eux, destinés à se rendre, au bout d'un mois, cent aux Stanley-Falls, et le reste chez les Ba-Ngala. On ne pouvait évidemment retarder cette éducation sommaire jusqu'à ce qu'ils fussent rendus à leur destination, les natifs et les Arabes devant absolument, dès leur arrivée, voir en eux des soldats déjà dressés,

MM. Dubois et Dhanis m'étaient adjoints. J'employais et j'avais recommandé à chacun la plus grande douceur dans le traitement des Cafres. Aucune punition corporelle ne pouvait être infligée dans cette période première d'éducation.

L'agent recruteur m'avait signalé le caractère un peu timoré de ces Africains du Sud, et, à mon grand étonnement, il m'avait prévenu de leur peu de goût pour le service militaire.

Pendant les premiers jours de l'installation du camp, tout alla bien. Mais quand arrivèrent de Vivi cent vingt fusils Snyder à nettoyer et à mettre aux mains de mes recrues, ce fut une terreur ridicule. Mes adjoints et moi, nous consacrâmes alors nos efforts à rassurer notre troupe. Lui montrant les caravanes d'ivoire des commerçants indigènes qui passaient armées, nous lui disions :

— Vous voyez bien que, dans ce pays-ci, les gens les plus paisibles ne marchent pas sans fusil. Il n'y a rien à craindre du moment où l'on se montre armé; mais voyager sans moyens de défense avec des marchandises considérables, c'est exciter inutilement la convoitise. Chez vous aussi, on ne va pas dans l'intérieur sans précautions. Votre mission réelle consistera à travailler; mais si l'on nous attaque, il faudra bien nous défendre. Etc., etc.

Les exercices de tir commencèrent tranquillement. Mais, le 20 mai, dix-sept Cafres avaient disparu.

A l'appel du matin suivant, j'en demandai la raison aux chefs des tribus. Ils me déclarèrent que leurs honmies n'ayant pas été engagés comme soldats, mais connue travailleurs, beaucoup avaient pris peur, nous croyant des intentions belliqueuses, et les plus poltrons avaient fui.

A mes remontrances, ils firent la réponse suivante, qu'ils considéraient comme une énorme concession : « Nous consentii'ions sans inquiétude à emporter un fusil par tribu! » (Un par quinze ou vingt hommes.)

Évidemment, l'ignorance complète de ces honunes relativement

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aux Européens qui les commandaient et aux usages et au caractère des populations du Congo, les influençait grandement.

Nous ne pouvions avoir une bien grande confiance en eux, — tout en conservant l'espoir que l'éducation et le contact avec les Zanzibarites, les Haoussa et les indigènes diniiiuieraient ces craintes, qui enlevaient toute énergie à nos nouveaux soldats. Mais se fonder sur cette simple probabilité pour garnir les postes éloignés d'hommes actuellement dangereux par leur faiblesse morale, eût été commettre une imprudence. Sur ma proposition, M. l'administrateur général décida de ne pas envoyer, en ce moinent, les Cafres sur le hauttleuve.

Un certain nombre d'entre eux furent réformés et rapatriés par le premier transport. Les autres se relt.-vèrenl dans la suite, et même une bonne partie fournit des soldats courageux et dévoués.

Leur calme est une grande qualité assez rare chez les nègres.

Tout en faisant la part des circonstances, rappelons-nous le mot deVégèce :

« Peu d'hommes naissent braves. Plusieurs le deviennent pail'éducation. »

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Annexe n° 10.

Tippo-Tip.

M. le lieutenant Becker donne, dans son ouvrage : La Vie en Afrique, de curieux détails sur le célèbre chef arabe ; ses conversations sont à comparer avec celle que le fameux traitant eut avec M. Vangele aux Stanley-Falls. — Voici quelques extraits du livre de M. Becker :

Fils d'un Arabe de Zanzibar et d'une femme de la Mrima ( territoire de Bagamoyo), Tipo-Tipo habite depuis dix ans le Manyéma, où il jouit d'une popularité immense, non seulement sur tout le territoire soumis à son autorité, mais encore sur toutes les peuplades limitrophes, qui le savent homme à ne laisser passer aucun acte de luauvais voisinage.

Par ses immenses plaïUations, auxquelles sont attachés des milliers d'esclaves, fanatiquement dévoués au maître, non moins que par le commerce de l'ivoire, dont il a su monopoliser toutes les sources, ce marchand, doublé de conquérant et d'organisateur, a su se tailler, au centre de l'Afrique, un véritable empire où, bien que vassal nominal du Saïd Bargash, il règne en maître absolu.

Chez Tipo-Tipo, en dépit du mélange de sang, le caractère arabe l'emporte, et se traduit par l'exercice, à la fois instinctif et raisonné, de vertus patriarcales. Son empire sur lui-même, son courage indomptable, son intelligence des affaires, la profondeur de ses vues et la rapidité de ses décisions, le succès constant, enfin, de ses entreprises, joint à un côté vraiment chevalei'esque qui lui sied à merveille, en font, avec Mirambo, une espèce de héros, célébré par tous les noirs rapsodes de l'Afrique orientale.

Tipo-Tipo, âgé d'une quarantaine d'années, grand, souple, robuste et se présentant avec une dignité suprême, unit au teint noir de l'Africain la régularité et la noblesse du type arabe. C'est un grand seigneur, dans la plus haute acception du mot. Son vêtement se compose d'un ample Djoho jaune, brodé d'or fui, et d'une chemise d'une éclatante blancheur. La coitï'ure se borne au fez blanc, d'étofl["e piquée, sur laquelle les hommes libres, qui en ont la spécialité, excellent à dessiner, à l'aiguille, des versets entiers du Coran, mêlés à d'élégantes arabesques. Un Djembia, au manche constellé de pierreries, est passé à sa ceinture. Les Akida vont revêtus d'étoffes blanches. Quant aux soldats, ils se distinguent par leurs allures martiales, empreintes à la fois de respect et de confiance. On voit que Tipo-Tipo s'entend à discipliner ses hommes et à s'attirer leur affection.

Un pareil visiteur mérite des égards particuliers. Je lui fais un accueil empressé, en lui témoignant la vive sympathie que lui valent, en Europe, son caractère et sa haute valeur; et cette flatterie, du reste toute spontanée de ma part, ne semble pas lui causer du déplaisir.

Assis sur le Barza intérieur, nous prenons le café traditionnel et la conversation s'engage.

Tipo-Tipo me dit qu'il est parti du Manyéma avec mille Askaris et deux mille porteurs, ces derniers chargés chacun d'une défense d'éléphant.

Un pareil déploiement de forces, et cette énorme quantité d'ivoire, destinée aux marchés de la Côte, sont le résultat d'un travail de huit ans, pendant lesquels le seul produit des cultures de cet homme d'initiative a suffi à lui constituer une situation princière.

Tipo-Tipo sait que Stanley est en train de remonter le Congo. Peut-être sa détermination de vendre, en bloc, à la Côte, son formidable stock d'ivoire, n'est-elle inspirée que par cette nouvelle, et craint-il que les Européens ne lui enlèvent le monopole de son commerce en s'adressant directement aux indigènes et aux chasseurs. Ce qui me le ferait croire, c'est l'espèce de rancune avec laquelle il parle de Stanley, qu'il représente comme un homme aigri, entier dans ses mesures, et ne se faisant obéir de ses Africains qu'en les jetant dans des aventures périlleuses où il leur devient impossible de reculer.

— « Nous autres Arabes, dit-il, nous n'agissons pas ainsi avec nos esclaves. » Naturellement, je me tiens sur mes gardes, car j'ai affaire à un fin diplomate, qui voudrait peut-être simplement me faire causer, et je n'accorde pas, non plus, une foi entière à des appréciations en dehors de tout contrôle.

La preuve que Stanley avait raison de persister et de déployer toute son énergie, c'est qu'il a passé là où Tipo-Tipo, malgré son intrépidité et sa connaissance relative du pays, lui prédisait une fin tragique.

Cette fois, le 10 septembre 1881, c'est l'esclavage qui fait les frais de la conversation.

— « Les hommes blancs, dit Tipo-Tipo, se font des idées bien fausses sur nos coutumes et sur nos mœurs. Tout ce qui n'existe plus chez eux — môme de date récente — ils ont la prétention de l'abolir immédiatement chez les autres ! J'ai entendu dire qu'il y a quelques années encore, dans un grand pays nommé la Russie, l'esclavage existait parfaitement sous un nom d'emprunt, et que sa suppression a entraîné des misères sans nombre. Dans le fait, quelle différence y a-t-il entre un esclave et un domestique? Ce dernier est libre et quitte son maître quand il lui plaît. Mes esclaves, eux, n'auraient garde de me quitter. Ils sont trop contents de leur sort ! Si j'étais injuste à leur égard, ils fuiraient peut-être... Mais à quoi cela leur servirait-il ? A retomber sous la domination de leurs pareils, à être vendus de nouveau, maltraités — tués peut-être — et à devoir travailler deux fois plus qu'auparavant. »

Je fais valoir, naturellement, les questions de dignité et de fraternité humaines, les côtés immoraux d'un trafic assimilant une créature de Dieu à une vulgaire tête de bétail, l'arbitraire d'une sujétion absolue, enfin les cruautés entraînées par la chasse à l'homme, si justement flétrie par nos philanthropes.

— « Il n'y a pas de manque de dignité, me répond Tipo-Tipo, à passer, du joug abominable d'un tyran nègre (1), sous la tutelle protectrice d'un Arabe, auquel sa religion commande la bienveillance et la justice. Nous sommes très fraternels pour les nègres,

(1) N'oublions pas qu'il s'agit ici de l'Afrique orientale, où régnent des princes autocrates tout différents de ceux du Congo. (î\ote de l'auteur .)

puisque nous élevons nos enfants avec les leurs, et plus paternels, assurément, que vous autres avec vos laquais! Je n'oserais jamais li'aiter un nègre comme j'ai vu certains voyageurs corriger leurs compagnons blancs. Si nous achetons des hommes, c'est (ju'on offre de nous les vendre et que nous ne pourrions pas nous les procurer autrement. Et il vaut beaucoup mieux pour eux qu'ils tombent entr(î nos mains, qu'entre celles des tribus ennemies — toutes le sont — qui les massacrent, les épuisent et les abrutissent. Si vous appelez sujétion arbitraire l'obligation de travailler, pour le nègre naturellement fainéant et qui préfère voler son pain à le gagner honorablement, je me permettrai de demander où vous placez votre moralité? Je sais fort bien qu'on a fait, et qu'on fera encore longtemps la chasse à l'homme. Mais si tous les sauvages et les cannibales de l'Afrique pouvaient être réduits en esclavage, leurs enfants constitueraient plus tard une Nation, et nous béniraient de les avoir tirés d'un état véritablement dégradant de férocité et d'incurie. «

Et comme je voulais discuter : — « On a arraché, reprit Tipo- Tipo, à Bargash l'abolition de la traite, qu'il est absolument impuissant à interdire vingt lieues plus loin que Bagamoyo. La traite existe toujours à l'intérieur, et c'est l'Africain même qui ne veut pas qu'on la supprime. Il se vendrait lui-même, si on l'émancipait! L'indépendance, pour lui, n'est autre chose que la licence, le vol, le brigandage, la débauche, la folie et aussi la misère la plus invétérée. Nous ne nous entendrons jamais sur cette question-là. Vous êtes venus ici avec vos nouveaux principes d'Europe, et moi je ne considère que les faits toujours actuels. Dans quelques années, vous verriez la moisson qu'aurait produite votre semence, si elle avait eu jamais la moindre chance de s'acclimater ! »

Le père et le frère de Tipo-Tipo, approuvant ce discours de hochements de tète, je jugeai maladroit de soutenir plus longtemps une discussion pour laquelle, en vérité, les arguments me faisaient défaut. Entre les esclaves heureux, fidèles et dévoués de Tipo-Tipo et les misérables coupeurs de tètes et voleurs de bétail rencontrés à l'état libre, il n'y a pas de comparaison à établir. Dans la balance, où, d'un côté, penchait le travail, l'ordre et la moralité, opposés au pillage, à la destruction et à la bestiale luxure, je n'aurais pu jeter qu'un mot : Liberté.

Et ce mot-là, en Afrique, il n'y a pas un seul nègre qui en saisirait le véritable sens.

Tipo-Tipo, qui semble m'avoir pris en amitié, parle longuement du Manyéma, pays fertile, à grandes ressources, riche en bétail, en ivoire, en or (?), et en gemmes précieuses. Et, à brûle-pourpoint, il offre de m'eimnener, me promettant une concession de terrain immédiate. Qui sait! C'est à examiner et à proposer

Puis il me demande des éclaircissements sur la Société internationale africaine, et écoute avec une attention profonde mes explications. But, tendances, moyens, il trouve tout digne des plus grands éloges.

— Mais, ajoute-t-il avec un sourire un peu narquois, les Arabes ne font pas autre chose depuis cent ans !

— Oui! répondis-je, impatienté cette fois, pour le plus grand bien de leur commerce particulier et de leurs plantations, mais nullement par l'ambition d'ouvrir au monde civilisé un continent abondant en richesses inconnues, et de tirer des ténèbres de l'ignorance une race considérée, par vous, comme seul agent de production.

Tipo-Tipo sourit encore et ne répond pas, conmie dédaignant de

prouver la légitimité de l'intérêt personnel, primordial chez les

Arabes.

— Stanley est donc au service de la Belgique? me demande-t-il.

— Non, mais de l'Association internationale africaine, patronnée par notre Souverain.

— C'est la môme chose, surtout si c'est la Belgique qui paye.

— Jusqu'à présent, Léopold II a soutenu, seul, les frais énormes de l'œuvre de civilisation et de fraternité universelle.

— La Belgique doit être bien riche, si son roi suffit à de pareils sacrifices, sans espoir ni désir d'en retirer quelque profit !

— La Belgique est, au contraire, un des plus petits pays de l'Europe, mais son Roi est un de ses princes les plus éclairés.

— Si toutes les nations chrétiennes en faisaient autant, les Arabes n'auraient qu'à bien se tenir !

— Pourquoi cela, puisque nous prétendons vivre ici en paix avec tout le monde? Le sol africain est assez grand pour admettre le concours de tous les dévouements et de toutes les énergies.

Annexe no 11.

Au sujet de la perte des Stanley-Falls.

ETAT INDEPENDANT Borna, le 3 novembre 188G.

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