RE 7 ER
lès objets de première nécessité pour ce troupeau d'hommes isolés de toute cummunication extérieure. Il prit des pensionnaires, commença un défrichement autour de son habitation, sema dix acres en orge et en patates, quelques autres en blé ct en légumes ; ces deux derniers produits rendirent au delà de ses espérances, et même le foin qu'il avait essayé sans y croire ; il a été jusqu'à vendre pour cent dollars de patates dans le cours de l'été dernier, et, développant son commerce avec ses nouvelles ressources, il s’est procuré régulièrement de la viande fraîche d’un endroit appelé Notre-Dame des Anges où conduit un chemin de colonisation de dix milles de longueur, aujourd’hui à peu près terminé et dans un état très passable,
Dans l'intervalle, de nouvelles huttes, dressées ça et là aux environs, si grossièrement et si chétivement façgonnées que le cœur vous serre à les regarder, allaient néanmoins abriter quelques colons et les travailleurs qui avaient avec eux leur femme et leurs enfants, pendant que d’autres cabanes s’échelonnaient à divers intervalles le long de deux routes ouvertes dans le bois pour communiquer avec les cantons voisins ; la compagnie du chemin de fer avait construit ses usines, ébauché les piles d’un pont sur la rivière à Pierre, et le sifflet de la lot locomotive, le roulement saccadé des trains de construction, la gymnastique retentissante des machines sans cessé en mouvement et les battements répétés des lourds marteaux sur l’enclume allaient réveiller les profonds échos endormis jusque là dans la noire et muette solitude,
Jl y a de cela deux ans à peine, et malgré que le gouvernement se soit chstiné à ne pas concéder de lots à la rivière à Pierre (je ne suis ici que l’écho des plaintes que j'ai recuillies sur les lieux), malgré qu'il y ait aussi des spéculateurs de terrains, malgré qu'on ait répété à St. Ouge que la rivière à Pierre étaitun embarras pour l'administration, la persistance et le courage de cet intelligent pionnier et l'endurance particulière à nos colons ont triomphé de tous les obstacles et de tous les mauvais vouloirs. Aujourd’hui, il y a assez d'enfants dans ce village de cabanes, habité uniquement par des canadiene-français, pour que l’on songe à y ouvrir une école dès ce printemps et pour qu'on ait commencé à y bâtir un: chapelle provisoire. En attendant, tous les dimanches un missionnaire se rend
sur les lieux et dit la messe dans un ‘ campe ”, lelong X
de la route. Il se retire chez St, Onge où a été dite lu première messe à la rivière Pierre, et où a été célébré le premier mariage par le Père Meilleur qui voulut ‘ensuite assister à la noce et voir ses braves colons se désarticuler dans des gigs et des reels qui durèrent toute la journée, aux grincements d’un un violon construit d'après les mêmes règles que les cabanes des alentours.
Mais la maison de St. Onge ne pouvait plus suffire à loger les employés du chemin de fer, les nombreux travailleurs et les voyageurs même qui commengaient
à populariser la ligne. Il s'établit donc en face de la sienne une autre maison, mais beaucoup plus spa- |
cicuse, comprenant de grandes pièces, deux ou trois chambrettes privées pour les dumes de passage, et un
véritable dortüir contenant.une” demi:douzaine de lits sur lesquels on né ‘pouvait s’allonger sans pendre de toutes ses jambes en dehors, ni se retourner sans dégringoler de son long ‘sûr lé plancher dont les madriers laissaient entre eux des intervalles d’un demipouce, par lesquels on pouvait voir ou être vu à discrétion. Une cloison, absolument semblable au plancher, séparait le dortoir des autres parties de la mai. son, de sorte que les gens quelque peu gênés préféraient s'étendre tant bien que mal dans la grande pièce du bas qui était tont ce que l’on veut, un vestibule, une cuisine, une salle d'attente et de réunion pour les passants et les journaliers, et dont on aurait pu faire au besoin une salle de conférences. Cette maison, construite par un homme de St-Raymond, était dirigée par ses deux sœurs, deux vieilles filles pointues, serrées, pincéés, escarpées, emboîtées comme des mortaises, effilées et tranchantes, qui ne connaissaient et ne faisaient jamais que deux ou trois mouvements automatiques, toujours les mêmes, se tournant, quand elles se tournaient, comme la faulx qui abat la tige au ras du soi, ayant toutes les formes géométriques, triangulaires, quadrangulaires, rectangulaires, avec cela une ossature, des reliefs si tranchants qu’on n'aurait pu les toucher sans se couper, acerbes, acides, suintant le vinaigre, sans jamais un sourire ni une bonne parole, maussades et désagréables pour le plaisir de l'être, vous apportant du thé quand :on leur demandait des patates, vous répondant, quand elles suécombaient à cet excès de complaisance, par un: oui ou parün non 8i séc'que la bouche leur:en ‘cle. :
quait, maïs actives, uprès à la besogne, toujours sur pied, glissant d’un bout à l’autre de la maison dans une allure fantômatique, et remplissant assez strictement leurs fonctions d’hôtesses pour réussir à garder leurs pensionnaires, pauvres. gens qui n'avaient p£3 le choix entre la terre dure et le toit de ces deux haridelles. J'ai appris dernièrement que leur maison avait passé au feu et état entièrement détruite; mais les deux vieiries filles, inaccessibles aux flammes, sont restées intactes.
Ainsi vient de s’engloutir dans les abimes du temps une page des premiers établissements de la rivière à Pierre; et pour dire un dernier mot au sujet de cet endroit intéressant, je vous annonce que :a compagnie du chemin de fer y a fait construire une très jolie et très coquette petite station, à la place de la hutte qui en tenait lieu, qui est la première station construite sur la ligne et qui servira de type à celles qui le seront plus tard, onfin que St. Ouge est devenu maître de poste, qu'il vous répondra en très bon français si vous lui écrivez pour constater l'exactitude de tout ce que je vous ai dit ce soir, que sa femme, une bonne grosse canadienne, encore alerte malgré ses rhumatismes, vous donnera un bon souper à votre arrivée chez clle, et ensuite un bon lit dans une chambre à vous seul où vous dormirez comme le juste, ce qui vaut bien la peine, pour un bon nombre d'entre vous, d'aller à la rivière à Pierré.
Le lendemain, je m'éveillai à l’heure où les coqs ont depuis. longtemps cessé de chanter. Une légère dentelle blanche, comme un voile de gaze qu'aucun
souflls n’agite, cout rait lé sol durci. Je sortis, je marchai d’abord quelque temps au hasard, puis j'entrai dans l'üsiné pour voir travailler Iles machines qui réparent le ‘matériel roulant: je fis semblant d'y com: prendre quelque chose, et resortant, je me dirigeai successivement ‘vers plusieurs bz hohses où je fis parler les colons, et surtout leurs tendres épouses qui, jusqu'au fond'des bois, ont la langue plus déliée que le sexe qu'on appelle laid par pure antithèse. Partout j'entendis les mêmes plaintes contre le gouvernement; pourquoi se plaignait-on de lui à ce point ? Je'n’aï pas bien réussi à le comprendre, et ne le sais pas éncore au juste, mais ce que je sais bien, c’ést que nous sommes malheureusement plus d’une fois tombés sous des ministres qui ne comprenaient pas les dépenses utiles et profitable, qui ne savaient pas que daus un pays à peine habité comme le nôtre, l'affaire la plus importante, la dominante, celle À laquelle on doit sacrifier largement le plus de revenus possible, et surtout bien veiller à leur Cistribution, c’est la colonisation, article premier et qui devra être longtemps encore à l’ordre du jour de tous les programmes ministériels à venir. J’entendis encore plus d'une bouche demander avec instance l'établissement d’une scierie à la rivière à Pierre, car les pauvres colons de l’endroit sont obligés de faire venir leurs planches ét leurs madriers de la Rivière Noire, ce qui leur coûte $7,00 par wagon pour un trajet sou loont de six milles, Que avoir beaucoup fait parler, je répris ma marche, j'errai dans toutes les directions, je pénétrai par tout où je vis une otvéitüre devant. got Jusqu'à ce
ri
Ca NX 1
-qu'enfin fatigué, rvenr: l’âme remplie. du sombre infini qui m ’enveloppait; j je :m'assis sur un tronc d' arbre renversé, couvert d'une mousse parasite qui l'étreignait comme un suaire, . L'air s’amollissait, et quelques bouffées tièdes, comme des souffles d’esprits invisibles, couraient au travers des sentiers jonchés de débris.
Déjà, depuis un assez long temps, j'étais là assis, ne pensant à rien et pensant à tout, me laissant alle, au courant des réflexions et des souvenirs ; ainsi je songeais.…. à l'avenir des peuples, aux Chovaliers du Travail, à la destruction de Sodôme, en ayant bien soin de no pas regarder derrière moi, au creusement du bassin Louise, ét je supputais combien il faudrait encore de siècles pour que ce travail fût complété ;.…... je pensais aux amusements délirants auxquels se livrent les factionnaires de nuit du Palais Législatif, aux comptes supplémentaires, vulgairement etinintel-ligiblement appelés extras, des entrepreneurs publics, * : lorsque mon attention fut soudainement éveillée par un bruit mystérieux, persistant, acharné, semblable à l'attaque furieuse et continue d’une souris sur une mince feuille de bois qui la séparerait d’un bon morceau de fromage ; j'écoutai et je reconnus la saperde, ver à bois qui loge au cœur des plus gros arbres, les ronge jour et nuit, finit par les percer de part en part, et je me mis à faire des réflexions extrêmement profondes sur le travail invisible de ce petit être solitaire, accomplissant sans relâche ison unique fonction, emtprisonné toute sa vie dans un tronc épais .et dur qui lui cède néanmoins, et cherchant à parvenir à la lu- . mière, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui res-