‹ Sur le peuplement entomologique de l'Asie CentraleChapitre 27 sur 74 · ÉLÉMENTS FONCIERS DE LA FAUNE DE L'ASIE CENTRALE · texte numérisé non relu

ÉLÉMENTS FONCIERS DE LA FAUNE DE L'ASIE CENTRALE

A côté de cette longue série de formes allogènes en Asie Centrale, ce qui domine l'étude faunistique de cette contrée du globe c’est la richesse en endémiques et leur localisation. Parmi ces endémiques, certains sont ailés (Cicindela resplendens Dokur. des Ordos, Necrophorus Przewalskyi Sem. du Kan Su, Anoplistes parasites des Salicornes et des Calligonum). Pourtant, la majorité de ces formes appartiennent à la faune aptère (Lethrus, Dorcadions, Ténébrionides de divers groupes et plus spécialement Blaptinae, Akidinae, Tentyrinae et Pimelinae).

Ce sont des formes pullulant partout, tant dans la steppe, que sur les cailloutis des plateaux où le sable des dunes des bassins désertiques et dont de nombreuses espèces pénètrent dans les massifs montagneux dont ils sont un des éléments de peuplement.

Localisation et différenciation des aptères.

La majorité de ces formes endémiques sont caractérisées par l’aptérisme qui est la règle presque absolue de la vie entomologique dans le centre des bassins désertiques du Gobi, mais qui affecte encore la majorité des formes de la steppe (Trox, Dorcadions, Lethrus) et un nombre très important des espèces de montagne (Carabus, Blaptinae, etc.) Quelles que soient ses causes et qu'il y faille voir ou non une conséquence du climat aride, ce développement de l’aptérisme entraîne de très importantes conséquences sur la distribution des espèces entomologiques en Asie. Dans la plupart des groupes, il ne s'agit pas d’un aptérisme secondaire et : récent faisant coexister des formes aptères parmi un groupe ailé, mais d'un aptérisme fondamental du genre ou de la tribu (notamment chez les Ténébrionides du désert et de la steppe), ce qui entraîne comme conséquence que la diffusion du groupe n'a pas profité d’un transport rapide et à grande distance qu’on peut concevoir pour les formes voilières, mais

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que les peuplements, échelonnés peut-être sur de longues périodes de temps, se sont effectués en quelque façon de proche en proche, selon les lignes de continuité de passage géographique, climatique ou faunistique que l'extension actuelle de ces groupes jalonne précisément. Ceci est d'autant plus plausible que l'on constate la présence de ces formes constitutivement aptères, comme éléments fonciers de la faune de certaines îles, et pouvant manquer dans d’autres (Pimelia, toutes les îles de la Méditerranée et archipel des Canaries; Dorcadion, Chypre, Crête, Corfou, manquant dans les îles de la Méditerranée occidentale, etc.) et que, d'autre part, ces genres se trouvent représentés dans chacune de ces îles par des espèces, des sous-espèces, ou des races spéciales semblant bien traduire une différenciation des formes insulaires consécutives à l'isolement géographique. En effet, à part quelques exceptions : Opatrum sabulosum, d'Europe en Extrême-Orient, Blaps lethifera, d'Autriche en Asie Centrale, une des tendances fondamentales de la distribution des aptères est le morcellement spécifique, et la localisation des espèces. Les Pimelia des Baléares sont différents des Pimelia de Corse ou de Sardaigne, elles-mêmes distinctes des formes de Crète. Les Dorcadions morcelés en près de 300 espèces ont tous une aire de distribution relativement limitée : le Veodorcadion virgatum de Mongolie Orientale, fait place aux Neodorcadion Argali, N. egreqium, N. contractum de Dzoungarie qui ont entre eux un air de famille. Quand il s’agit de groupes où la tendance à la variation est assez grande, ce qui est le cas d’ailleurs pour la plupart des groupes de Coléoptères, le morcellement spécifique est allé très loin. C'est le cas précisément des Dorcadions qui, en Espagne, sont caractérisés par la présence de formes spéciales presque à chaque chaîne de montagnes de la péninsule ibérique. Le principal représentant français de ce genre, Dorcadion futiginator, a créé un certain nombre de races locales spéciales aux Pyrénées centrales et orientales, aux Pays Basque, au Causses ou aux massifs volcaniques du Plateau Central.

On pourrait multiplier les exemples. Les conséquences, au point de vue de l’étude biogéographique, sont considérables :

1) Par leur mode de distribution plus lent et plus particulièrement sensible aux obstacles, les formes aptères sont un argument de continuité

précieux et dont il est impossible de ne pas tenir compte pour l'étude |

des continuités géographiques ou climatiques anciennes.

?) Par leur tendance à la localisation, les formes aptères seront plus particulièrement aptes à caractériser, par leur présence ou leur absence, les faunes locales ou régionales et doivent être considérées comme un des éléments majeurs de la biogéographie de détail.

3) Par leur variabilité, leur tendance à l'isolement, elles seront tou-

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Jours appelées, beaucoup plus que les formes ailées, à former des reliques, à entrer dans la constitution des faunules (faunes des îles), des vallées de hautes montagnes, des bassins lacustres ou désertiques fermés, etc.

Leur étude doit donc être un des éléments les plus instructifs des modes de peuplement des unités locales ou des ensembles continentaux. |

Distribution des Lethrus en Eurasie.

Une étude complète de la distribution de tous les groupes de Coléoptères représentés en Asie Centrale excéderait malheureusement les limites de ce travail ; dans ces conditions, il est possible et il sera préférable de donner plutôt quelques exemples particulièrement clairs de distribution de divers types sur lesquels les matériaux d’étude sont en nombre suflisant, ce qui est loin d’être le cas pour tous les groupes d'Asie Centrale dont certains sont encore mal connus et encore plus mal représentés dans les collections.

Comme exemple particulièrement clair et bien étudié par les savants russes IJakovleff et Semenow nous prendrons entre autres la distribution des Lethrus.

Les Lèthres, dont le type du genre et le Lèthre à grosse tête, Lethrus apterus Lar“ ou Coupe bourgeon, de la plaine de Hongrie, sont des scarabées de la Tribu des Géotrupes, représentés surtout en Asie Centrale, Turkestan Russe, Iran, Asie Mineure, Mongolie, par une soixantaine d'espèces, groupés par les auteurs dans les 7 sous-genres suivants :

Microlethrus A. Sem. et Lethrulus A. SEu., petites formes du Turkestan Russe à mandibules inermes chez les mâles.

Abrognathus B. Jak., de taille plus grande, mandibules inermes, des mêmes régions.

Lethrus sensu stricto A. Sem. et Autolethrus A. Sem., formes les plus développées de cette tribu, ont été groupés ainsi par [akovleff et Semenow comme représentant la plénitude de ce type d'insectes. Ils sont caractérisés par des mandibules largement développées en quart de cercle, pointues et tranchantes, fortement carénées au bord externe (exagération des mandibules du type Geotrypes et Thorectes), auxquels ils s'apparentent par l'aspect général, la forme du corselet et des élytres, mais qui s’en distinguent par la présence sous les mandibules des mâles de deux appendices en faux ou en croissant, désignées par [akowleff

sous le nom de « procès mandibulaire » et qu'on pourrait désigner en français sous le nom d’appendices falciformes, qui viennent en quelque façon doubler la mandibule par des défenses courbes, dirigées perpendiculairement à elle, et de bas en haut, formant comme deux défenses sous la tête de l'insecte, et si monstrueusement développée qu'elle a valu aux plus exagérées de ces formes le nom significatif de Teratolethrus A. SEm., c'est-à-diré le Lèthre monstrueux.

Un troisième groupe de Lethrus se caractérise par une dissymétrie dans le développement des appendices mandibulaires. Dans le groupe des Ceratodirus Fiscu., cette dissymétrie affecte tantôt l’appendice gauche, tantôt l'appendice droit et se traduit par une inégalité de développement entre les deux procès mandibulaires, l’un grêle et linéaire, en épine aiguë, l’autre largement développé et arqué en défense.

Ce processus d’inégalité atteint son terme dans le sous-genre des Heteroplistodus B. Jak., au détriment constant de l’appendice mandibulaire droit qui est réduit, tantôt à une épine, un petit tubercule, parfois une fossette ou un point enfoncé, tandis que l’appendice gauche de plus en plus aberrant, se coude anguleusement sous le labium, en une lame longue, aiguë, triangulaire prenant la mâchoire en écharpe jusqu'à saillir sous le côté droit de la tête.

Mais l'existence de ces lignées ne se manifeste pas seulement au point de vue anatomique et leurs distributions s’alignent sur la carte de façon curieuse.

Tous ces sous-genres sont représentés au Turkestan Russe, qui apparaît ainsi comme le centre de peuplement de ce groupe par des formes nombreuses, voisines les unes des autres, répandues en plaine et en montagne comme le signale Semenow.

Le groupe des Aulolethrus se répand au Nord et au Sud de la Caspienne, couvrant la Russie méridionale et la région de l'Iran. Les Teratolethrus, exagération morphologique du type Lethrus, sont représentés en Asie Mineure, Turquie d’Asie et Balkan ; le groupe des Lefhrus sensu stricto et répandu sur la Russie Méridionale, la plaine Roumaine, le dernier représentant du genre atteignant la plaine de Hongrie où il vit aux dépens du bourgeon de vigne.

L'axe de distribution des Lethrus, à dissymétrie mandibulaire, se distingue au contraire nettement de ces Lèthres occidentaux. Fortement enraciné au Turkestan Russe par les groupe des Ceratodirus qui dépasse peu vers l'Orient les Plaines Khirghizes et la Dzoungarie Russe (vallée de l’Ili), les Heferoplistodus au contraire, du même point de départ, prennent en écharpe le plateau mongol et ont envoyé leurs représentants extrêmes jusqu'au Kan Su et en Mongolie Orientale (Lethrus Potanini B. Jak.), où nous l'avons retrouvé en grand nombre, pullulant sur près de 400 kilomètres d'extension dans les bassins subdésertiques de la Mongolie intérieure, dont il est un des éléments caractéristiques.

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