‹ Sur le plateau; souvenirs d'un librettiste. Préf. de Charles LecocqChapitre 12 sur 20 · UNE PIÈCE PAU L\ FENÊTHK · texte numérisé non relu

UNE PIÈCE PAU L\ FENÊTHK

Depuis le départ de Goudert, les Boufles ont crssé d'appartenir à Topérette et il faut le regretter, car elle s'y trouvait tout à fait à sa place. Mais, quels que soient les succès qu'on y ait eus sans elle, je ne puis me décider à croire que cette jolie petite salle, dont les échos sont tout vibrants encore de tant de musiques tendres et joyeuses soit à jamais perdue pour le genre qui avait fait son renom et pour lequel elle avait été créée. Ce n'est que patience à avoir . « Laissons brouter le mérinos !» comme disait Busnach, dans les rares moments où il se piquait d'atténuer les crudités <rexpress:on du jargon théâtral.

25 avril 1913.

Le Pipard.

Un cercle sans jeux de curies, — Lu pipe emblématique.

— Intermèdes variés. — Les soirs de première. — L'arlilicieux artifice. — Un livre d'or. — Le maître d'hôtel amateur d'autographes. — Au Théâtre-Lyrique Vizenlini. — Une audition sur les ponts. — Le compositeur Gœdès. — « Mixte et calapultueux !» — La valse improvisée. — Raoul Toché et Gaston Serpette.

— La complainte du Pecq. — L'accusé muet. — Le centenaire de Valter. — Un pipartl Président de la République.

C'était un cercle qui, pendant un assez long temps, a tenu une place importante dans la vie théâtrale et dont les réunions avaient acquis bien vite une sorte de célébrité, entre la Chaussée d'Antin et le Faubourg Montmartre. Mais un cercle absolument unique, qui se passait d'autori-

satîon, de statuts et de cotisations et dans lequel il. eût été impossible de trouver le moindre jeu de cartes. Son nom même lui avait été donné par antiphrase et la i)ipe en terre cuite, que chaque membre recevait lors de son admission, n'était que pour lui rappeler que cet instrument était impitoyablement banni de ces lieux.

Le Pipard avait été fondé, ou plutôt s'était fondé de lai-même, aux environs de 18^3 . A l'origine, nous étions six ou huit à i)eine, auteurs, journalistes, artistes ou lial)ilués des théâtres, qui ayions eu l'idée de nous <lonner rendez-vous chaque soir après le spectacle, chez Brébant, dans un grand salon du premier étage. Là, mêlés au reste des consommateurs et attablés devant un modeste souper, nous passions gaîment une heure ou deux à échanger les nouvelles et les potins du jour. Au bout d'un mois, nous étions une douzaine et bientôt après plus de vingt, si bien que les soupeurs étrangers s'étaient trouvés peu à peu écartés et que nous restions seuls maîtres du salon où notre, premier soin fut d'installer un piano meilleur que celui qui était à la disposition du public. Dès lors, le Pipard commençait d'exister.Mais comme le bruit n'avait pas tardé à se répandre, il nous fallait tout de suite aviser à nous défendre conti*e Fenvahissement de convives « indésirables ». A défaut de statuts il fut établi une sorte

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de rè^leiiiciit [)orUiiit sur (juelques points essentiels ; d'abord, nul ne pourrait désormais être adiiiis qu'à l'unanimité des voix, ensuite, le nombre (les membres serait strictement limité à trentetrois. Pourquoi trente-trois et non trente ou trente cinq? La fantaisie seule avait arrêté ce chillre fatidique. Du reste, chacun avait le droit d'amener avec lui un ou deux invités du sexe fort. Pour le sexe aimable, aucune restriction, pourvu que l'invitée fût gaie, jolie autant que possible et, cela va sans dire, appartenant au monde du théâtre. Point de président ni de gérant, mon confrère Edouard Philippe, alors secrétaire général de la maison d'édition Brandus, avait assumé ces doubles fonctions, où il était aidé par un bon gros garçon, nommé Paul Aubert, qui vivait de ses rentes et n'avait d'autre profession que d'être un joyeux compagnon à tu et à toi avec la moitié de Paris.

Apeinené, lePipard était donc en pleine vogue. Chaque soir on était assuré d'y trouver en nombreuse compagnie une conversation toujours animée et les distractions les plus variées. Chacun y mettant du sien et payant de sa personne, lepro-

gramme ne chômait pas un seul instant et les intermèdes se succédaient, si bien que, souvent, l'aube pointait avant qu'on se fût décidé à se séparer.

Mais c'était surtout les soirs de première que la réunion battait son plein. Notre grand salon était alors trop petit pour recevoir tous ceux qu'on aurait voulu accueillir. Entre minuit et deux heures du matin, le sort de la pièce se trouvait fixé et, lorsque nous arrivaient, au sortir des presses, les premiers exemplaires des journaux du matin, ils ne faisaient guère que confirmer le jugement rendu par ce groupe de Parisiens avertis. Et Ton avait en plus la surprise d'un de ces feux d'artifice de salon, dont Edouard Philippe s'était fait une spécialité. Il en avait toujours les poches bourrées et, au moment où Ton s'y attendait le moins, de dessous votre chaise, du lustre suspendu au-dessus de votre tête, du verre que vous alliez prendre, du plat où vous vous prépariez à porter la main, jaillissaient des gerbes d'étincelles multicolores, sans que Ton pût savoir comment cela s'était produit, l'artificieux artificier ayant tout disposé à l'avance et dissimulé habilement de minces fils de fulmi-coton qu'il n'avait qu à cnfiaramer de sa place avec le bout de son cigare, tout en ayant l'air d'être plong« dans une conversation des plus sérieuses ave(

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son voisin ou sa voisine. Sur les nouveau- venus, Te H'et était immanquable. Ilyavaitbien, de-ci delà, quelques nappes un peu roussies, mais l'excellent Brébant n'aurait eu garde de s'en plaindre. Bien mieux, il avait institué à notre usage des prix d'une douceur angélique et telle addition qui, dans toute autre partie du restaurant, aurait atteint un total assez imposant se trouvait, du fait de franchir notre seuil, réduite de plus de la moitié.

Ces soirs-là aussi, le noml^re de nos charmantes invitées était fort augmenté. Dans un placard à nous réservé et qui constituait à la fois nos bureaux, nos archives et notre magasin d'accessoires, il était un registre sur lequel chacune de \ ait apposer sa signature la première fois qu'elle venait. Il y en eut bientôt plus de cent cinquante et ces « feuilles de présence » seraient certainement bien curieuses à revoir aujourd'hui. Mallieureusement, un maître d'hôtel congédié, sans doute amateur éclairé d'autographes, a jugé bon de l'emporter avec lui, supprimant ainsi le plus joli chapitre de notre histoire. De souvenir, je citerai au hasard : Hortense Schneider, Suzanne Lagier, Thérésa, Théo, Angèle, Gabrielle Gauthier, Grandville, Léonide Leblanc, Céline Montaland, Massin, Berthe Legrand, Blanche Ghinassi, une gentille actrice des Variétés, qui s'était

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rendue célèbre en entrant dans la cage aux lions du dompteur Bidel, et tant d'autres à présent oubliées, on que j'oublie. Une des plus assidues était Judic, qui n'avait pas de plus grand plaisir, après nnc représentation où le public lui avait impitoyablement redemandé tous ses morceaux, que de venir se délasser en nous api)ortant sa galté intarissable et ses exquises chansons.

Parmi les hommes, on couiptait, auteurs ou journalistes, Raoul Toché, Ernest Blum — quand il consentait à ne pas se coucher trop tôt — Gaston Serpette, Gœdès, Alfred «l'Aunay et Georges Boyer, du Fifraro, Jehan Valtcr, le secrétaire de la rédaction de Paris -Journal, Gaston Bérardi, Armand Lévy. Comme artistes, les peintres Vi bert et Berne-Bel lecour et le pianiste Tliéador( Kitter, puis José Dupuis, Grenier, Gailhard, Porel, Godfrin, etc. Il y avait même un ingénieur (!), Hinstin, gros bonhomme rond et rubicond qui passait toutes ses soirées au théâtre et que l'on appelait, en raison de sa large figure et de son air digne et majestueux, le Père Louis XIV.

Que de disparus depuis, et combien peu restons-nous à nous rappeler ces années déjà loin taines et les bons camarades d'autrefois !

Le premier parti, fut le jjrave Paul Aubert, si allVible, si heureux de vivre, qu une congestion emporta subitement au moment où il songeait sans doute à une de ces farces qu'il se plaisait à machiner de longue main et qui excitaient (l'avance son l)on gros rire satisfait. Je me souviens qu'un soir, à l'époque où Albert Vizentini, dont il était l'ami intime, se préparait à transformer la Gaîté en théâtre lyrique — bien avant les frères Isola — il me recommandait de ne pas manquer de venir au théâtre dans l'après-midi du lendemain.

— C'est jour d'auditions et, comme Vizentini ne sera pas là, je me suis chargé de le remplacer.

— Vous!

— Oui! Ces auditions-là sont pour la forme. On écoute, on donne de bonnes paroles, on prend les adresses, et ça suffit.

Le lendemain, il était à son poste, avec un air de circonstance. Ce fut réjouissant. A l'un, il demandait le plus sérieusement du monde s'il y avait déjà eu des chanteurs dans sa famille. A un autre, il disait :

— Vous ne pourriez pas me chanter quelque chose en espagnol. Je suis persuadé que votre voix sonnerait bien mieux dans cette langue-là.

Pour finir, se présentait un garçon barbu, assez gauche, se proposant comme ténor.

— Vous en êtes bien sûr?... Moi, je vous verrais plutôt comme basse. Enfin, si vous tenez à être ténor... Allez, mon ami.

Le morceau une fois chanté, il reprend :

— Mais c'est vrai ! Vous êtes ténor. Je ne l'aurais jamais cru. Écoutez, je pense que vous ferez notre affaire. Il y a dans le prochain opéra un solo qui se chante sans accompagnement, au sommet d'une tour. Il faut que je me rende compte de l'effet que vous produirez d'en haut. Montez par cet escalier jusqu'au pont volant qui< traverse la scène et recommencez votre air.

Une fois le chanteur engagé sur les marches, il me prend par le bras :

— Maintenant, filons !

Et, pendant ce temps, le malheureux, resté'

seul dans les frises, s'égosillait à lancer aux échos déserts :

Bel ange, ô ma Lucie !

jusqu'à ce qu'un machiniste, attiré par ses cris, vînt l'interrompre :

— x\h! çà! qu'est-ce que vous f...ichez ici?

— C'est pour l'audition.

— L'audition! Est-ce qu'on passe des auditions sur les ponts, à présent? On s'est payé votre tête. Faites-moi le plaisir de déguerpir!

La plaisanterie était plutôt cruelle, mais la îtime n'eut pas à s'en plaindre, car le lende- |ain Paul Aubert lui faisait avoir un emploi de ►rypliée, avec des appointements plus que consolateurs.

^■Puis ce lut le tour de Cœdès, un compositeur ^Hun réel talent, qui n'eut certes pas la situation qu'il aurait méritée. Cœdès était souffleur à l'Opéra et, après avoir peiné toute une soirée à (( envoyer » aux chanteurs les répliques de leurs rôles, il éprouvait le besoin de se reposer en nous amusant de sa verve cocasse et de ses inventions boufl'onnes. 11 avait même créé une expression qui fit un moment le tour de Paris. <( C'est mixte et catapultueux! » s'écriait-il. à propos de tout, du temps qu'il faisait, de la pièce qu'on venait de jouer, "d'une histoire qu'on lui contait. La juxtaposition de ces deux mots ne signifiait absolument rien, et c'était tout justement plus qu'il n'en fallait pour faire son chemin. Au piano, il était un improvisateur étonnant de drôlerie, soutenant que les librettistes étaient gens inutiles et qu'il se chargerait bien d'écrire une partition entière sans eux et rien qu'avec les annonces parues à la quatrième page de n'importe

quel journal, v compris le bulletin de la Bourse. Et il nous en donnait des exemples à Tappui, qui étaient vraiment d'une fantaisie achevée. Mais, chose curieuse, cette fantaisie intarissable l'abandonnait dès qu il voulait se mettre à écrire pour le public. Des trois partitions qu'il a données : Fleur de baiser, la Girouette et la Belle Bourbonnaise, la dernière seule a eu un semblant de réussite. Aussi était-il, au fond, un triste et un désabusé, et l'on a bien vu tout ce qu'il y avait de factice dans cette gaîté à j*et continu, le jour où l'on apprit qu'il avait fallu l'enfermer dans une maison de santé. Là, il s'imaginait être arrivé à la renommée et à la fortune, a3^ant tous les directeurs à ses pieds, et il s'est éteint ainsi, doucement, dans le bonheur d'un rêve que le sort, enfin clément, lui envoyait après lui avoir si longtemps refusé la réalité.

Pour lui donner la réplique au piano, il y avait Gaston Serpette, Raoul Toché et Edouard Pliilippe. Une certaine valse improvisée par eux quatre fit même sensation. L'un d'eux avait attaqué le motif et, au bout de quelques mesures, cédait la place au second, debout à côté de lui. Quelques mesures encore, et le troisième conti-

pait, puis le quatrième, et ainsi de suite pendant *ès de trois quarts d'heure, sans qu'aucun des Lécutants fût jamais mis en défaut parles sur- )rises et les casse-cou que les autres ne lui ménageaient pas.

Un autre soir, Toché et Serpette nous donnaient le régal d'une complainte sur le fameux crime du Pecq, dont la musique a été employée plus tard dans la partition de Fanfreluche, à la Renaissance. Quant aux paroles, elles sont, je crois perdues pour la postérité, et c'est regrettable. Gela débutait ainsi :

Nous sommes dans la pharmacie, C'est un bien fâcheux accident :

Ce que l'on nomme mal de dent, Nous rappelons odonlalf^^ie...

Et, plus loin, un couplet sur la double exhumation du corps de la victime se termine par ces vers :

On l'exhume d'abord et puis on le rexhume

Et, prodige étonnant,

Ce cadavre charmant Est, la seconde fois, beaucoup plus frais qu'avant!

Puis, ce fut une séance de jugement avec costumes de magistrats empruntés au vestiaire du Palais. Le président était Alfred d'Aunay, l'accusé, José Dupuis. Il avait à répondre d'une ten-

tative de violence sur une jeune personne, Hguréc par la plantureuse Suzanne Lagier. A répondre, non, car, dès le commencement de l'interrogatoire, on constatait que l'accusé était muet et n<' pouvait s'exprimer que par signes. Grand embarras du président, qui ignorait le langage de l'abbé deTEpée. Dupuis le rassurait du geste cl. démasquant un cornet ;i piston, lui indiquait qu'il pouvait reprendre l'interrogatoire. A chaque question, la réponse arrivait avec un air approprié, et c'était là une scène qui aurait certainement produit un gros eiret aux Variétés.

Une autre fois, en 18^8, comme on célébrait Ir centenaire de Voltaire, nous avions voulu avoir aussi le notre. Ce fut le centenaire de Valter, qui fut fêté, avec l'inauguration d'un buste modelé par Gaston Bérardi, discours officiels, fanfares, urand défilé — et feu d'artifice, naturellement.

Une autrefois... mais, comme dit le Valentin du Petit Faust :

Ainsi que tout commence, il faut que tout finisse.

Je finirai donc — et par un nom assez inattendu dans cette société. Celui qui le portait n'appartenait en rien au monde du théâtre, bien que

lestiné à jouer plus tard le premier rôle sur une irès grande scène. Il fut pris un jour de l'ambition de faire partie d'une réunion qui lui promettait de si joyeuses soirées. Après quelques négociations habiles, la porte lui fut ouverte, et Edouard Philippe conserve encore soigneusement dans une vitrine la pi[)e emblématique attribuée en cette occasion à... Félix Faure — car le postulant en question n'était autre que le futur président de la République.

o juin 19 lo.

Petits Théâtres d'autrefois.

^ouis-bouis et bonbonnières. — Sur le boulevard Richard-Lenoir. — Un théâtre en miniature. — Les Folies-Saint-Antoine. — Le colonel Lisbonne. — Un public sans façon. — Les fournisseurs attitrés. — « Monsieur le directeur ». — Cliez le marchand de vin du coin. — De Tutilité d'un bon estomac. — Un théâtre dans un lavoir. — La planche sous le bras. — Marchand de chaussons aux pommes et imprésario. — Des Funambules au théâtre Saint-Pierre. — Un auteur [inépuisable. — Le prrx d'une pièce en un acte. —

Tapez-moi là-dessus! — La montre de Tantale. — ILe bilan d'un grand succès, — Un directeur bohème.

Joyeuses enseignes.

'Aujourd'hui, les salles des petits théâtres « à côté » sont de vrais salons, luxueux, embaumés et confortables. Les peintures claires, les ors, les

soies et les velours y sont prodii;aés, les lumières^ électriques brillent à profusion, enfin on y est, en général, assez conimodémeni assis et tout a et mis en œuvre pour attirer et retenir un public de choix.

Combien différentes étaient celles dejadis, surtout les deux dont je vais m'occupcr! Ce n'est certes pas à celles-là qu'on aurait pu ai)pliquer 1 mot do bonbonnière, qui est maintenant L cliché de rigueur. Décoration plus que primitive peintures à la détrempe, parfums d'orange mêlé aux senteurs du saucisson à l'ail, éclairage indi-j gent et sièges rembourres avec le classique noyaal de pèche, voilà les agréments qu elles diraient àl leurs spectateurs. Il y avait même des place où Ton devait se contenter de vulgaires planchede sapin à peine rabotées. On y venait, cependant et ces modestes bouis-bouis avaient même uni clientèle assez nombreuse, comme autrefois h Lazari et les Funambules.

Le premier de ces temples dramatiques étai situé non loin de la Bastille, sur le boulevarc Richard-Lenoir, presque à l'angle de la ru( Daval.

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Vers i865, un ancien directeur de province, ^ommé Yalmont, avisant à cet endroit une sorte le hangar libre de location, y avait fait établir

le construction légère qu'il avait fort justement ►aptisée « le Petit Théâtre ». Et c'était, en etlet, un véritable théâtre en réduction, avec avantscènes, loges, orchestre, balcon et galerie supérieure, le tout grand comme la main et ne comportant guère plus de deux cents places.

Au bout de quelques mois, Valmont se retirait et son successeur, plus ambitieux, ne voulant pas se contenter du nom choisi par son prédécesseur, le Petit Théâtre prit celui, plus ronflant, de Folies- Saint-Antoine, qu'il conserva jusqu'à l'époque de sa disparition après cinq ou six années d'existence.

Notons, pour l'histoire, qu'un de ses derniers directeurs fut^Pacteur Lisbonne, qui devait acquérir plus tard, en qualité de colonel de la Commune, une célébrité qu'il n'aurait jamais connue comme artiste.

Pour le moment, les Folies-Saint-Antoine avaient à leur tête un ancien régisseur des Folies- Dramatiques appelé Huber, qui avait entrepris, non sans succès, d'y donner de grands vaude-

villes inédits, des revues et des pièces à femmes. Et, ma foi, parmi ces demoiselles, il y en avait d'assez jolies et qui chantaient faux avec la même grâce et le même charme que sur d'autres scènes plus relevées. Du reste, la troupe qu il avait recrutée était des plus convenables; j'y ;ii même vu débuter un jeune comédien que rafficlic désignait sous le simple prénom de Henri et (jui fat plus tard une des gloires de Gluny, sous hi direction de Léon Marx : Henri s'était mué < n Muftat, un nom qui restera attaché à Tinoubliabie création de Boiihouroche.

Les grands jours de recette étaient le samedi, le dimanche et le lundi. Ces jours-là, il y avait salle comble. Par exemple, il ne faisait pas bon s'y aventurer à l'orchestre ou au balcon dans une tenue qui déplût à ces messieurs de la galerie, car, dans ce cas, les pelures d'oranges se mettaient à pleuvoir avec entrain.

Excellent public, d'ailleurs, que ces spectateurs à dix sous, s'amusant de tout et s'intéressant à ses artistes, qu'il ne se faisait pas faute d'interpeller à l'occasion :

— De quoi? On ne chante pas son couplet ce soir? G est-il donc que tu as fait la noce hier?

Ou bien :

— Bravo, la petite mère! C'est envoyé.

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Et, quand arrivait la ronde — car il y avait une ronde dans toutes les pièces — , la salle ne man- (juait pas de reprendre le refrain en chœur.

Le fournisseur attitré, le Clair ville, le Meilhac ci Halévy des Folies-Saint- Antoine, était l'acteur Millier, doué d'une fécondité phénoménale, qui occupait l'affiche presque sans interruption, signant ses pièces de son anagramme : Hermil.

Un autre fournisseur, non moins prolifique, était un nommé Vergeron, dont un vaudeville en trois actes avec Alexis Bouvier, le Carnaval des modistes, se maintint pendant près de trois mois, cas de longévité assez remarquable dans un théâtre où les plus grands succès se chifïraient par trente ou trente-cinq représentations. A sa profession d'auteur dramatique, ce Vergeron, homme avisé, joignait celle, probablement plus lucrative pour lui, de fabricant de toiles cirées : il n'y a pas de sot métier.

A ces deux piliers, venaient se joindre de temps à autre quelques auteurs moins favorisés, parmi lesquels je note Alfred Delilia, le futur courriériste théâtral du Figaro, qui débuta sur cette scène minuscule presque en même temps aue

Leterriér et moi, par un petit acte : On nous écrit de Marseille, suivi bientôt après d un grand vaudeville en trois actes : Au Grand Cerf.

Je ne sais pas de quelle façon il s'y était pris pour faire accepter sa première pièce ; quant à moi, c'est à mon estomac que je dus la réception de la mienne.

C'était un vaudeville pas bien méchant, intitulé Un mariage aux Petites- Affiches^ que nous n'aurions jamais eu l'audace de présenter à un théâtre comme les Variétés ou le Palais-Royal, mais dont nous n'aurions pas été fâchés de voir reflet sur un public, quel qu'il fût. Comme je demeurais avec ma famille assez près des Folies- Saint-Antoine, lidée me vint d'y porter mon manuscrit, à tout hasard.

Mais ce n était pas chose facile : « Monsieur le directeur est occupé sur la scène et n'est pas visible », me répondit le cerbère préposé à l'entrée de ce paradis rêvé. Je repassai plusieurs fois, à des heures difl'érentes, « monsieur le directeur » était parti ou n'était pas encore arrivé. Enfin, un matin, mon cerbère voulut bien me confier que son patron était en train de déjeuner à côté chez le marchand de vin du coin.

Chez le marchand de vin, diable ! Mais, pour être joué, par où n'en passerait-on pas? Je franchis bravement le seuil et j'aperçus, en eflet, mon

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liomme. Seulement, il était écrit que ce ne serait pas encore pour cette fois-là : les cartes en main, il était en train de se livrer avec trois autres partenaires à une manille qu'il eût été impolitique de l roiibler.

Mon plan l'ut vite dressé : dès le lendemain, avant l'heure où il devait arriver, j'étais installé à la table voisine de celle qu'il occupait la veille et, renonçant à la bonne et honnête cuisine familiale qui m'attendait chez moi, je me faisons servir une ratatouille inquiétante, dénommée plat du jour, et que je trouvai supportable dès que je vis « monsieur le directeur » venir s'attabler à côté de moi devant une portion du même ordinaire.

? Mon courage eut sa récompense : au bout de trois ou quatre repas de ce genre et grâce à l'olfre habile d'autant de verres de « fine », la connaissance était faite et mon acte reçu. Si j'avais su la

fr manille, je serais peut-être arrivé à en faire rece-

i voir trois!

Dans le passage Saint-Pierre, qui conduisait de la rue Amelot au boulevard du Prince-Eugène — devenu le boulevard Voltaire — se trouvait un autre petit théâtre, qui s'appelait, tout naturellement, le théâtre Saint-Pierre et dont la réputa-

tion franchit, pendant un temps, les limites du quartier.

Il occupait l'emplacement d'un ancien lavoir • La salle formait une sorte de triangle ou d'éventail et ne comportait qu'un simple rez-de-chaussée, divisé en fauteuils, en stalles et en parterre, où l'on était assez mal à l'aise, mais avec l'avantage appréciai )le de bien voir de toutes les places.

Détail assez pittoresque et qui vaut d'être relevé : les strapontins étaient ignorés, mais, pour y suppléer, aux jours d'affluence, comme l'allée centrale était assez large, on avait imaginé de délivrer aucontrole, en môme temps que le billet d'entrée, une planche, qui, appuyée de chaque boutsur es fauteuils, pouvait servir à deux personnes, et c'était chose amusante, de voir pendant les entractes, des spectateurs se promenant avec leur siège sous le bras, pour être assurés qu'on ne leur prendrait pas leur place.

Gomment l'idée avait-elle pu venir à quelqu'un d'ouvrir un théâtre dans ce passage où il ne passait pour ainsi dire personne et qui n'était occupé que par de petits ateliers et des logements à bon marché ? Seul le fondateur pourrait nous le dire, s'il était encore de ce monde. Le fait est qu'il l'ouvrit et y réussit même assez pour prendre peu après la direction du théâtre du Havre. 11 se nommait Husson, si j'ai bonne mémoire.

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Son successeur, Dechaume, était un type curieux. Brave homme, mais complètement illettré, grêlé à rendre une écumoire jalouse, il avait commencé par être vendeur de programmes et de chaussons aux pommes aux Funambules.

Lorsque fut décidée la disparition en bloc du l)Oulevard du Grime, entre l'expropriation et le moment où devaient arriver les démolisseurs, il s'écoula une période d'environ trois mois, pendant laquelle les Funambules restaient vacants. Dechaume, qui ne pouvait se décider à les abandonner, les prit à son compte et y donna une grande pantomime, les Mémoires de Pierrot^ qui lui rapporta pas mal d'argent.

Dès lors, sa vocation se trouvait décidée : adieu, les chaussons aux pommes ! Quand il se retira devant les premiers coups de pioche, ce fut pour acheter le théâtre Saint-Pierre. Incapable de déchiffrer lui-même les manuscrits, il se les faisait lire par les auteurs et savait fort bien démêler où se trouvait le succès.

Lui aussi, il eut ses fournisseurs en titre : tout d'abord, la raison sociale Laporte et Rigodon — un nom à souhait pour un vaudevilliste. Ce nomlà sur une affiche, c'était déjà une promesse de gaieté.

Puis, Auguste Jouhaud, un bonhomme d'auteur qui mérite bien une courte mention. A le

voir, le nez chaussé de besicles, on l'aurait pris volontiers pour un écrivain public, et Ton ne se serait d'ailleurs trompé que de peu. Sa spécialité était la pièce en un acte, qu'il produisait en abondance, inondant toutes les petites scènes qui voulaient l'honorer de leur confiance et s'élevant même parfois jusqu'à l'Eldorado et aux Folies- Dramatiques. Le prix était fait de dix ou quinze francs l'acte, et l'on est ému en songeant à ce qu'il lui fallait en usiner pour gagner de quoi vivre. Je pense bien ne pas exagérer en estimant sa production totale au chiflre de quatre à cinq cents actes.

Un moment, il l'interrompit, ayant presque connu la fortune, grâce à un héritage d'une cinquantaine de mille irancs qui lui était tombé. Ma^ieureusement, après avoir écrit tant de pièces, il lui vint l'ambition déjouer celles des autres et de se faire directeur des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles. Après cela, il lui fallut revenir à sa fabrication dramatique, que la mort seule finitpar interrompre.

Mais c'est à la collaboration de Blondeau et Monréal que Dcchaume dut la prospérité de son théâtre. Leur première revue : Tapez-moi làdessus! fut un succès qui flamba tout de suite.

Ce fût la vogue : au bout de quelques jours, gand ins et cocottes s'empressaient d'accourir et

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pendant longtemps, spectacle inouï, on vit des files de voitures stationner dans ce petit passage Saint-Pierre-Amelot, devenu soudain le rendezvous du Paris qui s'amuse. Il en fut ainsi jusqu'à la centième.

Blondeau raconte assez 'gaiement une émotion que lui valut rapproche de cette solennité.

Un soir, Dechaume le prend à part et Tcmmène dans sa salle à manger, qui était en même temps son salon et son bureau :

— INlon cher ami, je passe pour être un homme « serré ». A l'occasion de votre centième, je veux prouver que je sais bien faire k^s choses, quand il le faut.

Et, tirant d'un tiroir du bulfet un écrin assez riche :

— Qu'est-ce que vous dites de cela?

Blondeau eut un éblouissement : c'était une

montre en or, de l'aspect le plus cossu. Avec un peu de remords, à cause de Monréal, qu'il croyait devoir être oublié, il se met à balbutier :

— Superbe ! Magnifique ! C'est d'un goût!...

— N'est-ce pas ? Je suis heureux d'avoir l'avis d'un homme comme vous. Je vois que j'ai bien choisi.

Et, refermant l'écrin, il ajoute :

— Dès ce soir, je vais l'ollrir à M""^ Dechaume. La scène aurait pu prendre place dans la revue.

Le théâtre ayant fait sa clôture annuelle apre^ la centième, Tapez-moi là-dessus eut les honneurs d'une tournée en province et reparut sur l'afficlie à la réouverture, pour une nouvelle série de cent représentations. Deux cents représentations, quel rêve pour des auteurs qui débutent! Mais pas un rêve bien doré, toutefois : le théâtre payait par soirée sept francs de droits, dont deux pour le lever du rideau, que Dechaume avait acheté — à Jouhaud, probaldement — et qu'il s'attribuait. Restaient donc cinq francs pour ks deux triomphateurs, soit cinq cents francs à ch;icun après leurs deux cents représentations.

Et ils étaient, quand même, bien heureux!

Pour en finir avec les théâtres de ce quartier, je dirai un mot d'un autre, plus important qui, lui, possédait une vraie salle, de bonnes dimensions et bien aménagée.

Ouvert en i835, sous le nom de théâtre de la Porte-Saint-Antoine et devenu par la suite le théâtre Beaumarchais, il a fini par être remplacé par une maison de rapport. Mais y eut un mo-

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ment pour directeur un artiste du nom de Bartlioly, qui n'est pas indigne de figurer à côté des deux que j'ai cités plus haut.

C'était un comique d'une certaine valeur et je me le rappelle encore dans un vieux vaudeville intitulé : La Carotte d'or, et surtout dans Roqiielaure, ou Vhomme le plus laid de France, son cheval de l)ataille, où il prouvait qu'il aurait pu tenir une bonne place dans les meilleures troupes de Paris. Mais, bohème incorrigible, il était incapable de se fixer quelque part et préférait se conduire à sa fantaisie dans une direction précaire, où il ne se maintenait qu'à force d'expédients.

Lorsqu'il ne jouait pas, il se tenait sur le boulevard, devant l'entrée de son théâtre, racolant des spectateurs en leur vantant la pièce que l'on allait donner et, bien souvent, son bagout arrivait à engraisser la recette, qui en avait grand besoin. . Que de fois je l'ai vu, dans les jours sombres, accoster un gamin en extase devant l'affiche :

— Pourquoi n'entres-tu pas? Il y a des places à dix sous.

— Je n'en ai que cinq.

— Donne-les^ et va !

Et, après l'avoir poussé devant le contrôle, avec les cinq sous, il allait, pour se consoler, prendre un verre chez un marchand de vin qui avait pour

enseigne : «Au Canon de la Bastille », à coté d'un débit de tabac qui s'annonçait : « A la Prise de la Bastille » !

On ne détestait pas les jeux de mots dans le bon vieux Marais !

22 juillet 1913.

Raoul Toché.

Il y a dix-huit ans. — Le père et le fils. — Étretat autrefois. — L'arrivée en diligence. — Les caloges sur la plage. — L'homme sauvage. — Uu casino sans façon. — Les petits chevaux et la morale. — • Chiens, coqs et lapins. — Le béret obligatoire. — Le trust des crevettes. — Premiers essais. — De Paris en actions à la Rieuse. — Frimousse, du Gaulois. — Rue Bergère. — Le téléphone avant Edison. — Dernières années. — Par les arbres!

Je parlais dernièrement de Toché, à propos de ce cercle des « Pipards », dont il avait été un des boute-en-train les plus aimés ; et voilà que le hasard me fait tomber sous la main un vieux numéro de journal, daté du 19 janvier 1895 — il y a plus de dix-huit ans de cela, déjà — qui annonçait sa fin tragique aux environs de Chantilly, près des étangs de Commelle.

Ce fut un moment de surprise pour ceux qui ne Pavaient pas vu de très près pendant ses der-

niers mois. Gomment cet être si gai, si aimable, qui avait Texistence si facile et à qui rien ne semblait manquer pour être parfaitement heureux, avait-il pu en arriver au coup de revolver final? Hélas ! on ne les compte pas, ceux que la vie de Paris aura ainsi brûlés !

Quand je l'ai connu, rien ne me faisait prévoir qu'il serait un jour mon confrère applaudi. C'était un tout jeune homme, mince, élégant, assez timide, à qui son nez un peu long donnait un air à la fois étonné et narquois, recherchant volontiers la société des artistes, auprès desquels sa bonne grâce enjouée lui faisait trouver facilement accueil. On le voyait à presque toutes les premières, accompagnant son père, qui était, lui aussi, une figure bien familière à tout le monde des théâtres, avec ses longs cheveux soigneusement roulés en boucles et qui n'avaient pas su blanchir.

Je le rencontrais encore chez Oftenbach, aux réunions hebdomadaires de la rue Laffitte, puis à Etretat^ où il fit, pendant une saison, partie de la petite colonie que nous formions avec Albert Wolfï, Victor Koning, Albert Vizentini, Paul

Aubert et quelques autres, et qui tenait ses assises dans une petite salle à manger de Thôtel Blanquet, que nous nous étions attribuée.

A cette époque, Étretat était loin d'être ce qu'il est aujourd'hui. C'était déjà une station en vogue, mais fréquentée presque uniquement par les artistes et où régnait la plus grande familiarité. D'abord, le chemin de fer ne vous amenait que jusqu'aux Ifs et il fallait faire le reste du trajet en voiture ou en diligence — ce qui vous valait de jouir d'un spectacle vraiment merveilleux lorsque, parvenu en haut de la cote, sur la route deFécamp, on apercevait tout à coup le gai petit village, campé au beau soleil, dans un vallon sur le bord de la mer, au milieu de la découpure encadrée par les falaises d'amont et d'aval. Uieu que ce décor ainsi présenté valait le voyage. Aujourd'hui, avec les communications si faciles, le nombre des baigneurs a décuplé, mais en même temps ont disparu l'intimité, la camaraderie et les façons « bon enfant » de jadis : ne regrettons rien, constatons seulement.

Sur la plage, on trouvait encore quelques-uns de ces vieux bateaux retournés la quille en l'air

et aménagés en habitations plus ou moins confortables, que l'on appelait des « caloges ». Un d'eux servait même de logis au compositeur Wekerlin, une pliysionomie inoubliable, avec sa barbe et ses cheveux hirsutes et sa mise si éloignée de toute reclicrche, qui auraient annoncé plutôt un homme sauvage qu'un musicien éjiris de mélodies fines et délicates.

Quant au Casino, en dehors du billard et des tables d'écarté, où la partie était parfois assez forte, il n'offrait guère, comme distraction, qu'un jeu de petits chevaux, installé au sous-sol et où l'on ne gagnait pas de l'argent, mais simplement des lots consistant en faïences et porcelaines variées. Il était assez amusant de voir les joueurs heureux entasser devant eux une collection de chats, de chiens, de coqs ou de lapins ; mais les initiés savaient que tous ces bibelots leur seraient, en sous-main, repris contre espèces à la fin de la séance : comme cela, la façade était sauve et la morale officiellement respectée.

Bien entendu, le smoking y était inconnu et, pour les jeunes, la tenue obligatoire, jusqu'à l'heure du dîner, était la vareuse de molleton bleu et le béret. Sur ce point, Paul Aubert était un maître des cérémonies intransigeant : dès qu'un nouvel arrivant lui était signalé, et avant de le laisser pénétrer sur la terrasse du Casino.

il s'emparait de lui et l'entraînait rue Alphonse- KaiT, pour y faire emplette du béret de rigueur.

A peine débarqué, Toché s'était signalé en imaginant un ^rws^ assez original, celui des crevettes. Ce n'était, du reste, pas très compliqué : la crevette n'était pas très abondante et il n'y avait en tout et pour tout qu'un seul professionnel qui, à certaines marées, récoltât, parmi les roches avoisinant « le Chaudron », une quantité appréciable de ces crustacés. Comme les communications avec le Havre n'étaient ni rapides, ni très régulières, il fallait attendre une occasion pour s'en procurer et ce n'était que dans les hôtels qu'on fut assuré d'en voir sur la table. Ainsi muni, le (( trusteur » se rendit tout de suite célèbre par ses libéralités, car ce n'était pas dans un but de gourmandise égoïste qu'il s'était Hvré à son accaparement, mais pour reconnaître à sa façon l'accueil empressé que nous trouvions dans quelques villas amies.

— Vous verrez, disait-il, que mon « bouquet » fera autant de plaisir aux maîtresses de maison que les fleurs les plus rares.

Le fait est que les précieuses bourriches ne manquaient jamais de produire leur eflet.

Je me rappelle encore les courses que nous faisions parfois le matin, soit du côté de Gonneville, où officiait le père Aubourpj, l'inventeur du poulet sauté qui porte son nom, soit à Saint-Jouin, chez la belle Ernestine. Grimpés sUr des clievaux de tout repos, que nous prenions au manège établi dans la « Passée », nous chevauchions au hasard dans la campajçne, à travers les prés» où il nous arrivait souvent de ne plus savoir nous orienter. Mais nous ne nous en embarrassions j]fuère : il nous suffisait de nous en rapporter à n( »s moutures, et de leur rendre la bride [: |la plus noble conquête avait vite fait de retrouv«T 1 • chemin du déjeuner.

Durant toutes ces promenades, jamais un mot qui indiquât chez Toché la moindre velléité d'écrire : il se réservait. Ce ne fut qu'à sa rentrée à Paris qu'il se mit à risquer ses premiers essais. Mais alors, cela ne devait plus être long. Une petite revue qu'il fît jouer chez le docteur Mandl dont les soirées étaient fort courues et où se trouvait ce refrain de circonstance :

Ru Marbeuf [bis) C'est toujours plein comme un œuf!

réussit assez pour que Wolft lui proposât d'en

faire une autre avec lui, destinée, cette fois, à un théâtre. Ce fut la Revue des Variétés, jouée au boulevard Montmartre et que suivit, Tannée d'après, Paris en actions, qui tint l'affiche des Nouveautés plus de cent fois, avec les recettes les plus brillantes.

Puis, il entamait, avec Ernest Blum, une collaboration suivie, qui devait durer jusqu'au dernier jour. Pendant le court espace d'une quinzaine d'années, il a fait ainsi représenter successivement, aux Variétés, le Voj'age en Suisse et Madame Satan; au Vaudeville, Madame Mongodin et Monsieur Coulissel; au Palais-Royal, Le Parfum et La Maison l'amponin ; aux Nouveautés, Le Premier baiser, avec Emile de Najac, musique d'Emile Jonas; Le Château de Tire- Larigot, Le Petit Chaperon rouge, Adam et Eve, musique de Serpette; à la Porte-Saint- Martin, Voyage dans Paris, et à la Renaissance, Belle-Lurette, dont la partition était d'Offenbach et où Jane Hading, en blanchisseuse Louis XV, faisait, au troisième acte, une entrée triomphale sur un char de carnaval. Par une assez bizarre et macabre coïncidence, sa dernière pièce, donnée au Gymnase deux mois à peine avant sa mort, avait pour titre la Rieuse : il y avait longtemps déjà que, pour lui, c'était fini de rire !

En même temps qu'il se faisait sa place au théâtre, Toché avait commencé au Gaulois^ en 1878, ses soirées tliéâtrales qu'il sis^nait du nom de Frimousse, em[>runté au Petit Duc, et qu'il n'abandonna jamais, trouvant chaque jour le moyen d'avoir de l'esprit, sans que ce fût aux dépens des autres, et de la malice, sans tomber jamais dans la méchanceté. Aussi ne lui ai-je pas connu d'ennemis, même parmi ceux qu'il lui était arrivé d'égratigner quelquefois — à fleur de peau et d'une main si légère !

Il fut une période où je ne passais pas une journée sans le voir au moins deux ou trois lois. J'habitais à l'angle de la rue Bergère et de la rue du Conservatoire, dans une maison qui a disparu lors des agrandissements du Comptoir d'Escompte, un appartement avec une large terrasse d'où je plongeais sur la petite cour grillée qui précède la salle de concert et dans laquelle, au moment des concours pour le Prix de Rome, je voyais les logistes prendre leur récréation, enfermés là comme fauves en cage. Le hasard des amours fit de Toché, pendant quelques mois, mon voisin d'en face. A tout instant, quand il me

savait chez moi, il m'appelait sur mon balcon en agitant une petite sonnette. Seulement, rien de ce que nous nous disions ne pouvait demeurer un secret pour les voisins. Si bien qu'à la fin, agacé, il eut l'idée d'installer le téléphone pour notre usage parliculier — cela bien avant qu'Edison et Graham Bell se fussent révélés à Tun et l'autre monde. Bien entendu, notre appareil était des plus primitifs : il s'agissait tout bonnement de ce jouet d'enfant bien connu qui consiste en deux petits tambours de carton reliés par un fd assez long. Tel qu'il était, il nous permettait de causer suffisamment lorsque les bruits de la rue voulaient bien faire trêve un moment . Et puis quel avantage inappréciable : pas de demoiselles du téléphone ! Un simple coup de sonnette et nous avions tout de suite la communication. Nous avions établi la chose, une belle nuit, au moyen (le deux ficelles descendues de nos fenêtres respectives et que chacun n'avait eu qu'à ramènera soi pour que tout fût prêt à fonctionner. Pendant longtemps, ce fil aérien ne cessa d'intriguer les passants qui s'avisaient de lever le nez. Heureusement pour nous, parmi ces passants, il ne se trouva pas un seul agent ; sinon, ce n'était pas l'opérette, mais le proeès-verbal qui nous guettait !

Avec le succès et l'argent, son existence avait change peu à peu. Le cercle prenant tous les instants que lui laissaient le théâtre et le journal, je ne le voyais plus que de loin en loin, toujours affable et souriant, mais un peu plus distant et nerveux. On le sentait déjà sur la pente où il serait entraîné jusqu'au boul

Entre temps, il s'était marie, épousant une assez gentille mulâtresse, dont beaucoup se rappellent encore les yeux si vifs et la mine de joli petit singe apprivoisé. Il y eut même, à son propos, une réplique amusante de la belle et spirituelle Angèle, des Variétés :

C'était à Croissy, dans un jardin. Les deux femmes venaient d'avoir une pique et la plus jeune, rageuse, s'éloignait en disant :

— Je vais me plaindre à Raoul !

Gomme elle traversait une allée en courant, Angèle lui crie :

— Prends par les arbres !

On était encore gai, ce jour-là, dans la maison du pauvre Frimousse !

24 août 1913.

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