‹ Sur le plateau; souvenirs d'un librettiste. Préf. de Charles LecocqChapitre 4 sur 20 · PREFACE XI · texte numérisé non relu

PREFACE XI

ec autant d'exactitude que d'esprit, sans

cun mélange de critique inutile. Ces

[ualités dont tu fais preuve sont assez rares

Iujourd'hui pour qu'on les apprécie. Et ce lui donne du prix et de l'intérêt à tes récits, Kst qu'ils ne visent point à l'effet et l'oblennent justement par leur simplicité, leur bonhomie et leur sincérité. Bon succès aux Souvenirs d'un librettiste, c'est ce que je leur souhaite.

— Mais, vas-tu me dire, et ma préface?

— Eh bien! mon cher, ta préface tu ne l'auras pas, voilà tout.

Par contre, ce que tu auras toujours, c'est ma vieille et franche amitié.

Charles LECOGQ.

L'Opérette en sous-soL

Une morte qui se porte bien. — Un théâtre dans une cave. — Malborough s'en va-t-en guerre. — Quatre compositeurs pour une seule partition. — Cliarles Lecocq et la musique des autres. — Un accompagnateur qui a fait son chemin. — L'Amour et son carquois.

— Fleur de Thé. — Deux pitres épiques. — Un artiste trop rabelaisien. — Situation sauvée. — Le Petit Poucet, de Laurent de Rillé. — Le gaz en voiture. — Des auteurs qui éclairent. — Le Champagne du directeur.

— Les Horreurs de la guerre et le fusil à aiguille.

L'opérette est d'actualité, en ces jours où l'on ne parle que de sa renaissance.

Terme impropre, du reste, puisque pour renaître, il est de toute nécessité d\Hre mort au préalable et que Topérette n'a jamais été morte •*- ajoutons : et qu'elle ne le sera jamais, tant

elle est dans le sang du Français « né malin » . Qu'est-cUe, en eflet, sinon une autre forme, rajeunie et modifiée, des anciennes comédies à ariettes et des premiers opéras-comiques qui leur avaient succédé ?

Non, l'opérette n'était pas morte ; elle soiiimeillait, tout simplement, comme avait sommeillé pendant quelques années le vaudeville détrôné par elle, jusqu'au moment où il est revenu la bannir à son tour des di fie rentes scènes qu'elle avait peu à peu conquises. Ghassé-croisé que nous reverrons sûrement encore, la mode étant essentiellement changeante, capricieuse — et recommençante.'

Aussi le moment est-il opportun pour évoquer, au hasard de la plume, quelques souvenirs de choses vues et retenues au cours d'un bon demisiècle.

Il semble bien qu'on ait déjà tout dit sur les grandes opérettes d'Oflenbacli. Et pourtant!... Mais de combien d'autres compositeurs y auraitil lieu de parler, en particulier de ceux dont les

L OPERETTE EN SOUS-SOL

ornières pièces à succès se jouèrent dans une ^e!

lans une cave, oui, c'est-à-dire à TAthénée — Lcien, celui de la rue Scribe, aujourd'hui dis- »u, remplacé par un hôtel et dont peu de Parisiens, sans doute, ont conservé le souvenir.

PtJi

n théâtre bizarre que cet Athénée ! C'était, à l'origine, une salle destinée aux concerts, que le banquier Bischoflsheim — le père de Raphaël Bischofl'sheim, « l'ami des étoiles » — avait lait construire dans la cour d'un de ses immeubles. Pour ne pas modifier la maison elle-même^ on avait creusé la cour, et la salle était complètement en sous-sol.

Le contrôle franchi, on se trouvait de plainpied aux deuxièmes loges. Un étage plus bas, on arrivait aux fauteuils de balcon. Un étage encore, et c'était l'orchestre. Les coulisses à l'ave- ^nant; quand on voulait gagner^ les loges des artistes par la rue des Mathurins, on avait la sensation de descendre dans quelque catacombe.

Ce qui n'empêchait pas ladite salle d'être olie, coquette et même assez confortable.

L'Athénée-concert ne dura que peu. L'opérette le guettait et, au bout de quelques mois, l'Athénée-Théàtre, sous la direction Sari et Busnach, faisait son ouverture, le i3 décembre 1867, avec nnMalhoroiigh s^cn ça-t-en guerre, ofïrant cette particularité d'avoir été écrit par quatre compositeurs différents^ un par acte, qui se présentaient dans Tordre suivant : Georges Bizet, Emile Jonas, Isidore Legouix et Léo Delibes. Or, les études musicales de cet opéra-boufïe étaient dirigées par un jeune artiste de talent qui avait déjà donné aux Folies-Marigny, où régnait l'acteur Montrouge, quelques petits actes bien accueillis : il s'appelait Charles Lecocq.

Dans ce modeste accompagnateur, passant avec résignation tous ses après-midi au piano pour seriner leurs rôles à des acteurs plus ou moins bien doués, qui donc aurait jamais deviné le futur rival heureux du grand maître d'alors, de Jacques Ofïenbach? Et, cependant, les temps étaient proches I

Tout en faisant répéter la musique de se^ confrères, Lecocq écrivait pour son compte celle

L OPERETTE EN SOUS-SOL

'un ouvrapfcen deux actes, VA mour et son carhiois^ qui devait figurer dans le spectacle suimt et qui passa, du reste, assez tôt, Malhorough

ant laissé le public iiidi fièrent à ses aventures Conjugales.

Kn même temps, William Busnach lui confiait un livret que Cliivot et Duru venaient d'apporter au théâtre et qui était destiné à faire connaître enfin aux deux directeurs associes la joie des belles recettes trop longtemps attendues. C'était Fleur de Thé, dont les représentations devaient durer jusqu'à la fermeture d'été, pour reprendre à la réouverture.

Cette fois, le succès était décisif, et Charles Lecocq allait commencer à compter aux yeux des directeurs des autres scènes. N'avait-il pas eu, de plus, la grande surprise de voir le compositeur déjà célèbre de la Statue décerner de précieux éloges à Fleur de Thé dans son feuilleton musical des Débats, où l'opérette se glissait pour la première fois?

La pièce était jouée par Désiré, Léonce et M""«=s Lovato — bientôt remplacée par Irma Marié — et Lucy Abel, plus un jeune ténor, du nom de Sytter, assez inexpérimenté mais possédant une jolie voix et dont ce fut le premier et unique rôle. Les représentations en furent joyeuses, les artistes s'amusant tout autant que le public aux

fantaisies sans cesse renouvelées, aux « cascades » inépuisables des deux pitres épiques Désiré et Léonce. Un couple merveilleusement assorti d'ailleurs : Léonce, long, mince, blême, flegmatique ; Désiré, court, ventru, haut en couleur, la figure épanouie, l'air tout à fait rabelaisien.

Rabelaisien, il le fut même avec exagération, certain soir qu'il avait trop bien dîné. En le voyant entrer en scène, tout le monde, dans les coulisses, fut ,'pris d'inquiétude. Pourtant, le premier acte se passa sans encombre. Le bonhomme avait bien la parole un peu lourde et les jambes flageolantes, mais, grâce à son autorité et à sa grande habitude, il s'en tirait tout de même, se bornant par instants à rouler de-ci delà, puis se reprenant très vite et ne manquant ni une réplique ni un jeu de scène.

Mais, quelle catastrophe au second acte ! Jusque-là, il n'avait fait que « dodeliner de la tête » ; cette fois, il « barytonna »...

Il y eut dans la salle un gros moment de stupeur. Fallait-il rire ou se fâcher? Ce fut Léonce qui sauva la situation : à l'instant même, entrait en scène le ténor Sytter, qui devait, par tradition, taper sur le ventre de Désiré. Comme il esquissait le geste, Léonce l'an^ête et, d'une voix grave et triste, en levant le doigt au ciel :

LOrEHETTE EN SOUS-SOL

— Non ! Pas ce soir.

Un iiumcnse éclat de rire secoua tous les spectateurs et Désiré, subitement dégrisé, [)ut terminer la pièce avec sa verve et son succès des meilleurs jours.

Après Fleur de Thé, le Petit Poucet, de Laurent de Uillé, dont le livret avait été écrit par deux jeunes auteurs déjà inséparables, Eugène Leterrier et Albert Vanloo, et oùdébutaient Anna Van Ghell, qui arrivait de Bruxelles, et le bon gros Daubray, qui, lui, venait tout simplement du Théâtre Déjazet.

La pièce marchait fort bien, mais le Pactole amené dans la caisse par la première série de Fleuj' de llié s'était épuisé à la longue depuis la réouverture et l'on vivait au jour le jour, en payant par acomptes sur la recette de chaque soir, les arriérés dûs aux décorateurs, aux costumiers et aux autres fournisseurs, sans compter les artistes. Voilà qu'un beau jour, peu de temps après la première, Laui^ent de Rillé accourt chez un de ses collaborateurs :

— Mon cher, nous sommes perdus! On ne jouera pas ce soir. Et il y a plus de trois mille cinq de location !

— Pourquoi, alors?

— Le gaz ! Le gaz, pour lequel il Taut payer immédiatement huit cents francs ; sinon, on refuse la fourniture, Et ces huit cents francs, impossible de les prendre sur la location : tout est déjà distribué. Un seul moyen, c'est de les demander à notre éditeur en avance sur la prime qu'il nous doit à la vingt-cinquième. Quelle perte pour lui s'il laisse arrêter la pièce un seuljour ! 11 n<' peut pas nous refuser.

C'était puissamment raisonné : l'éditeur s'exécuta séance tenante, et les deux auteurs de courir au théâtre devant lequel attendaient les voitures de la compagnie : l'Athénée était alors, ainsi que les Folies-Bergère et d'autres établissements, éclairé par le gaz portatif que l'on amenait chaque jour dans d'énormes voitures à réservoir dont les passants s'écartaient prudemment, par crainte d'explosions, comme il s'en était déjà produit, rue de Rambuteau, par exemple, en face des grands magasins du Colosse de Rhodes. Plus de danger de cette sorte aujourd'hui, mais comme il est avantageusement remplacé par les autos, les tramways et tous ces bus aussi redoutables pour ceux qui sont dedans que pour ceux qui n'y sont pas !

L OPERETTE EN SOUS-SOL

Cette alerte passée, le Petit Poucet retrouva

}on chemin semé de cailloux d'or et, bien sou-

'^ent, après le second' acte, on se réunissait dans

la plus grande loi]^e du théâtre, celle de la

joviale Lasseny, pour fêter ee sauvetage en

» vidant une coupe de Champagne.

Un beau soir, le directeur Busnach, qu'on voyait très rarement sur la scène, surgit au milieu de la fête et, moitié riant, moitié sérieux, s'en prend aux auteurs de venir troubler la représentation de leur pièce.

— Vous pourriez au moins attendre la fin du troisième acte !

Là-dessus, le Champagne est supprimé. Quelques jours après, Busnach retourne droit à la loge :

— Gomment I Pas de Champagne ce soir !

— Dame ! Vous l'avez interdit.

— Ah ! Eh bien ! Je vais en envoyer chercher !

Am Petit Poucet y succéào. un spectacle coupé, dont faisaient partie les Horreurs de la Guerre, de Philippe Gille et Jules Costé, et où se trou-

valent annoncées, dans des couplets badins, les victoires qu'on attendait du fusil à aiguille :

Nous avons des fusils

Se chargeant par la culasse :

Au dehors, c'est gentil,

Mais, au dedans, ça s'encrasse...

Puis, ce fut la fin, puis l'Année terrible. L'Athénée avait fermé ses portes, après avoir permis à trois musiciens encore peu connus, Charles Lecocq, Laurent de Rillé ^et Jules Gosté, de fixer enfin sur eux l'attention du public.

Quel joyeux théâtre, en somme, et qui rendit de réels services, que ce théâtre enfoui sous terre et où les auteurs, à certains soirs, se voyaient forcés d'éclairer pour que la salle le fût !

13 novembre 1911,

Lés Cent Vierges.

La Fille de Madame Angot.

'opérette après la Commune. — Dépari pour la Belgique. — Eugène Humberl. — L'Alcazar Royal et le Théâtre des Fantaisies-Parisiennes. — Un directeur optimiste. — Un succès qui se fait trop attendre. — Une première dans la capitale du Brabaut. — Les Cent Vierges. — Une représentation par vierge. — De Bruxelles aux Variétés. — Les suites d'une idée. — J.a Fille de Madame Angot. — Le luxe à prix réduit. — Les rideaux do M"^ Lange.

C'était en 187 1, après la triste année de la terre et de la Commune. Les théâtres venaient le faire, en septembre, leur réouverture et le mblic, longtemps sevré de son plaisir favori, y courait avec empressement. Les directeurs faisaient des alïaires d'or, ainsi que les auteurs — jeux du moins qui avaient la chance d'être sur

j2 SUR LE PLATEAU

Taffiche. Mais trois salles seulement restaient ouvertes à l'opérette : les Variétés, où la reprise des Brigands avait retrouvé une vojçue qui dépassait celle de la création; les Folies-Dramatiques, où le Petit Faust avait recommencé le cours de ses exploits après que le Canard à trois becs d'Emile Jonas y cul lancé ses derniers coins-coins par la Aoix tonitruante d'un baryton du nom de Yauthier, destiné à devenir célcl)re. et les Boufles-Parisiens, tout à la dévotion d'Olfenbacli, qui y faisait rejouer la Princesse de Tiéhizonde. En dehors de cela, rien pour les autres compositeurs.

Charles Lecoeq, depuis le grand succès de Fleur de Thé, n'avait pu trouver le moyen de faire représenter une pièce importante. Tout au plus avait-il pu donner aux Boufl'es quelques petits actes tels que le Testament de Monsieur de Crac ou le Ttajah de Mj'sore, qu'on s'étonne de ne voir repris par aucun théâtre, ou encore le Beau Danois. Las d'attendre une occasion qui ne venait pas, il résolut de la faire naître et s'en ouvrit au directeur de l'Alcazar de Bruxelles, qu'il connaissait justement pour lui avoir donné le Beau Danois.

Un homme charmant que cet Humbert, et dont

►US ceux qui Font connu ont conservé le plus iimablc souvenir. Ce grand garçon si gai, si îcucillant, si serviable, à la mine ouverte, à la ^oix chaude, d'une activité joyeuse, avait la pasion du théâtre. Ayant pris la direction de TAlcasar Royal de la rue d'Arenberg, alors simple ifé-concert, il s'était promis d'en faire un jour le scèiie rivalisant avec celle, toute voisine, des raleries Saint-Hubert. Et il avait toutes les quaités voulues j)our se tenir [)arole. Il avait surtout îlle qui agit le plus sûrement, hi conflance et fcne foi inébranlable dans tout ce qu'il entreprelait. Jamais on ne vit un optimisme aussi complet. Dès qu'il avait une pièce entre les mains, c'était un chef-d'œuvre et, pas un instant, il ne doutait de la réussite. A ce point qu'un soir, après une première plutôt douteuse, je l'ai entendu dire à un des auteurs :

Je suis bien tranquille î Ça marchera cent fois, vous verrez. D'abord, je vous garde ici jusqu'à ce que ce soit un succès !

— Oh! non! répondit l'autre. Je risquerais trop de ne jamais rentrer à Paris !

Donc, Humbert, après avoir amené chez lui la foule avec Judic qu'il était venu prendre à notre Eldorado, se mit à glisser sur son affiche un acte, puis deux^ puis trois. Puis, il supprima complètement les chansonnettes et, tout en conservant le

sous-titre d'Alcazar Royal qui avait la vogue, il intitula bravement l'ancien café-concert « Théâtre des Fantaisies-Parisiennes » et entreprit d'y jouer de grandes opérettes en trois actes prises dans Iv répertoire des théâtres de Paris.

Aussi la proposition de Lecocq arrivait-elle à pic. Jouer une pièce nouvelle, donner sur son théâtre une vraie première, quel rêve ! Voilà qui ne manquerait pas de faire du ])ruit dans « le Tout-Bruxelles » !

Gela en fit, en effet, et, lorsque le rideau se leva sur les Cent Vierfres de MM. Clairvillc, Cliivot, Duru et Charles Lecocq, la salle était bondée d'un public surchauffé et tout disposé à applaudir. Il faut se rappeler qu'à cette époque déjà lointaine, l'exportation des pièces inédites était chose absolument inconnue.

Le succès fut chaleureux et l'opérette nouvelle se joua cent fois de suite :

— Une fois par vierge! disait Humbert.

Bertrand, qui n'aurait certes pas voulu de l'ouvrage si on le lui avait proposé tout d'abord, s'empressa d'aller le voir à Bruxelles et de le ramener à Paris; c'est ainsi que Lecocq rentra triomphalement aux Variétés, après avoir pris le chemin de fer du Nord, aller et retour, ce qui se trouva — pour cette fois, savez- vous? — le plus court chemin.

Ce succès des Cent Viergea devait avoir une suite : trois hommes se rencontrèrent, dont deux eurent une idée. Le premier, Victor Koning, pensa que, puisqu'une pièce nouvelle avait pu se jouer cent fois à Bruxelles et revenir de là à Paris, il y aurait encore une excellente affaire à tenter. Ce fut son idée, qu'il communiqua à Siraudin.

Celui-ci, grand paresseux, mais connaissant à fond l'ancien théâtre, eut à son tour l'idée que, dans toute la série des Madame Angot d'Aude, qui curent tant de succès en i8o3 et durant les années suivantes, il y aurait peut-être une mine à exploiter. Quant au troisième, Glairville, il n'eut pas d'idée : il se contenta d'imaginer et d'écrire les trois actes d'une pièce dont Lccocq se mit à composer la musique et que le rayonnant Humbert reçut à bras ouverts.

Un an à peine après les Cent Vierges, le « Théâtre des Fantaisies-Parisiennes ( Alcazar Royal) )> de Bruxelles donnait, le 4 décembre 1872, la première représentation de la Fille de Madame Angot, qui devait faire la fortune des auteurs et celle de tant de directeurs de tous les pays du monde.

Ce que c'est, tout de même, que d'avoir une idée ! — Et même de ne pas en avoir !

Deux mois et demi plus tard, — exactement le 21 février 1873, — Popcrette qui faisait courir les Bruxellois était donnée à Paris sur la scène des Folies-Dramatiques. Le directeur, Gantin, comptait bien sur un succès, mais sans prévoir les proportions qu'il devait prendre. Aussi, tout en faisant fort convenablement les choses, s'était-il abstenu de toute vaine prodigalité. Il avait, notamment, avisé, dans un magasin qui venait de s'ouvrir au coin de la rue d'Uzès et de la rue Montmartre, de superbes tentures jouant à s'y méprendre les plus riches étoiles et qui étaient tout simplement en papier.

— Voilà, s'était-il dit, qui fera admirablement l'aftaire pour les rideaux du salon de M"*^ Lange, au second acte.

Et, de fait, les pseudo-rideaux remplirent leur rôle aussi bien qu'on pouvait le désirer, Mais voilà qu'au moment où commençait le final, un malencontreux courant d'air dirigea sur l'un d'eux la flamme d'une applique et que le papier se mit

briller, menaçant de mettre le feu aux frises. Par bonheur, personne ne perdit la tête ni sur la

ène ni dans la salle. Les artistes s'interromirent, un brave pompier de service arriva tranquillement avec un seau et une éponge, arracha le rideau, Téteignit sous ses pieds et rentra dans la coulisse en disant :

— Et voilà !

Puis, Desclauzas reprit le final :

Tournez! Qu'à la valse on se livre!

et l'acte se termina au milieu des bis, des applaudissements et des rappels. On avait fout à fait oublié cet incident, qui aurait pu levenir tragique. 11 est vrai qu'à cette époque il 'y avait, pas eu l'incendie du théâtre An der ^^ien, ni celui de lOpéra-Gomique, et que le pudic n'était pas disposé à s'affoler comme il le ferait maintenant à la moindre alerte.

Mais c'est égal, pour un mauvais début, les rideaux de papier avaient eu un mauvais début et, dès le lendemain, ils étaient remplacés par de bonnes et sérieuses soieries pour lesquelles, cette fois, Cantin ne regarda pas à la dépense : les quatre cent onze représentations consécutives qu'allait avoir hi Fille de Madame Angot pouvaient lui permettre ce luxe. Qui sait même si cet

homme, habile à calculer, n'avait pas quelque intérêt dans la maison où il se fournissait de ces riches tentures?

5 janvier 1912.

A la Renaissance, de 1873 à 1875.

La naissance de la Renaissance. — Un restaurant disparu. — La Femme de feu, — lliiipolyte lïostein. — Un directeur au-dessus de ses affaires. — Aussi fort que Mercadot. — Thérèse Raqiiin. — Association Hoslein-Oflbnbach. Une troupe inutilisée. — La Jolie L^arfumeuse et les débuts de Louise Théo. — Deux premières le même jour. — Du Châtelet à la Porte Saint- Martin. — Une soirée en fiacre. — Les trucs récalcitrants. — Thérésa et Paulin-Ménier, dans la Famille Trouillat. — Girofle- Giro fia. — Les inconvénients d'un succès. — Prévision démentie.

A l'angle de la rue de Bondy, dans la pointe qu'elle forme avec le boulevard et juste à côté du théâtre de la Porte-Saint-Martin, se trouvait, sous le second Empire, le restaurant Deffieux, qui avait eu son moment de vogue, rivalisant avec les autres traiteurs célèbres du quartier.

mais dont le souvenir lui-même a disparu. Pendant les derniers jours de la Commune, le théâtre et le restaurant avaient été incendiés. Sur remplacement de ce dernier, l'architecte Delalande, propriétaire du terrain, entreprit alors de construire une salle de spectacle — le théâtre de la Renaissance actuel — dont les destinées, depuis trente-huit ans, ont été si diverses et, parfois, si heureuses.

C'est le 8 mars 1878 que la Renaissance fit son ouverture avec un drame d'Adolphe Belot, la Femme de Feu, tiré d'un roman paru dans le Figaro et dont le succès avait été très vif, grâce surtout à certaine description suggestive d'un bain pris la nuit par Théroïne dans la mer phosphorescente. On parla beaucoup de cette scène, qui paraissait alors des plus osées. Nous en avons vu bien d'autres depuis et, aujourd'hui, ce bain-là nous laisserait assez froids, — si j'ose dire.

Hélas ! au théâtre, le fameux bain fut loin de donner l'effet qu'on en attendait! D'abord, la mer phosphorescente, plus ou moins bien représentée par des gazes lamées, avait plutôt fair d'un aquarium. D'ailleurs, il n'avait pas été possible

de conserver à la jolie baigneuse le costume, c'est-à-dire la négation de costume qui avait produit tant d'elFet dans la description du roman. On n'y regarderait plus de si près, maintenant que la tenue de notre mère VWc est devenue courante dans beaucou[) d'exhibitions dites (( artistiques. »

Le directeur qui avait pris en mains le nouveau théâtre était Hippolyte Hostein, jadis célèbre pour l'éclat do ses grandes mises en scène dans lesquelles il arrivait souvent à égaler Marc Fournier, le maître d'alors. Au Théâtre Historique, avec les grands drames d'Alexandre Dumas, puis à la Gaîtc et enfin au Ghàtelet, il avait eu des directions, sinon fructueuses, du moins fort brillantes. Dans ce dernier théâtre, il avait môme connu le grandissime succès avec la féerie de Cendinllon, qui n'eut pas moins de quatre cents représentations. Il y avait surtout, après le tableau du bal, une poursuite aux lanternes dont l'efïet était prodigieux et qui était demeurée légendaire.

Puis les mauvais jours étaient venus. Hosteiil avait dû quitter Paris et s'en était allé au Caire, où il ne resta d'ailleurs que fort peu. Quand je

l'ai connu, il était déjà blanchissant, vieilli et découragé, disant avec un sourire désabusé, alors qu'il venait d'emménager rue de Bondy dans une maison donnant sur le boulevard et dont le premier étage était occuj)é par un commissionnaire au Mont de Piété :

— Enfin! Me voilà sûr d'être toujours au-dessus de mes affaires.

Encore actif malgré tout, puisqu'il n'avait pas hésité, en même temps qu'il prenait la direction de la Renaissance, à y joindre celle du Ghàtelet qui se trouvait vacante, sans renoncer pour cela au feuilleton dramatique qu'il faisait chaque semaine au rez-de-chaussée du Constitutionnel.

C'était un homme aimable et doux, le teint d'un créole, les manières pondérées d'un ancien magistrat, fort lettré, s'exprimant avec une aisance tranquille et un don de persuasion qui l'aidaient à se tirer, sans avoir l'air d'y faire effort, de situations souvent plus que difficiles.

De ce don de persuasion, on citait même un exemple bien frappant et presque aussi merveilleux que les féeries qu'il avait mises à la scène.

Gela remontait à pas mal d'années déjà, au

temps où la prison pour dettes existait encore rue de Glichy. Poursuivi par des créanciers qui ne voulaient pas entendre raison, Ilostein, sous le coup d'une contrainte par corps, est cueilli un beau matin par un garde du commerce qui remballe dans un fiacre, à destination de « Glichy».

En route, on cause. Hostein déplore l'incident qui vient se jeter à là traverse de tous les projets qu'il avait en tête et qui devaient le sortir d'embarras. Il les dit, ces projets si séduisants, il les explique, il les développe avec une confiance, une sûreté, une précision telles que le garde du commerce — homme peu sensible par métier, comme bien l'on pense — s'en trouve tout ébloui. Changement à vue! Celui-ci donne ordre au fiacre de rebrousser chemin, se fait conduire chez lui et y prend l'argent nécessaire pour payer les dettes de son captif. Non content de cela, il met à sa disposition toutes ses économies et s'attache à sa fortune en qualité d'administrateur. Balzac aurait-il imaginé mieux pour son Mercadet?

Après le drame de Belot qui, en dépit de son titre, n'avait été qu'un feu de paille ^ Hostein fit

diverses tentatives du même geiirt* et, entie autres, le ii juillet 18^3 — il y avait alors des auteurs qui n'hésitaient pas à risquer une pièce nouvelle en plein cœur de Tété — il donnait la Thérèse lîaqiiin d'Emile Zola, reprise depuis à rOdéon, mais dont un tableau à sensation, celui de la noyade, ne réussit pas à fixer le succès.

Décidément, ce joli théâtre n'était pas lait pour le sérieux; on appela la musique à la rescousse. A ce moment même^ Ollenbach, qui venait de prendre la direction de la Gaîté, avait sur les bras toute une troupe d'opérette engagée à grands frais et qui allait se trouver immobilisée pendant de longs mois par les représentations du Gascon de Théodore Barrière et de la Jeanne d'Arc de Jules Barbier.

Le directeur de la Renaissance n'eut donc pas de peine à s'entendre avec celui de la Gaîté pour qu'un certain nombre des artistes inoccupés vînt s'établir provisoirement auboulevard Saint-Martin. On improvisait un spectacle coupé, qui passait le 4 septembre suivant et dont faisaient partie la Chanson de Fortunio et un petit acte nouveau, Pomme d'api, de Ludovic Halévy et William Busnach — musique d'Oiîenbach, naturellement — joué par Daubray, M"« Peschard et une jeune débutante que Fauteur à' Orphée aux enfers avait découverte à TEldorado et engagée

sur-le-champ, en lui jurant qu'avant peu il ferait d'elle une étoile. Et il tint brillamment sa parole, puisque cette débutante n était autre que Louise Théo — devenue depuis l'heureuse et charmante femme du plus grand marchand de tableaux de New- York.

Pendant que ce premier spectacle commençait à attirer le public dans la salle enfin désenguignonnée, Olïenbach se hâtait d'achever une partition sur un livret en trois actes de Grémieux et Blum et, dès le 29 novembre, on donnait la Jolie Parfumeuse avec Daubray, Bonnet, le baryton ■^oy, mort il y a quelques années régisseur à ^■)péra-Gomique, M°'<' Laurence Grivot et, enfm, ^méo qui, ce soir-là, enleva d'emblée « ses éperons d'étoile », comme le lui dit son joyeux camarade Ghristian, enchanté de cette métaphore hardie. Ge fut la vraie vogue, qui persista aussi longtemps que dura l'association des deux directeurs.

Quand Ofienbach eut repris sa troupe, Hosteiù^ resté seul^ essaya de frapper un coup en remontant, à grand renfort de trucs, de talismans et de changements à vue, une ancienne féerie de Glairville et des frères Gogniard, les Bibelots du

Diable, jouée jadis aux Variétés et pour laquelle il avait engagé deux artistes aimés, Montrouge et la joyeuse Silly.

J'ai dit que ce directeur était un homme actif : il le prouva à cette occasion. En même temps qu'il montait les Bibelots à la Renaissance, il mettait sur pied au Ghâtelet les Amours du Diable, l'opcra-comique à spectacle d'Albert Grisar, avec Paola Marié et une belle et cliarmante cautatrice qui avait passé par l'Opéra et y avait même créé le petit rôle du pâtre, dans Tannhauscr : Mélanie Reboux. Pour comble 4^ dilettantisme, il affichait les deux premières en même temps et on le vit toute la soirée faire la navette entre ses deux théâtres, courant de la Porte-Saint-Martin à la place du Ghâtelet, et réciproquement. Le cocher, qu'il avait retenuà l'heure, crut positivement que son client était devenu fou.

Du reste, les Amours du Diable, les Bibelots du Diable, c'était trop de diables à la fois et c'eût été bien le diable si le diable ne s'en était pas mêlé. Pendant que la représentation du Ghâtelet se déroulait assez tranquillement, mais sans provoquer beaucoup d'enthousiasme de la part du public, celle de la Renaissance se trouvait fortement accidentée. Tous les trucs, tous les changements, qui avaient à peu près marché à la répétition générale, semblaient s'être donné le mot pour

later avec un ensemble cléses])ér«int. Un personnalise disait :

— Je veux que cette chaumière se transforme en palais.

La chaumière demeurait immobile, malgré les eilorts des machinistes qu'on voyait se dém^ener désespérément derrière les châssis récalcitrants.

Montrouge, juché sur le haut d'un rocher, sjBcriait en agitant un talisman :

Je veux descendre!... Ah! Enfin! je des- (is!

Et le rocher se mettait à monter encore plus

ut.

[A la fin, Hostein, pour ne pas succomber à la

htation de s'arracher les cheveux, prit le parti

Is'en aller :

— Ils ont encore trop de choses à souhaiter, Malgré son goût pour la grande mise en scène, Hostein se voyait forcé de revenir à T opérette, qu'il n'aimait guère, s'y trouvant par trop à l'étroit. Donc, après avoir fermé son théâtre pendant l'été, il donnait, à la réouverture de la saison, une opérette nouvelle d'Hector Grémieux, Jaime et Léon Vasseur, où devaient être téunis

les noms de Paulin-Ménier et de Thérésa. Malgré la présence bien escomptée du créateur du Courrier de Lyon et de la chanteuse populaire, le sort de cette pièce, la Famille Trouillat, fut éphémère. Il n'en est guère resté qu'un refrain :

C'est les Normands, m'a dit ma mère,

C'est les Normands qu'a conquis l'Angleterre!

que jouent encore les musiques militaires et que quelques gens fredonnent sans savoir d'où il vient.

Enfin, le ii novembre de la môme année, avait lieu la première représentation de Girofle- Girofla, dont le succès avait été très grand à r Alcazar royal de Bruxelles et où débutait Jeanne Granier.

Cette fois, le public revint en foule et le bureau de location dut être doublé pour répondre à toutes les demandes. Hostein aurait dû se trouver au comble de la joie. Point! On le voyait arriver au théâtre, sombre, inquiet, taciturne, s'empressant de gagner son cabinet et de s'y enfermer.

— Que le diable emporte votre succès ! disaitil aux auteurs. J'étais bien plus tranquille avant!

C'est que, si la Renaissance faisait autant d'argent qu'on pouvait le souhaiter, le Châtelet en avait dévoré d'avance la plus grande partie et que les créanciers, qui s'étaient tenus cois

^^'sque-là, accouraient en bande pour se partager la mine d'or qui venait de s'ouvrir. Complètement débordé, le trop heureux directeur ne savait auquel entendre et il lui fallut deux bons mois avant d'avoir apaisé la meute qu'il avait à .ses trousses.

^Hloutes ces luttes l'avaient fatigué et dégoûté. ^Hprès un nouveau succès avec la Reine Indigo de Joliann Strauss, il se décida à passer la main et à céder la Renaissance à Victor Koning, à qui la Fille de Madame Angol venait de rapporter la forte somme.

Je me souviens encore de son mot en remettant le théâtre à son successeur :

— Mon cher, je suis obligé de vous imposer une pièce des auteurs de Girofle- Girojl a, reçue par traité et sur laquelle je ne compte pas. Mais en revanche je vous laisse la Filleule du Roi,

La Filleule du Roi se joua à peine une vingtaine de fois. Quant à la pièce « imposée par traité », et sur laquelle il n'y avait pas à compter, c'était la Petite Mariée.

Après cela fiez-vous donc aveuglément aux pronostics et aux jugements des directeurs!

14 janvier 1912.

Un bal chez Jiidic.

[odestes débuts d'une étoile. — L Affaire est arrangée, « N'est-ce pas, ma sœur? ». — Du Gymnase au caféconcert. — Le Sentier couvert. — Tournée en Belgique. — Judic et les gendarmes. — Le Roi Carotte et La Timbale d'argent. — De la rue de la Fidélité à la rue de Boulogne. — Pendaison de crémaillère. — Une fête que Pou ne pourrait plus recommencer. — Le cocher de nuit. — La future Manon de Massenet. Le dessinateur Grévin. — Un déguisé en habit noir. — Le crâne de Siraudin.

Il y a quelques semaines déjà, on annonçait la Lispersion aux enchères de nombreux souvenirs de cette artiste exquise et cela m'a remis en mémoire les temps déjà si lointains où j'assistais aux débuts de celle qui allait être pendant de longues années une des divas favorites des Parisiens,

C'est au Gymnase qu'Anna Judic, Anna Damiens, de son nom de jeune fille, parut pour la première fois devant le public, le i'*^ septembre 1867, dans un acte d'Edouard Cadol et William Busnach, l'Affaire est arrangée^ où l'acteur Pradeau lançait à tout propos à sa camarade Mélanie cette interrogation cocasse : « N'est-ce pas, ma sœur? » qui devait connaître la gloire de devenir une scie à la mode sur le boulevard, comme plus tard le : « C'est immense I » de Daubray dans la Jolie Parfumeuse.

Après ce début plus que modeste, Judic, qui comptait dix-huit printemps à peine et trouvait malaisément sa voie au théâtre, se tourna vers le café-concert. Elle entra à l'Eldorado où son mari, Israël, dit Judic, était régisseur, et y conquit tout de suite une place au premier rang avec ses chansonnettes à la fois naïves et égrillardes, dont tout un répertoire avait été composé exprès pour elle par l'acteur Boisselot. Il faut l'avoir entendue dans le Sentier couvert pour se rendre compte de l'eftet qu'elle savait produire avec un simple clignement de ses yeux souriants et malicieux.

Grand'maman, vous avez passé par là!

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