LA CHERTÉ DU PAPIER
AI) TEMPS m PÉRICLlS.
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Lettre à MoBsieiv Aubroi^e-Finnin Ditfot.
3 L'intérêt que vous portez si justement, Monsieur, à tout ce qui concerne l'histoire de 'I1iïç)rimerîe et du commerce des livres, intérêt dont vous donnez chaque jour au public de nouveaux témoignages, m'engage à vous signaler un document encore trop peu connu, à ce qu'il me ^mWe, et tout à fait digne de votre att^tion. On a découvert en 183S, el M. Rangahé à reproduit, en 1842, dans le tome I«' de ses AnHquiUs helléniques (à."* 66- 59), tes fragments gravés strr marbre d'un inventaire des dépenses fgûles par les Athéniens, Tan 407 avant Jésus-Christ, pour la construction d'un des chefs-tfœuvre qui ornaient T Acropole, le temple d'Erechthée *. Dans Tun de ces fragments on trouve mentionnées, sous la date de la huitième prytanie, deux planches, sur lesquelles^ dit le secrétaire rédacteur, nous rédigeons les comptes; puis, sous la date de la neuvième prytanie : 1** « deux feuilles de papier sur lesquelles nous avons écrit les copies ; » 2° « quatre
* Rangabé, Antiq. hellén,, n© 57 (vol. I, p. 52), col. 1, 1. xxx : xatW^s 5y« U
«s Tôv Xiyov à[v]avy9àjîo/A«v SpoLXfi^ç sxari^oocv »-t-. Col. 2, 1. XXX*. Xà^rcct iavfi$«ism (Sùo iç & sic) xi «yr^y^R^s I^H^o^o^cv h h mi. aoivi$eç ri<J90Lpiç Ht- h h.
planches. » Pour chacune des planches, le prix marqué est d'une drachme (90 cent, de notre monnaie) ; pour chacune des feuilles de papier, le prix est d'une drachme et deux oboles, ou 1 fr. 30 c. M. Rangabé, qui, d'ailleurs a conunenté toute cette précieuse inscription avec beaucoup de savoir et de critique, suppose ici que les feuilles de papier servaient à recouvrir les planches de bois. Mais comment cette circonstance eût-elle été omise dans un compte où l'on a pris soin de marquer avec précision la destination de chacun des objets achetés? Il est donc plus probable, j'oserais dire il est certain que les deux feuilles achetées durant la neuvième prytanie étaient destinées à recopier les comptes de la huitième, d'abord écrits sur les deux planches, dont l'achat est porté au compte de cette prytanie. Le mot antigrapha, ou copies, dont se sert le rédacteur, ne laisse pas de doutes à cet égard.
Ainsi les comptes officiels, ce que les Grecs appelaient ivo^paçaC, des dépenses faites pour rErechthéion, se lisaient jadis sur les trois matières différentes :
l"* Il y en avait une première rédaction sur des tablettes de bois ; c'en était apparemment le relevé journalier et comme le brouillon. On peut conjecturer que ces tablettes étaient enduites de cire, usage attesté, pour le siècle même auquel appartient ce document, par bien des preuves, et entre autres, par une plaisanterie d'Aristophane *. On peut conjecturer aussi que les planchettes étaient simplement polies pour recevoir l'écriture à l'encre. Il s'est conservé quelques débris de ce genre, et l'on en peut voir un dans les vitrines de notre musée égyptien du Louvre. Mon savant confrère, M. Reinaud, me fait observer que^ de notre temps encore dans les écoles arabes, on emploie ainsi des tablettes de bois pour y transcrire la leçon des écoliers. On sait enfin que Valbtim, qui, chez les Romains, servait de registre, soit pour les annales des pontifes, soit pour les listes de magistrats, se composait aussi de planches de bois blanchies à l'effet de recevoir l'écriture.
2* 11 y avait ensuite une copie sur charta (vous noterez en passant que c'est là de beaucoup le plus ancien texte où nous trouvions ce mot), c'està-dire, sans doute, sur papier de papyrus; car, à cette date, rien ne laisse croire que les Athéniens se servissent pour écrire de ces peaux plus ou moins grossièrement préparées, dont Hérodote et Ctésias attestent Tusage
^ Strbpsudb. As-tu vu, chez les marchands droguistes, cette pierre brillante et diaphane avec laquelle on allume le feu?
SocBATE. Tu veux dire du cristal?
Strepsiadb. Précisément. Eh bien ! si je prenais ce cristal lorsque le greffier écrirait la condamnation, et si, me tenant au-dessus et me tournant vers le soleil, je faisais fondre toutes les lettres du jugement?
SociATE. Par les Grâces ! cela est très bien trouvé.
\Lê$ Nuée$, y. 768-772.)
chez les peuples de l'Asie; et, d'autre part, la fabricatioa du parchemin proprement dit, ou charta pergamena, ne date que du règne des Âttales. 3° Il y avait enfin l'exemplaire sur beau marbre pentélique, dont quelques plaques ont été heureusement retrouvées parmi les ruines de l'Acropole.
D'ailleurs, le caractère même du document que je viens de signaler ne permet pas d'admettre que l'emploi des planches de bois en guise de papier fût alors une exception et un accident. Au contraire, les planches paraissent suppléer régulièrement le papier, et cela, à cause de leur moindre prix, puisque chaque planche coûte 30 cent, de moins qu'une feuille en papyrus. Aujourd'hui, assurément, le rapport de ces deux matières serait inverse, et c'est la planche de bois qui coûterait beaucoup plus cher que le papier. Mais voici une autre observation qui mérite de nous arrêter quelques instants. D'après des calculs fort exacts de M. A. Boeckh (Economie politique des Athéniens, liv. i, c. 20), une famille de quatre personnes adultes pouvait vivre à Athènes, au temps de Socrate, avec 500 fr. environ par an, soit 125 fr. par an et par personne; c'est-à-dire que, de ce temps, le rapport entre l'argent et les choses vénales était au moins quadruple de ce qu'il est aujourd'hui, même dans une petite ville de notre Occident. Par conséquent, la planche de bois, achetée en 407 avant Jésus-Christ par l'entrepreneur des travaux de l'Erechthéion, représente réellement, en valeur monnayée de notre siècle et de notre pays, 3 fr. 60 c, et la feuille tle papier représente 4 fr. 80 c. Si l'on songe maintenant que les deux planches valant ensemble 7 fr. 20 c, et les deux feuilles valant ensemble 9 fr. 60 c, répondent seulement aux comptes d'une prytanie, c'est-à-dire de 36 à 37 jours, comptes dont l'étendue matérielle peut être appréciée encore, d'une façon assez exacte, d'après les débris de l'exemplaire sur marbre, si l'on songe que le dixième des écritures d'une année n'exigeait pas un rôle considérable et pouvait tenir sur deux ou trois pages in-quarto , de ces réflexions, il sera facile de conclure combien étaient coûteuses encore les matières sur lesquelles écrivaient les Athéniens à l'époque la plus brillante de leur civilisation et de leur littérature. (^ comprend ainsi que les bibliothèques fussent très rares alors dans Athènes, et qu'un collectionneur de livres méritât d'y être signalé pour cette passion peu commune, comme cela se voit quelque part dans le Banquet de Xénophon.
A cet égard, toutefois, une objection doit être écartée. M. Boeckh, après avoir soigneusement relevé le document qui nous occupe, dans la seconde édition de son Economie politique des Athéniens (liv. i, c. 19), en conclut, comme nous, l'extrême cherté du papier au siècle de Périclès; mais il remarque que pourtant les ouvrages d'Anaxagore coûtaient seulement une drachme (soit 3 fr. 60, c, le prix d'un gros volume in-12 dans votre collection des Classiques français), et il cite en preuve un passage de
V Apologie de Socrate, (p. 26, éd. H. Est.), par Platon. Or ki, réminent philologue (à qui n'échappe-t-il pas quelquefois une inadvertance de ce genre ?) cite évidemment de mémoire et sans vériûer le texte original En effet, le passage indiqué fiait seulement dire à Socrate que ceux qui veulent apprendre la philosophie d'Anaxagore n'ont qu'à Taller écouter pour une drachme, à Torchestre, c'est-à-dire au théâtre où brillait alors Euripide, disciple du célèbre philosophe, et habitué à mettre souvent les doctrines de son maître dans les chœurs de ses tragédies. Le texte de Platon témoigne donc, non pas du prix d'un volume, mais du prix d'une place au théâtre, et il reste démontré, ce me semble, que le papier sur lequel écrivaient tant d'immortels génies était d'une cherté sans proportion avec la valeur de notre papier d'aujourd'hui. Compensait-il alors ce prix exorbitant par des qualités particulières? G*est à vous, Monsieur, de le dire, avec votre autorité d'éminent industriel etd'érudit. Je sens qu'il y aurait à faire là-dessus bien des recherches et des conjectures qui dépassent ma compétence, et j'ai hâte de finir, en vous renouvelant l'expression de mon affectueux dévouement.