E. EG6ER
M LA FAMICATÏON
ET
A MdBsiéiii^ Iglei". Mtàkè ié l'MM.
Monsieur bt honorabub ami,
Parmi les documents que j'ai déjà recueillis pour une Histoire du pthpier depuis VarUiquité jusqu'à nos jours^ rinscription monumentale, récemment découverte à Athènes, que vous voulez bi^ me communiquer, sera I ttn des plus précieux, puisqu'il constate le prix que coûtait, au temps Ae fériclès, une feuille de papier (x^prr^)' Ce prix de une drachme et deux bl>oiés, qui, diaprés vos caïculs, équivaudrait à la somme de 4 fr. 80 o.| valeur actuelle, correspond précisément au prix que vaut aujourd'hui une feuille de peau vélin (A fr, 50 c. à 5 fr.).
Cette inscription, qui nous donne le compte, gravé sur marbre^ des dépenses de la construction du temple d'Erechthée, pendant la dixième aoniée, nous apprend de plus que ce ôorapte était écrit en doufate, sur <l€$d fboittéfâ de pipiet et dtrr âèi«r l)h»crël¥é^ étï bbii^. D^spths le prix Qié pour îèi unes et pour les autres , il résulte que la teuîlle de papifar valait alors jun c[\Éct de plus qu^ùné pjàûcèé où /étiiile de hdi», puisque chaque pla&ebe
coûtait 3 fn 60 c. et chaque feuille de papier I fr. 80 c. Ce rapport, comme vous le remarquez, serait aujourd'hui inverse ; en ^fet, une feuille de papier ne vaudrait maintenant que le vingtième d'une feuille de bois.
Le prix de la feuille de papier étant ccMistaté par cette inscriptioD, il reste à connaître quelle était la nature de cette feuille, sa dimension, sa qualité et sa/abrication; je me bornerai à quelques aperçus, puisque vous voulez bien appeler mon attention sur ce sujet.
Comme vous, je crois incontestable que le mot yiçrTttZ^ charta^ que pcnrte l'inscription, mot qui parait pour la première fois sur un monument d'une époque aussi reculée, et qui se retrouve aussi dans un fragment de Platon le comique dont les pièces étaient jouées vers le même temps (430 avant Jésus-Christ^), ne saurait s'appliquer qu'au papier fait avec le papfprus. En e£(et, l'emploi du papyrus, pour l'écriture, remonte à la plus haute antiquité dans l'Egypte et même en Asie et en Europe ; c'est ce que constatent les traditions les plus anciennes, quand même on n'admettrait pas comme avérés les faits rapportés par Pline, tels que la lettre écrite sur papyms par Sarpédon au temps de la guerre de Troie, dont Toriginal fut montré en Lycie au consul Mùtiaiius; la découverte faite à Rome sur le Janicule, 535 ans après la mort de Numa, de ses livres écrits sur papier ; l'iiistoire des livres Sibyllins détruits sous Tarquin, etc.
L'antique renommée dont jouissaient dans les pays étrangers les feuilles qui provenaient du papyrus, et qui servaient à écrire les livres, est attestée par le disciple d'Aristote, Théophraste, qui a décrit les divers usages de cette plante*, et par Dioscoride qui dit également que c'est avec le papyhis, si connu de tous, que le papier xàpvriç est confectionné '. Son usage immémorial en Egypte est constaté par l'inépuisable quantité de manuscrits en langue démotique et hiératique que recèlent les nombreux hypogées de la haute et de la basse Egypte*, et par les manuscrits grecs qu'on y découvre aussi très fréquemment, et qui, bien que plus récents, remontent cependant jusqu'à 250 ans avant Jésus-Christ.
Le papyrus, appelé par les Grecs ^iSXoq (biblos), d'où le mot bible (le LIVRE par excellence), fut donc appliqué de tout temps au papier désigné par le nom de x^P*^^? ^^ même que c'était par les mots 8tç6épat et Séppetç qu'on distinguait les peaux d'animaux sur lesquelles, selon Hérodote, Ctésias et Diodore de Sicile, les Ioniens et les Perses écrivaient dans Tantî-
< Fragments des Poètes comiques, éd. A. F. Didot, 1855, p. 257, fragment 11.
• Histoire des Plantes, liv. iv, chap. vin, 4.
s Dioscoride, l, 115. — Ce mot x&prru était connu aussi des Stoïciens, qui prétendaient que « l'homme apporte en naissant une àme qui est comme un papier (xàpruii) disposé pour écrire, et sur lequel chacune de nos pensées vient s'inscrire.» (Plut., de Plaçais philos., ï\, § 11.)
* Champollion affirme que, parmi les papyrus que possède le musée de Turin , il en est qui remontent jusqu'à 1730 années avant Jésu&Christ. '
quité. Quand, plus tard, les Plolémées, maîtres de l'Egypte, interdirent, par une rivalité de bibliophiles, Texportation du papyrus, afin d'en priver les rois de Pergame, dont les bibliothèques menaçaient de surpasser en richesses celles d'Alexandrie, et qu'Eumène et Attale, forcés de recourir à Tusage des peaux, en perfectionnèrent la préparation et en transmirent l'usage aux Romains, les mots pergamenum et memèrawa remplacèrent les anciennes dénominations consacrées aux peaux, tandis que le seul mot /apTYjç, charta, resta toujours appliqué à la feuille de papier, par opposition aux autres mots Stfôépat, Séppsiç, ^epYaiJLiQvbv, PeixêpivY) {membrana)^ qui (Je tout temps ont servi à désigner les feuilles en peau d'animaux.
Athènes, par ses fréquents rapports avec l'Egypte, dut connaître dès longtemps l'usage du papyrus, et l'employer pour les actes publics et privés, et pour les écrits de ses historiens, de ses savants et de ses poètes, préférablement aux écorces d'arbre ou aux copeaux de bois dont se servaient les peuples moins civilisés, et qu'on n'employait à Athènes que dans les écoles et pour les écrits de petite dimension ou d'une durée éphémère*, de même que les tessons de poterie servaient aux percepteurs pour y inscrire leurs reçus d'impositions.
L'inscription ne nous indique pas quelles dimensions pouvait avoir la feuille de papier dont il s'agit, et je ne trouve aucun renseignement dans les auteurs grecs sur la dimension des feuilles du papier fait avec le papyrus ; mais les manuscrits d'Herculanum, et les feuilles que nous possédons dans nos musées, nous fournissent, en nature, de nombreux exemples qui la constatent. On a même remarqué que les manuscrits grecs trouvés à Herculanum n'ont que six à neuf pouces de haut, tandis que les manuscrits latins ont de neuf pouces à un pied de hauteur, ce qui s'accorde avec ce que nous dit Pline, qui entre dans de très grands détails sur la fabrication du papier fait avec la tige du papyrus. Selon lui, « les belles sortes de papier n'avaient pas plus de treize doigts de largeur (environ treize de nos pouces, 36 c. 50 mill.) ; mais leur longueur fut agrandie au temps de Claude, en sorte que les macrocolles, les grandes feuilles, avaient jusqu'à une coudée de hauteur (un peu moins d'un pied et demi, soit 50 centimètres), » ce qui répond à peu près aux dimensions du papier connu aujourd'hui sous le nom Ae couronne^ et dont la rame (les cinq;cents feuilles), coûte environ cinq francs, en sorte que, de nos jours, une feuille de papier de dimension
* Je lis, dans une des lettres écrites par saint Jérôme à Nicias, qu'on donnait le nom de tahellarii, d'où notre mot tabellion, à ceux qui se servaient de planchettes ou copeaux de bois pour écrire, et le nom de lihrarii à ceux qui faisaient usage de récorce des arbres {liber), ^ Nam et rudes illi Italiœ homines, quos Gascos Ënnius appellat , qui sibi (ut in Rhetoricis Cicero ait), ritu ferino victum quflsrebant, ante cbart» et membranarum usum, aut in dedolatis e ligne codicilUs, aut in corticibuâ arborum, mutuo Epistolarum alloquia mussitabant. Unde et portitores earum tabellarios et scriptores a libris arborum librarios vocavere. » Epist. vui» p. 15, deuxième partie, t. IV Operum (éd. Martineau, 1606).
égale à celle dont il s'agit coûterait cinq cents fois moins cher qu'au temps de Périclès.
Jusqu'à répoque du grand développement de la civilisation qui fut le résultat du contact de Rome avec la Grèce, le papier se maintint à un prix élevé ; son exportation, bornée presque entièrement à Athènes et à ses colonies ioniennes, était presque nulle chez les autres peuples de la Grèce, tels que les Spartiates, les Béotiens, les Acamanes, qui, comme on le sait, écrivaient et lisaient fort peu. Cependant les Phéniciens, ces inventeurs de Y Écriture *, dont le commerce s'étendait dans le monde entier connu des anciens, devaient, ainsi que les Tyriens, importer d'Egypte une quantité considérable de papier à écrire pour les besoins de leur correspondance et de leur comptabilité, et surtout de cette sorte de papier que Pline désigne sous le nom d'emporetica, destiné à envelopper les marchandises. La difficulté du transport par terre ne permet pas de supposer que les Phéniciens et les Tyriens, peuples maritimes, aient jamais fait un grand emploi du papier qu'on fabriquait aussi à Babylone avec le papyrus qui crois-^ sait dans les eaux de l'Euphrate 2. Le renseignement que nous a transmis Pline sur ce papier asiatique est jusqu'à présent le seul que nous ait transmis l'antiquité, et cette fabrication, toute récente à l'époque où il écrivait, semble avoir été très limitée, puisqu'il nous dit que les Parthes n'avaient pas renoncé à l'usage de se servir de leurs vêtements pour y broder ce qu'ils voulaient écrire. Les fouilles, et les voyages scientifiques faits maintenant dans ces contrées, en nous faisant mieux connaître l'état de la civilisation asiatique, confirmeront peut-être, par quelque document nouveau, l'assertion de Pline.
La difficulté de la fabrication du papier, sa rareté, et le prix élevé qu'il coûtait, devaient être un grand obstacle aux relations sociales, et nous expliquent la modération, si rare de nos jours, qu'apportait l'administration d'Athènes sous Périclès, dans l'emploi du papier, puisqu'on voit réduite à deux feuilles seulement la comptabilité des dépenses occasionnées par la construction du temple d'Erechthée dans l'Acropole pendant une prytanie ^.
Cette cherté, principal obstacle à la reproduction des chefs-d'œuvre littéraires, tels par exemple, que les écrits volumineux d'Hippocrate , de Platon, d'Aristote, rendait, comme vous le faites observer, les bibliothèques rares et peu considérables à Athènes, puisque l'acquisition
* Voyez, sur rancienneté de l'Ecriture et sur le papyrus, le mémoire de M. Bureau de Lit Malle inséré au tome IX de la seconde série des Mémoires d^V Académie des Inscriptions.
* < Nuper et in Euphrate nascens circa Babylonem papyrum intellectum est eumdem usum habere cnartœ, et tamen adhuc malunt Parthi vestibus litteras intexere. » (PL, liv. xin, 22.)
s La durée d'une prytanie était de trente-cinq jours.
des livres n'était possible qu*à ceux auxquels la richesse ou la passion permettait de ne pas calculer la dépense. En effet, on sait que Platon fit acheter trois traités du pythagoricien Philolaùs cent mines ou 9,000 fr. *, et qu'Aristote avait donné, pour un petit nombre de volumes qui avaient appartenu à Speusippe, disciple de Platon, trois talents (plus de 16,000 fr.) 2.
Aussi rintérêt que portaient les Athéniens aux livres et à tout ce qui pouvait contribuer à leur conservation nous est-il attesté par le témoignage public qu'ils en donnèrent à un certain Philtatius auquel ils élevèrent une statue pour leur avoir enseigné l'art de l'encollage, soit que ce Philtatius ne fût qu'un simple relieur, soit plutôt qu'il fût un inventeur de quelque procédé pour mieux coller le papier ^.
Dans l'origine, le papier de papyrus dut avoir peu de consistance, et probablement n'était pas collé ou l'était imparfaitement, en sorte que l'encre pénétrait facilement la feuille. Pline le Jeune s'excuse de ne point écrire à son ami, attendu que la nature du papier qu'U pourrait se procurer à la campagne 'ôot/ tellwnent que ce qu'il écrirait deviendrait illisible*. Pour remédier à ce grave inconvénient, la préparation du papier reçut successivement d'importantes améliorations.
L'encollage du papier était et est encore de nos jours une desopérati(»3s les plus importantes de sa fabrication. 11 donnait aux fibres du papyrus une solidité dont est naturellement dépourvu le tissu fort lâche de ce roseau, et rendait imperméable à l'écriture ^ la réunion des deux feuilles de papyrus dont la superposition constituait la feuille de papier.
Cette application sur une feuille de papyrus (où toujours les fibres perpendiculaires ont le plus de consistance) d'une autre feuille placée transversalement au sens delà première, produit une telle illusion que lorsqu'on examine dans les vitrines du Louvre les manuscrits, mtoe les plus anciens,
« Diogène Laërce, liv. m, 9, Vie de Fiaton, dit que Platon écrivit à Dion de lur faire cette acquisition, et dans un autre endroit, qu'elle fat réalisée. (Liv. vm, 95, Vie de PhilolaUs.)
< Diogène Laerce, liv. iv, 5, Vie de Speusippe.
> Voici le passage d'Olympiodore conservé par Photius (God. lxxx, p. 61, éd. Bekk) :
« On désirait beaucoup, à Athènes, connaître le moyen de bien coller les livres, et on se livrait à des recnerches, lorsque I^iltatius, dont le savoir littéraire est bien connu, enseigna aux Athéniens le d^ré d^encollage convenable. Geux-d, par reconnaissance, lui élevèrent une statue. >
Olympiodore, ami de Philtatius, vivait au lY* Siècle après Jésus-Chnist.
* Pline, liv. vm, 15, 2.
^ « Le papier, dit saint Nil dans son Epttre à Philippe le Scholastique, n* âS4» est formé de papyrus et de colle : • ^ noLitùpou x«î x&XXnç x^H'^^ xvxMxmMiSMii ; éd. Possin, Paris, 1657.
Pline entre dans de grands détails sur les soins que Ton prenait à Rome pour perfectionner Tencollage des papiecs venant d'Egypte. ^
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on croit y reconnaître une chaîne et une trame semblables à celles que présentent les autres étoffes de lin sur lesquelles les Egyptiens écrivaient presque aussi fréquemment que sur le papyrus. C'est ce procédé que Porphyre a si bien résumé par l'expression : èÇu(pa(y[ji.évy)v ^iicupov dç p(5Xouç *, du papyrus tissu en papier à écrire, ou pour livres. L'amidon , converti en colle au moyen d'un peu de vinaigre, agglutinait donc, pour n'en former qu'une seule, ces deux feuilles de papyrus superposées de manière à imiter un tissu d'étoffe.
Depuis vingt ans seulement, l'ancien procédé des Egyptiens, le collage végétal, après avoir reçu de grands perfectionnements, a été remis en pratique comme une invention ; son usage, devenu général, a remplacé presque entièrement V encollage à la colle animale, qui date de l'origine de la fabrication, en Europe, du papier fait à la main avec la pâte provenant des chiffons 2.
La civilisation, en s'étendant avec les conquêtes de Rome, devenue lettrée, accrut considérablement en Egypte la culture du papyrus, et sa transformation en papier en fit un des principaux objets de son commerce extérieur; mais, indépendamment de cet avantage, cette plante rendait au pays de nombreux services. Ses racines, dit Pline, servaient aux habitants, sois comme bois à brûler, soit pour faire des ustensiles de ménage; de sa tige ils formaient des nacelles ; de l'écorce extérieure, des voiles, des toitures de maison, même des habits, des couvertures et des cordes ; ils mâchaient le papyrus soit cru, soit bouilli, et en avalaient le jus. Théophraste dit même qu'on le mangeait cru, bouilli ou grillé* 3, ce que confirme Dioscoride. Son usage comme nourriture paraît même être devenu assez général pour que les Egyptiens aient été appelés mangeurs de papyrus-*'.
Mais comment ce roseau, qui offrait de tels avantages à l'Egypte, a-t-il disparu complètement de son sol? Du moins, je n'en ai pu découvrir une seule tige dans le Delta de l'Egypte, ni sur la branche de Rosette, ni sur celle de Damiette. C'est seulement en Sicile, à la fontaine Cyanée, que j'ai vu quelques bouquets de cette belle plante.
* Porphyre ap. Euseb. Prœp. Evang., p. 98. A.
* La fibre qui constitue le papier a généralement moins de solidité en Angleterre qa*en France, où les chiffons sont de meilleure qualité ; aussi l'ancien procédé dû collage à la colle animale ou gélatine s'est maintenu en Angleterre de préférence à la colle végétale. Il est vrai de di^re que le collage végétal y réussit Généralement moins bien qu'en France ; ce quT tient probablement à la qualité des eaux qui coulent sur un sol granitique, phénomène que la chimie peut expliquer et oui se reproduit également dans quelques contrées de la France. D'après ce que dit Pline, il paraîtrait que l'eau du Nil, surtout lorsque le fleuve était chargé de limon, devenait tr^ favorable à l'encollage.
s Histoire des Plantes, liv. iv, 8.
* n»ivjpof6t,yot oc kiyûitTi9i, Schol. d'Ëséhyle, sur Us Suppliantes, v. 768.
Pour preuve de Textension qu'avait prise la culture du papyrus et la fabrication du papier en Egypte, je me bornerai à un seul témoignage, peu connu, je crois : Thistorien Vopiscus nous apprend que le tyran Firmus (ce riche marchand de Séleucie dont le palais avait ses fenêtres en verre) ^ se vantait, lors de sa révolte contre Àurélien, 274 ans après Jésus-Christ, d'avoir tant de papier qu'il pourrait nourrir son armée avec le papyrus et la colle ou gluten contenus dans ses magasins ^ !
Cette importance de la fabrication du papier de papyrus, en Egypte, est attestée par d'autres documents. « Dans la riche et opulente ville d'Alexandrie, dit une lettre d'Hadrien citée par Vopiscus*, nul ne demeure oisif : les uns soufflent le verre, les autres confectionnent le papier. » Ailleurs, le même historien ^ nous apprend « qu'Aurélien imposa aux Egyptiens un tribut perpétuel en papier et en verre. »
Au sujet de cette fabrication du verre et du papier, objets d'une si grande importance et d'un prix si élevé, dont le commerce enrichissait l'Egypte, je crois devoir rappeler que l'utilité et l'importance de ces mêmes objets frappèrent à un tel point l'attention de nos rois qu'ils crurent devoir anobUr les deux professions de verrier et de papetier, et que, jusqu'à la fin du siècle dernier, les ouvriers attachés aux verreries et aux papeteries étaient les seuls qui eussent le droit de porter l'épée et le titre de gentilshommes papetiers et verriers^.
Cette intéressante fabrication du papier, dont les produits se rattachent intimement aux œuvres de l'esprit, à la cirûulation des idées^ et aux services de l'administration, a toujours été en France l'objet d'une prédilection toute spéciale. Si quelquefois de timides essais pour imposer un pro-. duit auquel tant de services éminents et tant d'industries se rattachent, ont été tentés par le fisc , ils ont été aussitôt abandonnés devant les manifestations de l'opinion publique, à qui cet impôt est aussi antipathique que
* Vopiscus, Vie de Firmus, Ç 3. « De ejus (Firmi) divitiis multa dicuntur, nam et vitreis quadratis bitumine aliisque medicamentis insertis domum induxisse perhibetur; et tantum habuisse dechartis, ut publiée sœpe diceret,6xercitum se alere
pOSSe PAPTRO et GLUTINO.»
Les commentateurs ne sont pas d*accord sur le sens des mots cUere eoœrdtum dont s'est servi Vopiscus. Est-ce nourrir son armée avec le papyrus ou le gluten» ou bien entretenir cette armée avec le produit de la vente du papyrus et de la colle? Je crois, d'après l'usage qu'avaient les Egyptiens de se nourrir de papyrus, que Firmus a voulu dire qu'en cas de siège son armée ne serait pas affamée tant qu'elle aurait à manger le papyrus et le gluten (£ait avec l'amidon ou fleur de farine), qu'il possédait dans ses magasins.
* Vie du tyran Saturnin, § 8.
* Vie d'Aurélien, § 44.
* Nous avons vu de nos jours élever à la pairie M. Canson, cet honorable manur facturier si connu par les progrès q^e lui doit la fabrication du papier, surtout son encollage. C'est la fabrication d\\ papier qui donna au célèbre Montgolfier l'idée des aérostats.
l'ont été de tout temps les entraves à la libre circulcUion de la mie publique.
« Sans le papier, la civilisation et la mémoire du passé périraient,» a dit Pline : Quum chartœ maxime um humanitas vitae comtet et memoria ^.
Sous Tibère, le papier était devenu tellement indispensable aux besoins de la vie, que, la disette s'en étant fait sentir, les relations sociales furent troublées au point qu'une commission de sénateurs dut être nommée pour en opérer la répartition 2, C'est ainsi que dans notre grande révolution les moulins à papier furent mis en réquisition pour suffire à d'urgentes nécessités et à la fabrication des assignats. La présence de soldats même fut jugée nécessaire pour maîtriser l'esprit indocile des ouvriers papefiers dans la fabrique de Montargis, qui prit alors une grande extension.
Mais comme il arrive toujours en industrie, surtout lorsque la matière première peut être obtenue à peu de frais et en abondance, l'extension du commerce de l'Egypte avec Rome et la grande consommation du papier durent, en accroissant sa fabrication, diminuer sa valeur. J'en crois voir la preuve dans les épigrammes de Martial où le prix lixé aux diverses paf^ties dont l'ensemble compose son recueil, permet, jusqu'à un certain point, de conjecturer quel était alors à Rome celui du papier. La modicité des prix indiqués est telle qu'on ne peut supposerque ces livres fussentécrits sur parchemin. C'était, d'ailleurs, sur papyrus que les Gracques, Cicéron, Auguste et Virgile écrivaient 3, et très probablement sur le papier dit cornélien, du nom de l'ami de Virgile, le poète Cornélius Gallus, protecteur des lettres, qui, lorsqu'il était gouverneur de l'Egypte, perfectionna tellement la préparation d'une sorte de papier, que le nom de cornélien lui fut donné pour le distinguer de tous les autres K
Martial nous apprend donc qu'un certain Lupercus, ne voulant pas acheter son premier livre à! Epigrammes qui venait de paraître, le lui demande à emprunter, — et Martial, ainsi qu'il est d'usage en pareille circonstance, le renvoie à son libraire en lui disant :
a II est mutile de donner tant de peine à votre esclave pour venir chez moi chercher ce petit livre ; la distance qui nous sépare est grande, et je loge
*■ Liv. XIII, 21, 1. L'expression humanitas vitœ qui, je crois, a été employée pour la première fois par Pline, me semble traduite convenablement par le mot civilisation qui, lui-même, est un mot nouveau, et ne figure point dans les anciens dictionnaires de TAcadémie. On ne Ty voit paraître que dans l'édition qui fut publiée par décret en l'an III, mais sans la sanction de l'Académie.
• Factumque jam Tiherio principe inopia chartœ, ut e senatu darentur arbitri dispensandœ .* alias in tumultu vifa erat, (Plin., Hist. nat,, xiii, 27.)
s Pline, xni, 26.
* Isidore de Séville, Origines, liv. vi, c, x, 5 5, Ed. Otto, coll. Lindemann.
au troisième étage dans une maison dont les étages sont très hauts. Pourquoi donc chercher si loin ce qu'on a près de soi? Vous habitez TArgilète, et tout près de vous, au Forum de César * est une boutique dont la devanture, toute couverte de titres de livres, permet de lire, d'un coup d'œil, le nom de tous les poètes. Demandez-moi donc en vous adressant au libraire Atrectus, et il vous tirera du premier ou du second casier un Martial, qu'il vous offrira bien poli à la pierre ponce et coloré en pourpre, au prix de cinq deniers (un peu moins de cinq francs). — Je ne vaux pas ce prix, direz-vous? — Mafoi, vous avez raison, Lupercus. d (i, Epigr, llS*)
Une autre épigramme de Martial nous donne également le prix de l'un de ses autres livres, et nous apprend que la remise en fait de librairie pouvait être de cent pour cent, comme elle l'est encore de nos jours pour la musique. 11 nous dit, au sujet du treizième livre de ses Ejngrammes, qu'il avait intitulé Xenia (cadeaux ou étrennes) :
« Ce tout petit livre, qui contient un recueil d'étrennes, te coûtera quatre pièces, nwmmi (environ Ifr.). — Quatre pièces 1 c'est trop, diras-tu? — Deux en effet pourraient suffire, et encore le libraire Tryphon y aurait un beau bénéfice. »
Ce livre ne forme en effet que- 14 pages dans l'édition des Aide, et si l'on déduit la remise de cent pour cent, sa fabrication n'aurait coûté que 50 centimes. Le prix de un franc fixé pour le public était donc im peu moins élevé que ne l'était comparativement celui du premier livre des Epigrammes, dont le prix pour le public était de près de cinq francs, bien qu'il fût moins gros d'un cinquième (il a 56 pages dans l'édition d'Aide); de plus il était poli à la pierre ponce et coloré en pourpre, luxe dont on ne dit pas que fût pourvu le treizième livre de Martial dans l'exemplaire en question.
. Un passage curieux d'Isidore * nous apprend que chez les profanes la dimension des livres était déterminée par la nature même des écrits; ainsi les lettres et les poésies s'écrivaient dans un petit format, tandis que le grand format était réservé aux histoires. Le recueil des poésies de Martial devait donc être écrit dans un petit format qui n'exigeait que peu de papier, ce qui explique comment il pouvait être vendu à un prix aussi peu élevé.
*■ C'était aussi au Forum de César qu'habitaient plusieurs libraires, entre autres les Sosie, ces libraires-éditeurs d'Horace, qui faisaient aussi le commerce d'exportation, particulièrement des livres passés de mode et bons pour les colonies, comme nous dirions aujourd'hui. — Hic et- mare transît — aut fugies Uticam , et vinctus mitteris Ilerdam,
* Ori^'ines, 1. VI, ch. XII, p. 197, éd. Ofto, coll. Lindemann:* Quœâamgen&ra librorum apudgentiles certis modulis con/iciebantur : breviore forma cabminà atque epistola; at vero historié: majore modulo àcribebantur. *
Du moment où nous pouvons apprécier ce que coûtait la fabrication des livres, et quelle était leur dimension, il reste à connaître quel était le prix payé aux scribes par page ou par ceni de vers, afin de mieux calculer la valeur que pouvait avoir le papier.
S'il n'y a point d'exagération poétique dans ce que nous dit Martial, les copistes, à Rome» écrivaient avec une telle célérité, que, pour son second livre qui forme 22 pages dans l'édition d'Aide, et qui contient plus de cinq cents vers, il ne leur fallait qu'une heure pour les transcrire. M. Géraud, dans son excellent Essai 9ur les livres, fait à ce sujet le calcul suivant :
« Admettons que le poète exagère, et, au lieu d'une heure, mettons quatre heures pour copier les cinq cent quarante vers qui composent ce second livre; supposons de plus que, dans l'atelier du libraire, cinq copistes sous la dictée d'un lecteur soient occupés à transcrire le second livre de Martial, et qu'Us travaillent huit heures par jour, ils auront fait dix exemplaires chaque jour, et trois cents exemplaires en un mois ^. d (P. 204.)
Peut-^tre pourrez-vous découvrir quelque document qui éclairera mieux la question importante du prix des livres dans l'antiquité ; je m'en rapporte à cet égard à votre science et à votre sagacité si généralement appréciées.
Mais dans les calculs U faut, pour établir la comparaison avec les prix actuels, tenir compte de ce que les écrits n'étaient grevés d'aucun droit de propriété littéraire; ce droit si légitime, récemment protégé par une forte et persévérante volonté qui l'a fait introduire dans le droit des nations, est une invention toute récente. Aucune indication , concernant ce droit, n'a pu être découverte ni dans la législation grecque ni dans la législation romaine, ni même dans les écrits des auteurs anciens, o Les vers, nous dit Tacite, ne conduisent ni aux honneurs ni à la fortune ; le seul bien qu'ils procurent est un plaisir fugitif, et des louanges frivoles et stériles ^. »
C'était donc aux princes, c'était aux grands à rémunérer les poètes, et si cette dette fut souvent acquittée généreusement par eux, plus souvent encore le mérite fut méconnu, n est pénible de voir que pour obtenir une tunique, puis un manteau, Martial soit obligé de les faire solliciter par sa muse aussi humblement que le grand Corneille , adressant au financier Montoron sa supplique, dans la dédicace en tête de Cinna!
Aussi quelquefois les poètes, dans leur indignation contre leur sort misérable, laissaient échapper de leur coeur indigné^ aussi bien dans l'antiquité o*
ftm
^ Les cent dix-neuf épigrammes de Martial formant son premier livre ont 830 vers ^g^
faisant cinquante^eox pages dans . l'édition d'Aide (format in-12), et le treizième ^