‹ Sur le retour; romanChapitre 1 sur 3 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

A AttigiiG, le colonel de Francœur descendit des premières, étonnant les employés par sa haute taille, sa vaste poitrine, sa carrure de bon géant à Taise en l'habit bourgeois, étoile de rouge par la rosette. Il montrait une tête lorraine, puissante et carrée, des yeux bleus aux épaisses paupières, une énorme moustache blonde ; avec cela un air d'autorité rude, que démentait on ne sait quoi de simple et de bon.

Un long diable d'ordonnance très dégourdi, en livrée bleue, sautant des troisièmes, accourut.

SLR LE RETOUR

« Jean, mon garçon, on ne nous attend pas ! J'ai oublié de prévenir. Je viens de retrouver ma dépêche dans la poche de mon pardessus ! »

Elle y était depuis la veille, ce qu'il ne s'expliquait pas, croyant bien l'avoir portée luimême au télégraphe.

L'homme restant fixe, la main à la visière de sa casquette, il ajouta :

« Débrouillez-vous. Je vais à pied!

— Bien, mon colonel! »

Le chef de gare avait entendu, il se découvrit :

« C'est pour le château de Luzerme ? »

EL sans attendre la réponse :

« Je vais expédier immédiatement les bagages ; mes hommes les brouetteront ! »

Pour faire voir qu'il savait, il ajouta :

« On vous attendait tous ces jours-ci, monsieur le comte ! »

Un hurlement brusque le déconcerta. Un colosse fauve aux crocs blancs, bondissant hors du compartiment des chiens, s "élançait sur eux en aboyant.

si;r le retour

« Ici, ïighiale! » gronda le colonel; et gagnant la sortie, il se fit indiquer le plus court chemin. Le chef de gare, empressé, étendit le bras vers la route, avec force explication.

A ce moment, un voyageur qui prêtait roreille, tout en se dirigeant lentement vers une charrette anglaise gardée par un groom, fit volte-face, et chapeau bas :

« Mille pardons ! Si j'osais... M. Jugaud, voisin et compagnon de chasse de M. le vicomte de Francœur ! J'ai justement le plaisir de dîner ce soir au château. Voulez- vous me permettre de vous offrir une place dans ma voiture ? »

Jeune, brun, hérissé de poils durs, les yeux rouges et la mâchoire en avant, il avait l'air rogue et un peu bestial, sous son sourire.

« Merci^ monsieur ! fit le colonel, après avoir toisé l'inconnu, son petit groom, la minuscule charrette et les valises qu'on y entassait. Je craindrais de vous gêner. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de marcher un peu. »

Et après quelques mots polis et un salut aux deux hommes, il s'engagea, précédé du galop fou de Tighiale, dans un chemin do traverse, fleuri de roses de haies.

La campagne s'étalait vide, sans un souffle d'air, et plongée dans ce silence étrange qui frappe, à l'arrivée, les gens habitués au bruit des villes. La terre se vallonnait en rpplis bruns et jaunes. Le soleil de quatre heures y versait sa teinte chaude et cuivrée ; des bois montaient à l'horizon. Des champs roses, de hautes meules de paille, des routes bordées de pommiers et des glouglous d'eaux vives attestaient la fécondité du sol ardennais. Un cri de caille partait des buissons. Le ciel d'août restait d'un bleu pur ; des nuages blancs y moutonnaient par places, et il s'en élevait, vers le couchant, de tout petits, en ouate d'or.

M. de Francœur, dont l'âme était naïve, sentit, sinon la beauté, du moins la douceur de ce paysage. Il crut y reconnaître sa Lorraine, qu'il aimait d'un amour d'enfant, parce qu'il y était

né, et d'un culte de soldat, parce qu'elle restait mutilée par l'ennemi.

De son père, mort depuis longtemps, un des grands propriétaires des environs de Toul, il tenait le respect de la terre ; et tout ce qu'elle produisait de bon et de nourrissant pour les hommes et pour les bêtes l'attendrissait. 11 se rappelait aussi ses joies de petit garçon, lâché dans le verger et l'immense jardin, i\Te d'air et de lumière, et s'échappant toujours pour courir^ en tête des galopins, gauler des noix, ou échanger des horions avec les grands du village voisin. Tout cela lui faisait le cœur tendre envers la nature ; et aux grandes manœuvres, il défendait sévèrement à ses cuirassiers la maraude des fruits et le dégât des champs.

Cette campagne inconnue, à travers laquelle il marchait d'un bon pas, lui inspira un puissant bien-être, une allégresse de force et de santé. Il aspirait, de ses larges poumons, l'air gras et parfumé de miel, où s'exhalait une fraîcheur

d'herbe. 11 arrachait une tige verte aux arbustes et la mordillait, aimant ce goût de sève amère. Le garde champêtre, qui passait, le salua. Puis ce fut une vieille femme, ployant sous un sac de pommes de terre. Et il fut aise d'avoir rencontré ces gens. Des visages oubliés de fermiers et de paysans de son père remontèrent dans sa mémoire, et des impressions et des souvenirs de vie terrienne reparurent, tout neufs, sous vingt-cinq années de métier militaire.

Son insolite liberté, ces trois mois de congé que, sur les instances de son frère, il s'était décidé à demander, le remplirent de contentement. Lui, si épris, si jaloux de son régiment,. il pensa sans regret que de trois mois il n'irait plus au rapport, le matin, et que le lieutenantcolonel tiendrait en tout sa place. Pour la première fois, le visage de ses officiers, la caserne, les revues, les nombreux détails de son commandement, les rues et les habitants de Verdun» oii il tenait garnison, le laissèrent indifférent; et il ne pensa plus qu'au plaisir de revoir son

frère, et de refaire plus ample connaissance avec sa belle-sœur.

A peine les avait-il embrassés, quelques mois auparavant, à leur retour de la Martinique, après une absence de huit années. La vie, d'ailleurs, et la différence d'âge avaient toujours tenu éloignés les deux frères, quoique s'aimant bien. Aussi, après le grand vide de cette longue séparation, était-ce une joie imprévue que leur réunion, cette année, chez les beaux-parents de Marc, les Fabvier, de riches créoles, qui venant vivre en France, avaient acheté, pour y passer leurs étés, le château de Luzerme. à trois heures de Givet.

Une route à présent longeait des champs de betteraves, la lisière d'un bois frais projetait une marge d'ombre, un pont goudronné sarcboutait sur une petite rivière vive où des herbes d'eau ondulaient comme des serpents. Bientôt émergèrent un clocher d'église et des toits bruns. Un sentier s'engageait sous des saules; en le prenant, on arrivait plus vite. Tighiale,

essoufflé, la langue pendante, trottait un peu en arrière. M. de Francœur, qui l'aimait, le caressa, et, heureux d'approcher du château, sourit, égayé par cette dépêche oubliée dans sa poche, qui lui permettait de paraître sans être attendu, et de surprendre son monde.

Quelque chose de sérieux, en même temps, se mêlait à sa satisfaction : ce retour pensif que l'âge mûr fait souvent sur le passé, un vague regret de la jeunesse partie et du temps qui s'écoule^, et aussi le sentiment de tout ce qu'il y a eu d'incomplet, de mal venu et de stérile, pour les siens ou pour soi, dans les existences même les moins à plaindre.

Dans le sentier, une clochette tout à coup tinta, comme celles qu'on pend au cou des vaches. Une croix, tenue par un enfant de chœur, parut; en tête, un vieux curé rougeaud, l'étole au cou et le saint ciboire en main, se hâtait de porter le viatique à un mourant. Il salua en fermant les yeux le colonel incliné et découvert; le gamin se retourna pour admirer

le chien : tous deux disparurent derrière les saules.

M. de Francœur subit le contre-coup mélancolique de cette rencontre. Une amertume s'épancha en lui. Il venait de penser à sa mère, morte l'an passé. Elle vivait avec lui, dirigeait sa maison ; en disparaissant, elle avait fait le vide. Il ne se consolait pas de cette perte, par culte filial, et parce qu'elle lui laissait cruellement sentir le poids de sa solitude désemparée, sa vie désormais froide de vieux garçon. C'était sa grosse peine, depuis plus de quinze mois. Elle lui revint toute à la gorge, en une petite toux sèche, significative chez lui en cas d'embarras ou d'émotion, et que ses officiers connaissaient bien.

Mais, par virilité, il secoua ces souvenirs^ d'un redressement de buste tout militaire et son cœur et son affection refluèrent, bien naturellement, veis ceux qu'il allait revoir!

Il se les représenta dans le passé, en leur grâce de jeun8||e, tels qu'à leur mariage : sa belle-

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sœur, jeune veuve martiniquaise, avec un teint pâle et d'admirables yeux noirs; son frère Marc, en une grave et discrète élégance d'attaché d'ambassade. Cette vision, conservée pendant leur absence, subsistait en lui, bien que Marc eût depuis longtemps quitté la diplomatie, et malgré l'évidente transformation que huit ans de mariage et de vie molle aux colonies avaient opérée en eux. — Huit ans déjà! Comme la vie^ marchait ! . . .

Une peur de vieillir lui fit ramener son attention sur lui-même. Sa puissance le rassura; il n'était jamais malade. Ses mouvements souples jouaient avec une harmonie sûre et lente d'athlète. 11 n'engraissait pas; son corps, maintenu en forme par un entraînement de chaque jour, gardait la seconde jeunesse des hommes qui n'ont point abusé de la première. Sa force, dont il était fier, et qui l'avait rendu fameux dans l'armée, restait entière, comme une réserve pour l'avenir.

A sa gauche, les murs d'un parc se levèrent.

SUR LE RliTOUR 13

Au lieu de tronçons de verre hérissés, ils portaient un chapeau de mousse jaunie, d'où s'élançaient des campanules bleues. Aux murs succéda une palissade, dont les dents de scie pointaient sous une haie folle de capucines et de pois de senteur. Derrière, une pelouse ovale au fin gazon anglais, entre quatre massifs d'acacias blancs et de faux ébéniers jaunes, dévalait, à l'ombre d'ifs bordant le pourtour sablé, jusqu'à l'entrée du château. Il sortait d'un bouquet de tilleuls, mince, briqueté de rose sous toit d'ardoises, avec quatre tourelles de côté. Une pièce d'eau le reflétait, en plus petit et en plus pâle, la tête en bas, parmi des ombres glauques de cimes d'arbres. Le tout avait un air de luxe et de goût, un aspect heureux.

Une grille aux piques d'or s'entre-bàillait; le colonel entra.

Il se sentit chez lui, pris à l'immédiate sympathie qu'inspirent les choses.

Des roses l'entouraient, en floraisons compactes : roses roses, rouges, grenat, jaunes paille; elles répandaient un arôme trouble. Des héliotropes, à côté, exhalaient leur parfum entêtant. Cela sentait lé boudoir et la femme : impression suave, un peu trop molle, encens légèrement sensuel de bienvenue que M. de Francœur trouva très doux, tant une émotion d'arriver attendrissait son cœur.

Il regardait autour de lui, espérant une apparition : son frère ou sa belle-sœur, au tournant

10 SUR lp: retour

d'une allée; d'avance il ressentait leur joie. Ou bien un rideau se soulèverait à une fenêtre; des yeux amis le reconnaîtraient : on accourrait à sa rencontre ! Et plus il avançait, plus se mêlait à son attente ce rien d'inquiétude légère qui précède tout revoir d'êtres chers, et qui est fait d'impatience et de doute, comme si on appréhendait quelque déception : que ceux que l'on va retrouver soient absents, ou peut-être malades. Cette idée lui fit peine. Non que M. de Francœur sût seulement ce que c'était d'être impressionnable et nerveux ; mais, en sa grosse et forte nature, il avait le cœur bon et très tendre.

Et voilà que maintenant, dans le silence et le vide de la grande propriété, il se sentait dépaysé, n'étant pas attendu ; un peu de cette timidité, qu'éprouvent parfois les plus braves, lui fit alors ralentir le pas et prendre une allée de côté, car les fenêtres du château le gênaient,, de leurs yeux de verre.

De la vie mollement s'élevait, dans l'air pur

portant loin les sons. Un bruit, de râteau invisible, glissait à ras d'une allée. Le roulement d'une voiture qui rentre s'éteignit. Et subitement, de derrière un massif vers lequel Tighiale bondit, partit l'éclair blanc d'une robe et un joli cri efTrayé. Le colonel s'avança. A sa vue, une grande et belle jeune fille, que l'irruption du chien avait saisie, laissa, dans un sursaut,, échapper l'énorme gerbe de roses fraîches qu'elle tenait dans ses bras, et qui s'éparpilla en moisson fleurie à ses pieds, tandis que, confuse et rougissante, la bouche entr'ouverte elles yeux effarés, elle ressemblait à la Pudeur surprise !

M. de Francœur, déjà, balbutiait des excuses, qu'elle entendait assez mal dans son trouble; et prestement incliné, il ramassait à brassée les roses, à ses pieds.

« Monsieur, ne prenez pas cette peine 1 » Elle avait des petits souliers de cuir jaune et de fines chevilles; il les remarqua sans le vouloir. Elle s'était baissée aussi pour l'aider; et

tous deux, un peu trop près, se piquaient hâtivement les mains aux épines, avec les paroles sans suite et la petite gaucherie, non sans charme, qui suivent les menus accidents, plus ou moins ridicules, de la vie.

« Pardon, monsieur, et merci! » dit-elle en se relevant, tout embaumée de sa moisson rose. Et dans un sourire d'excuse, que démentaient un peu le battement vif de ses paupières et les palpitations de son corsage :

« Ai-je été assez sotte d'avoir peur! C'est ce bon chien!... »

Elle contemplait ïighiàle avec la sympathie, un peu défiante, qu'inspiraient sa tailb redoutable, ses yeux de braise et ses crocs de loup. Mais le « bon chien », mal rassuré à son tour, suivait avec une extrême attention les gestes de son maître, dont le visage n'était pas tendre, non du tout; et quand il le vit tirer de sa poche un petit fouet de cuir mou à lanière cinglante, il commença à trembler de tous ses membres.

« Oh ! monsieur, vous n'allez pas le battre !

— C'est par égard pour vous, mademoiselle, » dit sérieusement le colonel ; et mettant le fouet dans la gueule du fauve, il l'envoya tout rampant, Féchine si ployée que son ventre touchait terre, déposer l'objet aux pieds de la jeune fille.

« La bonne bête ! fit-elle. Non! il n'est pas méchant ! C'était pour s'amuser un peu. N'estce pas, beau chien? Comment vous appelle-ton? »

EUe le caressait, tandis qu'il lui léchait, très humble, le bout de ses petits souliers jaunes. Grâce à lui, l'aisance revenait aux deux acteurs de. cette scène impromptue, avec la curiosité de se connaître. Aussi le colonel, répondant à la question :

« Mon chien, mademoiselle, s'appelle Tighiale, et moi Je me nomme le comte de Francœur. »

Elle lui jeta un prompt regard, étonné et joyeux, et s'écria :

« Oh! comme ils vont être contents I » Et lui, content aussi de la jeunesse et de la vie lumineuse qu'elle répandait, intrigué de savoir son nom et n'osant le demander :

« Et comment vont-?7.s ?

— Oh! très bien, monsieur. Justement Lilia vient de rentrer avec ses parents. J'ai entendu la voiture.

— Et mon frère?

— Vous allez le trouver sur la terrasse, avec la baronne de Brettes, M"'' Jumiège et ma tante.

— Votre tante? Ce n'est pas à mademoiselle de Kerjuzan que j'ai l'honneur de parler? »

Elle rougit un peu :

« Si, monsieur. »

Ces dames, qu'il ne connaissait pas, étaient des cousines de Lilia, revenues de la Martinique en même temps que les Fabvier. Elles passeraient l'été au château. Il le savait, mais l'avait oublié. Un doute lui restait, pourtant.

« Vous avez une très jeune sœur, mademoiselle?

— Non, monsieur, fit-elle en le regardant avec curiosité; pourquoi?

— Alon frère m'avait écrit..., je croyais... Quelle est donc cette M"^ Yveline, qui n'a pas quinze ans ?

— Mais c'est moi, monsieur... »

Et elle devint rose comme ses roses. Sa pudeur virginale se troublait toujours, devant cet étonnement involontaire et flatteur qu'on manifestait à la voir femme, développée comme à vingt ans, grâce à son origine créole, sous ce soleil des colonies qui fait fleurir de grandes fleurs et mûrit précocement les fruits.

« Oh! pardon, mademoiselle », fît-il avec un air de profond respect.

Il s'expliquait à présent la splendeur de son teint pâle, cet éclat épanoui de rose-thé. Il admirait la torsade noire de ses cheveux; et sa souple allure de vierge en robe flottante lui semblait, en son ingénuité libre, pleine de simplicité et de noblesse. Elle F étonnait surtout par son naturel, une expression de candeur

qu'il avait rarement vue aux jeunes filles du monde, et ses yeux clairs comme des yeux d'enfant. Sa gerbe pourpre, qu'elle tenait à pleins bras, exhalait un parfum tendre et puissant; on eût dit qu'elle emportait avec elle tout le jardin,

« Quelles belles roses vous avez là! » dit-il avec une admiration qui, pour s'adresser aux fleurs, ne l'enveloppait pas moins.

Elle répondit, un peu réservée :

« M"^ de Francœur les aime tant !

— Mais vous vous êtes piquée? » Car il apercevait un point de sang, gros comme une tête d'épingle, sur sa main.

« Oh! ce n'est rien! » fit-elle tout bas.

Et comme, se dirigeant vers le château, ils arrivaient à une plate-forme de gravier, où des serres miroitaient au soleil couchant entre de grands orangers en caisse, elle eut une petite inclination de tête :

« Tenez, monsieur, la terrasse est tout au bout.

— Tous mes remerciements, mademoiselle. » Il fit un grand salut; elle s'éloigna. Cette brève rencontre laissa au colonel un charme de surprise. Il croyait sentir encore, dans l'air, un sillage odorant. La grâce de ce beau visage lui parut un heureux présage d'arrivée; et il cherchait des yeux son frère, pour l'embrasser. Qui des deux le premier apercevrait l'autre?

Ce ne fut pas Marc, car il lui tournait le dos. La raquette haute, il jouait au volant avec deux dames placées en face de lui ; un échange d'oiseaux blancs, rapide, voltigeait entre eux. M. de Francœur fut aperçu; Marc se retourna et, les bras levés joyeusement, vint à lui. Une hésitation, la petite honte de s'embrasser devant témoins ; puis ils sétreignirent.

« Quelle bonne surprise? Gomment, pourquoi n'as-tu pas prévenu ? »

Et sans attendre l'explication :

« Que je te présente à ces dames ! » M. de Francœur s'inclina; elles souriaient:

M"' de Brettes, petite et d'un blond doré,, le nez en lair, les yeux bleu très pâle, avec quelque chose de moqueur et de hardi ; M"' Jumiège, pas jolie ni jeune, mais de corps très élégant et parfaitement habillée,

« J'ai interrompu votre partie, » dit-il avec un regret poli.

Il avait, en effet, l'impression de les avoir déranj^és. Personne du reste n'avait l'air de lui en vouloir; et tout le monde continuait à lui sourire; mais son arrivée avait rompu le lien fragile qui unit les êtres, en société. Son frère pourtant semblait très heureux, quoique d'un bonheur contenu :

« Tu as vu Lilia, mes beaux parents?

— Personne, j'arrive. »

Et il suivit le regard de Marc, qui allait instinctivement à M""" de Brettes. Elle s'était approchée d'une table portant un plateau, du vin d'Espagne et de la glace.

« Youlez-vous boire, comte? » proposa-t-elle familièrement.

Le colonel remercia.

« Alors nous allons enlever ces messieurs à leur partie de billard. Une fois que votre mari y est!... » dit-elle en riant à M"'' Jumiège; et toutes deux s'esquivèrent légèrement. Marc les regarda disparaître, puis il se détourna, la physionomie toute changée : cette fois, c'était le vrai Marc, sans Tobséquieux sourire mondain de l'homme devant la femme, un Marc franc et libre, avec sa légèreté rieuse et sa grâce caressante.

« Yiens! dit-il à son frère, viens vite! » Et il pressa le pas, sans faire mine d'apercevoir deux vieilles dames qui sortaient, assez loin, d'une des serres :

« C'est M"^ de Kerjuzan, tu as le temps de la voir au dîner.

— Et l'autre?

— Rien, une dame de compagnie de la baronne. »

Et aussitôt :

« Ah ! mon bon Robert, que je suis content!

Que tu as bien fait d'arriver comme cela! C'est Lilia qui va être ravie; et les petites tilles, donc! Elles ne parlent que de leur oncle le colonel ! Quelles bonnes parties nous allons faire. Enfin, cette fois, c'est pour de bon : on se revoit. Yoilà la famille au complet !

— Pas toute, » dit l'aîné.

Cette allusion à la mort de leur mère toucba Marc. Leurs mains pendantes, s'étant frôlées se serrèrent, en une longue étreinte; et ils allèrent ainsi, silencieux, la main dans la main.

« Cher frère! » dit Marc à mi-voix.

Ils montaient un escalier de lierre, ils prirent une petite entrée, traversèrent la salle d'armes, striée de panoplies et de fleurets, puis une pièce où des fusils et des équipements luisaient, en des armoires vitrées. Et leur regard, se rencontrant, exprima une promesse simultanée d'assauts et de chasses. Un couloir; et ils desserrèrent leurs mains devant une porte, à laquelle Marc frappa.

SLK LE RETOUR 29

Une fraîche et jolie camériste parut, dans rentre-bâillement. Ponvait-on entrer ? Elle répondit :

« Madame s'habille. »

Marc fit la moue attrapée de l'enfant qui sort sa langue, puis jeta : « Oh! alors! » avec un sourire gouailleur indiquant qu'il y en aurait pour longtemps. — « Viens, mon grand ! que je te montre ta chambre !

— Mais M. et :\i"^ Fabvier? »

Marc consulta sa montre :

« Nous les dérangerions, ils ont leurs habitudes. »

M. de Francœur se retourna; Tighiale, auquel il ne pensait plus, avait disparu. Son frère s'informa, auprès d'un domestique qui passait. Le chien était en bas ainsi que l'ordonnance de M. le comte, qui venait d'arriver avec les malles. Ordre fut donné de les monter.

Et tandis que Jean déballait, avec des mains expertes de bonne à tout faire, les vêtements, le linge et aussi de grandes boîtes entourées de

faveur, les deux frères passaient dans un hall dont Marc avait fait son atelier.

Des tableaux couraient le long du mur, des cartons d'étude bâillaient dans un coin, et une toile ébauchée se dressait sur un chevalet. Une robe japonaise pour modèle, riche et usée, gardait, sur un divan, une sorte de vie morte, un afFalement humain. Un mannequin convulsait en Fair ses bras raides de squelette en bois.

4c Oh ! mais tu fais beaucoup de peinture ? dit naïvement le colonel qui n'entendait rien aux arts, et à qui cette aptitude, très développée chez Marc, inspirait un certain respect.

— Je barbouille, fit celui-ci modestement. Des vues de Saint-Pierre, tiens, sur les murs ! » — et d'une femme presque nue, dont l'ébaucho se levait, sur le chevalet, il demanda :

« Comment la trouves-tu ? »

11 la mit en meilleur jour. M. de Francœur hocha gravement la tète, cherchant un éloge.

€ C'est un petit modèle que j'ai fait venir de Paris.

— Ah! fit l'autre étonné, un modèle... vivant? »

Marc, égayé, le regarda; et le serrant dans ses bras avec affection :

« Bien sûr, grand frère! Tiens, la voilà encore ! »

Et il lui montrait des études, la même petite femme nue, tendant son profil, son dos, tout son corps en des attitudes légèrement libertines.

« Oh! oh! fit M, de Francœur. Et qu'est-ce ta femme dit de cela?

— Que veux-tu cfu'elle dise? » 11 était allé chercher une toile, au fond de l'atelier. « Connais-tu cette figure? »

L'aîné pensa que c'était le portrait de sa bellesœur, ou des enfants, et il souriait d'avance. Mais il cligna des yeux, un peu dépaysé, en reconnaissant une esquisse, au fusain, de M"^ de Brettes.

« Ah! c'est... cette dame?

— La baronne, dit Marc avec complaisance, une femme charmante. Quand tu la connaî-

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tras !... Elle est descendue au château de Jozeu, à une demi-heure d'ici. Son mari, le sénateur, voyage en Autriche. Il la laissée auprès d'une tante malade, dont il compte hériter. Elle sennuierait beaucoup, sans nous, toute seule. A son âge, un mari vieux, avare et grognon. Elle est si fine, si intelligente ; elle te plaira, j'en suis sûrl »

Le colonel ne répondit pas ; tout cela l'étonnait un peu ; et vaguement inquiet :

« Vous recevez beaucoup de monde?

— Mais, non! ce soir il n'y a à dîner que la baronne, les Jumiège, le juge de paix et un cousin de M""^ de BretLes, M. Jugaud, qui, entre parenthèses, ne me revient guère. »

M. de Francoeur se rappela le hobereau à la petite voiture.

« Ohl tu es tout à fait libre, reprit Marc, personne ne se gène. Si tu ne veux pas mettre l'habit, à ton aise! »

Il semblait bien au colonel qu'ils ne se disaient pas précisément ce qu'ils auraient eu à se dire ;

SUR l'j: retour '^'.^

mais l'air de son frère le rassurait, comme une garantie d'affection sincère.

« Je n'ai pas encore vu mes nièces, fit-il doucement.

— Tu les verras! tu les verras! » Et Marc chantonnait presque, avec quelque chose de léger et de nerveux dans ses mouvements, comme s'il avait bu du Champagne. Ilfitclaquer ses doigts :

« Je suis content! » Et il ajouta immédiatement, comme s'il pouvait y avoir la moindre équivoque : « Content de te voir, mon cher Robert!

— Vrai, mon ami? »

Ils se regardèrent bien en face, en souriant, dans le jour pâle qui tombait. L'aîné avait ces lèvres parlantes de ceux qui contiennent leur effusion : tout à coup il déclara :

« Cela me fait du bien de te voir heureux ! »

Il y eut dans sa voix mâle et profonde le rien,

la nuance qui avouait cette absence de bonheur,

chez lui, célibataire et solitaire. Marc y pensait-

3'l SUR LE RETOUR

il. OU à autre chose? Une mélancolie d'ombre tomba dans l'atelier, pendant ce silence : ce fut entre eux le charme triste de tout ce que le cœur sous-entend, ne dit pas :

« Allons nous habiller ! » fit Marc après un soupir. ^

L'ordonnance avait déjà rangé le linge et les habits de son maître, disposé sur le lit la chemise à jabot tuyauté, l'habit et le pantalon, les chaussettes de soie, à terre les escarpins vernis. Dans le cabinet de toilette très éclairé, la lumière tombait sur les larges cuvettes et les brocs de porcelaine.

« Rien ne manque? Tu n'as besoin de rien? » Et Marc promena ses regards autour de lui. « A tout à l'heure, alors. »

Leurs chambres communiquaient, séparées seulement par deux pièces servant de cabinet

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de travail et de petit salon ; chacun ayant son entrée sur le couloir.

Le colonel donna à Jean ses instructions pour Tighiale. Ces détails domestiques le reportèrent un moment à Verdun, où il avait laissé son valet de chambre François, avec ordre de fermer la maison et de le rejoindre en amenant deux de ses meilleurs chevaux : Poitou, son cheval d'armes, et Cora, une jument de luxe. Puis il congédia l'ordonnance, afin de s'habiller seul, ce qu'il fit selon ses habitudes d'ordre et de célérité. Après quoi, il musa un peu par la chambre, regarda les titres de deux ou trois romans placés là à son intention, bien qu'il n'en lût jamais; alors, désœuvré, il ouvrit la fenêtre et respira la fraîcheur du soir.

Une pâleur éteinte, entre jour et nuit, laissait distinguer les choses, les grandes masses de feuillage, le sable des allées, les reflets vitrés des serres, et, par delà la terrasse à balustres plongeant à vide, tout l'horizon mourant en perspective fuyante : champs et bois, lointains

SUR LE BETOUn 37

bleutés, vague ligue d'arbres bordant la rivière, qui tout à coup scintilla, comme un ruban d'acier, sous la lune. Celle-ci se levait, ronde et toute blanche ; à mesure, des ombres se découpaient sur le sol, les recoins noirs prenaient un air de mystère, les allées parurent sablées d'argent ; le paysage, baigné de clarté molle, simprégna d'une splendeur nacrée : tout devint immobile, silencieux, enchanté. Ce fut pour M. de Francœur un moment d'oubli sans pensée, un de ces états fluides oii Fol. perd conscience de soi-même pour se confondre aux choses. Où était-il? Ici ou ailleurs? Perdu dans ce rayon de lune sur l'eau, ou égaré vers ces taillis d'encre qui font peur aux petits enfants! Plus loin encore peut-être, en quelque soir pareil d'autrefois oii la même heure bleue et claire éveillait en lui des sensations aussi troubles et aussi vagues? Il ne savait, se sentait du vide à la tête et au cœur ; une douceur pourtant se glissait en lui devant ce décor féerique. Il le contemplait avec amitié,

pour le plaisir d'y vivre, quelques semaines, auprès d'êtres aimés; et môme ce lui semblait un paysage déjà connu, vu ailleurs, rêvé peutêtre, et dont il retrouvait en ce moment l'impression perdue, par une de ces réminiscences obscures et bizarres que rien n'explique.

Un léger heurt à la porte du petit salon le tira de cette rêverie, mais non tout de suite. II prit une lampe, autour de laquelle des papillons de nuit voletaient, et alla ouvrir. Une exclamation lui échappa :

« Vous, mes chéries, comme c'est gentil !»

Au seuil, ses nièces, deux adorables fillettes de six et quatre ans, venues là toutes seules, se tenaient par la main. Pour le mieux voir, tant il était grand, elles renversaient leur tête en arrière, en levant, dans un sourire, leurs grands yeux intimidés.

« Entrez, mignonnes! »

Et posant vite la lampe, il les enleva dans ses bras, très haut du sol, baisant à la volée ieurs fines joues de pêche.

SLR LE RETOUR 39

« (>omrae vous êtes belles, comme vous avez grandi depuis six mois! Tu me reconnais, ma petite Jeanne?

Blond d'or, de beau teint lorrain blanc et rose, elle fit un grave signe de tête, une clarté dans ses yeux bleus, d'un ton ardoisé et changeant.

« Et toi, Josée? »

La toute petite, poLir réponse, lui mit les bras autour du cou : c'était un frêle et doux être, de peau mate et de cheveux bruns, avec la langueur créole de sa mère.

« Chéries ! » disait-il tout ému ; et cette fraîcheur de chair, cette mollesse de petits corps lui donnaient la sensation de quelque chose de très doux.

« C'est maman qui vous envoie?

— Non, dit la grande, personne, c'est nous.

— C'est nous, » répéta Josée. Jeanne expliqua :

« Griffith est allée chercher de l'eau chaude.

la porte était ouverte, alors nous nous sommes sauvées.

— Sommes sauvées! répéta l'éclio enfantin.

— Et moi, j'ai quelque chose à vous faire voir! » dit-il en les déposant à terre. Il rapporta de sa chambre les belles boîtes liées de faveurs roses, et dit :

« Ça, c'est pour les petites filles bien sages. » Le joli, rusé petit sourire qu'eut alors Jeanne

le ravit : un sourire si féminin, déjà! Josée,

elle, déclara :

« Ze suis très sage î

— Et moi, je sais lire! » lit Jeanne, d'un air digne.

Elles avaient des airs de comédie. Il pensa : « C'est charmant ! »

Mais les boîtes ouvertes, ce fut bien autre chose : quelle surprise! Le cœur lui riait de voir cela : cette extase, ces yeux troubles, cette confusion rose de natures vierges, s'épanouissant au bonheur ! iVh ! quelles poupées ! Des reines, des fées, des belles madames en robe de

satin, avec des cheveux en soie d'or et des boucles d'oreilles; des poupées qui avaient, comme de grandes personnes, des dessous de dentelles, des bas de soie et des petits souliers; leur figure de biscuit souriait, et quand ou les couchait pour dormir, elles fermaient les yeux ! C'était trop beau, on n'osait les toucher!

« Je suis un égoïste, pensa-t-il,de jouir tout seul de leur plaisir ! » Mais c'avait été plus fort que lui ; dès qu'il les avait vues, il n'avait pu retarder ses cadeaux. Il lui fallut même un eflort pour ne pas tout donner, le soir même ; il ajouta :

« Il y aura encore des surprises, demain ! »

Ni l'une ni l'autre ne dirent merci, parce que c'est un mot que les enfants répètent, mais spontanément elles vinrent l'embrasser avec de gros baisers qui claquent.

Un bruit léger leur lit lever la tète. Son frère, de la porte entr'ouverte, contemplait la scène en souriant; son valet de chambre, qui répân-

dait autour de lui le jet irisé d'un vaporisateur, s'éclipsa discrètement.

« Ah ! fit Marc, d'un doigt qui menaçait. Oncle Robert, tu seras grondé ! »

Il s'avança, très élégant dans son habit, et fleurant bon, avec ce lustre que donne la toilette aux gens raffinés.

« J'espère ! » fit-il en caressant les cheveux de Jeanne, qui berçait sa poupée avec amour. Et relevant le menton de la petite fille, sa préférée, il dit :

« Elle te ressemble, tu sais !

— Oh ! protesta faiblement l'oncle.

— Parfaitement ! Elle n'a rien de sa mère ni de moi : c'est ton front, c'est ta tête large, elle a ton regard.

— Ne tient-elle pas de notre père ? » dit l'aîné, qui était le vivant portrait du mort, tandis que Marc, mince et fin, rappelait leur mère.

Sans répondre, celui-ci, réfléchissant atout ce qu'a de mystérieux l'hérédité, contempla son frère, le détailla de la tête aux pieds.

« Tu es étonnant, vraiment ! Avec dix ans de moins, c'est moi qui parais le plus vieux! »

C'était vrai ; une légère et précoce usure, à trente-huit ans, lui striait le coin des yeux et de la bouche ; et il portait maintenant toute sa barbe, ce qui lui donnait un air de fausse gravité.

« Regarde, fît-il en indiquant ses tempes un peu cendrées. Tandis que toi f » et il admirait le grand front lisse de son frère, un front dégarni dans le haut par le casque, et oii venaient mourir ses cheveux drus et blonds,, coupés ras.

« Tu es toujours jeunC;, toi ! » soupira -t-il, avec une nuance de regret comique.

M. de Francœur lui frappa amicalement sur l'épaule, avec un de ses sourires qui se prêtent à la plaisanterie, et qui se changent bientôt en une expression digne et sérieuse .

« Regarde, papa, regarde ! » criait Josée, et comme il ne faisait pas attention, elle le tirait par une basque de son habit,

« Oui, chérie, c'est trop beau ! »

Il avait pris la poupée, la tournait, en incli-

nait la tète, en levait les bras, explorait, sous un léger retroussement de robe, rintimité des dentelles:

« Comme on fait joli, à présent ! Te rappelles-tu les poupées d'autrefois, les cataus de son à corps rouge décrevisse ? Aujourd'hui on les pare de tout Je luxe moderne ; elles sont en peau fine, elles sentent bon, on dirait qu'elles sortent de chez Doucet ; ce sont des poupées pour grandes personnes, de vraies femmes en raccourci.

— Je crois, fit le colonel avec bon sens, que les enfants sont assez indifférents à cela. Rappelle-toi, à sept ans, cet affreux soldat de bois que tu surnommais « Cariboucinel », et dont tu avais fait ton confident, ton ami? Jamais tes plus beaux polichinelles ne lont remplacé.

— Tu te souviens de ça ? fit Marc surpris. Moi, pas. Tu dis: Ca-ri-bou-ci-nel ? »

Et il accentua drôlement le mot, afin de faire rire Jeanne, qui le regardait ébahie.

« Tu l'as oublié ? Ingrat ! » dit M. de Fran-

SUR LE liliTOUK 4o

cœur, en qui tous les souvenirs de sa propre enfance restaient chers et profonds.

La cloche du dîner sonna le premier coup.

« Mesdemoiselles, j'ai bien l'honneur !... lit Marc esquissant une révérence. On gratte à la porte ; c'est Griffith, sans doute, qui vous réclame î »

La bonne en effet parut, une figure effacée et comme il faut d'Anglaise pâle.

« Biser, père ! » fit Jeanne.

Il l'embrassa légèrement, plutôt en frère aîné qu'en papa sérieux.

« Et moi ? » réclama Josée.

Il ne fit qu'effleurer ses cheveux ; l'oncle, lui, les embrassa largement, avec bonheur ; puis ils descendirent. Traversant un petit salon, Marc assura sa cravate au passage, dans une glace, et reprit son masque d'amabilité mondaine, un air où il était moins lui, et que M. de Francœur autrefois ne lui connaissait pas. Devant unç tenture, le cadet s'effaça.

« Passe, mon colonel ! »

Les Fabvier, deux grands vieillards blancs, assis au coin de la cheminée, se levèrent. La \ie^ à la longue, les avait modelés l'un sur Fautre, et, par tout l'indéfinissable de l'attitude et de la voix, ils se ressemblaient. Un même air de dignité calme se reflétait de la femme au mari ; ils avaient cette respectabilité que donne la vieillesse franchement acceptée. Néanmoins, aimant le monde^ ils faisaient des frais pour lui, tous deux austèrement, mais irréprochablement mis; et, par crainte de déchoir, ils déguisaient de leur mieux, elle sa vue très basse, lui sa demi-surdité : convention admise autour d'eux

48 ?LR LK RETOUR

et qui les rendait même touchants, lorsque, dans les moments délicats, l'un venait au secours de l'autre.

M. de Francœur baisa la mnin de la vieille dame, échangea avec ^I. Fabvier un vigoureux shake-hand.

« Soyez le bienvenu, dit celui-ci. Il y a longtemps que nous vous désirions ! »

Il avait une grande considération pour les titres et pour la fortune ; cette petite faiblesse avait déterminé son consentement immédiat au mariage de sa fille ; aussi témoignait-il les plus grands égards à son gendre.

« Je viens d'embrasser Jeanne et Josée, dit le colonel à M""^ Fabvier; quelles adorables petites-filles vous avez là 1 »

La grand'mère sourit, sans répondre; elle affectait un total effacement, n'intervenant jamais dans le ménage de sa fille et l'éducation des enfants, d'abord par expérience, et aussi par ce légitime égoïsme, qui fait rechercher aux vieillards leur tranquillité avant tout.

La tenture se souleva : Lilia parut.

Très en beauté, elle portait une robe voyante en crêpe de Chine. Des bijoux scintillaient à ses bras et à son cou, très nus. M. de Francœur s'avança vivement, mais la belle robe soyeuse l'intimida.

": Oh ! vous pouvez, mon bon Robert! » dit la jeune femme, en lui tendant ses joues mates, fraîches et parfumées.

Elle regarda ensuite son mari, dont le silence et le sourire équivoque semblaient improuver, railieusement, sa toilette, trop élégante peutêtre. Subissait il une impression de même nature? Le colonel ne reconnaissait plus autant sa belle-sœur : quelque chose la changeait, sa coiffure peut-être, ou de la Aoir décolletée ainsi ; elle semblait aussi plus pâle, aux lumières. Elle eut une vague conscience de ce qu'il devait éprouver, devant la façon gauche et attendrie dont il la contemplait, car s'excusant presque :

« Quel ennui de ne pas être tout à vous, ce

soir d'arrivée! Vous nous pardonnez? Si nous avions pu prévoir, nous n'aurions invité personne ! »

Elle dit cela, comme si ce dîner Feût contrariée, personnellement.

Il eut le geste qui écarte une crainte, s'excusa au contraire d'arriver ainsi sans avoir prévenu, et s'arrêta, dépaysé. Il venait de sentir, à l'incertain de son sourire, au regard distrait de ses grands yeux noirs, une préoccupation chez elle. Il crut remarquer un désaccord entre le caractère trop provocant de sa mise et l'énervement inquiet que trahissait son visage. Souffrait-elle une de ces peines rentrées que l'on dissimule par pudeur ou convention mondaine ?

Elle venait de regarder encore son mari, d'un regard très particulier; et il avait détourné les yeux, en accentuant son sourire impertinent :

« Qui voulez-vous donc conquérir^ Lilia, avec une robe pareille?

— Mais vous seul, mon ami! » répondit-elle du même ton plaisant, oii l'on sentait de l'amour-propre blessé.

Les Fabvier parurent, elle n'avoir rien vu, lui rien entendu. Ils savaient utiliser au besoin leurs petites infirmités.

Le sous-entendu, l'inexpliqué de cette courte scène étonna M. de Francœur. Il crut à une de ces piques fréquentes dans les ménages amoureux. Il lui semblait pourtant que ce n'était pas la robe de Lilia qui motivait ce malaise flottant : et quelque chose qu'il ne s'expliquait pas le déconcertait, le choquait presque, ce soir, en sa belle-sœur, dont cependant la coquetterie créole le trouvait en tout temps plein d'indulgence, parce qu'il la savait douce, bonne et passionnément éprise de son mari.

M""^ de Brettes, à ce moment, entrait: Lilia et elle se sourirent, en échangeant un de ces regards félins où deux jolies femmes, en une seconde, s'examinent de la lêto aux pieds, se déshabillent jusqu'à la peau.

« Vous êtes charmante ainsi I » fit d'un ton léger la baronne.

Sa robe montante, d'une simplicité voulue, la faisait paraître plus à son avantage que Lilia; et elle avait aussi la supériorité de son air dégagé, vif et moqueur. Marc la complimenta à mi-voix, discrètement ; et son maintien de soumission flatteuse frappa M. de Francœur. En reportant les yeux sur Lilia, il lui vit une expression de dépit plaintif qui le toucha : des doutes et des soupçons l'assaillirent, de menus faits lui revinrent : paroles de Marc, ce portrait ébauché de la baronne... Etait-ce possible? Son frère amoureux d'une autre femme? Lilia jalouse? Cela le troubla extrêmement. Il n'entendait rien aux bizarreries du cœur, s'était toujours représenté le mariage comme un bonheur uni, de fidélité réciproque et facile.

Mais des gens entraient, qui détournèrent son attention : M""' Jumiège, avec une de ces poitrines moulées comme en ont les essayeuses, une poitrine qui la rendait séduisante malgré

son visage et le discrédit léger que semblait jeter sur elle la vulgarité de son mari, un grand homme gauche, aux gestes d'argousin en bois, •et qui était, en effet, un ancien lieutenant de gendarmerie transformé, à la suite d'un héritage, en riche propriétaire. M. Sémone, le juge de paix, archéologue distingué, les suivait. Ces deux messieurs étaient en redingote. M. Jugaud, qui parut aussitôt^ portait l'habit, et exhalait — ce qui choque toujours chez un homme et éveille l'idée d'une tare déguisée — un parfum entêtant et trop fort d'œillet blanc.

Soit que cette figure lui fût déjà connue, soit qu'elle l'attirât par une sorte de curiosité antipathique, M. de Francœur, après avoir accepté la main du jeune homme, une de ces poignées de main où deux épidermes s'accolent sans nul plaisir, suivit des yeux le cousin de ]\P* de Brettes. Il s'approchait d'elle, avec un sourire contraint et presque mécontent, qui soulevait de façon canine le coin de sa bouche, La baronne laccueillit avec sa grâce ironique.

Un on ne sait quoi d'intraduisible qui les rapprochait en ce moment et, malgré leur dissemblance, semblait établir une affinité entre eux, saisitM. deFrancœur d'une impression très nette de recul ; sans savoir pourquoi, il les prit en grippe, tous les deux.

Il se retourna, au léger bruissement d'une entrée de femme : la jeunesse radieuse de ]yjiie Yveline se levait derrière le déclin de sa tante, une haute et grise figure aux contrastes malheureux : beaux yeux fanés, nez trop grand et point de menton. Ce visage annonçait l'enthousiasme et la noblesse, et il s'y mêlait pourtant quelque chose de ridicule. A voir M"*" Aurore de Kerjuzan, on avait envie de penser à Don Quichotte.

Néanmoins, de par la mystérieuse loi des sympathies, le colonel se sentit immédiatement porté vers elle : le nom de Kerjuzan, il est vrai, était célèbre dans la marine et l'intéressait par là. Mais le secret contentement de revoir la jeune fille comptait pour beaucoup, sans qu'il

s'en doutât, dans l'amabilité respectueuse qu'il déploya envers la vieille demoiselle.

]y£Ue Yveline avait répondu à son salut comme si elle ne le connaissait pas ; et il y avait, dans toute sa personne, une grâce réservée et simple ; mais elle ne pouvait s'empêcher d'être belle, et sa splendeur jeune semblait mettre plus de lumière dans le salon. Elle avait levé vers Lilia, sa marraine, un regard affectueux d'interrogation discrète : toutes deux se sourirent.

Le brouhaha léger des voix tomba ; une porte s'ouvrit, à deux battants : on annonça :

« Madame est servie ! »

M. de Francœiir avait grand'faim ; il mangea en homme qui possède un bon estomac. Les plats fins, les vins de grands crus le disposèrent à l'indulgence, et, vers le milieu du dîner, il fut forcé de reconnaître que la baronne, en face de lui, ne manquait pourtant pas de grâce. Marc, à côté d'elle, faisait l'aimable, mais peut-être sans penser à mal. Ses soupçons de tout à l'heure faiblirent, tant un peu de bien-être physique suffit à changer le cours des idées. M""^ Fabvier, à la droite de qui il était placé, veillait à ce qu'il se servît bien. Et jNP^ Jumiège, sa voisine, se montrait fort aimable. C'est une

58 SUR LE RETOÏTR

grande question que celle des voisins de table ; ainsi résolue sympathiquenient, elle lui permit de donner cours à sa bonté naturelle. M. Jugaud lui déplut moins, aux côtés de Lilia dont la voix et le rire énervés s'entendaient un peu trop, semblait-il. Mais de temps en temps, le bon sourire de Marc, venant à lui, le rassérénait.

Doux et menteur prestige du repas, illusion des bouches qui sourient, échange convenu de paroles courtoises, aspect joyeux de la nappe damassée, des cristaux à facettes et de l'argenterie 011 se reflète l'or fluide des lampes, M. de Francœur se laissa prendre, ingénument, à tout cela. Il se sentait à l'aise. Et dominant ces sensations d'une matérialité naïve, une, plus douce que les autres, montait vers lui en parfum et en éclat suprêmes : la trouble et enivrante beauté d'une corbeille de roses, placée là, devant lui. Il reconnaissait ces roses, cueillies par M"" de Kerjuzan, et qu'il avait eu l'heur de ramasser avec elle, lorsque Tighiale...

Son regard alla vers la jeune fille et rencontra

le sien ; elle ne réfléchit pas la sympathie qu'il portait dans ses yeux ; elle semblait absente et distraite. Ce lui fut un très fin mécompte, en piqûre d'aiguille. Mais pourquoi ? La corbeille de roses le consola ; elle exhalait un délicieux parfum ; et aussitôt s'évoqua pour lui la scène du jardin, ainsi qu'une autre Yveline, plus libre et plus nature, en robe souple, à laquelle il pensait avec une sorte de paternité attendrie.

Puis, par un de ces contrastes qui surgissent comme par un coup de baguette de fée, il se vit transporté à Verdun, dans sa grande maison, dont il perçut l'odeur froide. Un malaise éveilla en lui des regrets et des pressentiments d'ennui et de solitude. A peine arrivé, il se voyait déjà revenu là-bas, son congé expiré. Et toute sa vie militaire l'enveloppa d'une hallucination vive, où le souvenir du rapport quotidien se mêlait à la sensation du trot de Cora, montée l'avant-veille, et dont sa main sentait encore la bouche trop tendre tirant sur le mors.

On lui parlait ; il s'en aperçut et répondit

machinalement. Mais, rentré trop brusquement dans la réalité, il ne reprit pas tout de suite son équilibre, resta quelques secondes étranger à tous ces êtres vivants, étranger à ce lumineux et bourdonnant décor, étranger même aux siens et à cette Yveline que ses yeux cherchaient naturellement, et dont la jeunesse, par comparaison, lui inspira cette fois une brève mélancolie. Bientôt les conversations, les roses trop odorantes qui lui faisaient mal à la tête, les lumières éblouissantes, peut-être un peu de iièvre du voyage et la fatigue d'impressions nouvelles, le bercèrent d'une griserie alanguie,. d'une sorte de valse muette qui l'amollissait, lui donnait la sensation de quelque chose de très doux pansant en lui quelque chose d'endolori ; et tout cela était vague, et il ne se l'expliquait pas trop.

Maintenant il se trouvait au fumoir, ayant machinalement suivi ces messieurs, bien qu'il ne fumât point. Au contraire, la vapeur bleue des cigares l'incommodait, précisait sa migraine. Et les billes roulant sur le tapis vert dans la salle voisine lui semblaient rouler et se choquer dans sa tête. Il apercevait, par la porte ouverte, M. Fabvier penchant son grand corps sur un carambolage, ou bien c'était le profil raide de M. Jumiège, et le crâne chauve du juge de paix, vu en raccourci, de dos.

M. Jugaud, avec une intention évidente de plaire, venait de lui offrir, sans succès, des cigarettes russes et du kummel.

« Hein, quelle tête ! » souffla- t-il avec un clignement d'oeil désignant l'ancien lieutenant de gendarmerie ; et il lui appliqua une épithète mal portée, même dans Molière.

M. de Francœur le toisa, étonné.

« Eh oui! sa femme... »

Il commença une histoire : M""* Jumiège n'était ni belle ni jeune, assurément. Mais elle pouvait poser pour le corps; et aux yeux de certains hommes qui tiennent à la toilette, elle s'habillait parfaitement, on en pouvait convenir. Il donna des détails sur son linge, des raffinements de luxe intime. Sa physionomie était devenue très basse, et son ricanement avait quelque chose d'insultant.

Le colonel, qui savait tout ce qu'ont de grossier les propos d'hommes, au sortir de la table, fut choqué pourtant; et, comme M. Jugaud insistait, citant des noms, il coupa court:

« Pardon, monsieur, ces détails ne me concernent en rien ! »

Il lui tourna le dos, peu après. M. Jugaud, par contenance, éleva à la lumière son verre de liqueur et le vida d'un trait, avec un regard vexé.

Marc avait disparu. Le colonel, croyant rentrer au salon, poussa une porte : il se trouva dans une pièce obscure qui donnait sur une véranda A'itrée ; par un des châssis ouverts entraient des boutîées fraîches et Fodeur du jardin : ces roses, toujours !

Des paroles de M. Jugaud, quelque chose lui restait, malgré lui; elles avaient donné corps à cette vague sensualité qui flotte autour des êtres même les moins brutaux, sous l'air détaché des belles manières et l'hypocrisie des phrases mondaines. Qu'il le voulût ou non, un éveil d'instinct parlait en lui et lui dévoilait, si indifférente que lui fût cette dame, M""^ Jumiège se dévêtant, pour le sommeil ou pour l'amour. Du même coup lui fut expliqué pourquoi AP" de

64 SUR LE RETOL'R

Brettes lui avait déplu, puis un peu moins, selon que sa féminité hardie avait d'abord heurté en lui l'honnête homme, puis désarmé chez lui l'homme, tout court. Il comprit ainsi ce qui l'avait déconcerté chez Lilia, à son entrée : cette robe trop élégante, ce cou trop nu, cet air de beauté trop libre, tout ce qui rappelait en elle la femme et pas assez la mère de famille.

Alors, par contraste peut-être, la molle et imprécise volupté que lui soufflaient au visage, comme une caresse, l'air de la nuit et le parfum miellé des roses, suscita, en une vision pure de vierge-fleur, les yeux, le sourire et la robe vivante d'Yveline de Kerjuzan. Quoique tant de jeunesse et de beauté le troublât, elle demeura strictement chaste, en sa pensée. Seulement une émotion prestigieuse et bonne, une tendre défaillance l'émut, inexprimablement. Ce fut soudain, comme si un vent d'ivresse avait passé sur son cœur. Devant un émoi si •étrange, il eut peur, se dit :

SUR LE SETOUR 65

« Mais qu'est-ce que j'ai donc? »

Et il sentit battre son cœur, son vieux cœur Il battait une charge grondante, folle et saccadée, comme un tambour à l'assaut. M. de Francœur ferma les yeux, sur l'éclair de la vérité qui l'éblouit. Mais se refusant à penser, à ■espérer, à comprendre même, il préféra rejeter l'émotion de cette seconde sur le bonheur de sa présence, ici, sur la fraîcheur du noir jardin embaumé. Il se répéta seulement, trop profondément heureux pour n'en pas rester désormais songeur :

« Gomme il fait bon! Gomme il fait bon!... »

Car c'était un homme chaste, et il connaissait peu l'amour.

Presque aussitôt, des pas étouffés glissèrent dans le petit salon; il en vit émerger deux ombres. Elles se détachèrent sur le vitrage de la véranda, fantômales et cependant précises : il reconnut, devina plutôt son frère et M"^ de Brettes.

Il allait tousser, les avertir de sa présence; mais ses soupçons revenus paralysèrent sa probité; il craignit seulement qu'on ne l'aperçût: il avait l'attente et l'inquiétude d'un acte mystérieux et irréparable.

« Claire, » soupira Marc à voix basse.

Et il passa son bras autour de la taille de la

68 SUR LE RKTOUR

jeune femme. Elle se cambra, lui mettant ses mains aux épaules comme pour l'écarter ou chercher à distinguer ses yeux, dans l'ombre. En silence il souda, rapprocha leur étreinte l'attira toute vers lui ; puis ils se fondirent en un seul être; et lui, penché sur la ttîte qu'elle renversait, colla sa bouche sur la sienne, et y but un long, avide et frissonnant baiser.

Un écart brusque les sépara, tels des coupables au moindre bruit; elle s'enfuit. Marc fit entendre une petite toux sèche. M. de Francœur était resté immobile^ confondu. Cette vision de l'adultère, projeté ou accompli, le prenait aux entrailles d'une pitié sans colère, d'une douleur sans reproche, qui le bouleversaient. Son frère allait passer, sortir; d'un geste irréfléchi, il l'attira vers lui, chercha sa main.

Un court débat, l'angoisse tressaillante d'un homme surpris, effrayé.

« Chut! dit l'aîné, c'est moi.

— Ah!... » fit Marc.

Et il y eut un silence, où chacun lisait, comme à livre ouvert, dans le cœur de l'autre. Chacun sentait qu'il devait parler, et n'osait. Cette étreinte muette, cette large main du comte pressant celle de Marc en une communion d'âme, n'était-elle pas plus éloquente que tout? Il avait tout vu et il le plaignait; Marc comprit la délicatesse de ce blâme; et dans sa honte, chose étrange! il en jouissait comme d'une douceur.

« Pardon! dit-il enfm, comme un enfant.

— Ta femme!... répondit M. de Francœur, très ému.

Marc eut un g'este vague, incomplet.

« C'est un caprice? risqua en hésitant l'aîné, ce n'est pas sérieux ?

— C'est une folie ! » balbutia l'autre en baissant le front ; il le releva :

« Mais je l'aime! »

M. de Francœur répliqua, sévère f;

« Alors c'est ta maîtresse?

— ?sou, jeté jure!...

— Cependant!... »

Il pensait au baiser, ce baiser d'ivresse ciiarnelle, dans l'ombre. Un nouveau silence, plein d'embarras et d'hésitations, régna; et le grand frère dit :

« C'est mal ! »

L'autre lui prit la main, pour l'implorer, allégua :

« Lilia ne sait pas..., »

Le colonel eut un hochement de tête qui doutait :

« Qu'est-ce que tu comptes faire ? »

Marc se déroba :

« Rien, je ne sais... »

11 baissa le front ; un ardent désir de possession soufflait en lui.

« Qu'espère-tu donc? » 11 répugna à M. de Francœur de nommer la baronne.

« Tu le demandes ? » fit Marc avec un sourire équivoque.

Le colonel comprit, fut froissé et fit :

« Ah ! » avec ironie.

Ils eurent conscience d'un brisement, d'une crevasse, entre eux.

« Tu ne me comprends pas ! soupira Marc désolé.

— Je le crains ! »

Leur silence devint têtu, fermé; un levain de secrète aigreur montait. M. de Francœur revint le premier :

« Pourquoi gâter ton bonheur? »

Marc geignit : « Pourquoi me crois-tu si heureux?

— Tu ne l'es pas?

— Non, pas comme tu l'entends ! »

Et devant l'étonnement sceptique, puis atterré de son frère :

« Ne me juge pas, je t'expliquerai. »

Aussitôt il eut remords de son mensonge, car rien ne l'empêchait d'être un bon mari, sinon sa légèreté naturelle et son amour du plaisir.

La porte du petit salon s'ouvrait; une lampe haussée au bout d'un bras montra M. Jugaud

soupçonneux et, derrière, une femme d'un certain âge, qui avait l'air d'une dame de compagnie.

« Je pensais bien, fit M. Jugaud. Messieurs, ces dames vous réclament ! »

Autre milieu, autre atmosplière : le salon, sa tiédeur lumineuse et son confort étoffé. M"^ Jumiège au piano. Sous ses doigts, les sons voilés, plaintifs d'un nocturne de Chopin, prolongeaient leurs ondes mourantes, qui semblaient se confondre aux vibrations de la clarté des lampes et aux discrètes senteurs des femmes.

M"" de Brettes, très à l'aise, causait chiffons avec Lilia; à les voir, on les eût supposées bonnes amies. Et il n'osa, par une gêne, les regarder.

Ses yeux tombèrent sur la figure nouvelle, à la fois effacée et subalterne, de la femme âgée.

74 SLR LE RETOUR

C'était la dame de compagnie de la baronne. Elle avait l'air respectable et faux, le sourire spirituel et bas. Elle disposait sur une table à jeu les cartes pour patiences de M™' Fabvier. Elle n'avait pas dîné à table, parce que l'on eût été treize. Elle s'appelait M"' Lemartre, en un mot, qu'elle écrivait en deux. Ces détails, le colonel l'es apprenait au fur et à mesure de M. Jugaud, dont la mâchoire de dogue semblait mordre :

« Vous la voyez ? Eh bien, c'est un espion que M. de Brettes a attaché aux cottes de ma cousine! Quand il est là, elle lui fait la lecture, lui sert de secrétaire. Quand il voyage, elle lui envoie de petits rapports. Mais Claire est une fine mouche qui sait gagner les gens, et... »

Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit. Ce fut assez pour confirmer la première impression de M. de Francœur : quelque chose de louche appariant la baronne et M. Jugaud. Jusqu'à ce petit nom : Claire, lui répugna dans

cette bouche, après l'avoir entendu murmurer à son frère.

Très gai en apparence, Marc, en ce moment, tenait à M"" Jumiège des propos qui la faisaient rire. Et la franche nature de M. de Francœur souffrit de cette hypocrisie aimable qu'imposait le monde. Une contrainte lui serrait les côtes, le poids d'un isolement plus lourd que sa cuirasse de combat. Son regard se réfugia vers les demoiselles de Kerjuzan : leur contenance semblait l'inviter ; il s'approcha.

Leur causerie fut simple et aisée, comme entre gens qu'une sympathie attire, et, pour le colonel, sans ces retours sur soi-même qu'il avait faits jusque-là. De plain-pied, ainsi que sur un terrain uni, il entra dans l'intimité de ces dames et s'abandonna, sans réfléchir, au plaisir de causer avec la vieille demoiselle, d'échanger quelques paroles avec M"" Yveline : leur pureté de cœur lui semblait fraîche et bonne, et elles avaient un charme enfantin, comme si elles ignoraient la vie.

Ce qu'on disait cependant n'avait rien d'extraordinaire : on parlait de la Martinique, du farniente créole que la vieille tante regrettait, des domestiques qu'on avait dû quitter, des bêtes mêmes, qui avaient à la longue pris place dans la maison.

« Notre petit ouistiti, disait Yveline, nous en avons fait cadeau à la femme du Gouverneur ! Je voulais l'emmener, mais on m'a dit qu'il mourrait de langueur. J'ai préféré qu'il vive heureux là-bas ! »

Ce fut surtout le ton, l'air de bonté; en n'est pas ridicule quand on parle de ce qu'on aime. M. de Francœur se sentit touché, lui qui avait horreur des singes. Il aimait bien les chiens, après tout !

M"^ Aurore parlait maintenant de ses deux frères, le père et l'oncle d'Yveline, morts tous deux, officiers de marine, de belle mort militaire, le premier lors de l'insurrection canaque, le second au Tonkin. Elle racontait leur double mariage, en même temps, avec deux sœurs de

Fort-de-France, mortes jeunes, en laissant, Tune Yveline, l'autre un garçon, nommé Yvon. Les deux enfants, sous ce nom pareil, imposé par l'affection réciproque des parents, avaient grandi ensemble, comme Paul et Virginie. Lilia était leur marraine. La tante Aurore avait élevé Yveline, les Fabvier ses cousins, Yvon. Il se destinait au Borda, serait marin comme tous les Kerjuzan. On l'attendait le mois prochain; il se reposait de ses études chez une sœur de M. Fabvier, en Savoie.

Ces détails eurent pour M. de Francœur plus d'intérêt que d'agrément. Il en va souvent ainsi ; on connaît à peine une personne, et déjà l'on se sent jaloux de ses amitiés, inquiet de ses préférences. Les seize ans du petit Kerjuzan le rassurèrent.

11 interrogeait, à la dérobée, le visage de la jeune fille. Elle ne trahissait aucun embarras, en entendant parler de son frère de jeunesse. Il fut émerveillé de son air enfant, de sa candeur vraie. Un doute lui vint : si précocement femme,

é l'était-elle par le cœur, le développement

moral? Elle avait un charme de grande fleur; peut-être n'était-elle que couleur et parfum? Qu'importait, au reste ? 11 avait une grande méfiance des femmes intelligentes, instruites, et s'imaginait qu'une niaise en sait toujours assez pour l'homme le plus subtil. Yveline, à n'en point douter, était nubile. Ce mot éveillait en lui un grand respect : la femme lui semblait un être délicat, fragile, dont les infirmités l'émouvaient, et il la plaignait pour les souffrances qu'inflige la maternité.

Une voix interrompit leur causerie, celle de M""' de Brettes :

« N'est-ce pas, comte, nous monterons à cheval ensemble ? »

Il dut s'incliner, répondre ; ce ton familier, délibéré, l'agaçait pourtant, et de voir quelle disposait ainsi de lui, comme si elle avait le droit de commander dans ce salon, lorsqu'il savait ! . . .

Il ne se retrouva plus au même point, ensuite,

avec les demoiselles de Kerjiizan ; le fil conducteur était cassé. D'ailleurs on servait le thé. Il put alors admirer la démarche ondulante d'Yveline, ses mains étrangement blanches, veinées de bleu, aux doigts longs et à l'intérieur rose. Elle lui offrit une tasse, et lui, qui appelait le thé une tisane, accepta pour le plaisir de tenir quelque chose d'elle, se brûlant à la fine coquille de Chine. Quand elle se fut servie la dernière, il se montra attentif à lui retirer des mains sa tasse. Cet enfantillage lui donna de la joie. Mais tout à coup, un accès de timidité insurmontable le paralysa, une peur qu'on ne remarquât ses prévenances, qu'on ne devinât le trouble de ses pensées : tout le monde, et Yveline surtout, le trouverait ridicule, son âge et sa position faisant de lui un homme grave et, ce qui était pis, un homme mûr. Sa force et sa santé protestaient pourtant, mais tout bas !

Ce n'était plus, déjà, autour de lui, qu'une conversation ralentie de fin de soirée ; les pensées tendaient au départ. Les Jumiège, après

80 SLR LE RETOUR

un séjour d'une semaine, allaient rentrer à Vouziers, menés en gare d'Attigne par le break des hôtes. On avait annoncé la voiture de M""' de Brettes, venue de Jozeu la chercher^ et aussi la charrette anglaise de M. Jugaud^qui habitait le gros bourg de Sâvre, à une heure de trot,

La baronne se leva la première, la main tendue en shake-hand garçonnier à M. et à M""^ Fabvier.Tout le monde, en même temps qu'elle, prit congé ; et, après l'ajustement des chapeaux de ces dames et l'enfilement des pardessus des messieurs, on descendit au perron. Les lanternes des voitLires coupaient la nuit de clartés jaunes ; la croupe blanche d'un cheval faisait tache, sur un fond d'arbres noirs. Le juge de paix salua, s'en allant à pied au village de La Rivière, escorté d'un gars portant un falot.

Marc avait pris son chapeau et ses gants.

« Vous ne comptez pas me reconduire ? demanda la baronne avec un étonnement feint.

— Pardonnez-moi, comme à l'ordinaire !

— Quelle nécessité ? Restez donc ! Il doit vous tarder de causer avec votre frère.

— 11 me reprocherait de vous laisser rentrer seule ! » dit galamment Marc ; mais il se garda bien de le regarder en face ; et son sourire et son air fermé trahirent un vouloir à la fois contraint et têtu.

Aussi bien était-ce une habitude prise par lui, depuis que M^^Lemartre avait eu peur, un soir, toute seule dans la voiture. Il était d'ailleurs question de vagabonds courant les routes, bien qu'on n'en eût jamais rencontré ; Jozeu n'étant qu'à une demi-heure, Marc s'en revenait ensuite paisiblement, au clair de lune.

« Bonsoir, comte, et pardon ! dit M""" de Brettes ; vous voyez, ce n'est pas moi ! »

L'insaisissable ironie d'un petit triomphe perça dans sa voix, comme si elle avait craint d'avance, à tort, la venue et la clairvoyance du trère aîné. Sur quoi, elle embrassa Lilia, comme chose toute naturelle ; et chacun monta en voiture. Une femme de chambre des Jumiège, en

retard, se hissa sur le siège, la lête tuméfiée par une fluxion et enveloppée d'un foulard. Les portières claquèrent, hachant les adieux. Les Fabvier, M. de Francœur et Lilia virent toucher les chevaux et fuir les lanternes ; elles éclairaient au passage des massifs d'ombre, d'où partaient des éclairs de roses et d'héliotropes. Hors de l'avenue, elles bifurquèrent ; on ne les vit plus.

Déjà les Fabvier étaient rentrés ; Lilia et son beau-frère s'en aperçurent, se virent seuls. Une commune pensée, qu'ils ne dirent pas, les tint silencieux quelques secondes, yeux fixes et oreilles tendues dans la direction d'une voiture qu'ils savaient bien, et dont le roulement mourait tout bas. Un frisson secoua Lilia ; ils rentrèrent.

Il se souvint alors d'un détail, perdu dans le va-et-vient du départ : le ton d'irritation sourde et grondante avec lequel M. Jugaud avait bousculé son groom, enlevé d'un coup de fouet son poney. La présence de Marc auprès de la ba-

roiiiie ne semblait pas étrangère à ce brutal accès d'humeur, il regretta de n'avoir pu distinguer le visage du hobereau, en ce moment-là.

Au salon, les Fabvier et la vieille demoiselle de Kerjuzan laissaient voir, par leur attitude, la détente et la fatigue de l'heure avancée : on se sépara. Yveline éclaira d'un dernier sourire le salon vide; son baiser à Lilia fut très tendre, plaignant sans le connaître, son chagrin secret ; et dans le regard qu'elle croisa ensuite avec M. de Francœur, il crut lire de la confiance en lui, un espoir amical, comme si elle ne doutait pas qu'il ne fit, par sa présence, du bien à Lilia. Légère, elle disparut derrière sa tante ; et il resta seul, un peu inquiet, en face de sa bellesœur^ trop décolletée en sa robe voyante.

Elle en eut conscience sans doute, car elle s'enveloppa, avec un peu de gêne gracieuse, d'une écharpe qui flottait, sur un fauteuil. Une hésitation leur venait. S'ils s'aimaient bien, ils ne se connaissaient qu'en surface, ayant toujours vécu loin, s'étant revus peu, et pour des réunions courtes. Une affection, d'instinct, pourtant les attirait. Et M. de Francœur, bien que redoutant toute explication, ne se sentait pas le droit de s'y soustraire.

« Vous devez être fatigué aussi, mon cher Robert? » demanda-t-elle.

Il protesta, en se rasseyant comme elle. Elle le regardait avec une persistance singulière, timide et pénétrante; ses beaux yeux noirs se voilèrent, son visage prit une expression enfantine de désespoir et, silencieusement, ses larmes coulèrent.

Il ne sut trouver un mot, pétrifié, tant il sentait cette douleur naïve et sincère ; et il ne jugea plus la belle robe si déplacée; car elle avait au contraire quelque chose de malchanceux, de

touchant 1 Lilia semblait une grande fille qui pleure, en ses habits du dimanche, parce qu'on a méconnu ses bonnes intentions et qu'on lui a fait injustement de la peine.

« Chère amie, balbutia-t-il attendri, chère sœur! Non! Pourquoi?... »

Elle pleurait plus fort, les mains ] ointes sur son visage.

« Il ne faut pas!... » commença-t-il.

Il s'était levé, indécis, les bras ballants, partagé entre son impuissance et un grand désir de la consoler.

« Pardon, murmura-t-elle, mais c'est plus fort que moi ^ . . »

Et ses pleurs redoublèrent, s'enflant de sanglots, en une plainte saccadée de détresse.

Il mordit sa moustache, cligna des paupières, très ému sous son air mâle ; il avait tout prévu; confidences, plaintes, griefs, non pas cela : ces larmes contre lesquelles il était sans défense, ni pouvoir.

« Que dois-je penser ? Je souffre de votre peine... Si j'en savais la cause, je pourrais peutêtre... »

Un long silence douloureux suivit, des larmes muettes; et toujours cet affaissement navré, cette tête inclinée très bas et secouée convulsiment. Il murmura :

« Fiez-vous à moi comme à votre meilleur ami ! Comment se peut-il que vous vous affligiez ainsi ? »

Elle répondit, d'une voix brouillée d'angoisse :

« Je suis bien malheureuse !

— Malheureuse ! vous, Lilia, si bonne ! vous que tout le monde aime !

— Non! non! » démentit désespérément la tête de la jeune femme; et chaque fois, dans le flot compact de ses cheveux, une étoile de diamants jetait ses feux.

Il fit l'ignorant ; et paternel :

« Non? Tout le monde ne vous aime pas? » Elle gémit :

« Non! non! mon mari ne m'aime plus! Il en aime une autre I

— Pouvez-vous croire cela? Quelle autre? Oh ! les vilaines idées !

— Pas des idées, je suis sûre !

— Quelles preuves avez-vous donc?

— Rien, tout! Est-ce qu'on ne sent pas cela? Mais son air, sa façon d'être, sa personne entière. Avec cette femme, il n'est que grâce et sourire, il la suit comme son ombre. Moi, il me dédaigne; tout ce que je fais lui déplaît. Vous n'avez pas remarqué, quand je suis entrée au salon?,.. Il me prend en grippe. Il était si bon auparavant, si tendre. C'est elle qui le change ainsi !

— Je ne sais de qui vous voulez parler! » fitil doucement, avec un embarras d'autant plus réel qu'il affectait la franchise.

Elle écarta ses mains, relevant ses cheveux sur son front, et lui jeta un triste regard mouillé. Son visage défait parut presque enlaidi, comme ceux des très jolis enfants lorsqu'ils pleurent.

« Vous n'êtes pas observateur, mon ami! fitelle avec un sourire amer. Ses assiduités auprès de la baronne sont cependant assez visibles.

— Mais comment, c'est là-dessus que vous le condamnez, sur de simples prévenances, des politesses de salon, un flirt vague, peutêtre? »

Il la poussait ainsi, parce qu'il voulait savoir jusqu'où allaient ses soupçons, au juste !

Elle le regarda, presque efl'arée ; et avec la vivacité d'un cœur pur :

« Cela ne suffit donc pas? Mais que ferait-il de pis? Est-ce que l'infidélité n'est pas dans le cœur! Si je flirtais, moi, avec un homme, même sans penser à mal, est-ce que ma coquetterie ne serait pas coupable?

— Si, si! il a tort! » avoua-t-il, un peu soulagé de ce qu'elle n'en sût pas davantage.

M. de Francœur reprit :

« Mais il est bon et tendre, vous en convenez vous-même. Gomment douter de lui? Sa légèreté n'est qu'apparente. Rappelez-vous quelle

preuve d'afîection il vous a donnée; pour vous épouser^ il aurait passé par-dessus tout ! »

Cette allusion, à la résistance que M""' de Francœur mère avait mise au mariage de Marc, rappela à Lilia son bonheur passé. Très jeune veuve, alors, deux ans de solitude avaient usé sa première grande douleur; elle retournait dans le monde. Marc lui était apparu, beau, distingué et noble. Il lui avait parlé d'amour, et elle s'était laissé toucher. Huit années de vie tendre et intime avaient passé, avec la joie devoir s'épanouir leurs beaux enfants, nés sains et forts.

Quelques nuages, pourtant, traversaient ce bonheur. Maintes fois, Lilia s'était sentie jalouse. Même, certains jours, lïdée que Marc avait pu la tromper^ le pourrait s'il le voulait, lui était venue. Mais elle s'était confinée dans l'ignorance, volontairement, préférant croire en lui, peut-être avec cette arrière-pensée, partagée par beaucoup de femmes, que les brèves infidélités des maris, lorsqu'elles n'engagent que leurs sens, et non leur vie et leur affection

comptent peu, si l'épouse les ignore. Mais en devenant plus femme et mère, un sentiment plus grand, plus digne, du mariage lui était venu. L'habitude qui refroidit la tendresse de l'homme, avait fortifié la sienne, au contraire, par tout ce que la vie quotidienne met en commun de bon, de simple et de vrai : soins du ménage, responsabilité conjugale, éducation des enfants. Aussi la peur d'une infidélité sérieuse de Marc, la tourmentait-elle aujourd'hui, comme offrant des dangers sans remède, pour elle, dont les trente-cinq ans sonneraient dans l'année. Très belle encore, elle ne le serait pas toujours; tandis que lui resterait jeune longtemps. C'est pourquoi, voulant lui plaire, sans savoir peut-être toujours s'y prendre, sa toilette l'absorbait beaucoup : de là, ces soins raffinés et ingénus, qu'elle se rendait comme un culte, afin de rester séduisante et aimée, ces robes d'une excentricité un peu créole, l'emploi de fards subtils, toutes les ressources de l'art féminin, sinon du goût. Et tout cela, elle le

sentait, en pure perte! depuis que, voici déjà trois mois, il faisait la cour à M"^ de Brettes. Qu'avait-clle donc de mieux quelle, cette poupée de porcelaine, avec ses yeux d'émail si pâle, sa bouche insolente ?

M. de Francœur lui parlait, plaidait de son mieux la cause de son frère ; elle ne l'entendait que confusément, suivait, les yeux fixes, la vision de ce bonheur et de cet amour de jadis, qu'il venait d'invoquer. Et de songer que ces belles heures de jeunesse ne reviendraient plus, s'éloigneraient chaque jour davantage, elle pencha le front sur son mouchoir, et recommença de pleurer.

Ses larmes pourtant coulaient moins amères; elles détendaient ses nerfs. En cet être d'instinct, tout cû'ur et bonté, au cerveau charmant et puéril, cette crise était salutaire.

M. de Francœur lui tenait une de ses mains, la secouait amicalement, avec un air timide :

« Essuyez vos yeux, chère Lilia 1 II faut rester belle. Les hommes n'aiment pas à voir pleurer.

Pourtant, si Marc vous avait vue ainsi, vous l'auriez attendri. Mais il vaut mieux qu'il vous retrouve calme et souriante, comme toujours. Nous lui ferons de la morale, et vous reprendrez son cœur, qui n'est pas si loin ! Du courage, ma bonne sœur, il en faut dans la vie ! »

Elle essuya ses yeux de son petit mouchoir trempé.

« Il est mon mari et mon maître, dit-elle d'une voix faible et désarmée, il peut faire ce qu'il veut, même me rendre très malheureuse ; je ne cesserai pas de Taimer.

— Voilà de bonnes paroles! » dit naïvement M. de Francœur, Ils parlèrent assez longtemps encore ; peu à peu elle se rassérénait, avec la mobilité de son caractère, tout en gardant une grâce endolorie, une tristesse qui lui allait très bien. La pendule qui sonnait la fit se retourner. « Mon Dieu! Comme je vous fais coucher tard! Me pardonnez-vous cet accueil morose? Oubliez cette mauvaise impression d'arrivée! » Il l'assura qu'il était trop heureux de la con-

liance qu'elle lui avait témoignée ; ce qui ne l'empêchait pas de s'avouer tout bas qu'il ne s'attendait guère à tomber, en eflet, dans cette division du ménag"e.

Et comme il se levait, voyant se prolonger l'absence de Marc, ce dont ils se retenaient de parler, bien qu'ils l'eussent sur le cœur et sur les lèvres, elle lui dit, en éteignant les lampes, sauf une :

« Je vous accompagne, je ne me couche jamais sans embrasser mes filles! »

Elle le précéda, en l'éclairant. Devant la porte des enfants, elle ouvrit sans bruit, après lui avoir fait, du doigt sur la bouxîhe, signe d'attendre. Presque aussitôt elle l'appela et il entra sur la pointe des pieds. La pièce des fillettes communiquait, par une porte ouverte masquée par un paravent, avec la chambre de la bonne anglaise, qui parut aussitôt, une petite Bible en main. Dans leurs lits de poupée, Jeanne et Josée, la couverture tirée jusqu'au menton, dormaient, d'un sommeil tiède et rose.

On avait tressé leurs cheveux, en une petite natte qui ressemblait à une queue d'oiseau. Comme Lilia soulevait un peu l'oreiller de Josée, il remarqua combien la petite ressemblait à sa mère. Tout ce que le sommeil pur de ces innocents et la présence d'une étrangère leur imposaient de réserve, se traduisit, pour sa belle-sœur et pour lui, en un pénétrant regard et un sourire d'émotion contenue. Se penchant sur les petits lits, elle embrassa Josée, très longtemps, puis Jeanne. Elle vit qu'il mourait d'envie d'en faire autant, et l'invita d'un signe. Gauchement, il piqua ses nièces de ses grosses moustaches ; leur petite tôte, chaque fois, changea de joue sur l'oreiller.

« C'est le bonheur! » dit-il tout bas ému, songeant que tels qui l'avaient n'en profitaient pas, et que lui, qui en eût tant joui, ne l'avait point. Elle ne répondit pas, pensive, hocha seulement la tôte. Une fois dehors :

« Que je vous éclaire ! » dit-elle.

Elle tint à le reconduire à la porte de son

petit salon, entra, alluma les candélabres de la cheminée. Là, lui tendant la main, elle res^arda vers l'appartement silencieux de Marc. Espéraitelle qu'il fût rentré? Son air mystérieux d'écoute^ sa bouche entr'ouverte, ses grands cils battant rythmiquement la rendaient très séduisante : on voyait s'élever sa poitrine, sous son corsage nu. Elle parut à M. de Francœur autrement belle que la baronne. Et il pensa que les hommes sont souvent bien sots.

Elle se détourna ; et avec un regard lointain, comme si son cœur était ailleurs :

« Bonsoir et bonne nuit ! »

En se retirant, elle avait la démarche un peu vague. Sa belle robe'dédaignée rendait un froufrou faible, un petit bruissement plaintif; et de l'entendre, il se sentit tout triste.

Il entra dans sa chambre et s'arrêta, saisi. Marc, dans l'obscurité, assis dans un fauteuil, l'attendait, immobile et les yeux grands ouverts fixes.

« Gomment, tu es de retour ? »

Et il ressentit, parce qu'on ne lui répondait pas tout de suite, ce malaise inexplicable qui point en nous devant le mystère de l'être, lorsqu'un de nos semblables sort un peu du convenu habituel, nous inquiète par un rien d'étrange et d'insolite.

« Je viens de rentrer, » fit enfin Marc, d'une

intonation blanche qui n'annonçait rien. Il ajouta :

« C'était Lilia, n'est-ce pas? »

M. de Francœur fit signe que oui. Marc alors s'étira, les bras allongés.

« Quel beau clair de lune, si tu savais! On y voit comme en plein jour; la route s'allonge toute blanche. La rosée scintille comme du verre. L'air est d'une douceur! Ah! pourquoi ne peut- on?... »

Il n'acheva point, pensant sans doute à l'incomplet de la vie, à Fétroit des liens sociaux, à tout ce qui arrête ou contrecarre le désir libre, l'instinct égoïste de jouissance chez l'homme. Ses yeux gardaient une douceur, un reste de plaisir qu'il avait eu à accompagner M"' du Brettes, assis en face d'elle dans la voiture, leurs genoux se frôlant et leurs pieds enlacés, tandis que M"' Lemartre, discrète, regardait par la portière.

Une ironie affectueuse glissa sur son visage.

« Je te scandalise, mon bon Robert? »

Il haussa légèrement les épaules, ennuyé, changea de ton :

« Eh bien, vous avez beaucoup causé, Lilia et toi? Elle a abusé de ta présence, hein? Elle s'est plainte, elle a récriminé; avez-vous dit beaucoup de mal de moi ?

— Rien de tout cela, répliqua le colonel, gravement; elle a pleuré. »

L'autre s'était levé, de mauvaise humeur : « Pourquoi exiger l'impossible, aussi ? La société est mal faite. Il n'y a pas un mari fidèle. En connais-tu, en as-tu vu ? »

Le regard froid, un peu austère de son frère, l'arrêta ; il dévia :

« Eh bien oui, cela me peine qu'elle ait du chagrin, ou plutôt, j'en conviens, cela m'irrite. Je suis injuste, soit; mais est-ce que ce n'est pas absurde? Nous ne sommes plus pourtant de jeunes époux, elle du moins ! fît-il avec une cruauté inconsciente. J'ai pour elle une affection sérieuse, jamais je ne la sacrifierai à une passion, jamais je n'aliénerai ma vie et mes

droits de père de famille, je sais bien ce que je lui dois; mais là, vraiment, en quoi lui fais-je tort? — (Il s'échauffait, dans l'argutie des mauvaises causes I) — Dois-je être ridicule? Ne puis-je aimer et vivre comme tout le monde? Supposes-tu, quoiqu'elle ne le sache pas. que je lui sois toujours resté fidèle, que je n'aie pas eu des amourettes d'aventure, des distractions d'un moment? Dès que je ne recherche pas le scandale, qu'a-t-on à y voir? Dis que c'est laid et brutal, et tout ce que tu voudras, tu n'empêcheras pas l'homme d'être sentimental et sensuel, et partant polygame; surtout l'homme affiné de notre monde, l'être de luxe, l'oisif bien nourri, l'étalon, comme dirait Tolstoï! Mais tu ne lis pas, toi. Enfin, avoue que c'est attribuer une importance bien sotte à un plaisir très naturel, qui ne compte que par les préjugés religieux et vieillots que nous y attachons !

— Si ta femme raisonnait comme toi?... ne put s'empêcher de dire M. de Francœur, oppo-

sant en son esprit les simples larmes de Lilia aux belles phrases qu'il entendait.

— Oh! ma femme... »

Et Mai'c dédaigna de répondre à si pauvre argument, la question conjugale ayant de tout temps été tranchée au profit lascif du mâle et à la condamnation sévère de l'épouse. Il déclara :

« Au bout de huit ans, on peut bien ne plus être amoureux de la même femme !

— On peut toujours être bon pour elle et ne pas la faire souffrir! riposta l'aîné, blessé dans sa droiture. As-tu l'excuse d'une grande passion, es-tu prêt à tout rompre, atout briser pour cette femme que tu dis que tu aimes? Non, n'est-ce pas? Lilia a-t-elle des torts? J'y pense, après le dîner (il n'osa dire, mais pensa : dans la véranda, après votre baiser adultère), tu m'as paru avoir des griefs contre elle, tu as insinué que tu n'étais pas heureux : as-tu quelque chose à lui reprocher ? »

Marc pesa tous les soins, le dévouement fer-

vent de sa femme, sa tendresse toujours égale, et confus:

« Eh bien, non! déclara-t-il avec franchise, rien, sinon de manquer de tolérance, d'entraver ma liberté, disons le mot cru : de me gêner 1 A quoi cela la mènera-t-elle? Je ne changerai pas, j'entends être le maître !

— Oh ! le maître, sans doute ! Mais pourquoi afficher ta petite tyrannie? Pourquoi essayer de tromper ta femme sous ses yeux? Si cela doit être, qu'elle ne le sache pas, au moins ! Compense, par ta pitié et tes soins, l'injure que tu lui fais. Je te dis qu'elle a pleuré; cela ne te fait-il rien? Elle est seule en ce moment, elle se désole en pensant à toi, elle qui n'a que toi à aimer! »

Son accent de sincérité probe ébranla Marc, qui eut conscience, alors, de ce qu'avait de vilain son plaidoyer si personnel. ,

« Mais si tu en aimais une autre, que ferais-tu, toi? hasarda- t-il.

— J'essayerais de renoncer à elle, dit brave-

ment M. de Francœur. Tout au moins, je tâcherais de ne pas irriter inutilement la jalousie de ma femme. A ta place, j'aurais, d'ailleurs, quelques scrupules. Tu parais trouver cela tout simple? Est-ce que pourtant tu n'avais pas de remords, après ce qui s'est passé dans la véranda? N'en as-tu pas eu honte devant moi, qui ne suis que ton ami, et non ton juge? Certes, à l'instant, j'irais, moi, trouver Lilia, qui ne dort pas, sois-en sûr, mais qui pleure sans doute. Je dissiperais ses soupçons en mentant au besoin, j'endormirais son chagrin de bonnes paroles, je ne garderais pas tous mes baisers pour une autre; et quand elle aurait repris confiance en moi, je serais à l'avenir plus sage..., ou plus prudent! »

Jamais M. de Francœur n'en avait dit si long. Marc le regardait, étonné de cette chaleur qui partait de l'âme. Et l'aîné continuait :

« Y as-tu pensé? Moi qui ne lis pas Tolstoï, j'ai cependant retenu ceci d'un moraliste : c'est que l'amour, lorsqu'il n'est pas très pur, se

montre volontiers un peu lâche. Es- tu sûr de ne pas faire payer à Lilia, par de mauvais petits procédés, son affection qui t'embarrasse, les reproches muets de sa tristesse, et jusqu'aux petites attentions par lesquelles elle essaye de te plaire encore et de te retenir?

— Ah ! fit Marc piqué au vif, tu crois? Frère, je ne te savais pas si fort psychologue,

— Oh ! mon ami, la vie est plus simple qu'on ne croit, dit le colonel avec une ingénuité assez noble. Je ne suis pas grand clerc, et tu es plus savant que moi; écoute ta conscience, seulement! »

Ce fut répliqué à fond, en coup de sabre, d'une voix mâle où tout un passé d'honneur vibrait. L'indignation longtemps contrainte le disputait en lui à la pitié; il lui en coûtait de sentir Marc inférieur, car il avait, de tout temps, par une modestie naïve, cru à la supériorité morale et intellectuelle de son cadet. Il y croyait encore en ce moment; aussi cette déchéance lui faisait-elle mal.

Marc s'était rassis, caressant, d'un mouvement machinal et vague, son front de sa main blanche, aux ongles fins. Alors, M. de Francœur, pour peser sur sa volonté, lui appuya sur l'épaule sa large main, bise de hàle, et très lourde :

« Allons, un bon mouvement, va la trouver. Fais-toi pardonner,, ce sera facile ; elle n'a rien vu, elle ! Et elle t'aime tant! Qu'est-ce qu'elle demande? à être crédule ! »

Le front de Marc restait penché dans sa main : on ne voyait pas ses yeux; quand il les releva ils étaient troubles .

« Tu me méprises un peu, n'est-ce-pas? », dit-il à voix très basse.

M. de Francœur essaya de rire, haussa les épaules :

« Je crois que tu es grand enfant. Allons, va! »

Marc flottait, sans bouger.

« Tu le veux?

— Je t'en prie. »

Un silence encore, tout ce que l'amour-propre a d'hésitant, d'embarrassé ; puis, se dressant en pied, Marc léger, avec un autre visage :

« Eh bien, j"y vais ! »

Et se ravisant :

« Que je t'embrasse, toi ! »

L'aube se levait, que M. Je Francœur ne doi'mail pas encore.

Son lit trop moelleux, trop large, lui donnait la sensation d'être en bateau. Et tous les souvenirs de l'inattendue soirée se précisaient pour lui en images matérielles, tangibles et intenses, comme dans la fièvre. Une somnolence les enveloppait en même temps d'une atmosphère confuse, où tout se brouillait, par instants : son voyage en chemin de fer, le saint-sacrement rencontré dans la campagne, et le visage de sa mère morte. II voyait bondir Tighiale et respirait l'odeur du jardin. Yveline alors s'évoquait.

et il la rêvait, dormante, en sa grâce virginale et fraîche. Tout le monde aussi dormait, à cette heure : les vieux Fabvier, les mignonnes Jeanne et Josée, et leur p^re et leur mère, réconciliés sans doute.

Sur cette bonne impression, il eût voulu s'endormir à son tour, essaya de ne plus penser, d'oublier. Un engourdissement Tenvahissait ; des images volantes, incohérentes, passaient devant sa rétine par éclairs : larves de cauchemar ébauches de rcve. Une secousse nerveuse dans les mollets lui donna l'illusion d'un écart brusque de sa jument, Cora. Ensuite une chaleur douce hébéta son cerveau. Une sensation odorante y persistait seule: les roses, Yveline!...

Et sa respiration devint égale.

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