LIVRE II
M. de Francœur était heureux.
Eveillé de grand matin, il avait ouvert rideaux et volets. Tout brillait plus frais, à cette heure : le ciel et les bois, les prés évaporant au soleil leurs dernières fumées violettes, la rivière au blanc d'argent. Un éclat de jeunesse vivifiait toutes choses ; on respirait bien et on se sentait fort.
Etait-il arrivé hier, ou depuis quand? Y avaitil des mois, ou plus encore, tant ce paysage lui était devenu familier, tant la grande chambre exhalait d'intimité ? Sans les rapports reçus la veille de Verdun, les comptes rendus du lieute-
nant-colonel, il aurait pu croire qu'il vivait de tout temps en cette retraite paisible, aimé de tous, fêté de chacun, retrempant ses forces à l'air pur des champs, son cœur au milieu des tendresses des siens. Trois semaines pourtant avaient passé.
En vêtements de flanelle lâche, la chemise russe bâillant sur son torse blanc, il ouvrit doucement sa porte, se dirigea vers la salle de bains. Bien que Marc lui eût offert les services de Michel, son valet de chambre, excellent masseur, et qu'il eût pu se faire doucher par son domestique François, il préférait, par pudeur virile, se placer seul sous l'appareil, n'ayant qu'à tourner un robinet pour recevoir le jet dru ou la pluie cinglante. Il aimait ce saisissement froid, cette jouissance atavique du vieil homme des forêts, sentant frissonner sa peau sous les cataractes du cieL
Chaude et bonne ensuite lui parut, après l'épongement moelleux du peignoir, la friction rude au gant, le crin rubéfiant la peau, activant
le sang rouge des artères et les coups de pompe du cœur. C'était mettre la machine sous pression, disait-il en riant. Cette réaction salubre le poussait aussitôt à déployer ses muscles, à marcher vite et longtemps.
Sitôt sa toilette achevée, il sortit, gagnant le large. Comme tous ces matins étaient pour lui pareils, il perdait la notion du jour de la semaine. Ainsi qu'il arrive aux gens réglés, à ce retour habituel de la promenade, répondait un cycle d'impressions constantes : la lumière, la fraîcheur et la force des sèves de la terre se traduisaient, chez lui, en expansion joyeuse. Il se sentait, alors, un autre homme ! Ses pieds touchaient le sol avec une force élastique. Ses poumons s'enflaient ; une dilatation extraordinaire de tout l'être, telle qu'à vingt ans, lui persuadait qu'il n'avait qu'à vouloir pour sauter les prés et les bois, enjamber les collines et faucher l'espace, comme l'ogre aux bottes de sept lieues.
Ce matin encore, il compara sa vie de tous les
jours au bon temps présent. Verdun, la maison froide reculèrent aussitôt loin. Préoccupations du métier, amour-propre d'ambition, tracas administratifs, loin tout cela ! Et les repas au mess, qu'il expédiait vite et sans plaisir ; les heures longues traînées chez lui, sur des livres d'histoire ou de technique militaire ; et ces soirs de whist chez une vieille famille de magistrats, protestants rigides : loin, très loin ! Combien cette existence monotone, toute d'habitude, à la fois remplie et vide, apparaissait lente et terne, à côté des jours plaisants, variés, pleins de sensations neuves qu'il emportait tout courants, à ses talons !
M. de Francœur était heureux !
Il marcha plus vite, les épaules effacées, du rose vif aux joues. Une bienveillance s'épandait de son cœur pour tout et pour tous ; car il rendait le bien qu'on lui faisait, et jamais il ne s'était senti autant aimé. Les Fabvier le comblaient de prévenances. Lilia lui était une sœur très tendre, et Marc, depuis sa bonne influence^
ce soir orageux d'arrivée, le traitait avec une affection plus déférente, ce respect qu'on témoigne à ceux qui sont forts et justes. Cette réconciliation des époux — son œuvre pourtant î — durerait-elle ? Pourquoi pas ? Marc semblait revenu à sa femme ; et elle oubliait, en apparence au moins, ses torts. Tout allait donc au mieux.
Peut-être, réflécliissant plus, eût-il été moins rassuré. Savait-il seulement si Marc renonçait tout de bon à son amour, ou amourette? Il ne l'avait même pas interrogé, par délicatesse, interprétant au mieux le silence qu'il gardait depuis. Or, qui empêchait que Marc, se réconciliant avec sa femme, poussât, quoique avec plus de précautions, ses menées auprès de la baronne ? Leur baiser dans l'ombre, lèvres sur lèvres, n'avait-il pas la gravité d'un pacte, engageant l'avenir ? Mais la confiance l'emportait, cliez le colonel, pour deux causes. D'abord, simple comme un enfant, il croyait au bien plus qu'au mal ; ensuite et surtout, un état
d'âme nouveau, déroutant, égoïste, détournait son attention et le captivait tout entier.
Depuis son entrée dans le jardin fleuri, et l'apparition éclatante d'Yveline au milieu des roses, il était amoureux. Il l'était avec candeur, avec délices, envahi d'une ivresse molle où se mêlaient de l'attendrissement pour l'extrême jeunesse de la vierge et du respect pour sa pureté. Cela l'avait saisi, dès le premier soir, en soudaine fièvre de langueur : seulement, il ne savait comment appeler ce mal exquis. Car il était amoureux sans le savoir.
Pareil àceshonnêtes femmes, qui ont traversé la vie sans succomber, parce que la tentation ne s'est pas offerte, M. de Francœur n'avait pas rencontré l'amour; car il ne pouvait donner ce nom à de vagues plaisirs de garnison, à de courts caprices chèrement payés, pour de belles filles, lorsqu'il venait en congé, à Paris. La peur d'aliéner sa liberté, une timidité instinctive, le doute qu'il sût rendre une femme heureuse, la crainte d'un choix malheureux, surtout l'absence d'affection
vraie, l'avaient toujours écarté du mariage. Les circonstances aussi, d'ailleurs : sa jeunesse d'officier passée en Afrique, puis au Sénégal ; car ce n'était que sur son âge mûr qu'il s'était, cédant aux supplications de sa mère, décidé à rentrer en France, afin de vivre auprès d'elle.
Venu si tard, l'amour devait prendre chez lui beaucoup de force et de douceur ; car c'était une joie inespérée. S'il avait raisonné son état, il n'eût pas été sans inquiétudes, et sa nature scrupuleuse se fût alarmée, comme d'une voie sans issue, de cette passion tardive. Mais, inconscient, il s'abandonnait d'autant mieux au bonheur d'aimer qu'il le goûtait sans arrièrepensée; nul retaur sur son âge, aucune pensée d'avenir : seul, le moment présent remplissant tout son cœur, et Yveline.
Tous les matins, à cette heure fraîche, il l'évoquait, avec une intensité d'imagination qu'on n'aurait jamais supposée chez cet homme d'équilibre. Au cours de sa promenade, tôt ou tard, selon le cours de sa rêverie, mais inévita-
blement, fleurissait en lui l'immatérielle vision: deux grands yeux, et un sourire.
Ce n'était que cela, d'abord, une expression d'âme si vague, qu'il n'eût su dire la couleur de ces yeux et la forme de ces lèvres, qui souriaient. Puis, insensiblement, la vision se faisait chair et devenait femme : Yveline rayonnait ! Elle portait la même robe de jardin, toujours^ des petits souliers de cuir jaune à boufîettes et, un grand chapeau de paille qu'il lui avait vu, depuis. Elle vivait, alors ! Il la rencontrait chaque matin à la lisière d'un jeune bois, ou près du sentier des saules. S'il n'emmenait pas Tighiale,. c'était pour ne pas l'efîrayer ; en réalité, pour ne pas être distrait de son rêve. Elle marchait à ses côtés ; et ils échangeaient des phrases qu'il croyait entendre tout au long, bien qu'elles fussent, comme dans le sommeil, informulées et troubles. Elle l'accompagnait jusqu'à la barrière du parc ; là, fondait en air subtil, redevenait ce sourire et ces yeux éthérés de songe. Lui rentrait content, le regard plein de soleil.
SUR LE RETOUR 12i.
Mais, ce matin, elle ne surgit ni devers lessaules, ni à l'ombre du bois. Peut-être avait-il. trop médité d'avance, trop pris conscience de luimême, trop escompté l'apparition imminente, au lieu de s'abandonner à cette fluide rêverie sansidées,du milieu de laquelle elle jaillissait, comme un jet de soleil dans la brume d'aube. Mais s'il ne put parvenir à créer l'illusion de sa présence, qu'importai puisqu'elle restait toute en lui ?
Cet enchantement l'avait pris si soudain, si complet, il sidentifiait tellement à l'entour amical des êtres et des choses, à la féerie chaudeet verte de l'été, et jusqu'à certaines analogies exquises, comme l'odeur des foins coupés et l'éclat magique des roses, que M. de Francœur n'avait fait encore aucun retour alarmant sur lui-même, comme si rien n'était plus naturel,, qu'à quarante-huit ans il aimât d'amour cette vierge : une enfant.!
Il ne se demandait même point où le mènerait cette possession intense et naïve. Seule peutêtre, et bien vague, le berçait cette illusion,.
fréquente à tout âge, que le dernier mot de la vie n'est jamais dit, qu'on peut recommencer sa destinée, que des horizons inconnus s'ouvrent, lorsq»u'on s'y attend le moins, au bonheur non rencontré jusque-là. C'était très enfantin, sans doute; mais il ressemblait à ces marins qui ont vieilli sur l'eau sans aimer.
A ce moment, les coups grêles d'un angélus, trois par trois, tintèrent au clocher de Luzerme. De très loin, celui de Sâvre répondit. Peu après, ce fut Jozeu. Très frêle, très mélancolique s'éleva le carillon des cloches ; elles ne s'entendaient guère plus que grelots perdus dans l'azur. M. de Francœur reconnut ce chant d'alouette céleste qui, en ce beau matin de dimanche, parlait à sa foi oubliée d'enfant. 11 s'arrêta, pour écouter mieux: les sons montaient si frêles, si grêles et si légers, qu'ils évoquaient une idée de blancheur, de pureté suprême, d'âme vierge. Ces voix angéliques portèrent le trouble dans son cœur, mais si doucement, qu'il ne sut si quelque chose en lui pleurait ou riait.
De retour au château, il se dirigea vers un pavillon neuf, où il rendait chaque matin visite à ses amis, les chevaux.
Des hommes s'agitaient, devant les portes. Le cocher éclaboussait de seaux à la volée le break, dont une des roues en l'air, tournant très vite. Jetait des étincelles d'eau, comme un soleil de feu d'artifice. Une odeur de vernis s'exhalait des fenêtres ouvertes de la sellerie, où miroitaient des cuirs de harnachement et les nickels. Il entra dans l'écurie, presque sombre ; deux palefreniers en toque écossaise y fourrageaient. 11 répondit à leur salut ; et son regard glissa sur les croupes des normands d'attelage des Fabvier,
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sur Talezan de Marc, sur une anglaise de femme, et s'arrêta sur Poitou et Cora, dans leurs stalles de chêne.
Il frappa sur la croupe du cheval d'armes, inspecta sa litière. L'appétit avec lequel la puissante bête broyait l'avoine, à larges dents^ lui fit plaisir. Il passa ensuite à Cora; elle l'avait reconnu dès son entrée et s'effarouchait à le sentir, sous l'étrille que l'ordonnance promenait sur ses reins lustrés.
« Tout beau, là ! » dit le colonel en se coulant dans le box. La jument blanche tendit vers lui son grand œil noir, très doux, ses naseaux roses; une trépidation courait encore le long de ses flancs peureux, qu'il caressait.
« Tout beau, là, ma belle! »
Et il lui tapotait doucernentl'encolure, passait la main dans sa crinière, la flattait comme une femme. Il s'enquitde sa santé, ordonna un barbotage de son, et sortit, après une dernière claque à main ouverte sur le dos bai de Poitou. 11 les aimait, au point de n'avoir voulu s'en
séparer, ni les confier à personne, pendant son absence. Cora était sa préférée, malgré ses traîtrises ; mais il estimait en Poitou une sorte de grand frère de race inférieure et, qui sait! meilleur peut-être que l'homme, car il se montrait brave, infatigable et sans défauts.
Un hurlement aigu! Tighiale,qui le guettait derrière la porte, venait de bondir sur lui, la queue en zigzag, l'arrière-train ondulant, les yeux allumés, et dansant comme un sauvage. M. de Francœur sourit ; encore un qui l'aimait, à sa façon 1 Michel s'avançait, avec cette expression respectueuse de valet de chambre, habitué à contenir son regard et son sourire, dont un reflet pourtant attestait — ce que M. de Francœur ne méprisait pas, après tout — la sympathie permise à tout homme, fût-ce de laquais à maître :
« M. le vicomte travaille dans son atelier, et prie nïonsieur le comte de vouloir bien monter déjeuner avec lui, si toutefois cela ne dérangepas monsieur le comte. »
D'ordinaire, ils faisaient dans la chambre de Marc ce premier repas du matin; le robuste estomac du colonel ne pouvait attendre à vide le déjeuner, qu'on ne sonnait pas avant midi et demi.
« Viens, puisqu'on te permet ! » dit-il à à Tighiale, hésitant à le suivre, depuis qu'on le reléguait à l'écurie. C'était une punition, parce qu'il s'était mal comporté avec les chats de M""*" Fabvier. Elle en élevait toute une famille, dans son appartement ; la présence du molosse les avait jetés dans la perturbation et le chaos. Depuis, on ne l'admettait plus dans la maison; mais l'atelier était un terrain neutre.
En y arrivant, le colonel poussa vivement la porte, et recula encore plus vite : il venait d'apercevoir, dans le plein jour ensoleillé, une femme toute nue, le petit modèle d'après lequel Marc, tranquillement, peignait, debout devant une grande toile.
« Entre, entre donc, j'ai fini! »
M. de Francœur s'avança, gêné, sans regarder ce corps très blanc, campé en une pose immobile de nymphe au bois. Ni la tête ni le regard de la statue vivante n'avaient bougé; elle gardait un sourire de commande, comme si sa nudité ne lui appartenait pas. Mais toute sa pudeur lui revint, sur un signe de Marc qui levait la séance ; et si vite qu'elle disparût derrière un paravent, on eut le temps de la voir devenir toute rose, son indiflerence de modèle se changeant, après coup, en honte de femme surprise par un étranger. On l'entendait, sans la voir, se rhabiller prestement; et tant qu'elle fut là, M. de Francœur ne dit rien; il examinait seulement la peinture, au dessin mou, aux chairs un peu trop roses, d'un
ensemble assez délicat pourtant. Quand le modèle fut dehors, il hasarda :
« Est-ce que tu ne t'enfermes pas ? »
Marc, que son embarras amusait, et qui s'était plu à le prolonger un peu, répondit :
« Je croyais avoir tourné la clef! Les colonels de cuirassiers ont donc peur de quelque chose, à présent?
— Mais moi, je ne suis pas peintre, » dit bonnement M. de Francœur. Et il pensait que ce qui est une nécessité pour les gens du métier, ne l'était pas forcément pour un amateur comme Marc; mais il travaillait, et pendant ce temps ne songeait pas à mal faire avec la baronne : c'était toujours cela.
« Ce sera sans doute mon envoi au Salon ! » dit-il, car il y travaillait fougueusement depuis quinze jours.
Un heurt discret à la porte; Michel apportait le déjeuner, qu'il disposa sur un guéridon : du thé à la crème pour Marc; des œufs et du jambon, arrosés de chablis, pour le colonel. Il
déposa aussi sur un coin du plateau le courrier. Tighiale, alléché, bâillait au soleil, montrant, entre des crocs d'ivoire, sa langue rose comme la tranche de jambon que son maître venait de mettre sur son assiette; il eut le gras, un joli ruban blanc qu'il avala, en faisant :
Croc !
« Une lettre de Jumiège, dit Marc. Il fera l'ouverture de la chasse sur les terres des Devarenne. Nous l'y retrouverons. »
M. Devarenne, dont on parlait souvent, un industriel millionnaire, possédait une forêt, des étangs, d'immenses chasses gardées. On l'avait reçu avec sa femme et sa fille, à Luzerme, pendant quinze jours, avant l'arrivée de M. de Francœur.
Marc, d'un aîr détaché, ajouta, en repliant la lettre, comme si cela avait quelque rapport :
« Il faudra que je passe prendre des nouvelles de M"^ de Cyou ! »
C'était la tante à héritage du baron de Brettes,
auprès de laquelle il avait laissé sa femme, par économie et précaution, car il se regardait comme le principal légataire de la dame, vieille et valétudinaire. Depuis quelques jours, elle était très mal; mais le baron lui avait déjà vu tant de hauts et de bas, qu'il n'avait pas cru devoir abréger, pour cela, son voyage. Seulement des télégrammes le tenaient au courant. Naturellement, il avait été impossible à la baronne de s'absenter de Jozeu, et Marc, qui n'avait pu se dispenser d'aller prendre deux fois des nouvelles, ne l'avait revue que quelques instants, en visite et devant témoins.
M. Jugaud apportait les bulletins de santé, faisait la navette entre les deux châteaux ; mais, depuis trois jours, il ne paraissait plus, retenu chez lui par une entorse .
« Tu devrais m'accompagner, dit Marc, nous ferions une promenade à cheval !
— Peut-on entrer? » cria une voix derrière la porte.
C'était Lilia, en peignoir de foulard rose, les cheveux tordus au saut du lit, toute la belle matinée sur son visage.
« Bonjour! »
Elle tendit la main à son beau-frère, se pencha sur son mari et le baisa au front. On eût dit une autre femme, tant elle semblait à l'aise et rajeunie, en ce vêtement clair et flottant. Marc l'attira, un bras passé autour de sa taille ; et M. de Francœur souriait, heureux à les voir ainsi. Car c'était une véritable réconciliation, une de ces reprises de tendresse sur l'oreiller où la femme aurait tant de pouvoir, si elle savait
exploiter la force de l'habitude, et ce regain de beauté qui lui vient, comme un épanouissement de fleur, à se sentir aimée. Elle dit :
« Je crois que mon père voudrait te parler ; il a reçu une lettre de son avoué. »
Ce tutoiement, qu'ils n'employaient qu'en particulier, toucha M. de Francœur; et malgré cette gêne légère qu'inspire, atout témoin célibataire, l'intimité de deux amoureux, il les enviait, de tout son cœur!
« Est-ce qu'on va plaider I » demanda Marc.
Il s'agissait d'une contestation de terrain, avec un voisin grincheux, Marc, prenant en main la cause de son beau-père, conférait pour lui avec les hommes de loi.
« Plaider ? je crois, dit Lilia. Mou père l'expliquera.
— C'est bien, j'y vais. Veux-tu du thé?
— Un peu, dans ta tasse. »
Elle y mit quatre morceaux de sucre, ce qui les fit rire. Elle était gourmande comme une
chatte, autant que coquette, mais non sans charme. Marc, s'étant levé, demanda :
« A^a-t-on à la grand'messe?
— Mais, certainement.
— Eh bien, ne sois pas en retard! » fit-il gaiement, car elle restait des heures à sa toilette. Et il les laissa en disant :
« Soyez sages, et ne touchez pas aux couleurs 1 »
Lilia avait bu son sirop de thé; elle lorgna le portrait nu du chevalet, et, après une petite moue :
« N'est-ce pas que Marc a beaucoup de talent? Par exemple, ça ne me plaisait guère, au commencement, ces modèles. Les hommes, passe ! Mais pour les femmes, je restais toujours là, avec mon ouvrage; et comment dire cela? ça me répugnait même un peu, cette chair à peinture. Mais il faut bien qu'il s'occupe! »
M. de Francœur, qui la regardait, hocha la tête. Il avait regretté longtemps, sans la comprendre, Toisiveté un peu boudeuse de Marc.
depuis qu'à la suite d'un différend avec son ambassadeur, à Londres, il avait, peu après son mariage, quitté la diplomatie. La politique alors le tentait; mais un échec à la députation le faisait renoncer net à toute carrière; et désormais sans ambition, il était allé vivre paresseusement à la Martinique, dans les grandes propriétés des Fabvier, péchant, chassant, montant à cheval ou faisant de la musique; car il avait eu aussi cette marotte, avant que la peinture l'emportât.
Lilia cependant tournait dans l'atelier, avec une curiosité inquiète, retournant les toiles, entre-bàillant les cartons; et lui, involontairement complice, la jugeait un peu indiscrète.
« Je voudrais bien savoir!.,. » dit-elle en pinçant les lèvres; et tout à coup un éclair de découverte brilla dans ses yeux; elle éleva en l'air une toile et la lui montra de loin. Il s'approchait, reconnaissant le portrait ébauché de M"* de Brettes.
« Voyons, est-elle jolie ? La trouvez-vous jolie? fit-elle avec une indignation qui eût été
plaisante si elle n'eût été sincère. Ahl les hommes! Si je n'aimais tant Marc, je lui barbouillerais le nez, à son vilain portrait. Méchante femme! »
Mais, précipitamment, elle remit le tableau en place, derrière les autres, avec une peur d'être grondée. Lui souriait, paternellement, tant elle avait un air à la fois effronté et confus, et si honnête, avec cela!
« Voyez- vous, lui confia-t-elle. il y a une chose que je ne devrais pas avouer, mais si la vieille tante devenait encore plus malade, je ne serais pas autrement fâchée, parce que le baron reviendrait et qu'il surveillerait sa femme. Tant qu'elle restera dans le pays, je ne serai pas rassurée. »
Cependant, raisonnablement, elle reprit :
« Marc a pourtant raison. Il convient d'aller à Jozeu aujourd'hui. Mais, savez-vous, j'irai aussi, pour être plus sûre. Nous prendrons la calèche, Yveline et moi; vous à cheval, comme il disait.
— Tiens, comment savez- vous? » demanda-t-il étonné.
Elle rougit, embarrassée, se mit à rire :
« Ne le dites pas ! J'écoutais derrière la porte !
— Oh! » fit-il.
Elle écarta les bras, d'un geste d'excuse : eh oui! c'était très laid, elle le savait! Mais bien qu'un peu choqué, car il avait un grand sentiment de dignité, il ne put lui en vouloir; et il la trouva même charmante quand, ramenant son peignoir d'un geste enveloppant, elle s'éclipsa, légère, en lui jetant gaiement :
« A tout à l'heure, je vais me faire belle pour le bon Dieu ! »
« Et vraiment, si le bon Dieu n'était pas content, c'est qu'il était difficile ! » pensait M. de Francœur, deux heures après, dans la petite église de Luzerme, oii il se tenait au premier rang-, du côté des hommes, entre M. Fabvier et Marc. Non seulement Lilia était belle, mais Yveline, auprès d'elle, faisait un saisissant et délicieux contraste.
A côté des vieilles et blanches figures de sa tante et de M"'' Fabvier surtout, elle épandait une splendeur d'aurore. Et il ne voyait qu'elle, ne pensait et ne sentait que par elle. Sensation étrange, il était comme un homme emporté
dans un rêve sur l'eau. Une houle soulevait son cœur, et il lui semblait être le jouet d'une illusion. Rien n'existait de ce mirage qui l'entourait et qui allait s'évanouir au réveil. Puis la conscience de son identité, et de la réalité des choses, le pénétrait d'un ctonnement mystérieux.
« Oui, c'est bien moi, je vis, pensait-il; elle aussi existe, je la vois, je pourrais la toucher, m'assurer de sa présence, si je voulais! »
Cela le troublait comme un mystère ; il renonçait alors à comprendre; une joie le submergeait, et il comprenait qu'Yveline était cette joie! Elle était tout et partout. Sa modestie prêtait son charme à cette église fraîche et pauvre de campagne. Les vitraux grossièrement peints s'imprégnaient de sa candeur. Un peu de sa noblesse innée se reflétait en la dignité auguste du service divin ; et le vieux curé ro\igeaud plut à M. de Francœur, parce qu'il officiait pour elle. Elle priait d'un aircandide.il trouvait exquise la façon dont elle tenait son
missel; et quand elle s'agenouillait, montrant sa nuque aux mèches folles, il se sentait tout ému. Sa personne avait quelque chose d'indicible et inspirait le respect suave. Elle ressemblait à la A^ierge, chaste d'une maternité divine !
Rien d'impur en lui ne se mêlait à cette adoration. Il connaissait, pourtant, les misères et les crudités de l'amour militaire, les laideurs d'hôpital; mais elles l'effleuraient sans le salir. Il n'en faisait pas pour cela un ange, d'Yveline; il la rêvait vierge, épouse et mère, également pure en ces trois incarnations. Car il avait le respect des lois de nature, et ne pouvait croire que rien de ce qui existe par une volonté supérieure et inconnue pût être bas ou seulement impur. D'ailleurs, tout se fondait en lui dans l'admiration de sa beauté. Il lui savait gré d'être belle, parce qu'elle s'affirmait, par cela même, bonne et droite, tant de fraîcheur d'âme ne pouvant mentir.
Aussi trouvait-il tout bien, les retentissantes
voix des chantres, les génuflexions de deux petits enfants de chœur simiesques, les rites sacrés et naïfs, la bénédiction du pain. 11 ne mangea pas son morceau de brioche dorée, le réservant pour la petite Jeanne, qui elle aussi se tenait là, sur son prie-Dieu, avec des airs graves et futés. A la qiiete, dans Taumônière que lui présentait une demoiselle du village, à gants de filoselle sur des mains rouges, il déposa tout au fond, sans bruit, une piécette d'or; et la jeune personne en fut si troublée, qu'elle manqua sa belle révérence en arrière. Oui, tout était bien, bon, beau ; et c'était une douceur de vivre, par un si éblouissant dimanche!
Le souvenir même de sa mère morte ne put assombrir son bonheur, l'attendrit seulement, car il se rappelait les grand'messes de la cathédrale, où il accompagnait la vieille comtesse, en grand uniforme de parade. La pensée de M"* de Francœur lui fut douce, bienveillante et propice. Et il ne craignit pas de s'ouvrir largement à l'amour des créatures et à la sympathie
des choses. Les paysannes, avec leurs tailles droites, leur air j3rimitif, cessèrent un instant de lui paraître étrangères. Les paysans rugueux et velus lui inspirèrent de l'intérêt. Il ne trouva point laides les coiffes blanches et les robes noires, les blouses bleues à dessins de fil. Il goûta le sermon du curé, de simples phrases sentant la terre, exaltant le travail rude, l'affection des époux, et quand il conclut disant : Aimez-vous les uns les autres, mentalement M. de Francœur répondit : Amen!
La messe terminée, ils sortaient au milieu des coups de chapeau, sous les regards des paysans groupés ; Yveline, qui se trouvait devant lui, prit de l'eau bénite à la coquille de marbre. Elle l'aperçut en se retournant et lui touchâtes doigts d'une caresse humide. Il sinclina^ faisant en même temps qu'elle le signe de la croix.
Ce pacte frêle,commeen créent tout échange^ tout partage, les rapprocha. Elle lui souriait; et dans le bain de soleil qui leur tiédissait la peau, elle devenait toute rose, un treillis de lumière aux yeux, sous la paille de son chapeau de fleurs.
« Comme il fait beau I » dit-elle.
Des moineaux traversaient en sautillant la route. Sur les toits bruns du village, le vieux chaume se hérissait de tiges vertes et de graminées fines. On rencontrait de blonds enfants, joufflus et débarbouillés, à têtes d'anges rustiques. Des vieux, assis devant leurs portes, tournaient vers la clarté du jour leurs prunelles vagues. Des gars, en habit de drap noir, entraient en se poussant au cabaret. Une femme tirait l'eau d'un puits.
« Oui, il fait beau ! » répondit-il.
Et le son de sa voix l'étonna, comme lorsqu'on s'aperçoit qu'on vient de parler tout haut, en rêve.
Une timidité, qui lui revenait toujours auprès d'Yveline, le rendit gauche ; car, dans sa délicatesse un peu grosse, il ne savait de quoi l'entretenir, craignant de se troubler et de la troubler elle-même, en trahissant, involontairement, l'état desespensées. Loin d'elle, au contraire, il se sentait familier, vivait à l'aise avec son sou-
venir. De près, elle le rendait sérieux, par sa réserve. Et elle, sentant, avec un instinct déjà sûr de femme, un embarras chez lui, le partageait,quoique sans inquiétude, car elle le savait bon et délicat, et lui portait, d'ailleurs, une sympathie réelle.
« Je ne vois plus M. et M"*" Fabvier.
— Ils ont été visiter leurs pauvres, réponditelle. C'est leur habitude, après la messe. »
Us marchaient maintenant hors du village, entre les champs : Lilia et la vieille demoiselle de Kerjuzan en arrière, Marc devant avec la petite Jeanne, et eux deux, côte à côte, étreints de ce sentiment de solitude et de vide que donnent le grand espace, le lointain recul des bois. La rivière serpentait en dos de couleuvre verte, dans la prairie. Il faisait si chaud que Tàme ressentait un alanguis sèment.
« INous marchons trop vite ? » demanda-t-il.
Elle fit signe que non.
« Comme Jeanne est heureuse avec son père! » dit-elle.
Il regarda Fenfant bondissant et 3Iarc qui gaminait avec elle.
« Il est aussi jeune que sa fille! »murmura-t-il.
Il ajouta :
« Cette petite Jeanne est si délicieuse I Comment ne l'adorerait-il pas ?
— Tous les enfants sont charmants ! dit-elle. >' ous avions au clos des Mangues (c'était leur propriété, à la Martinique) une quantité d'enfants de toutes les couleurs, des petits blancs, des mulâtres, des nègres : je ne sais pas lesquels étaient les plus jolis.
— Les garçons sont plus bruyants que les filles dit-il, suivant son idée.
— Oli ? fit-elle naïvement, un garçon, c'est bien plus vivant ! Il me semble qu'une mère doit aimer mieux un petit garçon qu'une petite fille !
— Ah ! pourquoi ?
— Mais... je ne sais pas. » Et par réflexion, elle devint rouge d'émoi, changea de conversation ; on entendait rire, derrière, Lilia etM"^ de Kerjuzan.
« Comme marraine est gaie ! Elle a repris toute sa bonne mine !
— Elle n'était pas malade, que je sache ?
— Elle était un peu triste, avant votre arrivé e.
— Vraiment ? » fit-il.
Mais il la vit de nouveau rougir, car elle parlait avec une extrême candeur, sans réilécliir, d'abord. Et il trouvait cela exquis, cette ingénuité franche, suivie de retours de pudeur. Il demanda :
« N^ai-je pas entendu dire à mademoiselle votre tante, en allant à la messe, que votre cousin Yvon allait arriver.
— Oui, samedi en quinze, je pense ?
— Vous portez le même nom, vous êtes doublement cousins germains; est-ce qu'il vous ressemble ?
— Oh non ! Yvon est petit, il est blond, il n'a rien de créole. Mon oncle (elle appelait ainsi M. Fabvier) avait coutume de l'appeler : le petit Breton !
loO SUR LE RETOUR
— Il veut être marin, comme son père et son oncle? C'est une noble carrière. Mais on vit seul, loin de tout. La femme d'un marin doit bien souffrir. »
Elle leva sur lui ses yeux purs.
« Oui, le danger?
— Et l'absence, mademoiselle !
On pense l'un à l'autre, répondit-elle doucement, un rêve dans les yeux.
— Alors, vous n'auriez pas de répugnance à épouser un marin ?
— Je ne sais, je ne pense pas, dit-elle. Si j'avais le choix, il me semble que j'aimerais bien aussi être la femme d'un militaire ; on ne se sépare pas. Oh ! dans la cavalerie, par exemple ! Tenez, monsieur, vos cuirassiers, c'est superbe! J'ai assisté à Paris à la revue du 14 juillet ; comme c'était beau ! »
Il poitrina, se rengorgeant, elle avait si bien dit cela ! Il se souciait bien, à présent, du petit Kerjuzan !
« Vos cuirassiers, c'est superbe ! »
SUR LE RETOUR loi
Et il prenait un bel air martial, l'excellent homme ! fv
Marc, souriant de loin, comme s'il avait pu deviner ce qu'ils disaient, les attendit. Ils n'en furent pas fâchés, lui surtout. Si doux que fût ce tête-à-tête, une diversion lui permettait de penser tout à elle, de s'abandonner au charme de l'entendre parler et rire avec Marc. Il n'enviait pas, cependant, leur familiarité aimable ; car il n'eût osé s'adresser ainsi à elle ; et d'ailleurs l'impossibilité de lui parler d'amour le condamnait à ce seule rôle de méditation passionnée, d'extase sourde au fond du cœur.
Ce n'était pas grand'chose, cependant, ces quelques mots échangés entre eux : c'était beaucoup, et assez ! Car ils se répercutaient à l'infini dans sa mémoire, évoquant l'attitude, le geste, l'expression, et jusqu'au timbre de la voix d'Yveline, tout ce qui faisait d'elle un être à part, absolu, suprême. Depuis trois semaines, il n'avait pas eu de joies meilleures, ni de plus
grandes ; son imagination seule faisant tous les frais de ce poème d'amour si frais, si bon, et éclos si tard !
Mais, à un petit rire d'elle, une inquiétude l'assaillait. Marc regardait les femmes bien eu face, d'une certaine façon qui lui déplut, ici ; il se montrait aussi très libre, trop peut-être avec la jeune fille. Un obscur petit sentiment de jalousie piqua, en M. de Francœur, une fibra ténue. Mais Marc semblait si bon enfant, elle si pure. Qu'allait-il penser ?,.. Cette fugitive impressioîilui fut pourtant désagréable.
« Oncle, lui dit Jeanne, cueillons des bluets pour Yveline, veux-tu?
— Volontiers, mignonne! »
Et il cueillit des bluets, asservissant son grand corps à l'esprit mutin qui lui criait : « Ici ! Là! Oh ! le joli !» A le voir enjamber les fossés du chemin, ployer sa taille au ras des trèlles et coquelicots, Jeanne battait des mains :
« Oncle, toi qui es si grand, sais-tu à qui tu ressembles? Au géant du conte de grand'mère^
SUR LE RETOUR 1o3k
qui n'a qu'à se pencher pour entendre pousser rherbe ! »
Il répondit sérieusement :
« C'est très vrai, je l'entends! »
Elle s'étonna, rieuse; son père riait, et Yveline s'égaya, doucement. Lui songeait : oui, l'herbe germait, drue, en moisson fleurie. Il l'entendait très bien; elle montait dans son
cœur
On sortait de table. La chaleurpesaiL, extrême,
« On mange trop et trop bien, chez vous ! » dil M. de Francœur à Marc.
Très sobre au régiment, il n'était pas habitué à ces faims du grand air, à ces repas copieux, à la chaleur des vins.
« Bon ! fit Marc, qui avait l'œil brillant et les pommettes roses, l'air très gai.
— Sérieusement,, je m'alourdis!
— Ce n'est pas faute d'exercice. Tu t'en donnes assez ! Secouons-nous ! Viens faire assaut, avant de monter à cheval.
— Comme cela, par cette chaleur? »
Et machinalement il suivait, vers la salle d'armes, Marc qui disait :
« Il faudra que tu me donnes quelques leçons, j'ai dû me rouiller. »
Il retirait déjà sa jaquette et son gilet. Il décrocha du mur des masques et des épées mouchetées, dont il fit ployer la lame, sur la planche d'assaut.
« Sans plastrons? dit le colonel; je n'aime pas beaucoup cela.
— Que veux-tu qu'il arrive? »
Il enfilait son gant, tandis que son frère élargissait la courbure de son masque trop étroit.
« Y es-tu ? »
Et ils s'alignèrent.
L'épée haute, le salut ; ils tombèrent en garde, Marc un peu mollement, le colonel en en une franche et solide assise de prévôt. Un tâtement de fer, un dégagement paré trop tard, et le fleuret arrivait sur Marc, en bouton plein, dans la poitrine. Il recula vivement :
« Touché I »
Une indécision, les fers s'évitant, se cherchant, méfiants, en contacts nerveux, souples et rusés : un éclair! Marc se fendait; mais la parade, sèchement, écartait son épée, et un second coup, en riposte, l'atteignit au-dessous du sein.
« Touché ! » cria-t-il encore, un peu vexé cette fois, avec cet amour-propre naïf que les hommes mettent à presque tout ce qu'ils font.
Derrière lui, Lilia et la vieille demoiselle de Kerjuzan, entrées sans hruit, les regardaient, les sourcils un peu relevés, avec cette curiosité inquiète qu'inspirent aux femmes les jeux brusques des hommes. Marc ne les voyait pas ; mais M. de Francœur, par courtoisie pour Lilia, serra un peu moins son jeu, se laissa toucher une ou deux fois. Excité, Marc pressa l'attaque. Le colonel se défendait seulement, parant; mais Yveline venait d'apparaître, souriante; il la vit s'enlacer à Lilia, tendrement, former avec elle un groupe charmant. Cela détourna son attention : coup sur coup il fut atteint.
« Ah ! ah ! je me rattrape ! » fit Marc.
Cela piqua au jeu, agaça même M. de Francœur; on est ainsi, même les meilleurs. Il riposta, ménageant moins son frère, afin de montrer sa supériorité, devant Elle ! Mais l'autre, alerte et un peu traître, se défendait de son mieux, ne regardant pas si le coup quïl risquait était rigoureusement correct, pourvu qu'il portât, niant ou éludant au contraire le coup de bouton qu'il recevait. Sa petite mauvaise foi irrita le colonel, si calme d'ordinaire ; et puis, la présence d'Yveline, le déjeuner, cette chaleur au sang que donne toute arme en main : il s'anima! Les fers cliquetèrent avec une sécheresse méchante, quelque chose de vif et de rude qui donnait une illusion de duel et de péril. Un corps à corps s'ensuivit, assez chaud, dans lequel, stridente, vibra une épée qui casse, tandis que la pointe allait sauter dans la robe d'Yveline, et que le tronçon resté aux mains du colonel frappait Marc au côté, traversant la chemise.
SUR LE RETOUR lo9
« Bien louché cette fois ! » et Marc se démasqua, aussitôt.
Il souriait, en regardant l'aîné, avec une ironie légère de vaincu. Mais le colonel, qui s'en voulait d'avoir jouté sans plastrons, s'écria, bourru :
« J'aurais pu te tuer! Mais tu saignes?... »
Les femmes s'émurent ; Lilia s'était élancée, anxieuse : elle vit quelques gouttes de sang sous la chemise de son mari.
« Oh! mon Dieu!... balbutia-t-elle.
— Mais quoi? Là! ça n'est rien ! » ricanait-il, un peu vexé pourtant.
L'épée avait fait une éraflure assez longue, qui saignait. Le colonel, furieux et peiné, continua à maugréer et à s'excuser; et Marc, autour duquel on s'empressait trop, se fâchait, criant qu'on le laissât tranquille. Cependant, pour complaire à Lilia, il la suivit dans leur chambre, oii elle le pansa, avec du taffetas d'Angleterre.
« C'est de ma faute! répétait-il, Robert ne
voulait pas. Je l'ai forcé. Oii est-il, ce bon Robert? Il avait l'air si désolé!
— Mais aussi, répétait-elle, quelle imprudence ! Ah! les méchants garçons! »
Elle appuya, d'un doigt caressant, la bande de taffetas sur la plaie ; il souriait, de son air effrayé.
« Es-tu enfant! » disait-il.
Alors, elle, d'un mouvement prompt et amoureux, baisa la place du mal, disant :
« Guérissez, blessure ! »
YIII
M. de Francœur était sorti de la salle d'armes. II rentra dans sa chambre, tira les rideaux et se jeta sur son lit. Des idées extraordinaires bouillonnaient en lui. Il avait honte. S'être animé dans ce combat fraternel, avoir voulu toucher Marc, triompher devant Yveline, comme c'était petit ! Pourquoi avait-il éprouvé cela, devant elle? Elle n'avait eu qu'à apparaître; et le fer en main, il Feût disputée à tous, à son frère même, sil l'avait eu pour rival.
Alors lui apparut la vérité, poignante. Il l'aimait! Oui, le mot qu'il n'osait dire criait en kiî, enfin! Il l'aimait, d'un désir exclusif, d'une
tendresse jalouse de ses pensées, de sespeg^ards, d'un orgueil brutal de lui plaire. Il l'aimait, non en poète, mais en homme, avec toutes les faiblesses et les petitesses de l'humanité. Ce n'était plus ce beau rêve illusoire, cette tendre chimère dans laquelle il vivait depuis trois semaines, en fermant les yeux. Plus de vague à l'âme, de mensonges enfantins! Il la voulait à lui, toute à lui, rien qu'à lui!.,.
L'avenir se dévoila aussîti^, inquiétant et vague. Il la voulait. Comment l'aurait-il? Honnêtement. En l'épousant, alors?
Lui, épouser Yveline? Quoi! ce bonheur lui serait donné ! Un ravissement descendait en lui. Il apporterait au mariage la maturité de sa raison, l'expérience de sa vie, les tendresses rentrées de son cœur, quelque chose de très bon et de très passionné, oii il y aurait de l'amoureux, de l'ami et du père. Mais ce serait trop beau! Comment l'espérer?
Quelle folie, d'ailleurs! Et son âge. qu'il oubliait. Il osait se permettre de penser à elle, une
enfant? Oui, une enfant, à quinze ansl Ne l'avait-il pas surprise amusant Jeanne? Elle tenait dans ses bras une poupée, et elle lui parlait comme à une grande personne. Elle avait ri et rougi, en le voyant. Si elle se prêtait à de tels jeux, n'était-ce pas qu'elle avait l'àme trop fraîche, trop peu formée encore? Mais il se répondait : « Elle est femme. En sa simplicité, elle montre des instincts innés de coquetterie, de pudeur; elle se trouble aisément, auj)rès des hommes ! Etn'est-ce pas son plus grand charme, d'être une grande fille à peine, tout en pouvant être mère ? L'exquise épouse elle serait, berçant ses enfants comme des poupées ! »
Mais lui était vieux, le serait bientôt, en tout cas. Il s'insurgea. La décadence, à quoi se voyait-elle? Aux rides, aux cheveux blancs, à Taffaissement de l'àme et du corps?
Il sauta du lit, ouvrit grands les rideaux ; tout le soleil entra. Accoudé à la cheminée, il s'examinait, devant la glace. Ce teint congestionné? — Sans doute, ce n'était pas ce qu'il avait de
mieux, en ce moment? Mais ce sang plein n'attestait-il pas sa force? — Ses cheveux? Pas un poil gris. — Ses dents? Solides et blanches comme celles de Poitou ! — Sa nuque un peu hàlée restait lisse, et aussi son grand front, plein de franchise. Et sa force !... Il étendit la main, saisit et éleva à bras tendu la pendule, un lourd groupe de bronze cependant, puis la redéposa.étonné qu'elle ne marchât plus. Il respirait puissamment, grisé par la sève montante de l'amour qui le submergeait, comme un vin.
«Je suis jeune, répéta-t-il, je suis jeune!
Et une alacrité de géant l'emplissait d'un rire silencieux. Il étouffait. Pour éteindre ce feu qui le brûlait, il vida tout un broc dans une des immenses cuvettes, y plongea sa tête avec une joie presque sauvage.
Calmé, il s'essuya, se rajusta soigneusement, bassinant ses tempes d'eau de Cologne. Une angoisse le prenait maintenant. Epouser! Il épouserait. Mais voudrait-e//ede lui? Si elle ne l'aimait pas ! . . . Peut-être le croyait-elle brutal,
parce qu'il avait blessé son frère ? Sa tante, d'ailleurs, consentirait-elle à ce mariage? Les Fabvier l'approuveraient-ils? Qu'en penserait Marc? Et Lilia? Celle-ci, oui, prendrait peutêtre ses intérèls, étant bonne. Il se confierait à elle, plus volontiers qu'à Marc; une pudeur l'eût gêné, entre hommes, même entre frères. Mais sa belle-sœur!... Et même, pourquoi ne lui parlerait-il pas sur-le-champ ! Dans cette promptitude incroyable où se ruent souvent nos décisions, il songea:
« Tout de suite, oui, pourquoi pas? La sonder, tout au moins ! »
Plus sérieuse, elle l'eût effrayé. Mais en son inconscience de jeune femme trop gâtée, il croyait pressentir en elle une sorte de complaisance, qui l'absoudrait, et de complicité, qui le servirait.
Mais il se rappela l'égratignure de Marc, qu'elle pansait. Le moment serait mal choisi. Pourvu qu'elle ne lui en voulût pas ! Et une honte persistait en lui, de s'être animé contre
lOC) SUR LE RETOUR
son frère; il se reprochait, en les exagérant, sa violence et sa brutalité, ces instincts mauvais, qu'il ne soupçonnait pas auparavant. Une grande lassitude, une tristesse l'envahirent. Son bonheur d'aimer se transforma en craintes anxieuses. Recouché sur son lit, la tête dans ses mains, il laissait couler le temps, la vie.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda une voix; tu es malade ! »
Il se retourna ; c'était Marc, en tenue de cheval. Il répondit :
« J'ai la migraine. »
Et mettant, sans appuyer, la main sur la poitrine de son frère, là où le fer avait porté, il demanda, changé, la voix émue :
« Tu ne souffres plus, tu ne m'en veux pas? »
Et Marc, lui serrant les bras avec effusion :
« Robert, mais tu es fou, mon grand! »
Il ajouta :
« Viens! Sauvons-nous. Ces dames ne nous accompagneront pas. Elles ont une visite, et on leur en annonce d'autres. Lilia est furieuse... »
Route de Jozeii, M. de Francœur sur Gora, Marc sur son alezan, Phœbus. Ils allaient au pas, à cause de la chaleur. La rivière, coulant loin dans l'herbe,, inspirait des idées de fraîcheur et de bain.
« Demain, je tire ma coupe, » dit Marc.
Les Fabvier possédaient, sur le bord de l'Aulnette, en une enclave de pré, un petit pavillon. On s'y rendait en famille, pour se baigner. Mais un léger rhume de Lilia avait arrêté les parties.
Ils ne se parlèrent plus jusqu'à Jozeu. M. de Francœur. absorbé par ses pensées, Marc par les siennes, qui eussent bien surpris et inquiété
son frère, s'il les avait pu deviner. Étrange garçon, ce Marc, plein d'honneur mondain et manquant de sens moral bourgeois; sans méchanceté, mais léger comme une femme et égoïste au plaisir; un peu traître aussi, — à la façon de Cora, qui venait de faire un brusque écart, — complexe enfin, et très capable de commettre en même temps le bien et le mal ; avec cela sincère, comme tous les sensitifs et les nerveux, d'une sincérité instantanée, qui changeait à la minute !
Il navait pas menti à son frère en jurant — après le baiser nocturne de la véranda — que M"^ de Brettes n'était pas sa maîtresse. Elle ne l'était pas encore, en effet, quoique les circonstances, et non leur volonté, eussent retardé leur chute. Il avait été de bonne foi encore en revenant à sa femme, par pitié pour sa peine plutôt que par remords, et peut-être aussi par prudence, afin de mieux désarmer ses soupçons. Mais il n'avait pas pour cela renoncé à M'"'' de Brettes, espérant bien que, sous le couvert de
précautions et de ruses, un hasard les jetterait aux bras l'un de l'autre. L'aimait-il donc? Oui et non. 11 la désirait, surtout. Certains hommes ont de ces passions en feu de paille^ qui vivent d'espoir et meurent, satisfaites.
Des dispositions de la baronne, il en était sûr. Quand il n'aurait pas eu de preuves, il l'aurait jaugée d'avance, à certains indices. Son air évaporé, impertinent, devait masquer un tempérament un peu fou, d'ardeur sensuelle. Rien qu'à voir ses étranges yeux pâles, aux lueurs un peu troubles, certaines rougeurs montant de ses épaules à son cou, comme la pudeur de mauvaises pensées, il avait pressenti l'Eve perdue. Elle devait connaître ces baisers âpres qui s'échangent en plein salon, derrière les rideaux lourds d'une fenêtre, au risque d'être surpris, et les abandons en coup de foudre, des jours d'orage!
Marc en avait eu la révélation stupéfiante, alors qu'il la connaissait à peine, et qu'ils procédaient aux vagues amabilités du flirt. A Jozeu,
un soir de dîner intime, il était placé à ses côtés. Tout à coup, le petit pied de la baronne, frôlé par le sien, ne s'éloig^nait pas ; évitant ce heurt involontaire, il se retirait, quand le pied de la jeune femme l'avait poursuivi, léger, taquin, caressant. C'est ainsi, sous les yeux mêmes de Lilia, que s'était ébauchée leur entente d'adultère; car quel homme, pensait-il^ pourrait refuser la femme qui s'offre, lascive et hardie? N'eût-il point de vanité, fût-il austère et vieux, il sacrifierait toujours à la folie d'un instant, l'épouse la plus pure et la plus dévouée.
Tout cela, il le repassait dans son esprit, voluptueusement, songeant à saisir l'occasion, se présentât- elle demain ou dans six mois. Un trouble chaud l'oppressait, cette brûlante journée d'été sans doute, grosse d'orage, et, comme l'avait senti son frère lui-même, l'excitation de la bonne chère, cette oisiveté trop riche de sang et de force, que Tolstoï considère comme une cause déperdition ! D'ailleurs, certaines journées trop belles exhalent on ne sait quoi d'infini qui
porte au désir d'aimer jusqu'à mourir, tend à l'idée fixe le cerveau et les muscles. C'est apparemment, la conscience assez vague que l'on a du mirage des apparences, et de l'illusion des décors magiques où se joue notre vie. Unfurieux besoin nous porte à nous attester la certitude de notre existence, et à en jouir, frénétiquement, avant la mort qui finira tout.
Marc serrait nerveusement son alezan entre ses cuisses, content de le sentir souple et léger; et il souriait, d'un sourire un peu cruel, avec une sensualité sèche dans les yeux. Il n'y avait, en somme, rien de perdu depuis trois semaines. Pourvu que M. de Brettes ne revînt pas ; la maladie de la tante le servait plutôt, en endormant les soupçons de Lilia, puisqu'elle espaçait, pour la baronne et pour lui, les occasions de se voir, sous ses yeux jaloux.
Sans doute, il risquait de la faire beaucoup souffrir, si elle découvrait!... Et cette idée était bien faite pour l'attrister lui-même, sans l'arrêter, d'ailleurs. Mais, si elle ne savait rien, oii
était le mal ? La tromper ne le rendait pas si coupable — cela compte peu pour beaucoup d'iiommes — mais bien, qu'elle le sût! Il s'arrangerait pour qu'elle l'ignorât. Il ferait bien de se méfier aussi des yeux honnêtes de Robert, qui se mettrait au besoin en travers de son caprice, et ne le laisserait pas, sans brouille ni rupture^ faire pleurer de nouveau Lilia.
Mais, en regardant à la dérobée la large encolure du colonel et sa bonne figure pensive, il songea qu'il aurait peu de peine etpeudemérite à ruser avec lui.
Une avenue de peupliers s'ouvraiL; un château apparut, au fond.
« Tiens, frère, voilà Jozeu! »
Quand ils eurent mis pied à terre, un vieux domestique introduisit MM. de Francœur au salon. Une religieuse, qui y récitait son rosaire, s'éclipsa discrètement. M"^ Lemartre se montra. Elle avait l'air moins servile, se sentant chez elle. Très à l'aise, elle donna des détails sur la nuit passée par >I™^ de Cyou ; un léger mieux s'était déclaré. Par malheur, le médecin de Paris, qui la soignait, avait dii partir précipitamment, rappelé par dépêche; et Ton ne trouvait point celui d'Attigne, M. Corbes, absent depuis le matin. 11 fallait cependant qu'il vint, absolument.
M"^ de Brettcs parut en peignoir mauve, les
cheveux relevés, les yeux un peu meurtris, l'air énervé; elle pinça les lèvres à la vue des deux hommes, dissimula sa contrariété de voir Vautre!
« Comme c'est aimable à vous! » dit-elle en s'adressant surtout au colonel.
Et tandis que M"'' Lemartre disparaissait, elle s'affaissa dans une causeuse.
« Ouf! » dit-elle.
Elle ajouta en regardant Marc :
« 3Ion mari revient ! »
Et hypocritement :
« J'en suis fort aise, car pour moi, je suis brisée. »
M. de Francœur, heureusement, la regardait; il ne vit pas la figure parlante et déconiite de Marc, assommé du coup, qui balbutia pourtant, simulant assez bien ce ton aimable et détaché qu'on prend, dans le monde :
« Ah! et quand arrive-t-il ?
— Son retour n'est pas fixé. Il l'annonce seulement ! »
Et, trun petit geste contrarié, elle battait le plat de sa main du nœud de sa cordelière,
«Je croyais que la santé de votre tante !... dit Marc; le bulletin d'aujourd'hui estcependant meilleur.
— Vous m'y faites penser! » Et son doigf, levé en l'air, se souvint. Encore une dépêche à porter ; et ce médecin qu'on ne trouve pas ! Il faut que nous envoyions encoreà Attigne,etnous n'avons personne sous la main. Le cocher est malade. Le valet de chambre, ma tante l'a envoyé chercher l'abbé Lureau, chez les de Boves, à deux heures d'ici. Tout est démonté, dans cette maison !
— Mais, fit Marc, s'il ne s'agit que d'aller à Attigne, c'est trois quarts d'heure de galop. J'y vole! Mon frère vous tiendra compagnie pendant ce temps. »
Mais M. de Francœur, efTrayé de rester si longtemps seul avec la baronne, à laquelle il n'eût absolument rien trouvé à dire, et emporté par ce besoin de mouvement qu'ont les hommes absorbés d'amour^, s'écria, d'un ton demi-plaisant :
« Madame, je vous supplie de disposer de moi ! Je vous assure que je cours la poste aussi bien que mon frère !
— J'espère que ce n'est pas un tête-à-tête avec moi qui vous fait peur? » dit-elle malicieusement. Et son visage s'éclaira, en même temps que du rose montait à son cou, et qu'en ses yeux passait un petit éclair trouble, que Marc vit seul, et dont il comprit le sens. Ils avaient tant de choses à se dire I
« Eh bien, j'accepte ! fit-elle. Et pour abuser tout à fait de vous, je vous prierai de jeter ma dépêche au télégraphe.
Il s'inclina, ravi d'être pris au mot, ne s'inquiétant pas de les laisser ensemble : la tristesse des circonstances écartant de lui toute idée déplacée ; le mari, d'ailleurs, n'allait-il pas bientôt revenir?
Elle attira devant elle un petit bureau de laque inscrusté d'argent, et y griffonnant quelques mots :
« Songez que l'engagement que vous prenez
est grave, et que vous devez ramener M. Corbes mort ou vif!
— Entendu, madame! »
Il salua ; elle tint à le voir partir, de la fenêtre, qui était au rez-de-chaussés. Le bleu du ciel se plombait ; la campagne brûlait comme une fournaise.
« Oh! la jolie bête! » s'écria-t-elle en apercevant Cora.
Il fut flatté, caressa sa jument, saisit la crinière et s'enleva en selle. Sans penser à mal, il les enveloppa, de son franc regard, lui derrière elle, souriant tout deux, d'un air un peu indécis. Il tira un coup de chapeau et s'en fut, à grande allure.
« Trotte, courrier! » fit Marc, avec une intention un peu lâche de moquerie.
Posément, elle referma la fenêtre, se retourna.
Ils se contemplèrent, sans parler; ce regard de femme lui versait du feu dans la poitrine, et de la voir sourire ainsi, énervée et fiévreuse, sa gorge se serrait, d'une angoisse d'attente.
« Claire I . . . »
Elle leva un doigt sur sa bouche :
« Chut ! » et sonna.
Le vieux domestique parut.
« Je n'y suis pour personne. »
La porte refermée, Marc dit avec rage :
« Il va donc revenir?
— Mon mari? (Ce fut sur un ton indicible de dédain ! j Sait-on jamais, avec lui ! »
Elle reprit :
« Passons chez moi ! La Lemartre rôde par ici . »
Il s'était rapproché; elle lui souriait, très bizarrement, les yeux plus pâles : un frisson la secoua, puis une pâmoison ; il la sentit défaillir, voulut l'étreindre, et n'eut que le temps de reculer aussitôt! La porte s'ouvrait, sans bruit. C'était la religieuse, tenant son rosaire, qu'elle voulait achever; elle hésita.
« Entrez, entrez, ma sœur, dit la baronne, vous êtes chez vous. »
Et se tournant vers Marc :
« Venez- vous?... »
Ce ne fut pas ayant deux heures d'absence que M. de Francœur reparut. Des roulements lointains de tonnerre annonçaient l'orage, passant au large; on étouffait. Il ne vit pas M"'^ de Brettes, mais Marc, qui du plus loin quil l'aperçut, descendait du perron, réclamait son cheval.
Dès qu'ils se furent joints :
« Le médecin arrive ! dit le colonel. Sa voiture va moins vite que Cora. J'ai couru trois villages avant de le rencontrer, par hasard^, sur la route de Sàvre. »
Marc se tourna vers le palefrenier, qui tenait en bride Phœbus :
« Allez prévenir. M. Corbes va arriver tUun moment à l'autre. »
Puis il regarda son frère qui s'épongeait, et sourit, un peu perfidement.
« Pauvre ami, si j'avais pu deviner que tu ferais une telle course, je t'aurais accompagné, au lieu de m'ennuyer ici, tout seul.
— Mais la baronne? demanda naïvement le colonel.
— Je l'ai à peine vue, fit Marc en détournant la tête, de peur de sourire de son mensonge: elle a été appelée aussitôt au chevet de sa tante, ensuite elle m'a fait dire qu'elle se mettait au lit de fatigue, avec la fièvre. »
A ce moment, le vieux domestique sortit du château, et s'adressant à M. de Francœur :
« M™*" la baronne exprime tous ses remerciements à monsieur le comte. Souffrant d'une forte névralgie, elle s'excuse de ne pouvoir le recevoir. Mais elle prie ces messieurs de ne pas
partir sans avoir bien voulu accepter quelques rafraîchissements.
— Le fait est, dit Marc, que tu dois mourir de soif.
— Si monsieur le comte veut du Champagne ou de la bière de Munich?
— Apportez-moi un verre d'eau ! » dit le colonel.
Marc fit signe qu'il ne voulait rien. Il avait une mollesse dans les yeux, une langueur humide; tout son être exhalait une joie fébrile qu il déguisait mal. Mais M. de Francœur, qui s'épongeait de plus belle, ne pensait pas à l'examiner. Il dit seulement,
« Comme tu as les oreilles rouges ! »
Marc y porta vivement la main.
« Ah? fit-il. Il fait si chaud !... »
Le verre d'eau apporté, si frais qu'une buée en couvrait le cristal, il regarda en souriant son frère le vider d'un trait : c'était tout ce que lui rapporterait sa course. C'était peu! Il comparait leurs profits. Une fois à cheval :
lS-2 SUR LE RETOUR
« Si j'avais su ne pas te manquer en route, je serais venu à ta rencontre ! Voilà une belle promenade manquée ! »
Il aperçut alors la soie dorée d'un cheveu, sur sa manche. Il l'ôta tranquillement, avec un drôle de sourire; et s'époussetant, comme si son alezan lui eût laissé des crins :
« Phœbus déteint. Ta pauvre Cora, a-t-elle chaud! »
Il y avait du rire, dans sa voix. M. de Francœur ne remarqua rien. Il s'était, dans l'ivresse de sa course, plu à vivre follement son rêve. Il se voyait aimé d'Yveline et l'oblcnant déjà en maria£;e.
XH
Quelques journées d'extase passèrent alors pour lui, en un délire éveillé. Des mirages Fenveloppaient, de décors changeants et lumineux de bonheur. Tout lui semblait facile; il sabrait les obstacles. C'était très simple. Un jour, il risquerait la démarche formelle. Pour plus de commodité, il ne consulterait personne, ne livrerait même pas son secret à Lilia, d'avance. Cela l'eût trop gêné, décidément ; car il avait beau faire, il ne pouvait s'empêcher de ressentir, au fond, une honte d'enfant. Non! la demande éclaterait en bombe: alors, il verrait bien !
Et, par un curieux phénomène, tout ce qui eût dû le porter à réfléchir, à attendre, à sonder au moins le terrain, se concertait au contraire pour le pousser à un dénoûment brusque et, en tout cas, irréparable. Son amour tardif déployait toute la précipitation juvénile des sentiments dont on ne se rend pas bien compte et auxquels on ne commande pas. C'est ainsi que les adolescents épris de leur cousine voudraient l'épouser tout de suite, et croient tout perdu, si on leur demande une année de réflexion. M. de Francœur savait très bien tout ce qu'avait d'inconsidéré son empressement, et les hésitations et les doutes graves que sa situation et son âge lui commandaient, devant l'extrême jeunesse d'Yveline; et cependant il étouffait ses scrupules, dans l'égoïsme ingénu de sa passion! Les gens des villes, habitués au travail dans des pièces closes, éprouvent, s'ils prennent leurs vacances à la campagne un saisissement de soleil: l'air vif les brûle, et les prés fauchés leur donnent la fièvre des foins. Yveline, par sa pu-
berté grisante, le jetait en ce transport d'ivresse. Moins âgé, il eût été moins impatient sans doute, étant plus sûr de l'avenir. A présent que le bonheur, qu'il avait tant tardé à connaître, surgissait devant lui, il avait une hâte puérile de le saisir, comme s'il allait échapper, sans cela.
Heureusement, tout ceci se passait seulement dans son imagination, et il n'en trahissait rien, au dehors. Par le rêve, seul avec soi-même, il lui était bien aisé de sauter les difficultés, d'enlever les résistances, fonçant droit, au galop de charge! Mais de là à passer à l'action, la peur, une peur toute cérébrale, le rendait lâche. A l'idée de prononcer les mots fatidiques, d'où dépendait sa vie nouvelle, il se sentait une petite sueur dans le dos ; et de s'imaginer de quel air l'écouteraient la tante de Kerjuzan et les Fabvier, sa langue, qui ne pourrait articuler deux mots, séchait dans sa bouche !
Une terreur alors le glaçait. Qu'Yveline l'aimât, d'une affection qui ressemblât, si peu que ce fût, à la sienne, il ne pouvait l'espérer. Le
tout était qu'il ne lui déplût pas tout à fait, qu'elle consentit à se laisser aimer. Oui, qu'elle ne le repoussât point, seulement : qu'elle s'abandonnât avec confiance; et il la rendrait si heureuse, si heureuse ! . . .
On fut, le siirlenJemain, se baigner en famille, dans l'Aulnette. L'endroit était exquis. Une petite crique de terre dévalait, entre deux berges droites. Des saules trempaient leur chevelure dans Feau verte, si rapide, en son frissonnement continu de longues herbes, qu'on eût dit un serpent qui glisse. Des bouquets d'arbres faisaient des petits abris, pour la toilette des messieurs; et l'on avait tiré des pliants, pour les Fabvier, du pavillon oi^i se déshabillaient les dames. La jolie camériste de Lilia et Douce, une jeune négresse au service des dames de Kerjuzan, se tenaient à l'écart, avec des peignoirs.
M. de Francœur fut le premier prêt. Il écarta
les feuilles et sortit du taillis, modelé dans un maillot bleu-marin, sous lequel jouait sa musculature puissante. Ses pieds nus posaient bien à plat, dans l'herbe. Et d'admiration, la jolie bonne blanche poussa du coude la noire, qui pouffa en se détournant, simiesquement.
Les Fabvier, paisibles et graves sur leurs pliants, comme au spectacle, et s'abritant chacun d'une ombrelle verte, lui sourirent, amicalement, avec un hochement de tête frileux.
« L'eau ne doit pas être chaude !
— Je vais voir. »
Car une gêne le prenait, de se sentir dévêtu, en plein air, devant ces gens habillés; et bien que la convention mondaine jugeât toute simple 1 apparition, d'un instant à l'autre, d'Yveline dévoilée, lui qui^ jusqu'à présent, n'avait osé se représenter la beauté de son corps, fut intimidé d'avance, au point de s'enfoncer dans l'eau jusqu'au cou.
« Froide ? lui cria Marc, qui sortit à son tour du taillis, en jersey fin.
— Bonne ! répondit le colonel.
Plouf! C'était Marc qui plongeait à pic.
« Brr! la belle eau claire! Ecoute, en remontant jusqu'au peuplier, on a pied. Où je suis, il y a trois mètres d'eau, et des trous. Gare ! »
Son frère l'entendit à peine : la porte du pavillon s'ouvrait. Ce n'était que Lilia, et, derrière, la vieille demoiselle de Kerjuzan. La jeune femme portait un costume de flanelle blanche, à blouse marine ; la tante, cet affreux costume de laine noire à galon blanc qui retombe en jupe jusqu'au genou, sur un pantalon d'homme. Un bonnet de toile cirée cerclait son front. Elle marchait sautillante, avec des petites mines frissonnantes et un peu ridicules. Sa vieillesse terreuse projetait une ombre sur Lilia, qui, au soleil cru, paraissait plus molle, moins jeune qu'habillée. Elle entra dans l'eau bravement, et la tante avec des airs dignes, que rendait comiques son grand nez à la Don Quichotte. Elle se cramponna à un piquet, n'en bougeant plus,
trempant le bas de son corps, d'un mouvement régulier.
Cette fois, au seuil du pavillon, Yveline surgit, donnant la main à la petite Jeanne. Elle portait un costume bleu ; et ses bras et ses jambes nus semblaient de la lumière blanche. Elle s'avançait noblement, très grande. On Teût prise pour la sœur de Jeanne; son sourire montrait des perles, et son corps ferme et harmonieux ondulait en un rythme vivant.
Lilia tendait les bras à sa fille. Yveline entra seule dans l'eau; un frisson lui courut à fleur de peau; et M. de Francœur qui s'avançait, eut, à la voir ainsi liliale dans ce cristal fluide, une impression d'adorable fraîcheur.
« Voulez- vous que je vous apprenne à nager, mademoiselle? N'ayez pas peur! »
Elle consentit, sachant un peu, déjà. Il la soutint à la ceinture; elle s'allongea sur l'eau, en ondine. Et lui, attentif et ravi, disait:
« Pas si vite ! Bien, très bien! »
Elle respirait un peu fort ; une légère inquié-
tude donnait un grand charme à ses yeux. Il vit alors pour la première fois leur couleur : ils étaient noisette, avec des reflets de soleil.
« Reposez- vous. »
Elle se laissa pendre à son bras, toucha pied. L'eau lui venait jusqu'aux épaules; et elle avait, près du cou, un grain de beauté, sur sa peau de rose blanche, un petit signe noir oi^i la rivière affleurait,- en frissons continus et légers, si joliment qu'il eût voulu avoir les mille lèvres de l'eau, pour la baiser là.
Ils se regardaient, immobiles, près du grand peuplier, seuls dans un repli de l'Aulnette, abrités par de très vieux saules; le silence était tel qu'ils pouvaient se croire en un coin perdu du monde. Ramenés ainsi à l'état de nature, ils n'étaient plus des êtres que des lois sociales compliquaient ; mais un homme et une vierge, à l'instinct libre, oubliant un instant leur rôle et leur personnalité, candides et primitifs comme Xàam et Eve, aux premiers jours. Du moins, M. de Francœur sentait ainsi, et il au-
rait voulu que cette minute d'oubli et de solitude entre eux durât toujours; mais la vieille demoiselle criait déjà :
« Yveline! Yveline! »
Alors il la ramena, nageant ; il la soutenait par le menton, si légère qu'il ne la sentait pas. Et cela lui semblait un symbole de mariage, de vie facile et délicieuse, oii il la guiderait mollement, sans peine.
Après la sortie du bain et le rhabillement, ce fut la dînette sur l'herbe, du sherry versé dans des petits verres, et des biscuits gentiment croqués. M. de Francœur se demandait alors s'il ne la trouvait pas aussi belle ?ànsi, en robe claire, et ses cheveux humides flottant libres dans le dos.
Les jours passaient. Son rêve continuait toujours. Il s'éveillait en se disant : « Il faudra pourtant que je parle! » Et toujours il reculait. Vint le jour désigné pour l'arrivée du petit Kerjuzan. Il remit alors à plus tard de prendre un parti. Rien ne pressait. D'ailleurs l'ouverture de la chasse allait avoir lieu; il se rendrait, avec Marc, chez les Devarenne. Ne serait-il pas temps, au retour, de songer de nouveau à la démarche si grave qu'il projetait? Ce répit lui permettrait de réfléchir; et Yveline, pendant son absence, ne s'envolerait pas.
C'est sur ces réflexions qu'il passa son après-
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midi, jusqu'au moment où le break, revenant de la gare, déposa devant le perron un jeune homme, qui s' élançant avec légèreté, marcha, courut jjlutôt à la rencontre des Fabvier et les embrassa, filialement. Puis, avec un fort bon air, il baisa la main de Lilia et salua M. de Francœur.
« Vous avez fait un bon voyage, Yvon? demanda Lilia.
— Excellent, marraine, je vous remercie! »
Bien pris dans sa petite taille, il avait la tête bien caractérisée, un grand front de rêveur, des petits favoris courts d'aspirant de marine, des yeux d'un bleu froid, de Celte; et, dans toute sa personne, quelque chose de réfléchi et de décidé.
Yveline accourait, empressée. Il changea de visage, rien qu'à la voir. Un élan prompt de jeunesse les jeta l'un vers l'autre; et dans leur baiser franc, une force instinctive de tendresse passa, comme une flamme. Il disait :
« Tu vas bien, ^Yveline? »
Elle répondit :
« Et toi, Yvon? »
Leur sourire et leur tutoiement contrarièrent M. de Francœur; il en était au point où l'amour jalouse tout ce qui n'est pas lui. Et il pressentait d'anciennes et profondes affinités, entre ces deux êtres élevés presque ensemble. « Paul et Virginie ! » avait dit la tante Kerjuzan. En tout cas, Virginie était femme, et Paul n'était encore qu'un enfant, malgré son air de sangfro'd, sa correction de petit homme. 11 se promit de le lui faire sentir^ au besoin. Car le colonel, comme beaucoup d'hommes mCirs, craignait l'irrespect des adolescents, était gêné aussi par cette convention un peu fausse, qui empêche qu'on ne leur parle comme à des hommes, tout en ne les traitant plus comme des enfants. Aussi avait-il pris son grand air, un peu sérieux, quoique bienveillant.
Le jeune homme perçut peut-être, d'une façon obscure et inconsciente, l'absence de sympathie pour lui, chez M. de Francœur, car
il se montra réservé et rigoureusement poli à son égard, tandis qu'envers les autres, et Marc lui-même, il témoignait une expansion jeune, comme lorsqu'on se sent à l'aise et aimé.
Il regardait surtout sa cousine, qu'il n'avait pas vue depuis trois mois :
« Quelles bonnes parties nous allons faire ! dit-il. On se baigne ici I je t'apprendrai à nager.
— Je sais déjà, dit-elle, M. de Francœur a bien voulu me montrer.
— Ah! » fit-il ; et son regard bleu, très clair, s'arrêta sur le colonel, une seconde de trop.
Celui-ci, en échange, ne put retenir une innocente plaisanterie :
« Mais vous, savez-vous nager, au moins? »
On souriait. Le regard clair se releva sur lui, bien en face encore :
« Oui, monsieur! » dit Yvon.
Et ils sentirent, l'un l'autre, qu'ils se plaisaient peu.
Un après-midi, vers trois heures, M. de Francœur venait d'écrire quelques lettres, dans sa cliambre. 11 rejeta sa plume et resta immobile, les coudes sur les bras du fauteuil et les mains nouées sous son menton. Il regardait devant lui, sans voir. Une mélancolie l'envahissait, cette fatigue d'âme que donne une sensation continue, cet accablement qui naît de l'ivresse amoureuse même. Sans cause précise, il était triste.
Pourquoi? Etait-ce la présence importune du petit Kerjuzan, depuis plusieurs jours? Tel un bourdonnement de moustique autour d'un
homme heureux I ivlais en quoi cet enfant pouvait-il le troubler? Il n'avait rien à lui reprocher, sinon de le rencontrer toujours entre Yveline et lui, faisant, par sa jeunesse, un repoussoir à sa maturité. Il y réfléchit, oui, peut-être cela l'inquiétait : cette jeunesse dTvon; certainement, même! Elle jouait, dans les relations des êtres du château entre eux, le rôle d'un agent chimique qui décompose un groupe d'éléments, les force à s'attirer selon de nouvelles lois. Avant l'arrivée de l'adolescent, rien ne séparait M. de Francœur d'Yveline, et le grand intervalle de leurs âges pouvait s'oublier mais beaucoup moins à présent, car le jeune garçon semblait trop vif, trop prompt, trop léger, pour que le colonel à côté ne parût pas lourd et ralenti.
Il se représenta Yvon et Yveline jouant au volant, tous deux courant comme des enfants à qui attraperait l'autre ; et il soupira de ce que ces choses ne fussent plus de son âge; il craignit le ridicule et, sans vouloir se l'avouer, il jalousa
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l'adolescent, non plus seulement de sa jeunesse, mais de ce qu'il aimât tant sa cousine
Aussi cela éclatait par trop. Sa tendresse lui sortait par tous les pores, le feu des yeux, l'éclat du sourire, la vivacité des gestes prompts à servir la vierge, à l'entourer de menus soins, d'attentions délicates. Et elle? Comme ses regards étaient doux, comme elle se livrait, franche et gaie avec lui ! On voyait bien qu'elle l'aimait en frère. — Et pas autrement?...
Il l'espéra, en soupirant. L'amour est si complexe, a tant de formes, à cet âge frais et neuf! Et pour la première fois depuis son arrivée à Luzerme, M. de Francœur se sentit las. un peu vieux.
Un léger bruit dans Tappartement de son frère le tira de sa rêverie, Marc sortait tous les jours à présent, prétextant des études en plein air. Ayant congédié son modèle, il négligeait son tableau nu, ne paraissait plus au château qu'aux heures des repas. A le voir si correct pourtant, si épingle, et les mains toujours fines et blanches, il ne ressemblait guère à ces peintres de paysage que le colonel avait vus, hâlés et vêtus de toile, s'en aller, le harnais au dos, vers le site entrevu. Allait-il réellement dessiner dans la campagne ? M. de Francœur, sans l'absorption égoïste qui lui fermait les yeux, en eût douté, peut-être. Jozeu était bien près, et M""' de Cyou allant un peu mieux, il n'était plus question du retour immédiat de M. de
Brettes. M. Jugaiid, immobilisé par son entorse, ne paraissait toujours point. Et Marc prenait des airs singuliers, dissimulés et fébriles.
Il supposa que son frère était rentré, aujourd'hui, plus tôt qu'à l'ordinaire, et s'ennuyant là tout seul, il passa dans l'appartement de Marc, y entra sans frapper. Lilia, qui furetait dans la chambre , tressaillit et se retourna vivement, très rouge.
« Ab'voiis m'avez fait peur I Je cherchais quelque chose !... »
Elle avait l'air de quelqu'un qu'on surprend, en flagrant délit de curiosité.
« Je me retire, dit-il.
— Non, non ! fit-elle troublée, j'ai fini.
— Je pensais entendre Marc, c'est pour cela que j'étais venu.
— Oh ! Marc n'est jamais là ! Vous savez qu'il... »
Elle mordit ses lèvres^ on le regardant d'un air indécis, qui brillait d'un espoir subsistant, au milieu de doutes.
« Où nous a-t-il dit pendant le déjeuner qu'il travaillait? Dans le petit bois, près de la mare aux Ypréaux !
— Oui, je crois.
— Youlez-vous que nous allions le surprendre? Nous emmènerons les enfants.
— Volontiers! » dit-il, sans méfiance.
En descendant au jardin, ils trouvèrent sur la terrasse Yveline qui brodait, d'un air sag-e, auprès de sa tante. Tighiale, qui l'avait prise en affection, étendu, à ses pieds, la gardait. Yvon, à quelque distance, silencieux, la contemplait.
« Venez-vous, enfants? » demanda Lilia.
Ils acceptèrent aussitôt, la tante Aurore consentant à les laisser aller.
Griffitli, la bonne anglaise, parut bientôt, tenant en main Josée; Jeanne, courant devant, s'élança vers M. de Francœur.
« On emmène le chien, n'est-ce pas, bon petit oncle?
— Si tu veux ! » dit-il.
Elle était la seule qui n'eût pas peur de Tig-hiale, et qui lui mît bravement les bras autour du cou, se laissant lécher d'un seul coup de langue, toute la face; ce qui fit crier Griffith scandalisée.
« Oh! très sale, shocking! Jeanne! »
On partit. Lilia, à côté de son beau-frère, parlait peu, préoccupée; et lui, à voir Yvon et Yveline marcher devant, sentait revenir son mécontentement; il trouvait qu'on les laissait trop libres, trop ensemble. En sa perspicace et naissante jalousie, il souffrait de cette affection d'Yvon se substituant devant lui à la sienne ; tandis que lui, les convenances et sa probité le rendaient muet. Ce qui le consolait, c'est qu'il venait d'apprendre qu'Yvon resterait peu au château; de vieux amis de son père l'attendaient, en Bretagne. Avec une impatience naïve, il se surprit à souhaiter ce départ. Et pourtant, lorsqu'il y songeait bien, il avait envie de hausser les épaules. Un enfant, cet Yvon; en quoi pouvait-il être gêné par lui ? C'était ainsi pourtant ;
car depuis son arrivée, M. de Francœiir se montrait plus réservé envers la jeune fille, évitait de lui parler aimablement. Peut-être, sans s'en rendre compte, la boudait-il un peu, au fond du cœur ; mais surtout, il craignait que le jeune Kerjuzan ne devinât ses sentiments : cela l'eût gêné horriblement, et cependant il ne pouvait s'expliquer en quoi. JN'était-cc donc pas aussi naturel et aussi simple qu'il se l'imaginait, son amour pour Yveline ?
Ni dans le petit bois, ni devant la mare aux Ypréaux, on ne trouva Marc.
Lilia s'en revint nerveuse, parlant très haut, avec de petits rires saccadés. A l'entendre, force fut bien à M. de Francœur de sortir de luimême ; il devint inquiet :
« Marc aura été travailler ailleurs ! » insinua-t-il.
Et n'ayant point de soupçons, il lui en venait
presque, d'en deviner à Lilia.
Elle attendit fébrilement le retour de son
mari; et devant le frère, dans le salon où Ton n'avait pas encore apporté les lampes, demanda d'un faux air gai :
« Tu as bien travaillé?
— Très bien, fit Marc.
— Oii donc ?
— Mais à la mare, je ne l'ai pas quittée de toute la journée.
— Ah ! à quel endroit ?
— Près du chêne mort, comme toujours! » Elle sourit, bizarrement: les enfants s'étaient
assis, et elle-même, à cette place!
« C'est drôle, nous y avons passé; je ne t'ai pas vu. »
Il mentit aussitôt, avec aplomb, se rappelant: en efîet, à tel moment...; et il inventait un alibi, auquel Lilia feignit de croire, le contemplant avec des prunelles étranges, très dilatées dans l'ombre, et un sourire crispé qui l'eût inquiété, vu au grand jour. Mais on apportait les lampes, et elle parla d'autre chose.
Le surlendemain, pour l'ouverture de la chasse, M. de Francœur et Marc devaient prendre le train à Attigne, jusqu'à Sognes, oii les attendait M. Devarenne.
Cette absence ne disait rien qui vaille au colonel. Sa vaillante ardeur pour la chasse s'était calmée ; il lui en coûtait de s'éloigner en ce moment d'Yveline : un malaise qu'il ne s'expli- ({uait pas, une sorte de lassitude physique détendait ses muscles. Il ne savait trop que penser non plus de l'attitude de Marc et de sa femme. Aimant les situations franches, il souffrait de ne point savoir quels soupçons au juste celle-ci avait^ et s'ils étaient fondés. En même temps, sa
réserve, et comme une pudeur à pénétrer dans lame d'autrui, lui interdisait de questionner sa belle-sœur, et encore moins son frère ; car, jugeait-il avec une secrète pique de fierté, c'était à ce dernier de le traiter en ami, en lui confiant spontanément ses secrets, s'il en avait.
Il était donc doublement troublé, et par les allures suspectes de Marc, et par F émoi de ses propre sentiments, pour Yveline. Etat complexe, qui le déroutait, et oii se joignaient une fatigue d'esprit et un engourdissement de rêve : son amour l'hallucinant à la manière du haschisch. Puis, la rupture de sa vie d'hygiène et d'équilibre dépaysait jusqu'à son corps. Il se cherchait et ne se retrouvait plus le même. Il éprouvait, après la soudaine ivresse des premiers jours, comme le dépaysementd'un lendemain de fête. Il n'était pas bien sur que son amour ne fût pas un songe; le contact entre lui et la réalité était à demi interrompu. Il se sentait assez vague, et ne savait s'il devait trouver douce ou pénible cette sorte de langueur inquiète, qui ressemblait à ce
que l'on éprouve, quand on couve une maladie.
Aussi, dès le matin, promenait-il l'isolement d'un esprit mal d'aplomb, songeant à Marc, absent toujours, à Lilia concentrée et muette, aux grands-parents Fabvier presque invisibles, qu'un tact sûr prévenait des orages imminents, et qui, par prudence et amour du repos, se tenaient alors à l'écart, fermant les yeux et les oreilles.
Il eût voulu revoir Yveline, seule à seule, ce qui, depuis plusieurs jours, ne lui avait pas été donné. Peut-être, malgré sa délicatesse, eût-il essayé de lui parler, de savoir au moins, très discrètement, comment elle accueillerait l'idée dese sentir aimée, et si elle consentirait à ce qu'il
la demandât en mariage. Il lui semblait main-
tenant que c'est par là qu'il eût dû commencer, bien que ce ne fût point selon les convenances. Mais sa situation particulière, leur différence d'âge n'excusaient-elles pas une démarche, qu'il ferait avec réserve et prudence, de façon à la troubler le moins possible ?
Il avait vu, après le déjeuner, la jeune fille se diriger seule dans le jardin, du côté des grands rosiers où, pour la première fois, elle lui était apparue, en sa gerbe éclatante. Il se réjouit que l'inséparable petit Kerjuzan ne fût point avec elle ; et à pas légers, avec des regards méfiants d'homme qui ne veut pas être vu, il s'enfonça dans une allée tournante, de façon à ne pas la rejoindre par derrière, mais à la croiser, comme par hasard .
Son cœur battait comme à un amoureux de vingt ans ; et il avait le sentiment de quelque chose de décisif, la conscience qu'il fallait en finir. Il cherchait à apercevoir, entre les massifs, la robe claire qu'il ne pouvait voir sans trouble. De peurqu'elle n'entendit ses pas sur le gravier, il marcha dans le gazon.
Il allait atteindre une petite cabane de jardinier, quand il entendit le bruit de deux voix. Aussitôt, de peur d'être surpris, par un mouvement prompt et inexplicable, comme s'il faisait
mal, il se réfugia derrière cette cabane, qui était de planches, avec des jours masqués sous un rideau de capucines. Delà, sans être vu, il vit s'avancer Yveline et Yvon. Son dépit de les voir ensemble fut vif, mais plus anxieuse sa curiosité, car Yvon montrait un visage animé, auprès duquell'émoi rose et lumineux d'Yveline n'était pas moins significatif. Us approchaient lentement, et devant la cabane s'arrêtèrent,] ustement, près d'un banc de pierre.
« Jeté dis que tu lui plais, répétait Yvon je le sais, je le sens, et je ne peux le souffrir.
— Mais, disait Yveline rougissante, pourquoi veux-tu que je lui plaise ?
— Comment, pourquoi ? Mais parce que tu es jeune, parce que tu es belle. parce qu'on ne peut te voir sans t'aimer !
— Que vas-tu chercher là ? M. de Francœur est bon et empressé pour tout le monde.
— Il l'est pour toi, surtout, et j'en souffre. »
Elle se retourna vers lui :
« Pourquoi souffrir ? Il m'est indifférent. »
Ce mot, naïvement cruel, fit blessure. M. de Francœur se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il ne voyait plus son visage, et ce dos qu'elle lui tournait lui fut chose amère comme ses paroles. Yvon parlait encore :
« Mais suppose qu'il veuille t'épouser ?
— Lui?,.. Quelle folie !... balbutia- t-elle.
— Oh oui, une grande folie, mais enfin suppose. Consentirais-tu ?
— Comment peux-tu me demander cela ? dit- -elle d'une voix faible et confuse.
— Consentirais-tu ? » répéta-t-il durement. Elle fit non, lentement, de la tête, plusieurs
fois de suite.
M. de Francœur suffoquait; et cependant, moins d'amour-propre blessé que d'affection dédaignée. Pas un instant, il n'en voulut à Yveline ; quant à Yvon, il le haït franchement, en cette minute. Mais ils parlaient encore ; à demi agenouillé sur le banc devant Yveline debout, l'adolescent lui avait pris les mains ; et une ivresse dans les yeux, très rouge, il lui disait :
« Comprends, je ne peuxsupporter l'idée que d'autres t'aiment, te regardent seulement. Personne, A^ois-tu, ne t'aimera comme moi. Ne sommes -nous pas fiancés depuis notre enfance, ne m'as-tu pas promis d'être ma femme ? »
Elle essayait de dégager ses mains.
« Ne me parle plus ainsi, c'est mal.
— - Pourquoi serait-ce mal ? Je te dis que je t'aime ; je n'ai pu te le dire encore jusqu'à présent ; nous ne sommes jamais seuls, et ce gros homme est là qui nous épie ! »
Ce gros homme! M. deFrancœur devint pourpre, sous l'affront mérité, hélas ! Ne les épiaitil pas? — Et Yvon:
« Yveline, dis-moi que tu ne me détestes pas !
— Que tu es fou, Yvon ! Viens, rentrons!
— Dis-le moi, Yveline,je t'en supplie.
— Eh bien, je t'aime bien, Yvon. »
Et aussitôt, comme en détresse :
« Cesse, Yvon, cesse ! »
Toute rose, elle se débattait sous les lèvres
jeunes qui cherchaient ses joues. Elle s'enfuyait maintenant, haletante et pourpre, loin des grands rosiers ; et lui, la poursuivant, soufflait d'une voix basse et suppliante, derrière ses épaules charmantes :
« Yveline! Yveline!..,»
M. de Francœiir ne sortit pas tout de suite de son réduit; il lui semblait que son visage le trahirait. La divination jalouse du petit Kerjuzanle confondait. Lui, qui croyait son amour si bien gardé, un enfant l'avait deviné. Et Yveline, Yveline qui ne l'aimait point ! Il lui était indifférent, elle l'avait dit ! Elle ne voudrait point l'épouser, elle l'avait dit I Si mortifié qu'il fût dans son orgueil viril, il souffrait plus encore, d'espoir trompé. Une consternation l'accablait.
Il marchait vite, se hâtant de fuir le jardin, les rosiers fleuris dont l'arôme ironique ssmblait s'exhaler pour d'autres que pour lui. Il gagna la
campagne, au grand soleil. Il étouffait, marchait tête nue, dans les champs jaunes. Tout son sang lui était remonté au cerveau ; une souffrance d'étau comprimait ses tempes !
« Fou ! fou 1 pensait-il amèrement. Avoir pu se tromper à ce point, croire qu'il pouvait plaire à son âge, qu'une enfant radieuse consentirait à l'épouser, sur sa première demande ! Comment n'avait-il pas compris que la jeunesse appelle la jeunesse ! Avait-il ces yeux d'Yvon, ces Icatcs et ce teint frais, cette force souple oii restaient à la fois des agilités d'animal et d'enfant ? Qu'était-il de mieux qu'un gros homme, comme avait dit cruellement Yvon, un gros homme bien conservé, tout au plus ? Qu'importait la jeunesse de son cœur ? N'était-il pas vieux d'esprit ? Savait-il rire et plaisanter comme les jeunes gens ? Ah ! la jeunesse partie, comme il la regretta, alors I Car il le sentait bien, Yvon ne symbolisait que cela : la jeunesse. Peut-être n'était-ce pas lui réellement quYveline aimait. Dans l'imprévu des événements, dans l'incer-
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tain de la vie, ce ne serait peut-être point ce petit fiancé d'enfance qu'elle épouserait, mais sûrement, un homme jeune et fort, et non mûr, alourdi par cinquante années, comme lui I
Il souffrit alors atrocement; son amour se dégagea des cuisantes étreintes d'amour-propre ; il oublia sa vanité blessée, ne pensa plus qu'à l'écroulement de son rêve :
« Mais je Taime ! se répétait-il, je l'aime ! » Et de renoncer à elle sans lutte lui parut
làche.
« Pourquoi ne pas combattre ? se disait-il. Sans doute elle ne pouvait m'aimer ainsi, d'instinct ; c'est à moi à tâcher de lui plaire. J'ai une langue, je dois parler. Si un grand écart d'âge nous sépare, on a vu cependant des mariages plus disproportionnés. Enfin, je ne suis pas vieux ! »
Et toute sa force physique se soulevait en lui, comme un levain d'orgueil. Il marchait en pleins champs, les yeux éblouis de lumière, ne sentant pas le soleil ardent qui brûlait sa
tête découverte. Une ivresse de douleur l'exaltait,
« Non, je ne puis renoncer à elle ! Que m'importe ce gamin ? Que lui est-il selon la vie, sans position, trop jeune d'ailleurs pour l'épouser avant quelques années ? Il ne se peut pas qu'elle l'aime profondément. Son cœur troublé s'ignore encore. Ah ! si je savais comment l'émouvoir ! Si elle pouvait lire en moi, deviner quelle tendresse sûre 'ii virile je mettrais sous ses pieds 1 Je comblerais tous ses désirs. Quelle joie auraisje à la faire belle, à la parer! Il faudrait des amusements à sa jeunesse, elle en aurait. Sa maison serait la plus belle de la ville, on l'admirerait comme une petite reine!
« Je ne suis qu'un pauvre homme^ se disait-il avec une modestie touchante, mais le peu que je vaux, le peu que je suis, mon nom, ma position, tout cela servirait à rehausser sa beauté. jS 'aurait-elle pas quelque orgueil à conmiander, à primer ? Cette fortune que je n'emploie pas, ses petites mains n'auraient-elles pas plaisir à la
dépenser en aumônes, en objets de luxe et en chiffons ? »
Et dans sa délicatesse, il oubliait volontairement que les demoiselles de Kerjuzan jouissaient d'une fortune médiocre, et qu'ainsi il offrirait à Yveline un « beau mariage ». Non, il ne pensait pas que cet argument la toucherait. Il le réservait seulement en lui-même, comme une promesse de gâteries et de générosités.
Il s'arrêta court, réveillé : l'Aulnette courait à ses pieds, près du pavillon des Fabvier, où sa course désordonnée l'avait conduit, par hasard. Là, le souvenir du bain frais et chaste lui tenailla le cœur d'une angoisse douce et cruelle. Il revit Yveline nue sous le costume bleu, ses bras et ses jambes de lumière, le rythme de sa démarche ; puis, dans l'eaUjSa splendeur vierge et frissonnante. Il lui sembla la voir encore, dans la rivière creuse qui ondulait.
Alors, comme sa tête et ses yeux lui brûlaient, empourpré de migraine, le corps moite de fièvre, il descendit la berge, se pencha sur l'eau, y
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trempa ses poignets, puis y bassina son front. Cette eau pure et glacée lui rappelait la vierge. Il but au creux de sa main, et cela lui fut frais comme un baiser. Mais cette chaleur au front qui ne cessait point! Tout en nage, il s'inonda alors le visage et la tête, à grande eau, comme un cheval qui s'ébroue. Et plus la rivière était mortellement froide, plus elle le brûlait, comme si, dans le coup de soleil qui venaient de frapper son cerveau, c'étaient des flammes liquides qu'il versait sur sa tête.
Il s'arrêta; un éblouissement le prenait; une aveuglante splendeur d'été vacillait dans ses prunelles; il vit rouge, et son cœur tournait, tournait comme une meule!...
Dès qu'il rentra au château, Yveline et Yvon, qui guettaient son retour, le regardèrent avec surprise, tant il avait les yeux injectés de sang, iafac3 pourpre. Lui, les toisait d'un air trouble. 11 était revenu machinalement, sans idée, sans souffrance, sinon cette effroyable chaleur aux tempes et ces martèlements de névralgie. 11 comprit mal ce que lui disait Yvon et ce que lui confirma Yveline : leur marraine était soufrante, retirée dans sa chambre ; elle l'attendait, pour lui parler.
« Ah, j'y vais, bien ! » fit-il d'une voix lourde qui s'embarrassait.
Il frappa à la porte de Lilia; elle vint lui
ouvrir, Les rideaux restaient tirés, le lit foulé comme si elle s'y était jetée, dans l'obscurité voulue, faite autour d'un malaise ou d'un chagrin. Elle apparaissait très pâle, les traits, rétractés, et si absorbée qu'elle ne remarqua point ce qu'il avait lui-même d'insolite.
« Vous savez où est Marc? dit-elle, l'air un peu fou, d'un ton aigu.
— Moi? non.
— 11 est chez elle, il n'en sort pas : je sais tout, tenez ! »
Elle lui tendait un billet, ouvert et froissé, qu'il ne prit pas tout d'abord.
« Mais chez qui ! balbutia-t-il.
— Chez sa maîtresse, cette horrible femme! — Oh! fit-il assommé.
— Lisez ! lisez ! »
Il prit le papier azuré, strié de pattes de mouche qu'il ne put lire ; les lettres dansaient devant ses yeux.
« Elle lui donne un rendez- vous, est-ce assez clair ? Me trompait-il assez bien ? Ses baisers ! —
elle eut une expression de dégoût — Ah ! que c'est lâche ! »
M. de Francœur fit un effort suprême, rassembla ses idées: Marc, la baronne...
« Mais comment avez-vous?...
— Ce billet? Je l'ai trouvé dans son portefeuille, en fouillant son atelier, tout à l'heure. Je me méfiais. Ah! c'est bien fini ! Je ne veux plus le voir! Qu'il parte avec elle. Qu'il ne revienne plus ! Le malheureux !
— Je vais le chercher ! » dit résolument le colonel. En son cerveau troublé, il comprenait cependant que Lilia, dans sa douleur, disait juste le contraire de ce qu'elle pensait, et qu'il fallait, à tout prix, que Marc revînt de suite, plus se prolongeait sa présence chez la baronne, plus s'accroissait l'outrage qu'il faisait à sa femme.
« C'est cela, allez, allez! » dit-elle avec un léger égarement ; et ses doigts tremblaient sur le mouchoir qu'elle portait convulsivement à sa bouche.
— Souffrez que j'appelle votre mère; il ne faut pas que vous restiez seule.
— Maman? Oh ! mon Dieu, pauvre femme, c'est bien inutile. Cependant oui, vous pouvez, merci ! »
11 se raidit, militairement, et sortit en hâte. Il trouva M™" Fabvier au salon, et la pria de monter chez sa fille.
Alors M. Fabvier, qu'il n'avait pas vu, se dressa de derrière un grand fauteuil. Et les deux veillards le considéraient, méfiants, alarmés par son air singulier. Ils se regardèrent l'un l'autre, en grand silence. On eût dit qu'ils hésitaient, par une divination soucieuse. Puis M. Fabvier décida, en soupirant :
« Allez, mon amie, allez auprès d'elle. »
« Mon frère est ici? » demandait impérieusement M. de Francœur au vieux valet de chambre. Il avait été àJozeu, d'an trait, d'un pas vite et raido de somnambule.
« M"""" la baronne et M. le vicomte sont au jardin. Si M. le comte veut prendre la peine de me suivre?
— Inutile, je ne veux pas dérang-er M™" de Brettes; prévenez seulement mon frère que je l'atteAds. »
Marc, un instant après, apparut tête nue, sa palette en main ; il était en train d'achever, sous une tonnelle de liserons^ le portrait de la baronne.
« Qu'est-ce qu'il y a ?.
— Ta femme sait tout, viens !
— Quoi, qu'est-ce qu'elle sait ? »
Et Marc eut le raidissement hostile d'un coupable.
« Viens ! » répéta le colonel durement. - Je suis bien libre ! » dit Marc.
M. de Francœur, dans l'état violent qu'il subissait, n'était pas très responsable de ses actes; la patience lui manquait déjà :
« x4.11ons, vite ! »
Et les mains lui démangeaient de le prendre au collet, de l'entraîner brutalement. Marc, blème^ comprit, voyant le coujd de sang monter au visage de son frère, et s'inclinant, bref :
«C'est bien, je t'accompagne! »
Il s'éloigna rapidement. M"" de Brettes inquiète survenait : il lui jeta quelques mots confus, disparut derrière la tonnelle où il remisa fiévreusement ses pinceaux et son chevalet. Puis, prenant son feutre sur une chaise, il rejoignit son frère au moment ou M™' de Brettes eUamêaie l'abordait.
s LUI LE RETOl'H 227
« Qu'y a-t ildonc? » demanda-t-elle d'un air de fausse assurance.
— M'"'' de Francœur est souffrante ! répondit le colonel. Elle réclame son mari.
— Ahl... fit-elle en changeant de couleur, sous le regard franc qu'il lui jetait, comme un mépris. Partez, partez vite! » balbutia-t-elle en se retournant vers Marc.
Elle les regarda s'éloigner; ils marchaient rapidement, sans se dire un mot.
Marc rageait :
« Enfin, que se passe-t-il? » fit-il sèchement, au bout de cent mètres.
— Une lettre de la baronne, surprise par ta femme.
— Ah! elle m'espionne!
— Dame, tu la trompes bien !
— C'est elle qui t'envoie ?
— Non, Marc, je suis venu de moi-même. Ne t'en prends qu'à moi. Ta femme est assez à plaindre !»
Marc baissa la tête; et sourdement :
2i28 suii Lr: retour
« Allons, on ne peut pas être heureux. »
M. de Francœur ne répondit pas ; ce mot égoïste rouvrait la blessure en lui : hélas non ! on ne pouvait être heureux.
Ils ne se parlaient plus. La barrière du jardin s'ouvrit devant eux. Marc avait l'air méchant, et en même temps, gauche et malheureux. Comme ils atteignaient le perron, on entendit des pleurs d'enfant, très fort.
« C'est Jeanne, » dit le colonel.
— Non, c'est la voix de Josée, répliqua le père.
— Elle sera tombée!. » dit l'oncle.
Alors comme, arrêtés, ils écoutaient ces cris d'enfant, l'orage s'apaisa subitement en eux ; ils se sentirent moins âpres; un sentiment de commune souffrance les amollit ; et le colonel, songeant à la mère, avant tout, dit à Marc, dans une détente :
« Allons, va trouver ta femme, et sois bon pour elle ! . . . »
M. de Francœur, dès qu'il fut rassuré sur les pleurs de Josée, peu graves, passa chez lui; fébrilement il déboutonna son col, arracha sa cravate, qui l'étranglait.
La force qui l'avait raidi jusqu'à présent lui manquait. Voilà que des flammes de nouveau dansaient devant ses yeux ; et il avait mal à la tète, si mal ! Il lui sembla qu'on lui enfonçait des clous dans le crâne. C'était Yvon qui les frappait, à grands coups de marteau; et Yveline, en souriant, lui passait les clous. Elle était toute rose et sentait si bon la fleur, qu'une défaillance venait, à la respirer, M. de Francœur sentit
l'air lui manquer ; il pensa que c'était Marc, qui, par vengeance de l'avoir ramené, avait fermé toutes les fenêtres pour qu'il étouffât. C'était de la folie qu'il ruminait ainsi, les yeux fixes ! . . .
Il se leva, tendit les bras vers la fenêtre, essaya d'ouvrir ; mais la congestion cérébrale fut la plus forte, et l'abattit pesamment, comme un géant terrassé 1