LIVRE III
Il était couché dans son lit. La lampe,
laissant dans l'obscurité le reste de la chambre, tombait sur son visage rouge et enflé. Cette lampe, Marc la tenait; et à côté de lui, le médecin, M. Corbes, appelé sur-le-champ hochait la tête.
M. de Francœur tenait les yeux grands ouverts, vagues et perdus. Il murmurait avec agitation :
« Yveline, non, il ne faut pas... »
Un silence, et puis :
« C'est mal, j'écoutais tout.
— Du délire ! » dit à voix basse le médecin.
Il reprit sous les draps la main du colonel, palpa le pouls.
« Chez ces tempéraments robustes, la ûhvre est toujours très intense! »
Et petit, grisonnant, l'air bonhomme, il regardait, avec une sorte d'admiration craintive, le malade, dont le corps paraissait immense, sous les draps. Puis il prit son chapeau et gagna la porte, faisant signe à Marc qui le suivit, dans le corridor. Quand il reparut, il semblait très inquiet : un érysipèle était à craindre. Ignorant le coup de soleil attrapé tète nue en pleins champs par son frère, et la folie de l'eau glacée dont il s'était inondé au bord de l'Aulnette, il ne pouvait s'expliquer ce subit accès de fièvre chaude.
Trois heures auparavant, au commencement du dîner, qu'attristait déjà l'absence de Lilia, il avait envoyé Michel dans la chambre du colonel, et, sur le rapport alarmant du valet de chambre, il était monté en hâte, avait trouvé son frère râlant, dans un fauteuil.
Si encore Lilia eût été là, secourable! Mais enfermée dans sa douleur, après une scène d'explications cruelles, très souffrante ellemême, elle s était alitée, avec une crise de nerfs! Et Marc, entre ces deux paroxysmes, effrayé, repentant, ne savait où donner de la tête. L'état de sa femme l'affligeait surtout, d'un grand remords. Geluide son frère l'alarmait davantage, par sa violente et inexplicable soudaineté.
« Yveline, les roses!... » répétait encore M. de Francœur, d'une voix sourde et basse. Et Marc, s'asseyant à son chevet, dans l'ombre, se disait :
« Pourquoi ne rêve-t-il que d'Yveline? »
Mais maintenant le malade sagitait :
« Allons, viens! » disait- il.
Et Marc comprit qu'il revivait la scène courte et tragique, chez la baronne. L'autre continuait :
« Pauvre Lilia, elle pleure!.,,, va, va donc! »
Une gêne intime, une confusion élreignaient Marc, de sentir ressusciter ainsi, dans ce cer-
veau incoliérent, le mal qu'il avait fait, lui, à d'autres.
Un grand soupir tomba ; et ce fut un silence agité, plein de frôlements de draps, de détentes de sommier, de houle blanche du lit : le silence douloureux d'un cauchemar qui palpite.
M. de Francœur s'en allait! Un flot d'images l'emportait, avec une vitesse de train-éclair. Une sensation d'agonie, d'étouffement, dominait ce galop vertigineux ; il haletait comme en détresse, et se sentait mourir à chaque seconde. L'hallucination prit alors la forme de sa souffrance, le transporta à vingt ans en arrière, dans le passé soudain rougeoyant d'une grande flamme d'incendie : feux de bivouac, grandes meules qui brûlaient rlaguerre! C'était Sedan, le calvaire d'Illy, son régiment de chasseurs d'Afrique, prêt à charger. Il se revoyait, alors sous-lieutenant, assujettissant la
dragonne de son sabre à son poignet. Son oncle d'Arbrissel, chef d'escadron, monté sur son grand cheval noir, l'appelait d'un signe. Les moustaches longues, d'admirables yeux fous dans sa face de viveur couturée de coups de sabre, il lui disait :
« J'ai quelque chose à te confier. »
Et il lui glissait dans la main sa montre et son portefeuille.
« Garde-moi cela! Tu me le rendras si j'en reviens !
— Pourquoi donc?
— Rien, un pressentiment. Ta main, maintenant, et adieu ! »
Ils se regardaient en silence, dans le bruit de la canonnade qui tonnait depuis le matin. Des obus noirs traversaient le ciel avec un sifflement, et éclataient dans les champs, à cinquante mètres. Alors, tout ce que d'Arbrissel si fou, si débauché, avait montré de bonté et de délicatesse envers lui, revenait au cœur du sous-lieutenant. Depuis son entrée au régiment, son oncle
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s'était montré pour lui plus qu'un père. Et voilà qu'ils se disaient adieu, et que d'Arbrissel avait la mort dans les yeux, mais une mort chèrement vendue, car il montrait ce terrible sourire pâle de ses grands duels, un sourire de bretteur diabolique que ses camarades connaissaient bien.
« Adieu, mon ami! » répéta d'Arbrissel, avec un soupir.
Des commandements éclatèrent, des trompettes sonnèrent pour l'attaque. Robert de Francœur regagnait sa place. Et la voix tonnante du colonel s'élevait.
« Préparez-vous pour la charge ! »
Et presque aussitôt :
« Sabre main ! Au galop, marche ! . . . »
Et cette sensation de galop enlevant l'homme dans un tangage circulaire se mêlait en lui à l'aveuglement delà course, au rauquement des trompettes, et à l'apparition de profondes masses noires striées d'éclairs scintillants : l'infanterieprussienne, là-bas, etses baïonnettes sombres.
A ce moment, le colonel, d'une voix âpre et terrible comme le cor de Roland, criait :
« Chargez ! »
Et c'était, dans un vertige, une furie de fusillade, des chevaux qui s'abattent, une sensation d'abîme où l'on roule et les voix des officiers, lui-même criant :
« Chargez I Chargez ! »
Puis, dans une grande houle, oscillait le bataillon prussien, visages barbus, baïonnettes croisées; et les chevaux fous, cabrés, entraient là dedans, écrasant les hommes; les sabres à toute volée pointaient, fauchaient en pleine chair! C'est là, dans cette fureur, qu'il avait vu d'Arhrissel tomber, aux pieds du drapeau prussien, dont il venait de sabrer le porte-étendard. Puis tout disparut dans un étourdissement, un coup de fouet lui cinglant le bras : une balle le lui cassait net. Il sentait retomber son sabre, inerte, au bout de son poignet mort. La place était jonchée de blessés, le bataillon prussien dispersé, refoulé; les trompettes son-
naient au ralliement; et il ne savaiL comment, dans quel caucliemai- de torture, soji cheval, sautant par-dessus les morts, l'avait ramené au trot au faite du calvaire d'Jlly, avec le peu qui restait de Fescadron décimé.
Là. une douleur l'étreignait au sang- : d'Arbrissel mort, là-bas; sur la terre rouge! Il voulait y retourner, charger encore, mais tout dansait autour de lui, son bras lui faisait trop mal; il pâlissait; du sang ruisselait sur la selle et sur le flanc de son cheval. Il essayait de mettre pied à terre et, dans cet effort, vidait les arçons, évanoui.
Maintenant, l'ambulance, l'hôpital, Sedan. Une sœur de charité se penchant sur lui : Yveline, sous la cornette blanche. Il trouvait cela tout naturel : Yveline pâle, et très triste du désastre. Elle pansait son bras meurtri, d'où l'on avait extrait la balle. Mais on apportait d'autres blessés : un officier prussien, tout jeune, monocle à lœil et ganté de blanc . On le disposail dans le lil voisin du sien. 1! le reconnais-
sait : c'était Yvon, avec son petit air froid et correct.
Yveline allait vers lui, se penchait sur son chevet, et il les voyait s'embrasser, sans quïl pût, paralysé et muet, faire un geste, pousser une plainte ! . . .
Une semaine s'écoula. L'érysipèlefut conjuré. Mais la fièvre ne cessait point.
La seule conscience que M, de Francœur gardait encore, en son état, était celle des jours et des nuits. Mais ils lui apparaissaient irréels, et il les sentait comme à travers un cerveau autre que le sien, car son identité le plus souvent lui échappait. Il lui semblait bien que son mal, — quel mal, et pourquoi? — durait depuis plusieurs jours ; maisil n'avait plus la conscience des heures. Il croyait bien avoir vu se pencher sur lui tantôt le visage de Marc, tantôt celui de Lilia, et encore celui du médecin, mais il n'en
était pas sûr. Sou ordo^inance et son domestique François se relayaient pour le servir; mais, quand il les reconnaissait, il s'imaginait être à Verdun, chez lui. Yveline seule subsistait, dans ses insomnies troubles et ses sommeils fiévreux; elle était le centre de péripéties singulières, où des réalites vécues s'enroulaient aux fictions les plus invraisemblables, mais qui ne l'étonnaient jamais, car elles se dévidaient selon la logique folle du rêve et du cauchemar. Et peu à peu, l'étau qui étreignaient ses tempes se desserrait; des notions lucides traversaient d'éclairs ses visions hallucinées. Unefoismême, où par hasard il était seul, il se leva, voulut, par un vieil instinct solaire, regarder à la fenêtre : tout baignait dans la clarté du soir, dans l'or pâle du soleil couchant ; mais ce paysage connu lui apparaissait étrange, blafard et lointain, comme s'il le revoyait en une autre existence, après des milliers d'années.
Son ordonnance entrait alors, et respectueusement :
« Mon colonel doit se recoucher, mon colonel va prendre mal ! »
Il entendait cela à travers un grand espace, une voix lui arrivant assourdie et morte. Il obéissait, docile comme un enfant. Et dès que les couvertures étaient ramenées sous son menton, il voyait la rosace du plafond tourner, et lui-même chavirer, dans une chute formidable. Sa demi-folie le reprenait, Yveline surgissait. Et il répétait son nom, toujours, dans le délire.
Du soleil dans la chambre ; M. de Francœur fixait un œil vague qui cherche à se souvenir, sur le papier des murs. Un doux bruit de robe lui faisait tourner la tête : il sourit faiblement, en reconnaissant Lilia.
Elle lui souriait aussi, très pâle, les yeux très noirs et languissamment cernés; en sa robe sombre, très ajustée, elle avait une apparence froide, plus rien de sa liberté gaie d'autrefois; et cela l'étonnait, comme une autre Lilia, vieillie. Mais ses pensées étaient bien vagues encore ; et comme s'il cherchait à se rappeler une langue oubliée, péniblement il articula :
«Pourquoi? Que m'est-il arrivé? J'ai Jonc été malade?... »
Affectueusement, avec un peu de cette liberté maternelle qu'ont toutes les femmes, elle lui posait sur le front sa main fraîche.
« Ne vous tourmentez pas, mon bon Robert, vous allez beaucoup mieux, maintenant.
— Mais quoi, qu'est-ce que j'ai eu?
— Chut! il ne faut pas parler encore, laissezvous soigner. »
11 la regarda un long moment, essayant de comprendre et de se souvenir ; mais il n'y parvint pas. Il restait un trou noir, une lacune dans sa mémoire. Son passé même lui apparaissait dans un jour faux et trouble, un passé sans vie, comme détaché de lui et dont il ne sentait plus les vibrations se répercuter dans sa conscience. Il ne se reprenait pas, restait une épave vide, avait perdu son âme, en chemin.
« Voulez- vous boire? demanda-t-elle.
— Oui. »
Cette impression d'une soif ardente, éperdue.
ne l'avait pas quitté. Lilia approcha de ses lèvres une tasse de bouillon léger; il but^ puis sa tête retombant sur l'oreiller, il balbutia :
« Merci !
— Tâchez de dormir encore, » murmura-t- «11e.
Il sourit, faible et goûtant une sécurité, un repos de souffrance calmée. Peu à peu, il s'assoupit, avec le soir qui descendait.
Dès lors, le mieux s'accentuait. Son sommeil se régla; il restait éveillé pendant le jour. Il put prendre un peu de nourriture. Seulement, ses forces ne revenaient que lentement ; il gardait la terrible courbature du coup d'assommoir qui l'avait terrassé. La mémoire aussi ne se réveillait guère. Et cependant une inquiétude, déjà, l'assaillait, une peur d'avoir parlé, en son délire. Puis il remarqua que Marc et Lilia ne se rencontraient jamais ensemble, auprès de lui. Vaguement il craignait quelque chose de mauvais, à les voir tristes l'un et l'autre.
Et un matin, il ne sut comment cela se fai-
sait, presque tout lui revint : son amour déçu pour Yveline, Tadultère de Marc ; et devant ce& souvenirs, il restait plein de stupeur, comme devant des choses inouïes, si surprenantes qu'il en doutait presque, dans la tiédeur du lit et le réconfort plein des petites joies sensuelles des repas, des courts sommes, des sourires alternants de Marc et de Lilia. Même la vue du médecin lui était agréable. Et il remettait au lendemain de penser sérieusement à ces peines ])izarres, à ces gros chagrins des autres et de lui -même.
«J'ai dit bien des folies?» demanda-t-il à Lilia.
C'était le huitième jour de sa maladie ; il se sentait plus fort et courageux, ragaillardi par une toilette faite.
« Un peu de délire, » répondit-elle; et il lui sembla qu'elle le regardait plus attentivement.
« Mais quoi, qu'ai -je dit, dans ce délire? »
Elle parut gênée :
« Vous parliez de nous, d'Yveline. »
Elle se tenait tout près de lui; il lui prit la main, la regarda fixement :
« Ah! Et qu'est-ce que je disais d'Yveline?
Elle se troubla presque, détourna les yeux :
« Je ne sais trop, dit-elle. Des paroles... confuses. »
Mais lui, serrant plus fort la main qu'il avait prise, et rougissant :
« Dites, qu'avez-vous dû penser de moi, Lilia?
— Mais je..., rien, mon ami, vous déliriez...
— Je ne délirais qu'à moitié, Lilia! »
Il pencha la tète sur la main de sa belle-sœur; et sentant fondre son cœur, dans une émotion irrésistible qui les envahissait tous deux :
« Lilia, n'est-ce pas que c'est fou, à mon âge? »
Elle le contemplait, incertaine et confuse :
« Vous l'aimiez donc, Robert?
— Comme un fou ! »
11 y eut un silence. Il appuyait le front plus fort, sur cette main qu'elle ne retirait pas. « Je suis bien ridicule, n'est-ce pas?
— Gomment pouvez- vous penser?... Mais que s'est-il passé? Ce n'est pas naturel, cette fièvre qui vous a pris.
— Je m'étais fait du chagrin, murmura-t-il.
— Pourquoi donc, mon ami ?
— Parce que..., les rêves, à mon àgL\ il est dur de s'en réveiller.
— Mais Robert,.., ce rêve, à la rigueur, n'avait rien d'irréalisable, après tout ?
— Lilia, ne me dites rien ; vous êtes bonne et voulez me consoler. Mais mon cœur est trop incertain encore. Puisque vous m'avez deviné, je n'ai pas besoin de vous supplier de garder le secret. »
Il hésita à ajouter :
« Se doute-t-e//e de quelque chose? »
Lilia répondit, pas tout de suite, comme si elle craignait de lui faire peine :
« Non, de rien, j'espère.
— Et Marc, sait-il? »
Il vit son sourire douloureux; elle retira sa main, qu'il gardait encore dans la sienne.
« Je ne sais, nous nous parlons peu, fit-èlle avec amertume.
— Pardon, c'est vrai, vous avez vos peines, chère sœur! »
Elle baissait le front, très émue; et ils ne se dirent rien de plus, ce soir-là.
Mais ils parlèrent, le lendemain. Et M. de Francœur se confessa. Lilia l'écoutait avec une grande douceur; elle fut moins surprise qu'il ne l'eût craint, ou, par délicatesse, elle dissimulait. Il n'avoua point la conversation surprise entre Yveline et Yvon, convint seulement des doutes que lui inspiraient l'affection et la parenté des deux enfants, et que cela l'avait éclairé à temps, cette double jeunesse amoureuse lui rappelant son âge et la folie d'un semblable amour.
Lilia répondait, avec bon sens :
« Mais précisément, ce sont des enfants ! Yveline s'ignore; à cet âge, on aime sans aimer.
Elle n'éprouve rien de sérieux pour son cousin, j'en répondrais. Lui-même n'est qu'un gamin. Devez-vous vous arrêter à cela? »
Il répondit :
« Je ne m'y arrêterais pas si je n'étais si vieux.
— Vieux! se récria-t-elle.
Mais il secoua la tête :
« Lilia, si je vous disais : tout pesé, mon affection pour Yveline, nos situations, nos âges, me conseillez-vous ce mariage, répondez ! »
Elle hésita.
« Vous voyez bien, » dit-il mélancoliquement.
Il sourit avec effort :
« C'aura été mon été de la Saint-Martin, un coup de soleil tardif qui avait emporté ma raison. Mais elle revient! » fit-il bravement.
Et cependant, en lui-même, il ne se résignait point.
Un combat violent se livrait en lui. Il ne s'agissait que de vouloir. Si même Yveline était trop jeune encore, qui Tempêchait d'attendre? Mais attendre, quelle ironie, ne vieillirait-il point, pendant ce temps? Et puis, il se l'avouait mal, mais sa courte maladie lui avait porté un coup: ce chance] lemerit brusque en pleine santé lui laissait une humiliation. C'était le premier avertissement, sa sécurité d'homme fort en restait atteinte. Il souffrait, dans son amourpropre, à l'idée qu'on le sût malade, au lit. Il lui semblait qu'Yveline devait l'estimer moins: c'était une dépréciation jetée sur lui. Et déjà il
songeait à des infirmités possibles, à la vieillesse envahissante, à une décadence prochaine. Tout seul, il broyait du noir, à cette idée. Et par scrupules, timidité, peur de lui-même et de l'avenir, il sentait diminuer son violent désir; ses projets de bonheur fondaient dans une brume.
Un soir, le voyant calme en apparence, Lilia ne lui cacha point que les demoiselles de Kerjuzan allaient partir. Craignant de gêner, se sentant déconcertées dans la maison attristée, elles avançaient leur départ : dans trois jours, elles rentreraient à Paris.
EtYvon?
Il était déjà parti de son côté, pour la Bretagne, où d'anciens amis de son père l'attendaient.
Ainsi Yveline ne serait bientôt plus là? Chose étrange, il en fut soulagé, car il appréhendait se trouver de nouveau en face d'elle.
Pourtant, il restait triste.
Alors, par sympathie, il éprouva le besoin de s'intéresser à d'autres qu'à lui, de retremper son chagrin dans la grande douleur des siens ; car il n'en doutait point, Lilia et Marc étaient malheureux. Il eût voulu les rapprocher, mais comment, l'outrage étant si proche, encore?
Et cependant, si Lilia le touchait, par son air grave et sa tristesse blessée, il ne pouvait s'empêcher de plaindre Marc, qu'il devinait repentant. Cela se sentait à on ne sait quelle timidité, quelle honte dissimulée chez ce garçon gai et léger, qui, maintenant, entrait à pas glissés chez son frère, n'y restait que quelques
instants, soit qu'il eût craint de l'importuner, ou que Lilia dût apparaître. Car, par une convention tacite, jamais ils ne se rencontraient au chevet de M. de Francœur. Marc avait encore une certaine façon de détourner la tète, confus, sous le regard de son frère, comme s'il croyait y lire des reproches.
Mais le colonel lui-même n'était pas à son aise. Il se demandait ce que son frère avait dû penser de ce délire, où constamment revenait le nom d'Yveline. Il eût voulu se confier à Marc, et ne l'osait : une pudeur le gênait.
Et tous deux reconnaissaient le besoin d'une explication, qu'ils retardaient pourtant.
M. de Francœur se réveilla d'un court assoupissement, en sentant quelque chose de frais passer sur son visage. C'étaient les menottes de la petite Josée, hissée sur une chaise, auprès de son lit. Jeanne, très grave, à côté d'elle, regardait son oncle. Toutes seules, elles étaient venues frapper à la porte, et le domestique, François, les avait laissées entrer, en souriant.
Le colonel baisa au passage la petite main.
« Eh bien, Jeanne, tu ne me reconnais pas?
— Si, petit oncle. Tu as été malade?
— Un peu ! Pourquoi ne venais-tu pas me voir?
— Maman ne voulait pas, elle disait que je te dérangerais.
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, elle veut bien, parce que Griffith est occupée ; on finit les malles de tante Aurore et d'Yveline. Elles vont partir.
— C'est vrai, pensa M. de Francœur, c'est pour aujourd'hui. »
Il cherchait à s'analyser, se demandait ce qu'il éprouvait au juste ; et son cœur ne lui répondait point. Etait-il donc changé à ce point qu'il n'aimait plus Yveline? Si, il l'aimait, mais autrement, d'une tendresse moins âpre, où son désir faiblissait. Il se rendait compte, enfin, des difficultés d'une telle union ; il ne la souhaitait presque plus. Le vieil homme reprenait le dessus. Le célibat s'affirmait en lui de nouveau, avec sa tristesse, mais aussi avec sa sécurité. Yveline lui semblait déjà lointaine, un exquis rêve, un songe odorant et frais, dont il se réveillait, avec un regret doux et vague.
Quel bonheur de n'avoir point trahi, auprès
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d'elle, son secret! Comme il l'eût troublée inutilement ! Sa délicatesse s'en réjouit, ainsi que sa fierté, en songeant qu'il n'avait point risqué de fausse démarche auprès de la tante et de& Fabvier. La présence d'Yvon, la scène de la cabane, en ce sens, avaient été heureuses pour lui. Quant à Marc et à Lilia, il les savait aimants et pleins d'indulgence; ils le plaindraient d'avoir aimé et souffert inutilement. Cette pensée le consolait.
Cependant le grand silence de méditation qu'il gardait intimida Jeanne. Elle s'ennuyait, et dit :
« Adieu, mon petit oncle ! »
Et Josée, descendant de sa chaise, imita vite son mouvement de retraite.
« Tu t'en vas déjà? » dit M. de Francœur.
Jeanne répondit^ d'un petit ton important :
« Oh ! je reviendrai, je vais dire adieu à Yveline. »
Les enfants sortis, il se sentit très seul.
Un roulement de voiture le fit lever, regarder
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à la fenêtre : c'était le break qui allait conduire les demoiselles de Kerjuzan à la gare.
Il s'habilla pour les voir passer ; et comme il se sentait encore faible, il roula un fauteuil devant la fenêtre.
Le temps écoulé le pénétra d'une pensive mélancolie. Il se rappelait le premier instant où, au milieu des roses, un hasard brusque et heureux le mettait en présence de la jeune fille; puis, comment, les jours suivants, elle avait envahi son cœur et sa pensée. Il lui revenait des détails infimes d'elle : un son de voix, un geste furtif, l'éclair d'un regard. Il cherchait à se rappeler comment cet amour lui était venu, et comment il avait pu s'abandonner à l'illusion d'un bonheur possible. Mais ce qu'il ne s'expliquait pas, c'était la soudaine lassitude de cette affection même, pourquoi, après quinze jours de maladie, il se réveillait si différent. S'il allait, pourtant, redevenir amoureux avec violence, en reprenant ses forces et sa santé? Mais non, il ne retrouverait jamais, en tout cas, sa sécu-
rite de géant robuste. Un glas avait sonné, précurseur pour lui. Se maintînt-il encore dix années, comme une femme qui défend sa taille et son visage contre les morsures de l'âge, qu'importait, puisqu'il faudrait toujours vieillir? Et alors, s'il avait épousé Yveline, ou s'il y songeait encore seulement, que de regrets! Sentir auprès de soi un être jeune (à peine serait elle femme, alors !) — et se voir séparé d'elle par un abîme, l'immense écart des pensées, des sentiments qui ne se répondent plus, qui divergent! — Malgré lui, du cas de Marc et de Lilia, une comparaison s'évoquait. Retournant la situation, il s'imaginait, vieil époux, trompé par sa femme. Oh! elle n'y mettrait aucune dépravation ; cela, supposait-il, s'accomplirait naturellement, par la force des choses. Un jour lui apparaîtrait l'homme jeune, beau et prédestiné, l'amant possible. Ils s'aimeraient. Longtemps, par honneur, elle se défendrait ; puis, une circonstance fatale, comme dans les romans, les jetterait l'un à l'autre. Ils consommeraient l'adul-
tère. Et lui, que ferait-il ? Ah ! certainement, il la tuerait!
M. de Francœur sourit amèrement, de suppositions pareilles, et de la réalité si différente. La vie vraiment était bien moins romanesque que cela. De tout ce qui l'avait charmé, angoissé, Yveline, la cause inconsciente, ne s'était seulement jamais doutée. Elle allait disparaître, aussi calme, aussi pure qu'au premier jour. Elle l'oublierait autant que s'il n'eût jamais existé.
En bas, les chevaux piaffèrent, rassemblés dans la main du cocher. Les Fabvier parurent, et la vieille demoiselle. Yveline s'approcha ensuite. Elle portait un grand manteau de voyage; sur sa tête posait un petit chapeau noir ; et il ne voyait pas son visage, parce qu'un grand voile de tulle l'enveloppait ; mais le cou et la nuque traçaient une ligne de chair blanche, très douce. Quelle que fût sa résignation, une douleur en lui saigna, de renoncer à tant de jeunesse charmante, à la femme.
en ce qu'elle avait de plus vierge et de plus frais, à cette suavité de fleur épanouie au soleil.
On se disait adieu ; Marc et Yveline échangeaient deux baisers francs, sur les joues. Ensuite Yveline embrassa les enfants. Avec les- Fabvier et Lilia, elle montait dans le break. Il sembla alors au colonel qu'elle regardait vers sa fenêtre ; et pris d'une pudeur étrange, il laissa retomber le rideau, épiant, à travers les dentelures de la mousseline, son beau visage, une dernière fois.
Les chevaux partirent ; il suivit quelques secondes le coin de son épaule, et son voile qui flottait ; tout disparut au bou,t de l'allée. Son cœur aussitôt se contracta, ses yeux se mouillèrent. Mais, après cet élancement douloureux, quelque chose de très doux remua en lui, comme une joie de renoncement, de sagesse, et ce soulagement qui suit toute peine, déracinée brusquement.
Il restait là, dans son fauteuil, immobile, les
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yeux sur le jardin vide, et qu'une solitude emplirait désormais pour lui.
La porte s'ouvrit doucement, Marc parut ; Jeanne l'accompagnait, selon sa promesse.
Les regards des deux frères se rencontrèrent; et spontanément, M. de Francœur, se sentant compris et plaint, tendit sa main que Marc serra longtemps, étroitement, sans parler.
Cette étreinte les réconcilia ; le froid de rupture laissé entre eux par l'adultère de Marc disparut. En cette minute douce et silencieuse, ils s'aimèrent d'une tendre et réciproque pitié.
La petite fille, de ses beaux yeux innocents, les regardait sans comprendre.
« Va jouer, Jeanne. » dit doucement le père.
Sitôt seuls, M. de Francœur sourit longuement à son frère, d'un sourire clair, qui parlait.
« Cher Robert, dit celui-ci. dans quelques jours, tu seras guéri. »
Comme si, dans le ton affectueux de cette voix, le colonel sentait un double sens, il répondit :
« Je le suis déjà... ^ presque. C'est toi, mon ami, que je voudrais voir redevenir heureux. »
Marc hocha la tête, avec doute ; et en même temps, il montrait cet air jeune et léger qui faisait qu'on lui pardonnait tant de choses^ parce qu'il n'avait point de méchanceté.
« Pourquoi pas ? dit l'aîné, cela ne dépendil pas de toi?
— Oh! dit Marc en baissant les yeux, ce qai dépend de moi, je l'ai fait. Je n'ai pas revu M""" de Brettes. — Et un accent sincère perçait au milieu de son embarras, sa petite honte à se confesser. — Je ne sais pas ce qu'elle est devenue, et si elle n'est pas rentrée à Paris. »
Il le savait très bien : la baronne avait annoncé son retour à son mari, plus rien ne la retenant à Jozeu, où M""' de Cyou semblait se rétablir, décidément; aussi, laissant derrière elle M™^Lemartre, était-elle partie, accompagnée de M. Jugaud. M. de Francœur le regardait attentivement.
« Tu la regrettes ? dit-il tout bas.
— Non, » dit Marc ; et avec une brutalité inconsciente : « C'est passé ! »
Une plaie d'amour-propre pourtant l'irritait, la préséance actuelle de M. Jugaud, le suppléant peut-être. Mais son mépris l'emportait, ce mépris naïvement injuste et ingrat qu'a tout
homme pour la femme qui sest donnée sans résistance, bien plus, offerte! Maintenant, son désir satisfait, il la mettait très bas.
« Tu l'as aimée pourtant? hasarda M. de Francœur. Aurais-tu sans cela compromis ton bonheur et la paix de ton ménage? »
Marc haussa les épaules, désolé :
« Eh ! je le sais bien, j'ai agi en mâle égoïste, ne pensant qu'à mon plaisir. »
Il ajouta, à demi-voix :
« Tout le monde n'a pas ta délicatesse, frère. »
M. de Francœur rougit, et feignant de ne pas entendre :
« Lilia semble bien triste. »
Marc soupira.
« Tes beaux-parents, comment ont-ils pris la chose? »
Marc sourit, moitié pitié, moitié tendresse :
« Oh! les bons vieux, ils ont fait preuve d'une indulgence que je ne méritais pas, certes! Dans les premiers moments, Lilia, très montée, parlait de scandale, de divorce. Ce sont eux qui
l'ont ramenée. Je ne sais qu'admirer leplus,leur expérience résignée de la vie, ou leur bonté simple et discrète que je n'avais jamais soupçonnée si entière. »
M. de Francœur, touché, regardait ses mains, amaigries par la maladie, et frappant légèrement les bras du fauteuil :
« Tu n'as donc plus que ta femme à reconquérir. Il le faut! Vous êtes-vous expliqués ?
— Oui, la colère des premiers jours est partie, mais le chagrin reste.
— Pauvre Lilia! » dit le colonel.
Et relevant la tête, il vit que Marc avait les yeux pleins de larmes.
M. de Francœur se levait, maintenant. Il descendait tous les jours au jardin.
Octobre commençait. Les feuilles devenaient jaunes. Une mélancolie descendait, dans les fins de jour. Des journées molles se succédaient;, baignées de pluie et éventées de souffles tièdes. Une odeur fade et triste montait de la terre. Et M. de Francœur sentait plus profondément la langueur des choses qu'auparavant.
Ses regrets avaient un charme attendri, comme lorsqu'on se plaint soi-même. Il méditait des idées de déclin, de vieillesse proche. Aussi, la présence de Jeanne et de Josée lui
inspirait des sentiments doux : il se voyait dans l'avenir, ayant pris sa retraite, venant vivre auprès de son frère et de Lilia, regardant grandir leurs enfants.
Mais, en attendant, il quittait d'avance le château, reprenait la direction de son régiment, mentalement réintégrait Verdun, la grande maison froide. La discipline militaire le reprenait, il s'avouait avec un soupir qu'il verrait finir son congé sans peine. Tous les détails de sa vie oubliée le hantaient à nouveau. En voyant promener devant lui Poitou et Cora, tenus en bri don par l'ordonnance, il se représentait le champ de manœuvres, les revues, et ces matins oii il gagnait au petit galop le quartier, à l'heure du rapport.
Dans ces souvenirs, Yveline n'avait point place ; elle s'évanouissait de lui comme une ombre.
Mais parfois, au contraire, elle lui réapparaissait, tout à coup en des suggestions confuses. Un parfum l'évoquait, quelque exprès-
sion féminine sur le visage de Lilia, ou rien, que la grâce et l'odeur du jardin où il l'avait rencontrée. Tout entière, elle surgissait, en sa robe souple, et il essayait de l'écarter avec des redressements d'épaule, d'homme qui secoue une peine. Mais elle revenait, malgré lui, dans son sommeil, et il faisait des rêves de bonheur ou de volupté, qui se dissipaient à l'aube, le laissant seul, en du gris et du vague.
Cependant il ne regrettait rien, sinon sa belle jeunesse d'antan, et chaque jour il se résignait virilement, un peu plus.
Il était cinq heures. M. de Francœur, les Fabvier, Jeanne et Josée se tenaient sur la terrasse, en un coin où le soleil oblique, frappant les vitres des serres, gardait encore un peu de chaleur.
Josée, très patiemment^ faisait des petits pâtés avec du sable. Jeanne venait de tresser des colliers avec ces petites fleurs roses qu'on enfile les unes au bout des autres, et toute joyeuse, elle en posa un sur la tête de Tighiale, qui, aux pieds de son maître, dormait.
« Vois, oncle ! comme cela lui va bien. »
Il se mit à rire ; les Fabvier aussi souriaient,
d'un air lointain : elle, travaillant au crochet, d'un doigt sûr qui remédiait à ses mauvaisyeux ; lui, assis les mains vides, de belles mains blanches et sèches, inactives de vieillard.
Un grand silence, de communes préoccupations reprit. Lilia avait été couper des fleurs dans le fond du jardin, et Marc venaitdely rejoindre, brusquement, comme s'il prenait un parti. Ils ne revenaient point, et cela donnait bon espoir auxFabvier et au colonel, bien qu'ils n'eussent point échangé un mot, ni même un regard. Mais ils se comprenaient. Et une grande espérance leur venait, sachant combien Lilia était bonne. Mais, en songeant à sa douleur et à l'injustice de l'outrage qu'elle avait subi, ils doutaient presque qu'elle pardonnât. La vue des enfants les consolait, en les rassurant : ces innocents ne devaient point payer pour le coupable.
Le soleil descendait, et avec lui une paix tiède s'abaissait, flottante en atomes lumineux, sur la terre. Cette journée d'automne, belle entre les dernières, faisait penser à des temps moins
beaux, à des grisailles prochaines, aux froids d'hiver. En savourant cette splendeur déclinante du jour, on ne pouvait refouler la conscience inquiète de ce qu'elle avait d'éphémère et d'illusoire. Elle éveillait au cœur des Fabvier, et, par une analogie de circonstances, au cœur aussi de M. Francœur, un apaisement doux mêlé de regret pour la vie qui passe, les peines qui s'oublient, la mort qui vient à petits pas.
« Je vois la robe de maman ! » s'écria tout à coup Jeanne.
Une tache de couleur grise, derrière les massifs, assez loin, allait et venait, avec une grâce effacée ; elle se rapprocha : on vit revenir lentement Marc et Lilia ensemble. Mais des bouquets d'arbres roux les cachèrent.
Les regards de M""' Fabvier et de M. de Francœur se rencontrèrent, avec espoir. M. Fabvier, l'œil fixé sur les champs dorés de reflets, sur les bois lointains qu'atteignait déjà l'orbe rouge du soleil, demeurait immobile et pensif, comme
s'il n'avait rien entendu, Tair très loin de là. La chaleur se retirait de la terre à mesure que le soleil plongeait ; il absorbait la dernière vie et la suprême beauté ; lui disparu, plus rien ne serait, et un malaise, une impatience inexplicable faisaient désirer à M. de Francœur que Lilia et que Marc parussent avant que l'ombre couvrît tout.
« Les voilà ! » dit M""" Fabvier.
Son mari se détourna. Les enfants interrompirent, Josée ses pâtés de terre, Jeanne ses colliers de fleurs. M. de Francœur instinctivement se leva : Marc et Lilia s'avançaient causant bas, elle à son bras, douce et résignée, lui attendri et sincère. Elle avait pleuré, mais elle sourit en apercevant les siens, et elle embrassa sa mère.
Les enfants s'étaient jetés dans les bras de Marc. Et ce tendre silence, où Ton s'embrassa, fut doux au cœur des vieux et de M. de Francœur. Il se pencha sur Tighiale pour cacher son émotion, et il le caressait, de tapes amicales sur les flancs.
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« Le beau coiiclici" do soleil I » dit eiiiiii Marc d'une voix émue.
Tout le monde regarda : le globe de feu disparaissait au trois quarts à l'borizon. Lilia le suivit, d'un long regard de femme éprouvée, qui, aux trahisons du cœur, sent l'amour s'en aller et l'automne de l'âge venir. M. de Francœur aussi se sentait triste, triste et pacifié, devant ce beau soleil mourant ; et le silence des Fabvier demeurait plein d'éloquence.
Seuls, les enfants, un reflet de feu dans leurs beaux yeux vagues, riaient tout bas, sans comprendre.
L'astre s'éteignit.
« A plus, fit la petite voix de Josée. Parti, le soleil. Où est-il allé, dis, maman ? »