UNE VISITE A LANGE
Je revenais d'Auteuil. Le baron Finot venait de gagner trois courses sur cinq; la veille, il avait gagné trois courses sur cinq; l'avant-veille, trois courses sur cinq...
Enfin, est-ce la veine, comme tout le monde le dit, ou est-ce le « bien joué » ?
— Venez donc me voir à Langé, me dit le baron, je vous montrerai mon
(1) Nous (levons à M. A. Sautcrcau de reproduire cet article paru dans la Vie sportive, qu'il dirigeait alors. Sous le pseudonyme de Franciscan Friar, M. de Vezian, un des cavaliers les plus complets de la spécialité, l'avait illustré de croquis dont nous nous sommes efforcés de conserver le caractère et l'humoristique observation.
dressage; c'est très simple, niais que voulez-vous? 0:1 ne fait pas un steeplechase en huit jours, et si Commandes, Vincennes et les autres gagnent, c'est qu'ils ne sont pas dressés d'hier.
J'étais, bien entendu, en roule dès le lendemain.
C'est difficile d'arriver à Langé : — à partir de Chàteauroux, encore cinq heures de voiture !
Pas joli le pays jusqu'à Eutraigues; une grande plaine unie, et puis la
route droite, plate, dure. — Comment! c'est là le berceau du steeple-chase ? — Enfin, il y a peut-être à Langé des pistes d'obstacles étonnantes.
Changement à vue à Eutraigues : on entre dans une charmante vallée, une véritable oasis dans celle triste plaine, et par la pensée, en regardant par la portière, je suivais un Cross-Country imaginaire où je sautais tous ces jolis fossés et ces belles haies vives qui bordent la route.
Nous entrons dans la cour d'un château flanqué de quatre tourelles qui se détachent en blanc sur les grands arbres.
SIK LE Tl RF. 199
Nous étions arrivés.
C'est curieux, je ne croyais pas que Langé était connue les autres châteaux.
Pourquoi? c'est absurde, niais enfin il me semblait que la demeure du baron Finot devait avoir un aspect tout particulier; je croyais que son parc était uu véritable champ de courses rempli de barres, haies, banquettes irlandaises, que sais-je?
Eli bien, pas du tout.
On aperçoit quelques poulinières dans les belles prairies qui entourent le château, mais franchement on ne se douterait guère, en passant devant Langé, que c'est là qu'habite le roi du Steeple-Chasing.
Je m'oublie, et certainement je vous ennuie avec mes impressions de voyage : je bavarde, et je ne vous raconte pas du tout comment ou dresse les chevaux à Langé. — Mille excuses! m'y voici.
— Je vais vous montrer, me dit le baron, la suite des exercices que je fais faire à mes chevaux : prenons les bébés d'abord. Vous comprenez que je ne vais pas leur faire sauter des montagnes.
Il y a à Langé une douzaine de poulains tous les ans. — Ils sont sevrés depuis plus de deux mois.
On les amena dans une carrière circulaire qui est réunie aux écuries par uu couloir. — Ils arrivèrent serrés les uns contre les autres, les oreilles droites, étonnés. Un homme les poussait devant lui, eu frappant dans ses mains. Ou avait placé uue barre qui n'avait pas plus de 0°,30. Tant bien que mal, ils passèrent l'obstacle, puis rentrèrent enchantés à l'écurie, en faisant des cabrioles.
La Veine et Coureuse de nuit, la tète appuyée sur les barrières qui séparaient la carrière de leur prairie, semblaient regarder avec intérêt les débuis de leurs poulains.
— Ça ne leur apprend évidemment pas à sauter, car ils passent celle barre n'importe comment; mais tout viendra en son temps. Aujourd'hui, ils font connaissance avec les obstacles, ils pensent à regarder où ils placent leurs pieds, et, voyez- vous, ce qu'on apprend à cet âge- là, ça se grave pour toujours.
Vous savez que j'euvoie la moitié de mes poulains à Avenues; ça se fait en avril ou eu mai. Eh bien, quand je les reprends après leur carrière de courses
plates, vers trois ou quatre ans, je leur fais passer vite une ou deux haies, et ils courent tout de suite, en sautant aussi bien que mes vieux routiers.
Baudres avait été dressé comme cela, et lorsque Carter me l'a renvoyé en me disant qu'il était mauvais sur toutes les distauces, je vous réponds qu'il n'a pas été long à se remettre sur les obstacles.
Baryton, Roi- Fou, c'était la même chose, mais ces deux-là on me les a rendus avec des accrocs aux jambes.
Passons aux chevaux de dix-huit mois.
11 y eu avait quatre : trois Clocher et un Cimier; les autres sont à Avenues.
Tous grands, torts, rustiques, avec de gros membres et de larges articulations.
On leur mit un caveçon, et ou alla dans la campagne. Ils franchirent des troncs d'arbres, des petits fossés, des contre-bas : quand ils hésitaient, et c'était rare, des hommes à pied les appuyaient immédiatement avec des fouets.
Jusqu'à présent, c'est un débourrage; c'est simplement pour les familiariser avec (oute espèce d'obstacles, les rendre souples, mais ça ne les fait pas sauter vile, et c'est là l'important dans le métier.
Ce n'est rien de franchir un gros obstacle aux allures ordinaires!
Ce qu'il faut obtenir, c'est qu'un cheval à la fin d'un steeple-chase, hors de son train, manquant déjà de souffle pour avancer, trouve encore assez, non pas de force, mais d'habitude, pour franchir la dernière haie.
Et que de courses on gagne sur la dernière haie!
Vous allez voir comment j'y arrive.
On amena les quatre poulains dans un pré entouré de tous côtés par une grande haie; un talus eu terre solide et large dans le genre de celui d'Auteuil, un peu moins haut peut-être, était appuyé à l'un des grands côtés. On mit des hommes aux quatre coins de la prairie.
Nous étions au centre. Rialland avait un fouet.
On lâche les poulains, qui partent à un bon galop, en tournant tout autour de la prairie. Ils arrivent sur le talus, en paquet, absolument comme un peloton dans une course, et franchissent l'obstacle comme de vieux chevaux, faisant des sauts longs, adroits, et reparlent aussitôt saus perdre une seconde.
Ils firent dix, vingt tours sans s'arrêter, en sautant le talus chaque fois. On augmentait l'allure avec le fouet.
Ils étaient fatigués, soufflaient déjà très fort, mais on ne les laissait pas s'arrêter.
Ils commençaient même à faire des fautes, et toujours on augmentait l'allure.
— Vous venez de voir la meilleure leçon : ils apprennent, de cette façon, non seulement à sauter, mais aussi à courir en sleeple, car, regardez-les, ils galopent en peloton serré, ils se touchent.
Eh bien, voyez comme eu arrivant à toute allure sur ce talus, ils ne se bousculent pas.
l'oyez : ils s'écartent, prennent chacun leur ligne, ne se sautent jamais les uns sur les autres. Ils peuvent courir demain à Auleuil.
Dans l'armée, on fait aussi sauter les chevaux en liberté ; ça ne donne pas cependant de résultats bien extraordinaires...
— J'ai visité l'Ecole de Saumur, me dit-il, on m'a montré des chevaux sautant en liberté; je suppose que l'on emploie la même mélhode dans les régiments.
Eh bieu, je ne sais pas si l'on cherche un autre but que le mien, car on opère d'une façon toute différente.
Je ne connais pas les résultais qu'obtiennent les écuyers de Saumur, je n'ai pas du reste à juger leur méthode.
Voici ce qu'ils font : leur steeple en liberté est un couloir d'une centaine de mètres de longueur dans lequel on a accumulé une haie, une rivière, une barrière fixe et un talus ; le cheval n'est pas encore de l'autre côté de la rivière qu'il lui faut se préparer à franchir la barre.
Jamais, dans la nature, on ne rencontre chose pareille?
De plus, ou fait sauter les chevaux un par un; pour un début, c'est un contresens.
Le commençant ne doit jamais sauter isolé; avec des camarades, il s'anime, il se livre.
Comme c'est tentant pour un poulain d'arriver seul, au petit galop, sur une rivière de quatre mètres! Mais, allons déjeuner; ça creuse le sport; nous ferons travailler ce soir les deux ans, et les vieux chevaux...
— Dépèchous-nous , nous avons beaucoup de choses à voir cet aprèsmidi : commençons, si vous voulez, par le Salon des refusés.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ce sont mes meilleurs chevaux, qui ont tous été impitoyablement refusés par l'administration des haras. Encore une de ces administrations que l'Europe ne nous envie pas!
Ce n'esl pas sans malice, ni peut-être sons plaisir, qu'il lire parti des étalons qu'on lui refuse.
Robert Houdin, par exemple, l'administration n'en voulut à aucun prix! Il fut le père de Baudrcs. Je vis Bride abattue, Baryton, Aristote, Sorgho, Roi-Fou, et tous ces autres chevaux qui, sur le parcours d'Auteuil, perdaient un roule leurs concurrents.
— Mais où esl donc Lusignan?
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ior.
— Quand il ne fait pas la meule, Lusiynan sert de liack à M. Ridgway ; au moins, de celte façon, il travaille et ue devient pas comme les étalons de
l'administration, ces animaux perdus par la graisse et le repos absolu.
Je ue parviendrais pas à citer le nom de tous les animaux qu'où m'a montrés; c'était absolument une revue des principaux acteurs d'Auteuil pendant ces trois deruières années.
Les chevaux de voiture sont Vatan, Onyx et Vanlo. A Paris, cet hiver, je mettrai à mou coupé Baudres et Baryton.
Tous ces chevaux sont dispersés dans les fermes qui entourent le château ; c'est installé sans luxe; il n'y a qu'un personnel très restreint, mais comme tout est pratique !
Du reste, l'organisation est certainement bonne, les résultats sont là pour le prouver.
Chose curieuse, on ne panse pas les chevaux qui sont en demi-travail on leur lave seulement les jambes.
J'étais très étonné; il me montra (ïargotiille, l'ancienne jument de M. Ephrussi, qui était si grincheuse en plat, qui i'ouaillait sans cesse de la queue.
On ne la panse plus; elle va à merveille maintenant.
On l'agaçait, cetle malheureuse.
Ces juments chatouilleuses et impressionnables, un pansage les énerve plus qu'un galop.
Du reste, à ce sujet, le baron Fiuot n'est pas seul de son avis; l'an dernier, j'étais à Pau, et je demandais au père Trouilh pourquoi il ne faisait jamais panser ses cbevaux.
— Demandez donc aux lièvres, me répondit-il, si on leur fait uu pansage le soir après une chasse; ils vont quand même rudement vite le lendemain!
— Allons maintenant faire travailler les deux ans, me dit le baron Finot.
— Ah! je vais donc voir votre piste d'obstacles. Elle doit être merveilleuse.
— Quelle piste d'obstacles"? Mais je n'ai jamais eu de piste d'obstacles. C'est bien pour cela que mes chevaux sautent.
Rialland amena ses deux ans dans une prairie coupée en plusieurs endroits par un fossé plein d'eau, à bords francs, dans le genre de ceux de la Croix de Berny.
Dans toutes les écuries de course, il est considéré comme un axiome que
les lads ne peuvent être qu'Anglais.
A Langé, les poulains étaient simplement montés par des petits garçons de ferme, nés et élevés en France.
Ça n'allait pas plus mal; j'avoue même que je crois que ça allait mieux; mais enfin il parait que c'est beaucoup moins chic !
Le baron fait un signe : les poulaius arrivent sur le fossé à toute allure et le franchissent sans la moindre hésitation, et sans faire de faute.
Pour moi, sauter un fossé de cette nature, c'est le critérium de la franchise. On leur fit passer des fossés de toute sorte, secs, pleins d'eau, des contrehaut, des drops, des haies, des bull-fiuchs, enfin tout ce qu'on rencontrait.
J'étais émerveille.
Généralement, quand ou prend pour hack même un vieux steeple-chaser, il faut l'habituer à sortir des roules et à marcher à travers champs, il faul lui faire subir un véritable dressage avant de lui faire suivre une chasse.
Les deux ans du baron Finot feraient des chevaux de chasse hors ligne.
Si vous faites sauter à vos chevaux tous les jours les mêmes obstacles,
SLR LE TIJRK.
ceux qui ne les saillent pas bien voient avec teneur l'approche de celte piste : donc, mauvais travail.
Ceux qui les sautent bien n'apprennent rien, et souvent sautent, en public, en dépit du sens commun, parce qu'ils ne sont plus sur leur piste.
Tous les ans, au moment du Grand National, je lis dans les journaux de sport que l'écurie Linde a fait établir un parcours d'obstacles absolument identique à celui d'Auteuil, etc., etc. Cela me fait vraiment rire; si leurs
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chevaux n'avaient que cet avantage, je gagnerais plus souvent cette course; un bon cheval de sleeple-cbase doit bien sauter sur tous les hippodromes, et n'importe quel obstacle.
Les poulains étaient gais et semblaient sauter avec plaisir; jamais d'hésitation; dès qu'ils voyaient une haie, un fossé, ils fonçaient comme des sangliers, et Dieu sait qu'on les amena sur des obstacles peu tentants !
« Voyez-vous, me dit le baron, avec des chevaux on peut faire tout, absolument tout!... sauf toutefois de gaguer des courses.
— Mais il me semble que vous arrivez même à ça.
— Hum ! pas assez, pas assez... »
On ne parviendra pas à l'assouvir.
Vous croyez peut-être que, les deux ans rentrés, le travail est Gui à Langé? Il faut encore sortir les vieux chevaux.
On sella Précieuse, J'erdier, A'orlh-Pole, Baudres, Darvin, Primauté, Calembour, et deux ou trois autres. L'occasion était unique; je ne l'aurais jamais retrouvée : je lui demandai de mouler Baudres.
Nous partons à travers champs, le baron en tête, bon galop.
Quand un ohslacle sérieux se présente, je vous réponds qu'il n'en fait pas le tour, et que les gentlemen riders peuvent apprendre eu le regardant sauter.
Combien y a-t-il actuellement de propriétaires d'écuries de steeple-chase qui peuvent en faire autant?
Aussi, en revenant le soir, je vous assure que je ne disais plus :« Qu'il a de la veine! » Et, ma foi, c'est consolant de penser que ce n'est pas seulement à grands coups d'argent qu'on se monte une écurie de steeple-chase!
Ali! j'oubliais : Langé est dominé par une colline couverte de bois; sur le versant se dresse un petit château entouré de deux fermes. Tout est plein de chevaux.
« Il n'y a pas longtemps que j'ai acheté celte terre, me dil-il; ça me gênait beaucoup d'être resserré de ce côté. »Puis il ajouta négligemment: Mon Dieu, il y a deux ou trois ans, j'avais fait une bonne année, je me suis offert ça sur nip.s bénéfices.
— Et cela a combien d'hectares?
— Trois cents environ... »
Dédié aux propriétaires d'écuries de courses.
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Lo yrille du pesage ;'. Colombes.