LE GRAND PRIX DE PARIS
Ce n'est pas seulement la valeur de l'allocation qui lui est attribuée par la munificence de nos édiles et autres compagnies de chemins de fer qui fait l'importance du Grand Prix de Paris.
La qualité des chevaux engagés, la longueur du parcours, la sévérité exceptionnelle avec laquelle la course est toujours menée, contribuent à en faire l'épreuve par excellence, et la présence de concurrents étrangers, précédés la plupart du temps par une réputation inquiétante pour les champions indigènes, augmente encore l'intérêt de la lutte en y mêlant les appréhen-
sions nerveuses d'un chauvinisme toujours en éveil dans une foule où domine l'élément parisien.
C'est donc un gros événement, non seulement pour le monde spécial qui vit pour et par le cheval, mais encore pour l'ensemble de la population habituellement indifférente aux réunions quotidiennes, et que « le résultat complet des courses » ne passionne pas d'ordinaire; et, comme tout événement, favorable ou funeste, influe sur le commerce parisien, cette sensitive en bien ou en mal, le Grand Prix est pour lui un bienfait annuel, dès longtemps prévu et escompté.
loe pluie d'or ne laisse jamais la fuule indilterente ! .'.••
Quand on sait qu'à une date déterminée il doit tomber une pluie d'or, ce serait vraiment folie que de ne pas prendre ses mesures pour recueillir la plus grosse part possible de cette bienfaisante averse — l'exemple de Danaé est là, et, sans compter ses imitatrices directes, bien peu parmi les autres commerçants de la capitale ne cherchent pas à profiter de l'aubaine.
Ils savent que les paquebots et les chemins de fer ont par des tarifs tentateurs préparé la venue de tout un monde d'étrangers et de provinciaux
S lit LE TURF.
qui va augmenter d'autant le nombre de leurs tributaires habituels, et ils ont pris leurs disposilions en conséquence.
Les hôteliers ont nettoyé tout au moins les façades de leurs immeubles, les garde-manger des restaurateurs sont bondés de provisions, et leur personnel, doublé pour la circonstance, attend, la serviette sous le bras, l'arrivée du tlot de consommateurs promis. Toutes les mesures sont prises, et la réussite Gnale ne dépend plus que du baromètre. — Hausse ou baisse. — C'est toute la question.
Si les industriels qui se chargent d'héberger et d'alimenter la population pendant cette journée exceptionnelle ont dû déployer une invraisemblable activité, ceux que leur profession désigue pour ajouter aux charmes de leurs contemporains des deux sexes travaillent depuis des semaines entières à leur embellissement.
Les modistes, tailleurs, chapeliers, bottiers, couturiers et couturières rivalisent d'efforts et d'imagination pour remédier aux conformations les plus déplorables, dissimuler les plus regrettables dispositions anatomiques et accommoder leurs incomparables créations aux visages les moins favorisés. — Le plus curieux est que parfois ils y parviennent, et que souvent l'on est obligé de s'y prendre à deux fois. pour constater que telle personne adorablement arrangée est en réalité un incomparable laideron ; — l'illusion est courte, mais on l'éprouve, et c'est assez pour qu'on soit reconnaissant aux magiciens qui ont pu vous faire croire, ne fût-ce qu'un instant, qu'il y avait une jolie femme de plus.
•Mi
Si ce culte du moi est plus que iiaturel chez la femme, dont la mission est de plaire, et qui, la plupart du temps, est en possession d'un point de départ : jeunesse, minois mutin ou jolie tournure, qui justifie dans une certaine mesure les prétentions qu'elle peut avoir de charmer par les yeux, on ne comprend guère que le sexe fort cède aux mêmes préoccupations et cherche d'une façon persistante à rivaliser de séductions plastiques avec les plus jolies femmes de Paris.
Préparatifs intimes. — Côté îles hommes.
L'homme, à de rares exceptions près, est un animal médiocre, qui supporte mal l'examen : pour qu'il prenne une valeur esthétique, l'action lui est indispensable, et, comme on dit aujourd'hui, il faut, pour qu'il devienne intéressant, que son geste soit beau.
C'est ainsi qu'on conçoit aisément ce que veulent dire les locutions suivantes : c'est un beau tireur, un beau cavalier, tandis que « le beau X... » tout sec, n'éveille que l'idée d'un personnage plutôt déplaisant, sans que l'esprit en conçoive nettement l'aspect.
Quelque recherche qu'on y puisse apporter, la toilette masculine moderne ne comporte d'ailleurs aucune combinaison qui permette de différencier sensiblement un individu d'un autre, — on n'est pas habillé, mais enveloppé par la redingote moderne; le chapeau n'est pas une coiffure, c'est tout au plus un couvre-chef, et les Anglais ont trouvé le véritable nom du pantalon, en l'appelant l'indispensable.
On a beau chercher de savantes combinaisons à ce démocratique accoutrement, on n'arrive qu'à des modifications de détail plus ou moins heureuses, plus ou moins réussies, mais qui ne créent pas un costume personnel; et tous ces efforts aboutissent à l'unique résultat de faire dire au passant : « Dieu ! que voilà un monsieur qui s'est donné du mal pour être plus laid que nature! »
Malgré cet insuccès fatal, les tentatives se renouvellent, et chaque généra-
Prépartitifs intimes. — Coté des dames.
tion compte un certain nombre d'incurables qui cherchent la pierre philosophale de l'ornementation masculine.
Quand chacun des individus dont l'accumulation doit constituer le public du Grand Prix se trouve en possession de l'accoutrement qui lui paraît de nature à mettre le mieux en valeur ses avantages extérieurs, il lui reste à se préoccuper d'un moyen de transport.
Le plus grand nombre, et ce ne sont pas les plus mal inspirés, se contentent du chemin de fer, véhicule actuellement entré dans les mœurs, suffisamment rapide, peu coûteux, et qui, grâce aux billets de retour, assure aux décavés un moyen certain de regagner leur domicile.
Il a en outre l'avantage d'offrir aux gens qu'il transporte toute sécurité; la puissance du capital engagé dans les entreprises d'une pareille importance ne laisse aucune incertitude aux intéressés sur le règlement des indemnités qu'ils pourraient avoir à réclamer, et il n'est jamais indifférent
31 fi
de savoir que les entrepreneurs auxquels on confie ses membres sont, le cas échéant, en mesure de les payer à leur juste valeur.
Un autre moyeu de locomotion, également économique, également mû par la vapeur, est mis à la disposition des voyageurs par la compagnie des bateaux-mouches.
Il a sur le chemin de fer l'avantage d'avoir son débarcadère beaucoup plus près du champ de courses et d'éviter aux gens qui s'en servent les flots de poussière qu'il faut traverser lorsqu'on prend la voie de terre.
Moyens de transport économiques. — Les bateaux-mouches. — Michel Chevalier et autres Leroy-Beaulieu ont, grâce à de savantes recherches, découvert que le transit par eau était, de beaucoup, le meilleur marché. Celte vérité, malgré la inarche do progrès, est restée incontestée.
Viennent ensuite tous les véhicules imaginés depuis la découverte de la roue, en commençant par la tapissière monumentale, connue sous le nom générique de Pauline, pour finir au simple fiacre.
Autrefois, la conquête d'une de ces voilures nécessitait une série de procédés diplomatiques d'une extrême ingéniosité.
Vous faisiez signe au cocher, il ne daignait même pas s'arrêter.
Vous vous lanciez à sa poursuite, il poursuivait sa carrière avec majesté, et ne paraissait même pas écouter les offres que vous lui adressiez, jusqu'au moment où les enchères ambulantes auxquelles vous vous laissiez entraîner atteignaient le chiffre qu'il ambitionnait.
L'escalier d'une jolie femme ou réputée telle à la veille du Grand Prix.
Il ralentissait alors sa marche et commençait des pourparlers qui se terminaient par la promesse d'une somme représentant à peu de chose près la valeur totale de l'équipage.
Cette première partie des négociations vous amenait jusqu'à l'intérieur di' la voiture, qui s'ébranlait à une allure d'une lenteur étudiée. Le prix convenu vous donnait l'audace de demander qu'on accélérât l'allure.
autrefois, la conquête iJun nacre nécessitait uon seulement le i niais, en outre, eelui de tout respect hua
rillce de la forte son
Alors commençait un nouveau colloque qui remettait en question les conventions arrêtées ; pour le prix déterminé il n'avait pas été question de la vitesse du trajet.
Quel intérêt puis-je avoir à crever mon cheval? disait le cocher.
Bref, on ne parvenait à le faire pousser sa bête qu'en lui promettant de l'intéresser dans les paris qu'on comptait faire.
On n'avait plus alors affaire à un conducteur, mais à un associé.
On marchait comme le vent, mais on recevait des conseils.
H faut reconnaître qu'ils n'étaient pas toujours plus mauvais que ceux des feuilles spéciales, et il est même arrivé à des voyageurs chançards de recueillir de la sorte des renseignements tout à fait excellents.
Aujourd'hui, la pratique générale de la bicyclette a rendu au bourgeois le sentiment de sa dignité, en lui assurant un moyen de locomotion au cas où ses propositions seraient repoussées par les despotes à quatre roues.
Ce sont ceux-ci maintenant qui font les premières ouvertures, qui clignent de l'œil au passage du piéton, et, lorsqu'on consent à entrer en pourparlers, ils ne demandent plus de partager avec eux votre revenu annuel.
Peut-être se rendent-ils compte d'ailleurs que celui des rentiers diminue chaque jour, et leur modération n'est-elle inspirée que par une pitié parfaitement justifiée du reste
Aujourd'hui, la pratique de la bicyclette a donne au hourfleois la possibilité de fie soustrair au despotisme des cocliers de fiacre.
Les champs de courses ne peuvent pas, en général, être considérés comme des endroits déserts, et ce n'est pas là que se transportent habituellement les amateurs de solitude.
Cependant, il y a des degrés eu toute chose, et ces degrés se mesurent par des chiffres.
L'assistance à Longchamps un jour de Grand Prix est aux réunions ordinaires ce que un est à dix — ce qui revient à dire que si l'étendue de terrain
Ml
réservée habituellement à chaque spectateur peut être évaluée en temps normal à 2 mètres carrés, il ne reste plus que 25 centimètres carrés par individu le jour de cette exceptionnelle solennité.
Il en résulte que l'œil le plus pénétrant ne peut arriver à découvrir la nature du sol sur lequel repose cette foule d'êtres humains, pressés les uns contre les autres, de telle façon que chacun d'eux adhère à ses voisins par une infinité de points, et que le contact s'étend généralement des pieds à la tête en suivant toutes les sinuosités du corps, situation toujours fatigante, agréable parfois quand les hasards du tassement ont rapproché votre enveloppe terrestre d'une analomie sympathique et suffisamment capitonnée...
FfRN Qltf S '"(! i\ fi
Moyens de transport économiques. Le cliemin de fer. — Ce n'esl pol que ce soi: chi:, mais oa y Ironie toujours de la place.
Celte foule, quand on a vu tous les procédés employés pour la transporter là, on comprend qu'elle y soit, mais ce qui paraît tout à fait inexplicable, c'est la nature des toilettes qui s'y trouvent empilées.
Qu'on s'habille en grand apparat pour aller dans un endroit où l'on peut être vu, c'est parfaitement compréhensible ; mais qu'on choisisse, pour aller
exhiber ce qu'on possède de plus remarquable en fait de falbalas précisément l'endroit où les têtes ont toutes les peines du monde à émerger, où les corps sont comme enterrés les uns par les autres, voilà ce qu'il est difficile de s'imaginer, et c'est pourtant ce qui se renouvelle chaque année, à date fixe.
Eu réalité, voilà comment les choses se passent : pendant la séance de quatre heures durant lesquelles les toilettes enchevêtrées les unes dans les autres sont impossibles à discerner, il se produit deux ou trois entr'actes, de très courte durée, alors que le flot des parieurs se concentre aux guichets du pari mutuel et autour des principaux bookmakers.
Les derniers vestiges de la poste. — On trum
> plus (le posti!loti&!
Quand ces grands courants s'établissent, l'espace compris entre les tribunes et la piste se trouve momentanément et relativement dégagé.
Les femmes en profitent alors pour faire une promenade dans cet étroit espace.
L'exhibition dure peu, mais, pendant ces quelques minutes, quel public !
Les tribunes restent bondées, et c'est par dizaines de mille que se chiffrent les yeux et les lorgnettes qui sont braqués sur les élégantes promeneuses. — Si l'on cote la dépense d'après le temps où ces mémorables toilettes ont été vues, elles reviennent à des sommes folles par chaque minute d'exposition. — Si, au contraire, on compte par tête d'admirateur, elles coûtent des fractions de centime et constituent une réclame véritablement économique.
C'est le triomphe de la publicité à bon marché...
l ne tranche de la pelouse un jour de Grand Pr
Les jours de réunions ordinaires, on peut se procurer à la fois les jouissances du spectateur et celles du parieur. On peut examiner à loisir les belles toilettes, admirer les jolies frimousses et trouver encore le temps de surveiller la cote de façon à établir avantageusement ses paris, après quoi l'on gagne une tribune où, muni d'une bonne lorgnette, on peut suivre tous les incidents de la course.
Un jour de Grand Prix, le cumul de ces différents plaisirs est impossible, et il faut de toute nécessité se décider à n'être qu'un spectateur ou qu'un parieur.
Si l'on veut voir la course, il faut d'abord se procurer une place d'où la vue embrasse l'ensemble du parcours, et, se l'étant procurée, ne céder sous aucun prétexte à la tentation de l'abandonner.
On ne la retrouverait pas.
.A l.i reelieretie de
> et de la bonne eule.
Donc impossibilité de parier, car chacun sait que pour le faire utilement et intelligemment il est de toute nécessité de suivre les fluctuations de la cote, dont les mouvements vous renseignent souvent de la façon la meilleure sur les chances révélées au dernier moment d'un cheval soigneusement caché, et peuvent souvent substituer le nom du favori réel à celui du favori présumé.
Suivre attentivement ce cours des valeurs, c'est ce qu'on appelle tàler le pouls des bookmakers, et, comme il est impossible de se livrer à cette auscultation quand on garde une place par sa présence réelle, seul moyen efficace en pareille circonstance, il est incomparablement plus sage de s'abstenir.
Si vous voulez voir, ne pariez pas ! Si, au contraire, vous voulez parier, résignez-vous à ne pas voir la lutte et, par conséquent, la façon dont votre argent sera défendu par le cheval et le jockey que vous aurez choisis pour défendre vos intérêts.
Les acclamations de la fin vous feront connaître eu temps utile si vous
avez à vous réjouir ou à désespérer.
Quand bien même on s'est résigné à ne pas bouger, on n'est pas pour cela assuré de voir.
Il suffit pour en être empêché d'avoir devant soi quelqu'un de plus grand que soi, ou un chapeau un peu étoffé.
La meilleure des tribunes est sans contredit la tribune officielle :
à peu près abandonnée les jours ordinaires; nos gouvernants, depuis plusieurs années déjà, étant peu sporlsmen, elle se garnit seulement le jour du Grand Prix.
Là, pas d'encombrement, et les toilettes qu'on y arbore sont perceptibles à l'œil nu. On y est vu, et l'on y peut voir.
Je sais bien que la plupart des personnages importants qui la
A l'arrivée. — L'important n'est pas d'avoir de bons yeux, le plus vent on ne voit rien, mais de bonnes oreilles pour distinguer, p les cris de la foule, le nom du vainqueur.
garnissent sont incapables de distinguer la casaque de M. Abeille de celle de M. Edmond Blanc, et que quelques-uns sont toujours surpris de ne plus voir en tète à l'arrivée le cbeval parti devant les autres, mais ils ne sont pas là pour juger la course.
Leur présence n'a d'autre but que de donner à la solennité toute son importance.
Ce but, le cbef de l'État l'atteint par le seul fait qu'il a pris la peine de se déplacer et de montrer à la foule idolâtre l'attelage de gala dont il ne se sert que dans les grandes occasions.
vée du chef de l'Etat. Tro's heures buttant. — L'esactilude est la |io!itesse des [irésid. nts.
L'équipage est d'ailleurs honorable et atteint le degré de correction qu'on est en droit d'exiger.
Il ne faut pas s'attendre, en effet, à trouver dans des jockeys qui conduisent une fois par an une Daumont la désinvolture d'hommes habitués à monter tous les jours à cheval, mais la justice veut qu'on reconnaisse qu'ils ne s'en tirent pas trop mal pour des gens qui n'en ont pas l'habitude.
Ou ne fait avec perfection que ce qu'on fait tous les jours, et encore faut-il y avoir été exercé dès l'enfance. L'on n'arrive à la virtuosité que par des exercices répétés.
I n beau tournant ne s'exécute pas du premier coup, et il faut plus d'un essai pour venir stopper à grande allure devant un perron.
Pour le faire avec précision, il faut l'expérience, mais on ne peut pas demander à un peloton de gardes nationaux de manœuvrer comme le bataillon de Saint-Cyr.
C'est le kr.iit anglais qu'on présente à l'examen admiratif de:
Quand, à trois heures moins quatre minutes, le chef de l'État, donnant une nouvelle preuve de son exactitude chronométrique, a fait son entrée dans la tribune présidentielle, on sait que la grande épreuve de la journée m1 peut plus tarder à être courue.
Les parieurs retardataires se précipitent aux guichets du pari mutuel, dont les employés redoublent d'activité, encaissant précipitamment, et timbrant leurs tickets avec une incomparable dextérité; pendant ce temps, les gros pontes s'empressent autour des bookmakers pour faire leurs derniers paris, cherchant à utiliser les derniers renseignements recueillis, se couvrant sur tel cheval, reprenant de tel autre, de façon à limiter leur perle en cas de
L'arrivée. — Chacun cric le nom du cheval pour lequel il a parié. Tous les noms inscrits au programme soul vociférés de la sorte aussitôt que le peloton arrive au dernier tournant. Mais, à mesure que le résultat se précise, la nomenclature diminue, et bientôt le nom du vainqueur éclate dans un cri formidable, enthousiaste, si c'est le champion national qui triomphe, désespéré si c'est l'étranger qui est vainqueur.
défaite, car, au dernier moment, le doute vient aux plus convaincus, et tels qui, le malin, croyaient d'une façon absolue à leur favori, commencent à perdre de leur assurance après avoir comparé les concurrents et entendu les appréciations contradictoires des gens réputés les plus connaisseurs.
Les conversations surprises avant la course, pendant qu'on examine les chevaux, ont modifié plus d'un pari, et souvent empêché un parieur qui avait eu dès le début une bonne intuition de la mettre à profit.
Outre que les plus expérimentés, les meilleurs juges de la condition d'un animal sont sujets à l'erreur, bon nombre d'entre eux, se sachant écoulés, ne se gênent pas pour émettre à haute voix des opinions absolument contraires à leur inlime conviction.
Le delile des concurrents.
La raison en est simple : si le cheval qu'ils se proposent d'accompagner de leur argent compte un trop grand nombre de partisans, les bookmakers le descendront immédiatement à la cote d'un ou plusieurs points, et le rendement du pari mutuel se trouvera proportionnellement réduit.
Leur intérêt est donc de dissimuler le plus possible l'impression favorable que l'examen d'un cheval leur aura causée.
Il en est de même pour les pronostics des journaux, et l'on agira prudemment en n'acceptant pas les yeux fermés ceux des spécialistes qui sont notoirement connus comme joueurs.
SUR LE Tl'RF.
On ne partage pas de bonne volonté avec des indifférents un bénéfice probable, et cliarité bien ordonnée commence par soi-même, ce qui revient à dire qu'il est rare que le possesseur d'un tuyau s'amuse à crier sur les toits le nom qui constitue son secret, et sur lequel reposent ses espérances les plus caressées.
Ce n'est donc pas ce que peuvent dire les gens bien informés, mais ce qu'ils font, qu'il serait intéressant de savoir.
StJfjcf précautions. — Les gardes du corps du faV'
i n'approcbez pas !
I oilà pourquoi on les suit quand ils s'approchent du betting et donnent leurs ordres aux books, mais il n'est pas toujours facile d'entendre ce qu'ils disent : un mot, un chilfre, un doigt posé sur le nom du cbeval choisi, c'est tout; et le curieux voit le gros parieur s'éloigner sans avoir rien deviné.
Son choix reste un secret entre lui et le donneur.
Cette répugnance des initiés à faire part aux tiers de leurs informations amène quelquefois des résultats tout à fait imprévus, et dans son volume sur les Courses, Saint-Albin en cite un amusant exemple. Je n'ai pas le texte sous les yeux, et c'est dommage, car personne ne raconte mieux que lui, mais je me rappelle le fait, et je vais tâcher de le dire après lui.
Un de ces amis qu'on connaît saus les connaître, mais qu'on rencontre partout, et qui se croient autorisés à vous aborder parce que, ne se rappelant plus ni où ni comment ou les a connus, on craint en les rebutant de désobliger un brave homme, qui peut-être est l'ami d'un de vos amis véritables, lui demandait plus fréquemment que de raison son avis de la dernière heure.
Plusieurs lois il lui avait vainement répondu qu'il avait imprimé le matin le nom du cheval auquel il croyait la meilleure chance, l'autre insistait quand même.
Lassé par celte indiscrétion persistante, et décidé à se débarrasser de l'importun, le prophète sportif lui désigna comme devant gagner certainement le concurrent le plus invraisemblable du programme.
Ce fut précisément celui-là qui passa le premier le poteau, et la queue en trompette.
Le raseur l'avait pris à une cote invraisemblable et gaguait une somme énorme.
Le malheur de Saint-Albin a voulu que son obligé involontaire fût de complexion reconnaissante; il s'obstine depuis lors à lui témoigner sa gratitude en demandant de nouveaux renseignements.
Un groupe d'.
dont le gros public ne serait pas fjelié de connaître l'opioîo le mérite réel de chacun des concurrents.
Mais revenons à nos moutons, c'est-à-dire à l'épreuve elle-même. — La cloche a sonné pour la mise en selle. Les jockeys ont reçu leurs instructions définitives, reste à savoir comment elles seront suivies, et dans quelle mesure elles pourront l'être.
N'empêche que chaque propriétaire croit sa lactique infaillible et se félicite par avance de la réussite de sa combinaison, qui repose sur une étude approfondie du caractère, des qualités et des défauts de l'animal qui porte ses couleurs.
La meilleure recommandation à faire est de partir devant et de ne pas se laisser rejoindre.
En principe, elle paraît excellente ; dans la pratique, elle est difficile à suivre, et les exemples sont nombreux où les vainqueurs doivent leur succès à une attente prolongée. — Qui veut voyager loin, dit la sagesse des nations, ménage sa monture.
C'est souvent parce que leurs jockeys s'étaient souvenus de cet adage que les gagnants ont pu trouver au dernier moment les forces nécessaires pour l'effort qui devait les conduire jusqu'au poteau.
La rentrée i!ea che
11 est vrai que le contraire s'est produit avec un égal succès, et qu'on a vu les deux lactiques réussir également bien à la même écurie.
C'est pour avoir su attendre que Insistas a fait triompher les couleurs de M. Delamarre, et c'est pour avoir pris la tète au départ et ne s'être laissé rejoindre à aucun moment du parcours que Vermoiit a, quelques années plus tôt, également gagné le Graud Prix de Paris pour le même propriétaire.
Les deux méthodes peuvent donc être excellentes : le difficile est de décider dans quelles circonstances la première doit être préférée à la seconde, et réciproquement.
:wn
I ne fois en selle, les concurrents quittent le paddock, conduits à la longe par l'entraîneur en personne ou par un lad de confiance qui les pilote jusqu'à la piste, à travers la foule des parieurs, désireux de voir quelle allure les concurrents prennent sous le cavalier, et juger de la liberté de leur action pendant le galop d'essai.
Le galop d'essai a certainement une importance sérieuse, puisqu'il permet de constater si le champion choisi est en possession de ses moyens, s'il est en santé, — et c'est un point important qu'on oublie trop souvent, car un cheval n'est pas une machine qui peut donner le même effort, la même vitesse qu'elle a donnés hier, qu'elle fournira demain.
Sur la peh
Toute organisation animale est soumise à des inégalités que nous-mêmes, quoique nous ayous les ressources de la volonté, ressentons tous.
Les conditions atmosphériques, pour ne citer qu'un exemple, agissent sur eux comme sur nous, et, s'ils pouvaient répondre aux interrogations des regards fixés sur eux, plus d'un, et parmi les plus énergiques, nous répondrait certainement : Aujourd'hui je ne me sens pas en train.
Ce serait un fameux renseignement.
Mais, s'il ne peuvent nous le donner, un changement dans leur physionomie, l'œil moins vif, le poil moins brillant, le pas moins actif, un indice quelconque peut nous le faire deviner.
C'est pour cela qu'un examen attentif des chevaux dans l'enceinte du pesage, pendant leur promenade, leur sortie et le galop d'essai, s'impose à tout parieur désireux de ne pas agir à l'aveuglette.
Ce n'est pas une raison, parce que huit jours auparavant tel cheval a fait une course excellente, pour qu'il la renouvelle aujourd'hui.
Sur la pelouse. — Pour .in, c'est moins l.illr.iil îles courses que le charme ih- la campagne <jui les a décides à fane celte partie.
11 peut avoir fait preuve, même la veille, d'une endurance exceptionnelle, sans qu'on ait la certitude qu'il la retrouvera le lendemain.
Les chevaux ont leurs migraines, leurs maux de tête et leur défaillances comme tous les êtres vivants.
La régularité de leur régime rend leurs variations de sauté moins fréquentes et moins complètes que pour les noctambules du boulevard, mais elle ne les en garantit pas d'une manière absolue. L'état climalérique influe surtout sur les animaux nerveux.
Certains jours où l'air est chargé d'électricité, on voit des chevaux couverts d'écume avant même qu'ils aient fait un mouvement, et certes il y a imprudence à compter sur eux, quand on les voit en pareil état, avec autant de confiance que s'ils présentaient leur aspect habituel.
Les juments sont souvent plus irrégulières que les chevaux.
Les influences de leur sexe modifient plus profondément d'un jour à l'autre leur façon d'être.
Bon nombre d'entre elles sont à certains jours incapables de tout travail, et telle jument qui a gagné avec une supériorité marquée ne figurerait même pas le lendemain dans la même épreuve renouvelée dans des conditions identiques.
Cependant les chevaux ont gagné le poteau de départ et se sont placés sous les ordres du starter.
Le public de la pelouse s'est précipité à leur rencontre, et c'est sous la surveillance des petits parieurs, qui ne sont d'ailleurs pas moins passionnés et moins défiants que les gros, que va s'accomplir cette importante et délicate opération.
Sur la pelouse. — En gens prévoyants, désireux île voir la i-ouise dans tous ses incidents, out envoyé leur voilure dés le malin avec l'ordre à leurs gens de s'installer au ll'inning Post et de n'en [tas Iiouger.
Quand une épreuve importante réunit un champ nombreux, ce n'est pas une petite besogne que de savoir grouper les concurrents, et il faut une grande sûreté de coup d'œil pour saisir le moment précis où l'équité vous commande d'abaisser le drapeau.
Dans les épreuves sur de courtes distances, le départ influe souvent d'une façon importante sur le résultat, et la promptitude à saisir le signal n'est pas une des moindres qualités d'un jockey.
Souvent, une hésitation d'un instant peut faire perdre une distance qui ne se rattrapera qu'au prix d'un effort qui serait mieux utilisé à la fin de
la lutte, et nécessite uue dépense de forces et de vitesse qui ne se retrouveront plus au moment décisif.
La crainte de partir trop tard fait tomber dans l'excès contraire, et les impatients amènent parfois une série de faux départs dans lesquels s'usent les chevaux très chauds qu'on n'arrête pas facilement, et se trouvent avoir dépensé dans ces élans inutiles uue bonne part de leurs moyens.
Bon ou mauvais, le signal est donné.
Le starter a abaissé son drapeau. — Placé à cinquante mètres en avant des chevaux, son aide a renouvelé et confirmé le signal, en abaissant à son tour sa bannière. — La clocbe sonne. — La course est commencée et la lutte définitivement engagée.
Plus moyen de revenir en arrière et de modifier sa situation.
Il faut attendre pour savoir si l'on encaissera, ou s'il faudra à l'échéance du samedi solder les paris qu'on vient de clore définitivement.
L'émotion varie selon chaque individu, mais chez tous elle est intense.
Est-ce à Pénormité de l'enjeu disputé, est-ce à la crainte de le voir passer à l'étranger, qu'il faut attribuer celte recrudescence d'émotion? — Je crois plutôt que c'est une sorte de contagion qui s'établit, un courant magnétique qui circule, et dont l'intensité se multiplie par le nombre des gens qui y participent, et comme ce nombre est immense, l'émotion ressentie se trouve portée à sa plus baute puissance.
Ce qui n'est pas contestable, c'est le recueillement absolu de toute l'assistance.
On n'entend rien pendant toute la première partie du parcours, et à moins d'un incident capital, tel que la dérobade du favori, aucun bruit ne se fait entendre, aucun cri ne sort de ces milliers de poitrines.
C'est le champion anglais 'jui a gagne.
On sent que les gosiers sont contractés par une puissante émotion, et qu'on attend avec une impatience douloureuse le moment où l'on verra L'un des concurrents prendre un avantage décisif.
Quand les lutteurs entrent dans la ligue droite, quand successivement les cbevaux battus reculent dans le peloton qui s'avance avec une vitesse qui paraît plus vertigineuse à mesure que la dislance diminue, cette foule, muette tout à l'heure, retrouve l'usage de la parole, et c'est par de véritables vociférations que les noms des derniers lutteurs sont criés jusqu'au moment où le plus valeureux passe le poteau.
Les cris se fondent alors en une immense exclamation qui fait monter jusqu'à des altitudes inhabitées le nom du vainqueur.
C'esl un enthousiasme indescriptible, un hommage involontaire et spontané rendu au triomphateur quel qu'il soit.
Ce premier mouvement général, unanime, apaisé, chacun retrouve sa personnalité, et retrouve le souvenir de ses intérêts.
Si le gagnant est un cheval imprévu, sur lequel la majorité ne comptait pas, la foule prend instantanément l'air sérieux, et la rentrée du vainqueur s'opère au milieu d'un mutisme révélateur.
La grande épreuie terminée, je ne sais si le protocole eiijic que l'équipage présidentiel reprenne le chemin de L'Elysée; ce qui est certain, c'est que i usage le veut et qu'il est rigoureusement obéi.
Si, au contraire, l'issue de la lutte est conforme aux prévisions du plus graud nombre, les démonstrations ne manquent pas au triomphateur, et ses admirateurs le porteraient certainement à bras jusqu'aux balances, n'était la crainte de voir disparaître dans ces attouchements enthousiastes le complément de poids indispensable à la proclamation définitive du résultat.
Ouand c'est uu cheval étranger qui est victorieux, l'ensemble du public prend immédiatement un aspect lugubre.
Son succès a beau avoir été prévu, l'impression est la même, car, par un chauvinisme entêté, on s'est refusé à croire à la réalité des probabilités annoncées, et, chose bizarre puisqu'il s'agit d'intérêts pécuniaires, si favori que puisse être un cheval anglais, américain, voire même autrichien, il est rare que les parieurs indigènes lui confient leur argent.
Parier pour lui serait cependant le seul moyen de coutre-balancer les
résultais de la défaite, et tout au moins d'en atténuer les effets, puisqu'on rattraperait une partie des capitaux engagés. Pas du tout, on le combat à outrance sans prévoir que l'argent accumulé sur les chevaux battus ira grossir d'autant les bénéfices de l'ennemi.
Il serait si simple, quand la défaite des chevaux français est à peu près certaine, de s'abstenir en masse et de limiter ainsi les pertes nationales au montant tout sec du prix disputé.
Venus pour appuyer de quelques ponies le cbampion anglais.
Ce serait certainement la conduite la plus sage. Mais le véritable joueur lient avant tout à jouer, et, s'il désire toujours gagner, il préfère perdre à ne pas jouer du tout.
La passion du jeu croît d'ailleurs chaque jour.
Les résultats du pari mutuel eu font foi, leur augmentation suit une marche progressive qui ne paraît pas vouloir s'arrêter.
Les bénéfices réalisés se chiffrent aujourd'hui par millions, et quand on pense que ces sommes formidables ue représentent qu'un tant pour cent insignifiant sur les masses engagées, on est en droit de se demander s'il y a proportion entre le but poursuivi et la quantité d'argent risquée dans chaque réunion.
Les spécialistes se réjouissent de l'état de choses actuel et, persuadés que la prospérité des sociétés influe sur la production chevaline, ne dissimulent pas leur joie de voir les hippodromes envahis par une foule qui, doublant les recettes, assure l'avenir des grosses allocations destinées aux éleveurs et aux propriétaires.
Peul-èlre serait-il plus sage de se demander si cet engouement n'a pas quelque chose d'excessif, et si, comme tout ce qui est excessif, il n'est pas destiné à disparaître dans un temps moins éloigué qu'on pourrait le croire.
Le goût du sport n'est pas chez nous aussi réel qu'il parait l'être, et l'amour du cheval n'est pas aussi profond dans le public que son empressement à suivre les courses tendrait à le faire supposer.
Il serait intéressant de savoir comhieu, sur cent habitués du turf, continueraient à suivre assidûment les courses si l'on supprimait l'attrait des jolies femmes pour les uns et l'appât du gain pour les autres.
Si l'on étudiait de près la question, on arriverait bien vite à la conviction que le cheval n'est pas plus que le plus grand nombre d'entre nous aimé pour lui-même, et qu'il n'est, la plupart du temps, qu'un moyen, une occasion, un prétexte.
Avant la dernière cours?. — Plus que cette occasion de se refair ou de s'achever.
11 y a vingt méthodes pour parier, et toutes sont préconisées par un certain nombre de joueurs qui les mettent en pratique et réussissent dans leurs opérations.
Les uns ne jouent que les favoris, les autres ne cherchent que les chevaux placés.
Ceux-ci ne laissent pas courir une épreuve sans engager une mise, ceuxlà, au contraire, ne jouent que rarement, et seulement quand ils croient le succès assuré.
SDK LE TURF. 347
Il en est qui suivent un clievol et augmentent leur enjeu jusqu'au jour où leur champion se décide à gagner sa course.
Tous ces procédés réussissent à certains, tandis que d'autres perdent avec une régularité désespérante.
La raison de ces différences dans les résultats est la même que pour tous les autres jeux.
Tous les systèmes sont bous quand ils sont employés par un veinard; exécrables quand celui qui les applique est poursuivi par la funeste guigne.
11 résulte de cet aphorisme que le mieux à faire, quand on aime les courses, est d'y assister eu spectateur désintéressé.
Ce n'est pas l'avis général, et les amoureux platoniques du sport forment une minorité absolument négligeable, dont l'effectif diminue chaque jour et disparaîtra certainement avant qu'il soit longtemps.
Quoi qu'il en soit, son culte est, pour le quart d'heure, passionnément pratiqué par uue légion de fidèles, qu'on étonnerait singulièrement eu leur disant que leur religion n'est pas sincère.
Ils lui sacrifient en effet non seulement leurs loisirs, mais la plus grosse part de leur budget
Le parieur, comme tout joueur malheureux d'ailleurs, a une déplorable tendance, celle de croire que le résultat d'une course est le résultat de combinaisons machiavéliques combinées dans le seul but de lui faire perdre son argent.
La tactique du propriétaire, la façon dont le jockey a mené la course, tel incident qui s'est produit, tout lui paraît suspect, et il n'hésite pas à déclarer qu'il a été indignement volé.
C'est le résultat de la défiance naturelle à tout homme qui se voit, contrairement à ses prévisions, dépouillé de l'argent qu'il avait et frustré de celui qu'il convoitait.
C'est, au surplus, une satisfaction à l'amour-propre, une façon de dire que la fraude seule pouvait détruire des combinaisons magistralement étudiées.
SLR LE TURF.
Dans des épreuves aussi importantes que le Grand Prix, ces absurdes soupçons ne sauraient être admis.
Quelle vraisemblance à ce qu'un propriétaire puisse trouver un avantage à se faire batlre quand un pareil enjeu doit payer la victoire? — Si le favori est battu, c'est qu'il a rencontré meilleur que lui.
Sois assuré, bon public, qu'il a défendu sa cbance de son mieux, et que, s'il a succombé, c'est qu'il lui était impossible de mieux faire. Regrette ton louis, la pistole ou ton écu, c'est ton droit, mais ne pense pas un seul
instant qu'on a de parti pris trahi tes intérêts.
Tu aurais certainement tort.
Le Grand Prix une fois couru, le retour commence, pour les spectateurs du pesage, bien entendu. — Sur la pelouse, on tient à avoir la journée complète. L'exemple du départ est donné par le chef de l'Etat, qui, pariant peu, n'est pas contraint, par l'obligation de se refaire, d'assister aux épreuves finales.
Tout le monde n'a malheureusement pas été aussi sage, et tous les culottés de la grande épreuve cherchent dans les dernières courses à rattraper une partie tout au moins de la bonne galette disparue.
Chargé de ta distribution des cartes de sta-
<lis|n*Mlion la lotalitr des bareem de tabacs et le monopole des décoratioDS.
Si le gagnant n'est pas le favori, les books, rendus indulgents par les gros bénéfices réalisés, donnent des cotes moins sévères, et les affaires marchent grand train.
En général, les culottés augmentent leur désastre, mais ils ont eu la consolation de ne perdre l'espoir de la revanche qu'au tout dernier moment et d'avoir soutenu la lutte jusqu'à leur dernier louis.
11 s'agit alors de retrouver sa voilure, — tache difficile, recherche laborieuse, d'autant plus délicate que, la plupart du temps, votre cocher, que vous croyez à gauche, aura été forcé de stationnera droite, ou inversement.
— 11 vous faut tout d'abord repousser les assauts d'uue myriade de gentlemen des boulevards extérieurs descendus des bailleurs de Belleville pour vous faire leurs offres de service, et qui veulent à tout prix recevoir la mission de vous ramener votre véhicule.
Une fois débarrassé de leur obsédante société, il vous faut traverser la foule des voitures qui cberchent à s'approcher des portes de sortie.
'eifmpi/s * ris pu se
La sortie du pesage, — Vc
C'est cent mètres à faire au milieu des plus grands dangers.
Vous êtes à tout moment sur le point d'être broyé entre les essieux de voilures qui, suivant les directions les plus variées, se rapprochent tout à coup de la façon la plus imprévue et la moins rassurante.
Si vous évitez, par un mouvement rapide, la pression qui menace de vous réduire à votre plus simple expression, vous vous trouvez nez à nez avec celui d'un cheval qui met un brancard en face de voire œil gauche, tandis que vous sentez dans l'épaule droite la pression d'un limon à laquelle il ne faut pas espérer résister.
Si vous avez la souplesse de l'anguille et l'agilité du chevreau, vous
parvenez, en glissant sous la fêle des chevaux et en bondissant de marchepieds en marchepieds, à sortir de cet inextricable enchevêtrement de roues, de moyeux, de pieds de chevaux, et vous atteignez une des avenues où cette extraordinaire cascade se régularise dans un courant plus régulier.
Dès lors, votre existence est en moins grand danger et vous pouvez rendre grâce au Seigneur, car il est vraisemblable que vous avez la vie sauve, mais rien ne prouve que vous rentrerez en possession de votre moyen de transport, si vous n'avez pas un coup d'œil d'aigle et une puissance d'attention que rien ne puisse détourner.
.4 la recherche de ;
[ voiture. — Quelquefois, après une ou deui he si on a'a pas rie préalablement écrasé.
Les files quadruplées s'étendent à perle de vue, très égales, très monotones, depuis qu'on n'attelle plus en grand apparat pour se rendre à celle solennité.
Sur cent voitures, quatre-vingts appartiennent aux différentes compagnies : Générale, Urbaine ou Coopératives, et les voilures de maîtres, elles-mêmes, sont d'une uniformité désespérante.
Pour retrouver du premier coup, au passage, son véhicule dans celte
agglomération de chariots équivalents, il faut avoir la sûreté de coup d'œil qui permet au berger de reconnaître chacun des trois cents moulons qui composent son troupeau.
Celte perspicacité n'est pas donnée au premier venu, et ceux qui ne la possèdent pas sont exposés à laisser passer sans la reconnaître la voilure objet de leur recherche passionnée mais aveugle.
Quand le temps est beau, celle poursuite n'est que fatigante; si la pluie s'en mêle, elle devient affligeante, — et si c'est un décavé dont toutes les combinaisons ont successivement échoué pendant loul le cours de la journée qui la pratique, elle atteint rapidement l'éuervement le plus douloureux, — elle prend tous les caractères de la fatalité antique, contre laquelle les plus puissants efforts de la volonté demeuraient impuissants.
On se surprend à murmurer les phrases stéréotypées pour exprimer le découragement le plus profond et le « ces choses-là n'arrivent qu'à moi » vous monte naturellement aux lèvres.
Les natures molles s'abandonnent au désespoir, s'accotent au tronc d'un arbre et regardent, avec des larmes dans les yeux, celte procession qui s'écoule interminablement sans faire apparaître le véhicule désiré.
Les énergiques, au contraire, multiplient les allées et venues ; à tout moment ils croient reconnaître leur cocher, interpellent celui-ci, font signe à cet autre, et, après chaque mécompte, reprennent avec une nouvelle activité leur recherche interrompue.
Si, servi par un heureux hasard, vous êtes enfin parvenu à retrouver votre équipage, vous avez droit à un repos bien gagné!
Mais n'allez pas imaginer, quelle que soit la vitesse de votre cheval, que vous allez rentrer rapidement chez vous.
Dans une foule semblable, une voiture cesse d'être un moyen de transport pour devenir simplement un refuge, — quelque chose comme un îlot au milieu de la tempête; — elle en prend l'immobilité et vous permet d'attendre dans une position commode que l'espace redevienne libre.
Si vous êtes pressé , descendez-en et marchez sur vos propres jambes, vous prendrez bien vite une avance telle que les plus vites trotteurs ne vous rattraperont certainement pas.
Des statisticiens absolument dignes de foi et dont les observations paraissent avoir été sérieusement contrôlées ont en effet calculé qu'une voiture ayant eu l'imprudence de s'engager daus l'allée des Acacias au retour d'une de ces solennités parcourait par quart d'heure environ dix-sept mètres, — lenteur certainement supérieure à celle de nos plus précieux ataxiques, et que les favoris les plus tirés ne sont jamais parvenus à dépasser.