CONTE DU RACCOMMODEUR
" On raccommode la faïence, La porcelaine et les cristaux ; On rafistole les vitraux, L'argile vit par la science. "
Lors, le soleil jetait du feu.
L'ouvrier s'assit à la porte D'un palais royal au toit bleu.
Il se reposait de la sorte,
Lorsqu'une dame l'appela D'une fenêtre presque close.
On eût dit violette rose...
Dans l'ombre douce, il chancela.
Le gueux avait riche nature :
Esprit, maintien très distingué, Des yeux brillants, la chevelure Lourde de jais et le cœur gai.
" Vous êtes un aimable artiste,
Lui dit-elle, voyez ceci.
Ce minois qui fut démoli
Par ma faute ; ami, c'est bien triste !
Et lui parlant, la souveraine Lui mit en main, presque un jouet, La figurine en porcelaine Cassée ainsi qu'un vieux hochet !
C'est mon amant, c'est ma chimère.
Où ma folie a fait ces trous.
Depuis, l'Idole à ma prière Refuse les baisers si doux.
Je te donnerai ma richesse, Un beau palais, un avenir.
Oh ! ressuscite ma jeunesse En ranimant ce souvenir. "
Et l'artiste pensait que faire Naître la vie et le bonheur Dans ces débris pleins de froideur N'était point, hélas ! son affaire.
Cependant, de voir tant de pleurs Couler de beaux yeux d'une reine, Il s'éprit de la porcelaine 'Et chercha ses outils vainqueurs.
Pour réveiller tout son courage, 11 chantait un Noël d'antan.
C'est si dur d'avoir pour ouvrage La résurrection d'un amant !
La figurine, sous ses doigts Fébriles, avait des émois ; L'œuvre de vie allait éclore Sous le sourire de l'Aurore.
Lentement, comme des falots.
S'allumèrent les yeux, les lèvres ; L'artisan leur coulait ses fièvres D'amour, étouffant ses sanglots !
Mais elle eut un regard si doux Qu'il s'ingénia, dernier des fous, Et l'argile, ô profond problème !
Frissonnante, clama : " Je t'aime ! "
Le gueux crut voir s'ouvrir le ciel.
Car soudain la reine coquette Se penchait sur la statuette.
Ivre d'amour et d'irréel.
Hélas ! ce fut la porcelaine Qui reçut le baiser charmant Le pauvre gas, triste et sans haine, Quitta la Belle en chancelant
Car, sorti du palais splendide.
Il tomba mort ; il était vide !
Son cœur s'était perdu là-haut :
Pris au miroir comme un oiseau.
On raccommode la faïence,
La porcelaine et les émaux ;
Mais l'Amour ouvre des tombeaux
Où les gueux couchent leur souffrance