‹ Sur le vif [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 4 sur 4 · LE RANG · texte numérisé non relu

LE RANG

— Mais oui, mais oui... Si seulement cette oppression s'en allait 1

Et il se mit à tousser. C'était un homme d'apparence vigoureuse encore, mais avec ces traits creusés et pâles qu'on a quand on relève de maladie.

— Voyons, on est bien là, affirma le grand.

— Mais oui, mais oui, frérot..., laissa tomber le cadet sans conviction.

Et il y eut un silence. Au bout d'un moment, la femme en noir se leva, comme hésitante, à pas lents s'éloigna. Une grosse créature en cheveux, sans âge, et on aurait dit sans sexe, à voir son visage cuit et recuit, son teint de couperose, vint prendre la place sur le banc. Elle tirait par la main un amour de bébé aux cheveux de chanvre, aux yeux de bleuet, très propre dans une petite robe de toile blanche; une si délicate mignonne, qu'on ne comprenait pas que l'enfant pût lui appartenir. C'était sa fille, pourtant, puisqu'elle l'appelait ainsi.

Elle se mit à jouer à nos pieds, tandis que, familière, la grosse femme liait conversation avec ses deux voisins.

Le plus fort expliquait : son frère était malade, depuis qu'un timon de voiture l'avait frappé là, entre les omoplates.

Le soleil était moins chaud, l'ombre me gagnait déjà. Inquiet, nerveux, le plus jeune des hommes dit :

— Je ne suis pas bien; allons-nous-en L'autre secoua la tète :

— On était pourtant bien là.

Et il emmena le malaile. en lui mettant la main Bur l'épaule, comme pour le protéger et le garder. La grosse femme se retourna vers moi :

— Si ce n'est pas malheureux î

Et avec cette facilité à parler à ceux qu'on ne connaît pas, que provoque la solidarité chez les gens du peuple, le partage de travaux communs, d'une vie semblable, elle se mit à me raconter son histoire. CetU^ petite, qui jouait là avec la leiTC, — prends garde, Mimi, tu vas salir monsieur! — était tout son bonheur. Elle l'avait recueillie et adoptée, quand la mère, une voisine, était morte. A!i! dame! elle n'était pas riche. Mais, quoi! ayant perdu son mari depuis quinze ans, n'ayant jamais eu d'enfant, eh bien! elle en possédait une, et une. comme on n'en voit pas souvent : « Et gentille, et douce, monsieur, un ange, bien sûr. C'est-à-dire que le bonheur qu'elle me donne est si grand que parfois ça me fait trembler!... »

Il y eut un nouveau silence, sur ce mot, comme les femmes de cette espèce en disent, mots très simples, où le sentiment des forces du destm se mêle à une expérience chèrement acquise, mots d'humble qui a appris la vie et qui en connaît la secrète injustice, les cruautés déconcertantes.

Elle regardait l'enfant avec une telle tendresse

que son grossier visage en était transfiguré. Le soleil cependant s'éloignait, et tout le banc était dans l'ombre. La fraîcheur tombait. La couleur du jour changea. Un petit frisson courut.

— Allons! Mimi, faut rentrer. Bonjour, monsieur... .

Des promeneurs passèrent vite, le jardinier, essuyant la sueur de son front, s'en alla, avec ses arrosoirs vides. Je restais seul sur le banc et je me rappelai des bancs semblables, petits refuges ofl'crts à ceux qui vivent, qui pensent, qui peinent, aux carrefours de la vie, dans des coins paisibles de verdure, tandis qu'alentour la ville bourdonne, mille réseaux d'activité humaine, d'espoirs, d'efforts, s'entre-croisent, s'unissent et se défont

Je revis un banc semblable au jardin Boboli; Florence étendait sous moi ses toits roses et d'or, ses coupoles, les créneaux sombres de ses palais. Un autre banc, au Pincio, dans l'odeur amère des buis, et Rome immense déployant son panorama comme un monde Un banc encore, sous les hauts bambous du jardin de Mustapha inférieur, avec la mer entre les éclaircies et des roses en guirlandes qui s'élancent d'un palmier à l'autre, tandis que les paons font entendre leur cri rauque et pâmé dans la chaleur de rêve et d'engourdissement.

Et je revis un banc sur ces promenoirs de lumière qui s'appellent Nice, Cannes, Menton, Saint-Raphaël; un banc à liane de montagne, au

milieu des buissons aromatiques, des plantes sauvages de Corse; un banc sur une falaise, à Jersey, en face d'un phare qui tient à la terre par une jetée. ^ l'heure où les vagues déferlent à l'assaut, se retirent et reviennent en volutes d'émeraude et de neige, quand la marée s'enfle et submerge les rochers roux.

Je revis tous ces bancs où, pour une seconde, une minute, une heure, ceux qui sont las peuvent respirer^ reprendre haleine et courage, échanger un regard de sympathie ou une parole de concorde avec leurs compagnons inconnus de destinée, et je me sentis pris de respect et de tendresse pour cette petite chose immobile, cette planche nue, simple comme l'eau et le pain, utile à tous, le banc de notre rêverie, de notre peine ou de notre fatigue, le banc de repos où, comme en compagnie d'un ami, j'attendais mes compagnons de voyage, du grand voyage.

Soleil torride. Le fiacre roulait avec fracas, cahotant sur les pavés. Impatiemment, Henri Cire, dont l'horizon se bornait au séant du cocher, se penchait à droite, à gauche, activant en pensée le galop boiteux du cheval étique. Au ras du siège, la croupe pelée se démenait. Il regardait monter, descendre son déhanchement désordonné : « Va donc! Mais va donc î Quelle carnet »

Enfin la gare de Lyon parut. L'horloge rondo, au centre du portique, marquait une heure norn)alc. Henri Cire respira. Vingt minutes encore. Sans doute, sa montre... Machinalement, il la remonta. De toutes parts, des fiacres débordant de bicyclettes, les omnibus chargés de malles, des autos roulaient. Un flot de voitures s'engoufiVait dans la cour, s'échelonnait le long de la rampe. Des cochers, à tour de bras, fouaillaient leurs rosses. On voyait se tendre les jambes maigres, toutes déformées de suros et de molettes, l'encolure raide. Et le poitrail couturé de cicatrices, les

234 LES DMUX MASQUES

flancs collés de sueur, l'œil déjà vitreux fiéiinssaient.

Henri Cire en conçut quelque pitié. Pauvres bêles, tout de mémel II s'attendrit, un instant, sur le sort lamentable des attelages de fiacre. Jadis, peut-être, chevaux de sang... C'était la vie, après tout. Grandeur et décadence I Y pouvait-il quelque chose, lui, Henri Cire? Non. Alors!...

Et, de fait, Henri Cire n'y pouvait rien. Cette constatation philosophique, loin d'altérer sa sérénité souriante, la fortifia. 11 avait hérité de sa mère un physique aimable, de son père une situation commerciale établie. Trente-cinq ans, grand, brun, de beaux yeux noirs; des relations étendues, et du succès dans ses relations. Et s'il n'eût, parla force des choses, gagné vingt-cinq mille livres de rente en fabriquant et en vendant des couleurs, il eût été, tout aussi bien, un peintre distingué, un homme de lettres remarquable, ou encore boursier, notaire, attaché d'ambassade... Bref, ce vernis d'éducation, cette généralité d'aptitudes, qui faisaient de lui, en même temps qu'un parfait homme du monde, un très agréable compagnon.

Son fiacre se rangea le long du trottoir, sous la marquise d'attente. Des hommes d'équipe s'empressèrent. Il secoua la tête, en signe de refus, saisit d'une main son sac de cuir anglais, rejeta de l'autre sur l'épaule l'étui battant neuf d'un fusil de chasse, et, le pourboire donne au cocher d'un

LES DEUX MASQUES ioii

geste noble, il se dirigea à grands pas vers le guichet des billets. Une ou deux femmes, impressionnées, considéraient à la dérobée sa taille souple, pensa-t-il, dans le complet ardoise, ses jambes liant guètrées de molletières jaunes. Il jeta sur l'immense hall des regards satisfa'î.?, se sentit une supériorité évidente sur la foule entassée et bruyante, courant de-ci, de-là, rouge, affairée, des paquets de toute sorte en mains.

Il prit la queue. Une trentaine de personnes patientaient devant lui. Oii pouvaient bien aller tous ces gens-là? A peine dix heures du matin. C'était samedi, il est vrai. Jlais tout le monde ne pouvait, comme lui, se donner congé; tout le monde ne se rendait pas, comme lui, en déplacement de chasse, à Fontainebleau, chez le baron Goldstein. Plus de vingt voyageurs le séparaient encore du guichet. Il avançait en piétinant. Il étudia, pour s'occuper, les physionomies de ses voisins. A la forme de leurs chapeaux, à la coupe de leurs habits, il pronostiquait des habitudes, des positions; il évaluait, avec un peu de dédain^ des existences. Un artilleur permissionnaire, qui le coudoyait avec une humble valise, lui inspira un dégoût brusque, à cause de ses ongles crasseux et de sa cravate bleuâtre, mal roulée.

Subitement, son attention se fixait. Il venait d'apercevoir, à quelques mètres en arrière, une ravissante silhouette féminine.

« Jolie I s'avoua-t-il. Ficlitre! très jolie mèmel »

Un chapeau de paille bleuet, couverte de bleuets nuances du bleu de ciel au bleu de roi, une voilette bleue sous laquelle transparaissait le plus rose et le plus frais dtb visages, avec des lèvres fines et charnues, l'éclat mouillé de grands yeux marrons, à la fois étonnés et curieux. Et des frisons dorés sur un cou blanc. Voilà ce que, d'un bref coup d'd'il de connaisseur, Henri Cire, à première vue, distingua. Il se retournait au bout d'une seconde, se rclournait encore, et sans réserve admirait le corps svelte et jeune, bien dessiné par une robe tailleur très élégante, également bleue, la courbe heureuse des bras, la belle rondeur du buste roulant sur la taille mince et les hanches larges. La jeune femme, se sentant examinée, affecta de regarder dans une direction opposée, en rougissant un peu.

« On dirait qu'elle a souri! » se persuada le jeune M. Cire.

Et, prenant un air à la fois galant et détaché, il frisa sa moustache et se réjouit dans son cœur. Si elle allait aussi à Fontainebleau? Il se découvrit une émotion soudaine qui le surprit et l'amusa. « Eh! eh! songeait-il. Un morceau de roi. Qu'estce que ça peut bien être? Une femme honnête? Quelque jolie petite Mme Bovary, ou bien une... On ne sait jamais, à présent. Toutes les femmes ciiics s'habillent comme des cocottes, ou, pour

mieux dire, les cocoltcs s'Iiabillent comme toutes les femmes... » Il arrivait devant le guichet. Alors, d'une voix nette, afin qu'elle entendît, il dit assez haut : « Une première! Fontainebleau »; et, avec un regard en coulisse, passa, puis ralentit.

Avec un battement de cœur, il regardait l'inconnue fureter à son tour dans son porte-monnaie, un mignon porte-monnaie de ciiir vert, chiflVô d'or, et se pencher vers le guichet. Il entendit vaguement : « Une première, FouLaincbleau ». Ça, c'est de la veine! Pourvu que maintenant personne ne montât dans le wagon... Il eut un rire muet et, comme elle s'éloignait avec un grand air de distinction et de réserve, il se dit : « Décidément, c'est une femme du monde ». Alors, délicatement, comme il convenait entre gens du même milieu, avec discrétion, mais avec assurance, il emboîta le pas.

Elle marchait vite. Ses jupes sobres, relevées à peine sur la cheville, battaient autour des pieds charmants qui se posaient, tac, tac, avec une légèreté d'oiseau. Un peu do dentelle écrue, un coin de jupon soufre parurent. Cire évoqua le mollet rond, la jambe fine. Ils suivaient maintenant le quai. Le train alignait ses portières ouvertes, le long desquelles des gens se hissaient. Devant le compartiment des dames seules, une seconde elle hésita. Cire trembla, de crainte, puis de plaisir.

Elle montait dans le compartiment suivant, vide encore. Sans aifectation, il l'imita. Dans un coin, à contre-voie, elle s'efforçait de mettre dans le filet son ombrelle et son nécessaire. Ses bras levés faisaient saillir la grâce du torse. Il salua, en gciitleman, puis, chevaleresque s'élança, pour l'aider au besoin. C'était fait. Elle remercia, confuse, d'un signe de tête, et s'assit. Cire marqua sa place dans le coin opposé, se débarrassa, avec une élégante lenteur, de son fusil et de son sac, et moins pour ne pas gêner sa compagne que pour empêcher les voyageurs d'entrer, il descendit, et de long en large se mit à croiser devant la portière, obstruant le passage aux moments critiques.

Le quai regorgeait de monde. Des hommes en blouse bleue poussaient en courant des wagonnets surchargés de colis. Des malles en cuir neuf, d'éclatants paniers d'osier pour gens riches et rastaquouères s'amoncelaient près de modestes vieilles malles, de touchantes caisses aux dessins de clous, à la couverture velue. Un employé à la casquette blanche se promenait avec flegme, les mains croisées derrière le dos. M. Cire, les yeux fixés sur l'horloge, — encore trois minutes! — attendait avec angoisse. Enfin, c; i;i, on fertt ùt les portières. Il pénétra gracieusement dans le wagon, tendit au conti-ôleur son billet, fit, avec une politesse parfaite, passer celui de la jeune femme et le lui rendit, en s'inclinant très bas, d un

air respectueux et souriant. Un coup de sifflet. Le train s'ébranla.

« Oui, c'est une femme du monde, » monologuait Cire. Et dans son âme d'homme du monde, asservi aux convenances, rompu à une galanterie héréditaire, il agitait comment il pourrait entrer en conversation, de façon courtoise. Du temps passa. Parlerait-il, oui ou non? S'il essuyait un refus péremploire, ou bien un de ces silences absolus plus humiliants que tout reproche? Mais non, tout à l'heure, près du guichet, elle avait souri. Allons! il fallait lui parler; c'était ridicule. Elle avait beau faire semblant de lire dans son coin , il la sentait distraite. Mais par quelle phrase entamer?... Soudain le livre, complaisamment, glissa. Il se précipita. Leurs mains se touchèrent. La glace était rompue.

Il apprit, après mille questions, coquetteries et réticences, qu'on allait passer deux jours à Fontainebleau auprès d'un vieil ami, lieutenant à l'Ecole d'application. La dame, petit à petit, se raconta. Elle était d'excellente famille. Son père avait eu des malheurs. Mais grâce à Dieu, aujourd'hui, après diverses aventures, elle était à son aise. Cire, de plus en plus émoustillé, lui tint des discours galants. Il vint s'asseoir en face d'elle et lui ouvrit son âme. Il avait toujours eu soif d'affection. Les femmes étaient des êtres divins, dignes de tous les respects et de toutes les adorations. Il

240 LES DKUX MASQUES

sacrifierait pour elles jusqu'à sa vie, et rien, à ses yeux, n'égalait la vieille chevalerie française. A Villeneuve-Saint-Georges, ils se déclarèrent camarades; à Brunoy, ils se découvrirent amis.

Soudain, — on venait de dépasser Lieusaint, — le train stoppa. 11 y eut de longs sifflets. Des tètes se penchèrent aux portières; des interrogations s'échangeaient. L'immobilité se prolongeant, l'inquiétude naquit. Cire et l'inconnue se regardèrent on silence, avec des yeux redevenus indifférents. Une angoisse les étreignit. Il leur sembla que de leurs visages des masques tombaient. Subitement, il y eut un choc formidable, des cris perçants. Et ce fut un tumulte affreux et sourd, un fracas sans nom de bois craquants et de vitres pulvérisées, des gémissements humains, et, sur tout cela, le ronflement rythmique des locomotives éventrées. M. Cire ne perçut rien, sinon qu'une femme en délire se suspendait à lui, comme il s'élançait à travers le vasistas. Alors, avec une furie instinctive, poings fermés, aveugle et sanguinaire, il la repoussa, frappant à coups sauvages. Et tandis qu'oublieux do ses principes, le parfait homme du monde sautait sur la voie comme un fou, en proférant des sons rauques et inarticulés, — du doux visage féminin, du masque meurtri, un flot rouge giclait.

— Comment, ils chantent, à présent!

Mme Poutre exprima, de tout son rond visage, une légitime indignation. En papillotes du matin le peignoir lâche, un plumeau en main qu'elle venait de ramasser sur un tapis, elle symbolisait la Vertu ménagère tatillonne, despotique et irritée.

M. Poutre, qui avait déjà la barbe faite et qui, par son veston correct, attestait des manies d'ordre et de ponctualité — (il avait arrosé ses rosiers et rattaché le chèvrefeuille de la cabane), — M. Poutre constata, avec un sourire contraint :

— Ils chantent, c'est positif!

Et tous deux regardèrent, comme en un miroir où ils retrouvaient l'identité de leur pensée avec la ressemblance de leurs images, car vingt-cinq ans de vie commune avaient modelé en leurs traits de réciproques analogies, apparié l'expression de leurs âmes méticuleuses ot positives, où le sens rassis dominait.

Cependant, juchés sur un échafaudage et pro-

jetant sur le gravier ensoleillé l'ombre de leur silhouette avec les barreaux de réchelle et le vaet-vient de leur bras armé du pinceau, les deux peintres chantaient à la gloire de cette belle matinée chaude, où les feuilles des marronniers bougeaient à peine.

Mme Poutre eut un cri tragique et simple :

— C'est complet!

— Ces hommes qui chantaient là, chez elle, en repeignant les volets de sa propre maison, lui semblaient commettre un empiétement à la bienséance, au respect d'autrui, un attentat à son repos, à sa dignité. Ce n'était pas qu'ils chantassent à casser les oreilles^ ni rien d'inconvenant. L'un, d'une voix de basse^ — le plus vieux, — scandait avec conviction : Gastibeha, l'homme à la carabine.. . et l'autre, l'apprenti, lançait avec sentiment : Et quand reviendra... le temps des cerises...

« Je t'en donnerai, moi, des cerises », pensa Mme Poutre. Son mari allégua, non sans indulgence :

— Tous les peintres chantent, ils chantent toujours et partout. C'est le métier qui le veut. On leur apprend ça tout jeunes.

— Aht vraiment! lit-elle sarcastique.

Elle finissait par prendre en grippe sa petite maison, si calme au fond de cette ruelle perdue, en pleins jardins du plus vieil Auteuil, comme en un recoin de lointaine province. Maudite fut la

nécessité des réparations qui depuis trois semaines violaient de poussière et de bruit l'intimité paisible, l'ordonnance inflexible de leur vie, désaccordait l'heure de leurs repas, le service de la bonne, l'humeur d'Azorine. Pauvre béte, toute d'habitude elle aussi, et vieille, et réclamant des ménagements! Blottie au plus haut de l'escalier, roulée en boule sur un paillasson, sa perruque à longs poils de griffon ramenée sur les deux yeux, elle ne faisait plus que grogner, plaintive et maussade.

Ahl ceh! réparations... et les Poutre les avaient tant désirées! La pluie entrant dans le grenier, les cheminées devenues fantasques, un tuyau d'eau crevé dans le mur de la cuisine, des invasions de fourmis par les parquets disjoints. Quelle lutte épique ils avaient soutenue avec le propriétaire, que de discussions serrées, quels trésors d'éloquence pour obtenir ces ouvriers, accueillis d'abord comme des sauveteurs, considérés bientôt en intrus, et jugés maintenant intolérables. Les maçons blancs qui laissaient partout des pas et des mains de plâtre, le charpentier bossu qui exhalait l'odeur du sapin acre, le plombier loustic qui tenait à Amélie, dans la cuisine, des propos à faire rougir les casseroles ; chacun démolissant l'œuvre du camarade pour faire la sienne, mettant au jour des crevasses à boucher, des bois vermoulus à remplacer, des gouttières percées à remettre à neuf, si bien qu'il semblait qu'on n'en

sortirait jamais. Et maintenant, après la poussière blanclie qui vole et fait clcrnuer, les coups de marteau qui vous répondent dans la tète, les tuiles qui pleuvent du toit. — Gare donc! là-dessous 1... — voilà que les peintres venaient salir tout de leur attirail de couleurs, de pots, de balais. Et, par surcroît, ils chantaient. Ma parole, ils se croyaient chez eux!

— Intimons-leur de se taire, dit Mme Poutre.

— Mon Dieu! objecta M. Poutre, ils ne croient pas nous gêner; ça leur donne du courage, ça leur aide à passer le temps. Ecoule-les, ils n'ont pas une vilaine voix.

Maintenant le vieux chantait : J'ai deux grands bœufs dans mon élahle, et le jeune : Quand Jean Renaud... de guerre revint.,.

« ïu ferais mieux d'y retourner, à la guerre! » pensa Mme Poutre. Et, résolument, elle sortit (hms le jardin. J\I. Poutre inquiet, la suivit, et, par contenance, tira son sécateur de la poche et trancha une brindille verte, qui en fut très étonnée. Les peintres, sans paraître remarquer leur présence, continuaient leur besogne; mais insensiblement, leur voix baissait. Le vieux, barbe et cheveux blancs bouclés, ressemblait à GaribaUli; l'apprenti était un beau gas avec des moustaches en virgules relevées, une raie dans les cheveux, un au- satisfait et moqueur. Il avait « la mine de se (iche du monde », avait déclaré Mme Poutre le

premier jour. Tandis que i'aulre paraissait « un vieux père sournois ».

Maintenant, ils se bornaient à fredonner, si discrètement en vérité qu'on n'y pouvait trouver à redire. Mme Poutre regarda sévèrement leurs dos impassibles et rentra avec majesté dans le salon. A peine M. Poutre l'avait-il suivie, allégé, que les voix reprirent, éclatantes dans la lumière, escaladant le ciel. Azorine aboya,

— Bah ! murmura M. Poutre, ça ne les empêche pas de travailler, au contraire.

Mme Poutre le toisa sans daigner lui répondre. Il comprit le reproche : oui, sa bonté, sa faiblesse, sa... comment appeler ça? sa modération qui lui faisait parler avec douceur aux domestiques, lui rendait pénible un ordre ou un reproche. Bah! il ne se changerait pas, à son âge. Avec ça que sa femme n'était pas meilleure que lui, grondeuse mais bienfaisante, capable de générosité et de dévouement : n'avait-elle pas veillé quinze nuits la servante qui avait précédé Amélie, au risque d'attraper, elle aussi, la diphtérie?

Cela n'empêcha pas le déjeuner d'être orageux. Justement, les peintres avaient fini leur repas sommaire comme eux commençaient le leur : des côtelettes au malureau et des pommes de terre en soufflé. Et cet accompagnement vocal, ce duo nuancé, — la Mascotte, s'il vous plaît; J'ame? bien.. . mes montons^ ron, ron... — portait vraiment sur les

S48 ILS CHANTKNT

nerfs. Amélie laissa tomber une cuiller et fut enlevée (le bonne sorte. Mme Poutre déclara le veau trop cuit. Elle déplora la bonté qu'elle témoignait à cette fille. C'était toujours comme cela. Et M. Poutre, qui aimait la tranquillité, se leva de table mélancolique.

Il alla fumer sa pipe dans la cabane. Elle était aménagée en salon d'été, avec des nattes et un fauteuil à bascule. Des lilas bouchaient la fenêtre et répandaient un jour vert. M. Poutre aimait y faire la sieste. Personne ne l'y dérangeait, et il ciiassail d'abord soigneusement les mouches. Cette fois, il fut long à s'assoupir; au moment où il dodelinait de la tête et sentait ses paupières s'appesantir, l'éclat d'un trémolo, l'aigu d'une roulade le réveillaient. Satanés peintres!...

Il ne parvenait pas, pourtant, à leur en vouloir. Leur interdire de chanter , bon Dieu ! Mais Mme Poutre elle-même ne le pensait pas , ne l'eût pas fait!... Comme il faisait cliaudl... Ils devaient griller sur leur échafaudai^e , le nez contre le mur blanc qui chauffait en rolissoire. Il apercevait bien leurs gestes ralentis, et la façon dont, par moments, ils s'essuyaient le front. Qui dort dîne, affirme le proverbe. Qui chante s'égaie. Pendant qu'ils évoquaient des aventures de guerre, des paysages ou des visions sentimentales, ils se sentaient le bras plus léger, le cœur plus allègre.

M . Poutre s'endormit. Il rcva de choses bizarres : qu'il lui poussait des feuilles sur le nez (un cliatouilleinent de mouche) et qu'il devenait arbre rig-ide (une fausse position de la jambe). Puis, qu'il était poursuivi par un bœuf mugissant, lequel devenait un steamer en détresse jouant de la sirène. Encore les peintres?... Sur quoi, il s'éveilla.

Mais les peintres ne chantaient plus. Le soleil ruisselait en plomb fondu; le mur blanc aveuglait. Sur leur échafaudage, ils semblaient engourdis, et cependant, mécaniques, leurs bras allaient, les pinceaux marchaient, marchaient sans trêve. Pourquoi ce silence? M. Poutre en fut gêné et il lui sembla que quelque chose lui manquait. Ces pauvres gens devaient avoir joliment chaud. Volontiers, il les eût entendus chanter encore : au moins, ils semblaient, avec leurs chansons, dominer la fatigue, et leur travail en paraissait, à eux comme aux autres, plus facile.

Tiens I que fait donc Mme Poutre? La voilà qui sort de la salle à manger, avec une bouteille fraîche et quatre verres bien nets sur un plateau. C'est, parbleu! le bon barsac blanc de la seconde cave, joyeux à l'œil et vif au palais : ah ! la brave femme 1 Est-ce qu'elle aussi voudrait les entendre chanter encore?

Et M. Poutre, qui a deviné, la rejoint :

— Messieurs, dit-elle poliment aux peintres.

failcs-nous le plaisir de vous rafraîchir un peu

avec nous.

Et elle ajoute, avec un bon sourire :

— Rien de tel pour éclaircir la voix.

Dans le manège. Il est cinq heures du soir. Maïs il tombe des grandes fenêtres un jour gris et il a ])eau faire dehors le plus admirable temps, le coin du ciel qu'on aperçoit, à travers les vitres, reste maussade, étranger, lointain. Dans l'immense hangar rectangulaire flotte une poussière fine. Du matin au soir, elle s'élève du sol, grattée sans cesse par le sabot des clievaux, acre, impalpable, avec une odeur de sciure et de crottin. Dans les poutres du toit, croisant très haut leur innombrable et frêle enchevêtrement, avec de petits cris, des hirondelles voltigent.

Les hommes sont rangés, à gauche. Ils ont quitté leurs galoches qui s'alignent, deux par deux, contre le mur. En chaussons, le corps libre sous le boiirgeron et le pantalon de treillis, ils attendent que le maréchal des logis les appelle, à leur tour. Au milieu du manège, le cheval de voltige galope, à bout de longe, le nez sur le poitrail, maintenu par renrénement. Lorsqu'un des cavaliers a fini, le

clieval ralentit. Un claquement de langue, une menace de la chimbrière, et le voilà qui repart. Galoper à côté do lui, s'enlever d'une battue, faire les trois ou quatre mouvements prescrits, c'est l'affaire d'une minute. Presque tout le peloton vient d'y passer. La plupart des hommes sont ranpos maintenant à droite, au repos, causant, riant et regardant. Il ne reste de l'autre côté que les galoches et quelques maladroits.

— Thuilliert dit d'une voix brève le maréchal des logis.

Thuillier ne bouge pas. Il se fait un grand silence. Tous les regards du peloton se dirigent sur Thuillier qui reste à sa place, sans broncher, avec une figure fermée et des yeux mauvais. Que va-t-il se passer? Dans la journée, il a déclaré à ses camarades qu'il en avait assez, qu'il ne voltigerait pas si on l'appelait, que d'ailleurs il était malade. A l'appui de son dire, il avait montré une écorchure ancienne, au tibia, cicatrisée depuis quelques jours.

Quoique peu aimé de ses camarades, Thuillier exerçait sur eux une sorte de prestige. Il venait d'un autre régiment après avoir passé au conseil de guerre. Une faute assez légère, en somme : abandon de son poste, étant garde d'écurie. Ses trois mois de prison faits, ayant encore deux ans à terminer, il avait conçu peu à peu l'horreur du métier. Thuillier était une de ces natures bornées,

REFUS D'OBÉISSANCH 255

en révolte pcrpcluclle, et qui souffrent de loiil. Il avait beau èire sale, égoïste, paresseux, insolent, la chambrée tout entière avait pour lui de la considération, moins pour ses qualités personnelles, où chacun d'ailleurs retrouvait un peu de soi, que pour la façon dont il savait en jouer, vis-à-vis des gradés. On admirait involontairement son hostilité sourde, l'art avec lequel il transformait une indisposition d'un jour en maladie traînante, son inertie goguenarde.

— A vous, Thuillierl dit pour la deuxième fois le maréchal des logis.

Le silence s'accrut. Thuillier restait immobile. On entendit jusqu'au bruit d'ailes que faisait làhaut, autour des nids, le tourbillon familier des hirondelles. Le cheval, croyant la séance terminée, s'arrêta. Puis, campé sur ses quatre pattes, au bout de la longe pendante, les flancs mouillés de sueur, tout haletant, avec une visible satisfaction, il s'ébroua...

Le sous-officier sentit que tous les regards du peloton allaientde Thuillier à lui, attentifs, curieux, inquiets. Il fallait prendre un parti.

— Eh bien! Thuillier, vous n'entendez pas? Le silence devint solennel.

— Pourquoi ne voulez-vous pas voltiger?

Qu'est-ce qu'il y a? Vous devenez fou? Répondez, au moins!

Sa voix trembla d'un peu de colère. Il reprit :

<!S6 lU:i'"US D'OIJEISSA.NCK

— Vous savez à quoi vous vous exposez? Refus d'obcissancel Vous avez donc envie d'aller faire un tour aux compagnies de discipline?

— Je ne peux pas voltiger, déclara Thuillier au bout d'un instant.

— Vous ne pouvez pas? Pourquoi? Je ne vous demande rien de difficile. Un mouvement do bonne volonté, voilà tout. Sauter à terre et à cheval. Ça ne peut pas vous faire de mal. Tous vos camarades viennent d'y passer. Faites comme eux.

— Je ne peux pas.

— Voyons, Thuillier I réfléchissez. On no veut que votre bien. Ça dégourdit, la voltige; on n'en meurt pas. Allons! ouste, essayez! Marche, To(o!

Et reprenant la longe, d'un petit claquement de chambrière il réveilla Toto qui détala brusquement, puis, mâchant le mors, reprit en cercle, machinalement, son galop cadencé. Mais Thuillier n'avança pas d'une semelle.

— C'est bien, dit le maréchal des logis. Paîtu, allez chercher le chef!

Et tandis que le brigadier Paîtu, sans mot dire, chaussait ses sabots, puis s'en allait par la porte grande ouverte sur le soleil et la gaieté du soir, la voltige reprit, Toto tournant de plus belle dans l'acre poussière et l'air triste du manège.

Quelque chose d'important allait se passer, tous le sentaient obscurément. Aussi le brave homme de recrue, « Mathieu I » que le sous-officier dési-

gna parmi les quelques maladroits qui n'avaient pas encore travaillé, sursauta-t-il à l'appel de son nom. Bien que notoire par sa lourdeur et sa paresse, il s'élança vers le cheval avec un tel zèle que Toto, de peur, fit un écart bruscjue. Et, dans l'attente et l'angoisse générales, Mathieu, émoustillé sans doute par la gravité de la situation, se mit à exécuter, avec une agilité surprenante, les exercices qui lui causaient d'habitude tant d'efforts.

Enfin, la porte se rouvrit. Le chef parut, escorte du brigadier. Gros, rouge et court, le maréchal des logis chef Moutonneau offrait, par une singulière analogie avec son nom, l'aspect indéniable d'une barricjue pleine de graisse. Il s'avança vers le récalcitrant et dit, en s'adressant d'abord au sous-officier :

— Qiî";'3t-ce qu'il y a, Bruchct? Voyons, ce n'cct pas s;' ri eux?

— Chef, c'est Thuillier qui refuse de voltiger. - Il refuse! Mais c'est un cas de conseil.

Et se tournant du côté de Thuillier :

— C'est bien entendu. Une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous voltiger? Non? Eh bien, puisque c'est une leçon qu'il vous faut, vous l'aurez. Ahl vous refusez d'obéir 1

— Je ne refuse pas, chef. Je ne peux pas.

— Dites que vous ne voulez pas ! Donnez-moi le livret, Paîtu. Vous êtes témoin. Vous aussi, Bruchet. Faites bien attention, mon garçon; vous

258 REFUS D'OBKISSANCE

savez que vous allez droit à Biribi! C'est toute votre vie que vous gâchez là, bêtement. Après ça, vous avez peut-être envie de voir l'Afrique !

Dans le silence profond, devant les recrues écarquillant les yeux, les anciens assombris, le sous-officier et les brigadiers immobiles, d'une voix que la solennité des circonstances devenues brusquement tragiques faisait un peu trembler, le chef se mit à lire : « Code pénal de justice militaire. Refus d'obéissance : de deux à cinq ans de prison. D

ThuilHer jeta autour de lui un regard égaré d'homme qui se noie, cherchant auprès de ses camarades un signe quelconque de secours, un clin d'œil d'approbation. Mais il ne vit que des faces mornes, indifférentes ou hostiles. Personne ne bougeait. Le malheureux sentit se dresser devant lui le fantôme imprécis et redoutable de la loi. Il balbutia :

— Je ne refuse pas. Je suis malade.

— Malade? reprit Moutonneau, d'une voix sarcastique. Depuis quand?

— J'ai la jambe écorchée. Je ne peux pas faire de mouvements violents.

Il avait relevé son pantalon, montrant, au-dessous du genou, la croûte séchée de son écorchure.

— Hé bien! faites-vous porter malade, conclut, après une courte réflexion, le chef, heureux de

trouver ce biais, mensonger (c'était sûr), mais qui écartait momentanément la lourde responsabilité pesant sur ses épaules. — Bruchet, faites prévenir le mnjor que Thuillier vient de se faire porter malade, après avoir refusé d'exécuter un ordre donné. Ça prendra ou ça ne prendra pas.

Et là-dessus, fermant le livret qu'il tendit au brigadier Paîtu, Moutonneau s'en alla comme il était venu, gros, court, rouge et insignifiant, plutôt réjoui du faux-fuyant et satisfait dans l'âme de la façon à la fois simple et majestueuse dont il venait de se comporter.

« Cavaliers à droite, droite! Cavaliers en avant, marche! » Deux par deux, le peloton sortit alors du manège, Thuillier à son rang, traînant la jambe. Il se faisait déjà comme un vide autour de lui. Derrière, Bruchet suivait, la chambrière basse, avec Toto, blanc d'écume, qui se frottait consciencieusement le chanfrein contre le manche du fouet, et qui, sitôt dans la cour, se mit à hennir de ioie vers l'avoine et l'abreuvoir.

Une fois remonté dans la chambre, Thuillier se rendit compte de la situation. Chacun lui tournait le dos. Ceux qui l'avaient encouragé le matin, le blâmaient entre eux sans ambages. « Ah! ben, mon pauv' vieux, je ne te vois pas frais! » lui ieta en manière de consolation Ruginot lui-môme, peu suspect cependant par sa haine avérée du service; et, sans lui adresser une parole, tous se mirent à

la besogne, qui astiquant un mors, qui recousant les basanes rapiécées d'une loque graisseuse, dénommée pantalon d'instruction. De temps à autre, ThuilHer, couché sur son lit, surprenait quelques regards de compassion méprisante. Il comprit qu'il venait de se mettre lui-même à l'index. Un peu de sa fierté tomba.

Soudain, il y eut un désarroi dans la chambre voisine, un tumulte de gens levés en sursaut; la porte s'ouvrit. Le brigadier n'eut que le temps de crier : « Fixe! » et le major entra, suivi du lieutenant de semaine, présent par hasard dans le quartier, et du chef.

En un clin d'œil, chaque homme fut debout devant sa charge, et le silence pesa de nouveau.

— Oii est-il, ce malade?

— Ici, monsieur le major, déclara le brigadier Paîtu, sa calotte à la main.

Le docteur s'approcha :

— Allons, montrez votre jambe.

Thuillier se mit sur son séant, et, avec une grimace douloureuse mit à nu sa jambe.

— Ce n'est rien, rien. Vous n'êtes pas plus malade que moi, mon garçon.

Ses paroles tombèrent comme un arrêt. Une sourde émotion peinte sur les visages immobiles étreignait la chambrée entière. Tous les regards convergèrent sur les deux officiers qui échangeaient quelques mots à voix basse.

— Chef, faites descendre cet hoiinne en prison, ordonna simplement le lieutenant.

Le son de cette voix, Thuillier, étendu sur le lit de planches, l'entendait encore sonner à ses oreilles quelques heures plus tard. Tout se hrouillait dans sa cervelle. Son refus de la journée, le mépris apitoyé de ses camarades, sou sac fait machinalement, il revovait tout cela par éclairs. Seul entre les quatre murs suintants d'humidité, pris à la gorge par l'odeur abominable de la cellule, il songeait aussi au dernier conseil de guerre, à l'odieuse vie malgré son attrait d'imprévu qu'il lui faudrait mener sans doute au pénitencier; puis il songeait à la lâcheté de ses camarades. Cela surtout l'emplissait d'une amertume inconnue. Personne pour l'approuver, pour le plaindre. Il ne comprenait rien à cette volte-face, à cet abandon dédaigneux. Aussi, quand la porte s'ouvrit, au matin, et qu'à demi endormi il entendit le capitaine commandant l'escadron lui dire d'une voix bienfaisante et bourrue : « Allons, viens voltiger, imbécile! » il se leva de bon cœur, vaguement ému, avec la sensation obscure qu'il sortait d'un cauchemar.

Jean de Sercq, dans son coupé, la vitre de gauche ouverte, une fourrure sur les genoux, aspirait, pâle encore de sa convalescence, l'air vif doré d'un pâle soleil. 11 venait de déposer sa femme rue de BeUeclmsse; et l'intime petite maison roulante, avec son miroir, sa minuscule horloge, le moelleux des coussins, conservait encore le parfum de sa chère présence. Sur le siège, le gras Joseph et le maigre Jules ont des airs magnifiques dans leur belle livrée, chapeau à cocarde et bottes à revers. Les steppers, à robe de velours ras, d'un alezan feu, s'encapuchonnent avec grâce et relèvent la tête, mâchent le mors. Les boucles des harnais scintillent : il n'y a pas à dire, c'est un bel équipage.

Jean de Sercq jouit de tout, de l'avenue encombrée, des nez rouges des passants, des petites voitures où gèlent le mimosa et les violettes de Parme ; après une dangereuse maladie, ses forces reviennent; Jacqueline était bien jolie tout à

l'heure; quel dommage qu'elle n'ait pu raccompagner! Ce froid sec et vivifiant a quelque chose de délicieux. Rares minutes, constate-t-il en s'accotant douillettement à l'angle du coupé, trop rares en vérité, où l'on se sent, corps et àme, en liarmonie avec le monde extérieur, dans un juste équilibre mental, les nerfs détendus, la conscience satisfaite. Il ne lui manquait qu'un de ces minimes événements, une de ces pistes légères où l'esprit se lance, à travers un dédale de sensations fines, curieux d'inconnu, amusé de réflexions bizarres.

Et, juste à point, l'événement surgit. Il surgit sous la forme d'un petit homme aux jambes de cerf, aux épaules grêles, à la tête curieusement sculptée connue un bois de pipe. Un paquet de journaux frais, non plies, sous le bras, il courait abonne allure en poussant, toutes les dix secondes, son cri : le nom du journal, un cri pareil à un chant de coq dont la quatrième note manquerait et dont la troisième s'allongerait, par contre, indéfiniment : quelque chose d'indistinctif et pourtant retentissant:

— Co-coriel...

Les trois notes, lancées à pleine gorge, montaient dans l'air avec force, et l'on peut dire : avec joie. Visiblement, ce petit homme sans âge, lavé à toutes les ondées, séché à tous les vents, maigri à courir, remplissait d'un cœur allègre sa fonction. Une bicyclette, redoutable parce que fragile et

véloce, vint sur lui; pareille à une grenouille rouge, trapue et coassante, un automobile le serra de près : il dut se rejeter vers le coupé auquel un omnibus barrait la route et son regard se croisa avec celui de Jean de Sercq.

Un éclair, de quoi nouer entre eux un de ces romans jamais écrits; parce qu'ils sont aussi fugaces qu'intraduisibles ; de quoi tracer le dessin imaginaire d'une aventure sans paroles, mais non sans pensées; un de ces thèmes de méditation tout en nuances que permet seule une civiKsation aussi complexe que la nôtre.

De l'éclair de ce double regard, une sympathie réciproque était née. Ironique, l'œil en pépin de poire, le petit œil noir du pauvre semblait dire : « Hein, ce Paris I Bientôt on n'y pourra plus circuler! « Et, sans nul doute, il prenait Jean de Sercq à témoin de l'abus des bicyclettes, des fiacres, des automobiles et même des beaux coupés comme le sien : mais certainement aussi il ne lui en voulait pas.

Et Jean de Sercq le comprit très bien. A la rigueur, l'homme en eût voulu au gras Joseph et au maigre Jules, étalant leur importance gourmée; mais à lui, Jean, ce monsieur pâle aux yeux pensifs qui occupait le fond du coupé, non, il n'en voulait pas. Plus joyeux, plus éclatant, son cri résonna :

— Co-corie 1

268 DOiNJUANT, DONNANT

Et plus bas :

— Cinq centimes l'édition du soir.

Et aussitôt, strident :

— Co-corie 1

« Si je lui achetais un numéro? » pensa Jean. Et il se dit : « Tout le monde devrait lui acheter un numéro; il n'aurait pas k courir ainsi et à s'époumoner ». Et sa bienveillance s'accrut. Elle n'était pas égoïste, car la grande fortune des Sercq — chacun le sait — est une des plus charitables qui soient. Le luxe même que le jeune couple gardait, hôtel au parc Monceau, équipages, était le signe évident, accepté, subi, des devoirs de protection sociale auxquels les obligeait cette fortune qu'ils eussent jugé honteux de cacher. Ils voulaient qu'elle fût au contraire apparente, pour bien établir qu'elle ne se dérobait en rien à sa mission.

Nouvel encombrement, nouveau regard, plus appuyé, plus en confiance déjà, de l'homme assis et de l'homme qui courait. Malicieusement, l'œil en pépin de poire semblait dire : « Toi aussi, tu es forcé de patienter; seulement, pour moi, c'est plus fâcheux, parce qu'un autre arrivera avant moi dans les quartiers lointains et vendra sa cargaison ». Co-corie I

— Cinq centimes l'édition du soir... Co-corie! Il en vendait tout de même, des numéros, un à

la fois, plié d'avance, le temps d'étendre le bras, de fermer la main sur le sou donné. Et toujours,

reprenant sa course, il IrollaiL à hauteur de la portière, préservé ainsi sur sa droite, et réglant son allure à celle des chevaux qui lui servaient d'entraîneurs. Et il regardait toujours, d'un brusque déclanchement de tête^ Jean de Sorcq, comme s'il était satisfait de le savoir là, et comme s'il lui était agréable à lui-même de courir à ses côtés.

Jean songeait à ces métiers do la rue, prélevant leur obole sur le passant; à l'importance tragique qu'à travers les nouvelles graves ou les menaces de guerre pouvait prendre cet humble diable. Comme sa course révélerait alors l'élan de la victoire ou l'échevèlement de la défaite! Comme son Co-corie! sonnerait, selon le cas, magnifique ou lamentable 1 Entouré, pressé, dévalisé, il n'aurait pas à aller loin! Le journal! quelle force que celle de cette voix dans laquelle passe et répond l'opinion publique : la rumeur des aspirations, des mécontentements, les éclats de rire des théâtres, les applaudissements des meetings, les invites de la publicité; ainsi ces coquillages nacrés dans lesquels gronde, si on les approche de son oreille, le sourd tumulte de l'océan.

— Co-corie !

Précisément parce que l'homme ne lui demandait rien, — l'esprit est fait de ces contradictions, et d'ailleurs, il lui eût pris également le journal si l'autre l'y avait invité, — Jean de Sercq retira sa main gantée de la peau d'ours sous laquelle elle se

blottissait frileuse, et, d'un appel des doig'ts, réclama une des feuilles humides; étonné, le porteur en arracha une du paquet et, la pliant proprement, la lui offrit.

Mais Jean, au moment de la saisir, ne trouvait dans son gousset qu'un écu de cent sous.

Le porteur rougit, honnêtement :

— Je n'ai pas de monnaie.

— Prenez donc, fit avec douceur Jean.

Et à la fois il avait très envie de faire plaisir à l'homme et peur de l'humilier par une indéniable aumône.

Courant toujours, l'autre lui sourit, puis, sans prendre la pièce, il lui jeta sur les genoux, par la portière, le journal, et, d'un beau coup de casquette, le remercia et, ralentissant, changea de direction, exprès.

Jean de Sercq éprouva un court dépit, resta confus. C'est à lui, riche, que l'on faisait un cadeau. Cadeau d'un sou. Regardant par le petit carreauj il vit l'homme qui courait sur la chaussée, là-bas, allègre, lançant toujours son : Co-corie. Ému de ce rien qui était pourtant quelque chose, il songea à cette fleur de sympathie qui pourrait naître, si on le voulait, entre tous les hommes, et, avec une nuance de gratitude fugitive, il revit la générosité gratuite de ce frère inconnu, et respira l'odeur, rude et populaire, du journal frais et de l'encre grasse.

Nul coin plus joyeux, au pays morave, que le petit village de Livno, ce matin-là. Sous le ciel très bleu, les maisons blanches avaient l'air de rire, dans l'air vif, avec leurs portes éclatantes, leurs fenêtres aux cadres peints, où, derrière les carreaux luisants, des sourires de faces roses, des habits de fête multicolores s'agitaient, passaient. Le soleil nuançait, d'or sombre, le chaume des toits frissonnant de fleurettes, d'or vif les grands tournesols épanouis le long des murs.

Il semblait que tout, sous l'aube tiède, prît un air de fête : les maisons groupées autour de la place à l'ombre des vieux noyers; le quinconce des tilleuls et le tapis de gazon où saint Jean de Népomûk se tient, la tète penchée, en habits d'évèque; les habitations éparses avec leurs ceintures de jardins où les prunes embaument, où les pommes s'arrondissent; oui, tout, jusqu'aux vastes champs de betteraves, jusqu'aux vergers dont l'herbe mouillée étincelle le long de la petite rivière qui roule, calme, son eau jaune.

C'est que tout à l'heure, dans l'église où les cierges dorés commencent à s'allumer, le jianatsck Martinko va bénir le mariage d'Apollenka Hedbavna avec Vatzlav, le roi des dompteurs et des éleveurs de chevaux, le propre fils du maire Schlefka Klingasch.

Et ce n'est pas une union ordinaire. Si le fiancé, Vatzlav, possède des prairies où les poulains de race galopent par bandes, les crins au vent, Apollenka s'enorgueillit, ajuste titre, d'être fille unique, et les champs du père Hedbavna passent pour les plus fertiles du village. Il y a de plus jolies filles à Livno; il n'y en a pas de plus riches.

On entend, par les fenêtres ouvertes, des voix fraîches qui chantent. On tire des armoires peintes les voiles brodés. Les étagères enluminées courent autour des murs, avec leurs assiettes fleuries. On sable les parquets de bois, frais lavés, à semis brusques de sable blanc, et dans l'angle de la chambre, au-dessus du banc, des pavots et des églantines enguirla,ndent les images saintes. Les ménagères, en attendant que l'heure sonne, achèvent de ranger, dans la pièce aux provisions, l'innombrable pile des gâteaux de noces. Encore chauds, tout parfumés et dorés, ils s'afignent sur de longues planches, couvertes de paille fine. Et, de leurs doigts prestes, les ménagères les disposent avec orgueil. Elles en fabriquent à chaque solennité, s'ingénient à varier les formes.

Dans d'autres maisons, les gâteaux cuisent encore.

Ailleurs, on vient seulement de balayer et d'allumer le four. Dans le foyer, vaste à rôtir des bœufs, derrière la porte de fer h deux battants, si haute qu'on peut entasser le bois sans se courber, la flamme ronfle et de ses lang'ues rouges et bleues lèche la voûte noire, au-dessus de laquelle les gâteaux cuisent. Dix heures. Les gâteaux vont être en retard, chez Ulianka Futchikova. Cependant de la fumée empanache le toit, signe que le four chauffe. Mais la pâte au miel n'est pas encore terminée; Ulianka vient à peine d'y écraser les graines de pavot. Sous ses jolies mains, d'habitude, les bliny naissent comme par enchantement, s'épanouissent en fleurs avec leurs tiges ornées de feuilles, figurent toute sorte d'animaux fantastiques.

Cette fois, la pâte, pétrie comme à regret, colle aux doigts blancs d'UIianka, et d'un geste machinal, la pensée ailleurs, elle découpe, l'un après l'autre, pour aller plus vite, des cœurs, rien que des cœurs. C'est aujourd'hui que Vatzlav épouse, au lieu d'elle, sa cousine ApoUenka.

Est-ce possible? Comment les choses en sontelles venues là? Ulianka lave maintenant ses mains pleines de pâte, et du côté de la rue, du côté où les chars, tout à l'iieure, s'en viendront, elle regarde avec une tristesse infinie. Une brume flotte sur l'eau pure de ses yeux. Sa douleur, lancinante à

certains souvenirs, reste imprécise à force d'être aiguë. Pourquoi, oui, pourquoi est-elle là, toute seule, tandis que, dans le village, chacun se pare et s'apprête, et que, tout à l'heure, les chars viendront, passeront devant elle, avec une autre qu'elle, assise à la place d'honneur, près de Vatzlav?

Elle se souvient du jour où Vatzlav l'a rencontrée pour la première fois. Elle s'en revenait des champs, avec un bouquet d'herbes folles et de fleurs sauvages. C'était l'an dernier, à pareille époque. Avec sa tante, la vieille Anitska, — car depuis longtemps sa mère est morte, — elle avait été travailler dans leur petit champ, et toutes deux s'en revenaient, à la tombée du soir. Au bord du chemin, selon la coutume, elles s'agenouillèrent devant la croix où saigne un Jésus de bois peint. Et tandis que d'un cœur simple elle honorait le martyre de Dieu, Ulianka sentit à côté d'elle quelqu'un prendre place, sur la dalle usée.

Elle vit en se relevant que c'était Vatzlav et, troublée, rougit. Que de fois, le dimanche, elle avait admiré le jeune homme, lorsqu'il se réjouissait bruyamment avec ceux de son âge par des cavalcades hardies! Et sans mot dire elle partit avec une sorte de hâte, emportant à sa nuque empourprée un njgard souriant qui se posait, comme un baiser.

A cette pensée, le sang d'Ulianka lui monte aux

joues; elle pleurerait de honte, si elle n'avait la çorg-e serrée, les yeux secs, de rage. Des paroles de Vatzlav lui sonnent à l'oreille. « Elle a l'odeur du foin frais coupé... ses lèvres luisent comme des cerises mûres. Elle a beau ne posséder qu'un petit champ, bah! le père Klingasch a des prairies au soleil, et lui, Vatzlav, plus de chevaux à vendre que n'en achètera jamais le bourgmestre de Praguel Il épouserait Apollenka, s'il voulait une héritière; mais s'il voulait une vraie femme... Ulianka pouvait broder son voile de noces. Il y a des filles plus riches à Livno, il n'y en a pas de plus jolie... »

Ulianka tressaille. Un chant s'élève, lointain d'abord. Peu à peu les voix montent, se rapprochent. Et, sur le pas des portes, les vieilles femmes surgissent, les jeunes se groupent, avec leurs robes claires, leurs guirlandes d'accueil. Elles se tournent du côté des chars qui viennent d'apparaître, au coin de la rue. Ils avancent lentement, traînés par quatre chevaux, aux crinières tressées de rubans. Les carcans de bois balancent, au-dessus du garrot, leurs arcs de mosaïque, tout pomponnés de boufi'ettes. Ulianka, derrière les vitres, sanglote.

Le premier char défile. Des arbres sont plantés aux quatre coins et portent, suivant l'usage, suspendus dans les feuilles, des gâteaux et des pièces d'argent reçus en offrande. Sous le dais de verdure tout cliquetant de monnaies neuves, — on reconnaît à cette magnificence la richesse des nouveaux

mariés, — Apollenka est assise. On la distingue mal, sous le voile brodé. Des voix malicieuses murmurent qu'elle a les yeux d'une chouette et lo teint d'un corbeau. Mais il n'y a, pour Vatzlav, qu'une louange.

11 se tient debout, fièrement campé dans sa courte veste blanche, chamarrée de noir et bordée d'astrakan. Un flot de rubans noue à la ceinture ses chausses couleur cliaudron, qui retombent sur de hautes bottes noires. Son léger chapeau rond ressemble au pétase de Mercure, garni derrière de grosses fleurs artificielles. Il chante à pleine gorge :

Les hôtes viennent de la montagne l Préparons les tables, Les tables de sycomore, Les nappes en toile fine...

Un à un, passent les autres chars, pleins de parents, d'amis. Les vieillards portent des houppelandes en laine blanche, en peaux de brebis, ramagées de dessins éclatants; les femmes, leurs plus beaux châles aux broderies d'or ou noires, selon l'âge. Et le cortège s'éloigne dans la direction de l'église, suivi par des groupes de curieux. Ulianka les regarde prendre le chemin de la place. Comme aux jours de grande fête, il doit y avoir foule sur le gazon, devant la statue de saint Jean^ qui, la tête penchée, sourit en habits d'évèque, tenant un crucifix dans une main, une palme dans l'autre. Et l'ombre des tilleuls remue doucement sur le

socle, fait de nuages d'où sortent par endroits des tètes d'anges joufllus.

— Comment, Ulianka, tu n'es pas encore prête! gronde la vieille tante qui surgit, parée comme une châsse.

— Partez en avant, bonne niùrc. Je mets les gâteaux à cuire et je m'habille.

Ulianka sourit avec une grâce douloureuse; puis, la porte refermée, seule, elle serre ses dents à les broyer, ravale l'amertume qu'elle sent lui monter aux lèvres, dans un cri de bête blessée. Posément alors, conmie si elle procédait à sa toilette habituelle, elle sort de l'armoire ses habiUs de noces, les habits qu'elle a longuement et joyeusement brodés. Le pantleck, d'abord, la haute coiffure en forme de tiare pailletée de miroirs, de perles, de fleurettes en laiton d'argent, et d'où pendent, sur les cheveux, cent petits rubans de toutes couleurs. Le col de dentelles rousses. La soubre veste de brocart rose couverte de boutons minuscules. Puis la jupe blanche plissée, les fines bottes noires à talons incrustés de cuivre. Enfin la chemise, et le voile nuptial, Vucodnice, brodé de soie blonde; Vuvodiiice, qui doit servir, plus tard, au baptême des enfants. Que de soirs elle a passés à l'ouvrage, piquant, piquant l'aiguille légère, qui tramait du même fil son rêve avec la soie!

Avec lenteur, Ulianka s'habille. Elle se revoit toute petite, au coin du grand poêle de faïence,

écoutant, blottie dans les jupes de sa mère, les liistoires merveilleuses que tante Anilska raconte, tout en fdant. Puis, gamine, conduisant les oies, un foulard rouge à fleurs vives sur ses cheveux très blonds... Au loin, religieux, un chant d'allégresse retentit. Ulianka songe : « Ce sont mes iioces que l'on célèbre... »

Elle est prête. Sur sa jupe blanche, sur la chemise blanche, elle achève de lacer la ceinture blanche. Et, rose dans son éblouissant costume d'épousée, elle étale, un par un, sur le plancher brûlant du four les gâteaux de miel et de pavot, découpés en cœurs Des cœurs, rien que des cœurs. Puis ouvrant à deux battants les portes, dans l'im mense foyer incandescent où la braise rutile et la flamme se tord, elle se jette, farouche, sans un cri.

— Les sentiments les plus profonds, nous dit Pierre G..., ceux qui emplissent notre cœur de sécurité, de confiance, et qui ont la gravité paisible d'un beau fleuve, sont exposés à de singulières et terribles secousses. Heureusement, elles sont rares.

Vous connaissez mon affection pour Lucile : ce n'est pas assez dédire qu'elle est ma femme, et que je l'aime d'amour. En cette large et sereine passion tiennent tout ce que l'amitié a de plus doux, la loyauté de plus sûr. Non seulement je ne l'ai jamais trompée, mais l'idée même m'en paraîtrait aujourd'hui absurde, tant je sais d'avance qu'aucune autre ne peut me donner le bonheur harmonieux et parfait.

Et cependant il y a eu un jour, une heure dans ma vie, où tout ce qui est, était déjà ma raison d'être, de penser, d'agir; où le risque de mon existence, par conséquent de la sienne, où la certitude de mon heureux sort, où l'avenir riant et prospère qui m'attendait, bien-être matériel et joie morale, travaux, espoirs, tout fut balayé, refoulé dans un

28i LE MASCARET

remous d'âme convulsif, et faillit sombrer sous cette vague.

Voici comment :

Nous étions, Lucile et moi, en excursion. Nous venions de visiter Rouen, quand des conversations de table d'hôte nous apprirent qu'il y aurait, le lendemain, mascaret. Nous partîmes pour Caudebec, afin de voir la barre rebrousser la Seine, de son irrésistible flux. Le phénomène devait avoir lieu dans la soirée, mais Lucile, qui avait eu la fièvre pendant le voyage, se sentit si lasse qu'elle préféra se coucher. Elle avait vu le mascaret sur la Garonne, « la grande montaigne d'eau, dit Palissy, qui se fait en la rivière de Dourdongne, » et le spectacle, pour elle, n'avait plus rien d'étonnant.

A huit heures et demie, les gens de l'hôtel vinrent nous prévenir que dans un quart d'heure la barre passerait. Je ne sais par quel pressentiment je me refusais à quitter Lucile : sa fièvre augmentait, et une iieivosité puérile venait de mettre des larmes dans ses beaux yeux. On eût dit qu'elle obéissait, elle aussi, à un mystérieux avertissement : elle exprimait des craintes. Que je n'approchasse, surtout, pas trop près de la berge; parfois le flot énorme déferlait en paquets d'écume, inondait d'un blanc d'eau les prés : elle avait vu couler une barque en une seconde. Puis, comme si elle éprouvait quelque honte de sa pusillanimité, elle exigea que j'allasse voir, bien vite, contempler

la barre : c'était curieux, cela en valait la peine. Elle regretterait que nous fussions venus ici pour rien.

Je pris en hâte mon chapeau, elle me rappela pour que je lui promisse d'être prudent. Et elle me serra dans ses bras avec une tendresse passionnée dont je ne compris qu'ensuite l'incroyable divination. Je courus sur le quai : la nuit de lune était d'argent; le fleuve coulait très large, clair du côté de Rouen, sombre vers la mer : on distinguait sur l'autre rive des arbres dans un flou d'ombre.

Comme, au milieu de quelques habitués du pays, grossis d'un couple allemand, de peintres avec leurs modèles et de deux ou trois reporters, ie tendais l'oreille au murmure que certains prélendaient entendre, je vis une mince et haute silhouette descendre la rampe pavée qui aboutissait au fleuve. La lune frappa en plein ce visage étrange en sa pâle beauté. Je reconnus notre voisine de table, à l'auberge; une étrangère, une aventurière sans doute : elle m'avait, tout le temps du dîner, intrigué, je devrais dire troublé, et aussi inquiété, par sa grâce féline et sauvage, l'audace froide et volontaire de ses regards; un sexagénaire l'accompagnait, type classique de vieux beau.

Elle s'arrêta juste à la limite oîi venait mourir l'eau calme ; une barque noire approchait, conduite par un vieux pêcheur.

280 LE MASCARKT

— D(5pôchez-vous, fit-elle impatiente.

Et se tournant vers moi, qui me trouvais placé tout près d'elle :

— Si vous avez envie de m'accompa^ner, il y a une place. Je vais au-devant du flot.

Autour de nous, des gens à mi-voix protestèrent : c'était fou. Risquer sa vie pour quoi? Un caprice, une émotion? On prenait à témoin le marinier; mais, habitué au péril, et sans doute payé pour satisfaire cette fantaisie, il baissait la tète sans répondre. L'aventureuse créature répéta plus haut :

— Il y a une place; cela ne vous tente donc pas, messieurs?

Elle ne s'adressait déjà plus à moi, me méprisant sans doute et attribuant mon silence à une sagesse que sa voix mordante accusait, je le sentis, de lâcheté. Que se passa-t-il donc en moi? Quelle attraction magnétique pour cette femme que je ne connaissais pas, pour ce péril inconnu? Quel désir violent eus-je de lui prouver que j'étais aussi téméraire qu'elle? Comment se fît-il qu'à ce moment je ne pensai pas plus à Lucile que si elle n'avait jamais existé? Je ne me l'explique pas. Ce qui est certain, c'est qu'au milieu d'un murmure d'improbation et de ricanements sardoniqucs, je me trouvai assis dans la barque, en face de cette étrangère, genoux contre genoux. Son visage énigmatique, tout à l'heure si dur, me souriait; et je subissais.

sans remords et sans inquiétude, la puissance d'un attrait qui n'est comparable qu'au vertige du gouffre. Je ne puis dire que je l'aimais, que je la désirais, cette femme : non, j'étais heureux, ivre d'être là, mes yeux dans ses yeux, et cela me semblait naturel comme dans ces cauchemars oii l'absurde et l'insensé se réalisent. Nous étions déjà loin des berges.

Tout à coup, se retournant, elle dit :

— Entendez-vous?

Et tout de suite après :

— Voyez-vous?... Voyez, là-bas!...

En un grondement sourd qui s'accélérait, à toute vitesse, une ligne blanchâtre, une oblique crête d'écume accourait. Elle grossit, en quelques secondes fut là, énorme lame en volute sous laquelle l'eau sembla fuir et qui nous aspira comme un fétu de paille. Nous crûmes chavirer, emportés dans ce galop de tonnerre, tandis qu'autour de nous la vague monstre s'abattait sur la rive où elle se brisait à l'angle de la rampe de pierre, en ressac furieux, inondait, dévorait tout. Deux mains froides saisirent alors les miennes; je sentis le contact des genoux et du corps arc-bouté : en une sensation d'intimité extraordinaire, je me vis face à face ave' cette femme passionnée qui riait :

— Voilà! voilai...

Et, cette fois, elle parut avec la barque couler à

pic; nous montions le long de masses d'eau énormes qui coup sur coup s'abattaient, nous plongions à fond d'abîme : le fleuve s'était endé en crue si soudaine qu'il semblait déborder; mais déjà les ondulations géantes s'affaissaient, tandis que nous tanguions sans répit, et que, dans un galop décroissant, la houle formidable se précipitait au loin, balayant les rives de son écume.

Nous revenions lentement : nous pûmes, tant l'eau était haute, aborder à même le quai. Les curieux, cette fois, saluèrent ma compagne d'un murmure flatleur ; j'entendis qu'on louait son courage, le mien : le succès justifiait l'entreprise.

Elle me dit alors, comme nous nous dirigions, silencieux, vers l'hôtel :

— Avouez, monsieur, que vous me devez une sensation dont vous vous rappellerez toute votre vie.

Et Pierre G... conclut :

— Le lendemain matin, je m'éveillai tard. Elle était partie, avec son compagnon d'apparat. Croiriez-vous que j'éprouvai un inconcevable désespoir? Après cette nuit de fièvre, j'étais fou, oui, fou de cette singulière apparilion. J'avais senti en moi aussi se rebrousser le flot de la passion.

Puis, la Seine reprit son lit et mon esprit son niveau. Ma calme et bonne tendresse pour Lucile m'emplit ànouveau d'une félicité grave. Les jours, les années coulèrent comme un fleuve lent et

vaste où le ciel et les nuages, les coteaux se mil ent au milieu d'un paysage de lumière.

Quand on a rencontré une fois dans sa vie le

mascaret, ça suffit.

— C'est l'heure, mon lieutenant.

Chambre noire; pas un filet de jour à travers les rideaux tirés. Une allumette craquait; la bougie, h côté du lit, éclaira confusément la pièce... l'uniforme, les bottes vernies, le casque, le sabre, sur lesquels des reflets coururent.

En grognant, le lieutenant Bourg se dressait sur son séant :

— Aht ouil soupira-t-il. Diable d'enterrement! L'ennui de l'éreintante journée le rassasia

d'avance. Et, dans un éclair, ce vif défilé de souvenirs : la foudroyante nouvelle de la mort du Président Félix Faure, l'ennui des longues journées consignées au quartier, le curieux spectacle du Congrès et de l'élection, dans la cour du château... Car, pour la troisième fois, l'ironie du sort l'avait désigné, avec l'escadron, pour servir de piquet et d'escorte. Il lui avait fallu recommencer la nittuc solennelle corvée. Après Casiuiir-Perier, cep;uivre Félix, et, cette lois, Loubet...

294 L'ENTE RREMKNT

Le lieutenant Bourg-, du 21' dragons, tenait garnison à Versailles depuis 1892. Sorti du rang, voué par la force des choses, et si la chance encore le favorisait, au médiocre et lointain avenir du cinquième galon — (lieutenant-colonel, un point, c'est tout), — Bourg était, comme tant de ses camarades, un de ces hommes d'intelligence vive, mais spéciale, chez qui l'habitude d'obéir cniousse en quelque sorte à la longue la sensibilité. Son sens critique, innocemment, se résolvait en blague. Bref, un philosophe du terre-à-terre, et, pour tout dire, un résigné. Mais, chez presque toutes les natures moyennes, la résignation, c'est une des formes du bonheur.

Donc, sans s'émerveiller davantage du hasard qui le ramenait ainsi, après des années d'intervalle, aux points exacts par lesquels il avait déjà passé. Bourg, en enfilant sa culotte, constata simplement, pour sa satisfaction personnelle : « Décidément^ la vie c'est le contraire du proverbe : les jours se suivent... » Et sifflant un air inepte de café-concert, entendu la veille au soir dans un beuglant de l'avenue de Saint-Cloud, — les distractions de Versailles sont rares, — il ajouta : « Tant plus ça change, tant plus c'est la même chose. »

Il avait la tête un peu lourde, — rien de mauvais comme ces réveils à quat^•e heures et demie du matin ! Ça, c'était un des côtés les plus désagréables du métier... Devant sa fenêtre, dans la rue obscure

et déserte, un bruit de sabots impatients sur le pavé lui rappela l'heure. Buffet, l'ordonnance, attendait, bride au bras. Bourg reconnut l'ébrouement particulier de sa jument Mascotte. Avec un petit hennissement questionneur, — elle aussi était dérangée dans ses habitudes, — la bonne bête grattait le sol violemment.

Allons, ce casque! Ouf! quelle machine!... Chaque fois qu'il lui fallait supporter l'écrasante coiffure. Bourg était sûr de son affaire : une bonne migraine! Ça ne ratait jamais. Diable de président! Il avait bien besoin de s'en aller comme ça... Et Bourg, qui avait pourtant joyeusement fait une fois pour toutes le grand sacrifice de sa vie, Bourg qui était prêt, demain, à aller verser son sang sur tous les champs d'avant-garde, trouvait fort mauvaise, aujourd'hui, la fastidieuse pesanteur de son « chapeau d'acier », sans parler de cette vraie « partie de drogue ».

Un coup d'œil dans la glace le consola. Avec la jugulaire et le plumet, on avait du chic tout de même! Il sourit — oh! sans fatuité, bien naïvement — à l'élégance du haut col blanc, tranchant sur la tunique noire, au torse carré sous l'argent neuf des épaulettes blanches. Ça, c'était un des petits côtés agréables du métier; il fallait bien quelques compensations... Voyons, il n'oubliait rien? Il se tàta... Si! l'étui-revolver. Il était vide, au moins? Oui^ Buffet, rompu aux petites manies

de son patron, avait soiprneusement retiré l'arme. Elle dormait toute l'année, enveloppée d'un linge gras, dans un fond d'armoire, d'où elle ne sortait qu'au moment des tirs.

Le reste du temps, jamais Bourg ne chargeait son étui-revolver que des vingt petits canons blancs d'un paquet de cigarettes, allongés au-dessus d'une bougie et d'une boîte d'allumettes, armes bien plus utiles, à son sens — (par exemple, pour les retours nocturnes dans les écuries noires), — que ce revolver encombrant et vain, dont le port lui semblait vraiment dénué de toute raison d'être, en temps de paix. A ces doubles motifs de volontaire oubli, la gène et l'inutilité, se joignait le petit plaisir de faire enrager son capitaine, un excellent homme, mais si scrupuleusement attaché à la stricte observance de toutes les mille minutieuses petites pratiques militaires que ses lieutenants, parfois, en étaient agacés.

En selle ; un temps de trot dans l'obscurité blême de la nuit finissante, et le lieutenant liourg, suivi de son ordonnance, s'engouffrait sous la haute porte du quartier, où les hommes de garde, mal réveillés, traînaient leurs sabres. Les escadrons se formaient, dans la grande cour. Un va-et-vient d'hommes et de chevaux, ime rumeur qui rapidement cessait, rangs alignés, dragons à la tète des chevaux. Le capitaine était déjà là. Bourg, heureusement inaperçu, s'empressa vers son peloton.

— Vingt-cinq hommes à cheval, mon lieutenant.

Le maréchal des logis Linot rendait compte, tendait la situation, où, noms des hommes en regard de celui des bètes, l'effectif ressortissait.

Parfait! Bourg passa l'inspection, vérifiant d'un regard machinal l'ordonnance des paquetages, les détails de la tenue... Il s'assurait du doigt si les gourmettes étaient à plat, pas trop serrées. Les chevaux, patients, tendaient leurs bonnes têtes osseuses, fermant leurs paupières sur leurs gros yeux endormis. D'un regard, les hommes saluaient leur officier, et Bourg, dans ce salut tacite, lisait presque toujours de la sympathie, une espèce de camaraderie respectueuse, parfois aussi comme l'interrogation d'une crainte ou le reproche d'une rancune, car il lui fallait bien, hélas ! punir de loin en loin.

Maintenant, il rendait l'appel au capitaine; des ordres s'élevaient; Fescadron montait à cheval. Le colonel parut, suivi de son petit état-major; des commandements immobilisèrent l'attente, et soudain, au petit galop, le porte-étendard escorté des deux plus anciens maréchaux des logis déboucha d'un coin de la cour. Une sonnerie éclatante fusa dans la pâleur de l'aube. « Présentez sabres 1 » et toutes les lames dressées d'un seul geste rendirent silencieusement les honneurs à la soie frissonnante des trois couleurs, inclinées devant le colonel...

On rompait par quatre. Avec un bruit de fleuve, le régiment s'écoula. Le long serpent de fer et d'acier sinua dans les rues vides, s'allongea dans l'avenue de Paris. A hauteur du premier rang- de son peloton, Bourg suivait; que de fois il s'était ainsi mis en marche, rivé à sa place dans la colonne, derrière le moutonnement des croupes, l'alignement régulier des dos ! Il regarda ses hommes et se souvint d'un départ identique, pour l'enterrement de Carnot.

Les trois quarts du peloton montraient aujourd'hui des figures nouvelles. Les bleus de naguère étaient devenus les anciens d'à présent. Quatre ans, avec le service actuel, cela suffit pour transformer presque en entier un régiment. Des classes s'en vont, d'autres arrivent, et Bourg, dans sa mémoire, cherchait à se rappeler des visages d'alors, oubliés maintenant, et dont le nom même s'était effacé... Pourtant ils avaient vécu ensomble des mois et des mois... mais ils n'avaient mis en commun que les apparences delà vie, chacun gardant pour soi son âme, ses vraies pensées, espoirs et souvenirs. Le pli des habitudes les rapprochait un moment; puis venait la séparation, l'adieu. Mélancolie légère, qui se dissipa vite, au nouveau regard de Bourg sur les rangs. Tous de braves gens ! Et puisque après tout son rôle consistait à les instruire, ceux-là., eh bien! la tâche en valait la peine. C'est un réconfort que de remplir

son devoir, à condition de n'avoir pas à le discuter.

Le petit jour succédait aux premières blancheurs de l'aube. Bourg échangeait maintenant quelques mots avec Linot. L'autre fois, il s'en souvint, il avait ainsi causé avec son sous-officier, un nommé Jacques, — qu'était-il devenu? Linot, rengagé depuis, était alors brigadier. Tous deux rappelèrent leurs souvenirs.

— Faisait-il chaud 1 dit Linot.

Et Bourg revit l'éblouissante journée de juillet, leur trajet dans le matin délicieux, puis l'attente immobile, quatre heures durant, sous un soleil de plomb. Le régiment avait fait la haie rue de Rivoli. Les hommes avaient mis pied à terre; les chevaux , engourdis de chaleur, dormaient debout. Une foule immense grouillait autour d'eux, noircissant au loin les chaussées. Des grappes de curieux s'entassaient aux balcons, garnissaient les toits. On ne pensait pas plus à la fin tragique de Carnot qu'au Grand Turc. Ce jour de deuil national était un jour de fête nationale, suppléait au 14 Juillet supprimé. Paris en gaieté était tout entier dans la rue. Des marchands de rafraîcliissements , des loueurs de chaises, de tables et d'échelles sillonnaient les groupes. Enfin le cortège était annoncé. Les premières couronnes avaient paru. Et ce fut une joie, une curiosité émerveillées. Fleurs, chars, députations, défilé des troupes excitaient des cris,

des applaudissements, l'admiration et l'approbation générales...

Bourg, subitement, songea : « Il fera moins chaud aujourd'hui ». En bon officier, le lieutenant ne s'occupait pas de politique; n'importe, les circonstances étaient graves... Cette mort brusque, en pleine « Affaire »... Rien à craindre, évidemment. Tout le monde, au fond, aimait l'armée! Pourtant des souvenirs historiques le tourmentèrent; il se rappela des funérailles ensanglantées : le général Lamarque... Il tressaillit; une voix le tirait de ses réflexions.

— Eh bien t Bourg, vous avez votre revolver, au moins?

Le capitaine, à sa hauteur, le questionnait d'un sourire à la fois autoritaire et bienveillant. Les deux chevaux, d'un cogncment de nez, fraternisaient. Bourg, pour toute réponse, frappa sur son étui. Et rassuré par ce geste, dubitatif pourtant, le capitaine, afin d'aller poser aux trois autres officiers la même question, mettait son cheval au trot, en lançant encore :

— Tous vos hommes ont bien leurs cartouches, n'est-ce pas?

Bourg fit oui d'un signe de tète. Une formalité, cette distribution de cartouches... A chaque prise d'armes causée par les événements du dehors, elle était de règle. Une formalité aussi, le revolver!... N'importe, une idée odieuse, la seule qui eût pu

lui faire prendre son métier en haine, lui traversa brusquement l'esprit... S'il fallait jamais s'en servir, de ces cartouches-là, au moins que ce ne fût pas de ce coté de la frontière!... Puis, avec son scepticisme résigné : — « Est-ce que ces choses-là arrivent? Allons donc! » — il ouvrait l'étui, en tirait le canon blanc d'une cigarette, y mettait le feu, et, chassant coup sur coup plusieurs bouffées, il trancha :

— Mon revolver? Plus souvent!

— C'est la volonté qui mène le monde, déclara notre ami. Bonté, douceur, tendresse, jolies fleurs d'un instant qui ne s'épanouissent que pour mourir. La vie de l'arbre est dans son tronc dur, ses branches drues, ses épines âpres. Vouloir, c'est pouvoir et avoir. Malheur aux faibles I J'ai vu de surprenants exemples de ce que peut une tyrannie robuste et soutenue. J'ai connu un père qui menait avec des gifles sa fille, âgée de quarantetrois ans, et qui la laissait au pain sec, comme une gamine. A quel dégradant service les filles réduisent l'amant âgé qui les paye! La volonté est une telle force qu'elle prime l'intelligence; une brute bornée l'emportera sur un être de cœur et d'esprit. J'ai toujours devant les yeux l'exemple de ma tante Axilie.

Quand, enfant, j'entendais parler d'elle, c'était avec ce ton de profonde commisération qu'on a pour les malheureux et les pauvres. Il paraît que tante Axilie avait eu de grands malheurs. On

m'avait montré son portrait dans le £;tos album à couverture de cuir gaufre et fermoirs de vermeil qui ornait la table de marqueterie du salon. Jeune encore, avec un nez très long et des yeux qui regardaient le ciel, la tante, le visage entouré de boucles longues qui tombaient sur des épaules creuses, appuyait sur une harpe des bras douloureux de maigreur, sortant des manches trop larges d'une sorte de tunique grecque. Elle avait derrière elle, comme fond de toile, un parc h balustres et les tourelles d'un château fort. Elle ressemblait ainsi aune châtelaine cplorée, à une prisonnière; et je me rapi)elle que ma première réflexion fut pour demander « si la dame avait toujours mangé à sa faim ». Ce qui fit rire mes parents. Et ma mère avait aussitôt ajouté : « C'est ta tante Axilie, une excellente femme, qui a beaucoup souffert de la vie, et qui est digne de tout respect. »

Je la respectais, ça m'était égal. Seulement je la trouvais bien maigre. Et je préférais regarder ses voisins de page dans l'album : un militaire soutaché de partout et qui avait des moustaches de tigre, et une grosse dame fort agréable qui souriait comme si elle dégustait une cuiller de miel.

En grandissant, j'acquis sur la tanle Axilie quelques notions plus précises. Elle avait perdu voilà bien des années son mari, le beau Roger, un fameux chenapan qui l'avait ruinée, trompée et

battue en veux-tu en voilà. Vivotant de pauvres rentes, — je sus plus tard que les différents membres de la famille s'étaient concertés pour lui servir une pension, — confite en dévotion, elle habitait une petite ville du Cher « oii la vie ne coûte rien », soignée avec un admirable dévouement par une vieille servante, la bonne Rose. Et j'entendais célébrer les mérites de Rose, une fille comme on n'en trouve plus, économe, pas bavarde, d'une « propreté hollandaise », désintéressée, se nourrissant de rien. Il fallait voir comment elle tenait le ménage de la tante. Sans Rose, vraiment, que deviendrait celle-ci?

Le hasard d'un petit voyage d'agrément, que mes parents m'accordèrent quand j'eus passé avec succès mon baccalauréat, me mit à même de connaître enfin la tante Axilie et son incomparable servante. Je devais passer huit jours à Bourges, chez les parents d'un camarade de collège, et, au retour, m'arranger pour aller à Charrières — changement de train, une heure de trajet — présenter à la tante les bons souvenirs de la famille et mes hommages personnels. Elle serait si heureuse de me connaître ! Et l'on m'avait chargé de menus cadeaux pour elle, et d'un beau cabas brodé pour Rose, car — avait dit mon père — il faut récompenser les soins dont cette brave fille entoure la tante.

Je m'amusai beaucoup chez mon ami, je dé-

chirai mon plus beau pantalon dans une partie de canot, j'appris à fumer la pipe sans être incommodé, ''éprouvai l'amour le plus délirant pour une jeune Anglaise qui m'éclatait de rire au nez; bref, je quittai à grand regret ce pays de délices et maudis la nécessité d'aller à Gharrières voir la tante. Car cette dernière journée de vacances eût été bien mieux employée dans le canot de mon ami, en compagnie de la petite Anglaise aux cheveux de soleil.

A Gharrières, on m'indiqua la maison de tante Axilie. Une vieille petite maison, aux diverses pièces enclavées dans différents iardins et dont j'eus grand mal à trouver l'entrée. Je dus même me tromper, car sans avoir sonné, en poussant une petite porte à claire-voie, je me trouve dans un jardinet minuscule. Je longe une buanderie. Tout à coup, une grosse voix colère me cloue immobile :

— Vous pourriez laver le parquet mieux que ça!

« Diable! pensai-je, elle est sévère, la tante Axilie 1 »

Et la voix rude continue :

— Il faut que je sorte. Tâchez d'avoir fini à mjn retour, si vous voulez avoir du café au laitl

Un bruit de pas. Sans savoir à quel mobile j obéis, peur d'être pris en flagrant délit d'indiscrétion, malaise de voir apparaître la tante-gen-

darme, — ah ! elle était loin, l'image du séraphin maigre à la harpe! — je me rejette dans la buanderie dont la porte est ouverte, et là, derrière le châssis, je vois passer... — on ne m'avait pas dit qu'elle était si méchante, la tante Axilie, — je vois passer... une femme à caraco de bure, à figure mafflue de dogue, au teint de lait tourné, à la bouche pincée, aux terribles yeux verts, sous des cheveux d'un gris sale. Rose!

Est-ce possible? Qui donc a parlé de cette voix âpre et violente? Ce n'est pas croyable que Rose... Je m'avance à pas de loup, et qu'est-ce que je vois? tante Axilie. .. — oh! je la reconnais parfaitement, le grand nez, la figure anguleuse, les bras maigres . . . — tante Axilie qui, à genoux sur le carreau, un vieux jupon crasseux relevé sur les hanches, frotte avec une éponge noirâtre et à grande eau, frotte, frotte le parquet rouge. Comme elle a vieilli, grand Dieu! Quel air d'abandon, de souffrance et de misère! Je résiste à l'envie de m'élancer, de la relever; je voudrais douter encore, et cependant, au ton de la servante-maîtresse, comment se soustraire à l'évidence? Tante Axilie est l'esclave. Cela se voit bien. Je frappe à la porte et j'entre poliment en disant :

— Je voudrais parler à ma tante Axilie. Je suis son neveu Pierre. J'ai passé à Charrières exprès pour l'embrasser, je lui apporte des cadeaux et des souvenirs affectueux de mon père et de ma mère

La tante Axilie restait à genoux sur le carreau, médusée de stupeur. Elle avait ouvert des yeux énormes, et, toute rouge, elle devenait toute pâle. Soudain elle se dressa, et les bras levés, dans un sanglot, tomba dans mes bras :

— Mon petit Pierre, mon petit Pierre!

Et, bien ému aussi, je répondis :

— Tante, tante Axilie!...

Aliî j'en appris de belles, pendant que Rose, n'ayant aucun soupçon, prolongeait son absence 1 Usant de ce magnétisme qui jaillit d'une volonté ferme, Rose, l'incomparable Rose, en réalité la pire des mégères, avait, depuis des années, réduit au servage le plus humiliant la tante Axilie. Elle avait peu à peu maté l'orgueil et les révoltes de cet esprit faible, de ce cœur tendre qui aimait son bourreau. Par la peur, par la persuasion, par l'autorité, par la force, elle avait fait son chien de celle à qui elle devait obéir. Elle lui mesurait la nourriture, elle la cloîtrait, elle lui infligeait toutes sortes de labeurs vils, terrorisant la malheureuse femme au point que celle-ci n'osciit se plaindre à âme vivante.

Les employés de la gare de Charrières furent bien surpris de me voir entraîner sur le quai d'attente et enfermer dans mon wagon une vieille femme en cheveux, qui ressemblait à une folle et se cachait derrière moi, comme si elle redoutait de voir surgir le terrible masque de dogue de la

servante. En arrivant chez mes parents, tante Axilie montra des marques de coups ; ce qu'elle raconta de la dissimulation et de la dureté de Rose était si incroyable qu'on l'eût taxée d'exagération si je n'avais, moi-môme, été témoin. La secousse avait été si rude qu'elle fit une maladie. Après quoi, on la plaça dans un hospice, où elle fut surveillée de près. J'allais la voir tous les dimanches. C'était une femme d'une bonté exquise et d'une délicatesse infinie.

Ces dons-là, conclut notre ami. sont du luxe dans la vie, des perles aux pourceaux. Avant tout, il faut se faire craindre.

Il frissonnait au bord d'un ruisseau mangé de myosotis et de grandes herbes gonflées de suc et d'eau. Ses feuilles blanches, agitées d'un souffle continuel, semblaient de loin le frétillement d'une masse de petits poissons d'argent, groupés autour d'une proie. La terre molle et grasse humectait ses racines. Des grenouilles vertes sautelaient dans le gazon épais : leurs cœurs éperdus soulevaient la peau tendre de leur poitrine, leurs bouches s'ouvraient pour mieux respirer, leurs yeux d'émail noir, avec une douceur infinie, reflétaient le bleu du ciel et l'émeraude du feuillage.

La prairie s'étendait, coupée d'arbres nains, de billots noirs, d'où jaillissaient des tiges en fusées. Des fleurs violettes en grappe et des boutons d'or étoilaient le paisible tapis jusqu'au revers d'un talus hérissé de roseaux à plumets. Et cette prairie était jeune et fraîche, comme d'herbe vierge. Par delà le ruisseau, c'étaient d'autres prés, d'herbe sombre et vivace, ceux-là, touffue, haute, comme

celle qui repousse, chaque saison plus drue, sous la faux .

Le saule, de sa splendeur vivante, faisait, à lui seul, vivre ce paysage immobile. Il frémissait pour chaque fleur, pour chaque brin d'herbe, et, quand le soleil parut, il s'illumina, buisson de lumières et d'aigrettes : toutes ses feuilles au revers d'argent, devenues d'or, secouèrent, dans l'air clair, une pluie d'étincelles.

De grands faucheux, montes sur échasses, couraient sur le sol, patinaient sur l'eau. Des fourmis suivaient un sentier large comme un petit doigt; et les maîtresses, petites, agiles et noires, harcelaient les servantes, grosses, lentes et rougeâtres. Un long ver blanc se tortillait dans le limon de la berge. Un oiseau, qui avait des ailes frangées de soleil, s'abattit au sommet du saule. Puis d'autres ailes lumineuses se perchèrent. Le saule argenté devint volière.

Fermé par son horizon d'arbres, clos de verdure, ce coin heureux semblait sommeiller . à demi éveillé, dans sa paix profonde II exhalait le triple parfum de la terre, de l'herbe et de l'eau. Les petits yeux bleus des myosotis regardaient tout cela

Un coup de canon.

Le saule vibra de la tète aux pieds, tous les oiseaux s'envolèrent. Les grenouilles sautèrent dans l'eau.

Un second coup.

Les fourmis noires, inquiètes, harcelèrent les

fourmis esclaves. Un galop retentit, un cheval sans maître passa, naseaux au vent; la selle avait tourné, les rênes claquées cinglaient les taillis. Crinière et queue dressées, le grand cheval franchit d'un bond le ruisseau, troua la haie de feuillage, disparut.

Un roulement sombre, monotone, ébranlait le sol : de lourds charrois, roues de fer et caissons pesants, couraient, secoués sur la route invisible. Au revers du talus hérissé de roseaux, des casques étincelèrent; ils s'écoulaient, comme les vagues d'un fleuve, en un miroitement de cuivre jaune. Et sous ces casques, que rivaient des jugulaires de métal, de lourds, de rudes visages uniformes défilaient, moustaches tombantes. Aucun ne tourna la tête vers la prairie et le saule argenté. Tous se tendaient, raides et durs, vers une chose qu'ils ne voyaient pas. Et longtemps le flot des casques au rythme du pas oscilla et ondula, tandis que les sabots des bêtes faisaient un bruit continu de cascade.

Le canon tonnait toujours.

Des balles sifflèrent, brisant des branches avec le « clac! » sec du verre qui se casse. Un peu de terre sauta, trois fourmis furent ensablées. Leurs camarades se précipitèrent, qui déblayant, qui dégageant les victimes. Et la fourmilière reprit son travail.

Les casques avaient disparu. Des shakos bleus h

gourmette de cuivre, à plumage de coq, longeaient la ligne des roseaux. Tout à coup les roseaux ployèrent en un fracas de feuilles froissées. Des cavaliers descendaient à pic le talus, renversés sur l'échiné de leurs chevaux; d'autres plies en avant, parce que leurs bêtes, ayant glissé, descendaient la pente sur leurs croupes. Un obus tomba du ciel en vol courbe, dans un grand sifflement plaintif; il éclata; les chevaux se cabrèrent, un homme tomba; les autres remontèrent le talus, crevant de l'éperon le ventre des chevaux fous, qui, à grands élans de reins, bondissaient, dressés droit.

Le saule argenté n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'une bataille s'engageait. Les grenouilles terrifiées s'étaient tapies sous de larges feuilles; elles ouvraient labouche dans un bâillement douloureux, suffocantes. Les fourmis n'allaient ni plus ni moins vite. Elles s'occupaient de leurs affaires. Un oiseau éperdu vola de-ci de-là, se blottit au creux d'un arbre. Le ver blanc se tortillait sans hâte. Une balle perdue le coupa en deux. Ses tronçons continuèrent à se démener.

Les grondements de charrois s'éloignaient sur la route invisible. Le canon tonnait avec la même violence, la même régularité. La haie de feuillage, que la fuite du grand cheval avait défoncée, craqua; des fantassins parurent. Leurs yeux agrandis montrant le blanc, leurs traits convulsés offraient l'image de l'épouvante. Ils étaient trois :

un très petit, un très grand, et un gros court qui soufflait. Ils regardèrent autour d'eux, se jetèrent à plat ventre, et l'on n'entendit que leur respiration saccadée.

Une plainte douce, cadencée comme un ràlc, les tira de leur torpeur. Le très grand regarda autour de lui; le gros court se glissa dans le lit du ruisseau; quant au petit, il avait enfoui sa face dans l'herbe, à même la terre, et il se collait à elle comme si elle eût pu le protéger.

Le saule argenté, au-dessus d'eux, prolongeait, dans un murmure plaintif et léger, la danse papillotante de ses feuilles. Un escargot laissant après lui une bave brillante grimpait le long du tronc. Les fourmis continuaient leur trajet. Seulement, comme le petit soldat s'était couché en travers de leur sillage, elles lui montaient dans le cou, dans les oreilles, dans les cheveux, cherchant à se frayer passage, à renouer le double courant de leur course. Le petit soldat ne s'en apercevait seulement pas, tant, d'une convulsive étreinte, il s'aplatissait au sol, se faisant si plat, si plat, que ni balle ni éclat d'obus ne pourraient l'atteindre.

Le grand soldat se leva enfin, cherchant d'où était partie la plainte. Il aperçut le cavalier gisant, g-ucnille au ventre ouvert, jambe de-ci, bras de-là; en se courbant, il marcha jusqu'au cadavre, se baissa, le regarda dans les yeux et, fouillant les poches du mort, en ramena un couteau, une

blague à tabac, un sou troué. Il s'en revint.

On entendait toujours le canon. Un obus siffla, fendit l'air comme un oiseau noir. Le grand soldat s'écroula sur le sol, attendit, avec un visage horriblement contracté, fermant les yeux et la bouche, que l'obus eût éclaté. Il ne leva pas la tète tout de suite; il ouvrit d'abord un œil, l'autre, la bouche, et respira d'un immense effort, comme faisaient, dans leur trou, les grenouilles pantelantes. Quand il releva la tète, il ne vit plus du petit soldat, couché à plat dans l'herbe, qu'un corps sans tête, scié d'une façon horrible. La mort, qu'il avait tant redoutée, lui était tombée du ciel, si droit et si juste que de sa tète, i)royée du coup, la cervelle et le crâne baignaient, débris affreux, dans une mare de sang. A chaque seconde, par secousses, d'un glouglou sinistre, le sang jaillissait comme une fontaine intarissable. Les fourmis noyées se débattaient dans le lac.

Le saule, haché de mitraille, mille brindilles pondantes, frémissait toujours. Un éclat de fonte avait entaillé à vif son tronc, à un millimètre près de l'escargot qui, tranquille, après avoir rentré prudemment ses cornes, recommençait, maintenant, à développer sa tète et son ventre visqueux.

Les charrois de nouveau se firent entendre, la rumeur crût, le bruit des sabots résonna comme une cascade; les shakos bleus à gourmette de cuivre passèrent, secoués par un trot sec et ardent, dans

un cliquetis de sabres. Le grand soldat, en les voyant, s'était caché derrière un arbre. Il tenait toujours dans sa main le couteau du cavalier mort; il ouvrit la lame, attira à lui une branche cassée et se mit à l'écorcer avec une attention stupide. Des balles de nouveau sifflèrent; l'une d'elles s'enfonça au cœur del'arbre oii était blotti l'oiseau . Il s'envola.

Les fourmis, à cause du lac rouge plein de leurs sœurs noyées, avaient été forcées de faire un grand détour. Les grenouilles pantelaient toujours dans leur trou de feuilles. Mais plus haut que leur souffle, plus fort que leur cœur, on entendait le halètement du gros soldat court. Il était couché dans le fond, tout au fond du ruisseau, le dos dans l'eau, les jambes dans l'eau, la nuque dans l'eau. Et il regardait le ciel bleu avec une intensité frénétique, au point qu'il semblait que l'âme lui jaillissait des yeux et des pores du visage.

Le long des roseaux, les casques jauneSj au bruit sourd du canon, défilaient dans un tumulte de galop. On entendait le fracas énorme dos caissons et des pièces d'artillerie roulant sur l'invisible chaussée. Le grand soldat se leva. Sa baguette était écorcée ; il en fouetta l'air machinalement et, se coulant vers le ruisseau, le passa en se courbant, se glissa dans le trou de haie, disparut.

Alors celui des trois soldats qui restait se dressa sur son séant, dans le lit du ruisseau. Longtemps, il écouta, regarda; l'eau qui coulait dans son dos

le fit frissonner. Là-bas, la rumeur du galop s'éteignait. L'homme se recoucha dans le ruisseau.

Le saule argenté, branchettes pendantes et feuilles mutilées, tremblait d'une seule vibration dans l'air pur. L'escargot continuait sa marche. Les faucheux se mirent à courir dans Iherbe.

Page 1