‹ Sur le vif [par] Paul et Victor MargueritteChapitre 3 sur 4 · LK DF'SIR · texte numérisé non relu

LK DF'SIR

— Ils sont très riches; as-tu remarqué les bagues qu'elle porte?

— Il est décoré!

L'on n'entendait que : a Brididi... est-il jolil Son museau, ses yeux, as-tu vu son regard?... Il a l'air si douxl... Des gens heureux! » Et pour M. Mainbert, courbé toute l'année sur des registies, — sa redingote aux épaules, son pantalon aux genoux en gardant l'inextinguible pli, — pour Paulin, échappé à l'école, pour les demoiselles Mainbert, maigres et plates, Louise roussotte et Choute filasse, pour Mme Mainbert elle-même, portant une robe commune et d'épaisses bottines hu-ées, le minuscule et coquet Brididi symbolisait tout ce qu'ont d'enviable la fortune et la joie de.s autres. Sans Brididi, on eût moins remarqué le chic, l'aisance, la distinction du groupe. Brididi, avec son pelage lufilré, sa grâce comique, son délicat harnachement, résumait toute cette élégance brillante, l'air superflu de ce trio mondain qui se promenait en pleine nature comme dans un salon.

— Allons! soupira M. Mainbert, marchons un peu!

Mais la fin de la promenade, malgré l'éclat des taillis piqués de jaune ou ensanglantés du rouge des vignes sauvages, malgré les éclaircies bleues des arceaux d'ombre verte, malgré la subtile flamme du ciel comme frémissant de vie, malgré la majesté du fleuve aperçu au bas du coteau,

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avec son miroir grave et ses berges doiulirc profonde, la fin de la promenade manqua d'entrain. Brididi avait renouvelé le désir, le désir d'abord informulé, écarté comme improbable, puis discuté, envisagé comme une chose qu'un jour, peut-être, après tout, on pourrait... le désir, qui maintenani touchait presque à Tenvie, leur faisait faim et soif.

Brididi, dès lors, devint l'intérêt de leurs vacances. A cause de lui, les Mainbcit, curieux, voulurent savoir... Mais on ne connaissait pas, à Ruisseau-les-Moulins, ces gens-là; des Parisiens, riches, venus pour la saison. Et ce demimystère, en les auréolant d'un prestige d'autant plus grand qu'il était plus vague, nimbait aussi de quelque chose de flatteur le petit âne gris. Positivement, les Mainbert en étaient amoureux. Ils lui prêtaient toutes les qualités, des facultés étonnantes, et une finesse, et une douceur, et une obéissance! Paulin en rêvait la nuit. « Combien crois-tu qu'il puisse valoir? risquait Mme Mainbert. — Il vaut cent cinquante francs pour le moins, disait le mari. — Et avec la charrette, papa? » — Les yeux de Clioute luisaient. « Je payerais bien le tout deux cents francs, disait M. Mainbert — Tu ferais une bonne affaire, » renchérissait Louise. Et Mme Mainbert : — « Ne nous emballons pas, mes enfants. »

Et, là-dessus, ils apprirent avec saisissement que Brididi, la charrette, les harnais de cuir blanc,

lo réseau de soie lougc, le tout, oui, le tout était à vendre. Les Parisiens s'en allaient. Ils aimaient autant se défaire de l'écjuipage sur place. Chez les Mainbert passa commo un coup de folie. Paulin, Louise et la Choute battaient des mains, sautaient en l'air : — « Il faut l'acheter! 11 faut l'acheter l » M. Mainbert se grattait le nez : l'acheter, l'acbeler... Mais savait-on seulement ce que l'on demanderait d'un animal pareil? « — Ne nous emballons pas, mes enfants... » répéta la mère. Le soir, Mme Mainbert rentra du village, où elle avait été acheter diverses provisions.

— Savez-vous combien ils le vendent?

Il y eut un silence lourd d'émotion, une petite angoisse; les visages se tendirent avidement.

— Cin-quan-te francs.

— Hein?... Allons donc! pas possible... Le tout?

— Le tout. Et on laisserait à quarante, peut-être même à trente, l'animal, la voiture et tout le fourniment.

Nouveau silence. Paulin trépidait. Louise et sa sœur se regardaient sans y croire. M. Mainbert paraissait refroidi :

— C'est étrange! laissa-t-il tomber,

— Oui, reprit Mme Mainbert, ça n'est pas naturel. L'âne doit avoir des défauts, une maladie peut-être .

— Oh! maman 1

— Voulez-vous que je vous dise? fit M. Mainbert; eh bien! puisqu'ils demandent ce prix, c'est que ça ne vaut pas davantage, c'est que ça vaut moins; car qui donc voudrait revendre une chose moins cher qu'elle ne lui a coûté?

Il y eut un malaise. Brididi parut diminué, déconsidéré. « Pourtant, à quarante francs, à trente, vraiment! » hasardèrentLouiseetChoute...

— C'est une somme, dit Mme Mainbert. Puis, nous partirons dans un mois; que ferions-nous de cette bête? La revendrions-nous seulement à ce prix? Et la nourrir?

Paulin protesta, mais sans se faire écouter, car il pleurait et reniflait à la fois, sachant déjà, dans son cœur d'enfant sage et opprimé par la vie économe et médiocre, que le désir était tout pour ses parents, pour ses sœurs, pour lui, mais le désir irréalisé, inaccessible, la chimère flottante, le nuage. Que de fois il avait entendu dire : « 0!i! cette maison, si nous l'avions!... Oh! le gros lot, cinq cent mille francs tombant du ciell... » Moins encore : « Ce canot à voile!... » ou : « Le beau chien! » Brididi, tant qu'on voudrait comme désir. Comme réalité, jamais.

— Bah! fit M. Mainbert, il ne manquera pas d'acheteurs.

Il n'y en eut pas. A vingt-cinq francs même, personne dans le pays ne se décida. Et cependant Brididi était admiré, célébré, légendaire.

Mme Mainbert se louait de sa prudence : — « Voyez, mes enfants, un bourricot dont personne ne veut. Et puis, ces Parisiens si brusquement partis; tout ce qui brille n'est pas or... Étaient-ils mariés? » La fruitière en doutait. Elle était vraiment bien garnie en falbalas, cette dame, pour être honnête. Et aux protestations de ses filles : — M Je n'en sais rien, mes enfants; mais, voyezvous, tout est possible... »

Un matin, Paulin poussa des cris si perçants que Mme Mainbert le crut assailli par un essaim d'abeilles. Se précipitant, que vit-elle devant la porte? un domestique avec une lettre, et au milieu de 31. Mainbert embarrassé, de Louise et de Cboute stupéfaites, de Paulin ivre d'alléi^resse, qui donc' Brididi, sous un réseau rouge à houppettes, attelé à la charrette laquée ; Brididi le mignon, Brididi le trésor, que les Parisiens les priaient d'accepter. Ne pouvant le vendre, ils préféraient le donner. Ces demoiselles, le jeune garçon avaient semblé le regarder avec plaisir. Qu'ils voulussent bien accepter Brididi.

— Ah! sale bête! Il a voulu me mordre! s'écria M. Mainbert.

— Ohl remarqua Louise à mi-voix, comme il a un gros ventre!

— Tiens, dit Choute, il a mal à l'œil!

— Ce n'est rien, expliquait le domestique; un peu d'humeur.

Mais, sauf Paulin enthousiaste, les Mainbert considéraient Brididi d'un œil désenchanté. 11 n'avait pas l'air bon du tout. Tiens! il n'avait pa.s le poil si doux qu'on aurait crul Une fente sillonnait la banquette de la voiture; le réseau rouge. de près, avait perdu son lustre.

— Comme nous regrettons I déclara Mme Mainbert. Nous regrettons beaucoup; mais nous no pouvons accepter. Voyez-vous, nous retournons à Paris, nous aussi. Quel dommage!

— Oh! oui, (juel dommage! répétèrent M. Mainbert, Louise, Choute sans conviction, et le pauvre Paulin avec désespoir. Adieu, Brididi! Adieu, mignon! Adieu, trésor!

Et leur désir et Brididi s'en retourna.

Ce matin-là, quand je m'éveillai, ce fut une allégresse confuse, un sentiment de bien-être et de force. Aux carreaux nus, un azur si limpide, si net, qu'il semblait l'immémorial, le primitif azur d^un des plus jeunes matins du monde. Un éclatant soleil dorait la grande pièce carrée, blanchie à la chaux, les trois lits vides. Et je pris lentement conscience des choses. Mes trois camarades étaient partis à l'aube, silencieusement, pour la manœuvre. Je m'allongeai, goûtant davantage la jouissance, la tiédeur inusitée de l'étroite couchette.

Une bonne aubaine, en somme, cette parade d'exécution pour laquelle m'avait fait désigner, la veille, mon tour de service de place! On allait dégrader deux pauvres diables, un caporal de zouaves, un pénitentiaire, si j'avais bien entendu la lecture de Tordre bredouillé par le brigadierfourrier, à l'appel du pansage... Et, sans m'arrètcr davantage au triste côté de la cérémonie, je bénis

ingénument le hasard (jui me faisait couper à l'école de régiment, qui me procurait ces quelques heures bienfaisantes de repos et de paresse.

La porte s'entre-bâilla, donnant passage à la rougeaude (igure de Gautier, mon ordonnance.

— M'chal logis?

— Hein?

— C'est l'heure.

Et le brave garçon entra, tenant à la main les bottines cirées, le sabre étincelant, l'étui-revolvcr passé à la cire. Il sortait du casier le dolman n" d, aux manches raides, l'étala sur la chaise de paille.

— Ça marche, au peloton?

— r s'astiquent.

Je suis debout, j'enfile mon pantalon de cheval, dont les basanes luisent comme des glaces. Gautier s'est distingué. Il veut que son patron lui fasse honneur. Le gaillard y met son amourpropre.

— Ouvre la fenêtre, Gautier!

Quelle joie de vivrai Les grands eucalyptus de la cour bruissent doucement daas l'air tiède. A leur senteur amère se mêle tout le parfum de la montagne. Elle est là, si près, qu'on la touche du regard avec son immol)ile cascade de ravins verts et de penteS; croulant à pic dans le torrent invisible, l'Oucd-cl-Kébir, qu'on entend mugir au pied, plus près encore, là, derrière le mur. Des linges blancs qui sèchent, chemises, bourgerons, sus-

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pendus à des cordes, font des taches éclatantes, sous les fenêtres. La nette et mince ligne d'eau de l'abreuvoir reflète, immobile, une barre d'azur. Un cheval détaché, dont le poil lisse et la peau fine frissonnent de plaisir, boit avidement, campé sur ses quatre pattes, l'encolure tendue. Il as[»irc à longs traits l'eau fraîche encore de la nuit.

Par la fenêtre ouverte entre tout le clair, tout l'éblouissant matin. Des rumeurs lointaines, une heure qui sonne, lente, à l'horloge de l'église, disent la vie monotone de la petite ville, et voilà que par bouffées m'arrive, de l'épaisse et noire ceinture des bois, des sombres bois d'orangers, de citronniers et de mandariniers, l'enivrant parfum, la lourde senteur de mort et de volupté, si douce que le cœur en défaille, l'air tiède où somnole l'âme odorante de Blidah.

Ouste! habillons-nous. Formation à sept et quart. Départ à la demie. Et ganté, sanglé, taconnet en tête, jugulaire sous le menton, je fais mon tour de chambrée. On est prêt. Le brigadier Dubart, cabot parfait, le déclare; même cet emplâtre de Martin, qui, d'habitude, est en retard et perd toutes ses affaires, achève de boutonner péniblement son gant droit, avec une satisfaction martiale... En route, mes enfants I... Et, de l'escalier, la porte refermée, j'entends Dubart qui beugle, d'une voix enrouée :

— En bas pour descendre I

Et je souris. Langage des troupiers, fraternité obscure...

L'inspection. A droite, alignement! Fixe! Je suis innciiinalement M. Dervaux. Un vrai !i< mIcnant de chass-d'af, celui-là, un type. Quarante ans, rouge, trapu, choveux gris et drus; la route de Laghouat n'a pas de secrets pour lui. Cbasseur endurci, le mot salé, un bon vivant; il adore son cliien, son clicval, et son peloton aussi.

— Arme sur l'épaule droite!... Par quatre, marche !

Et nous voilà partis. Les hommes s'en vont, de leur lourd pas cadencé, avec le dandinement habituel aux cavaliers démontés. Ils ne pensent à rien. Temps admirable. Le soleil, qui brûle déjà, rutile sur des éclairs de sabres, des boutons. La gaieté du garance, des dolmans bleus à cols jaunes, éclate comme une fanfare sous l'immense ciel d'un bleu intense, d'un bleu profond, qui pâlit de chaleur, à l'horizon, là-bas, très loin...

C'est jour de marché. La petite ville s'agite. Des ménagères passent, femmes de fonctionnaires, d'officiers, suivies de l'ordonnance, aux bras pendants duquel se balancent des couffins. Ou bien des garnements kabyles les escortent, à demi nus, la peau bronzée, les pieds blancs de poussière. Des Arabes sont couchés devant les cafés maures. D'autres traversent la rue, pareils à de hautes

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ombres silencieuses, drapés dans la majesté de leurs burnous en loques.

— Une, deux! Une, deux!

La place, son palmier central (a-t-il assez l'air en zincl), la grande rue, et nous arrivons à la caserne des tirailleurs. C'est là.

Dans la vaste cour encadrée de bâtiments bas, face à l'entrée, deux compagnies attendent, l'arme au pied. La ligne des visages chocolat sous la ligne des turbans, la ligne des ceintures rouges, des culottes bleues et des guêtres blanches donne l'impression d'une rangée de soldats de plomb.

Quelques pas encore et les visages prennent vie, à de larges sourires blancs, presque enfantins, à des expressions de ruse, de canaillerie, d'audace. De rudes soldats, ces tirailleurs! Fainéants à leurs heures, chapardeurs, soit! Mais une endurance, une discipline, une énergie sans égales.

Nous nous formons à leur droite, en poteau. Les détachements des autres armes s'alignent, un à un, artilleurs, tringlots, riz-pain-sel... Nous sommes au complet. Sur le front des troupes, les officiers causent par petits groupes. Ils causent de leurs petites affaires, le poker de la veille, le bal de la semaine prochaine, la Mauresque qui habite en face du coilleur, et le dernier potin, celui qui dans la mare stagnante de leurs vies élargit depuis quelques jours tout un entrelacs de remous et de cercles.

06 PARADE D'KXl'CUÏION

Seul, cil avant, au centre de la cour, un autre groupe; le clief de bataillon désigné pour le commandement de la parade d'exécution... — Tiens! c'est vrai, nous sommes là pour une parade d'exécution I Qui s'en soucie, parmi ces trois cents hommes?... — Puis l'adjudant qui va lire la sentence, et deux officiers encore. Et ces messieurs aussi causent entre eux, de leurs petites afl'aires, comme si de rien n'était.

J'entends devant moi M. Dervaux qui raconte au lieutenant du train une histoire très compliquée, une histoire de chasse. Les hommes prêtent vaguement l'oreille. A quoi pensent-ils? Toujours à rien. Ils attendent, avec l'insouciance que donne la servitude militaire, avec le lâche égoïsme humain. M. Dervaux, soudain, devient écarhiLe. Il est furieux, il vient d'apercevoir Ravaut, son chien, qui essaie d'entrer dans la cour de la caserne, et que les tirailleurs de garde expulsent à grands gestes. Comment Ravaut est-il là? Cet imbécile d'ordonnance l'aura làclié. EtiAI. Dervaux grommelle sans suite des paroles rageuses. De long en large, devant les cuisines, un planton promène le cheval du chef de bataillon, un alezan trop gras, fouettant de la queue les mouches qui le tracassent.

Soudain, huit heures sonnent, huit coups lents et grêles, solennels pourtant, au cadran de l'église lointaine. Ces vibrations du son se prolongent.

PARADE n'i:Xli;CUTION 97

dans l'air léger. Quelque chose se passe. Un frémissement d'attention parcourt les rangs. Une porte s'est ouverte, dans le bâtiment bas auquel mon peloton fait face. Et le groupe des officiers au milieu de la cour s'agite. Un commandement retentit :

— Gaarde à vos !

Puis dans le silence profond :

— ... Portez vos armes!

Une cascade de commandements particuliers se répercute; vingt : « Portez armes! » prononcés par des voix aiguës, fortes, lentes, brèves. Tout dans la vaste cour s'immobilise. Trois cents regards convergent sur la porte ouverte. Des rangs alignés et fixes, une attente se dégage, (jui impressionne. Jusqu'à l'alezan du commandant, dont la promenade est interrompue, et qui contemple les choses, de son œil rond.

Deux hommes nu-tôte, sur le seuil du bâtiment bas, apparaissent. D'autres hommes les entourent, ])aïonnette au canon. Et le cortège funèbre avance d'un pas lent, stationne enfin devant le groupe des officiers au milieu de la cour. L'adjudant, d'un ton maussade, bredouille la sentence. Le commandant, qui se détache seul, sabre à la hanche, talons joints, prononce à voix haute les paroles décisives; elles tombent à travers la cour muette, avec un tranchant de couperet :

— « Au nom du peuple français... »

Au nom du peuple français 1 Les mots inexorables me résonnent dans la tète, vides de sens, tandis que maintenant devant moi défilent, Idèmcs entre leur escorte aussi pâle qu'eux, les deux malheureuses créatures au visage sinistre, aux veux creux. Les galons arracliés du caporal restent visibles, à des traces de fil blanc; un bouton oublié pend, lamcnlable, sur la vareuse du pénitentiaire. Qu'est-ce que pensent mes hommes, maintenant? Songent-ils, résignés, à l'impérieuse durcie de l'exemple? Ont-ils, dans leurs cœurs simples, une sympathie vague, informulée, pour ces pauvres bougres, leurs frères?

Il me semble que le regard du pénitentiaire s'est au [)assagc posé sur moi. Regard de mépris, de haine, d'envie... Et le ciel clair est devenu noir. La vague joie du réveil, de la belle matinée, mon allégresse de vivre se changent on angoisse profonde. Ces parias, quel enchaînement fatal les a conduits là? Leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes, les a-t-on pesés dans une balance exacte?. . . Et, toute la journée, le regard amer, le bref regard où saignait l'imniense révolte de l'individu contre la société sourde et aveugle qui le broie, m'a poursuivi comme un sanglot, comme un' reproche.

Jacques et Suzanne Alliar s'étaient retirés de bonne heure dans leur chambre. En vain le jeune ménage avait-il essayé de prolonger la soirée dans un misérable café-concert, la laideur des chanteuses et la pauvreté de l'endroit les avaient rebutés. Ils étaient rentrés, bras dessus bras dessous, à l'hôtel de la Minerve, et maintenant Jacques, déjà couché, attendait Suzanne.

Une clarté aveuglante tombait de l'ampoule électrique, illuminait à nu la pièce banale, la grande chambre du 17 à double cabinet de toilette que, d'un clin d'œil décisif et d'un sourire discret, le maître des réceptions, digne dans son habit noir, leur avait assignée, devinant de nouveaux mariés.

Jacques, ébloui dans ce bain de lumière blanche, sentait se prolonger en lui la flamme de grand soleil qui leur avait brûlé le visage tout le jour. La veille, ils avaient quitté Florence, et, au vol d'un rapide, ils avaient entrevu la campagne toute verte, avec

ses blés en sillons coupés de rigoles parallèles, ses troncs noirs jaillissant en fusées, ses serpents de vigne qui, sous les feuilles nouvelles, s'élançaient avec une grâce de guirlandes, ses derniers arbres en fleurs, dont on eût dit des fleurs de papier séclié. Un crépuscule paisible, large et profond, était descendu sur la campagne; et, pendant un arrêt, ils avaient écouté des sons de cloche et des chants de crapauds.

A minuit, Rome. Une impression décevante et pourtant grandiose de rues, de places démesurées, de hauts palais à colonnades sévères et à portiques béants. Réveillés tôt, ils avaient pris une voiture, et depuis neuf heures du matin ils roulaient. Le cocher, crasseux et déclamatoire, leur indiquait les monuments, la Rome antique et la Rome papale. Du Corso — (comme c'était étroit!) — ils avaient gagné la place du Peuple, gravi les jardins du Pincio, découvert le panorama de la ville immense assise sur toutes ses collines, avec ses dômes, ses flèches, ses tours, ses palais noirs et ses bâtisses neuves. Résolus à ne s'arrêter nulle part et à tout voir, ils avaient admiré pêle-mêle Saint-Jean-de-Latran . Sainte-Maric-Maggiore, le Forum, les arcs triomphaux, le Colisée où des femmes pareilles à des faunesses, avec des rires impudiques, leur avaient jeté de petits bouquets de fleurs. Ils avaient vu le Quirinal, Monte Cavallo, la fontaine de Trevi,la place d'Espagne, les ruines

du Palatin. Quant aux églises, ils ne les comptaient plus.

Déjeuner solide, une chaleur de bourgogne aux tempes, et la même voiture les remportait le long des ruines du Palatin. Jacques revoyait la splendeur chaude des ruines, leurs arêtes nettes sur un ciel d'Orient bleu fauve, la sombre beauté des pins parasols, et la fraîcheur légère, la dentelle délicate des verdures d'avril. Arrivés aux Thermes de Caracalla, ils avaient senti peser sur eux la magnificence du passé : ces pavés de mosaïque qu'ils foulaient, ces vasques écroulées où l'eau avait laissé un reflet d'humidité verdâtre, ces salles monstres que le temps avait éventrées et qui prenaient pour plafond le ciel d'or et <le feu, ces bains monumentaux avaient servi aux plaisirs d'un peuple. Ils eurent conscience d'être si peu de chose, qu'émus, derrière un pan de muraille, ils s'embrassèrent sur la bouche :

■ — Oh! Jacques, avait- elle dit, tu m'aimeras toujours?

— Et toi, Suzanne?

Songeurs, ils avaient de nouveau vu se dresser dans le soleil des obélisques et des temples, s'ouvrir des ruelles de misère, exhalant l'odeur acide des légumes, puis des ponts, le Tibre jaunâtre et la gigantesque colonnade de Saint-Pierre, si pompeux au dehors, si vide au dedans. Suzanne, là, par exemple, avait voulu descendre, faire sa

prière. Mais elle avait été si intimidée dans l'édifice g-éant, si perdue dans les vastes chapelles, si embarrassée de ne pas trouver un pauvre coin d'intimité pour s'agenouiller^ que Jacques s'en était à la fois amusé et attendri.

Et maintenant, après un dîner joliment composé de poisson, de viande saignante et de foie gras, arrosé des vins durs et chaleureux de Capri et de Syracuse, Jacques, étourdi, revivait la journée tumultueuse, bourrée de sensations et fulgurante d'images. Il s'étendait avec délices dans le lit mou, heureux de se reposer, heureux de vivre, heureux de se savoir jeune, fort et amoureux, heureux de penser que sa Suzanne, dont il entendait derrière une porte les derniers apprêts de toilette, allait apparaître, ses cheveux relevés, toute pure et fraîche, douce comme une ileur et ferme comme un fruit.

La fatigue, quel aphrodisiaque ! Les nerfs tendus, les muscles en mouvement, toujours secoués par le train, les omnibus d'hôtel et les voitures. Les faims voraces, on mange vite; les soifs dévorantes, on boit sec. Puis, est-il un pays mieux fait pour s'aimer que cette Italie fiévreuse, cet air saturé de mort et de vie, cette terre admirable dont la poussière est la cendre de tant de passions et d'amours, et ce printemps, ce printemps vertigineux qui bout et éclate, s'enfle comme une marée et déborde comme une mer? Jacques se

g^risait au souvenir de la merveille ailée, frémissante, des feuilles d'olivier, de la neige rose des arbres de Judée, de la fraîcheur des tigelles et des arbustes, de la magie des chemins d'herbe qui, blancs de pâquerettes et jaunes de pissenlits, se déroulent en tapis de fleurs. Oui, tout contribuait à l'enivrer. Fier d'aimer, sûr d'être aimé, il vivait comme on respire, légèrement, librement. Elles étaient trop rares pour qu'il ne les savourât pas jusqu'à l'épuisement, ces heures de fine vie subtile où, affiné par l'amour, allégé de bonheur, il se sentait pareil à une flamme, où il ne touchait plus terre, éprouvait une ivresse fluide, si mystérieuse et si ténue.

Suzanne, comme elle tardait! 11 l'appelait de tout son désir, de toute son âme. Pourquoi prolongeait-elle l'attente? Mettait-elle une coquetterie, quelque malice à se faire convoiter plus ardemment? Ou si tendre qu'elle fût et si éprise de Jacques, éprouvait-elle, chaque soir, une obscure petite angoisse à se dire qu'elle allait cesser de s'appartenir, qu'elle allait s'abandonner au maître voulu jtar elle et accepté de tout cœur; au maître qui allait la prendre et l'étreindre dans ses bras robustes?

Comme la chambre banale était claire, sous l'étincellement de l'ampoule électrique! Pas une fleur du papier ni un dessin du tapis qui restât dans la pénombre. Les glaces de l'aimoire, de la

cheminée, les marbres des consoles, le plafond vivaient d'une vie étrange, dans ce factice jour vif. Les meubles précisaient leur signification; la chaise longue, affaissée au milieu, parlait. La tiédeur du lit ouatait de sa voluptueuse mollesse le corps de Jacques. Il songea à tous ceux qui avaient passé dans la grande chambre, dans le 17 des amants et des gens mariés, à tous ceux qui s'étaient étendus à la même place que lui, attendant comme lui la femme aimée, tâtant l'oasis fraîche des draps où elle allait entrer. Ces draps, que d'êtres les avaient usés, polis de leur poids et (!c leur contact, que d'êtres différents, séparés par toute l'immensité de la vie, la différence des caractères ou la scchcr(îssc des cœurs, et rapprochés par l'éternel désir de la minute de folie, cette mi nute où palpite l'infini des mondes et toute la puissance de la création !

Un des endroits où l'on s'aime le plus, sinon le mieux, pensail-il : les chambres d'hôtel, avec leur renouvellement constant de voyageurs, avec leurs lits où les corps et souventles âmes se sont unis^ avec cette afnosphère humaine d'actes familiers, de fatigues énervées, d'insomnies brûlantes. Ahl cela ne vaut pas le chez soi où tout est propre, joli, adapté aux goûts et aux besoins. Cela manque des menues délicatesses dont on voudrait entourer une jeune mariée. Mais qu'importe! l'essentiel était de bien s'aimer, et esprits semblables, cœurs

et chairs appariés, tous deux s'aimaient bicii.

— Suzanne! implora-t-il.

— Tout (le suite.

Jacques se sourit à lui-même, sourit à la porte qui cachait Suzanne, sourit à la vie et à l'avenir. D'impatience, ses mains se fermèrent et ses doigts s'écrasèrent contre la paume. Le poids de la journée, la fatigue des impressions, l'obsession des innombrables beautés qu'ils avaient vues, senties, goûtées, le poussaient d'un élan plus fort vers sa femme. Tout le passé, toutes ces ruines, toute cette incessante mort des hommes et des choses, cette Italie, terre de Jouvence et cendre des peuples, tout cela l'écrasait et lui faisait comprendre le peu qu'est la vie, le rejetait vers celle qui allait lui mettre les bras autour du cou et le câliner comme un enfant. Il pensa, dans ce court instant, à l'inutilité de l'existence si courte et à l'amertume de la mort. Il songea combien l'amour est éphémère, combien vite la jeunesse se fane. Et il cria, d'un ton d'angoisse :

— Suzanne!

La porte s'ouvrit, la jeune femme parut; son corps se devinait sous la chemise transparente et son visage, d'un éclat rose, riait. Elle aussi, saris doute, vibrait à l'unisson de Jacques, et confusément partageait ses pensées; car, aussitôt qu'elle l'eut regardé, elle devint grave. Ses jeunes traits revêtii ent la beauté pensive et un peu farouche do

la femme qui aime, et en qui ce mystère suprême de l'amour descend aux profondeurs de la vie et de la mort.

Jac(jues, ému du recueillement lointain qui la lui rendait plus chère, tendit les bras. Elle éteig^nit et se jeta sur lui, à cœur perdu, dans les ténèbres.

— Vrail dit Suzanne en se rencognant, indi gnée, dans le fond du landau^ ils sont trop sales, à Naples !

Jacques, au bercement du trot sur les dalles plates, somnolait. Aigre, elle le tira par la manche :

— A quoi penses-tu? lui montra le curieux spectacle.

On longeait le port. Une odeur marine montait des quais, au bout desquels des gréements immobiles hérissaient l'azur clair; et c'étaient, derrière une grille, des charrois de tonneaux et do caisses, parmi des cordages bruns, des cahutes basses, un sol de détritus. De l'autre côté de la rue, les maisons pauvres alignaient leurs façades lépreuses, toutes blanches de lessives séchant au vent. Les fenêtres ouvertes, entre leurs guirlandes de melons et de tomates, approvisionnement de l'hiver, béaient sur des taudis. Au ras du trottoir, les familles descendues s'entassaient et grouillaient. Des cercles de chaises, où l'on prenait le soleil, barraient le pas-

ils LA CKNDRE

sage. Tous lézardaient, les uns endormis, les autres prestes et gesticulants. Des fritures grésillaient sur des fourneaux volaufs; des matrones, ou bien des cuisiniers, habillés de quel blanc! y remuaient d'innommables choses. Les vendeurs de lait à domicile trayaient leurs maigres vaches, en train de manger dans les tas d'ordures. Des enfants accroupis, le dos tourné à la voiture, se soulageaient, paisibles.

— Oh! répéta Suzanne, en secouant la tête.

A chaque pas, devant les bouges du rez-dechaussée, ils croisaient des femmes assises qui, le buste droit, hiératiques, semblaient remplir la plus importante des fonctions de leur vie : et c'étaient des mères que leurs filles, ou des filles que leurs mères, gravement, mèche par mèche, épouillaient.

— Bahl dit Jacques. Regarde comme tout ce monde a l'air gai. Le petit peuple napolitain a la misère heureuse.

Mais Suzanne, maussade, soupira. Le ciel, si blanc, au-dessus de leurs têtes, les oranges d'or dans le sombre feuillage, le dôme majestueux des pins noirs, le long des murs, entre lesquels le landau filait maintenant, tout lui semblait hostile, étranger. Une nostalgie profonde du pays — cela la prenait par accès, aux jours les meilleurs du voyage — rendait presque douloureuse sa bouderie. Elle était dans une de ces heures où, sans cause, les moindres choses de la vie sont importunes et

vaines. Elle n'avait de goût à rien, et tout à charge. Jacques, en vain, lui désigna un meneur de chèvres qui, sa flûte en main, précédait son troupeau, — un pâtre antique, ma chère I — et, quelques pas plus loin, à un tournant, dans une échappée brusque, le Vésuve et la mer; elle s'attristait, muette, les larmes en suspens.

L'interminable course se poursuivait, dans le défilé des faubourgs sordides, maisons de boue et palais ruinés, qui mène de Naples à Pompéi. Portici, Torre del Greco s'espacèrent. Suzanne déclara :

— Une partie ratée, c'est rasant I

Et comme Jacques, agacé, haussait les épaules :

— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? elle éclata :

— 11 n'y avait qu'à prendre le train. Tu ne veux jamais m'écouter. Oui, je sais bien, je ne compte pas, tu ne m'as jamais aimée !

Ainsi sa logique féminine tirait de faits en apparence inoffensifs, les conséquences les plus imprévues, des suites disproportionnées. Une piqûre d'aiguille prenait les proportions d'un coup de poignard. A fleur de peau, fftl rien du tout; le cœur, transpercé, saignait à vif. Et le plus triste c'est que, se convainquant à mesure, forçant ses griefs, elle souffrait à plein, davantage. Jacques, assombri, la regardait à la dérobée. Sa femme! Comme parfois, entre gens qui s'aiment

le plus, on se trouvait loin!... Et lui aussi ressentait l'amertume de la vie incomplète, l'impuissance humaine à rire heureux. Oui, décidément, une journée fichue.

L'arrivée, les premiers pas à travers la ville morte, ne les déridèrent point. Entre le Vésuve énorme, surplomhanl de sa menaçante masse violette, et la mer d'un indigo profond, écaille d'or, Pompéi, sous l'azur, bossuait la plaine rase d'un grand monticule jaunâtre. Les ruines s'étendaient maintenant, pareilles à un immense squelette do pierre grise. Et grave, Jacques, devant l'ossature morne, songeait qu'un tiers de la ville à peine était découvert, que tout le reste dormait encore, sous le linceul de terre.

Ils ne voulurent point de guide, errèrent à l'aventure à travers les îlots de maisons mélancoliques, où quelques murs nus et des tronçons de colonnes témoignaient seuls de la vie disparue. Et les maisons se succédaient, toutes semblables, dans une telle uniformité de néant; les rues les unes après les autres s'allongeaient, si inflexiblement étroites et vides, qu'ils en ressentaient une fatigue sans bornes, une lassitude désespérée.

En vain Jacques essaya-t-il, Bœdeker en main, d'établir quelques dates, d'identifier quelques noms. Tout ce lointain passé sonnait creux; ils ne s'émouvaient que du vaste silence pesant sur la nécropole et sur eux, de l'ironique soleil éblouis-

LA CKNDRE 115

sant. Vraiment, cette étendue était morte. Ils eurent soif de voir une source couler, de l'herbe frémir. Ils prenaient en horreur ce cadavre de ville, trop bien épousseté, gratté, balayé.

— Allons-nous-en I proposa Suzanne.

Mais Jacques, par esprit de contradiction, s'obstina. Ils errèrent longtemps encore à travers le dédale funéraire. Aux carrefours, ou dans les rues encaissées, çà et là de hautes pierres espacées formaient pont, d'un trottoir à l'autre. Suzanne s'y posait en sautillant, comme un frais oiseau des îles.

Ils arrivèrent enfin à une maison où des statues étaient debout dans la verdure. C'était la Domus Vettii, dans la partie des fouilles nouvelles. On y laissait en place les objets d'art trouvés, aux murs les fresques vivaces ou pâlies. Et le passé surgissait ainsi, évoqué d'un seul coup, entier, par ces frêles témoins miraculeux. Suzanne et Jacques se regardèrent, avec un intérêt amusé. Leur dissentiment s'atténuait. Ils admirèrent les étonnantes peintures, aussi fraîches après dix-huit cents ans qu'à l'heure où le nuage de cendres s'abattit. De l'eau chantait dans les vasques de marbre. Des fougères et des roseaux frémissaient dans l'air tiède. Les petits amours en bronze oxydé, bleus et verts, contemplaient comme jadis, de leurs gros yeux ronds, le péristyle ressuscité.

Et, soudain, l'impression terrible de la mort, l'angoisse de la grande catastrophe les bouleversa.

i\e LA CENDRE

au contraste tangible de la vie. Ils furent saisis par le brusque évanouissement, en pleine existence heureuse, de cette ville grouillante et richc^ avec ses cultes, ses métiers, ses passions. Les rues se peuplèrent, les maisons s'animaient. Un peuple en toge s'agita; les discussions sonnèrent dans les boutiques, les baigneurs emplissaient les thermes, le vin coulait. Ils entendirent le bruit des voix et la rumeur des chars.

Dehors, ils s'étonnèrent de ne plus retrouver leur impression de tout à l'heure, silence et soleil. Un grondement éperdu, fracas de fuite et de tonnerres, leur parut monter de toutes les rues, tomber, de l'immuable azur, en nuées de houes brûlantes et de cendres noires. Ils s'attendrirent à la vue de pariétaires qui fleurissaient la fente d'un mur. L'ornière profonde des roues d'autrefois, dans le pavé, une fontaine dont la margelle gardait l'empremte des mains, l'usure des paumes plantées là, dans le penchement des corps vers le filet d'eau qui ne jaillit plus, tout les troublait maintenant.

Ils parvinrent enfin au petit musée de la Porte Marine, qu'ils avaient négligé en entrant. Ils eussent pu toucher, presque, ces objets familiers, où toute l'humble vie quotidienne restait, marmites avec leur rôti, pains en train de cuire et calcinés, niilliers de vases usuels. Mais Suzanne poussait un cri :

— Regarde! dit-elle, tremblante.

Au milieu de la pièce, sous des cercueils de vitres, des formes humaines s'allongeaient. C'était l'apparence, et comme la dépouille même de ceux que la foudroyante mort, jadis, avait surpris dans leur fuite. Le moule de cendres ardentes, refroidi, avait conservé, avecs^le pauvre squelette, l'attitude, et jusqu'à l'expression vivante. Et le plâtre que depuis on y avait coulé, le plâtre couleur de cendre, mêlé aux os, restituait toute l'horreur suprême de la tragique minute.

Les corps respiraient; ils se tordaient dans les affres dernières : ce gros homme suffocant, renversé sur le dos, cet autre aux mains crispées, griffant la mort, et celui-ci dont le visage garde une auguste et douloureuse résignation... Mais par-dessus tout émouvait une jeune femme à demi nue, tombée à plat ventre dans sa course, et dont les jambes, longues et pures, montraient, dans leur immobile survie, une grâce et une pudeur souveraines.

La main de Suzanne étreignit celle de Jacques, la serra de toutes ses forces.

— Viens ! viens vite 1

Ses petites douleurs s'étaient envolées. Elle s'élançait toute vers le soleil, l'azur, avide d'aspirer l'air libre, le mouvement, la vie! Elle avait entendu le conseil funèbre. Dehors, elle arrêta Jacques dans la rue déserte; elle l'embrassa, à

plein cœur... Vivre, vivre, savoir vivre!... Elle aimait son mari, les arbres, le ciel italien, la grande terre heureuse... Et l'àme débordante de jeunesse, de toutes les forces de son être, elle salua la masse solennelle du volcan, d'un violet sombre dans l'air du soir, et le soleil qui se couchait au loin, pourpre et or, sur la mer resplendissante.

— Adieu, au revoir, merci encore de votre charmante visite I Embrassez votre adorable petite fille. Mille choses aimables à Mme Corbon.

— Et à Mme votre mère, n'oubliez pas !

C'est en ces termes que M. et Mme Guilhermin reconduisaient àla petite porte leur ami, M. Corbon. Il balaya de ses mèches rares la vigne vierge qui enguirlandait de rouge la porte basse, se courba pour ne pas se cogner la tête. Diable de bosse, la première fois qu'il avait passé là !

— Merci! merci! répondait-il comme si on l'eût accablé de cadeaux.

La porte refermée, — « le loquet ne mord pas », constata pour la dixième fois M. Guilhermin, — lui et sa femme changèrent soudain d'expression. Leur regard s'éteignit, leur sourire s'en alla :

— Ouf, quel raseur! J'ai cru qu'il ne partirait jamais...

— Heureusement que sa femme ne l'a pas accompagné I Une vraie perruche!,..

— Et leur petite fille, qui la dernière fois a péché avec une épingle les poissons rouges du bassin...

— Des parvenus, ces Corbon.

— Pardon 1 fit une voix; j'ai oublié mon parapluie.

Et M. Corbon, confus, reparut. M. et Mme Guillicrmin manifestèrent un grand zèle, gênés pourtant et rajustant mal un sourire. Un vieux monsieur qui les attendait sur un banc de jardin, M. Vissières, s'employa également.

— Ah! le voici! s'écria M. Corbon.

Et il s'empara bien vite du parapluie que sa femme l'avait forcé à prendre. (Surtout, ne l'oublie pasi) — Et de nouveau les Guilhermin recommençaient :

— Mille amitiés, bien des choses cliez vous! Et, cette fois, ils ne repoussèrent la porte —

quel absurde loquet! — que lorsqu'ils eurent vu M. Corbon s'éloigner, atteindre le coude de la route. M. Vissières, à côté d'eux, contemplait le riant décor des prairies, une petite rivière, quantité d'arbres. M. Corbon au loin disparut.

— Il a entendu ce que nous disions, dit Mme Guilhermin.

— Crois-tu? fit le mari avec doute

— On entend toujours ce qu'on ne doit pas entendre, fît M. Vissières; moi qui étais sous la tonnelle, vos paroles me parvenaient distinctement.

— Alors, dit Mme Guilhcrmin, il doit être furieux.

Et, bonne femme au fond, elle eut du regret. On a la langue vive parfois. . . Une grande visite — (il ne sait pas s'en aller, M. Corbon!) — vous rend facilement injuste : ça n'en était pas moins désagréable.

Elle s'en prit à son mari :

— Tu aurais bien pu te méfier!

— On ne se méfie pas, dit M. Vissières tout doucement. Vous pourrez vous en assurer s'il vous arrive à vous-même d'oublier votre parapluie. Ce que je ne vous conseille pas, ajoutat-il.

Les Guilhcrmin le regardèrent. Depuis des années ils connaissaient M. Vissières, vieillard aimable et bon, sûr dans ses rapports, généreux dans ses manières, et qu'ils aimaient bien, quoiqu'ils ne se privassent pas en particulier de lui trouver des ridicules. Ses malheurs conjugaux — Mme Vissières depuis trente ans courait le monde — les avaient plus d'une fois amusés sansméchanoeté, ô mon Dieu non! Mais, comme d'habitude, on parle des gens le dos tourné.

Précisément l'intonation de M. Vissières venait de les gêner, leur rappelait des doutes oubliés, une circonstance toute pareille, il y avait longtemps déjà, où, après une visite de leur vieil ami, ils s'étaient exprimés librement sur son

ooiiipte; et, tout à coup, il avait réapparu, exactement comme M. Corbon, disant avec malaise :

— J'ai oublié mon parapluie.

Pendant des mois, ils s'étaient imaginé que M. Vissières les avait entendus; d'autant plus qu'il avait à cette époque espacé ses visites, plus contraint, un peu triste; puis ils avaient cessé d'y songer, et voilà que l'accent du vieillard réveillait en eux quelque chose de lointain, de pénible.

M. Guilhermin, pas un méchant homme, mais vif, qui retenait mal sa langue, déclara :

— Pourquoi dites-vous cela, cher ami? Est-ce qu'il vous est arrivé d'oublier souvent votre parapluie en visite?

M. Vissières devint grave et ne répondit pas tout de suite; enfin, avec un sourire courageux de franchise :

-- Oui, dussicz-vous avoir une moins bonne opinion de moi, je vous l'avoue, il m'est arrivé d'oublier souvent mon parapluie. Oh! la première fois, ce fut bien involontaire! Ensuite, ce fut exprès. Jusqu'au jour (M. Vissières regarda ses ongles) où je n'ai pas eu le (courage de rentrer reprendre mon parapluie, dans une maison où je l'avais laissé.

— Expliquez- vous, monsieur Vissières, dit Mme Guilliermin au supplice. Est-ce une histoire? J'adore les histoires.

— Hélas! madame, c'est un apologue tout au

LE PARAPLUIE OUBLIE <2n

plus. Fig-urez-vous que, dans ce temps-là, — cela remonte à bien haut — j'allais fréquemment dans une famille qui m'accueillait avec des transports d'amitié. On se précipitait sur mon chapeau, on m'avançait un fauteuil, on me gardait à dîner. El il ne tenait qu'à moi de me croire choyé pour moimême, quand un jour...

— Quand un jour? répéta M. Guilhermin qui tourmentait sa barbe, visiblement préoccupé...

— Je rentrai mal à propos pour reprendre mon parapluie laissé dans un coin du salon; juste au moment où le mari venait de du-e : « Il nous laissera peut-être une partie de sa fortune, ce vieux toqué! » La femme répondait : « Lui, un pareil grigou!... » Ce que j'éprouvai, comment vous le faire comprendre? Ce fut une stupeur, puis un déchirement. Ce n'est donc pas moi qu'ils aimaient, ces amis si chauds, si enthousiastes, c'était mon argent. Pour lui, les saints, les poignées de main, la meilleure place auprès du feu. Mon argent m'attirait tous ces égards, toutes ces flatteries; moi, je n'étais qu'un vieux toqué, un grigou!

— Oh! protestèrent les Guilhermin. C'est bien mal. Pour qui vous connaît!...

M. Vissières sourit avec une mélancolie amèrc et fine :

— Il faut croire, reprit-il, que mes amis me connaissaient bien mal, car ceux chez qui j'oubliai

(le nouveau mon parapluie, exprès cette fois, se livraient derrière mon dos, sitôt la porte refermée, à un violent accès d'hilarité. « Quelle bonne tète de... » (le mot est dans Molière), disait monsieur. Et madame renchérissait! « As-tu vu son embarras, quand nous avons parlé des femmes de mœurs légères? » Et cependant, dit M. Vissières, c'étaient encore des amis, ceux-là. Je revois l'air franc de l'homme, le sourire gracieux de la femme...

Les Guilhermin échangèrent un regard d'anxiété .

— Alors, continua M. Vissières, je fus pris d'un besoin dévorant de savoir ce que chacun pensait, disait de moi. Je connus l'âpre et affreuse volupté de voir tomber les masques, de descendre jusque dans la boue des âmes. Je m'avilis par une curiosité digne d'un valet. J'écoutai aux portes et toujours, ou presque toujours, j'entendis ceux qui venaient de m'accabler de leurs politesses me dénigrer, me flageller de leurs sarcasmes, m'écraser de leur mépris. Et je ne pouvais m'expliquer ce besoin de mentir, cette rage de feindre, cette frénésie d'amabilité trompeuse. Une fois, je fus surpris dans le couloir par un des enfants des personnes que j'espionnais. Ce regard clair, inquisiteur, de petit garçon me guérit du coup. J'eus honte de moi après avoir eu honte des autres. Je résistai à la tentation qui me hantait, désormais, de savoir comment me jugeaient ceux qui venaient

de me sourire. J'étais blasé; le dégoût contribua à me faire rentrer en nioi-niéme.

M. Guilhermin contempla leur vieil ami. Une sincère compassion attrista son visage et celui de sa femme :

— Vous avez dû beaucoup souffrir!

Et baissant la voix et détournant les yeux, feignant de rire, mais la voix altérée :

— Dites-moi, Vissières, est-ce que vous n'avez pas oublié une fois votre parapluie cbez nous?

Le vieillard le regarda, bien en face :

— Si, une fois...

M. et Mme Guilhermin rougirent jusqu'à la racine des cheveux.

— Vous nous en avez voulu? dit timidement Mme Guiilicrmin.

M. Vissières répondit :

— Un peu, sur le moment. La preuve que je vous aime bien, c'est que je suis revenu.

Il reprit :

— Nous sommes tous faillibles. Répétons la sublime parole : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offenses. »

Il ajouta, avec un sourire résigné et indulgent :

— Et n'oublions jamais notre parapluie 1

(Journal d'un moblot.)

« — C'est entendu, Renaut, me dit le colonel, vous pouvez occuper le château. On ne partira demain qu'à midi, si l'on part. Essayez de vous refaire un peu.

« Il sourit tristement, puis m'ayant serré la main, il présenta de nouveau ses bottes trouées au feu fumant, une grosse souche humide et noire qui, une demi-heure avant, devait encore bossuer la neige, dans la cour du presbytère. Changé, le colonel! l'air d'un revenant, avec son teint jaune, sa barbe longue, ses yeux rougis. Il avait meilleure mine, le matin de Coulmiers! Deux mois à peine, depuis ce matin-là, deux mois et trois jours! En avons-nous fait du chemin, pendant ces huit semaines ! Et pour arriver où, mon Dieu !

« Oui, avons-nous assez roulé nos guêtres, usé nos semelles sur les routes durcies et dans les chemins fangeux! Pour moi, il me semble qu'entre

ces deux dates, 9 novembre 70, 13 janvier 71, tiennent des siècles de honte et de misère. J'ai beau écrire ceci plus de quatre ans après, je remâche l'humiliation, je resouffre ma peine aussi amère, aussi lancinante que jamais. Pour moi, c'est encore avant-hier cette sinistre bataille du iMans, c'est hier, c'est aujourd'hui la débandade suprême et la fuite.

« Donc, après avoir remercié le colonel, je sors, content tout de même; mes hommes allaient pouvoir se reposer vraiment. Ma rage de tout à l'heure était tombée. Ce n'était pas leur faute après tout, à ces fourriers, s'ils avaient collé ma compa«^nie au hasard dans le village déjà plein! Dans ces moments-là, les forces humaines sont à bout; on se dit : « Bah! ça se débrouillera toujours... » On en a tant vu! Et chacun pense à soi.

« Mais, dans l'espèce, moi, c'étaient mes hommes! Les pauvres bougres!... Quand on a vécu ensemble cette vie de privation et de désespoirs, enduré les mêmes, horreurs quotidiennes, on est autre chose encore qu'un chef et des soldais, on est comme une famille. Les amitiés, en temps de guerre, ça se noue vite. En y pensant, je crois que la plupart avaient comme une sympathie pour moi. Et moi, il y en avait bien dans le nombre que je n'aimais pas autant que les autres, quelques fainéants, des mauvaises têtes... Mais, en bloc, ma compagnie, c'était sacré! Tant de cha-

grins, tant de souvenirs communs! Oui, quand on a vécu deux mois comme ça côte à côte, il se noue entre vous une solidarité qui élève le cœur.

« Je ne pensais pas à tout ça, en refermant la jiorte du presbytère. Je me disais seulement, à la vue de la neige qui se remettait à tomber : « Il vaut encore mieux faire huit cents mètres là-dessous que d'y passer vingt-quatre heures! » C'était ' une bonne aubaine, ce grand château abandonné; on y serait en un quart d'heure, vingt minutes au plus. Et nous nous y caserions tous, tant sur la litière à demi pourrie des écuries que dans les pièces où restaient quelques meubles.

« Mes hommes ne s'étaient pas couchés depuis trois jours, sinon au revers des talus, ou dans les fossés pleins d'ai-mes et d'objets divers. Repos d'un i[)slant, courts sommeils hallucinés au hasard des haltes! Nous avions encore dans les oreilles le bourdonnement de la bataille, et de plus en plus, dans l'àme, une hébétude et une somnolence mornes.

« A l'entrée du village, où je devais retrouver ma compagnie, plus personne. Je n'étais resté qu'une demi-heure absent. Tous en avaient profité qui pour chercher abri dans les maisons déjà combles, qui pour gagner en débandade ce fameux château dont on distinguait confusément la masse sombre, l'àtiments et parc, à gauche de la route. Comme je m'engageais à leur suite dans la longue

allée aux trois quarts dévastée et rasée, je m'eiitendis héler de loin :

« — Ehf eh! là-bas, l'homme! criait-on.

« Je me retournai, j'aperçus sur la route une petite carriole où quelqu'un faisait des signes désespérés. Bien qu'il fût à peine quatre heures, il faisait déjà très sombre. Aucun jour ne tombait du ciel terne, la neige voletait silencieusement dans l'air immobile et glacé. Il semblait qu'on fût seulement éclairé par ce triste éclat blanc qui montait du sol couvert d'un suaire épais.

« Je revins sur mes pas, j'attendis. La carriole avançait avec peine. La pauvre bête qui la traînait, clique malgré son poil d'ours, enfonçait et butait dans la neige à chaque coup de collier. Deux croûtes gelées mettaient à ses genoux raides comme de grosses genouillères.

« — Marche! marche donc! criait l'homme, en tapant à tour de bras. A la soutane noire, au chapeau à grands bords, à la croix de Genève, je reconnus un prêtre. Il avait une longue barbe noire, l'air d'un brigand et des yeux doux.

« — C'est vous, mon capitaine!

« — Ah! l'abbé! En voilà une rencontre!

« C'était l'aumônier d'un bataillon du 66° mobiles, l'abbé Trucliat. Je l'avais rencontré plusieurs fois à Mayenne, au mois d'août, quand on avait formé le régiment. Je l'avais revu le lendemain de Loigny, à l'ambulance de Lumeau, où l'on m'avait

porté évanoui avec une balle dans le bras... Brave abbéi c'est pourtant à son bidon plein de neige fondue, dont il avait humecté mes compresses, que je devais d'être là aujourd'hui^ valide, après avoir vu cette fois encore la mort de si près.

« — Pardieu ! vous arrivez bien, l'abbé! c'est mon tour de vous héberger! Emboîtez le pas... Tiens ! qu'est-ce que vous charriez comme ça?

« Un corps était étendu dans la voiture, jambes repliées en chien de fusil, sous une capote.

« — C'est mon ordonnance. Le pauvre garçon n'en peut plus.

« Et cela dit, nous tournons dans l'allée. Hue, Cocotte! Tout d'un coup, des cris : « Arrêtez! arrêtez! » Un bruit cliquetant et sourd, et, dans le crépuscule aussi sombre que la nuit, nous entendons, plus que nous ne voyons, fondre sur nous un grand diable à cheval, un hussard, je crois, qui braquait un revolver dans notre direction, tout en gesticulant et en nous injuriant. Une détonation subite, un crachement de feu, une balle qui siffle. Elle n'a pas dû passer loin! Et voilà notre hussard qui nous caracole sous le nez l'arme brandie.

« D'où sortait-il? Où allait-il? Je me le suis demandé depuis bien souvent. Je ne sais pas. Je suppose tout simplement aujourd'hui que ce soirlà j'ai croisé mon Destin. Ce passant, c'était l'obscur Hasard en marche, la Mort anonyme qui se dresscdt une fois de plus devant moi.

« Je crois être l)rave, je l'ai prouvé sans fanfaronnade, en Crimée, en Italie, puis en reprenant du service à la guerre, avec mes soixante-trois ans. A Sébastopol, dans les tranchées, je puis dire vraiment que j'ai passé des heures entières sous une pluie de balles. A Magenta, j'ai vu tomber des hommes autour de moi comme le blé qu'on coupe. Je m'étonne encore de m'étre tiré de Loigny sans autre écorchure qu'une balle au bras.

« A quoi tient la vie ! J'eusse dû la perdre mille fois sur plus de vingt champs de bataille. C'est étrange de penser qu'on a essuyé le feu de plusieurs armées bêtement, et qu'en revanche on a failli mourir, sous un pistolet d'ivrogne! La scène est encore devant mes yeux. Je revols, dans les ténèbres blanches de ce blême soir d'hiver, la charrette immobile, l'abbé et moi terrifiés, car vraiment nous avions peur, et, devant nous, cet cscogrilTe saoul qui menaçait de faire feu de nouveau, avec son revolver braqué, tandis que son cheval, aussi surexcité que lui, pialfait et se cabrait, les flancs mouillés d'écume et de boue, saignants sous l'éperon.

« Les yeux hors de la tête, l'homme nous réitéra l'ordre de nous arrêter, de le suivre. Quel était ce village? Qui étions-nous? Des fuyards? Il avait ordre de ramasser les fuyards 1 En route! Et plus vite que ça!... « Capitaine? je m'en fous! Habits volés!... Et toi, la calotte, faut pas me la faire!

Tous des espions, des lâches, des salauds 1... »

« La brute se balançait sur sa selle, avec des déplacements d'assiette inquiétants. Sa monture s'impatientait; le revolver allait et venait, à un mètre de nos poitrines. Mon revolver à moi était déchargé, l'abbé n'avait pas d'armes. Un geste, et nous étions perdus, le coup partait. C'est miracle, d'ailleurs, qu'il ne soit point parti.

« Soudain, le hussard s'attendrit. « Nous étions de bons bougres. Tous frères! » et, passant son revolver dans la main gauche, il nous tendit de la droite sa gourde. ]\ïais, sans le vouloir, il toucha de l'éperon sa béte, qui fonça droit, comme une flèche. Et, dans un bruit de ferraille, gamelle, sabre et bidon brinqueballant, l'extraordinaire apparition, avec des cris inarticulés, dans la neige silencieuse, dans la neige tombante, fila, diminua, disparut, telle qu'un de ces oiseaux affolés qu'on voit tournoyer dans l'orage.

« Alors, comme je suivais du regard, en respirant, ce lamentable emblème de la déroute, l'abbé se signa, d'un geste fervent. Vraiment, nous avions senti passer la Mort. Au bout d'un instant, l'abbé murmura :

« — Tout de même, une secousse, un geste...

« Puis avec un sourire :

« — Allons! ce n'est pas encore pour cette fois-ci ! »

M. et Mme Charopé habitaient, depuis quinze ans, à des prix d'exceptionnel bon marché, une vieille petite maison, au fond d'un jardin, dans un quartier excentrique. Rue ménagère : à l'entrée, une vacherie; à la sortie, un entrepôt de charbons; le fruitier voisinait avec le boucher. Le boulanger n'était pas loin. Une poste à deux pas. Pour « aller à Paris », un grand tramway, un « railoua », prononçait 31. Charopé, roulait, emporté par une machine à vapeur. Autrefois, il n'y avait qu'un petit omnibus cahotant et grinçant. Le progrès !

Jamais M. Charopé, commis principal dans une administration importante, benoît homme chauve et ventru, double menton, sourire replet; jamais Mme Charopé, née Lampereur, sa longue, maigre et pudique épouse, ne se seraient avisés que leur maison, dont ils étaient si fiers, manquait du confort moderne, sans une grande baraque de maison à six étages qu'on bâtit, au beau milieu de leur rue paisible.

Ils la regardèrent d'abord avec dédain, se garant de l'épaule plâtreuse des maçons, se demandant si les redoutables fondations qu'on creusait n'allaient pas ébranler le quartier. Les énormes tronçons de tuyaux, égouts, gaz, les inquiétèrent : si une explosion... Les scies stridentes au plein des blocs de pierre leur firent crisser les dents, réveillant d'anciennes névralgies. C'était malsain, le froid de tombe qui descendait de la haute façade blême, crue et neuve. Et les Charopé, se rencognant dans leur vieillotte demeure, en célébraient pour la millième fois les mérites.

Ne s'adaptait-elle pas à leurs habitudes, à leurs manies, comme un habit longtemps porté où le corps est à l'aise? Que de placards! Où Mme Charopé pourrait-elle, ailleurs, remiser ses innombrables pots de confitures? Où son mari installerait-il, comme ici, dans le hangar du jardin, un véritable atelier pour tourner et découper le bois; faire, aux heures de repos, les « petites merveilles », les « réels chefs-d'œuvre », arrondis ou dentelés dans des planchettes de sapin, dessous de carafes, cadres photographiques, cache-pot dont il avait orné leur logis, du haut en bas?

— Vraiment, disaient les amis, vous êtes là comme à la campagne. Le bon airl Vous mangez des œufs frais 1

Car les Charopé avaient trois poules, et on pouvait, l'été, s'asseoir quatre, en se serrant, sous la

tonnelle, un treillis de lattes le long duquel poussait une vigne vierge anémique, et qui faisait de l'ombre en losanges sur la table vermoulue.

Mais quand la maison neuve commença de s'élever dans les airs, le ménage ne laissa pas d'être impressionné : ils commencèrent à parler d'elle comme d'un être vivant, ils y songeaient fréquemment. Quand ils passaient, ils ne pouvaient plus feindre de ne pas la voir. Elle les regardait, de ses larges fenêtres sans vitres ; son porche énorme, en bouche de four, semblait vouloir les happer. Bientôt de vastes écriteaux s'appliquèrent à l'échafaudage : ils portaient le plan des appartements, l'énumération des pièces, ascens., calorif., électr., salle de bains.

— Quel luxe! — deux salons, — deux, mais alors il fallait deux mobiliers!... — téléphone avec la loge, — ça, c'était impressionnant! — et le tout, selon la hauteur des étages et la disposition des lieux, à des prix, oh! des prix stupéfiants, des prix tels que M. et Mme Charopé se regardèrent, ébaubis.

— Comment! au cinquième, moins cher que ce que nous payons, et un escaHer de monument public! Avec des tapis, des tapis d'Orient! Et l'eau chaude à volonté, et le gaz, et l'électricité!

" Ce soir-là, les Charopé trouvèrent leur maison moins délicieuse. Leurs amis avaient beau, pour Jeur être agréables, l'appeler une villa, un pavil-

Ion, un petit hôtel, c'était tout simplement une bicoque, une bicoque bien disposée, certes, mais incommode, et où il y avait de la place, même pour les rhumatismes. La chambre du grenier, où le papier se décollait toujours!... Il faisait chaud dans le bas, tout juste dans le haut, glacial à la cuisine; l'hiver, la bonne cassait la glace dans le seau. Et on en brûlait un charbon! de fameux clients pour l'entrepôt du bout de la rue!

— Si nous... hasarda M. Charopé.

— Quoi? demanda sa femme.

Elle avait deviné, mais voulait que l'initiative et la responsabilité restassent, comme il sied, au mari.

— Rien... fit-il.

— Ahl

Et elle serra les lèvres, déçue.

Trois jours après, elle n'y tint plus et commença à se plaindre de la fenêtre qui, près de son lit, envoyait, malgré bourrelets et coussins suspendus, un filet d'air, « coupant comme un couteau. » Il répondit, les paupières baissées, que la pompe jouait mal et qu'une marche de l'escaliei branlait. Le lendemain, ils s'avouèrent, pour la première fois depuis quinze ans, que l'odeur du petit endroit, malgré l'eau de chlore...

— Vois-tu, ma bonne, il n'y a que le tout à l'égout. Le progrès, quoi qu'on en dise, a du bon.

Et, ce jour-là, ils convinrent que, sans vouloir

déménager pour cela, — rien ne pressait, on avait le temps... mais afin de se rendre compte, de contrôler, de comparer, ils devraient se mettre à chercher des appartements, dans les prix doux bien entendu. Cela n'engageait à rien. Et, dès le lendemain, ils se mirent en chasse, séparément. M. Charopé partait plus tôt pour son bureau, revenait plus tard. Mme Charopé, elle, visitait dans l'après-midi, à l'heure où on se rend mieux compte.

Ils avaient écarté la maison neuve, qui maintenant, débarrassée des échafaudages, montrait sa splendeur blanche, vitres nettes, rotondes à balcons de fer, dallage d'entrée noir et blanc, — comme pour jouer aux dames 1 — et, au lieu de porte, une grille monumentale du plus beau vert bronze. Mais monter au cinquième, même en ascenseur, c'était dur. Il aurait le vertige, de si haut. Elle calculait le temps perdu par les bonnes : si encore elles pouvaient descendre et remonter par le montecharge !

Dès lors, la découverte des appartements devint pour eux une source de conversations intarissables; ils se piquaient chacun d'en découvrir un plus avantageux que celui visité par l'autre. Ils exaltaient une antichambre, s'opposaient un salon à trois fenêtres. Cette marotte leur dura tout l'hiver; au printemps, M. Charopé prit sa retraite, et d'un commun accord, pour ménager le temps, ils explo-

rèrent de concert, d'abord leur quartier, puis les quartiers voisins, et finalement les beaux quartiers, ceux où Ton ne voit pas de magasins, où les maisons ont l'air de palais, et devant lesquelles, on des avenues nobles et spacieuses, des voitures de maîtres, cocher et laquais en culotte de peau et bottes à revers café au lait, roulent sans bruit au trot vif de chevaux superbes.

D'abord, le ménage avait escaladé des escaliers modestes, pris des mesures de parapluie ou de canne dans des rez-de-chaussée sans luxe, vérifié les cheminées d'appartements raisonnables. Rien ne les satisfaisait. Cette chambre était au nord, la salle à manger paraissait obscure. Insensiblement, ils élevèrent leurs prétentions, foulèrent des tapis imitation d'ancien, frôlèrent des murs revêtus d'étoffes végétales; simulant le chic, des salles de bain économique montraient des baignoires en zinc pauvre; les murs des pièces d'apparat semblaient, sous le ripolin blanc, couverts de coldcream figé.

— Bien salissant I murmurait Mme Charopé.

— On ne fait plus que cela, madame; c'est le modern-style, répondait la concierge.

Non, vraiment, ce n'était pas encore 1' « idéal », le « rêve » . Et les Charopé reprenaient leurs pérégrinations. Ils se hasardaient maintenant aux quatre mille, quatre mille cinq, plus que jamais ascens., élect., calorif. Aux concierges, tapis dans des

niches noires, femmes au teint jaune, corsages usés, marmailles piaulantes, avaient succédé des ménages corrects, puis de véritables fonctionnaires. Maintenant, les loges, avec leurs portes à petits carreaux et stores, ouvraient sur des pièces au parquet luisant : de véritables dames, presque des messieurs^ d'un air important, affable, quoique protecteur, vous renseignaient.

Depuis que la simplicité de leur mise avait attiré aux Charopé, un jour, cette réponse méprisante : « Rien à moins de cinq mille, ici; on ne loge pas de petits ménages! » le couple, outré, s'attifait de ses vêtements neufs. Et il fallait voir le ton et les manières de grande dame dont Mme Charopé répliquait :

— Ah! deux salons et salle de billard seulement? Ni écuries, ni remise? Faites-nous visiter tout de même.

Ils furent rencontrés. Des amis les interrogèrent. D'ailleurs, leurs sorties quotidiennes et endimanchées intriguaient leur rue, la bouchère, qui était curieuse, et la fruitière, qui était médisante. Les Charopé firent les mystérieux. On supposa qu'ils avaient fait un héritage, d'autres crurent qu'ils avaient gagné un gros lot. Évidemment, ils étaient devenus riches! Visiteraient -ils sans cela tant d'appartements, et d'aussi chers? Une considération les enveloppa de réticences, de discrets sourires.

Cependant ils n'étaient pas heureux. Ils avaient trop pris, sur le tard, conscience de la médiocrité de leur vie. Ils avaient envié ce qu'ils ne pourraient jamais avoir. Leur vieille petite maison, devenue presque une étrangère, et qui semblait leur reprocher leur ingratitude, les dégoûtait à présent.

Un soir, ils trouvèrent dans leur boîte aux lettres une enveloppe jaune, l'ouvrirent, restèrent pétrifiés. C'était un congé en forme, envoyé par leur propriétaire.

Avait-il eu vent de leurs plaintes? se vengeait-il de ce qu'ils dénigraient sa maison? se jugeait-il indigne d'abriter des gens aux visées si fastueuses? voulait-il jeter bas cette cage à lapins et élever, lui aussi, une maison à six étages? Il n'y avait pas d'erreur. C'était un congé sans phrases.

— Eh! il y en a d'autres, d'appartements! s'écria Mme Charopé.

Il fit chorus :

— Eh oui! il y en a d'autres, des centaines!

Oui, ascens., cal., élect., tapis d'Orient, plafonds d'église, douches à volonté. Mais ceux-là!... Restaient les autres... Ah! les autres, aucun ne valait la pauvre, la bonne, la confortable, l'excellente petite maison, avec sa rue ménagère, son air de la campagne, les œufs frais des trois poules et la tonnelle de lattes vertes.

Atterrés, les Charopé se regardèrent; toutes

leurs vieilles habitudes sens dessus dessous, leur passé soudain déraciné^ expulsé...

— C'est un coup, tout de même! soupira-t-il.

— Oui, nous qui étions si bien ici!,..

C'était la première fois que Jubal, dit Plomb- Sûr à cause de la justesse infaillible de son coup de fusil, exerçait ses fonctions de garde champêlre. De grand matin, il sortit de la cahute grise qui, avec trois chaises, une paillasse, deux pots de grès et un poêlon, composait sa maison et son mobilier, au bout du village. La casquette verte plantée crânement de côté, faraud dans une blouse de velours fauve, houseaux aux jambes, sa moustache qu'il laissait maintenant poussée relevant en crocs, Jubal, dit Plomb-Sûr, traversa la grande rue avec un air de défi grave, une assurance d'autorité. Sa plaque neuve brillait sur sa poitrine.

Tout dans son attitude affirmait :

« Attention! maintenant! Ouvrez l'œil et le bon. Ce n'est pas Jubal qu'on mettra dedans. Il les connaît toutes. Faudra marcher au pas. Ceux qui n'aiment pas les contraventions et les procèsverbaux n'ont qu'à s'aligner : fixe! Juste, mais sévère. Je saurai faire respecter le commandement! »

Et Jubal constata, pour la première fois de sa vie, que le village était dégoûtant. Des peaux de lapins empestaient sur un fumier. Des purins do basse-cour avaient raviné une ruelle, au mépris de l'arrêté de M. le maire réclamant la propreté, ra-fla-fla, ra-fla, par le roulement de tambour du crieur! De même il loucha vers les contrevents clos de l'auberge du Boudin d'or. Cette nuit, comme les nuits précédentes, un tas de lascars y avaient fait bombance. C'est bon, ils avaient joui de leur reste. Et Jubal passa en revue ceux qu'il aurait plaisir à pincer : vieilles rancunes, anciens comptes à régler. On avait assez glosé sur sa nomination, on lui avait assez ricané au visage, on lui avait assez tapé sur les épaules. A présent, plus de familiarité. A distance! Rompez!

Il cambra les reins, releva la tète, fit le moulinet de sa canne, un gourdin solide. Quiconque l'eût rencontré en ce moment eût écarquillé les yeux et se fût récrié de surprise. Comment reconnaître dans ce gas si fier le Plomb-Sûr invisible, intangible, l'ombre rasant les murs, se défilant le long des haies, celui que l'opinion tenait pour le plus retors, le plus madré des contrebandiers, l'homme qui n'avait pas son pareil pour tendre un lacet dans les taillis, pour relever la piste d'une barde de chevreuils, pour abattre un lièvre d'une charge de plomb, l'homme qui n'écumait pas seulement la terre, mais l'eau, le pécheur des nuits sans lune,

LA PLAQUE ISS

des petits matins de brouillard, l'individu indistinct, dans ses vêtements usés, qui filait entre chien et loup portant sous son bourgeron quelque faisan gras, quelque brochet à dents aiguës?

Il faut avouer que M. Vantre, le député, dont il dépeuplait les viviers et les parcs, avait eu une inspiration de génie en transformant, par cette nomination de garde champêtre, Plomb-Sûr, ennemi de toute loi et de toute règle, en un défenseur subit et incorruptible de la société. C'est qu'il connaissait les hommes, M. Vantre; il n'avait pas trempé pour rien dans le Panama, mijoté la cuisine parlementaire, savouré le bouquet des potsde-vin.

Il avait, avec cette science profonde du cœur humain qui le rendait si persuasif à la tribune, si insinuant dans l'art de ramasser des places afin de les distribuer, il avait pressenti que Jubal, dit Plomb-Sûr, ne se faisait sa part au détriment de la collectivité, que parce que, n'étant rien, n'ayant rien, il voulait vivre de son travail, cet homme.

Mais, là où un psychologue moins subtil se fût trompé en faisant nommer par exemple Jubal, cantonnier, ou facteur, M. Vantre avait compris que le seul métier qui pouvait convenir à un homme comme Jubal était le même que celui qu'il remplissait : le plein air, les champs, l'affût, les ruses, l'adresse, la décision du chasseur, la patience du pêcheur : seulement, ces qualités, néfastes.

jadis, il les convertissait en un bienfait public. Jubal avait retourné sa veste. C'est lui, maintenant, qui défendrait le gibier, qui protégerait le poisson. C'est lui qui, heureux d'exercer le besoin d'autorité qui sommeille en tout être, poursuivrait, traquerait les contrebandiers.

Un homme comme Jubal, c'était une force inemployée, une ressource perdue; M. Vautre avait fait coup double. Il donnait à la commune un gardien intègre, il préservait son propre bien. Dévoyé jusqu'à présent, Jubal réintégrait sa vraie voie, rentrait dans la norme. M. Vautre pouvait être traité par ses ennemis de « sale chéquard », ce n'en était pas moins un homme politique d'une haute valeur. En effet, dans un état bien organisé, il ne doit pas y avoir de déchets sociaux. Chacun peut et doit se rendre utile. Le tout est de savoir à quoi l'on est bon. Jubal, dit Plomb-Sûr, avait retrouvé son chemin.

Et justement le chemin qu'il suivait en ce moment, non au figuré, mais à la lettre, un sentier entre des saules, le long des prairies coupées de remblais, ce chemin le conduisait à un coin de rivière qu'il connaissait bien, pour y avoir donné de fameux coups de filet. Et s^il allait dans cette direction et non dans une autre, c'est qu'il espérait bien y « chopper » un ancien camarade : Trinquet, dit « le Grêlé » , à cause de sa face criblée de petite vérole. Autrefois, Plomb-Sûr l'eût été re-

joindre en ami; aujourd'hui il allait guetter en ennemi. C'était dans l'ordre, et cela lui semblait tout naturel. Sa fonction lui créait son devoir. A chacun son métier, les vaches seront bien gardées.

L'air était vif, la terre molle se raffermissait. Après des journées noyées de brume, un jour clair se levait. Les lointains perdus dans une fumée bleuâtre se rapprochaient. Le printemps n'était pas loin; si la cime des tilleuls devenait vineuse, déjà les sureaux s'étoilaient de bourgeons verts. La rivière, jusqu'alors de boue pâle, se gla(;ait d'un bleu froid. L'Est était d'or, dans le gris du malin, Plomb-Sûr respirait avec délices cette fraîcheur; il aimait les champs givrés par la gelée, l'herbe qui craque, la berge qui glisse, le vol du martin-pécheur, l'odeur du taillis. Comme autrefois, il se dissimulait le long des saules, rasant les haies, en quête du gibier. Ou il ne connaissait pas son Trinquet le Grêlé, ou il allait, par ce talus masqué d'un vieil orme crevassé, lui tomber sur lu dos, au bon moment du flagrant délit.

Qu'est-ce qu'il disait? PlouffI Un scintillement et, dans l'eau qui s'élargit en cercles, le remous d'un épervier qui plonge. Ahl mon gaillard! Eh bien ! et la pêche interdite? Alors, ça ne sert à rien, les règlements? Oh! comme c'est lourd! Ce qu'il a dû en prendre! Des éclairs d'argent tressautent dans le filet mouillé. Attends un peu, filou!

Et Jubal, se démasquant derrière l'orme cente-

naire, dévale et empoigne aux épaules le Grôlé :

— Au nom de la loi!

Moment tragique, anxiété douloureuse et comique dans le regard du délinquant. Il ricane, comme il eût grimacé :

— La bonne blague!

— Tu vas voir. Nous disons : Trinquet dit le Grêlé, — et drjà Jubal a tiré un carnet de sa blouse, mouillé son crayon, écrit; — un procèsverbal de première, je ne te dis que ça.

Médusé, partagé entre la rage et la crainte, prêt à donner un croc-en-jambe à Jubal ou à l'implorer à deux mains, le Grêlé lui jette un regard de suprême reproche :

— Oh! à un ami!

Le cri est si déchirant, rappelle un passé si plein d'émotions communes que Jubal, farouche, lâche i'épervier, pièce à conviction dont il s'est déjà emparé. Il devient rouge brique. Une lutte se livre dans son âme, la pitié, l'orgueil : le pardon, le devoir.

Humble, soumis, le Grêlé a un air si piteux, si navré ; et ce qui le navre, Jubal le sent, c'est moins la contravention, l'amende, la prison, que parce que c'est lui, un ancien ami, un vieux camarade, qui les inflige.

Jubal dit, sévère comme un justicier :

— Rejette ces poissons à l'eau.

Et plus doucement, mais ferme, quand Trinquet

a, de ses mains lentes et embarrassées, relancé au fleuve les poissons qui se tordent et fulgurent dans l'air de l'éclat gai de leurs écailles :

— Pour cette fois, la première et la dernière, je te fais grâce; mais n'y reviens plus.

— Alors, murmura le Grêlé, c'est fini de rire?

— Oui. dit Jubal. Et se frappant la poitrine, fièrement :

— J'ai la plaque. Tu la vois? Tu l'as vue? Respect à la loi. Et maintenant, file.

— Jean, vous m'éveillerez rlemnin à quatre heures.

Cet ordre, 31. Ripe, procureur de la République, ne le donna ni trop haut ni trop bas, sans vivacité, comme s'il se fût agi d'une partie de chasse, sans familiarité non plus, sans émotion — un juge, mieux qu'un juge, le représentant de la vindicte socinle, plane au-dessus des sentiments humains. Ni Caiblesse ni sévérité. Le ton juste, le plus naturel.

Jean s'inclina; il avait compris. On coupait la trtc de Barchut, et monsieur devait, de par ses fonctions, assister à la petite cérémonie.

— Qu'est-ce que monsieur prendra, de si bonne heure? Du thé? du café?

M. Ripe n'osa demander sa bonne soupe des départs à l'aube, carnier dans le dos, fusil en bretelle. Pourtant, ça tenait chaud. Mais la nuance 1... Il avait du tact :

— Une tasse de thé.

Et comme le givre aux vitres promettait le plus joli froid de Sibérie sur l'Esplanade, il ajouta :

— Je mettrai ma pelisse et mes snowboots.

Puis, M. Ripe se mit au lit : il s'agissait de passer une bonne nuit, afin d'être frais et dispos au moment désagréable, certes — mais ce serait vite passé — où, en compagnie mêlée, quoique choisie, le directeur de la prison, M. l'aumônier, le bour... l'exécuteur des hautes-œuvres, il verrait se succéder en images de cauchemar le réveil de l'homme, la toilette, la confession, le conventionnel : « Barchut, au moment de payer votre dette à la société et de paraître devant le tribunal suprême, je vous adjure^ si vous avez quelque révélation à faire... »

Penh! une formalité. Barchut ne révélerait rien, pas si bête ! Il protesterait encore, sans doute, de son innocence. S'il fallait les écouter!... M. Ripe relevait la couverture sous son menton, bien bordé, la nuque d'aplomb et les favoris soigneusement étalés sur les draps; il dormait sur le dos, pour no pas les froisser. Allons, bonsoir. C'était la première fois qu'il assisterait à une décapitation, il s'agissait de faire bonne figure, simple, digne et grave. Digne surtout, car enfin, sans son admirable réquisitoire — « adnjirable », il n'y avait eu qu'un cri dans la ville — il n'aurait pas obtenu la tête de Barchut. Et môme, au premier moment, sa victoire l'avadt refroidi : le président le compli-

m^ntait^ le grand avocat de Paris lui serrait les mains, on s'extasiait : « Magnifique 1 une logique., une évidence, une force, une émotion! » Et cela, c'était vrai; sapéroraison... la trouvaille du geste... il avait retiré sa toque comme devant la solennité de la mort qu'il réclamait, il s'était découvert comme s'il voyait passer la justice des hommes et celle de Dieu. Un effet énorme!...

Voyons, dormons... Ce Barchut, il lui devait bien cela, de l'assister au dernier moment, après l'avoir amené au bord de la guillotine. Certainement, c'était juste, c'était crâne, et puis... il n'y avait pas moyen de faire autrement. Sans cela, M. Ripe s'en fût fort bien passé : on n'est pas sanguinaire parce qu'on exige la mort d'un homme, grand Dieu, non! Tout le monde pouvait l'attester : Ripe, excellent garçon, consciencieux, travailleur, honnête. Dame! aux assises, sous les regards, la pression des journaux, la lutte avec le grand avocat de Paris, on se monte, on s'exalte : il faut vaincre ! Mais, personnellement, est-ce qu'il en voulait à ce Barchut qui avait assommé sa femme à coups de merlin et étranglé ses deux fils, deux gamins de sept et huit ans? Pas du tout, pas plus qu'à un chien enragé. On le supprime, afin qu'il ne morde plus, pour l'exemple et la bonne règle; voilà tout.

Il était regrettable seulement que Barchut eût si obstinément nié et que la preuve matérielle.

flagrante, du crime manquât. Mais les preuves moralesl Elles abondaient, les preuves morales.' L'instruction avait été si bien menée... Non, pair le moindre doute à avoir. Barclmt devait être l'as sassin, ça ne pouvait être que lui, seul il semblait ) avoir intérêt : donc c'était lui. Simple comme bon jour. Ohl et puis... s'il fallait s'intéresser aux criminels, lorsque tant de braves gens souffrent cl meurent sans tant d'histoires 1

M. Kipe s'assoupissait. Ses traits détendus prenaient peu à peu cette expression d'immobilité sans âme qui fait du sommeil le frère de la mort, de cette mort qui, là-bas, dans une froide cellule, posait déjà son scel morne sur le visage creusé de l'homme couché en chien de fusil, marmottant dans son rêve sinistre : « C'est pas vrai... Y m'en veulent tous... Maman! » Les dernières braises s'éteignirent. Une douce tiédeur régnait dans la chambre. Au creux de l'oreiller et du lit chaud, M. Ripe dormait le sommeil du juste, dans le silence gelé de la ville endoi'mie que ne troublaien" pas, sur l'Esplanade, les coups de marteau consolidant une machine difi'orme, naine et hideuse, dont les bras s'élevaient dans la nuit trouée de lanternes sourdes.

La pendule de la cheminée sonna deux heures et demie; le sommier cria, on fourrageait sui- la table de nuit, l'étcignoir tomba; crac! une allumette dont la llannne en feu follet tâtonna autour

de la bougie : la main qui la tenait, crispée, tremblait. M. Ripe, assis sur son séant, était d'une pâleur extrême, la mâchoire contractée, les prunelles dilatées ; il gémit, les mains appuyées sur son côté droit :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! Ah! ah!... ah! que je souiïre!...

C'était le réveil d'une crise au foie, mal dont il avait autrefois soigné par un rigoureux traitement les affres douloureuses ; mais pas tant qu'aujourd'hui, oh! non, jamais elles n'avaient été aussi cruelles. A vue d'œil, son teint se décomposait; entre les irréprochables favoris, ses joues flasques devenaient de terre. Il eut tout à coup l'idée quil allait mourir, passer comme cela en cinq minutes. Arc-bouté au traversin, il plongea sa tète dans ses mains, les coudes à ses genoux relevés, et sa souffrance était si vive que ses dents faisaient un petit tintement irrégulier en se choquant.

Ah ! ça diminuait, l'étreinte atroce s'affaiblissait : quel soulagement!... Il s'accablait de reproches; aussi, s'être tant surmené, des nuits de veille, tout le mal que lui avait donné cette sale affaire Barchut.

Barchut?... Ce fut pour M. Ripe une commotion foudroyante. Il vit, pour la première fois, l'homme dans sa geôle, la hôte de proie verrouillée et cadenassée; qui sait si, accoudé dans les ténèbres, soulevé sur sa couche, le misérable, averti par une

sorte de divination, ne se sentait pas aux entrailles le froid de la mort imminente? Si coupable qu'il fût — car il l'était, il devait l'être, il fallait qu'il le fût — comme il devait soulTrirt Torture sans nom, supplice sans égal; se dire : « Je vis, je respire, je suis, et je vais mourir, je ne serai plus rien, rien.. Et j'aurai beau crier, me débattre, aucun secours, aucune délivrance, aucune puissance céleste ou humaine ne retardera d'une seconde l'irrévocable! »

M. Ripe poussa un nouveau gémissement; la douleur revenait, sournoise, aiguë, déchirante; il entrevit les consultations, le régime, les eaux!... Pourvu que sa carrière n'en soufiiît pas!... Puis l'idée fixe revint : « Si j'allais mourir? » Mais c'était monstrueux, ce serait d'une bouffonnerie macabre, insensée; lui, honnête homme, magistrat intègre, honneur et espoir de l'ordre auquel il appartenait, il pourrait, lui qui n'avait rien fait de mal, être condamné à mort comme ce Barchut, qui avait... qui avait dû assassiner sa femme et ses deux enfants! Non, cela était contraire à toute justice, à toute équité; il en attestait la morale supérieure, l'équilibre du monde : « Non, messieurs de la cour; non, messieurs du jury, vous ne voudrez pas qu'un innocent... »

En attendant, dans trois heures vingt-sept minutes — la pendule allait bien — la tête d'un coupable tomberait sous l'inflexible couperet. Cou-

PEliNE DE MORT 469

T)able? Oui. . . un homme, après tout. La société s'arrogeait un droit terrible... Si ce Barcliut, éveillé, sentait approcher son destin, par quelles angoisses devait-il passer?... Et tout à l'heure, quand le bon directeur de la prison, avec sa tète de mouton blanc, lui dirait : « Du courage, Barchut, l'instant de l'expiation... » Du courage, c'est bon k dire aux autres... Si le bon directeur était à la place de Barchut... si seulement il avait une telle crise au foie... Mourir, ce n'est peut-être rien : un éclair, un frisson; mais savoir qu'on va mourir, c'est épouvantable!

M. Ripe plaignit Barchut, il le plaignit d'une compassion soudaine et inattendue, dans un attendrissement sur lui-même (lui, Ripe). Aïe, ohl la lai... Voilà que ça reprenait. Impossible. Impossible, absolument impossible d'assister à cette répugnante, à cette nauséabonde corvée. Mais qui donc avait poussé le déclic, qui donc avait arraché le verdict à la sensibilité égoïste du jury? M. Ripe éprouva un anxieux remords, un tourment d'àme bouleversant, songea à quelque invraisemblable expiation que le sort lui infligeait. Non, ces élancements étaient intolérables, et il ne savait plus bien s'il les ressentait dans son foie malade, son cœur étreint par une main invisible, ou son cerveau en proie à une confusion, un chaos d'idées en anarchie.

Il sonna, resonna, sonna à casser la sonnette.

— Habillcz-vous; allez chercher de suite le docteur Guimaud, dit-il entre deux spasmes à Jean effaré; puis, vous irez réveiller mon substitut, M. de Lacoile, et le prierez de venir de suite nie parler.

— iMonsieur est malade?

— Oui, mon pauvre Jean, malade à hurler. Une fois seul, M. Ripe sentit la souffrance aiguë

s'éloigner encore une fois. Alors, dans un allégement qui saluait la vie et réprouvait avec horreur la mort, cette mort suspendue sur tous, mais irrémédiablement prête à frapper, avant l'heure, un homme comme lui, plein d'une commisération infinie pour Barchut et ceux (jue la loi égorgeait, le magistrat, s'ouvrant à la pitié pour les autres et à l'espoir tenace et irréductible pour lui-niéine, fondit en larmes.

— Drédré, si tu recommences, tu auras une claque t

— Pourquoi? demanda l'enfant, avec l'inflexible logique des tout petits, qui, emprisonnés dans des obligations incompréhensibles pour eux, ligotes de restrictions dont on ne prend pas la peine de leur expliquer le sens, se cog"nent par tous les bouts à la vie, comme des papillons à l' abat-jour lumineux.

Mme Solre était bien trop occupée avec la merveilleuse étoffe, huit mètres de crêpe de Chine soyeux, nacré, un coupon splendide que son mari venait de lui acheter, tandis que le « marchand chinois », un g-aillard tanné par les voyages, tenant le milieu entre le maître d'hôtel des premières sur paquebot et le mercanti exotique, rempaquetait, avec des gestes lents, l'espoir secret d'une nouvelle affaire, ses bronzes d'animaux, ses figurines d'ivoire, ses écharpes et ses broderies

éclatantes où l'on voyait des fleurs de soie parmi des feuillages d'or.

M. Solre, satisfait, mais ne voulant pas le paraître, ravi, mais d'un air méîiant, dégoûîo presque, tournait entre ses doigts le bibelot qu'il venait de s'offrir, un enfant chevaucliant un buffle, le tout d'une grâce contournée et charmante. Et quelle patine 1

Drédré, à qui on n'avait rien acheté, parce que ({ ce n'élaiont pas des choses pour les enfants », réfugié dans le coin de la chambre, s'évertuait à retirer un album d'images, de dessous une lampe déplacée du guéridon voisin où le marchand reprenait ses objets de vente, et qu'indûment, sans respect pour la propriété privée, M. Solrc avait posée sur l'album de son fils.

« Mon album » . Drédré avait bien le droit de le prendre, et, avec des eff'orts sournois en dépit de la menace de sa mère, il tirait, tirait, sous le lourd presse-papier de la lampe. « Va-t'en, vilaine lampe ! Ce n'est pas ta place 1 »

Patatras! Un grand bruit, tout est par terre, le verre en miettes, le pétrole coule en mare. Clac!

— Tu l'as reçue, ta gifle ! . . .

Oh! quelle gifle! On a dû l'entendre de la cuisine! Aussi sonore que lorsque Jean, l'aîné des trois frères, abat sur le mur la grande règle plate dont il est si fier.

— C'est vrai, il est insupportable, cet enfant!

Et, le « marchand chinois » expédié, Drédré se voit solennellement privé de dessert; justement Jean et Pierrot reviennent du lycée, assistent à la confusion du cadet, et il y a sur la table, Drédré l'avait remarqué, de la confiture de framboises et des bananes. Des bananes!...

Le cœur sfonflé, mais détournant les yeux de ses frères qui nettoient leur assiette aussi nette que s'ils l'avaient léchée — ils n'en ont pas donné leur part de la belle gelée rose sombre — bon I les voilà qui pèlent leur banane : ça ressemble à du drap ou à du cuir, la peau; on pourrait peutêtre en faire des habits? — Drédré écoute sans le vouloir, entend, malgré lui, sa mère qui, dans un babil d'oiseau gai, explique à papa comment elle fera la belle robe.

Ce sera d'un chic, ce sera d'un épatant, ce sera à mourir! Et des volants comme ceci, — le joli doigt blanc ondule dans l'espace, — et des fronces comme ceci, — les deux doigts font la pince, on dirait qu'ils prennent du sucre dans le sucrier, — et l'empiècement, et les dentelles, trois plis, et cela reviendra sur le devant; et le décolletage, tu verras ça I . . .

Mais, sans attendre que le café fût servi, Mme Solre se précipitait dans la chambre, revenait avec le coupon de neige dorée, la merveille d'étoffe qu'elle chifl'onnait, — ah bien! si c'était Drédré qui se permettait cela! — et comme un

tissu sorti de la quenouille des fées, le crêpe souple, le crêpe magique redevenait aussi lisse, aussi frais qu'avant.

— Vois, disait-elle à son mari, cela crépite sous les doigts, et c'est doux, doux ! . . . Tu verras comme je serai belle!

Elle se tourna vers ses trois petits garçons :

— Vous serez fiers, n'est-ce pas, quand vous verrez votre maman aussi belle?

Jean hocha la tête. Pierrot prit un air malin, Drédré seul baissa la tête, avec une expression gauche et triste.

— Cet enfant a l'air sournois, remarqua le père.

S'il entendait par là que Drédré, à cinq ans, éprouvait beaucoup de sensations intenses qu'il ne savait comment exprimer, M. Solre, homme distingué, mais peu perspicace papa, et d'ailleurs occupé à faire de la psychologie puérile, M. Solre avait tout à fait raison.

Mais Drédré n'avait pas moins raison, quand, dans sa logique obscure, et sentant plus qu'il no se le traduisait par des mots, il songeait que sa petite mère n'avait que des pensées, de tendresse en ce moment, que pour la belle robe. D'ordinaire, après le café, elle appelait d'un signe Drédré auprès d'elle; il se blottissait contre ses genoux, assis sur le petit tabouret dr tapisserie où l'on voit la bergère et le chat. (Il était une bergère, et ron,

ron, ron, petit patapon... Le chat qui la regarde, avec un air fripon, ron, ron.) Sitôt là, maman caressait les longues boucles blondes de Drédré, ces boucles soyeuses, elles aussi, et douces, douces autant que la méchante robe, l'odieuse robe qui attire des claques !

Il ne put regarder sans rancune l'étoffe de luxe et de plaisir, cette étoffe que sa mère palpait, brassait, aunait, disposait déjà en bouffants imaginaires, en fugitifs plissés. Non, il ne l'aimerait Jamais cette robe ; jamais on ne lui ferait convenir qu'elle était belle. Et plus forte que son chagrin, son humiliation, sa rancœur, — grands mots, mais proportionnés à sa taille, égaux à sa peine, — une souffrance le mordit.

Il aimait sa mère, et sa mère l'avait frappé. Oh! ce n'était rien; souvent, d'autres fois, il ne l'en aimait que plus, après : c'est si bon, un baiser sur des yeux en larmes, et l'attendrissement de se serrer contre la jeune poitrine, de sentir battre un cœur de maman! On l'avait privé de desuert, aussi. Ça, c'était dur. C'était injuste, d'abord. La lampe, oui. Mais pourquoi était-elle venue, cette lourdaude, s'accroupir sur l'album, faire poids exprès, semblant dire : « Tu resteras là, que tu veuilles ou non? » Eh bien!lagelée de framboises, la banane, — Pierrot en avait une joliment grosse, si grosse qu'il ouvrait les yeux autant que la bouche en y mordant, — tant pis ! privé de

dessert, ce sont des calamités qu'un homme — un homme! — peut supporter. Mais ne pas s'asseoir sur la berg-ère et le chat (ron, ron, roni), ne pas être caressé par petite mère, voir les doigts lég-ers, les doigts purs aux ongles à pointe d'ivoire, — il n'y a pas beaucoup de belles dames qui ont des doigts si jolis!... — voir ces ongles aimés fourrager sans trêve l'étoffe maudite, cela, Drédré ne le put supporter sans une atroce douleur.

La jalousie, dont il ne devait connaître le nom que bien plus tard, lui était révélée du coup, acre, obsédante. Elle le tenailla tout le jour, et son visage malheureux eût fait pitié s'il n'eût paru si maussade,

— C'est curieux comme Drédré a l'air sournois, dit le soir Mme Solre à son mari.

— Tiens! tu l'as remarqué aussi?

Le lendemain, elle alla chez sa couturière. Pendant quinze jours, on ne parla que delà robe, et du bal des Joufllars, où elle devait produire un effet... bœuf! Essayages, retards, manques de parole, courses en voiture. Un soir enfin, voilà qu'une apprentie apportait un immense carton plat, recouvert de toile cirée et bouclé d'une ceinture de cuir. Longuement, elle attendait dans l'antichambre. Oh! que pouvait-il y avoir dans cette mystérieuse boîte? Pas quelque chose de bien haut, toujours. Des jouets, une surprise? Justement Noël approche. Mais maman rentre du dehors, passe en

coup de vent, sonneries électriques, crrrrr! La bonne s'élance, l'apprentie suit. Bien sûr, elle va déballer les joujoux. Si que ce serait un chemin de fer sur des rails, avec une gare et un chef de gare qui agite un drapeau? Ou encore un jeu de chevaux qui courent avec les jockeys qui tapent de la cravache, en rond, et vite, vite, à qui se rattrape, c'est toi! c'est moi! sur une pelouse en drap vert?

Du temps s'écoule et l'apprentie s'en va. Drédré estime qu'il peut se glisser chez sa mère. Il tourne doucement le bouton de la porte, et ce qu'il voit, ce n'est pas le chemin de fer circulaire, ce n'est pas les courses sur la piste ronde, c'est, immobile, souriante, grave du sentiment de sa beauté, maman pareille à une princesse de neige, à une mariée angélique, toute blanche dans la robe précieuse, la robe de crêpe de Chine, dont on a tant parlé qu'il semble qu'elle ait pris l'importance d'une personne^ qu'elle soit vivante, et douée d'un sortilège.

Médusé, Drédré contemple, et dans sa cervelle enfantine des sentiments confus et violents se pressent : l'admiration, l'amour malheureux, vindicatif, et la jalousie toute revenue d'un coup, la jalousie de l'enfant, instinctive et profonde, de toute la force d'une passion d'homme. Il rêve, en rapidité d'éclair, à des choses insensées : il voudrait que cette belle robe brûle, flambe comme un

rideau de gaze, mais sans que sa mère ait du mal. Il pense à la déchirer, cette robe, à la salir, h l'anéantir. L'expression de son petit visage est si singulière que Mme Solre balbutie, interdite :

— Eh bien, Drédré?

Drédré fond en larmes. Quels sanglots! quelle douleur ! Non, même le jour oii il a roulé du haut de l'escalier, même le jour où Pierrot lui a crevé son énorme ballon de caoutchouc, il n'a tant pleuré. Stupéfaite, bouleversée, rappelée à son âme de mère, sans souci de sa belle robe qu'elle froisse, Mme Solre saisit à pleins bras son petit :

— Qu'est-ce que tu as? pourquoi pleures-tu?

Et, dans les bras qui l'étreignent, Drédré suffoque, délicieusement, surtout quand Mme Solie — a-t-elle deviné? a-t-elle compris? — murmure, de tout son cœur troublé, où percent une angoisse vague et une tristesse obscure (elle ne pense phis à sa robe, maintenant) :

— Drédré chéri, mon petit garçon que j'aime... que j'aime !„..

Le fiacre s'arrêta, et M. Poulois en sortit, avec majesté.

Le magasin de comestibles flamboyait, un lac de clarté ruisselait sur le trottoir, se déversait dans la rue; comme en une splendeur ardente de palais de la mangeaille. l'étalage n'était que plume et poil, fruits et primeurs, poulardes nues. M. Poulois, un instant, admira, bousculé par les garçons, coudoyé par les passants hargneux. C'était vraiment un beau spectacle que celui du magasin étincelant de lumières et débordant de bonnes choses appétissantes.

M. Poulois les contemplait d'un air heuieux. Il était gros, gras, rose, les yeux rapetisses par les poches de graisse de ses joues gonflées. Ses mains étaient au chaud dans la fourrure de sa pelisse, une pelisse à la papa, abondante, boutonnée haii;, tombant bas, et où il se sentait lourd et souj.io comme un ours dans sa peau. On voyait bien qu'on était aux approches de Noël! Quel amas de char-

cuterie noble, boudins en guirlande, saucisses en festons, galantines dont la mosaïque évoque des marbres rares!

M. Poulois élargit ses narines, qui battirent. Cela empestait délicieusement l'odeur du foie gras, des truffes et le fumet du gibier. Un chevreuil, fendu comme une grenade, pendait, la tête en bas et du sang aux naseaux. Un brochet monstrueux reposait, allongé sur un banc de glace, un bouquet de verdure aux dents. Des bécasses allongeaient leur bec de seringue; des cailles, soufflées par le garçon qui les montrait à une dame, semblaient des pelotes à duvet. Les dindes étaient énormes, avec des boursouflures de graisse jaune: on les eût dites, ainsi truffées de noir en taches rondes, en proie à un succulent choléra.

M. Poulois se dilata, un air d'extraordinaire bonté aux yeux. Et comme un surveillant l'épiait d'un regard méfiant, — le croyait- on capable de fourrer une orange dans sa poche? — il se décida à entrer. Là, il prit son tour, poussé contre un tonneau de harengs vieil or, refoulé vers une tour Eiffel de conserves en boîtes. La caissière, sans répit, écrivait, comptait l'argent. Le patron, affable, avec des sourires généreux et des gestes larges, invitait les clients à tout prendre, à tout emporter. Il avisa M. Poulois :

— Des écre visses, monsieur? Admirez cette qualité I

On les répandait par paniers; elles semblaient, dégringolant et enimêlant leurs pinces, vivantes encore. Leur cramoisi seul donnait faim, tant il était somptueux et intense.

— Un pâté de foie gras de Strasbourg, en croûte. Bien, monsieur 1 Nous venons justement de les recevoir!

Et le patron revint, exhibant un château-fort en forme de tour, dont la pâte crénelée embaumait. Un homme en veste et culotte blanche de cuisinier, armé d'un coutelas plat, taillait un jambon rose en lamelles minces comme des feuilles de papier. M. Poulois s'en fit envelopper une livre.

— Anchois de Norvège? Olives d'Italie? Saucisson de Milan?

Et un nouveau paquet, bien blanc, papier de neige, fut incontinent ficelé d'une faveur rose.

— Et maintenant?

Embarras du choix I Les alouettes de Pithiviers, en caisse; les pâtés de saumon, les côtelettes d'agneau, trois pour une bouchée; les langues fumées. M. Poulois, surchargé de victuailles. — (ces pluviers, vraiment, lui avaient tiré l'œil, et il hésitait sur une mortadelle) — déclara :

— Je veux des fruits.

Le patron prit à témoin les régimes de bananes, de dattes, les noix du Brésil qui ressemblent à des huîtres hermétiquement closes, les ananas, les fruits bizarres des colonies; M. Poulois prit des

186 UNE BONNK ACTION

figues de Barbarie, de la confiture de goyaves et des poires grosses comme une tête de nouveau-né.

Puis il tendit à la caissière un billet de cent francs et, méthodiquement, remplit ses poches des petits paquets, fourrant les gros sous ses bras, par rang de taille. Quand ce fut fait, il était si encombré, qu'il ne put allonger la main vers la caisse, l'édifice instable se fût écroulé. Le patron prit la pièce d'or, vingt francs sur la monnaie et, délicatement, comme s'il en gratifiait en surcroît M. Poulois, lui glissa la pastille d'or aux doigts.

— Merci bien !

Et M. Poulois, entouré de la considération flatteuse du magasin, sortit, en prenant garde aux heurts. Bon! voilà le foie gras qui glissait. Et les olives allaient lui échapper... Où donc avait passé sa voiture? Tandis qu'il la cherchait, il aperçut un vagabond planté en face du magasin, un miséreux en loques, couleur de terre, au poil décoloré, qui, les yeux écarquillés et la bouche ouverte, béait d'admiration et de stupeur.

M. Poulois fut ému, si ému qu'il n'eut pas le temps de raisonner. Les pluviers lui coulaient sous le coude; est-ce que le couvercle de la confiture de goyaves ne s'était pas ouvert? Brrl... Cela lui couperait l'appétit, cette vision d'affamé. Comment! lui, Poulois, allait se goberger, et... Mais pas moyen d'attraper son porte-monnaie, la pièce de quarante sous libérale, parce que c'était fête,

Noël bientôt. Si... pour une fois?... et il ne le dirait pas à sa femme, qui pousserait des cris d'orfraie... Allons!... Ah! le g'aillard, il pourrait faire la noce, lui aussi, une vraie noce!... Mag-nanime, M Poulois s'approcha du pauvre diable, 't agitant comme un moignon son poing fermé, c partant les deux doigts qui tenaient le louis d'or :

— Tiens, prends! dit -il.

L'autre, à ce tutoiement paternel, loucha, devina l'aumône, prit la pièce, de la tête fit merci, pas autrement étonné.

« Non, pensa M. Poulois un peu vexé, mais croit-il que c'est une crotte de chien? »

Il vérifiait, une fois de plus, une vérité proférée par Tolstoï, que d'ailleurs il ne connaissait que très vaguement, c'est que l'aumône modeste satisfait le pauvre et que l'aumône disproportionnée l'humilie et l'attriste, en éveillant en lui mille réflexions obscures, en le forçant à penser sur sa condition même et ce qu'elle comporte so ivent d'injuste, toujours de pénible.

« Il aurait été aussi content pour quarante sous! » se répétait M. Poulois. Et il ne regrettait pas sa pièce; non, il l'avait donnée de bon cœur, d'un élan complexe, sans doute, mais généreux, sorti du cœur II regrettait seulement que cela ne fît pas plus de plaisir au miséreux.

C'est qu'il avait fallu à celui-ci un certain temps pour comprenche. Tiens, tiens! Le voilà qui tombe

en arrêt, en contemplant sa paume en coupe creuse. Il mord la pièce. Elle n'est pas fausse, va, mon garçon 1 II s'accroupit, et, en la protégeant de sa casquette, comme une petite flamme d'allumette, il la fait tinter sur le trottoir. Allons donc! ça y est!... Il se retourne, il ricane, cherche des yeux M. Poulois, le reconnaît, met la main sur son cœur, lui envoie un baiser ironique et reconnaissant, et, léger cette fois, le dos redressé, fier comme Artaban, traverse allègrement la chaussée 011 un automobile risque de l'écraser, puis se perd, épave humaine, dans les remous des passants et l'ombre.

M. Poulois avait retrouvé sa voiture, et le cœur joyeux, y vidait ses poches, empilait ses provisions sur les coussins.

a Pauvre diable, avait-il l'air content! » Et tandis que le fiacro roulait, emportant son hôte vers le bon dîner, - d'avance, les pluviers, le foie gras lui semblaient plus savoureux, — M. Poulois, le cœur au chaud dans sa large pelisse, éprouvait une satisfaction sincère. Qu'est-ce que ce pauvre diable allait faire de son louis? Il eût aimé le savoir. Qui sait, ce pouvait être pour lui une Providence nouvelle, de quoi attendre, trouver une place. Cela ne pouvait que lui porter bonheur.

Vers une heure du matin, dans les parages déserts de Billancourt, un homme titubant, et qui parlait tout seul, s'engagea sur le pont noir do

brume où de loin en loin un réverbère clignotait.

Il s'arrêta au beau milieu, faillit s'aplatir, se raccrocha au garde-fou et contempla longuement la Seine. Quand il se fut rendu à peu près compte de la présence de la rivière :

— De l'eau, murmura-t-il avec un mépris indicible, de l'eau ! . . .

Il éclata de rire :

— De l'eau!... Moi, c'est du vin qui m'a passe entre les quais! Saoul comme un zébu. Zébu! Oui, zébu, t'as-bu, nous avons bu!... Bourgeois de malheur, c'est lui qui m'a fichu c'te coup de casserole sur la tête!

Et il lança son chapeau à l'eau, puis, après un instant de stupeur :

— Eh! rends-moi mon chapeau, toi!... Tu ne veux pas? Tiens, v'ià mon complet d'appartement, alors !

Et le veston minable s'envola, sans revenir. Le poivrot s'indigna :

— Non, mais veux-tu que j 't'envoie mon godillot par la figure? Le veux-tu? Eh, voleur!...

Plouf! les souliers crevèrent le fleuve. Maintenant, pris de frénésie, c'est son tricot à bandes bleues et blanches que l'homme enlevait, malgré la résistance de l'étoffe. Elle se cramponnait; l'homme et le tricot, torse pliant, bras en cooleuvre, simulaient deux lutteurs aux prises. Plié

en boule, écrasé avec rage, le vêtement sombra dans la nuit, l'eau morne.

— Faut donc maintenant que je m'y flanque aussi!

Et l'ivrogne s'effonjait d'escalader le parapet, quand une main rude le saisit, tandis qu'une voix gronda :

— Etes-vous noctambule, l'individu?

Le képi de l'autorité 1 L'homme se retourna et glapit :

— Si c'est pas moi, c'est toi qui iras...

Et une lutte, un coup de sifflet, d'autres sergots accourent, on entend, entre des hoquets :

— Bourgeois de malheur!... C'est de sa faute, à ce morceau de lard!

— Allons, ouste, au poste! Ton compte est boni

Tapage nocturne, outrages aux agents... Le pauvre hère, inoffensif maintenant, soutenu sous les bras et claquant des dents, s'éloignait en bredouillant des propos insanes. Un des agents, compatissant, jeta sa pèlerine sur les maigres épaules nues.

M. Poulois, à cette heure, prêt à se coucher, sur une agréable digestion, se disait, comme l'empereur Titus, dont il n'avait jamais entendu parler, du reste :

— Du moins, je n'ai pas perdu ma journée.

Le lieutenant John Davey, l'exercice matinal terminé, au lieu de prendre les rues habituelles qui du fort le ramenaient à Main-Street, où il demeurait, s'achemina du côté de la rade.

Un soleil déjà brûlant resplendissait dans la pure matinée d'octobre. Bien qu'il fût à peine sept heures, un va-et-vient de travail mettait dans tout le quartier marchand une animation multicolore : camions et voitures portant les cargaisons de mar chandises des quais de débarquement aux magasins d'entrepôt; produits d'exportation, charriés en sens inverse, aux appontcmcnts de la rivière et du port; nègres chargeant les sacs de cacao et de café, les balles de coton; Chinois trottinant d'un pas menu, femmes hindoues fumant la pipe. Tout le mélange hétéroclite des vieilles races, au service de la civilisation nouvelle. On entrevoyait, par des portes ouvertes, l'entassement des tonnes de sucre, d'où montait l'odeur forte des cannes. Plus loin, c'était une armée de barils de rinnii,

dans un alij^nement de piles lourdes et press(^es.

Davey songeait, tout en marchant. Il songeait à une petite ville du Devonsliire, méticuleuse et propre, où tout, à cette heure, dormait sans doule, sauf les policcmen et les chiens errants. Rues vides encore, boutiques closes. On n'était pas forcé, comme ici, de profiler du répit de fraîcheur donné parle terrible soleil. On y vivait, régulièrement et fortement, sa vie. Il évoqua, d'un souvenir attendri, la petite maison de King-Street, une fenêtre à guillotine, fleurie de rouges géraniums Mabel, chère miss Mabel! Et la douce vision marchait devant lui, avec son frais visage volontaire, Gcs yeux bleus luisants de conscience, la malice du sourire, la grâce simple des lourds cheveux d'or négligemment tordus. . .

U traversait instinctivement la rue, gagnait Water-Street, qui mène au port. Le passage de l'ombre au cuisant soleil, soudain, et des cimes de cocotiers, qui par-dessus la palissade d'un jardin déployaient dans l'azur leurs bouquets de palmes au bout de la fusée verticale des tiges, le rappelèrent à la réalité. Il était en Guyane, à des milliers de lieues de son bien-aimé Devonshire. Il était à Demerara, depuis douze mois et pour douze mois encore. Il s'en allait, de ce pas raide et mélancolique, voir si le bateau du Royal Maid, le courrier bi-mensuel de Southampton, porteur des lettres, ou philôt de la lettre attendue, pointait à

riiorizon, avec son blanc, son charmant panache de fumée. Un tournant, cl le quai allongea son mouvement marinier, son sol noir de poussier, ses grands tas de ciiarbon, ses liantes grues pareilles à des bètes chimériques Des gréements découpaient dans la splendeur du ciel le filigrane des mâtures et des vergues. Les lourdes coques, blanches, rouges, noires, étalaient un pcle-mêlc de noms allemands, français, espagnols. La mer, opaque, avait le sourd éclat d'une immense turquoise; elle bougeait, par endroits, à petites vaguelettes, écaillée d'or. Sur les hangars, de grands mâts blancs hissaient des pavillons claquants, dont l'écarlate strié de bleu faisait flotter dans le soleil, au-dessus de la ville et de la mer, les triomphales couleurs du Royaume-Uni.

Davey scruta l'horizon. Pas de navire en vue. 11 avança de cent mètres et, tout à coup, ému, vit avec stupeur le vaste steamer de Southampton rangé à sa place d'abordage, le long du quai. Aucun doute, c'était lui, avec ses deux cheminées obliques, peintes d'un jaune clair.

— Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivés? L'homme de l'équipage ainsi interpellé tourna

vers Davey une figure rugueuse, contente sous le hàle :

— Deux heures, mon lieutenant. Une traversée splondide. Lorely day.

Mais Davey était loin. Deux heures! Alors le

If6 LA VOIX MORTE

vaguemestre avait déjà le courrier... Il s'en voulut d'être venu si nonchalamment. Ainsi, la lettre de Mahel était arrivée, et il ne s'en doutait pas! Une inquiétude vague attrista sa joie. S'il n'y avait pas de lettre pour lui? Impossible ! Jamais une lettre de sa fiancée n'avait manqué le bateau...

Et, rassuré, il ralentit, reprit une allure méthodique. Sa confiance en Mabel était inébranlable. 11 l'aimait depuis cinq ans, il le lui avait dit depuis trois. A son dernier voyage, — douze mois de cela! — ils avaient agité la question de savoir s'ils se marieraient a ce moment. Mais John avait deu.v ans encore à faire avant de pa.sser capitaine, deux ans à vivre dans cet exilloinlain des colonies. 11 fut, d'un commun accord, décidé qu'ils attendraient l'expiration de ces deux ans. Leur vie ensuite s'établirait^ confortable, dans un pays plus rapproché.

En attendant, John, dans sa petite maison de bois, menait à Dcmcrara une existence aussi paisible que celle de Mabel, à des milliers de lieues, dans sa petite maison de pierre de Bournemouth. Ils s'aimaient, ils se l'étaient dit, ils se l'écrivaienl. Cela suffisait. Le tout sans lièvre. Nul romanesque ne compliquait leur certitude. Ils étaient heureux, chacun de leur côté, avant qu'ils le fussent ensemble. Sentiment solide, garanti par leur parole réciproque et que ni l'un ni l'autre n'éprouvaient le besoin de rafliner.

lA VOIX MORTE 197

Comme il tournait l'angle de Main-Street, Davcy aperçut, sous le casque blanc, les cheveux carotte et la liuqiio cramoisie du vaguemestre.

— Hep! liepl lit-il.

La nuque fit halte, puis demi-tour; une face ro";!gc étala son sourire respectueux.

— Vous avez quelque chose pour moi, Smith?

— Je ne crois pas, mon lieutenant.

Kn même temps, il cherchait dans sa sacoche, vérillant chaque suscription d'enveloppe.

— Rien, mon lieutenant.

— Allright!

Le vaguemestre salua, repartit. Davey se consulta. Rien de son saisissement n'avait percé dans son ton flegmatique. Pas de lettre! Ainsi son pressentiment se trouvait réalisé! Etrange, vraiment! Et mille suppositions défilèrent... Elle était malade? Non. Sa mère ou sa cousine n'eussent pas manqué de le prévenir, de le rassurer d'un mot. Elle avait eu un accident, un empêchement ])rusque?Elle avait chargé une servante de mettre la lettre à la poste? Et la lettre avait été égarée, perdue, voilà tout... Étonné, certes, il Tétait, et désagréablement. Énm, moins. Pas une seconde l'idée ne lui vint que la tendresse de JMabel avait pu subir quelque influence étrangère, une lassitude, un refroidissement. Ils étaient fiancés, ils avaient engagé le présent, l'avenir. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient manquer a leur contrat.

Il élait, sans s'en apercevoir, arrivé devant sa porte. Il traversait la galerie sur laquelle donnaient toutes les pièces de la maison, un de ces rez-dechaussée spacieux où les Anglais, même dans les plus pauvres et les plus lointaines colonies, amassent toutes les commodités du bien-être intérieur. Ces maîtres de Iheure savent qu'ils ne travaillent pas pour une heure. Ils organisent fortement aujourd'hui, dans la pensée de demain. Leur activité se double de prévoyance; race forte, qui réfléchit. D'où le cachet de puissance et de durée qu'elle imprime à tout ce qu'elle exécute.

Davey s'étendit dans u i fauteuil de cuir, frais et profond. Les fenêtres du salon ouvraient sur un petit jardin, tout éclatant de la verdure tropicale. Le lieutenant resta longtemps ainsi, sans un geste, jouissant de sa rêveuse immobilité. La vision matinale repassait devant lui, le fier ovale du visage à la peau si fine où le sang afflue aux moindres sensations, les clairs yeux bleus, les cheveux dorés... Et dans un long regard, rayonnant de franchise, tous deux se souriaient.

Alors Davey se leva, prit dans un des tiroirs de son bureau une lettre volumineuse, sa réponse quasi journahère à l'avant-dernier courrier, et lentement, d'une large écriture très posée, se mit à écrire, remplissant de noires et larges lignes la dernière page blanche :

a ... Darling, rien au bateau. Je suppose que

votre lettre s'est ég-arée et que vous allez bien. Si vous saviez comme vos nouvelles me manquenl! 11 me semble toujours, quand je vous lis, entendre à travers vos paroles le son délicieux de votre voix. Qu'il me tarde de l'entendre réellement. Ah! chère voix, si caressante et si loyale! Aujourd'hui, me voilà privé de ma joie. Comme je serais malheureux, Mabcl, si je n'avais emporté votre précieux cadeau, cet instrument merveilleux où un peu de vous est emprisonné! Comme vous avez été bonne ce jour-là I Oui, qu'est-ce que j'aurais fait vraiment aujourd'hui, si, grâce à votre ingénieuse, à votre délicate pensée, je n'avais là votre vivant souvenir?... »

Il posa la plume, et se mit à marcher un moment de long en large. Puis, ouvrant un grand placard de bois vert, émaillé de faïence, il en tira une boîte rectangulaire, surmontée d'un cornet de nickel. Il casa précautionneusement l'appareil sur la table, puis ayant extrait, d'une autre boîte, le rouleau gravé, il l'adapta, et d'un doigt sec, mit l'appareil en mouvement. Il s'était replongé dans le vasle fauteuil. 11 écoutait, les yeux vaguement ouverts sur le jardin, verdoyant dans la lumière. Des feuilles de bananier retombaient, luisantes, sur Pazur.

Soudain, du fond ténébreux du cornet, avec les intonations de Mabcl, la voix du phonographe s'éleva, une voix tremblotante et mystérieuse, où

200 LA VOIX MOilTE

le cristal des sons avait une mélancolie frire, — une voix surhumaine d'outre-mer et de passé]

— Corne to me, my darlincj. . .

La romance égrenait son appel amoureux, et dans les inflexions caressantes, dans le dévidement mécanique de la douce chanson, Davey, pénétré d'une joie un peu triste, retrouvait tout le pur éclat de la voix chère, cette sensation d'ivresse éparse dans la signification pour eux spéciale des mots, aussi vivace. aussi troublante qu'au moment môme où les lèvres aimées les proféraient jadis pour la première fois! Il revit le salon intime de BourncmoLilli, les murs familiers dans la bonne lumière des lampes, les visages satisfaits de sa mère et de ses amies, et, debout, au piano, ]\Iahel, souple et dio e dans sa robe blanche, cl antant d'une voix joyeuse.

Douze mois de cela? Non, c'était hier, aujourd'hui. La voix artificielle se déroulait toujours. Et, dans son petit salon de Demerara, Davey l'écoutait doucement chanter en lui, comme si l'efi'rayante étendue de la mer et l'abîme du temps écoulé ne le séparaient pas de la voix morte et de la minute disparue. Il ne song<3ait pas un instant : « Cette voix-là n'est que l'écho passager d'autrefois. Le meilleur souvenir peut n'être souvent qu'un mensonge qui se perpétue. Que dit, à l'heure qu'il est, à cette minute où j'y pense, la véritable

voix? » Car, plein d'une foi robuste, John Davey gardait un cœur jeune, et cette horreur bien anglaise du doute, qui est une des vertus les plus certaines de sa race.

Une pièce d'attente, aux murs nus, peinte en gris. Meuble de palissandre et velours rouge. Parquet ciré, sans tapis, marqué d'un piétinement innombrable d'empreintes. Dans un coin, à un petit comptoir, la directrice de l'agence, robe de soie noire et cheveux blancs; elle a un maintien de grande dignité, et l'air dur. La pièce est emplie, à déborder, d'un entassement de dames assises ou debout, devant qui se tiennent, humbles ou vives, âpres ou résignées, le morne troupeau des domestiques en quête de place. Une odeur forte et un brouhaha perpétuel flottent sous le plafond bas.

A chaque instant, surle seuil des portes ouvertes et refermées, la voix d'un employé s'élève, troue le tapage assourdi des discussions. Et à l'impérieux appel : « Une cuisinière! Une femme de chambre! Une bonne à tout faire! » la théorie de misère défile, avec ses faces de ruse, de soumission, d'envie, où la servitude — trop souvent involontaire, hélas! — imprime sa tare indélébile.

Sous le chifj^non prétentieux, sous le chapeau cmplumo, sous le bonnet provincial, dont la don- Icllc blanche évoque un air salubre et d'autres temps, il y a, parfois, de ronds et naïfs visages, aux joues fraîclies, aux yeux honnêtes, de malicieuses figures aux traits fins. A comparer alors la laideur de celles qui, hautaines ou condescendantes, les scrutent, les soupèsent, les examinent comme du bétail à vendre, on se demande, fréquemment, lesquelles, des unes ou des autres, sont à leur véritable place.

Dans le champ clos de l'étroite pièce, par groupes serrés d'adversaires, sous le couvert des paroles brutales ou dissimulées, le duel tragi-comique des intérêts se livre, se poursuit, se haivèlo. Courtes passes sans résultat, victoires finales, qui pour tous deux ne sont ordinairement que des défaites. La vilaine âme humaine s'y montre à nu, insensible, meurtrière, au croisement de fer des égoïsmes. Et dans ce bureau où la lutte bat son plein, on songe aux encans de la société antique, à ces marchés d'esclaves que la société moderne réprouve — en les continuant. La dénomination seule, hypocrite, a changé.

Mais une grosse dame, sanglée dans une cuirasse de jais et agitant sous la capote fleurie un front bas et de larges bajoues, vient d'apparaître. Elle emplit le cadre entier delà porte. Elle s'avance avec majesté; elle soupire :

— Que de monde I

C'est une cliente de choix. Elle change do domestiques une ou deux fois par mois. Autant de changements, autant de versements. L'agence a (le la considération pour elle. Et aussitôt la directrice, qui l'a aperçue, se lève, s'ofTre, prévenante :

— Ah! madame Tiionl... Qu'y a-t-il pour votre service?

Mme Trion de nouveau soupire. Il lui faut une cuisinière. Celle de l'autre semaine n'a pu faire l'affaire. Mon Dieu 1 qu'on a de mal à être bien servi aujourd'hui!... Mais comment pourrait-il en être autrement avec les mœurs actuelles, et cet esprit égalitaire, et ce gouvernement?... Mme Trion, ancienne bonnetière, est du faubourg... Saint-Denis. Elle est conservatrice dans l'âme, soupire après les libertés et les gloires du passé. Quelles libertés? Elle ne sait pas bien et tombe en fureur à ce mot : la Révolution. Elle a le dégoût du présent et l'effroi de l'avenir. Plus de religion, plus de morale, plus de bonnes cuisinières! Tout va de mal en pis... Heureusement que les élections... car Mme Trion a confiance. Elle y a été de son billet de banque...

— Je sais ce qu'il vous faut, madame... Donnezvous la peine de vous asseoir.

Justement, au coin d'une fenêtre, voilà une chaise. Mme Trion s'installe à contre-jour. Elle dévisagera mieux. Au seuil de la pièce voisine, l'appel du nomenclateur retentit : « Une cuisi-

nière! » on voit par rentrebàilleineiit de la porte, en profondeur, des rangs de banquettes sur lesquelles des Oies de femmes attendent, mornes," un humble ouvrage aux doigts, les yeux fixés sur cette porte, sans cesse battante, qui est le Sésame obscur de leur avenir, le rideau magique derrière lequel, en une courte scène, va se dénouer, une fois de plus peut-être, le drame quotidien de leur vie...

— Présentez-vous à madame, jette la voix autoritaire.

Et devant Mme Trion, une jeune, gentille fille s'incline. Vingt-cinq ans. La robe est de laine m.arron, simple, propre. Le visage sourit, respectueux. Des yeux doux, un teint rose, une allure honnête. Mme Trion, silencieusement, la considère. La première impression n'est pas bonne... cette fille est trop distinguée! Mme Trion n'aime pas qu'une domestique soit trop distinguée. Sévèrement, elle entame la conversation. D'abord, les conditions. Quarante-cinq francs, sans supplément pourle vin. Le vin est fourni. Il est d'excellente qualité. Ce n'est pas du vin d'épicicri II vient directement de chez le propriétaire. Elle omet de dire que le propriétaire, c'est elle, et que la piquette est imbuvable... Maintenant, aux exigences. Cette fois, Mme Trion est prolixe. Si elle paie peu, elle exige beaucoup. Mme Trion est lancée; elle ne s'arrête plus.

— Lever à six heures, nettoyer la cuisine, allu-

mer le feu, faire les lampes; sept heures, petit déjeuner de madame, nettoyage de l'office, de l'antichambre, de...

Atlentive, la postulante écoute. L'interminable tableau de travail se déroule, renaît de lui-même. Il y a un quart d'heure que Mme Trion parle. A peine si le terrible flux de paroles est haché d'interrogations brèves. « Et vous vous appelez, ma fille?... 3îarie Brioisjjicn... Avez-vous compris?... Est-ce bien entendu?... » Résignée, Marie Briois écoule toujours, les bras ballants. Enfin Mme Trion achève, et, brusque :

— Eh bienl avez-vous réfléchi?

Marie Briois n'a pas réfléchi. Mais elle accepte. Il faut vivre. Elle voudrait seulement une chose — le sourcil de Mme Trion se fronce : quelle? — timidement elle avoue, en rougissant :

— Je suis mariée depuis cinq jours, madame. Je demanderai à madame de vouloir bien me permettre, mon travail fait, d'aller coucher chez mou mari. Je serai là à la première heure, aussitôt que madame voudra : à cinq heures et demie, s'il le faut... Je...

Mais les mots tombent d'eux-mêmes, devant le front renfrogné de Mme Trion, qui déclare, souveraine :

— Je ne puis admettre que mes bonnes ne couchent pas au sixième, dans leur chambre. Cherchez une autre place.

Mme Trion est furieuse d'avoir tant parlé pour rien. . . Elle regarde autour d'elle d'un air offensé . . . Ah! oui, l'on a bien du mal aujourd'hui! ... Quelles prétentions ont ces espèces!... Mais de nouveau l'appel a retenti, la porte s'est refermée. Une cuisinière est là, s'incline... L'air godiche, celle-là, et malheureux. Mme Trion n'aime pas qu'une domestique ait l'air mallicureux. Allons, vite, les conditions. Mais, avant d'user sa salive, Mme Trion, avertie, procède à l'interrogatoire. Nom. Age. Références... Puis, avec une intonation amère :

— Voyons, Léontine, puisque Léon fine il y a, dites-moi d'abord si vous avez un désir particulier, une exigence spéciale... Ah! ah! oui, vous aussi... allons, voyons, parlez!... Vous n'osez pas?

Mais Léontine a pris son courage à deux mains. La forte fdle — une Bretonne trapue — est pourpre, de volonté tendue, et de gêne qui souffre Pourtant elle débite d'un trait :

— Je demande à madame trois heures par semaine, l'après-midi, tous les jeudis.

Mme Trion pense étrangler de stupeur. Trois heures, tous les jeudis?... Ah! vraiment, pourquoi?... L'ironie fait trembler sa voix. Après un silence, un effort, Léontine, plus bas, balbutie :

— Pour voir mon p'tit, qu'est en nourrice à Levallois.

Mme Trion éclate : « Mariée! Vous êtes mariée! » Mais Léontine, douloureusement, secoue

AU BUREAU DE PLACEMENT 21i

la lètc : « Non, elle n'est pas mariée. » Elle devient pàU', toute pâle, prête à pleurer, tandis que Mme Trion passe du rouge à l'écarlate, dans une indigiiation qui la soulève... Elle grommelle : « Filie-mère! c'est complet! » et congédie, avec un geste tranchant, une moue pincée. 0 temps! ù mœurs!

Encore l'appel, la porte qui bat.

Cette fois, c'est une personne d'aspect sérieux qui est devant elle. Une femme de trente-quatre ans au moins. Assez avenante encore, un visage grave, une robe noire. Le seul reproche que Mme Trion puisse lui faire, à première vue, c'est de paraître un peu trop digne, trop importante. Mme Trion n'aime pas qu'une cuisinière affecte de l'importance.

— Alors Mélanie Duvent, vous dites?... Et... (un silence)... Mariée, sans doute, à moins que...

— Je suis veuve, madame.

— Veuve?... Ah! vraiment, veuve?

Le visage de Mme Trion se rasséréna. Son front maussade s'éclaircit... Veuve! mais c'était excellent, parfait... Veuve, rien de plus convenable.

— Je dois cependant dire tout de suite à madame...

Le visage de Mme Trion se roiii!)runit.

— ... J'ai perdu mon mari il y a un mois... Et j"ai des raisons de croire... je suis sûre plutôt que malheureusement... oui, malheureusement...

— Achevez!

— Eh bien!... j'aime mieux dire à madame que je suis enceinte... Oh! cela ne m'empêchera p de travailler. J'ai tant besoin de gagner ma vie!... Je travaillerai courageusement, jusqu'au dernier moment, })Our deux... J'aurai seulement besoin, dans sept mois, d'un petit congé... le moins possible... Quinze jours peut-être, ou huit...

Mme Trion leva la main, et d'un ton glacé :

— Inutile 1

Puis elle se leva elle-même, avec une solennité outragée, et, plantant là la veuve confuse, elle se dirigea, d'un pas à la fois décidé et assuré, vers le comptoir où la directrice se guindait, de plus en plus affable et digne... « C'est vraiment terrible, songeait tout en marchant Mme Trion, où allonsnous!... Se marier! Avoir des enfants!... Est-ce qu'on se marie, est-ce qu'on a des enfants, quand on veut être domestique?... » Elle était devant le comptoir. Ello hocha la tête d'ua air pénétré :

— Je n'ai pas la luain heureuse aujourd'hui. Je reviendrai demain.

Puis, avec un soupir :

— On ne trouve plus de vrais domestiques. Ma parole, il faudra bientôt se servir soi-même 1

— Figurez-vous, dit le commandant T..., un feu de bivouac où rôtissaient des arbres entiers, un l)rasier monstre alimenté de caisses à biscuit et des planches d'un fourgon brisé. Autour, un immense cercle de corps étendus, cent ou cent cinquante soldats se cuisant les jambes, tandis que le reste du corps gelait. Voilà le spectacle que nous représentions, le 21 janvier 70, au.x abords de Besançon.

Quel pèle-méle! Ces dormeurs appartenaient à toutes les armes; il y avait là des lanciers, des artilleurs, des lignards, des moblots, gisant côte à côte, après avoir marché, tout le jour, dans la confusion inextricable de la retraite. Mon voisin de droite était un lieutenant de chasseurs à pied; mon voisin de gauche, un paysan qui servait de convoyeur. Un colonel ronflait, entre son adjudant-major et son ordonnance. Un aumônier avait pour oreiller son sac. Une cantinière étendait ses

pieds bottés, sous un pantalon à basanes de cavalier.

Piîoi, engagé volontaire et sergent de ligne, épave perdue dans ce remous tumultueux qui ramenait vers Besançon, demain vers Ponlarlier, après-demain vers la Suisse, ces masses d'hommes morfondues, afFamces, épuisées, j'eusse bien voulu dormir, mais la fièvre m'en empêchait. Glacé à une extrémité, brûlant à l'autre, je me redressai sur mon séant, et, le menton dans les mains, les coudes aux genoux, je songeai à nos misères.

Ahl nous en avions vu, depuis Bcaune-la-Rolande 1

La retraite sur Bourges, !a plaine glacée de Saincaize, le Iransport vers l'Est, six jours d'entassement dans les wagons infects, roulant sur des longueurs de lieues, stationnant des heures et des heures dans la neige. Villersexel, cet élan sauvage, où Bourbaki se jetant au-devant de nous, sa petite épée à la main, criait : « A moi, l'infanterie! Est-ce que l'infanterie française ne sait plus charger? » Les trois jours de la Lisaine, ces efforts du désespoir pour débloquer Belfort. Puis la retraite dans le froid; dans le noir, au milieu d'un flot grossissant d'isolés et de traînards, certains sans armes, beaucoup pieds nus, tous sans pain.

J'étais bien triste. Je ne m'imaginais pas que ce fût cela, la guerre. Je n'avais pas faim ce soir-là, par miracle : j'avais mangé un biscuit, et j'en gar-

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Jais un autre, de provision, serré entre ma tunique et ma chemise; car nous avions trouvé, abandonnées sur la neige, trois caisses : une distribution que les soldats, pour ne pas s'encombrer, avaient jetée. Nous avions pillé les biscuits, flambé les caisses. Mais j'avais atrocement soif, une soif de fièvre, que je n'étancliais pas en suçant des glaçons; et mes pieds saignants, crevés d'ampoules, me martyrisaient.

Je regardais tristement ces corps vautrés, ce large cercle de pieds misérables, de jambes raidies : ©n eût dit que tous ces gens-là étaient morts; à peine ronflaient-ils, sombres dans un sommeil de plomb. Le colossal brasier, à demi consumé, étendait sous les flammes et la fumée résineuse un rutilant tapis de braises, où se tordaient des cercles de fer rouge, les jantes des roues du fourgon brûlé.

Tout à coup une haleine souffla dans mon cou, une longue tète bizarre, que dans ma surprise je pris pour celle d'un chameau, s'avança par-dessus mon épaule. Un long cou s'emmanchait à cette tête. Je n'avais affaire qu'à un cheval. C'était un grand, maigre, si maigre et si haut cheval jaune, l'air vieux, l'œil terne! 11 venait se chauffer, lui aussi.

Ma première pensée fut de l'éloigner, de peur qu'il ne foulât de ses sabots ferrés mes voisins. Mais il se tenait très sage, allongeant l'encolure.

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tendant la tête, savourant la chaleur que le brasier exlialait en bouffées ardentes. Machinalement, je caressai du plat de la main la pauvre béte. Elle déchaussa d'un retroussement de babines ses dents jaunes, non pour mordre, mais pour manifester quelque contentement. Elle avait les deux jambes couronnées à fond : on voyait l'os. Sans crinière et sans queue, — ses camarades lui avaient mangé les crins, — on eût dit, mais gigantesque, un de ces dadas de bois qui servent de jouet aux enfants.

Le poil bourru portait, en foulée d'herbe jaunâtre, l'empreinte des sangles et le dessin en U évasé de la selle. Je sifflai une sonnerie et l'animal dressa l'oreille. Cela nie fit rire : il faut peu de chose en de pareils moments et l'on n'est pas difficile. « Ah! tu en es, vieux lascar! » Et je lui donnai une claque d'amitié sous le ventre. Cela m'attendrissait de voir là ce vieux cheval de troupe. Sans doute, il appartenait à un des lanciers. Attaché avec ses camarades, là-bas, derrière les sapins, il avait dû, comme « un qui la connaît », se défaire de son licol.

Il regardait pensivement le brasier, puis, à un bruit mystérieux élevé dans la nuit, il relevait la tête, explorait l'horizon de neige, l'inconnu de ces ténèbres blêmes assombries de sapins aux stalactites de glace; il ramenait ensuite vers les braises ses yeux bombés, les larges prunelles de vernis

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noir où se mirait le reflet dansant des dernières flammes. A quoi pensait-il? Il avait une mine absorbée et grave. Sa longue tète osseuse et saillante de veines, ses lianes creux à faire pitié^ où la respiration faisait affleurer le squelette des côtes, son immobilité recueillie, sa détresse silencieuse, tout en lui exprimait la résignation d'une souffrance qui cherche à comprendre.

Sans doute, il songeait confusément à sa vie automatique, bouche asservie au mors, flancs dociles à la pression des jambes; il songeait aux trompettes qui cadençaient son allure, relevaient son pas ou précipitaient son galop; la caserne, avec l'écurie chaude et la cour de pansage, l'abreuvoir, le manège, le terrain de manœuvres étaient, depuis tant d'années, l'agrandissement de sa vie même, son horizon, sa raison d'être I Certes, ce qu'il voyait devait bien l'étonner : ces étapes fourbues, ces insomnies hagardes, le froid atroce, la faim pire, ces routes de verglas glissant où il trébuchait à cliaque pas, le poids du cavalier, lourd de toute sa fatigue, la brusquerie de la main qui le rudoyait, l'éperon saignant, les coups de pied qui peut-être, comme tant d'autres de ses camarades, le relevaient, gisant à bout de souffle dans la neige.

De penser à cela, ma peine augmentait, elle me gonflait le cœur. Comme on devenait dur, égoïste, méchant! Chacun pour soi. Plus de camaraderie. On mangeait; on se chauffait seul, sans faire part

av;x autres, farouche. Fréquemment, il fallait jouer du poing. Dans ce fourmillement en désarroi, cette foule bousculante, bousculée, vorace, ivre de lassitude, dans ce désert d'hommes, on était seul.

Je regardais mes compagnons et je me disais : « Je puis mourir de faim, rouler au fossé, pas un ne s'arrêtera. Aucun d'eux peut-être n'est méchant; mais la guerre tuu en vous les bons sentiments, et surtout cette guerre de souftrance, d'humiliation, de défaites. On ne pense plus à rien qu'à sauver sa peau. Mon Dieu! comme tout cela est navrant! » Et j'avais un tel besoin d'affection que je collai ma main au garrot du vieux cheval, éprouvant presque un allégement à percevoir sa respiration. Pauvre bêle! Que d'hommes ne la valaient pas, en ce moment! Docile, peinant sans se plaindre, elle soutenait, portait son maître; il lui devrait peut-être la vie, et quelle récompense aurait-elle de son obscur martyre?

Je déboutonnai ma tunique et tirai le biscuit que je gardais pour le manger demain. J'étais heureux de penser que ce vieux cheval allait se régaler. Je lui tendis, sur le plat de la main, les morceaux jusqu'à ce qu'il n'en restât plus. Et à le voir, de ses dents jaunes, solides encore, broyer, broyer le biscuit dur, je lui disais : « Heinl ça vaut mieux que le fumier auquel la fai.n te condamne? ça vaut mieux que les brindilles d'arbres, le bois des arrière-trains que tu ronges, pauvre vieux frtic? »

Et j*avais les larmes aux yeux, en le caressant.

Quand il eut fini, il passa sa langue râpeuse sur ma main et lentement fit le tour des dormeurs, tétc basse. ?Jn passant près des lanciers, il en flaira un, regarda le feu qui n'était plus que braises et cendres grises, huma l'espace, hennit, puis, lourd et gauche, comme s'il se désarticulait, pliant les genoux, se coucha près des lanciers et s'endormit.

Alors, près du brasier mourant, je me mis à pleurer, à la fois bien content et bien malheureux, seul à mourir

Ce jour-là, dit Silvèrc, j'étais assis sur un banc, clans un petit square de la vieille grande ville provinciale que nous visitions. J'étais las, je laissai mes amis visiter les froides galeries du musée d'antiquités, toutes les pierres blanches et grises, débris de tombeaux, fragments de colonnes, masques et gargouilles de cathédrales, statues sans visage, effigies usées par le temps et qui gardaient les formes impressionnantes etl'aspectgravedela vie.

Le paisible endroit que celui qu'occupait ce banc de bois, un banc humble et dur, sous un marronnier très âgé! Autour de moi des allées sinuaient entre des pelouses bordées de menus arceaux de fer. Un vieux jardinier arrosait des plates-bandes de fleurs maigres. Le soleil de quatre heures coupait obliquement le jardin public en deux parties, dont l'une, claire, était tiède, et l'autre, d'ombre, froide de l'humidité qu'exhalent les murs vétustés.

Mon banc luisait au soleil. Aussi, à peine y ctais-je assis, qu'une femme en deuil vint y reposer

ses jambes lasses. Elle avait un de ces visages que la vie quotidienne a pétris de préoccupations médiocres et de soucis constants, mais en qui une douleur plus haute, la porte d'un fils ou d'un mari, — qui sait? — grave un reflet de mélancolie profonde, quelque chose de supérieur à elle-même et à sa terne destinée. Elle regardait devant elle, sans attacher son regard à rien de précis et, visiblement, n'éprouvait qu'une impression physique de bien-être et de repos.

Au-dessus de nos tètes, le ciel était d'un bleu clair, teinté de gris, très pur. L'heure sonna, d'un timbre prolongé en vibrations calmes et lentes, à quelque clocher voisin. Des oiseaux se poursuivaient, dans les pelouses envahies par l'ombre. Insensiblement, la zone ensoleillée se rétrécissait. La femme en noir soupira doucement. Je vis qu'elle avait les yeux brûlés de vieilles larmes, des yeux taris entre les paupières desséchées, des yeux qui avaient été beaux, qui avaient pu inspirer l'amour, reriéter l'orgueil et la joie de vivre et qui n'exprimaient plus qu'une lassitude résignée

Elle se poussa un peu vers moi; deux hommes du peuple s'asseyaient. L'un d'eux, grand ec fort> en blouse rose de boucher, tenait l'autre par le JjI as, fraternellement :

— Là, tu seras bien ici, il y a encore du soleil.

L'autre, qui avait une serpillière bleue, muimura :

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