Sur les bancs de Flandre
SI, pour quelque passage miraculeux, les eaux du Pas de Calais, comme autrefois celles de la mer Rouge, étaient soudain refoulées, découvrant le fond de l'abîme entre Calais et la frontière de Hollande, une nécropole apparaîtrait.
Cimetière accidenté. Étendue couverte de collines longues et basses qui sont les bancs de Flandre, mamelons de sable gris et de coquillages brisés que séparent des vallées de vase noire oii dorment les vaisseaux morts. Antiques trois-ponts des anciennes batailles enlisés par les boues et patiemment ensevelis par les limons de Meuse et d'Escaut. Victimes de la guerre et victimes de la mer. Vaisseaux trahis par la brume ou drossés par les vents et les courants jusqu'à talonner sur les sommets de ces collines qui affleurent à basse mer. Éventrés, ils ont glissé vers
le fond des vallées, mâtures hautes, vergues brassées, voilures établies. La mer a corrodé les ferrures, pourri les emplantures des mâts; le flot et le jusant ont arraché les voiles lambeau par lambeau, tandis que dans les cales et dans les entreponts pullulaient les tarets rongeurs.
Vaisseaux disparus, vaisseaux oubliés comme sont oubliés leurs équipages.
Il en est d'autres dont il faut parler bien vite : morts de 1914-1918 dont seuls se souviennent encore ceux qui pleurent les gens de leur sang noyés sur les bancs de Flandre.
Les passagers français, traversant aujourd'hui la Manche entre Calais et Douvres, entre Boulogne et Folkestone, songent -ils à saluer les morts de nos torpilleurs d'escadre Branlebas, Etendard et Yatagan, de nos torpiQeurs de défense mobile 251, 317 et 319, de nos dragueurs de mines Marie, Alose, Au Revoir, Blanc- Nez, Elisabeth et Jupiter, de nos chalutiers Saint' Pierre, Jésus- Maria, Saint-Corentin, Montaigne, Saint-Louis II, Saint-Louis III, Marie- Thérèse, Lorraine III, Alcyon et Printemps, de notre patrouilleur Estafette et de nos deux chasseurs de sous-marins et de nos trente barques de pêche?
Les passagers anglais, traversant aujourd'hui la Manche de Douvres à Calais ou de Folkestone à Boulogne, pensent-ils aux hommes des destroyers
Ghurka, Maori, Flirt, Paragon et North-Star, du monitor M-21 , des chalutiers Persistive, Clover-Bank, Protect, Red-Car, Spotless- Prince, Ajax, Gleaner-ofthe-Sea,Datum et Launch-Out et des trente dragueurs de mines, toutes épaves qui vibrent encore dans le remous des paquebots indifférents?
Ces paquebots-là vivent encore grâce à ces morts qu'ils oublient et près desquels gisent, au fond des couloirs d'entre les bancs, plus de trente sousmarins ennemis dont les gouvernails bloqués « tout à montée » semblent des nageoires de squales crevés, crispées dans un effort désespéré vers la vie. Ces paquebots-là transportent trop de gens qui ne connaissent plus que les chiffres. Eh bien, voici des chiffres.
Sur la côte de France, entre le Havre et Dunkerque, six millions d'hommes ont débarqué, venus des ports du Kent et du Sussex. Vers les ports du Sussex et du Kent sont partis de France un million de blessés et de malades. Sept millions d'hommes ont passé. Pas un seul n'a péri en mer.
Pourtant, une fois la Belgique occupée, les Allemands n'étaient pas à cent kilomètres du trafic, deux heures pour un torpilleur' à toute allure, cinq heures pour un sous-marin émergé. Or, à Ostende et à Zeebrugge, l'ennemi avait posté ses vingt meilleurs torpilleurs et autant de sous-marins.
Vingt-cinq mille transports ont quitté Folkestone pour Boulogne, ou Douvres pour Calais. Douze seulement ont rejoint, au fond de la mer, les bâtiments de guerre morts pour les protéger.
Le double entonnoir du Pas de Calais a déversé dans la Manche et dans la mer du Nord cinquante mille navires marchands qui ont suivi la côte française et cent cinquante mille qui ont longé la côte d'Angleterre : deux cent miQe en tout. L'ennemi en a coulé soixante. Pourtant, plus de deux mille mines allemandes entre Newhaven et Ramsgate, plus de mille entre Dunkerque et Fécamp ont attendu, antennes braquées, le choc des carènes. Eh bien, jamais un port anglais, jamais un port français n'est resté bloqué plus de vingt-quatre heures. Les marins d'Angleterre et de France sont restés maîtres de la mer.
Les forces navales de Douvres [Dover Patrol) et celles de Dunkerque, travaillant ensemble, la main dans la main, ont bloqué la porte méridionale de la mer du Nord, comme la Grande Flotte britannique en a bloqué les sorties Nord.
Les forces navales de Douvres et celles de Dunkerque ont empêché l'Allemagne de tourner le front par la mer. Le barrage marin a prolongé les tranchées. Nos armées avaient leur aile gauche sur l'eau.
Les forces navales de Douvres et de Dunkerque
ont nourri de vastes desseins et livré de petits combats. Cinquante mois durant, leurs navires sont restés en alerte, leurs équipages, le doigt sur la détente, en face de l'ennemi qui aurait pu frapper là des coups mortels et chavirer l'échiquier de guerre, si les amiraux allemands avaient compris que, pour acquérir la maîtrise des eaux, il faut oser risquer ses navires et savoir les perdre.
« Souvent, a écrit le vice- amiral sir Reginald Bacon', commandant en chef la Dover Patrol et les forces franco -anglais es du Pas-de-Calais, souvent, en passant devant la statue de Jean Bart à Dunkerque, je me suis félicité que Tirpitz et non Jean Bart ait gouverné la marine allemande. »
Parlons maintenant des bancs de Flandre. Dans certains parages, le métier de marin devient un art. Sur les bancs de Flandre, il faut être un virtuose de cet art-là.
Jean Bart s'est amplement moqué des escadres d'Angleterre et de Hollande qui, dans la dernière décade du xvii® siècle, prétendirent l'enfermer à Dunkerque. Une centaine d'années plus tard, le grand Nelson, tout chaud de ses victoires d'Aboukir et de Copenhague, s'est usé les dents à vouloir mordre dans la côte boulonnaise.
A vrai dire, la vapeur a tout simplifié. Nul capitaine ne considère comme un exploit le fait de se
faufiler entre les hauts fonds du Pas de Calais et d'en suivre les couloirs aux parois invisibles. Les
bateaux-feux et les bouées lumineuses servent de jalons. On passe de l'un à l'autre quand le temps est clair et, si la fantaisie vous prend d'embouquer un des chenaux traversiers qui mènent à Dunkerque,
à Nieuport, à Ostende, à Anvers ou à Rotterdam, vous appelez tout simplement un des pilotes français, belges ou hollandais qui croisent en mer par tous les temps.
Voilà pour la navigation courante. Mais le blocus est une autre affaire et, dans toute cette région, la lutte fut, chose inattendue à la mer, une question d'utilisation du terrain, d'un terrain varié et dangereux.
Dès octobre 1914, les Allemands occupent Ostende et Zeebrugge. Leurs torpilleurs et leurs sous-marins menacent Dunkerque, Calais, Boulogne, la Tamise, Douvres, et toute la Manche orientale, et la rade anglaise des Dunes oii les navires marchands mouillent par centaines pour la visite serrée de leur cargaison, ou pour attendre que soient draguées les mines ennemies semées sur leur route. En un clin d'oeil, une escadrille vigoureusement menée pourrait faire de cette rade un brasier ou tomber sur la file continue des transports de troupes qui passent entre Douvres et Calais, entre Folkestone et Boulogne, entre Southampton et le Havre.
L'Allemand est libre de choisir l'heure de l'attaque et le lieu. Ses bateaux carénés, ses hommes reposés sont « fin prêts ». Par nuit sans lune ou par temps bouché, ses torpilleurs prennent la mer. Pour eux, toute ombre aperçue est ennemie et reçoit une rafale d'obus et de torpilles. Riposter? Pas moyen... Plus
rien sur l'eau... On a rêvé... L'autre a fui dans l'ombre.
Vraiment, il nous faut à toute force être encore plus fin prêts que les assaillants. Prêts à toutes les secondes de toutes les nuits contre les navires légers, prêts à toutes les secondes de tous les jours contre les sous-marins, et toujours prêts à sauter sur les mines. On ne peut prévoir où l'ennemi va frapper, il faut donc veiller partout à la fois. Mais nous n'avons pas assez de bateaux... Tant pis ! On se débrouiQe quand même.
On harcèle l'Allemand, on lui barre le passage comme on peut, en bombardant du large et du ciel ses repaires, en semant des mines sur sa route, en tendant d'immenses barrages de filets à explosifs, en croisant sans arrêt, à toucher la côte belge, parmi les mille embûches des bancs de Flandre.
Suivons, au mois de décembre 1914, une patrouille française sur ces bancs.