‹ Sur les bords du Rhin;Chapitre 13 sur 26 · A TRAVERS CHAMPS · texte numérisé non relu

A TRAVERS CHAMPS

Je ne pouvais m'arracher de cette nuine. Plusieurs fois j'ai commencé à descendre, puis je suis remonté.

La nature, comme ime mère souriante, se prête à tous nos rêves et S^ 5 tous nos caprices. Comme j'allais enûji décidément quitter la Souris, l'idée m'est venue, et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon oreille contre le soubassement de la grosse tour, afin lo de pouvoir me dire consciencieusement à moi-même que, si je n'y étais pas entré, j'avais du moins écouté au mur.

J'espérais un bruit quelconque, sans me flatter pourtant que la cloche de 15 Winf ried daignât se réveiller pour moi.

En ce moment-là, ô prodige I j*ai entendu, mais entendu de mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frémissement métallique, le son

5 faible et à peine distinct d'une cloche, qui montait jusqu'à moi à travers le crépuscule et semblait en effet sortir de dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si étrange les vers d'Hamlet

10 à Horatio ont subitement reparu dans tna mémoire, comme s'ils étaient écrits en caractères lumineux ; j'ai même cru un moment qu'ils éclairaient mon esprit. Mais je suis bien vite retombé

15 dans le monde réel. — C'était l'angelus de quelque village que le vent m'apportait complaisamment. — N'importe. Il ne tient qu'à moi de croire et de dire que j'ai entendu tinter et palpiter sous

90 la montagne la mystérieuse cloche d'argent de Velmich.

Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est changé en un ravin très épineux, le mont voisin, le tombeau

35 du géant, s'est brusquement présenté

à moi. Du point oîi j'étais, le rocher dessine à la base de la montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d'une tête renversée en arrière, la bouche béante. On dirait que le géant qui, 5 selon les légendes, gît là sur le ventre, étouffé sous le poids du mont, était parvenu à soulever un peu l'effroyable masse, et que déjà sa tête sortait d'entre les rochers, mais qu'à ce moment-là 10 quelque Apollon ou quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, dé sorte que le monstre écrasé a expiré dans cette posture en poussant un grand cri. Le cri s'est perdu dans les 15 ténèbres de quarante siècles, la bouche est demeurée ouverte.

Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la cloche d'argent, ni le spectre de Falkenstein, n'empêchent 20 les vignes et les échalas de monter de terrasse en terrasse fort près de la Souris. Tant pis pour les fantômes qui se logent dans les pays vignobles 1 on leur fera du vin à leur porte, et les 25

vrilles de la vigne s'accrocheront gaiment à leur masure. A moins pour^ tant que ce coteau de Velmich ne soit cultivé par les esprits eux-mêmes, et

5 qu'il ne faille appliquer à ces fantastiques vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais quel guide tudesque des bords du Rhin : — cDerrière la montagne de Johannisberg se

10 trouve le village du même nom avec prh de sept cents Ames qui récoltent un tris bon vin.i^

Il faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré se garde de tou-

15 cher à ce raisin, ensorcelé ou non. A Velmich, on est dans le duché de M.

de Nassau, et les lois de Nassau sont féroces à l'endroit des délits champêtres. Tout délinquant saisi est tenu

20 d'acquitter une amende ^;ale à la somme des dommages causés pour tous les délits antérieurs dont les coupables ont échappé. Dernièrement, un touriste anglais a cueilli et mangé

2s dans un champ une prune qu'il a payée cinquante florins.

Je voulais aller chercher gite à Saint Goar, qui est sur la rive gauche, à une demi-lieue plus haut que Velmich, Un batelier du village m*a fait passeï le Rhin et m'a déposé poliment chez % le roi de Prusse, car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quit tant, ce brave homme m'a donné, dana une langue composite, moitié en allemand, moitié en gaulois, des rensei< iq gnements sur mon chemin que j'ai sans doute mal compris; car, au lieu de suivre la route qui côtoie le fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me suis quelque peu égaré. ca

Cependant, comme je traversais, broyant le chaume fraîchement coupé, de hautes plaines rousses oli les grands vents se déploient le soir, im ravin s'est tout à coup présenté à ma gauche. J'y 20 suis entré, et, après quelques instants d'une descente très âpre le long d'un sentier qui semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je revoyais le Rhin. 25

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Je me suis assis là ; j'étais las.

Le jour n'avait pas encore complètement disparu. Il faisait nuit noir pour le ravin ob j'étais et pour les 5 vallées de la rive gauche adossées à de grosses colonnes d'ébène; mais une inexprimable lueur rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de l'autre côté du Rhin et sur

10 les vagues silhouettes de ruines qui m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le Rhin, dont le murmure arrivait jusqu'à moi, se dérobait sous une large brume

15 blanchâtre d'où sortait à mes pieds mêmes la haute aiguille d'im clocher gothique à demi submergé dans le brouillard. Il y avait sans doute là une ville, cachée par cette nappe de

20 vapeur. Je voyais à ma droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe d'ime grosse tour grise démantelée et se tenant encore fièrement sur la pente de la montagne,

35 sans créneaux, sans mâchicoulis et sans

escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus 5 marcher. J'entendais au-dessus de ma tête cheminer et parler dans la montagne des passants inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les ténèbres. — La lueur rose s'était éva- 10 nouie.

Je suis resté longtemps assis là, sur une pierre, me reposant et songeant, r^ardant en silence passer cette heure sombre oh le crêpe des fumées et des 15 vapeurs efface lentement le paysage, et oh le contour des objets prend ime forme fantasque et lugubre. Quelques étoiles rattachaient et semblaient clouer au zénith le suaire noir de la nuit éten- 20 du sur une moitié du ciel et le blanc linceul du crépuscule déployé sinistrement sur l'autre.

Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans le ravin, le vent est tombé, ^

et avec lui s'est éteint ce doux frémissement de rherbe qui soutient la conversation avec le passant fatigué et lui tient compagnie. Aucun bruit ne venait

5 de la ville invisible ; le Rhin lui-même semblait s'être assoupi ; une nuée livide et blafarde avait envahi l'immense espace du couchant au levant ; les étoiles s'étaient voilées l'une après l'autre ; et

10 je n'avais plus au-dessus de moi qu'un de ces ciels de plomb où plane, visible pour le poète, cette grande chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert melancholia.

15 Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est déchirée, l'église s'est dégagée, un sombre bloc de maisons, piqué de mille vitres allumées, est apparu au fond du précipice par le trou

20 qui s'est fait dans le brouillard. C'était Saint-Goar.

SAINT^OAR

Siint-Goar, août.

On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien employée. Il faut avoir soin de prendre des croisées sur le Khin dans le très confortable Gasihaus zur Lilie. Là on est entre le 5 Chat et la Souris. A sa gauche on a la Souris à demi voilée au fond de l'horizon par les brumes du Rhin ; à sa droite et devant soi, le Chat, robuste donjon enveloppé de tourelles, lequel, 10 au haut de sa colline, occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les deux angles avec ses deux vieilles 15 tours, l'une carrée, l'autre ronde. — Les

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deux châteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des coups d'œil foudroyants à travers le paysage; car, lorsqu'un donjon est en ruine, sa fenêtre

5 regarde encore, mais avec ce regard hideux d'un œil crevé.

En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les deux adversaires, veille le spectre colossal d^

10 château-palais des landgraves de Hesse, le Rheinfels.

A Saint-Goar, le Rhin n'est plus un fleuve ; c'est un lac, un vrai lac du Jura fermé de toutes parts, avec son

15 encaissement sombre, son miroitement profond et ses bruits immenses.

Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spectacle du Rhin, les radeaux, les longs bateaux à voiles, les

ao petites barques-flèches et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et descendent, et passent à chaque instant avec le clapotement d'im gros chien qui nage, fumants et pavoi-

95 ses. Au loin, sur la rive opposée, sous

de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et Ton entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. 5 Tout près, sous sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur bonnet bleu ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un coup de poing, et Pon entend rire et jaser un 10 tas de petits enfants qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas ? Ceux de Tréport et d'Étretat jouent bien avec Tocéan. Au reste, les enfants du Rhin sont charmants. Aucim d'eux n'a cette 15 mine rogue et sévère des marmots anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme de vieux curés.

Si l'on sort, on peut passer le Rhin 20 pour six sous, prix d'un omnibus parisien, et l'on monte au Chat. Aujourd'hui, die Katze est une belle ruine dont l'usufruit est loué par le duc de Nassau à un major prussien quatre ou ^

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cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs paient la rente. J*ai feuilleté le livre oU s'inscrivent les étrangers, et, sur trente pages, — un an environ,

5 — je n'ai pas vu un seul nom français.

Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms italiens, voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est complètement dé-

10 mantelé.

Du haut du Chat l'œil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appelé la Bank, Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshausen, il n'y a qu'un

15 passage étroit. D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla.

Pour franchir ce détroit très redouté, les radeaux s'attachent au côté gauche

20 par une assez longue corde à un tronc d'arbre appelé le chien {Hund)^ et, au moment oU ils passent entre la Bank et la Tour, ils jettent le tronc d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc

25 d'arbre avec rage et l'attire à elle. De

cette façon elle maintient le radeau à distance de la Tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre mange le chien. C'est le gâteau de ce Cerbère. 5

Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande à son cicérone : Où €st donc la Bank ? Il vous montre à vos pieds un petit pli dans le Rhin.

Ce pli, c'est le gouffre. jo

Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.

Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages, s'enfonce et se précipite à pic dans le 15 "Rhin, avec ses mille assises de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux rocher de Lurley.

Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on, sept fois tout ce qu'on lui 90 dit ou tout ce qu'on lui chante.

Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à la réputation des échos, j'avouerais que, pour moi, l'écho n'a jamais été au 25 delà de cinq répétitions.

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Il est probable que l'oréade de Lurley, jadis courtisée par tant de prinœs et de comtes mythologiques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette

5 pauvre n3anphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans les rochers, et passe sa journée à lui jouer du cor

10 de chasse et à lui tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'écho et qui en vit, est un vieux et brave hussard français.

Du reste, pour un promeneur qui ne

15 s'y attend pas, l'effet de l'écho de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet endroit-)à avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En fermant les yeux,

90 on croirait entendre passer une galère de Malte avec ses cinquantes grosses rames remuées chacime par quatre forçats enchaînés.

En descendant du Chat, avant de

95 quitter Saint-Goarshausen, il faut aller

voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin, une charmante maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants, bien entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont 5 de torrent, et Pon s'enfonce, au bruit des moulins à eau, dans la cVallée- Suisse», superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de Petersberg et par Tune des arrière-croupes 10 du Lurley.

C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient, on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges tellement som- 15 bres et désertes, que j'ai vu, dans l'une d'elles, la terre fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier. Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressem- 30 blent à des murs cyclopéens, sous les saules et les aunes. Là, seul, englouti profondément dans im abîme de feuilles et de fleurs, on peut errer et rêver toute la journée, et écouter, comme un ami 25

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admis en tiers dans le téte-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes et des

5 moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé et groupé d'avance pour meubler le coin d'im paysage du Poussin.

C'est un berger demi-nu, seul avec son troupeau dans un champ de couleur

10 fauve et soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique.

C'est un chariot traîné par des bœufs ; entre le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir brodé de

15 fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont des jeunes filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du bas-empire. J'en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près

30 d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement ; elle levait vers le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes sur son visage bruni par le soleil; son cou était

QS chargé de verroteries et de colliers ar-

tistement disposés pour cacher un goitre naissant Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une idole de l'Inde accroupie près de son autel. 5

Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent, et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. 10 C'est là que vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus redoutables entre ces chevaliersbandits qui se surnommaient t\xxr jnèvcits fléaux du pays {Landsschaden), 15 La ville voisine avait beau se lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonnéà la diète de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit, continuait hardiment son orgie de 20 toute-puissance et de rapine, et vivait, excommunié par l'église, condamné par la diète, traqué par l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendît sur le ventre. Je suis entré dans le 25

Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans cette caverne de voleurs homérique, que des scabieuses sauvages, l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les

5 décombres, deux ou trois vaches qui paissent Pherbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées par le marteau audessus de la grande porte, et çà et là, sous le pied du voyageur, des pierres

10 écartées par le passage des reptiles.

J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu, qui s'appelle le village des

15 Barbiers.

Voici ce que c'était que le village des Barbiers.

Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses nombreuses

90 croisades, eut un jour l'idée de lui couper la barbe. C'est là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle

35 trahison invraisemblable au moyen de

lOO VICTOR HUGO

laquelle l'empereur Barberousse, passant à Bacharach, devait être endormi, puis rasé par un des nombreux barbiers de la ville. Or Barberousse, n'étant encore que duc de Souabe, avait obligé, 5 du temps de ses amours avec la belle Gela, une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La petite fée, grosse comme une sauterelle, alla trouver un géant très bête de ses 10 amis, et le pria de lui prêter son sac.

Le géant y consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis alla à 15 Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de Barberousse, prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils dormaient profondément et les mit dans le sac du géant. 20 Après quoi, elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'empor ter bien loin, n'importe oh. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait 35

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fait la vieille, lui obéit et s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés

5 pêle-mêle les uns contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait par-dessus le Reichenberg et qu'il

jo levait un peu la jambe à cause de la grande tour,'un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche, l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers tombèrent, un peu

15 gâtés et meurtris, dans les broussailles en poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de diables, et se sauva à toutes jambes.

Le lendemain, quand l'empereur passa

ao à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays ; et, comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur la porte de la ville dit au sire diable : — Mon ami, tu as au

35 milieu du visage une chose très grosse

que tu ne pourrais voir dans la meilleure glace, c'est-à-dire un pied de nez. — Depuis cette époque il n'y a plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain,c'est qu'aujourd'hui même il est 5 impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit même o\x ils étaient tombés, et y bâtirent im village qu'on nomma le vil- 10 lage des Barbiers, C'est ainsi que l'empereur Frédéric I*', dit Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.

Le soir, après avoir fait une magnifique course qui ouvre jusque dans leurs 15 derniers caecums les cavernes profondes de l'estomac, on rentre à Saint-€roar, et l'on trouve au bout d'une longue table, ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces excellents 90 et honnêtes soupers allemands oU les perdreaux sontplus gros que les poulets.

Là, on se répare à merveille, surtout si l'on sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si 35

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l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par exemple, d'un canard

S rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On

lo se met en hâte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint- Goar n'est pas moins merveilleux que l'écho du Lurley. La chose est

15 admirable en effet. Chaque coup de pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de la fanfare se répète avec ime netteté prodigieuse dans la profondeur téné-

ao breuse des vallées. Ce sont des S3anphonies délicates, exquises, voilées, affaiblies, légèrement ironiques^ qui semblent se moquer de vous en vous caressant. Comme il est impossible

25 de croire que cette grosse montagne

lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très peu d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces ombres, sous quelque bocage fantasti- 5 que, un être surnaturel et solitaire, une fée quelconque, une Titaniaqui s'amuse à parodier délicieusement les musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque fois qu'elle 10 entend un coup de fusil. C'est tout à la fois effrayant et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette 15 sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le dessert Mais tout se passe le plus naturellement du monde ; l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une 20 assiette d'étain qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho. ^

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