‹ Sur les bords du Rhin;Chapitre 14 sur 26 · FEUER! FEUER · texte numérisé non relu

FEUER! FEUER

Lorchy août

A Bacharach, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet instant oîi

5 l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et quelque chose d'endormi, oh. le corps fatigué se repose déjà, oîi la pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se

lo sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier, inexprimable, horrible, une esp^e de grondement fauve, à la

X5 fois menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble venir

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de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville oU vous avez vu le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de Saint-Wemer ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à 5 hurler. Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant, vous écoutez, — Qu*est cela ? — C'est le crieur de nuit qui souffle dans sa trompe et qui avertit la ville que tout xo est bien et qu'elle peut dormir tranquille. Soit : mais je ne crois pas qu'il soit possible de rassurer les gens d'une manière plus effrayante.

A Lorch on peut être réveillé d'une 15 façon encore plus dramatique.

Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.

Lorch est im gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur la 20 rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des fables ; c'est le pays des petites fées sauterelles. Lorch 35

est placé au pied de l'Échelle du Diable, haute roche presque à pic que le vaillant Gilsen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par

5 les gnomes sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave inventa, disent les légendes, Tart de faire du drap pour vêtir son amant, le frileux chevalier romain Heppius, — lequel a

10 donné son nom à Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous les peuples, et dans toutes les mythologies, Part de tisser les étoffes a été inventé par une femme ; pour les

15 égyptiens, c'est Isis ; pour les lydiens, Arachné; pour les grecs. Minerve; pour les péruviens, Menacella, femme de Manco-Capac ; pour les villages du Rhin, c'est la fée Ave. Les chinois

90 seuls attribuent cette imagination à un homme, l'empereur Yas; et encore pour les chinois l'empereur n'est-il pas un homme, c'est un être fantastique dont la réalité disparait sous les titres

35 bizarres dont ils l'affublent. Ils ne

connaissent pas sa nature, car ils l'appellent le Dragon; ils ignorent son âge, car ils l'appellent Z?m:-J1//7&-^«j/ ils ne savent pas son sexe, car ils l'appellent la Mèrâ. Mais que vais-je faire 5 en Chine ? Je reviens à Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée.

Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch. Lorch existait avant Charlemagne et a laissé trace dans 10 des chartes de 732. Henri III, archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1343. Aujourd'hui il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques ; mais la petite 15 ville est heureuse, le paysage est magnifique, les habitants sont hospitaliers.

La belle maison de la renaissance qui est au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son genre 90 que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse fabuleuse du vieux Sibo protège le bourg, que menace de l'autre rive du fleuve le château historique de Furstenberg avec sa «5

grande tour, ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans

5 entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles.

Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch.

L'autre semaine, il pouvait être une

10 heure du matin, tout le bourg dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume.

Je lève les yeux, je n'étais plus éclairé

15 par ma lampe, mais par mes fenêtres.

Mes deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération étrange. Je

so les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de âamme et de fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit effrayant C'était tout simplement l'hôtel P — , le gast-

25 haus voisin du mien, qui avait pris feu, et qui brûlait.

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En un instant, Tauberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le cri : Feutr ! feuer I emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi je ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre 5 spectacle. Le grand escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en feu ; et sur cet escalier, du haut en xo bas, se heurtait, se pressait et se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres. C'était toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon, l'autre en chemise, les voyageurs avec 15 leurs malles, les domestiques avec les meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière. ao

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j'ai fort peu de bagage, j'étais logé au premier, et je 25

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ne courais d'autre risque que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependent un orage était survenu, 5 il pleuvait à verse. Comme il arrive toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement ; et il y eut un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres sortir ; les gros

10 meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés à des cordes; les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge tombaient du haut du toit sur le pavé ; les femmes s'épouvantaient,

15 les enfants pleuraient ; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le

ao grenier de la maison, et l'on se disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P — ; circonstance qui ajoute toujours im intérêt sombre et une sorte d'arrièrescène dramatique à un incendie.

^ Bientôt les pompes sont arrivées, les

chaînes de travailleurs se sont formées ; et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous ces grands toits d'ar- 5 doise des bords du Rhin. Toute la charpente de la maison voisine brûlait dans une seule âamme. Cette immense pyramide de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le 10 vent de l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse ; si notre toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être, 15 avec l'aide du vent, le tiers de la ville, brûlaient. La besogne a été rude. Il a fallu, sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles, écorcer les ardoises d'une partie du toit et couper 20 les pignons-girouettes des lucarnes.

Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier je plongeais dans la fournaise et j'étais pour ainsi 7^

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dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et une admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais eu ce spectacle ; — puisque 5 j'y étais, — je l'ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette monstrueuse caverne de feu oh tout flambe, reluit, pétille, crie, souffre,

10 éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement d'anxiété, il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter contre cette force affreuse qu'on appelle le feu ; mais, dès que

15 les pompes arrivent, on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A peine la pompe, ce long serpent qu'on entend

90 haleter en bas dans les ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache avec fureur un jet d'acier liquide sur

85 l'épouvantable chimère à mille têtes.

Le brasier, attaqué à Pimproviste, hurle, se dresse, bondit effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis, et lèche de ses innombrables langues toutes les portes et toutes les fenêtres 5 à la fois. La vapeur se mêle à la fumée ; des tourbillons blancs et des tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent, et se tordent et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le 10 sifflement de l'eau répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand que cet ancien et étemel combat de l'hydre et du dragon.

La force de la colonne d'eau lancée 15 par la pompe est prodigieuse. Les ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée, magnifique moment oh. 20 le panache écarlate de l'incendie a été remplacé, au milieu d'un bruit terrible, par une immense et haute aigrette d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une espèce 35

de petite tour de pierre. Un jet de pompe Ta jetée dans le gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre sanglant du

5 paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du mur s'abattant tout entiers, comme des pont-levis, aux coups sourds

so de la hache^ au tumulte dé l'orage et à la nuneur de la ville. Vraiment c'était hideux, mais c'était beau.

Si Ton regarde les détails de cette grande chose, rien de plus singulier.

Z5 Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon de fumée, des têtes d'hommes surgissent au bout d'ime échelle. On voit ces hommes inonder, en quelque sorte à bout por-

âo tant, la flamme acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau. Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits silencieux ob de petits incendies tran-

d5 quilles pétillent doucement dans des

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coins. Les croisées des chambres devenues inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes bleues frissonnent aux pointes des poutres.

De lourdes charpentes se détachent 5 du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées par l'ouragan audessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme. D'autres tombent dans l'étroit entre-deux des maisons et 10 établissent là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à travers des bouffées de cendre rouge. Un pauvre 15 petit jardinet, affreusement arrosé de charbons ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à im treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre feu et est resté intact ao pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous ime pluie d'étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles anglaises demi-nues sous l'averse 35

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à côté de leurs valises à quelques pas

de l'auberge, et tous les enfants du lieu

riant aux éclats et battant des mains

chaque fois qu'un jet de pompe se dis- 5 persait jusqu'à eux, et vous aurez une

idée assez complète de l'incendie de

l'hôtel P— , à Lorch.

Une maison qui brûle, ce n'est

qu'ime maison qui brûle ; mais le côté lo vraiment triste de la chose, c'est qu'un

pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on

était ce qu'on appelle maître du feu;

le gasthaus P — ,toit, plafonds, escaliers 15 et planchers effondrés, flambait entre

ses quatre murs, et nous avions réussi

à sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr'acte l'eau

a succédé au feu. Une nuée de ser- 20 vantes, brossant, frottant, épongeant,

essuyant, a envahi les chambres, et en

moins d'une heure la maison a été

lavée du haut en bas.

Chose remarquable, rien n'a été 25 dérobé. Tous ces effets déménagés

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en hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement rapportés par les très pauvres pa3rsans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute 5 maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois abondent.

A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des xo incendies.

Le lendemain matin, je remarquais avec quelque surprise au rez-dechaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées, parfaite- 15 ment entières, au-dessus desquelles tout cet embrasement avait fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos ime historiette qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas. — Il y ao a quelques années, un anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa et coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre en hâte dans la chambre de l'anglais. ^

Il dormait. On le réveille. On lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut décamper sur-lechamp. — Au diable 1 dit l'anglais, 5 vous me réveillez pour cela I Laissezmoi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai pas. Sont-ils fous de s'ima* giner que je vais me mettre à courir les champs en chemise à minuit 1 Je pré-

10 tends dormir mes neuf heures tout à mon aise. Éteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche pas* Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit, mes amis, à

15 demain. — Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l'anglais rendormi

20 et ronflant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'peine. Le lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à la chambre de l'anglais, ouvrirent la porte ettrouvèrent

35 le voyageur à demi éveillé, se frottant

les yeiix dans son lit, qui leur cria en bâillant dès qu'il les aperçut : — Pourriez-vous me dire s'il y a un tire-bottes dans cette maison ? — Il se leva, déjeuna très fort et repartit admirable- 5 ment reposé et frais, au grand déplaisir des garçons du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'anglais ce qu'on appelle dans la vallée du Rhin im bourgmestre seCy 10 c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé qu'on montre pour quelques liards aux étrangers.

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