‹ Sur les bords du Rhin;Chapitre 6 sur 26 · ACTES ET PAROLES · texte numérisé non relu

ACTES ET PAROLES

Avant TExiL 2 vol.

Pendant l'Exil. 2 voL Depuis TExil. 4 voL

Victor Hugo raconté. 3 voL

XVi INTRODUCTION

This text, like the editor's '* Scènes de Voyages," is composed of sketches taken from ''Le Rhin/' but passages and even pages hâve been frequently omitted from the original. This has been donc in such a manner as to be iinnoticeable^and through the omission of architectural descriptions and the avoidance of the use of a large number of little-known mythical and historical names, the volume will prove more interesting to many a reader.

It remains fuU of poetic beauty, of délicate touches of description, of historié interest, and discloses everywhere the hand of a master.

Lawrenceville School, Jiine, 1902.

COLOGNE Bords du Rhin, Andemach, il août.

Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J'ai traversé Cologne comme un barbare. A peine y ai-je passé quarante-huit heures* Je comp-

5 tais y rester quinze jours ; mais, après une semaine presque entière de brume et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin, que j'ai voulu en profiter pour voir le paysage

10 du fleuve dans toute sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitté ce matin Cologne par le bateau à vapeur le CockeriU. J'ai laissé la ville d' Agrippa derrière moi, et je n'ai vu

15 ni les vieux tableaux de Sainte-Marie au Capitole, ni la crypte pavée de

mosaïques de Saint-Géréon ; ni la Crucifixion de saint Pierre^ peinte par Rubens pour la vieille église demi-romaine de Saint-Pierre oh il fut baptisé ; ni les ossements des onze mille 5 vierges dans le cloître des ursulines; ni les deux chambres d'or du couvent de Sainte-Ursule et du Dôme; ni la salle des diètes de Tempire, aujourd'hui entrepôt de commerce ; ni le 10 vieux arsenal, aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est absurde, mais c'est ainsi.

Qu'ai-je donc visité à Cologne ? La cathédrale et l'hôtel de ville ; rien de 15 plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux édifices.

Je suis arrivé à Cologne après le 90 soleil couché. Je me suis dirigé surle-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange, qui 35

travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et lucratif travail, je vous assure ; le voyageur est rudement taxé, et le commissionnaire partage

S avec le roi). Ici, un détail utile : avant de quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l'ordre, à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de Cologne,

zo mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de l'autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma raison: je choisis autant que possible Phorizon et le

15 paysage que j'aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de Deuz regardent Cologne; ce

ao qui m'a fait prendre auberge à Deuz, car je me suis posé à moi-même ce principe incontestable: Mieux vaut habiter Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.

95 Une fois seul, je me suis mis à

marcher devant moi, cherchant le Dôme et l'attendant à chaque com de rue. Mais je ne connaissais pas cette ville inextricable; l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues étroites ; 5 je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez longtemps au hasard.

Enfin, après m'être aventuré sous \me espèce de porte cochère dans \me espèce de cour terminée vers la gauche 10 par une espèce de corridor, j'ai débouché tout à coup sur ime assez grande place parfaitement obscure et déserte.

Là, j'ai eu un magnifique spectacle. 15 Devant moi, sous la lueur fantastique d'un ciel crépusculaire, s'élevait et s'élargissait, au milieu d'une foule de maisons basses à pignons capricieux, une énorme masse noire, chargée d'ai- ao guilles et de clochetons ; un peu plus loin, à une portée d'arbalète, se dressait isolée une autre masse noire, moins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse carrée, flanquée à ses 25

quatre angles de quatre longues tours engagées, au sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente étrangement inclinée qui avait la figure

5 d'ime plume -gigantesque posée comme sur im casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'était ime abside ; ce donjon, c'était un commencement de clocher; cette abside et ce com-

xo mencement de clocher, c'était la cathédrale de Cologne.

L'église était fermée. Je me suis approché du clocher; les dimensions en sont énormes. Ce que j'avais pris

Z5 pour des tours aux quatre angles, c'était tout simplement le renflement des contre-forts. Il n'y a encore d'édifiés que le rez-de-chaussée et le premier étage, composé d'une colossale ogive, et déjà

ao la masse bâtie atteint presque à la hauteur des tours de Notre-Dame de Paris.

Si jamais la flèche projetée se dresse sur ce monstrueux billot de pierre,

35 Strasbourg ne sera rien à côté.

Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une ébauche. Déjà les ronces, les saxifrages et les pariétaires, toutes les herbes qui aiment à ronger le ciment et à enfoncer leurs 5 ongles dans les jointures des pierres, ont escaladé le vénérable portail. L'homme n'a pas fini de construire que la nature détruit déjà.

La place était toujours silencieuse. 10 Personne n'y passait. Je m'étais approché du portail aussi près que me le permettait une riche grille de fer du quinzième siècle qui le protège, et j'entendais murmurer paisiblement au 15 vent de nuit ces innombrables petites forêts qui s'installent et prospèrent sur toutes les saillies des vieilles masures.

Une lumière qui a paru à une fenêtre voisine a éclairé im moment sous les 90 voussures une foule d'exquises statuettes assises, anges et saints qui lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou qui parlent et prêchent, le doigt levé. Ainsi les uns ?5

étudient, les autres enseignent. Admirable prologue pour une église, qui n*est autre chose que le Verbe fait marbre, bronze et pierre 1 La douce

5 maçonnerie des nids d'hirondelles se méle]de toutes parts comme un correctif charmant à cette sévère architecture.

Puis la lumière s'est éteinte, et je n'ai plus rien vu que la vaste ogive de

10 quatrevingts pieds toute grande ouverte, sans châssis et sans abat-vent, éventrant la tour du haut en bas et laissant pénétrer mon regard dans les ténébreuses entrailles du clocher.

15 Dans cette fenêtre s'inscrivait, amoindrie par la perspective, la fenêtre opposée, toute grande ouverte paiement, et dont la rosace et les meneai4}c, comme tracés à l'encre, se découpaient

90 avec ime pureté inexprimable sur le ciel clair et métallique du crépuscule.

Rien de plus mélancolique et de plus singulier que cette élégante petite ogive blanche dans cette grande ogive

as noire.

lO VICTOR HUGO

Voila quelle a été ma première visite à la cathédrale de Cologne.

Je ne vous ai rien dit de la route d'Aix-la-Chapelle à Cologne. Il n'y a pas grand'chose à en dire. C'est un 5 pur et simple paysage picard ou tourangeau, une plaine verte ou blonde avec un orme tortu de temps en temps et quelque pâle rideau de peupliers au fond. Je ne hais pas ce genre paisi- 10 ble, mais j'en jouis sans cris d'enthousiasme. Dans les villages, les vieilles paysannes passent comme des spectres, enveloppées dans de longues mantes d'indienne grise ou rose tendre 15 dont le capuchon se rabat sur les yeux ; les jeunes, en jupons courts, coiffées d'im petit serre-tête couvert de paillons et de verroteries qui cache à peine leurs magnifiques cheveux rattachés 20 au-dessus de la nuque par une large flèche d'argent, lavent allègrement le devant des maisons, et, en se baissant, montrent leurs jarrets aux passants comme dans les vieux maîtres hoUan- 25

dais. Pour ce qui est des hommes, ils sont ornés d'un sarrau bleu et d'un chapeau tromblon, comme s'ils étaient les paysans d'un pays constitutionnel.

5 Quant à la route, il avait plu, elle était fort détrempée. Je n'y ai rencontré personne, si ce n'est, par instants, quelque jeune musicien blond, maigre et pâle, allant aux redoutes

10 d'Aix-la-Chapelle ou de Spa, son havresac sur le flanc, sa contre-basse couverte d'une loque verte sur le dos, son bâton d'une main, son cornet à piston de l'autre ; vêtu d'im habit bleu, d'un

15 gilet fleuri, d'une cravate blanche et d'un pantalon demi-collant retroussé au-dessus des bottes à cause de la boue; pauvre diable arrangé par le haut pour le bal et par le bas pour

ao le voyage. J'ai vu aussi, dans im champ voisin du chemin, un chasseur local ainsi costumé : un chapeau rond vert pomme avec grosse cocarde lilas en satin fané, blouse grise, grand nez,

25 fusil.

Dans une jolie petite ville carrée, flanquée de murailles de briques et de tours en ruine, qui est à moitié chemin et dont j'ignore le nom, j'ai fortadmiré quatre magnifiques voyageurs assis, 5 croisées ouvertes, au rez-de-chaussée d'une auberge, devant une table pantagruélique encombrée de viandes, de poissons, de vins, de pâtés et de fruits :

buvant, coupant, mordant, tordant, dé- 10 peçant, dévorant; l'im rouge, l'autre cramoisi, le troisième pourpre, le quatrième violet, comme quatre personnifications vivantes de la voracité et de la gourmandise. 15

Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pa3rs, en exceptant toutefois celle oU je logeais à Aix-la- Chapelle, laquelle n'est que passable {l^hbtel de V Empereur)^ et oîi j'avais ao dans ma chambre, pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le plancher, magnificence qui motive probablement l'exorbitante cherté dudit gasthof , 35

Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que la contrefaçon y fleurit comme en Belgique. Dans une grande rue qui aboutit à la place de

5 PHôtel-de-Ville, je me suis vu exposé aux vitres d'une boutique côte à côte avec Lamartine, illustre et chère compagnie. Le portrait contrefait de cette réimpression prussienne était un peu

10 moins laid que toutes ces horribles caricatures que les marchands d'images et les libraires, y compris mes éditeurs de Paris, vendent au public crédule et épouvanté comme étant ma ressem-

15 blance exacte ; abominable calomnie contre laquelle je proteste ici solennellement.

Je vis d'ailleurs comme un parfait allemand. Je dîne avec des serviettes

20 grandes comme des mouchoirs, je couche dans des draps grands comme des serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du lièvre aux pnmeaux, et je bois d'excellent vin du Rhin et

25 d'excellent vin de Moselle, qu'un fran-

çais ingénieux, dinant hier à quelques pas de moi, appelait du vin de demoiselle. Ce même français, après avoir dégusté sa carafe, formulait cet axiome :

Veau du Rhin ne vaut pas le vin du 5 Rhin,

Dans les auberges, hôte, hôtesse, valets et servantes, ne parlent qu'allemand ; mais il y a toujours un garçon qui parle français, français, à la vérité, 10 quelque peu coloré par le milieu tudesque dans lequel il est plongé; mais cette variété n'est pas sans charme.

Hier, j'entendais ce même voyageur, mon compagnon, demander au garçon, 15 en lui montrant le plat qu'on venait de lui servir : Qu'est-ce que cela ? Le garçon a répondu avec dignité : Cest des bichons. C'étaient des pigeons.

Du reste, un français qui, comme 20 moi, ne sait pas l'allemand, perd sa peine s'il adresse à cce premier garçon,» comme on l'appelle ici, des questions autres que les questions prévues et imprimées dans le Guide des ^

VoyagetiTS. Ce garçon est tout simplement verni de français; pour peu qu'on veuille creuser, on trouve Pallemand, l'allemand pur, l'allemand sourd.

5 Le Dôme de Cologne, revu au grand jour, dépouillé de ce grossissement fantastique que le soir prête aux objets et que j'appelle la grandeur crépusculaire^ m'a paru, je dois le dire, perdre

10 un peu de sa sublimité. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec quelque sécheresse. Cela tient peut-être à l'acharnement avec lequel l'architecte actuel rebouche et masti-

15 que cette vénérable abside. Il ne faut pas trop remettre à neuf les vieilles églises. Dans cette opération qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague mystérieux du contour

20 s'évanouit. A l'heure qu'il est, comme masse, j'aime mieux le clocher ébauché que l'abside parfaite. Dans tous les cas, je ne vois, pour ma part, aucime raison de préférer ce chevet de cathé-

25 drale à nos vieilles Notre-Dame com-

l6 VICTOR HUGO

plètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.

L'hôtel de ville de Cologne, situé assez près du Dôme, est un de ces ravissants édifices-arlequins faits de 5 pièces de tous les temps et de morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes communes qui se sont elles-mêmes construites, lois, mœurs et coutumes, de la même ma- 10 nière. Le mode de formation de ces édifices et de ces communes est curieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt que construction, croissance successive, agrandissement capricieux, 15 empiétement sur les voisinages; rien n'a été fait d'après un plan régulier et tracé d'avance; tout s'est produit au fur et à mesure, selon les besoins surgissants. 20

Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probablement quelque cave romaine dans ses fondations, n'était vers 1250 qu'un grave et sévère logis à ogives ; puis on a compris qu'il fallait un 95

beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a édifié une belle tour, bourgeoise et féodale tout à la

5 fois ; puis, sous Maximilien, le souffle joyeux de la renaissance commençant à agiter les sombres feuillages de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'ornement se répandant partout, les

10 échevins de Cologne ont senti le besoin de faire la toilette de leur maison de ville; ils ont appelé d'Italie quelque architecte élève du vieux Michel-Ange, ou de France quelque sculpteur ami

15 du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté

N sur leur noire façade du treizième siècle un porche triomphant et magnifique. Quelques années plus tard, il leur a fallu un promenoir à côté de

20 leiu: greffe, et ils se sont bâti ime charmante arrière-cour à galeries sous arcades, somptueusement égayée de blasons et de bas-reliefs, que j'ai vue, et que dans deux ou trois ans personne

95 ne verra, car on la laisse tomber en

l8 VICTOR HUGO

ruine. Enfin, sous Charles-Quint, ils ont reconnu qu'une grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour les criées, pour les assemblées de bourgeois, et ils ont érigé vis-à-vis de leur 5 beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en pierre du plus beau goût et de la plus noble ordonnance. — Aujourd'hui, nef du treizième siècle, beffroi du quatorzième, porche 10 et arrière-cour de Maximilien, halle de Charles-Quint, vieillis ensemble par le temps, chargés de traditions et de souvenirs par les événements, soudés et groupés par le hasard de la façon la 15 plus originale et la plus pittoresque, forment Thôtel de ville de Cologne.

Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous im ciel g^s et morne qui n'était pas sans harmonie avec ces édifices et 20 avec mes pensées, j'ai vu à mes pieds toute cette admirable ville.

Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les autres, pointus comme des cartes pliées en deux ; les rues 35

sont étroites, les pignons sont taillés.

Une courbe rougeâtre de murailles et de douves en briques, qui reparaît partout au-dessus des toits, presse la ville

5 comme un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval par la tourelle Tiirmchen, en amont par cette superbe tour Bayenturme, dans les créneaux de laquelle se dresse un évêque de marbre

10 qui bénit le Rhin. De la Tûrmchen à la Bayenturme la ville développe sur le bord du fleuve une lieue de fenêtres et de façades. Vers le milieu de cette longue ligne im grand pont de

15 bateaux, gracieusement courbé contre le courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va, sur l'autre rive, rattacher à ce vaste monceau d'édiflces noirs qui est Cologne, Deuz, petit bloc

20 de maisons blanches.

Dans le massif même de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faites variés de

as vingt-sept églises, parmi lesquelles,

sans compter la cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales elles-mêmes. 5

Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite ; le pont est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent, lo toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Ça et là de vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à 15 la monotonie des toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de fleurs, de fruits et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombes viennent se poser avec joie. 20

Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans tous les sens une vaste et riche plaine qui s'af- 95:

faisse et plie du côté de la Hollande»

que le Rhin traverse de part en part, et que couronne au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid mer-

5 veilleuz de traditions et de légendes qu'on appelle les Sept-Montagnes.

Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa poésie, se dressent comme les deux grands aspects de

10 l'esprit humain, le positif et l'idéal, sur l'horizon de Cologne, ville ellemême de négoce et de rêverie.

En redescendant du befiEroi, je me suis arrêté dans la cour devant le

15 charmant porche de la renaissance. Je l'appelais tout à l'heure porche triomphant ^Yzyjx^S^ dû ^M^ porche triomphal; car le second étage de cette exquise composition est formé d'une série de

so petits arcs de triomphe accostés comme des arcades et dédiés, par des inscriptions du temps, le premier à César, le deuxième à Auguste, le troisième à Agrippa, le fondateur de Cologne

^ (jCûlonia Agrippina) ; le quatrième à

Constantin, l'empereur chrétien; le cinquième à Justinien, l'empereur législateur; le sixième à Maximilienr l'empereur vivant. Sur la façade le sculpteur-poëte a ciselé trois bas-reli^ '5.

représentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pépin le Bref et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de Crotone, qui terrassait les lions par la puissance du corps, et xa Daniel, qui les soumettait par la puissance de l'esprit ; entre Daniel et Milon, comme un lien naturel tenant à la fois de l'un et de l'autre, il a placé Pépin le Bref, qui attaquait les bêtes 15 féroces avec ce mélange de vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la force pure et la pensée pure, le courage. Entre l'athlète et le prophète, le héros. 20

Pépin a l'épée à la main ; son bras gauche enveloppé de son manteau est plongé dans la gueule du lion ; le lion, griffes et mâchoires ouvertes, est dressé sur ses pieds de derrière, dans l'atti- 25

tude formidable de ce que le blason appelle le lion rampant; Pépin lui fait face vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras

5 pendants, les yeux levés au ciel pendant que les lions amoureux se roulent à ses pieds; l'esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant à Milon de Crotone, les bras pris dans Parbre, il se débat,

10 le lion le dévore ; c'est l'agonie de la présomption inintelligente et aveugle qui a cru dans ses muscles et dans ses poings ; la force pure est vaincue. — Ces trois bas-reliefs sont d'un grand

15 sens. Le dernier est d'un eflfet terrible. Je ne sais quelle idée effrayante et fatale se dégage, à l'insu peut-être du sculpteur lui-même de ce sombre poëme. C'est la nature qui se venge

90 de l'homme, la végétation et l'animal qui font cause commune, le chêne qui vient en aide au lion.

Malheureusement, tout ce beau •porche est restauré, raclé, rejointoyé

25 et badigeonné avec la propreté la plus déplorable.

Le soir, comme les étoiles s'allumaient, je me suis promené de l'autre côté du fleuve, sur la grève opposée à Cologne. J'avais devant moi toute la ville, dont les pignons sans nombre et 5 les clochers noirs se découpaient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du couchant. A ma gauche se levait, comme la géante de Cologne, la haute flèche de Saint-Martin avec ses deux 10 tourelles percées à jour. Presque en face de moi, la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau, dont la grue 15 du clocher semblait former la queue et auquel deux réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le fris- ao sonnement caressant et discret du flot à mes pieds, les pas sourds d'im cheval sur les planches du pont de bateaux, et au loin, dans une forge que j'entrevoyais, la sonnerie éclatante d'un mar- 35

teau sur une enclume. Aucun autre bruit de la ville ne traversait le. Rhin.

Quelques vitres scintillaient vaguement, et au-dessous de la forge, four-

5 naise embrasée, point étincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve une longue traînée lumineuse, comme si cette poche pleine de feu se vidait dans l'eau.

10 De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans ma pensée une mélancolique rêverie. Je me disais ; La cité germaine a disparu, la cité d'Agrippa a disparu, la ville de saint Engelbert

15 est encore debout. Mais combien de temps durera-t-elle ? Le temple bâti là-bas par sainte Hélène est tombé il y a mille ans ; Téglise construite par l'archevêque Anno tombera. Cette

«ville est usée par son fleuve. Tous les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelque vieille coutiune, s'en détache au frottement de vingt bateaux à vapeur. Une ville

35 n'est pas impunément posée sur la

grosse artère de l'Europe. Cologne, quoique moins ancienne que Trêves et Soleure, les deux plus vieilles communes du continent, s'est déjà déformée et transformée trois fois au rapide et 5 violent courant d'idées qui la traverse, remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant à Cologne de Mayence les 10 affluents de l'Allemagne, et de Strasbourg les affluents de la France. Voici qu'une quatrième époque climatérique semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du positivisme et de V utilitarisme^ 15 comme parlent les barbares d^à présent, la pénètre et l'envahit ; les nouveautés s'engagent de toutes parts dans le labyrinthe de son antique architecture ; les rues neuves font de 20 larges trouées à travers cet entassement gothique ; le «bon goût moderne»

s'y installe, y bâtit des façades-Rivoli et y jouit bêtement de l'admiration des boutiquiers. Les tombeaux des ar- 25

chevêques tombent en ruine dans cette cathédrale continuée aujourd'hui par la vanité, non par la foi. Les splendides paysannes vêtues d*écarlate et

5 coiffées d'or et d'argent ont disparu ; des grisettes parisiennes se promènent sur le quai ; j'ai vu aujourd'hui tomber les dernières briques sèches du cloître roman de Saint-Martin, on va y con-

10 struire im café Tortoni ; de longues rangées de maisons blanches donnent au féodal et catholique faubourg des Mart3n:s-de-Thèbes je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus passe

15 l'immémorial pont de bateaux et chemine pour six sous d'Agrippina à Tuitium. — Hélas 1 les vieilles villes s'en vontl

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