‹ Sur les bords du Rhin;Chapitre 7 sur 26 · UN PEU DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

UN PEU DE PHILOSOPHIE

Andemach.

Mon ami 1 mon ami 1 ce que font les choses, elles le savent peut-être ; mais à coup sûr, et d'autres que moi Pont dit, les hommes, eux, ne savent ce qu'ils font. Souvent, en confrontant 5 l'histoire avec la nature, au milieu de ces comparaisons étemelles que mon esprit ne peut s'empêcher de faire entre les événements où Dieu se cache et la création oh il se montre, j'ai tressailli 10 tout à coup avec ime secrète angoisse, et je me suis figuré que les forêts, les lacs, les montagnes, le profond tonnerre des nuées, la fleur qui hoche sa petite tête quand nous passons, l'étoile 15

qui cligne de l'œil dans les fimiées de

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l'horizon, Tocéan qui parle et qui gronde, et qui semble toujours avertir quelqu'im, étaient des choses clairvoyantes et terribles, pleines de lumière 5 et pleines de science, qui regardaient en pitié se mouvoir à tâtons au milieu d'elles, dans la nuit qui lui est propre, Phomme, cet orgueil auquel l'impuissance lie les bras, cette vanité à laquelle

10 l'ignorance bande les yeux. Rien en moi ne répugne à ce que l'arbre ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme n'a pas la conscience de sa destinée.

15 La vie et l'intelligence de l'homme sont à la merci de je ne sais quelle machine obscure et divine appelée par les uns la providence f par les autres /l?

hasard, qui mêle, combine et décom-

20 pose tout, qui dérobe ses rouages dans les ténèbres et qui étale ses résultats au grand jour. On croit faire une chose, et l'on en fait une autre.

Mais au milieu du chaos il y a des

25 lois. Le chaos n'est que l'apparence,

l'ordre est au fond. Après de longs intervalles, les mêmes faits effrayants qui ont déjà fait lever les yeux à nos pères reviennent, comme des comètes, des plus ténébreuses profondeiurs de 5 l'histoire. Ce sont toujours les mêmes embûches» toujoiurs les mêmes chutes, toujours les mêmes trahisons, toujours les mêmes naufrages aux mêmes écueils ; les noms changent, les choses 10 persistent. — Toujours César adopte Brutus, toujomrs Charles I*' empêche Cromwell de partir pour la Jamaïque ; toujours Louis XVI empêche Mirabeau de s'embarquer pour les Indes ; tou- 15 jours et partout les reines cruelles sont punies par des fils cruels ; toujours et partout les reines ingrates sont punies par des fils ingrats. Toute Agrippine engendre le Néron qui la tuera ; toute 20 Marie de Médicis enfante le Louis XIII qui la bannira.

Et moi-même, ne remarquez-vous pas de quelle façon étrange ma pensée arrive, d'idée en idée et presque à mon 25

insu, à ces deux femmes, à ces deux italiennes, à ces deux spectres, Agrippine et Marie de Médicis, qui sont les deux spectres de Cologne ? Cologne 5 est la ville des reines mères malheureuses. A seize cents ans de distance, la fille de Germanicus, mère de Néron, et la femme de Henri IV, mère de Louis XIII, ont attaché à Cologne

10 leur nom et lem: souvenir. De ces deux veuves, — car ime orpheline est ime veuve, — faites, la première par le poison, la seconde par le poignard, l'une, Marie de Médicis, y est morte ;

15 l'autre, Agrippine, y était née.

Du reste, j'insiste sur ce détail plein d'une sombre signification, Marie de Médicis fut suivie de près par Richelieu, qui mourut l'an d'après. A quoi

ao bon toutes ces haines dénaturées entre ces trois créatures humaines, à quoi bon tant d'intrigues, tant de persécutions, tant de querelles, tant de perfidies, pour mourir tous les trois presque à la

25 même heure ? — Dieu sait ce qu'il fait.

Il y a un triste doute sur Marie de Médicis. L'ombre que jette Ravaillac m'a toujours paru toucher les plis traînants de sa robe. J'ai toujours été épouvanté de la phrase terrible que le 5 président Hénault, sans intention peutêtre, a écrite sur cette reine: — Elle ne fut pas assez surprise de la mort de Henri IV.

J'avoue que tout ceci me rend plus 10 admirable l'époque, claire, loyale et pompeuse de Louis XIV, Les ombres et les obscurités qui tachent le commencement de ce siècle font valoir les splendeurs de la fin. Louis XIV, c'est 15 le pouvoir comme Richelieu, plus la majesté; c'est la grandeur comme Cromwell, plus la sérénité. Louis XIV, ce n'est pas le génie dans le maître ; mais c'est le génie autour du 20 maître, ce qui fait le roi moindre peutêtre, mais le règne plus grand. Quant à moi, qui aime, comme vous le savez, les choses réussies et complètes, sans contester toutes les restrictions qu'il 25

faut admettre, j'ai toujours eu une sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince si bien né, si bien venu, si bien entouré, roi dès le ber-

5 ceau et roi dans la tombe ; vrai monarque dans la plus haute acception du mot, souverain central de la civilisation, pivot de l'Europe, auquel il fut donné d'user, pour ainsi dire, et de

10 voir tour à tour pendant la durée de son règne paraître, resplendir et disparaître autour de son trône huit papes, cinq sultans, trois empereurs, deux rois d'Espagne, trois rois de

15 Portugal, quatre rois et une reine d'Angleterre, trois rois de Danemark, une reine et deux rois de Suède, quatre rois de Pologne et quatre czars de Moscovie; étoile polaire de tout \m

ao siècle qui, pendant soixante-douze ans, en a vu tourner majestueusement au* tour d'elle toutes les constellations 1

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