‹ Sur les bords du Rhin;Chapitre 9 sur 26 · ANDERNACH · texte numérisé non relu

ANDERNACH

Andemach.

Je VOUS écris encore d'Andernach, sur les bords du Rhin, oh je suis débarqué il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain remplacé par ime commune gothique qui existe en- 5 core. Le paysage, de ma fenêtre, est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une haute colline qui me laisse à peine voir une étroite tranche de ciel, une belle tour du treizième siècle du 10 faîte de laquelle s'élance, complication charmante que je n'ai vue qu'ici, une autre tour plus petite, octogone, à huit frontons, couronnée d'im toit conique ; à ma droite, le Rhin et le joli village 15 blanc de Leutersdorf, entrevu parmi

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les arbres; à ma gauche, les quatre clochers byzantms d'une magnifique église du onzième siècle, deux au portail, deux à Pabside. Sous ma fenêtre

5 jasent en parfaite intelligence des poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas, des paysans grimpent dans les vignes.

Maintenant il faut que je vous ra-

10 conte une chose réelle, une rencontre plutôt qu'une aventure, qui a laissé dans mon esprit l'impression voilée et sombre d'un rêve.

En sortant de l'église, qui s'ouvre

15 presque sur la campagne, j'ai fait le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrière la haute colline cultivée et boisée qui a été un monceau de lave dans les temps antérieurs à

70 l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrière de basalte meulière qui dominait Artonacum il y a deux mille ans, et qui domine aujourd'hui Andemach, qui a vu s'efiEacer successivement la ci-

^ tadelle du préfet romain, le palais des

rois d'Austrasie, des fenêtres duquel ces princes des époques naïves péchaient des carpes dans le Rhin, la tombe impériale de Valentinien, Tabbaye des filles nobles de Saint-Thomas, 5 et qui voit crouler maintenant pierre à pierre les vieilles murailles de la ville féodale des électeurs de Trêves.

J'ai suivi le fossé qui longe ces murailles, oh des masures de paysans s'a- 10 dossent familièrement aujourd'hui, et qui ne servent plus qu'à abriter contre les vents du nord des carrés de choux et de laitues. La noble cité démantelée a encore ses quatorze tours rondes 15 ou carrées, mais converties en pauvres logis de jardiniers ; les marmots deminus s'asseyent pour jouer sur les pierres tombées, et les jeunes filles se mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours 20 dans les embrasures des catapultes.

Le châtelet formidable qui défendait Andemach au levant n'est plus qu'une grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les rayons de soleil ou de ^

lune les baies de ses croisées défoncées, et la cour d'armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert où les femmes de la ville font 5 blanchir, Pété, la toile qu'elles ont filée Phiver.

Après avoir laissé derrière moi la grande porte ogive d'Andemach, toute criblée de trous de mitraille noircis

10 par le temps, je me suis trouvé au bord du Rhin. Le sable fin coupé de petites pelouses m'invitait, et je me suis mis à remonter lentement la rive vers les collines lointaines de la Sayn. La

15 soirée était d'une douceur charmante; la nature se calmait au moment de s'endormir. Des bergeronnettes venaient boire dans le fleuve et s'enfuyaient dans les oseraies ; je voyais

20 au-dessus des champs de tabac passer dans d'étroits sentiers des chariots attelés de bœufs et chargés de ce tuf basaltique dont la Hollande construit ses digues. Près de moi était amarré

35 un bateau ponté de Leutersdorf portant

à sa proue cet austère et doux mot :

Fius. De Pautre côté du Rhin, au pied d*une longue et sombre colline, treize chevaux remorquaient lentement un autre bateau qui les aidait de ses 5 deux grandes voiles triangulaires enflées au vent du soir. Le pas mesuré de l'attelage, le bruit des grelots et le claquement des fouets venaient jusqu'à moi. Une ville blanche se perdait au 10 loin dans la bnmie ; et tout au fond, vers l'orient, à l'extrême bord de l'horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un œil de cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages au front 15 du ciel.

Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans la rêverie de toute la nature ? Je l'ignore. Mais la nuit était tout à fait tombée, la campagne ao était tout à fait déserte, la lune éclatante touchait presque au zénith quand je me suis, pour ainsi dire, réveillé au pied d'une éminence couronnée à son sommet d'un petit bloc obscur, autour v

duquel se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les autres des mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté jusque-là en en- 5 jambant des gerbes de grosses fèves fraîchement coupées. Ce bloc, posé sur un massif circulaire en maçonnerie, c'était un tombeau enveloppé d'un échafaudage.

10 Pour qui ce tombeau ? Pourquoi cet échafaudage ?

Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une porte cintrée et basse grossièrement fermée par im assem-

15 blage de planches. J'y ai frappé du bout de ma canne ; l'habitant endormi ne m'a pas répondu.

Alors, par une rampe douce tapissée d'im gazon épais et semée de fleurs

20 bleues que la pleine lune semblait avoir fait ouvrir, je suis monté sur le massif circulaire et j'ai regardé le tombeau.

Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme dé figurant un sarco-

7s phage romain, le tout, obélisque et dé»

en granit bleuâtre; autour du monument et jusqu'à son faîte, ime grêle charpente traversée par ime longue échelle; les quatre faces du dé crevées et ouvertes comme si Ton en avait 5 arraché quatre bas-reliefs ; çà et là, à mes pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu brisées, des fragments de corniches, des débris d'entablement, voilà ce que la lime me 10 montrait.

J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois premières façades il n'y avait rien ; sur la quatrième j'ai vu cette dédicace en 15 lettres de cuivre qui étincelaient : L ^armée de Sambre-et-Meuse à son général en chef; et au-dessous de ces deux lignes le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutôt indiqué qu'écrit : 20

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