LE POURBOIRE
Ândernacli.
Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans toutes les contrées très visitées, le pourboire est un moustique fort importun, lequel revient, à chaque instant et à tout propos, piquer, non 5 votre peau, mais votre bourse. Or la bourse du voyageur, cette bourse précieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte hospitalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des maisons avec 10 son doux sourire et sa cordialité auguste. Voici à quel degré de puissance les intelligents naturels de ce pays ont élevé le pourboire. J'expose les faits, je n'exagère rien. — Vous entrez dans 15 un lieu quelconque ; à la porte de la
ville, un estafîer s'informe de l'hôtel oh vous comptez descendre, vous demande votre passe-port, le prend et le garde. La voiture s'arrête dans la 5 cour de la poste ; le conducteur, qui ne vous a pas adressé un regard pendant toute la route, se présente, vous ouvre la portière et vous offre la main d'im air béat Pourboire. Un moment
10 après, le postillon arrive à son tour, attendu que cela lui est défendu par les règlements de police, et vous adresse une harangue charabia qui veut dire :
pourboire. On débâche; un grand
15 drôle prend sur la voiture et dépose à terre votre valise et votre sac de nuit.' Pourboire. Un autre drôle met le bagage sur une brouette, vous demande à quel hôtel vous allez, et se
ao met à courir devant vous, poussant sa brouette. Arrivés à l'hôtel l'hôte surgit et entame avec vous ce petit dialogue, qu'on devrait écrire dans toutes les langues sur la porte de toutes les
25 auberges. — Bonjour^ monsieur, —
Monsieur, je voudrais une chambre. — C^ est fort bien, monsieur. (A la cantonade :) Conduisez monsieur aun^ 4!
— Monsieurje voudrais dîner, — Tout de suite, monsieur, etc., etc. — Vous 5 montez au n® 4. Votre bagage y est déjà. Un homme apparaît, c'est celui qui Pa brouetté à Phôtel. Pourboire.
Un second arrive, que veut-il ? C'est celui qui a apporté vos effets dans la 10 chambre. Vous lui dites : — C'est bon, je vous donnerai en partant, comme aux autres domestiques. — Monsieur, répond l'homme, je n'appartiens pas à l'hôtel. — Pourboire. Vous sortez. 15 Une église se présente, une belle église.
Il faut y entrer. Vous tournez alentour, vous regardez, vous cherchez.
Les portes sont fermées. Jésus a dit :
Compelk intrare; les prêtres devaient ao tenir les portes ouvertes, mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous. Cependant une vieille femme a vu votre embarras, elle vient à vous et vous désigne une sonnette à côté 25
d'un petit guichet. Vous comprenez, vous sonnez, le guichet s'ouvre, le bedeau se montre, vous demandez à voir relise, le bedeau prend un trousseau
5 de clefs et se dirige vers le portail.
Au moment oh vous allez entrer dans Péglise, vous vous sentez tirer par la manche; c'est l'obligeante vieille que vous avez oubliée, ingrat, et qui vous
10 a suivi. Pourboire. Vous voilà dans l'église; vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez. — Pourquoi ce rideau vert sur ce tableau ? — Parce que c'est le plus beau de Téglise, dit
15 le bedeau. — Bon, reprenez-vous, ici on cache les beaux tableaux, ailleurs on les montrerait. De qui est ce tableau? — De Rubens. — Je voudrais le voir. — Le bedeau vous quitte et
ao revient quelques minutes après avec un individu fort grave et fort triste.
C'est le custode. Ce brave homme presse im ressort, le rideau s'ouvre, vous voyez le tableau. Le tableau vu,
25 le rideau se referme, et le custode vous
fait un salut significatif. Pourboire.
En continuant votre promenade dans Féglise, toujours remorqué par le bedeau, vous arrivez à la grille du chœur, qui est parfaitement verrouillée, et de- 5 vant laquelle se tient debout un magnifique personnage splendidement harnaché ; c'est le suisse, qui a été prévenu de votre passage et qui vous attend.
Le chœur est au suisse. Vous en 10 faites le tour. Au moment oîi vous sortez, votre cicérone empanaché et galonné vous salue majestueusement.
Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez devant la sa- 15 cristie. O miracle 1 elle est ouverte.
Vous y entrez. Il y a un sacristain.
Le bedeau s'éloigne avec dignité, car il convient de laisser au sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de 20 vous, vous montre les ciboires, les chasubles, les vitraux que vous verriez fort bien sans lui, les mitres de révêque, et, sous ime vitre, dans ime boite garnie de satin blanc fané, quel- 25
que squelette de saint habillé en troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain. Pourboire. Le bedeau vous reprend. Voici Pescalier des tours.
5 La vue, du haut du grand clocher, doit être belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse silencieusement la porte ; vous escaladez une trentaine de marches. Puis le passage vous est barré
10 brusquement. C'est ime porte fermée.
Vous vous retournez, vous êtes seul.
Le bedeau n'est plus là. Vous frappez. Une face apparaît à un judas.
C'est le sonneur. Il ouvre et il vous
15 dit : Montez^ monsieur. Pourboire.
Vous montez, le sonneur ne vous suit pas; tant mieux, pensez-vous. Vous respirez, vous jouissez d'être seul, vous parvenez ainsi gaiment à la haute plate-
30 forme de la tour. Là, vous regardez, vous allez et venez, le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon est immense. Tout à coup vous vous apercevez que, depuis quelques instants,
25 un être importun vous suit, et vous
coudoie, et vous bourdonne aux oreilles des choses obscures. Ceci est l'explicateur juré et privilégié, chargé de commenter aux étrangers les magnificences du clocher, de Péglise et du 5 paysage.. Cet homme-là est d*ordinaire un bègue. Quelquefois il est bègue et sourd. Vous ne Pécoutez pas, vous le laissez baragouiner tout à son aise, et vous l'oubliez en contem- 10 plant Pénorme croupe de l'église d'oli les arcs-boutants sortent . comme des côtes disséquées, les mille détails de la flèche de pierre, les toits, les rues, les pignons, les routes qui s'enfuient 15 dans tous les sens comme les rayons d'ime roue dont l'horizon est la jante et dont la ville est le moyeu, les plaines, les arbres, les rivières, les collines.
Quand vous avez bien tout vu, vous 20 songez à redescendre, vous vous dirigez vers la tourelle de l'escalier. L'honune se dresse devant vous. Pourboire. — C'est fort bien, monsieur, vous dit-il en empochant, maintenant voulez-vous 25
me donner pour moi ? — Comment I et ce que je viens de vous donner? — C'est pour la fabrique, monsieur, à laquelle je redois deux francs par per-
5 sonne ; mais à présent monsieur comprend bien qu'il me faut quelque petite chose pour moi. — Pourboire. Vous redescendez. Tout à coup une trappe s'ouvre à côté de vous. C'est la cage
10 des cloches. Il faut bien voir les cloches de ce beau clocher. Un jeune gaillard vous les montre et vous les nomme. Pourboire. Au bas du clocher, vous retrouvez le bedeau, qui
15 vous a attendu patiemment et qui vous reconduit avec respect jusqu'au seuil de l'église. Pourboire. Vous rentrez à votre hôtel et vous vous gardez bien de demander votre chemin à quelque
20 passant, car le pourboire saisirait cette occasion. A peine avez-vous mis le pied dans l'auberge que vous voyez venir à vous d'un air amical une figure qui vous est tout à fait inconnue. C'est
25 l'estafier qui vous rapporte votre passe-
port. Pourboire. Vous dînez ; l'heure du départ arrive, le domestique vous apporte la carte à payer. Pourboire.
Un garçon d'écurie porte votre bagage à la diligence ou à la schnellpost. 5 Pourboire. Un facteur le hisse sur Pimpériale. Pourboire, Vous montez en voiture, on part, la nuit tombe; vous recommencerez demain.
Récapitulons : pourboire au conduc- 10 teur, pourboire au postillon, pourboire au débâcheur, pourboire au brouetteur, pourboire à Phomme qui n'est pas de Vhbteîy pourboire à la vieille femme, pourboire à Rubens, pourboire au 15 suisse, pourboire au sacristain, pourboire au sonneur, pourboire au baragouineur, pourboire à la fabrique, pourboire au sous-sonneur, pourboire au bedeau, pourboire à Testafier, pour- ao boire aux domestiques, pourboire au garçon d'écurie, pourboire au facteur ; voilà dix-huit pourboires dans une journée. Otez l'église, qui est fort chère, il en reste neuf. Maintenant 25
calculez tous ces pourboires d'après un minimum de cinquante centimes et un maximum de deux francs, qui est quelquefois obligatoire,* et vous aurez
5 une somme assez inquiétante. N'oubliez pas que tout pourboire doit être une pièce d'argent Les sous et la monnaie de cuivre sont copeaux et balayures que le dernier goujat re-
zo garde avec un inexprimable dédain.
Pour ces peuples ingénieux, le voyageur n'est qu'im sac d'écus qu'il s'agit de désenfler le plus vite possible.
Chacun s'y acharne de son côté. Le
15 gouvernement lui-même s'en mêle quelquefois ; il vous prend votre malle et votre portemanteau, les charge sur ses épaules et vous tend la main. Dans les grandes villes, les porteurs de ba-
ao gages redoivent au trésor royal douze sous et deux liards par voyageur. Je n'étais pas depuis im quart d'heure à Aix-la-Chapelle que j'avais déjà donné pour boire au roi de Prusse.
* A Aix-la-Chapelle, pour voir les reliques, le pourboire à la fabrique est fixé à un thalâr (trois francs soixanteKjuinze centimes).