‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 51 sur 87 · LE CARACTERE ESSENTIEL DE LA MÉTAPHYSIQUE POSITIVISTE · texte numérisé non relu

LE CARACTERE ESSENTIEL DE LA MÉTAPHYSIQUE POSITIVISTE

En attendant, ce que je voudrais que l'on eût vu dans le présent chapitre, c'est qu'il y a une « Métaphysique positiviste » ; que cette métaphysique n'est pas dans le positivisme une superfétation de la doctrine ; et que, si ces deux mots de « Métaphysique » et de a Positivisme » se contredisent, les idées qu'ils expriment, ou les choses qu'ils représentent ne laissent pourtant pas de se concilier.

Cette observation toute seule est déjà de quelque importance, j'oserai même dire d'un grand intérêt, si l'on veut bien faire attention que rien n'a plus nui au positivisme que le préjugé de son insuffisance ou de son impuissance métaphysique. Encore aujourd'hui, pour beaucoup de gens, le positivisme est la négation de V au- delà, la philosophie de la matière, le faux nom du matérialisme. Je conviens d'ailleurs que de nombreux positivistes, ou soi-disant tels, ont fait tout ce qu'il fallait faire pour accréditer ce

préjugé, et Auguste Comte lui-même ne s'est pas assez défendu d'y aider, en ne négligeant aucune occasion de maltraiter la métaphysique et les métaphysiciens. La philosophie du dix-huitième siècle elle-même, celle des hommes de l'Encyclopédie, n'avait pas dressé contre la scolastique de réquisitoire plus copieux, plus convaincant, ni plus passionné.

Ne craignons pas d'en dire l'une au moins des raisons. Les grands u métaphysiciens » du dix-neuvième siècle, ceux dont on loue dans les histoires la force ou le génie d'invention, un Fichte, un Schelling, un Hegel, — pour ne rien dire des moindres, — ne sont peut-être au fond que des arrangeurs de mots, et tout en les admirant, pour les ressources de leur dialectique, je me suis demandé quelquefois si leurs « palais d'idées » n'étaient pas destinés à tomber un jour dans le même dédain ou le même oubli, mutatis mutandis, que les constructions de Duns Scot, « le Docteur subtil » ou VArs magna du Majorquain Raymond Lullc ^ .

1. Aux lecteurs qui seraient tentés de trouver ce jugement un peu sévère, je ne ferai pas celte mauvaise plaisanterie de leur demander s'ils connaissent la philosophie de Duns Scot, — dont Renan, dans VHistoire littéraire de

Auguste Comte, en sa qualité de contemporain de ces grands Allemands, s'est posé la même question, et il l'a résolue contre eux.

On dira sans doute qu'il ne les a connus qu'à travers l'Allemagne de Mme de Staël et les amplifications déclamatoires de Victor Cousin, qui lui-même, dit-on, ne les avait qu'à moitié compris ! Mais cela lui a suffi pour entrevoir ce qu'il y avait de verbalisme, ou de logomachie, dans ces systèmes tant vantés. Aussi bien, s'il les eût approfondis davantage, les eût-il trouvés tous entachés d'un vice primordial, et irrémédiable à ses yeux, qui est, comme l'on dit, de « poser l'absolu » pour en déduire le relatif, ce qui s'appelle répondre à la question par la question ; et, en effet, ce que Comte a poursuivi sous le nom de « métaphysique » en général, c'est précisément toute philosophie qui débute par l'affirmation de 1' « absolu ».

Mais au contraire la vraie a métaphysique » , la bonne, la sienne I est celle qui n'affirme

la France, t. XXV, p. 404, 467, a donné une exposition qui est un de ses chefs-d'œuvre ; — mais je me contenterai de rappeler les invectives de Schopcnhauer contre les « professeurs de philosophie » ou encore l'analyse de la philosophie de Fichte telle que l'a donnée M. Ch. Renouvier, Philosophie de l'histoire, t. IV, p. 6 et suivantes.

l'absolu — ou rinconnaissable — qu'autant qu'elle s'y est, pour ainsi dire, heurtée dans toutes les directions qu'elle a prises pour y échapper ; qui ne s'incline en quelque manière devant le mystère des choses qu'après avoir épuisé les moyens humains d'en éclairer la profondeur, et qui ne se propose pas enfin, comme celle de Fichte, de créer de son fond, et vraiment du néant, ex nihilo, l'homme, et le monde, et Dieu, mais plus modestement, de les reconnaître, et de les définir, dans la mesure de notre pouvoir. Les autres métaphysiques sont toutes subjectives : la métaphysique positiviste est une métaphysique tout objective',— et j'entends par ce mot une métaphysique dont on a fait effort pour éliminer tout ce que les métaphysiciens ont mêlé à la leur, en général, de leur manière personnelle de voir, et de leurs convictions a priori.

Ceci nous ramène au principe essentiel de la méthode positiviste, lequel n'est autre que d'avoir fait, de la « totalisation de l'expérience humaine^ », le critérium de la vérité. La vérité,

1. C'est, à notre avis, ce qui distingue essentiellement le positivisme de toute confusion que l'on essayerait d'en faire avec le scepticisme ou avec le naturalisme. Quand nous douterions en effet de tout le reste, et rhème, avec

c'est l'acquêt de l'expérience humaine, que d'ailleurs il faut bien se garder de confondre avec le « consentement universel ».

Le consentement universel n'est souvent que l'erreur commune, et il n'est, dans presque tous les cas, que rencontre ou coïncidence fortuite ; mais l'expérience, c'est le consentement universel passé pour ainsi dire au crible de la critique et de l'histoire ; — c'est le consentement universel dégagé des circonstances qui le déterminent, à peu près comme la loi d'un fait n'est sans doute que ce fait lui-même, dépouillé ou abstrait des conditions qui le parti-

ridéalisme, de notre propre existence, nous ne pouvons douter du rapport de cette existence, ou de l'illusion qu'elle est, avec les autres illusions ou les autres existences qui la déterminent dans le temps et qui la limitent dans l'espace. L'ombre que nous sommes soutient des rapports précis avec d'autres ombres qui l'entourent ou qui l'ont précédée. Nous savons avec certitude, et sans avoir besoin pour cela d'aucune théorie de la connaissance, que nous ne sommes pas seuls au monde, quoi que d'ailleurs nous puissions être, et nous savons aussi que nous sommes les fils de nos pères, lesquels, sans aucun doute, n'étaient pas plus que nous cause d'eux-mêmes. Les certitudes « géométriques » ne sont pas plus certaines que ces certitudes qu'on pourrait appeler « historiques ». Mais d'autres prétendues certitudes, en revanche, le sont beaucoup moins, et, en particulier, ce sont toutes celles que l'on appelle « métaphysiques ».

cularisent ; — c'est le consentement universel, jugé, et tantôt confirmé, mais tantôt condamné, par ceux qui ont autorité pour le faire, et qui sont, en tout ordre de choses, les spécialistes de la chose ^.

Écoutons Comte à ce sujet : « La création de la sociologie complète l'essor fondamental de la méthode positive, et constitue le seul point de vue susceptible d'une véritable universalité, de manière à réagir convenablement sur toutes les études antérieures, afin de garantir leur convergence normale sans altérer leur originalité continue. » 11 écrit mal, mais il pense bien ! u Sous un tel ascendant, continue-t-il, nos diverses connaissances réelles pourront donc enfin former un vrai système, assujetti dans son entière étendue et dans son expansion graduelle, à une même hiérarchie et à une commune évolution, qui n'est certaine-

1. C'est ce qu'on exprime, par exemple, en mafière d'art, quand on dit que « les artistes sont les vrais juges de l'art » ; et sans doute n'est-ce là qu'une moitié de la vérité ! Le « public » a aussi son autorité dans l'établissement de la valeur des œuvres d'art. C'est cette autorité des artistes, reconnue par le public, ou ce jugement du public, confirmé par celui des artistes, que Comte appellerait en art « la totalisation de l'expérience humaine ».

ment possible par aucune autre voie. » Et il conclut : « L'indispensable harmonie entre la spéculation et l'action est ainsi pleinement établie, puisque les diverses nécessités mentales, soit logiques, soit scientifiques, concourent à conférer la présidence philosophique aux conceptions que la raison publique a toujours considérées comme devant universellement prévaloir ^. »

On remarquera que ces lignes, que j'extrais de la dernière leçon du Cours de Philosophie positive, sont datées de 1842 : elles appartiennent donc à la « première phase » de la philosophie d'Auguste Comte. Si la seconde — et on vient de le voir — n'en est que le développement, comment en serait-elle la contradiction ?

Il avait dit ailleurs : « Toutes nos spéculations quelconques peuvent être envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité » ; et encore : « Les diverses spéculations humaines ne sauraient comporter en réalité d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain ". » La rédaction est un peu naïve, mais ce qu'il veut dire est plein de sens. Si les applications

1 . Cours de Philosophie positive, t. VI. 2 Ibid., t. VI, p. 554, 569.

qu'il en a faites ne sont plus toutes justes, le principe est demeuré le même, et je crois pouvoir dire que ceux-là seuls ne l'ont pas vu qui ne l'ont pas voulu voir. Quand les disciples se sentent devenus assez forts, ils n'aiment pas que leur maître continue de penser, et si surtout il pense autrement qu'eux, c'est lui qu'ils accusent de ne plus se comprendre I

Ne terminons donc pas avant d'avoir indiqué un autre et dernier avantage de la méthode positiviste, bien comprise, et suivie jusqu'au bout de sa course, lequel est de laisser, tout le long de sa route, les questions ouvertes, parce qu'en effet elle contient en elle tout ce qu'il faut pour se corriger ou se redresser. Si la vérité n'est que la « totalisation de l'expérience humaine », l'expression en devient nécessairement relative, successive, progressive, et, de sa relativité bien entendue, dérive, pour ainsi dire, la loi même de son progrès. Le propre de la science est de n'être jamais achevée. Nous sommes riches des acquisitions de ceux qui nous ont précédés, mais nous ajoutons toujours quelque chose à ce qu'ils nous ont légué, et ceux qui nous suivront ne partiront donc pas à leur tour du même point de départ que nous. 11 y aura pour eux,

relativement à nous, quelque chose de changé dans ce que nous appelons la totalisation de l'expérience humaine. Le développement continu de notre intelligence, en affectant tour à tour et en modifiant tel ou tel élément du calcul, modifiera l'addition. Si nous nous sommes trompés, une observation plus attentive, une expérience plus étendue corrigeront tôt ou tard notre erreur. Et la métaphysique cessant ainsi d'être un « système fermé », c'est alors qu'elle deviendra vraiment digne de son nom, et de son rôle, qui est de nous conduire, par les voies normales de l'intelligence humaine, du connu à l'inconnu et de l'inconnu à l'inconnaissable. Le positivisme a posé les conditions ou les fondements d'une telle métaphysique ; — et C6 n'est pas Kant, en vérité, mais plutôt Comte, qui, en rédigeant les dernières leçons de son Cours de Philosophie positive, a écrit les Prolégomènes de toute métaphysique future.

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