‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 50 sur 87 · Victor Hugo : Religions etBeVujion · texte numérisé non relu

Victor Hugo : Religions etBeVujion

2. C'est dans les écrits philosophiques de Th. Huxley qu'à notre avis on trouvera la meilleure exposition des thèses de l'agnosticisme.

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L'une des plus intéressantes est sans doute la limitation du pouvoir de la science par la science, et au nom de la science elle-même. « Plus s'est étendue notre connaissance des faits et des lois, écrivait récemment l'un des plus .. sérieux adversaires de la théorie de l'inconnaissable, plus s'est épaissi le mystère des forces dont nous mesurons au dehors les effets comme mouvements, et qui répondent en nous à des sensations avec lesquelles nous ne pouvons leur imaginer aucune similitude de nature. Nous nous voyons bien plus loin que ne croyaient l'être les anciens savants ou philosophes de comprendre ce que c'est que la chaleur. Nous constatons seulement ce qu'elle fait. Et la pesanteur, de même, et les affinités chimiques, etc. La réduction, admise aujourd'hui de l'unique objet déterminable aux phénomènes mécaniques, forme extérieure de tous les inconnus, ce grand progrès pour la science, est, à vrai dire, Vabandon de toute espérance de lui Jaire atteindre le fond des choses^, » C'est le point de vue même de l'agnosticisme, et l'inconnaissable est précisément M le mystère de ces forces dont nous

1. Ch. Renouvier: Philosophie analytique de l'histoire^ t. IV, p. 71G.

LA MÉTAPHYSIQUE POSITIVISTE IGl)

mesurons les effets », sans en pouvoir définir la nature.

Soyons certains, dès aujourd'hui, qu'aucun progrès de la « Science » en général, ni d'aucune science en particulier, n'éclaircira le mystère. Ignorabimus : nous ignorerons ; nous continuerons d'ignorer ! Ce n'est pas le professeur Haeckel qui résoudra les Énigmes de V Univers \ Et la science elle-même — par une espèce de miracle — continuera d'évoluer d'un point de départ vers un but qui lui sont également inconnus. Infiniment féconde en applications pratiques, — du genre de celles que Renan affectait volontiers de mépriser, — et, peut-être, d'une autre part, en spéculations dont l'ampleur sera toujours le plus beau témoignage de la puissance de l'esprit humain, la science ne «justifiera » jamais son fondement; et tous les problèmes qu'elle résoudra ne l'avanceront pas plus dans l'avenir que dans le passé, vers la

]. C'est le titre d'un livre encore assez récent où le professeur Haeckel, ayant réduit le nombre des a énigmes de l'univers » à sept, puis à trois, et finalement à deux, ne les a peut-être pas résolues, mais n'en a pas moins affirmé la possibilité de les résoudre, et son droit de parler comme s'il les avait résolues. Une traduction française de ce livre a paru l'an dernier chez l'éditeur Schleicher.

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solution de ceux qu'au temps de Descartes ou de Condorcet, elle se croyait en droit d'espérer de trancher. A l'extrémité du domaine où la « Science » est souveraine, la théorie de l'inconnaissable a dressé la borne qu'on pourra déplacer, mais qu'on ne renversera pas, ou à laquelle, quand on croira l'avoir renversée, on ne continuera pas moins de se heurter toujours.

Elle a posé aussi la borne qui sépare le domaine de la science de celui de la morale ou de la religion, a Toutes les sciences réunies, avait écrit Descartes, ne sont rien que l'intelligence humaine, toujours une, toujours la même, si variés que soient les sujets auxquels elle s'applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n'en apporte à la nature du soleil qui les éclaire ^ . »

Et on l'a cru longtemps, et quelques savants ou quelques philosophes le croient peut-être encore ! Mais Descartes joue ici sur les mots. De ce que l'intelligence humaine est toujours la même en ses opérations, il n'en résulte pas que

1. Descartes : Règles pour la direction de l'esprit {Œuvres^ t. XI, p. 292).

les vérités dont elle est capable soient toutes de la même nature ; et, en réalité, il y a autant de justes domaines ou de provinces particulières de la connaissance qu'il y a d'objets différents à connaître. On ne voit pas que la science de l'embryogénie, quoi que l'on puisse dire, soit d'un grand usage à un géomètre, ni, que d'avoir étudié les propriétés de la cycloïde, cela prépare un homme à exceller dans l'anatomie des mollusques.

C'est pourquoi les savants, comme tels, en tant que chimistes ou que mathématiciens, n'ont aucune compétence à traiter de morale ou de théodicée. C'est la science même qui avoue qu'il y a des questions qui ne relèvent pas d'elle, puisque ses méthodes ne peuvent pas les atteindre. Obligée de convenir aujourd'hui qu'elle ne va pas au fond des choses, — que le sous-sol de son domaine, pour ainsi dire, échappe à son exploitation, — et qu'elle ne saurait nous dire ni ce que c'est que la chaleur, ni ce que c'est que la pensée, quels titres auraitelle à nous parler de notre destinée, des lois de notre conduite, ou de la force qui gouverne le monde? L'agnosticisme a produit cet effet de resserrer la science entre les frontières de son

territoire, et de soustraire, par conséquent, à sa superbe domination, ce champ de l'inconnaissable qu'elle s'était arbitrairement annexé.

A qui donc appartiendra-t-il de l'explorer? A tout le monde et à chacun, répond l'agnosticisme, si, de tous nos droits, le plus certain est sans doute celui de demeurer, en tant qu'hommes, les maîtres de notre croyance et les ouvriers de notre destinée. Mais Auguste Comte a été plus loin, et sa métaphysique s'est achevée finalement, nous l'avons vu, en une religion. 11 n'a pasformuléla doctrine de l'inconnaissable, mais il a essayé d'en organiser le culte. C'est même ici qu'il s'est contredit. Seulement, et au lieu de voir la contradiction où on la voit d'ordinaire, — je veux dire entre les affirmations premières du positivisme, et l'affirmation finale de l'inconnaissable, — je la vois en ceci qu'il a essayé de réaliser ou de concréter Tinconnaissable sous la forme de l'humanité. Or, l'humanité n'est pas l'inconnaissable, et le mot de religion perd son sens si nous nous proposons à nous-mêmes comme l'objet de notre adoration. La religion de l'humanité ne peut pas être une religion.

Mais, de la conception d'Auguste Comte, ce

qu'il faut pourtant retenir, c'est que, s'il appartient à quelqu'un d'approfondir et de préciser la notion de l'inconnaissable, c'est à ceux qui font de la destinée de l'humanité le principal objet de leurs préoccupations ; qui ne sont curieux ni de l'art, ni de la science en soi, mais des services que l'art et la science peuvent rendre à l'éducation morale de l'humanité, et qui considèrent enfin que, la sociabilité faisant le premier caractère de l'homme, c'est elle que notre perpétuel effort doit avoir pour ambition de développer, d'assurer et de perfectionner.

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