L'Europa Giovane^ Milan, 1897, p
prement le « royaume des cieux » sur la terre ; c'est le rêve de l'universelle fraternité dans l'universel amour.
Assurément il ne faut pas confondre, comme l'a fait Renan, — ou affecter de confondre, — le socialisme avec le christianisme, et la prédication de saint Paul avec celle de Ferdinand Lassalle ^. Le badinage est d'un goût douteux; et il nous mènerait un peu loin si nous commettions l'imprudence de le prendre au sérieux. Ce n'est point après la mort, ni dans une autre vie, dont celle-ci ne serait que la voie douloureuse, mais sur terre, et demain, que le socialisme promet à ses adeptes la réalisation du royaume des cieux. Son idéal n'exige de ceux qui s'y convertissent qu'un « minimum » d'abnégation ou de dévouement, et sa loi n'a rien de commun avec celle de la souffrance pieusement subie, acceptée, ou aimée.
Mais on ne se tromperait guère moins si l'on ne voyait d'autre part en lui que le déchaînement des appétits grossiers ou de l'avidité de jouir. Antithèse vivante, et ennemi-né de l'in-
1. Voyez déjà, dans la Vie de Jésus, 1863, le chapitre intitulé : le Royaume de Dieu conçu comme l'avènement des pauvres.
LA RELIGION COMME SOCIOLOGIE 2'i9
dividualisme, c'est par son contraste avec lui qu'il faut nous représenter le socialisme. Et ce qu'il y a de certain, c'est que ses espérances n'étant pas conçues comme immédiatement réalisables, mais dans un avenir indéterminé, l'enthousiasme qu'elles inspirent à ceux qui les partagent est lui tout seul une manière de religion. C'est de cet enthousiasme que dérivent — ainsi que d'une source très pure on voit quelquefois sortir un torrent bourbeux — ses colères mêlées de convoitise, de violence et de générosité ; ses haines, auxquelles une certaine conception de la justice n'est pas tout à fait étrangère ; ses revendications, dont l'âpreté se tempère, s'adoucit, et s'achève parfois en rêveries presque idylliques ; son ardeur infatigable de propagande, de prosélytisme et de conversion.
Mais où la ressemblance apparaît plus frappante encore, c'est dans la mentalité qu'il suscite ou qu'il crée chez ses adeptes.
c( Dans le socialisme comme dans le christianisme, dit à ce propos M. G. Ferrero, le sentiment fondamental du disciple est la foi... Rien ne justifie le socialiste de manquer de foi, ni les considérations d'utilité pratique, ni même
l'avantage de la propagande immédiate, ni la peur des persécutions. Si les mouvements religieux ne se distinguent en rien tant des autres mouvements sociaux qu'en ce qu'ils ne sont pas actionnés par l'impulsion des intérêts matériels, du moins immédiats et tangibles, et s'ils consistent essentiellement dans le culte passionné d'une idée, le plus manifeste des mouvements religieux du temps présent est celui du socialisme qui, dans l'attente de la rédemption finale, ne travaille uniquement qu'à la propagation de son principe^... »
On ne saurait, à notre avis, mieux dire ; et tout ce que nous ajouterons à cette page du brillant publiciste italien, c'est encore une fois que, dans les limites qu'il nous indique lui-même, nous ne connaissons pas de « mouvements sociaux » qui n'affectent nécessairement, dès qu'ils durent et dès qu'ils s'étendent, quelques-uns et les plus essentiels des caractères qui sont ceux des M mouvements religieux ».
Par tous les chemins, pour ainsi parler, et de quelque manière que nous posions la question, nous sommes donc ramenés à notre point de