QUEL EST L INTERET DES CONSTATATIONS PRÉCÉDENTES
Faut-il maintenant essayer de dire l'insuffîsance du principe ? On le pourrait, si Ton le voulait; et il suffirait pour cela de développer le contenu d'une simple observation.
Il ne résulte pas, en effet, de ce que toutes les religions sont des sociologies, que la valeur propre ou intrinsèque s'en mesure à l'efficacité de leur action sociale, et on ne doit pas admettre aisément que l'efficacité de cette action sociale puisse être le juge naturel et souverain de la vérité. Elle ne le serait que s'il était préalablement démontré que les religions sont d'institution purement humaine, et c'est une question que nous n'avons pas seulement abordée. Mais plutôt que de la discuter, ce qui ne servirait guère aujourd'hui qu'à brouiller les idées, nous aimons mieux nous en tenir à ce qui nous paraît acquis, et, avant de clore ce chapitre, c'est ce que nous voudrions préciser.
Quand donc les religions ne seraient rien de
234 L*UTILISATION DU POSITIVISMK
plus, elles seraient encore les meilleures des « sociologies )) : voilà ce qu'Auguste Comte a solidement établi, par son enseignement comme par son exemple, et voilà d'abord qui est capital. Que cherche-t-on de tous côtés? et quand ils sont sincères, quelle est aujourd'hui l'ambition de ceux qui se posent en adversaires de toute religion ? C'est de trouver en dehors — je ne dis pas de toute a révélation », mais de toute idée religieuse — un principe de conduite qui puisse être proposé comme obligatoire. Auguste Comte a montré qu'ils ne le trouveraient pas. Ils ne le trouveront ni dans les conséquences naturelles des actes humains ; ni dans ce respect de soimême qui n'est de son vrai nom que l'idolâtrie superstitieuse du Moi, la philosophie de Marc- Aurèle ou la déclaration des droits du « surhomme ^ » ; ni dans cette solidarité, qui n'est que l'expression de la pure nécessité, quand elle n'est pas consentie, et qu'on ne peut consentir qu'au nom d'un principe qui lui soit supérieur. « Estce que l'un de nous, a-ton dit justement, se priverait d'un seul seau de charbon pour que nos bassins houillers durent une génération de
1 . On s'explique par là le traitement de faveur dont nous voyons aujourd'hui profiter le stoïcisme.
plus ? )) Et rargument, ai-je besoin de le faire observer ? suffit en même temps à ruiner dans son principe la « religion de l'humanité ». Mais, encore une fois, je ne discute pas aujourd'hui la religion de l'humanité, ni généralement les principes d'Auguste Comte, et je n'en retiens que la conclusion. Point de sociologie sans une religion qui la fonde en nature, qui la sanctionne en fait, et qui la couronne en raison.
11 ne m'est pas non plus indifférent, et il ne saurait l'être à personne, que cette conclusion soit d'Auguste Comte.
« Je puis maintenant espérer, écrivait-il en 1855, que les âmes vraiment religieuses, disposées à la synthèse par la sympathie, sauront bientôt surmonter les discordances dogmatiques pour encourager le seul effort de notre siècle envers la religion universelle. Dès mon début, le célèbre écrivain qui défendait alors le catholicisme, — c'est Lamennais, je pense — témoigna dignement cette affinité, qui ne cessa que lorsqu'il devint un déplorable auxiliaire des doctrines anarchistes. Le développement de ma carrière a fait spontanément surgir, au sein du protestantisme, d'équivalentes manifestations... En même temps, j'ai directement constaté mon
active sympathie envers les cultes utiles et sincères, d'après un engagement solennel d'ali menter le budget catholique, quand il sera seulement fondé sur de libres souscriptions. Ainsi, de tous côtés, ont déjà surgi les germes essentiels de la grande alliance que les principaux besoins du dix-neuvième siècle doivent développer entre les âmes religieuses contre les instincts irréligieux ^. »
Non, il ne saurait être indifférent à personne que ces lignes soient du fondateur du positivisme ; qu'elles forment à ses propres yeux la conclusion d'une philosophie essentiellement «scientifique » ; et que, de son aveu même, cette philosophie soit inséparable de cette conclusion. Le lien qui unit la religion à la sociologie ne nous était donné tout à l'heure que comme logique, et ridée que nous nous en formions était encore toute « subjective » : la voici qui « s'objective » maintenant, et le lien n'est pas seulement logique, mais réel, — et je serais tenté de dire «expérimental », puisqu'il est historique.
Et quelle est enfin la nature de ce lien? Il est « moral » autant que « social » , ou, pour mieux
1. Sixième circulaire, dans Robinet : l'OEuvre et la vie d'Auguste Comte, p. 515.
dire encore, il n'est « social » qu'autant qu'il est « moral » .
« La plupart des positivistes qui se qualifient d'Intellectuels, écrivait Auguste Comte en 1855, n'aspirent qu'à perpétuer la situation révolutionnaire )) ; et — pour ne rien dire de cette expression d'Intellectuels qu'il est curieux de trouver sous sa plume — il indique là, très nettement, avec la vraie cause de la défection des Littré et des Robin, le point essentiel qu'il n'a, pour sa part, jamais abandonné. Ce sont en tout les exigences morales qui doivent passer les premières, parce qu'elles sont en effet les premières qui puissent assurer la durée de l'organisation sociale. « Le perfectionnement ne saurait consister uniquement à dissoudre l'ancienne discipline », a-t-il encore dit avec une force et une concision qui ne lui sont pas habituelles ; et ailleurs :
« Pendant les cinq siècles de l'anarchie occidentale, le désordre de l'esprit a de plus en plus affecté le cœur. C'est d'après celui-ci qu'il faut définir la maladie révolutionnaire, consistant en une surexcitation continue de l'orgueil et de la vanité, par suite d'une tendance, éminemment contagieuse, vers rinfailHbilité person-
nelle. Ainsi se trouve compromis le principal résultat de l'ensemble du régime théologique : le développement de la vénération, seule base de la discipline et garantie nécessaire des autres instincts sympathiques ^n
C'est encore une déclaration dont on ne méconnaîtra pas l'intérêt. Si toutes les « religions » sont des « sociologies », et si les « sociologies » conditionnent toutes une « morale » et sont à leur tour conditionnées par elle, c'est ce qu'il nous reste à examiner. C'est ce que je ferai dans le chapitre suivant, en essayant d'expliquer, pour cela, ce que l'on veut dire, quand on dit que « les questions sociales sont des questions morales » , et « les questions morales des questions religieuses ».