Quatrième circulaire, dans Robinet, dp. cit., p
L'ÉQUATIO>' FONDAMENTALE
J'ai tâché de montrer, dans les pages qui précèdent : 1" qu'on ne saurait employer, contre la philosophie du dix-huitième siècle, dont l'esprit vit encore parmi nous, de secours plus efficace que celui du positivisme ; — 2" qu'il y avait une métaphysique d'impliquée dans une doctrine qui s'était elle-même prise et donnée longtemps pour la négation de toute métaphysique ; — et 3° qu'enfin, cette métaphysique avait abouti, non seulement en théorie, mais en fait, à l'établissement d'une véritable religion. (( La religion positiviste, écrivait naguère un philosophe, adversaire d'ailleurs acharné du positivisme, est la partie la plus intéressante de l'ensemble du positivisme » ; et le même ajoutait que, tandis que « la philosophie positiviste n'a plus guère d'existence propre », au contraire, « la religion positiviste ne s'est pas éteinte avec son fondateur », mais jusque de nos jours, « elle conserve encore quelques adhé-
1 . Charles Renouvier : Philosophie de l'histoire, t. IV, p. 2i5.
rents en France, et de plus nombreux en Angleterre » .
J'ai, d'autre part, insisté sur cette observation capitale, — dont les positivistes eux-mêmes de laboratoire, physiciens, chimistes, médecins, ne contestent plus la vérité, — que le dessein d'Auguste Comte, son dessein principal et premier, n'avait de tout temps été que de faire servir la totalité de la science acquise à l'édification de la « sociologie ».
Et, à ce propos, je ne sais si j'ai fait assez observer que, pour quelques savants qui, dans l'histoire, ne se sont proposé comme objet que la découverte pure et simple de la vérité, on ne connaît pas un philosophe digne de ce nom qui ne se soit, au contraire, soucié de la pratique ou des applications bien plus que de la théorie. La Critique de la raison pure — on ne saurait se lasser de le redire — n'est qu'une « Introduction )) à la Critique de la raison pratique. Spinoza, dans sa chambre solitaire de La Haye, n'avait pas, en élevant le monument de son Éthique, d'autre intention que Pascal, quand il assemblait, dans sa cellule de Port-Royal, entre deux crises de souffrance, les matériaux de ses Pensées. Il s'agissait pour eux de « morale »,
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et de rien autre chose, ni surtout de plus important. Pareillement Auguste Comte, non seulement dans son Système de Politique, mais déjà dans son Cours de Philosophie positive ; et c'est pourquoi ceux-là ne l'ont ni compris, ni continué, comme ils le croient, mais véritablement mutilé, dénaturé, et trahi, qui ne voient pas d'abord en lui le « sociologue^. »
Je voudrais achever de montrer maintenant l'étroite liaison de la sociologie d'Auguste Comte avec sa religion et sa métaphysique, leur « solidarité », pour mieux dire; et, ainsi, faire voir après lui que « les questions sociales sont des questions morales », et « les questions morales des questions religieuses ».
C'est aussi bien ce que l'on commence à soupçonner de toutes parts, excepté dans la secte où Auguste Comte savait bien qu'il rencontrerait ses pires adversaires. « Loin de compter sur l'appui des athées actuels », écrivait-il en 1856,
1 . Je ne vois guère que Descartes qui fasse exception, si sa « morale provisoire » semble bien avoir été, dans sa pensée, « définitive » ; et surtout, si tout ce que les autres attendaient du développement de la morale, il ne l'a, lui, altendu que du progrès de la science, et particulièrement de la médecine ou de la pliysiologie. Voyez h cet égard la dernière partie du Discours de la mclhode.
dans son Discours préliminaire sur l'ensemble du posilivisme, « le positivisme — il ne disait pas : « ma religion », ni u ma philosophie », mais le « positivisme » — ne doit trouver en eux que des adversaires naturels. » Et, en effet, il les y a trouvés.
Mais, en dehors d'eux, et d'une manière générale, je ne rencontre presque partout, dans le monde où l'on pense, qu'affirmation de cette solidarité des questions morales avec les questions sociales, et des questions morales avec les questions religieuses. La question sociale est une question morale : tel est le titre qu'il y a dix ou douze ans, un professeur allemand, M. Th. Ziegier, de l'Université de Strasbourg, donnait à un livre dont ce titre même indique suffisamment l'intention et l'esprit. Quelques années plus tard, un publiciste anglais, M. Benjamin Kidd — que nos philosophes affectent volontiers d'ignorer, ce qui est toujours facile — s'efforçait d'établir, dans son Évolution sociale, que « les croyances religieuses sont l'élément caractéristique de l'évolution sociale », ou même, comme il disait encore, « le pivot de l'histoire humaine ». Un pasteur américain, M. Georges Herron, dont j'ai signalé plus haut les éloquents discours sur le
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Christianisme social, ne se lasse pas de répandre, partout où sa parole accède, cette idée, que « les institutions humaines sont toujours la mise en œuvre d'une conception religieuse donnée ». Le pasteur Herron, M. Benjamin Kidd, le professeur Ziegler, sont tous les trois protestants : je voudrais que M. Emile Durkheim fût israélite, qui donnait naguère, à un remarquable travail sur la Division du travail social, cette conclusion significative : « Notre premier devoir, actuellement, est de nous faire une morale ^. »
Pour dégager ma promesse et remplir mon intention, je n'aurais presque, en vérité, qu'à m'inspirer de ces écrits, et de ceux que, chemin faisant, j'aurai sans doute l'occasion d'y joindre. Ils sont tous pleins de ce qu'Emerson, en sa langue, appelait F « esprit de l'heure » ; et je n'ose dire encore que la coïncidence en soit entière, mais les analogies en sont frappantes, on le va voir, avec l'inspiration générale du « positivisme )), et avec la doctrine, je ne veux pas dire finale, mais essentielle d'Auguste Comte.
i . La Division du travail social, par M. Emile Durkheim, Alcan, 1893. 1 vol. in-8.
LES QUESTIO>'S SOCIALES NE SONT NI DES QUESTIONS POLITIQUES, NI DES QUESTIONS ÉCONOMIQUES
« Il y a des questions sociales, a-t-on dit, il n'y a pas de question sociale » ; et l'homme qui l'a dit a pu dire d'autres sottises ^, mais de toutes celles qu'il a dites, je n'en connais assurément ni de moins généreuse, ni, en son temps, de moins « opportune )). Encore ai-je tort de parler ici d' « opportunisme », ou d' « opportunité )). « La question sociale », prise en général, est de tous les temps ; et peut-être, et d'abord, est-ce là ce qui la distingue des « questions sociales », lesquelles, et heureusement, n'ont d'ordinaire qu'un temps, comme, par exemple, la question de l'Alcoolisme ou celle de la Population. On les appelle sociales, et on a raison, parce qu'elles
1 . C'est Gambetta, comme l'on sait ; et son excuse est qu'en le disant il ne disait rien de son fonds, mais il ne faisait qu'exprimer l'opinion de toute une bourgeoisie libérale, qui croyait qu'en s'ouvrant l'accès à tous les honneurs, et en admettant de loin en loin au partage le fils du concierge ou du contremaître, elle avait « clos l'ère des révolutions ».
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intéressent la société tout entière, et qu'une société particulière qui ne s'y intéresserait pas, périrait, ou du moins souffrirait étrangement de son indifférence.
Une autre raison qu'il semble que l'on ait de les nommer de ce nom, c'est quand on ne voit pas la solution qu'on en pourrait donner : les « questions sociales » sont des questions extrêmement complexes, et comme qui dirait des problèmes à plus d'inconnues que nous ne pouvons poser d'équations. Et déjà, dans ces conditions, il n'est pas inutile de faire voir qu'elles sont surtout des u questions morales ». Car on peut douter que ce soient les images terrifiantes, — nouveaux tableaux de sainteté, — que l'on étale aux murs de nos écoles primaires ou de nos mairies de village, qui contribueront à diminuer la consommation de l'absinthe. Je ne crois pas non plus que, si nos ménages français, mondains ou ruraux, ont décidé de n'avoir qu'un enfant, ce soit une prime au septième qui les engage à mettre le second au monde, et moins encore des considérations sur l'avantage du nombre pour la propagation de la langue française au Kouang- Si. Les remèdes sont situés plus profondément.
Si quelqu'un, pour son malheur, et pour celui des siens, a contracté le goût de l'absinthe, il ne s'en défera qu'autant qu'il le voudra, et qu'il le voudra librement, pour des raisons u morales d, c'est-à-dire qui se ramèneront toujours à quelque obligation ou à quelque devoir, conçus, reconnus, respectés comme tels ; et quant aux pratiques abominables que Malthus a nommées du nom, que l'on voudrait croire ironique, de moral restraint, il est encore plus évident que, si quelqu'un qui s'y livrait y renonce, la raison en sera toujours essentiellement u morale )). Voilà donc des « questions sociales », — au sens large et même un peu vague du mot, — qui ne sont, quand on les examine, que des (( questions morales ».
Mais les « questions sociales » ne sont pas « la question sociale », encore que, comme nous le dirons, elles s'y puissent lier; et la seule question sociale, — celle dont on veut parler quand on dit, avec M. Th. Ziegler, que « la question sociale est une question morale », — c'est la question de l'inégalité des conditions des hommes. Toutes les autres s'y ramènent, que ce soit la question des rapports du travail et du capital ; ou, dans un autre ordre d'idées, la question du
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féminisme ; ou, dans un autre ordre encore, la question de l'éducation. Pour ne parler que de celle-ci, quiconque y voudra réfléchir s'apercevra promptement qu'en dernier résultat, tout système d'éducation a pour objet d'atténuer les « injustices » qui découlent de l'inégalité des conditions, à moins que, comme dans les sociétés aristocratiques, il ne se propose de les faire durer, en en consolidant héréditairement le respect. Aussi le même M. Ziegler a-t-il très bien dit : « L'antagonisme qui crée le péril social n'est pas un antagonisme de fortune, mais un antagonisme de culture et d'éducation ^. »
Quelle est donc, en reprenant la formule classique, « l'origine de l'inégalité parmi les