L'EXTRÊME SUD
mieux laisser sous la puissante impression de sa visite de la grande oasis.
Considération plus importante encore, c'est que Colomb n'offre jusqu'ici en fait d'hôtels que des installations assez primitives, et enfin que l'alternance des trains oblige le voyageur à y passer deux jours entiers, ce qui est un peu long. Mais évidemment tous ces inconvénients sont appelés à disparaître très prochainement, lorsqu'un chemin de fer, partant de ce poste, ira rejoindre Bou-Denib et les admirables vallées du Grand Atlas.
Cependant, pour des touristes plus persévérants que nous, peut-être n'est- il pas inutile de donner quelques brefs renseignements sur cette extrême région des Confins soumise à notre domination.
De Béni-Ounif à Colomb- Béchar, la ligne, qui a une longueur de 112 kilomètres, franchit dans toute sa largeur la hammada du Figuig, en se tenant à peu de distance du pied de la chaîne, puis, s'inclinant vers l'ouest-sud-ouest, s'engage dans l'étroite vallée enserrée par les deux puissants massifs du Béchar et de r Antar. Le défilé se resserre vers la moitié du parcours, près du poste de Ben-Zireg, qui protège la principale station intermédiaire. Toute cette région offre un caractère peut- être encore plus âpre, plus sombre, que la traversée de l'Atlas au nord de Figuig. Isabelle Eberhardt en a tracé un tableau vraiment impressionnant.
« Nous entrons, écrit-elle, dans des gorges ravinées, tortueuses, où la route surplombe un oued profond encastré entre de hautes falaises rouges, et bientôt nous débouchons dans la vallée de Ben-Zireg. Quelle inoubliable vision désolée à la sortie des gorges ! Le plus lugubre, le plus désolé de tous les décors arides du Sud s'étend devant nous. Entre l'éperon abrupt du Djebel Béchar et la haute muraille de l' Antar, des collines aiguës comme les dents d'une scie, des chaînes de pitons enserrent
encore la vallée inclinée en pente douce vers l'oued. Et toutes les collines, le sol d'ardoise pulvérisée, les pierres rugueuses,* tout est noir, d'un noir olivâtre et terne de foie corrompu. Au pied des coteaux que domine le Béchar, la redoute blanche d'une blancheur livide, accentue l'horreur de ce paysage de deuil.... Pas une ombre, pas une herbe, seulement deux ou trois maigres palmiers dans l'oued. Affreux pays d'exil, où les imaginations d'un visionnaire appelleraient les phalanges de la mort. Jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit... Ben-Zireg ressemble à ces pays funestes qu'on voit dans les mauvais rêves. Il y a quelque part, dans les « Mille et une Nuits », un de ces paysages de basalte qu'habite un géant nègre enchaîné. Le plus féroce caprice d'un halluciné d'opium n'imaginerait pas cette funèbre splendeur minérale.... »
Mais ces tableaux d'une sombre grandeur laissent une impression profonde, et ce n'est pas une des moindres satisfactions que le touriste, confortablement installé dans son compartiment, doit éprouver à les contempler dans la rapide traversée de cette partie de la chaîne saharienne.
Colomb, que l'on atteint à une cinquantaine de kilomètres plus à l'ouest, n'offre, malgré son assez vaste oasis, un site guère moins sombre que celui de Ben-Zireg, et les collines brûlées, entrecoupées de dunes de sable, qui l'entourent, en font un des lieux les plus torrides du Sud-Oranais. Aussi faut- il expliquer les raisons qui nous ont amenés à nous établir en ce lieu déshérité et à y créer un centre aussi important.
En même temps que nous occupions, en 1900, les lointaines oasis du Touât, afin de garantir notre ligne de communications, nous établissions, dans la vallée de la Zousfana, une série de petits postes depuis Duveyrier jusqu'à Igli;mais ces positions étaient exposées aux attaques f réquentes des Berabers retranchés derrière le formidable rempart du Djebel Béchar, qui domine, à l'ouest,
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sur toute sa longueur, le fleuve saharien. Après le bombardement de Figuig, en 1903, le général Ivyautey, chargé de l'organisation des Confins, reconnut qu' « il était 'indispensable de ne pas nous cantonner dans le fossé de la Zousfana, mais de surveiller également le talus qui borde ce fossé à l'ouest », selon le principe que, « quand on veut couvrir quelque chose, on s'interpose entre ce quelque chose et l'ennemi ». Il décida donc de faire occuper le pays de Béchar, qui nous permettrait « désormais de recouper vers le nord les pistes allant à Figuig, de surveiller vers le sud la vallée du Guir et de tenir les Berabers en respect » .
L,e pays fut occupé sans coup férir, et, en novembre 1903, on choisissait près du ksar de Taagda, au bord de l'oued Béchar, l'emplacement du nouveau poste, qui reçut le nom de Colomb, en souvenir du général français qui, déjà en 1870, avait porté victorieusement jusqu'ici le drapeau de la France.
Poussé activement, le chemin de fer atteignait, en 1905, Colomb - Béchar, et, dès lors, le centre se développait rapidement en une véritable petite cité, qui dépassait bientôt en importance la ville de Béni-Ounif elle-même. C'est ainsi que son mouvement commercial s'élevait, en 1909, à près de 6 millions, alors que celui du marché figuiguien tombait en dessous de 3 millions.
Par lui-même Colomb- Béchar n'offre guère d'intérêt au voyageur qui a déjà vu Ounif. Comme là, le centre comprend d'abord la gare fortifiée et l'hôpital mihtaire, plus loin les casernes de la Redoute et le Bureau Arabe, puis le village des Sahariens ; enfin la petite ville européenne avec ses rues rectilignes, ses maisons de l'architecture habituelle du Sud, ses modestes édifices pubhcs, et au delà le petit ksar de Béchar et l'oasis.
« Celle-ci, nous dit M. Déneux, est constituée par une palmeraie de 12 kilomètres de longueur (60 000 palmiers). L'oued Béchar, dont un épais barrage retient les eaux près de la ville,
forme tantôt une rivière de lo mètres de large, tantôt se divise en une infinité de ruisseaux au milieu des lauriers- roses et des palmiers.... Les Sords de l'oued sont merveilleux de couleur : le sable est d'or, les lauriers d'un beau rose vif s'encadrent dans le vert des palmiers, et le ciel bleu turquoise vient s'harmoniser avec les tons brillants du paysage.... Le ksar est en toub et forme un quadrilatère entouré d'un grand mur flanqué de hautes tours carrées. Les Arabes et les nègres que l'habitent sont très pauvres ; pour la plupart, ce sont des serfs qui cultivent la terre et partagent la moitié de la récolte avec les nomades Douï- Ménia, ceux-ci étant les véritablespropriétairesdela palmeraie.... Une des rues, qui partage le ksar dans toute sa longueur, est un véritable tunnel qui ne s'éclaire qu'à ses deux extrémités ; il y faut parler haut constamment, afin de prévenir des collisions possibles avec ceux qui viennent en sens inverse.... »
Quand, en 1905, le chemin de fer eut atteint Colomb, il semblait que, selon des projets depuis longtemps caressés, on dût lui faire continuer sans retard sa marche progressive vers le Sud; mais on se trouva alors embarrassé pour décider si, comme on l'avait pensé primitivement, on le dirigerait vers le Touât, en faisant ainsi l'amorce du fameux Transsaharien, ou si on le bifurquerait au sud- ouest dans la direction du Tafilalet. Le premier projet, entraînant à des dépenses considérables, sans résultats possibles à apprécier, fut abandonné complètement, et, quant au second, les difficultés pendantes avec le Maroc obligèrent à l'ajourner indéfiniment. C'est à ces hésitations, qui l'ont laissé jusqu'ici le terminus de la grande voie de pénétration, que Colomb- Béchar, plus heureux en ce sens que Béni-Ounif, doit la durée relativement longue de sa prospérité ; mais on parle de nouveau de prolonger la chemin de fer vers le Tafilalet en lui donnant pour première étape le centre de Bou-Denib, fondé à 160 kilomètres de Béchar et déjà en plein développement.
BOr-DENIB 259
Pour le touriste qui est venu jusqu'à Colomb |et qui ne redoute pas une randonnée à cheval de quatre ou cinq jours, à la suite du convoi militaire régulier, il y a là une excursion du plus haut intérêt et ne présentant aucun danger. Et certes, de toutes les localités que la présence de nos soldats a fait surgir au milieu de ces régions sauvages, il n'en est pas de plus curieuses que Bou- Denib, puisqu'ici, en l'absence non seulement de chemin de fer,
Bou-Deuib et les contreforts du Grand Atlas. (Cl. Boumendil.)
mais de toutes voies de communication, c'est à la (seule énergie de nos pionniers algériens que cette cité saharienne doit d'être devenue en si peu de temps le principal marché du sud- est du Maroc.
Les rapports du commandant Canton et du lieutenant d'Herbigny nous fournissent d'intéressants renseignements sur la création de ce centre au cœur même de la région de l'Atlas.
Bâtie à proximité des bâtiments militaires, la petite ville s'étale dans l'immense plaine que dominent à l'ouest les premiers contreforts de la grande chaîne, « Entre le poste et le ksar coule le Guir, où les oiseaux d'eau, ibis, flamants, secrétaires, viennent boire et se baigner au coucher du soleil, pendant que
les gours (collines) prennent une coloration pourpre et violacée. Le village est très coquet.... Au lieu de rues se coupant à angle droit, comme dans la plupart des villages algériens, on a tracé une place centrale de laquelle divergent des rues bordées d'arcades.... »
Enfin, détail qui intéresse surtout le touriste, Bou-Denib a un hôtel relativement confortable, et même, ajoute M. André Colliez, qui le visita en 1910, « doté d'tm lawn-tennis, dont les courts nous ont paru supérieurs à beaucoup des terrains de jeu utilisés en France ». On voit avec quelle rapidité notre civilisation s'implante au fond du Sahara !
Dans peu de temps sans doute, le chemin de fer, déjà étudié sur tout son tracé, sera construit, et Bou-Denib deviendra, non seulement un des plus importants marchés des Confins Marocains, mais le centre d'admirables excursions dans les riches oasis qui s'égrènent au pied des superbes montagnes coiffées de glaciers de la chaîne du Grand Atlas. Mais on ne peut parler de Bou- Denib sans rappeler le |beau fait d'armes dont il a été le théâtre peu après la fondation du poste.
Au mois de mai 1908, la colonne du général Vig>', après une série de sanglants combats, s'était avancée dans la vallée du Guir et avait enlevé le ksar de Bou-Denib, où avait été laissée une petite garnison de 700 hommes sous les ordres du commandant Fesch. Cette occupation ne pouvait manquer de surexciter le fanatisme des Berbères de l'Atlas, et, dès le mois de septembre, une harka de plus de 20 000 hommes, descendant des montagnes, se répandait dans la plaine et venait, le 1^^ septembre, investir le nouveau poste.
A une petite distance en avant de la redoute, où était concentré le gros de la garnison, le commandant Fesch avait fait construire, sur un rocher dominant le Guir, un petit blockhaus servant de poste avancé et que défendaient 75 hommes commandés par
75 FRANÇAIvS CONTRE 20 000 BERBÈRES 261
le lieutenant Vary. C'est cette poignée d'hommes, isolés un moment de tout secours, qui eurent à soutenir durant dix-huit heures l'assaut furieux de 20 000 Berbères. « Les Marocains, dit M. Colliez, se lancèrent à l'assaut la nuit venue et tentèrent d'enlever le blockhaus de vive force. Par bonheur, on avait eu le temps de l'entourer de plusieurs rangs de fil de fer barbelé, qui, contre des adversaires couverts de vêtements flottants, non mimis d'instruments propres à les couper, constituèrent la meilleure des défenses. I,es burnous des Marocains s'accrochaient aux ronces artificielles ; les assaillants, gênés dans leurs mouvements, avaient toutes les peines à se dégager et nos légionnaires les tiraient à travers les créneaux à quelques mètres de distance. Et le courage de ces indigènes était tel que, sous un feu terrible, ils venaient chercher leurs morts jusque sous les remparts. Derrière les portes qui, pour ne pas empêcher les communications, n'étaient pas protégées par des réseaux de fils de fer, le lieutenant Vary avait posté des hommes de confiance mtmis de grenades à main. C'était, en effet, le point faible de de la défense, car les Berbères, arrivant en nombre jusqu'à elles, pouvaient les enfoncer assez facilement et alors tout eût été fini. Cependant, en bas de la redoute, les 600 hommes du commandant Fesch vivaient des minutes douloureuses. Ils entendaient toutes les péripéties de la lutte sans pouvoir y prendre part. On ne pouvait songer, en effet, à les lancer dans un combat nocturne contre les 20 000 Marocains delaharka; et, cependant, on craignait à chaque moment qu'une clameur plus forte, qu'un cri plus éclatant n'apprît. que le blockhaus était enlevé et que les camarades étaient perdus. Comment les secourir ?... Au moyen du canon. On mit en action les quelques pièces de 75 dont on disposait et, dans la nuit, à 1300 mètres, par un tir indirect, on se mit en demeure de balayer les abords du blockhaus qu'un seul obus aurait pu mettre à mal. L,es assié-
gés réglaient le tir au moyen de la télégraphie optique et signalaient le résultat de chaque coup]: « trop à droite, trop à gauche, « plus près, plus loin », et le résultat fut excellent. »
« C'est jvers lo heures, rapporte le capitaine Lechartier, que se place l'instant de plus critique de cette nuit émouvante ; l'assaut que livrèrent alors les Marocains dépasse tous les autres en '^furie. Malgré un feu terrible, les assaillants franchirent la palissade qui bordait la plate- Torme et escaladèrent le mur de soutien ; plusieurs d'entre eux parvinrent même auprès de la porte de la cour du blockhaus ; tandis qu'ils y réussissaient, trois pétards de mélinite lancés à la main supprimèrent le plus imminent danger et firent évacuer la plate- forme. Quelques instants après, le commandant Fesch, ne pouvant sans doute, malgré sa confiance en Vary, détacher son esprit de la poignée de braves qu'une pareille marée humaine pouvait à la fin submerger, demanda à plusieurs reprises, par signaux optiques : « Comment ça va maintenant ? » A quoi le jeune chef du blockhaus répondit : « Toujours cernés, mais comptez sur nous >\ Vers 2 h. 30, le tir de l'ennemi, lassé par cinq assauts infructueux, se ralentit. Peu à peu, les coups de feu s'espacent ; on ne voit plus çà et là que quelques isolés cherchant à enlever les cadavres. Aux premières lueurs de l'aube, le silence est complet. Les Marocains ont disparu ; c'en est fini de cette lutte harassante, et, quand ]le jour paraît, l'héroïque petite troupe sort sur le terre-plein, rend les honneurs à ce drapeau déchiqueté par les balles qu'elle a si vaillamment défendu et qui, grâce à elle, flotte plus fièrement que jamais sur la gare de Bou-Denib ! »
N'est-ce pas tme des belles pages de notre histoire africaine et qu'on ne peut Hre sans une patriotique émotion ?
Quatre jovirs après, le colonel Alix, qui devait, dans cette campagne si habilement menée, gagner ses étoiles de général, arrivait à la tête d'une colonne de secours ; malgré l'infériorité