‹ Sur les confins du Maroc; d'Oudjda à Figuig. Ouvrage orné de 68 gravuresChapitre 77 sur 80 · LES MONTS DE SIDI-YOUSSEF · texte numérisé non relu

LES MONTS DE SIDI-YOUSSEF

loppé de lumières, de teintes invraisemblables : par exemple, le monticule sombre, à gauche sur ma photographie, se détachait en mauve sur l'indigo de la crête du fond, tandis que les pentes, au centre, s'enfonçant vers le sud, se zébraient de traînées de rose et d'amarante.... Et cette lumière s'étale, comme le disait

La Zousfana et les monts de Sidi-Youssef. {Cl. L. Rousselet.)

sibien Fromentin, sans heurts, sans violences, avec une douceur, une harmonie inimaginables.

Comme nous nous éloignons pour regagner notre voiture qui est venue, par un long détour, nous attendre ici, une nuée d'oiseaux, d'assez grosse taille, que nous prenons pour des pigeons, s'enlève devant nous. Mohammed nous apprend que ce sont des kangas, sorte de perdrix sahariennes très nombreuses dans ce pays. Ce bel oiseau africain a, en effet, la forme d'une perdrix, mais il vole comme les pigeons, en tournoyant en bande et indéfiniment. Le cou est d'tm jaune bronzé à reflets métalliques.

tandis que le dos et les ailes sont couverts de plumes jaunes et brunes du plus heureux effet. Il est regrettable que les qualités culinaires, fort médiocres, de ce joli oiseau ne soient pas en rapport avec son brillant plumage.

Nous nous dirigeons en voiture à travers la plaine de Baghdad vers la palmeraie de Figuig, dont l'extrémité de l'enceinte, garnie de tours d'argile, s'aligne à quelques kilomètres devant nous. Bientôt au-dessus des palmes se dresse la longue Ugne, toute percée de larges embrassures, des maisons des deux Hammam, le ksar Foukani ou d' « En haut », et le ksar Tahtani ou d' « En bas ». Mais, sans atteindre l'oasis, nous tournons à droite, vers im monticule rocheux que couronne la johe koubba du saint marabout, Sidi-Abdelkader es-Sahéli. C'est un élégant édifice du xvi' siècle renfermant le tombeau vénéré du célèbre patron de la tribu des Béni-Guill. Quelques-uns de ces nomades sont venus précisément en pèlerinage et, accroupis au pied des blanches murailles, forment un groupe pittoresque ; ils nous lancent des regards farouches, comme s'ils nous soupçonnaient de vouloir violer le saint Ueu. Mais nous passons et, continuant à gravir la colUne parmi les pierrailles roulantes, nous suivons la crête du plateau. Bientôt s'allonge devant nous l'enceinte démantelée de Hammam- Foukani, au-dessus de laquelle se balancent des palmiers encadrant de hautes maisons à terrasse. Un massif donjon carré, dont les sombres façades ne sont percées que d'étroites meurtrières, commande l'entrée du ksar. « La maison du seigneur Bou Amama ! » nous dit, d'im ton de vénération respectueuse, notre mokhazeni. C'est, en effet, ici que s'était réfugié, après sa défaite, notre opiniâtre adversaire, et qu'il excitait la haine desgens de Figuig contre nous ; à l'approche de nos troupes, il décampa prestement sans nous attendre, mais en annonçant son prochain retour et promettant que cette fois il exterminerait les Français ; jusqu'à sa mort toute récente, les ksouriens l'ont attendu....

HAMMAM FOUKL\NI 251

Au pied même du donjon, s'ouvre une modeste porte rectangulaire, aux lourds battants de bois. C'est par là que nous entrons dans le ksar. Derrière cette première enceinte, s'étendent d'assez vastes jardins qu'il nous faut traverser pour gagner l'entrée de la rue principale qu'enjambe une légère arcade mauresque. Nous retrouvons ici, entre les hautes façades d'argile, où s'accrochent parfois de frustes moucharabiehs, les mêmes ruelles étroites, sinueuses et coupées de longs passages obscurs, les petites places irrégulières où somnolent par groupes les flâneurs ; parfois une femme, s'enroulant dans son haïk troué, fuit devant nous et s'engouffre dans une porte aussitôt refermée ; quelque cavalier au riche costume nous croise fièrement ; des ânes, aux larges paniers, passent remplissant la voie et nous collant aux murailles. Mais, en somme, sauf ces petites scènes de vie orientale qui amusent toujours, de jolis effets d'ombre et de lumière, toutes ces bourgades sahariennes paraissent si semblables à nos yeux que l'absence de boutiques, de toute vie commerciale, en rend la visite assez monotone.

Ici, ce qui constitue la principale curiosité, ce sont les remarquables sources thermales qui ont valu aux deux ksour jumeaux leur nom de Hammam qui, ai-je besoin de l'exi^liquer à nos lecteurs, signifie « Eaux chaudes, Bains ». C'est au centre même de Foukani, sur une place ombragée de dattiers, que s'ouvre l'entrée de la source principale. Un étroit escalier de pierre, auquel la voûte triangulaire formée de larges dalles donne un aspect étrangement archaïque — • et sans doute ces constructions sont vieilles de plusieurs siècles — s'enfonce en une irrégulière spirale d'une douzaine de mètresjusqu'à Vaïn, V « œil », où bouillonne la source.

Toutes les eaux du Figuig ont une origine artésienne, c'est-àdire qu'elles viennent des entrailles du sol ; non pas qu'il existe dans toute l'oasis un seul puits creusé de main d'homme, mais les

sources sont amenées d'une grande profondeur à la surface par des failles naturelles, et leur température élevée atteste leur origine plutonienne. Dans nombre d'entre elles, cette température ne dépasse pas une vingtaine de degrés ; mais ici, dans les deux Hammam, l'eau sourd entre 47 et 50 degrés. Aussi l'escalier qui conduit au bassin est rempli de vapeurs qui en font une véritable étuve. On ne nous permet, du reste, de nous avancer que jusqu'à mi-chemin, car cette source sert de lavoir et aussi de bain aux femmes berbères. Du point où nous nous arrêtons, on distingue cependant, éclairé par une lumière mystérieuse qu'amènent d'invisibles soupiraux, sous une large voûte, le bassin au centre duquel l'eau s'élève en tumultueux bouilloiuiements ; tout autour, sommairement drapées de voiles blancs, s'agitent des ombres mystérieuses ; le bruit des battoirs, faits de stjqjes de dattiers et frappant le linge mouillé, les rires sonores et les éclats de voix des brunes blanchisseuses parviennent jusqu'à nous. Mais il serait souverainement imprudent de laisser soupçonner notre indiscrète présence et, après un furtif coup d'œilsur l'amusant spectacle, nous nous hâtons de remonter à la surface. Cette visite de la source, fort intéressante, est toutefois un peu aventurée, et notre mokhazeni avait cherché à nous en détourner, craignant d'irriter le fanatisme des Béni- Hammam. Toutefois le jeune indigène du ksar que nous avions pris pour gviide, appartenant à une famille notable et s' étant institué notre zettat, se portait donc, selon la coutume berbère, garant de notre sécurité vis-à-vis de ses concitoyens ; lui seul eût été responsable en cas d'incident. Du reste, on ne saurait trop répéter qu'on ne court aucun danger dans la visite des ksour, à condition de se faire guider par un des habitants, et, bien entendu, de ne pas commettre' d'imprudence pouvant susciter une explosion de fanatisme. Le soldat du Makhzen que le Bureau arabe fournit comme escorte aux touristes serait de bien peu de secours au miheu

HAMMAM TAHTANI 253

d'une foule en furie, et très probablement il serait le premier massacré.

Du ksar de Hammam Foukani, nous passons dans celui de Tahtani, qui n'en est séparé que par un court espace. Cette bourgade n'offre d'autre intérêt que ses nombreuses sources chaudes; aussi la traversons- nous aussi rapidement que le permet le dédale

Une rue d'El Hammam Foukani. {Cl. L. Rousselet.)

de ses ruelles, et nous en sortons par la porte du Sud. Là, près d'une petite koubba, coiffée d'un dôme globuleux, on a une fort belle vue sur toute la région orientale de l'oasis, les monts des Béni-Smir et de Sidi-Youssef, le Djebel Ardja.

Par un sentier rapide, nous descendons du plateau et nous nous retrouvons dans la palmeraie. Le capitaine Pariel a donné le nom de « chemin des Grenadiers » à la route qui traverse cette partie de l'oasis, et les jardins sont, en effet, nombreux de ce côté.

Comme le dit d'une façon charmante Isabelle Eberhardt, « sous les grenadiers touffus et dans l'ombre malsaine des figuiers, s'offrent des coins délicieux, auquels la voûte glauque des dattiers donne quelque chose du mj^stère des vraies forêts. Des séguias d'irrigation chuchotent dans l'herbe rare, et de toutes parts monte la petite voix triste du crapaud du Sud, une note unique, répétée à l'infini.... »

Près d'une grosse tour c^'lindrique, isolée à l'extrémité de l'enceinte comme une sentinelle avancée, nous retrouvons notre voiture. Lentement, nous gravissons la rampe qui monte au col de Zenaga. Sous nos yeux s'étale, pour la dernière fois, l'admirable panorama en la splendide apothéose du soleil couchant Vers l'est, au bout de la plaine que l'ombre envahit, le mont Ardja étincelle comme un pur bloc d'améthyste, tandis qu'à l'ouest, des flammes courent sur la crête dentelée du Grouz et saupoudrent de rubis les neiges de ses flancs ; un voile mauve, d'une finesse exquise, enveloppe les palmes, les rochers et les ksour de l'oasis mystérieuse....

L'extrême sud des Confins. — La région du Béchar. — La ville de Colomb et son importance commerciale. — Bou-Denib et la vaUée du Haut-Guir. — 75 Français contre 20 000 Berbères. — La campagne du général Alix. — Promenade au Djebel MéUas. — De Figuig à Alger.

De Figuig, nous avions projeté de descendre vers le sud, jusqu'au point extrême atteint par la voie ferrée, c'est-à-dire i jusqu'à Colomb- Béchar ; mais on nous en dissuadés. En dehors de la satisfaction morale de s'avancer encore d'une centaine de kilomètres dans une région inconnue, on nous a fait ressortir que cette pointe n'offre qu'un médiocre intérêt pour le touriste, qu'il vaut

Page 1