SUR LES COKPUSCULES ORGANISÉS
Exposée à l’air, elle s’altère, elle montre en très-peu de jours des cryptogames et des infusoires. Eh bien, il est prouvé par mes expériences que son altération est uniquement due à la chute des particules solides que l’air charrie toujours. Rien, rien autre n’est la cause de la vie dans les infusions qui ont été portées à V ébullition. En outre, je recueille ces particules et je vous les montre au microscope formées de débris amorphes associés à des corpuscules organisés qui ressemblent complètement à des œufs infusoires ou à des spores de cryptogames.
Voulez-vous, vous, partisan de la génération spontanée, soutenir encore vos principes en présence de ces faits? vous le pouvez. Mais il faudra que vous disiez que vous préférez placer l’origine des productions organisées dans les débris amorphes, la suie, le carbonate de chaux, la silice, les brins de laine.... plutôt que dans les corpuscules, qui ressemblent tant aux germes de ces mêmes productions. L’inconséquence d’un pareil raisonnement ressort d’elle*même. C’est le progrès de mes expériences d’y avoir acculé les partisans de la doctrine de la génération spontanée, qui jusque-là pouvaient invoquer l’existence possible dans l’atmosphère de je ne sais quel principe mystérieux, gaz ou fluide, capable de provoquer la naissance des générations dites spontanées.
M. Pouchet présente comme une immense objection , ce sont ses expressions, que dans mes ballons je ne vois pas naître de gros infusoires ciliés, des kolpodes, des vorticelles.... Mais je vois naître dans mes ballons ce que j’y vois naître quand je les expose librement au contact de l’air pendant quelques jours.
Si M. Pouchet venait me dire : Voici une infusion qui a subi l’ébullition et qui, dans l’espace de deux ou trois jours, va fournir, à l’air libre, des gros infu-
soires ciliés, et que je ne pusse pas les faire naître dans mes ballons, sous l’influence de l’ensemencement des poussières en suspension dans l’air, ce serait là une grave objection. Mais je ne connais rien de pareil et je vois toujours le liquide de mes ballons s’altérer comme il s’altère à l’air. Ce sont tout à fait des productions de même ordre.
Ce qui trompe ici M. Pouchet, c’est la différence bien réelle qui existe entre les infusions qui ont été portées à l’ébullition et celles qui n’ont pas été chauffées, sous le rapport du nombre et de la variété des infusoires. Il est certain, par exemple, que si l’on fait une infusion de foin à froid, elle offrira quelques jours après des infusoires bien plus variés, de bien plus grande dimension, que la même infusion préparée à la température de l’ébullition. Je ne saurais dire exactement la cause de cette différence. Doit-elle être attribuée à des germes que le foin brut, que le poivre brut.... renfermeraient, et que l’ébullition ferait périr, ou bien à la nature et à la qualité des substances des organes des êtres vivants, lesquelles jouissent de propriétés spéciales que la chaleur modifie profondément ? Je l’ignore ; c’est à rechercher.
Que dans un ballon librement exposé à l’air on voie apparaître, au bout de quelques semaines, de gros infusoires qui ne se montreraient pas dans mes ballons après quelques jours, je ne trouverais à cela rien que de très-naturel. En effet, tout le monde sait que les premiers infusoires des infusions sont toujours les plus petits; jamais la vie ne débute par de gros infusoires. Or ces petits infusoires altèrent l’air promptement, lorsque l’air est en quantité limitée dans un ballon fermé. Les gros infusoires ne peuvent donc se montrer. Lorsqu’ils pourraient apparaître, il n’y a plus d’air pour les faire vivre.
Voulez-vous savoir avec quelle rapidité l’oxygène peut disparaître dans un de nos ballons, sous l’influence de la vie des petits infusoires?
Le 2 juillet 1860, j’ai vu apparaître de petits bacteriums dans un ballon de 250 centimètres cubes, renfermant 80 centimètres cubes de liquide. Le 4 juillet, j’ai analysé l’air du ballon. 11 renfermait :
Oxygène . 4,3
Acide carbonique . 11,3
Azote par différence . 84,4
Quoi qu’il en soit, je le reconnais, l’origine des gros infusoires est une question à examiner, qui exige des recherches particulières. Mais ne confondons pas des difficultés qu’un travail approprié résoudra facilement, avec des impossibilités, des objections radicales pouvant renverser toute une théorie.
Il y a dans le sujet une véritable objection, grave, sérieuse, capitale, à laquelle j’ai hâte d’arriver. Partisans et adversaires des générations spontanées, tout le monde admet que la plus petite quantité d’air commun mise au contact d’une infusion quelconque y détermine en peu de temps la naissance des mucédinées et des infusoires propres à cette infusion.
Cette manière de voir a toujours eu pour appui, au moins indirect, l’habitude prise et jugée indispensable par les observateurs, d’éloigner avec des précautions infinies, dans leurs expériences, l’accès de l’air ordinaire.
Dès lors les partisans des générations spontanées s’empressent de faire remarquer que si la plus minime portion d’air ordinaire développe des organismes dans une infusion bouillie quelconque, il faut de toute nécessité, au cas où ces organismes ne sont pas spon-
tanés, que dans celte portion si petite d’air commun il y ait les germes d’une multitude de productions diverses; et qu’enfin,si les choses sont telles, l’air ordinaire doit être encombré de matière organique. Elle y formerait un épais brouillard.
Voilà la grande objection des partisans de la génération spontanée, appuyée, comme on le voit sur une assertion proclamée vraie par les deux partis, assertion qui peut en quelque sorte se résumer ainsi : Dans l’atmosphère il y a continuité de la cause des générations dites spontanées.
11 est assez curieux de rechercher quelle est la source de cette assertion généralement admise. Si vous voulez des preuves directes, vous n’en trouverez pas. Ce sont de ces notions que l’on rencontre partout, partout re gardées comme des principes bien établis, mais dont les preuves ne sont nulle part. Je crois que celle-ci a eu pour origine ce fameux mémoire de Gay-Lussac sur les conserves d’Appert, dont j’ai déjà parlé. C’est dans ce mémoire, remarquez-le bien, que Gay-Lussac, trouvant qu’il n’y a plus d’oxygène dans l’air des conserves, affirme que l’absence de l’oxygène est nécessaire pour l’inaltérabilité des conserves; c’est dans ce mémoire qu’il conserve du lait pendant deux mois en le faisant bouillir quelques instants chaque jour, pour chasser, dit-il, Pair dissous ; c’est dans ce mémoire enfin que vous trouvez cette expérience classique sur le moût de raisin qui entre en fermentation après qu’il a été mis en contact de quelques bulles d’oxygène, bulles infiniment petites a-t-on dit et répété. En confondant toutes ces choses, faits et interprétations, un peu comme elles l’étaient dans le mémoire de Gay- Lussac, on en est venu à affirmer que la plus petite quantité d’air commun suffisait pour provoquer la fermentation et pour altérer les conserves d’Appert.
Et de là, comme je l’ai dit, l’objection très -judicieuse faite par les partisans de la doctrine de l’hétérogénie.
Mais nous allons reconnaître que l’assertion dont il s’agit est une grosse exagération , et que , comme on devait s y attendre dans l’hypothèse de la dissémination des germes , il n’y a pas du tout dans l’atmosphère continuité de la cause des générations dites spontanées.
Les expériences suivantes me paraissent aussi simples que démonstratives.
Dans un ballon de 250 centimètres cubes environ je place 80 à 100 centimètres cubes d’une liqueur putrescible, par exemple de l’eau de levure de bière. J’effile le col du ballon, puis je fais bouillir la liqueur pendant deux à trois minutes, et je ferme la pointe effilée à la lampe pendant l’ébullition, de manière à pratiquer un vide dans le ballon par le refroidissement. Si dans un tel ballon on fait arriver de l’air calciné, il ne provoque aucune altération.
Cela posé, ouvrons ce ballon dans un lieu déterminé. L’air s’y précipitera avec force, emportant avec lui toutes ses particules en suspension. Refermons alors la pointe à la lampe et abandonnons le ballon à lui-même. S’il n’y a pas d’altération du liquide, c’est évidemment que le volume d’air introduit ne renfermait rien qui pût amener l’altération de la liqueur. Et si l’on répète plusieurs fois l’expérience, on saisira en quelque sorte dans leur variété les germes disséminés dans le lieu où l’on aura fait les prises d’air.
Or on s’assure facilement, à l’aide de pareils essais, que l’on peut toujours prélever dans un lieu quelconque un volume notable d’air ordinaire, n’ayant subi aucune sorte de modification physique ou chimique, tout à fait impropre à déterminer des productions organisées quelconques dans un liquide éminemment putrescible.
On reconnaît également, en choisissant les époques pour un même lieu , ou des localités diverses à une même époque, que l’on peut à volonté augmenter ou diminuer le nombre des ballons qui s’altèrent. Que l’on ouvre par exemple deux séries de ballons , l’une dans la cour de l’Observatoire de Paris, l’autre dans les caves de cet établissement, dans la zone de température invariable où l’air est très-calme, il y aura toujours beaucoup plus de ballons qui resteront intacts parmi ceux qui auront été remplis dans les caves ; et tout annonce que la totalité des ballons resterait sans altération si l’opérateur ne transportait avec lui des poussières et, par suite, des germes.
Voici des ballons qui ont été ouverts au mois de septembre 1860 sur la Mer de glace, au Montanvert, à 2000 mètres de hauteur. Sur vingt ballons, un seul a donné une production.
A la même époque j’ai ouvert sur le Jura, à 850 mètres d’élévation, vingt autres ballons pareils; cinq ont donné des productions organisées, et huit sur vingt en ont fourni dans la campagne, loin de toute habitation, au pied du premier plateau du Jura.
Il faudrait sans doute multiplier beaucoup ces essais. Mais enfin il est arrivé dans ces études préliminaires que la diminution des germes en suspension dans l’air a été en correspondance évidente avec la hauteur plus ou moins grande à laquelle on avait opéré.
11 en doit être ainsi. Ne voyons-nous pas, lorsqu’un nuage de poussière se forme, ce nuage avoir des limites peu éloignées. Sans doute une partie des corpuscules va plus haut, mais le nombre de ceux qui dépassent les limites visibles doit singulièrement diminuer avec la hauteur.
J’ai la conviction que des prises d’air faites à quelques mille mètres, avec un aérostat, établiraient que
l’air est à ces hauteurs d’une pureté parfaite. Seulement il faudrait de grandes précautions pour éloigner les poussières des vêtements de l’opérateur ou des objets qu’il emporte avec lui.
Vous voyez , messieurs , par les expériences que je viens de mettre sous vos yeux , toute l’exagération de cette assertion que la plus petite quantité d’air commun suffit pour déterminer dans une infusion la naissance des infusoires et des cryptogames propres à cette infusion. Ainsi dans ces expériences au Montanvert j’ai mis plusieurs litres d’air en contact avec la liqueur putrescible, et ce volume d’air relativement considérable n’a pas plus agi que de l’air qui aurait été calciné.
Mais, direz-vous, l’expérience de Gay-Lussac sur les grains de raisin, comment l’expliquer? Pourquoi réussit-elle? Il y a beaucoup à dire sur cette expérience. Elle me préoccupe depuis longtemps à divers points de vue, et j’espère me rendre tout à fait maître de l’explication qu’elle doit recevoir. Dès à présent nous pouvons remarquer la différence qui existe entre cette expérience et des essais de la nature de ceux que je viens de rapporter.
Dans l’expérience de Gay-Lussac les vases et les liquides n’ont pas été chauffés préalablement. L’éprouvette dont on se sert est toujours plus ou moins couverte de poussières, les grains de raisin également, le mercure lui-même en est chargé. La bulle d’oxygène que l’on introduit rencontre donc des germes de toute sorte , et comme l’une des productions qui se forment le plus facilement dans du moût de raisin estlalevûre de bière, on comprend que ce soit le germe de la levure de bière qui se développe de préférence, et de là la fermentation.
C’est ici le lieu de parler des inconvénients de
l’emploi de la cuve à mercure dans les expériences relatives aux générations dites spontanées. Dans mes premiers essais d’ensemencement des poussières qui sont en suspension dans l’air dans des liqueurs putrescibles, en présence de l’air calciné, j’opérai sur la cuve à mercure. Or toutes mes expériences à blanc réussissaient aussi bien que les autres. C’est qu’il est impossible de manipuler sur le mercure sans introduire dans les vases une partie des poussières qui sont à la surface du mercure ou sur les parois de la cuve, et jusque dans la masse même du liquide. Du jour où le mercure est sorti de la mine il est exposé aux poussières qui sont en suspension dans l’air et qui tombent à sa surface. Avez-vous jamais remarqué comment les choses se passent lorsque l’on enfonce dans le mercure un objet quelconque , par exemple un tube de verre, et qu’il y a à la surface du mercure une couche de poussière? Les poussières de la surface viennent se loger dans la gaine comprise entre le mercure et le tube, et elles y viennent d’une distance d’un décimètre si on enfonce le tube d’un décimètre. De sorte que quand vous faites passer dans un ballon préparé avec beaucoup de soin, rempli d’un liquide qui a subi l’ébullition, un tube de verre dans certaines conditions, si vous croyez être à l’abri des germes étrangers, vous vous trompez , vous en introduisez un très-grand nombre.
Mais dans l’intérieur même du mercure il y en a toujours. 11 n’y a pas de liquide plus propre à les cacher et à les retenir. Voici une expérience facile à répéter. On prend un ballon contenant un liquide organique qui a bouilli et vide d’air. On brise sa pointe au fond de la cuve. Le mercure rentre dans le ballon ; on y fait arriver alors de l’air calciné ou de l’air artificiel. Eh bien, j’ai toujours vu au bout de peu de jours des
moisissures apparaître dans le liquide. Il est évident que c’est le mercure qui en avait apporté les germes.
Or c’est précisément là une des expériences de même ordre que celles que M. Pouchet avait produites lorsqu’il a soulevé de nouveau le débat sur la question des générations spontanées. Il renversait sur le mercure un ballon plein d’eau bouillante, y faisait passer un peu de foin qui avait été chauffé, puis de l’air calciné ou de l’air artificiel. Il avait des productions. C’est que le foin, lui dit-on, n’a pas été assez chauffé. Alors il le chauffa jusqu’à le carboniser. Il eut le même résultat. C’est, lui dit-on, que vous laissez rentrer de Pair ordinaire. Non. Là n’étaient pas les causes d’erreur. C’est le mercure qui apportait les germes, à son insu, et à l’insu de tout le monde. Supprimez en effet la cuve à mercure, et toutes les expériences prennent une netteté parfaite. Celles qui doivent réussir réussissent. Celles qui doivent échouer échouent. Il n’y a jamais d’exceptions, d’accidents quelconques, d’incertitudes d’aucune sorte.
Je m’aperçois, messieurs, que je me laisse trop aller au plaisir de répondre à l’intérêt que vous paraissez prendre à ces études. Le temps me presse, et j’avais encore plusieurs séries d’expériences à mettre sous vos yeux. J’aurais désiré vous parler de mes expériences sur le lait et en général sur les liquides légèrement alcalins. Vous auriez vu que dans ce cas une ébullition à 100° de deux à trois minutes ne suffit pas pour tuer les germes des infusoires-vibrions, ce qui fait que ces liquides se putréfient même en présence de l’air calciné. Mais il suffit d’élever de quelques degrés seulement la température de l’ébullition , pour que ces liquides se conservent intacts comme tous les autres en présence de l’air qui a été chauffé.
J’aurais désiré également vous parler des expériences
de productions d’infusoires et de cryptogames dans des liquides formés de principes en quelque sorte purement minéraux , tels que le sucre candi , les phosphates et les sels d’ammoniaque. Les théories sur l’origine des générations spontanées ne sont plus applicables ici. On ne peut plus invoquer les forces génésiques des matières albuminoïdes qui ont eu vie, puisque ces matières albuminoïdes sont supprimées.
Quoi qu’il en soit, messieurs, n’exagérons rien. Dans des sujets aussi délicats , sachons nous arrêter là où s’arrête l’expérience. Mon travail ne s’applique qu’à des infusions qui ont subi préalablement la température de l’ébullition. En ce qui concerne de semblables infusions, je regarde comme rigoureusement démontré par mes expériences que tous les infusoires et toutes les cryptogames qui s’y développent proviennent de germes qui sont en suspension dans l’air. Qu’un partisan de la doctrine des générations spontanées fasse telle supposition qu’il voudra au sujet des infusions qui n’ont pas été bouillies, je ne le suivrai pas, parce que je n’aurais plus l’expérience pour guide. Je suis en outre le premier à reconnaître que dans le sujet qui nous occupe il y a encore nombre de problèmes à résoudre, et, pour n’en citer que quelques-uns :
quelle est l’origine des gros infusoires? D’où vient la différence que l’on remarque entre les infusions qui ont été bouillies et celles qui ne l’ont pas été, sous le rapport de la variété des productions organisées, notamment des gros infusoires? Qu’arriverait-il si l’on plaçait au contact de l’air calciné les liquides bruts de l’économie , non chauffés préalablement , tels que l’urine, le lait, le sang?
Ces questions méritent toute l’attention des naturalistes.
À côté d’elles, combien d’autres sujets d’études pleins