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Sur les deux rives

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Le curé de Courmenault, village perdu de la Vendée, faisait la classe dans sa cuisine, seule pièce du presbytère oîi l'on allumât du feu, sauf les jours de « conférence ». Il faut dire que la classe de l'abbé Genestoux comprenait un seul élève; mais la qualité, dans l'occasion, tenait lieu de la quantité, Olivier de Pragnères étant le fils unique du châtelain de celte paroisse où tout était pauvre, le curé, l'église, les habitants et le châtelain lui-même.

C'est pourquoi Olivier, alors âgé de treize ans, poursuivait ses études tant mal que bien dans la cuisine du vieux prêtre qui l'avait bap-

lise. Au petit séminaire voisin, la pension eût coûté cinquante francs par mois, en fournissant le vin et un sac de froment : or, excepté le froment et le vin récoltés sur son étroit domaine, l'eflort eût été au-dessus des moyens du baron. Aïais la suite montrera bientôt l'état pénible des affaires de ce gentilhomme.

L'abbé soufflait son élève, gêné dans la récitation de Virgile autant que son père l'était dans le règlement de ses créances.

— Temii.., miisam... meditaris... avend.

— Tu ne sais pas un mot de ta leçon, mon ami. Qu'as-lu fait ce matin? Encore tendu des lacets? Tu n'aimes que le braconnage!

— Non, i-éj)ondit Olivier calme dans sa conscience. Je n'ai pas tendu de lacets. J'ai conduit maman chez mon parrain Bérisal. Notre cocher est parti. Et, quand je peux apporter un lièvre à la cuisine, c'est un jour où l'on se repose de manger du lard.

L'abbé Genestoux, au courant de bien des choses, ne demanda pas j)ourquoi le cocher était parti, pas davantage pourquoi la baronne de Pragnères était allée rendre visite si matin au comte de Bérisal, qui passait pour riche dan^

ce pays à petites fortunes. Il dit simplement, bien que la conclusion semblât peu naturelle :

— Ta mère est une sainte.

— Oui, soupira Olivier qui savait bien des choses, lui aussi. Maman est une sainte. Mais c'est papa qui a pansé le cheval ce matin.

— Continuons, fit le bon abbé, craignant d'attrister encore plus l'enfant qu'il adorait.

— Nos patriss fines et dulcia linquimus arva.

— Ceci est mieux. Maintenant traduis.

' — « Nous quittons notre patrie et les champs que nous aimons. »

Sur ces paroles, singulièrement appropriées à la circonstance comme on va voir, finit la dernière leçon qu'Olivier de Pragnères devait recevoir de son curé et dans son pays.

Une carriole venait de s'arrêter devant la porte. Le notaire Foligné en descendit, noua ses rênes à la grille du presbytère, et, sans sonner, pénétra dans la cuisine. Habitué à se débattre avec les paysans vendéens qui ne sont pas commodes à conduire, il déguisait sous des façons autoritaires sa nature d'excellent homme. Ce jour-là en particulier, ses manières étaient celles du chirurgien qui arrive dans la

salle, décidé à ne pas entendre les gémissements de l'opéré. La vue du jeune Pragnères sembla lui causer quelque gêne.

— Mon garçon, lui dit-il, j'ai à causer avec votre professeur.

Le curé lit un signe; Olivier disparut. La belle Amaryllis devait rester dans l'ombre virgilienne ce jour-là, et bien d'autres jours encore.

— Bonjour, maître Foligné ! dit le vieux prêtre avec un peu d'inquiétude.

— Bonjour ! Bonjour ! Excusez-moi d'avoir chassé voire élève. Mais vous allez voir qu'il était de troj). Je viens vous parler du château. Enlin nous avons trouvé un acquéreur!

— Malheureuse famille ! soupira l'abbé Genestoux. ]\hiis voudront-ils s'en aller?

— Il faudra toujours qu'ils s'en aillent quand leur toit en ruine sera tombé sur leur tête! Nous nous réunissons chez eux tantôt, leurs parents et leurs amis du voisinage, moi... et vous. L'heure es* venue de les décider à partir.

— Ma présence n'est pas utile. Je n'entends rien aux questions d'affaires.

— Il y en a une autre : celle de la conscience. A vous il ;ij»ii;irtient de la poser. Les

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Pragnères sont croyants, religieux. Vous avez là plus d'inlluence qu'aucun autre. Ce qui reste (le leur propriété est à peine vendable. J'ai une offre de cent mille francs, chiffre inespéré. S'ils attendent la vente forcée, qui est prochaine, ils obtiendront la moitié, ce qui les laisse insolvables. Je ne vous apprends pas qu'ils doivent partout. Leurs domestiques, non payés, s'en vont l'un après l'autre. Les personnes de leur monde et de leur famille ne veulent plus leur prêter. Mon étude est à découvert de mille écus. Vous-même... Depuis quand vos honoraires de professeur du jeune Olivier sont-ils en souffrance?

— N'en parlons pas. Au moyen âge, l'Eglise donnait gratuitement les secours divins pour l'àme, les remèdes pour le corps, la lumière pour l'intelligence.

— Bon, fit le notaire peu convaincu. Seulement nous ne sommes plus au moyen âge. Et voilà précisément ce qu'il faut faire comprendre à cette famille. Veulent-ils, doivent-ils, oui ou non, payer leurs dettes? L'occasion s'en présente aujourd'hui. S'ils la laissent passer, allezvous leur dire qu'ils agissent en conscience?

— Bref, ce que vous désirez de moi, c'est que je leur montre la porte, en leur disant de la franchir?

— Mais, mon brave curé, faites-vous autre chose quand vous visitez un malade dont l'heure est venue? Comprenez donc que les Pragnères seront chassés, faute de s'en aller volontairement. Ils ont vendu les trois quarts du domaine, tout ce qui avait quelque prix dans leurs meubles. Notez bien que je n'accuse pas le baron. Ce fut un liéros sur le champ de bataille; maintenant son courage mérite encore l'admiration. II s'est fait à moitié paysan parce que les gages d'un valet de ferme ont doublé, tandis qne le blé et le vin ne peuvent plus se vendre et que les impôts écrasent tout le monde. Pour ces familles de vieille noblesse qui n'ont pas un sou de revenu sauf ce qui' donne leur terre, la catastrophe finale est une question de temps. Ses amis et ses parents le savent bien. S'ils perdent ce qu'ils lui ont prêté, les voilà d'autant plus près de leur propre culbute...

— Et j>our cette raison ils se réunissent au château cet après-midi. C'est une réunion de

créanciers qui veulent en iinir. Convenez-en, Fol igné î

— Non, c'est un conseil de famille qui veut empêcher que la honte se joigne au malheur.

— Grand Dieu! Par quelle agonie ces malheureux vont passer!

— C'est justement pour cela, dit le notaire, que votre place est à côté d'eux. Au revoir. Il faut que je rentre à l'étude pour être de retour ici à deux heures. Je ne vous demande pas si vous serez exact.

L'abbé Genestoux, après avoir à peine touché à sa potée et à sa bouteille de petit vin de Vallet, prit le chemin du château en répétant

- la prière de la désolation suprême : « Si ce calice pouvait se détourner de moi!... » Certes,

. comme l'avait dit Foligné, ce n'était pas la première agonie qu'il allait avoir sous les yeux ; mais, dans l'àme la plus compatissante, il y a toujours, si étroite qu'elle puisse être, une place pour l'égoïsme. A la vue du château ou du moins de ce qu'en avaient laissé les vainqueurs de Stofflet et de Lescure, il songeait en lui-même :

« Que ferai-je sans eux? Qui sera le nouveau

maire de la commune? Qui fera mon reposoir jtonr la Fête-Dieu? Qui tiendra tète h la terrible sœur Marie quand elle voudra bouleverser mes chapelles? Qui m'obtiendra des ornements de l'Œuvre des Paroisses ? Qui arrangera mon couvert quand Monseigneur l'ait sa tournée? Et quelle espèce de gens viendra s'installer à leur place? »

Déjà il franchissait l'arche décrépite et moussue qui, depuis deux siècles, avait succédé au pont-levis. Sur l'eau croupissante de la douve les nénuphars appuyaient les plateaux de leurs larges feuilles, mystérieusement agitées au passage d'une carpe. Les parterres de fleurs du jardin avaient disparu, sauf quelques pieds séculaires d'églantine taillés au hasard, dont les tiges noires se défendaient avec peine contre l'invasion des grands choux vendéens. Ceux-ci, encore debout, étaient dépouillés de leurs feuilles consommées pendant l'hiver par la paire de bœufs qui, avec la lourde jument percheronne, labouraient les quelques arpents dont le baron surveillait lui-même la culture.

Au salon, dégarni par les brocanteurs de passage, le curé trouva une compagnie relative-

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ment nombreuse. Il n'avait pas vu tant de gentilshommes du voisinage réunis au château, depuis le jour où la noblesse du canton avait rendu les derniers devoirs au père du baron Henri, chef actuel de la famille. C'était encore, véritablement, une sorte de cérémonie funèbre qui motivait la réunion où l'abbé Genestoux manquait seul.

Les huit ou dix personnes qui se trouvaient là étaient survenu à Fimproviste, comme des gens qui ont formé un complot. Il s'agissait d'enlever par surprise, plus ou moins par force, une décision qui risquait d'être longuement disputée. En voyant arriver l'un après l'autre ces équipages, d'où leurs parents et leurs amis, tous leurs créanciers hélas! descendaient avec des mines sombres et des formules brèves de politesse, Robertine de Pragnères avait été la première à comprendre. Mais son courage n'avait pas fléchi. Sans faire aucune question elle avait reçu ses hôtes, de même que, cent ans plus tôt, une autre Pragnères accueillait silencieusement les chefs de la chouannerie, venus dormir une dernière nuit avant de précéder leurs gars au feu, le lendemain.

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Anne-Margiierite-Roberline llerteldela Fresnière, l)aronne de Pragnères, alors âgée de trente-deux ans, était une femme brune, de taille moyenne, qui avait été jolie et aurait j»u l'être encore si, de son visage en même temps que des plates-bandes de son jardin, les fleurs n'eussent été bannies par l'auslère nécessité. Sous son vêtement modeste elle conservait cette distinction extrême qui, dès l'abord, commande le respect. Toutefois le trait caractéristique de sa physionomie était la résignation, mais une résignation ferme et courageuse contre toute épreuve, non cette placide endurance qui courbe la tête sous les fléaux de la vie sans lutter contre eux.

Son mari, assez grand, carré d'épaules, déjà un peu voûté, laissait voir dans son épaisse barbe d'un blond chaud les premiers fils d'argent de la quarantaine dépassée. Même pour un observateur habile, sa nature n'était pas de celles qu'on pénètre facilement. Des expressions changeantes d'intrépidité, de linesse et de mélancolie venaient tour à tour se refléter dans ses yeux gris. Aux rares moments où le sourire flottait sur sa bouche un peu large, ses lèvres

minces, tout ù coup, se resserraient dans un pli amer. Il avait, de sa race, l'indépendance presque farouche et la piété simple. Sa femme et son fils lui obéissaient à la façon d'esclaves qui adorent leur maître. A vrai dire, les occasions où il exprimait un ordre étaient peu fréquentes. On sentait alors qu'il eût été dangereux de lui résister. Dans l'habitude de la vie, c'était un homme de bonté généreuse et de justice calme.

Dans le regard parlant et toujours admiré de . sa compagne vaillante, il avait lu bientôt l'explication cherchée. Il ne se demandait plus pourquoi tous ces gens qu'il n'attendait pas venaient d'envahir sa demeure. Il parlait de choses indifférentes, impersonnelles, comme s'il eût craint de fournir une entrée en matière à l'un d'eux. Aussi bien, nul ne faisait mine de vouloir entamer l'ordre du jour. L'arrivée du vieux prêtre, respectueusement salué par tous, compléta enfin ce que Foligné, assez justement, appelait le conseil de famille. Le comte de Bérisal ouvritla séance, après avoir essuyé son large front déjà baigné de sueur.

Bérisal, cousin de Pragnères, avait été le compagnon d'armes de celui-ci aux zouaves de

ChareUe pendant la guerre iVanco-allemande. Fort jeunes tous deux alors, dignes l'un et l'autre, par leur bravoure, de servir une telle cause et de combattre sous un tel chef, ils avaient survécu aux rencontres qui décimèrent le bataillon fameux, avec cette différence que Pragnères était rentré chez lui sain et sauf, tandis que Bérisal, blessé à Patay, avait presque perdu l'usage d'une jambe. Condamné à l'inaction, il s'était tourné vers l'étude, ou, pour mieux dire, vers une recherche générale d'informations sur tous les sujets quelconques, dont la lecture absorbante d'une demi-douzaine de Revues lui fournissait les éléments trop variés.

Sur la politique, l'agriculture, l'hygiène, la science navale et militaire, les problèmes sociaux, la colonisation et les découvertes nouvelles, ses avis, toujours indiscutables en théorie, étaient au service de chacun. Ainsi qu'il arrive à ceux qui apprennent l'existence au coin du feu, ses conseils péchaient parfois au point de vue pratique. Quoi qu'il en soit, devenu peu à peu l'oracle de sa région, il en était aussi l'orateur. Qu'il s'agît de compli-

menler l'ëvèque au seuil d'une église, d'ouvrir un comice, d'enterrer un citoyen recommandable, de baptiser une cloche, ou de tenir tète au sous-préfet devant le Conseil d'arrondissement, on trouvait aussi naturel de s'adresser à lui que de frapper au guichet de la Poste pour avoir un timbre. Il va sans dire qu'on lui avait confié la tâche désagréable de sonner la cloche du départ aux oreilles de son parent. Jugeant que c'était le devoir, il s'exécuta en bon Vendéen.

— Mon cousin, commença-t-il, nous sommes amenés près de vous par le sentiment de cette profonde amitié dont tous, vous devrez le reconnaître, avons donné les preuves qui étaient dans nos moyens. Vos malheurs sont nos malheurs ; vos angoisses sont les nôtres. Nous avons lutté avec vous contre la mauvaise fortune...

— Soyez tranquilles, interrompit Pragnères. Je n'oublie pas que je dois de l'argent à chacune de& personnes présentes.

— Si vous n'en deviez qu'à nous, continua l'orateur, nous ne sérions pas ici. Mais vous avez d'autres débiteurs qui ne sont pas, comme

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nous, (les amis et des proches. Combien de temps pourrez-vous — pourrons-nous — retarder la catastrophe suspendue sur votre tête ? Or, il se présente un l'ail nruiveau. Maître Foligné va vous dire qu'il a, pour vos i)iens, un acquéreur avec des offres... supérieures à notre attente. Voulez-vous permettre que nous examinions avec vous s'il serait sage — et honnête — de les refuser?

D'un geste le l)aron interrompit de nouveau. IViis il ouvrit la porte et appela d'une voix vibrante :

— Olivier!

— Mon ami ! supplia la mère. Je vous en supplie! Ce pauvre enfant est encore si jeune!

Pragnères se contenta d'étendre la main pour montrer que toute discussion était inutile. Puis il se rassit et tout le monde garda le silence. Déjà sur les dalles du vestibule, des chaussures ferrées annonçaient une marche raj)ide. Olivier entra, cherchant à dominer son émotion. De sa chambre il avait compté loutes ces voitures entrant dans la cour presque en même temps. Puis l'abbé Genestoux était arrivé. Quelque chose de grave allait se |)asser sans doute. Les

visages des personnes réunies en conciliabule suffisaient à montrer qu'il ne s'agissait pas d'un événement heureux.

Le jeune garçon, trop grand pour son âge, après avoir serré les mains tendues vers lui, prit place à côté de son père.

— Maintenant, maître Foligné, nous vous écoutons, dit celui-ci.

Le notaire, avec moins d'éloquence que Bérisal, mais avec plus de précision, reprit en substance l'exposé qu'avait entendu l'abbé Genestoux quelques heures plus tôt. Cela ressemblait aux considérants qui précèdent une condamnation à mort, bien qu'il manquât la -conclusion. Mais Henri de Pragnères n'avait pas besoin qu'elle fût exprimée autrement que par l'anxiété de tous ces regards concentrés sur lui. Ses yeux, tournés vers la fenêtre, contemplaient ce petit vallon, sans charmes pour d'autres, qu'il n'avait jamais quitté depuis qu'il était au nion'de, sauf pendant quelques mois, pour aller se battre aux côtés de Charette. . « Cette fois-là, songeait-il, je suis revenu î... »

Il se redressa dans son fauteuil et respira for-

lemeiil. Puis, d'une voix trop forte pour la petite réunion :

— Messieurs, })ronon(;a-l-il, je suis prêt à partir. Mais je le ferai seulement si c'est l'avis de ma chère femme qui lutte près de moi depuis tant d'annés, avec la bravoure d'une vraie fille de Chouans.

Robertine, les sourcils froncés, ne se pressait pas de répondre. Capituler, même en face du malheur, était contraire à sa nature. Les personnes présentes, soulagées d'abord au delà de toute espérance par l'acquiescement du baron, commencèrent à craindre une révolte déiilorable. A ce moment, l'abbé Genestoux quitta son siège, prit la baronne \ydv la main, l'entraîna vers un coin du salon et prononça quelques paroles à son oreille. Alors madame de Pragnères lit un grand signe de croix et revint à sa place.

— Que la volonté de Dieu et de mon mari soit faite! murmura-t-elle en articulant les mots avec effort.

Les assistants se regardèrent, n'ayant plus qu'à partir mais ne sachant comment se retirer. D'un geste le baron les retint.

— Votre besogne, dit-il, n'est pas achevée. Permettez-moi de vous faire observer qu'elle commence à peine. J'ai encore des services à vous demander... Soyez tranquilles : ce ne sont plus des services d'argent. Le premier est de m'absoudre aux yeux de mon fils qui pourrait croire, n'ayant pu juger, que ce qui arrive provient de ma faute. M'avez-vous connu, vous qui êtes mes compagnons d'enfance, paresseux, joueur, débauché, extravagant?

Bérisal, porte-parole de l'assemblée, se préparait à rendre le témoignage désiré ; il n'en eut pas le temps. Olivier et Robertine, serrant le chef de la famille dans leurs bras, formaient •un groupe touchant, témoignage plein de consolation pour le passé et pour l'avenir. Le baron se dégagea très vite.

— Maintenant, dit-il, je fais appel à... votre charité de bons chrétiens. Pour partir, j'ai tout le courage qu'il faut. Aidez-moi seulement à ne pas faire traîher l'exécution, car alors je ne sais pas si je serais de force.

Le notaire, qui n'était plus nerveux depuis que tout allait si bien, donna doucement des explications.

— Notre acquéreur, capitaine au long cours parvenu h l'âge du repos, voudra sans doute prendre j)Ossession le plus vite qu'il sera possible... Je pense que d'ici au mois prochain...

— Un mois ! s'écria Pragnères. Il faudra que je reste un mois dans ces murs qui ne sont plus miens, oii les coquillages d'un vieux matelot vont remplacer mes portraits de famille ! Qu'est-ce qu'il vient faire à Courmenault? Que n'a-t-il choisi une retraite d'où il pourrait voir l'Océan et sentir la brise?

Foligné n'avait aucune raison pour partager cette mauvaise humeur.

— Précisément, dit-il, mon client ne désire pas sentir la brise dont il a eu plus qu'assez. Peut-être en le priant de hâter sa visite...

— Mais je refuse de le voir, gémit le baron. Comprenez donc ce que j'endure, vous tous qui prétendez être mes amis! Ne pouvez-vous pas abréger le martyre, faire en sorte que je m'en aille demain, s'il est trop tard pour partir aujourd'hui?

Tous ces gens avaient bon cœur et souffraient eux-mêmes, témoins de ce chagrin qu'ils avaient retardé aniaiit (|u'ils avaient j)u. Bérisal, les

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ayant consultés du regard, prit de nouveau la direction de rentrelieu.

— Si vous voulez, mon cousin, je me chargerai du... règlement définitif. Votre présence ne sera pas nécessaire. Mais, tout d'abord, il faudrait savoir où vous irez.

— Hors de France, déclara Pragnères d'un ton qui montrait sa décision irrévocable. Quant au reste, peu importe. L'Algérie, peut-être? Conseillez-moi. Je suis fort; je peux travailler. Pousser la charrue ne sera pas chose tout à fait nouvelle.

Une discussion s'engagea parmi les personnes présentes. Beaucoup penchaient pour

'l'Algérie. Quelqu'un préféra Tunis. Il y eut même une voix pour Madagascar. Avec l'intransigeance du Vendéen chacun soutenait son idée, oubliant déjà l'auditoire douloureusement intéressé qui suivait le débat dans un silence morne.

L'abbé Genestoux, habitué à souffrir avec ceux qui souffrent, insinua doucement qu'il

. convenait de réserver la question du futur domicile et d'en traiter une autre plus pressante, celle des voies et moyens. Sur ce chapitre la

parole appartenait à Foligné qui, d'ailleurs, avait aligné des chiffres.

— On peut, (lit-ii, prcvdir (|iie la li(juidalion nous laissera dans les mains, tous comptes réglés, une somme de dix mille francs en tablant au pire. Sur ce reliquat, je propose à ceux qui m'entendent de consentir l'avance nécessaire pour subvenir au <léplacement que le baron désire effectuer sans attendre. Mais comment faire le calcul si nous ignorons le but et la longueur du voyage?

Bérisal montra d'un signe que ce pivddème ne l'embarrassait en rien.

— Moi, dit-il, j'irai au Canada. C'est une terre catholique et française, plus fertile qu'aucune autre. Le Gouvernement canadien attire les colons par des offres séduisantes. Quand j'ai lu que l'administration y concède un lot au prix de vingt sous l'arpent, je ne pouvais pas le croire. Mais, vérification faite, c'est l'exacte vérité.

Une rumeur d'enthousiasme commandé par la situation accueillit ces paroles. Pragnères, son fils et sa femme, toutefois, restèrent impassibles. Bérisal continua :

— Le bœuf coûte six sous la livre, le café quinze, le beurre moitié moins.

Bérisal s'était tourné vers la maîtresse de maison que ces détails intéressaient plus directement. Elle dit en souriant avec mélancolie :

— Quel dommage que ces prix ne soient pas ceux de mon boucher et de mon épicier! Peutêtre qu'ils nous auraient fait crédit plus longtemps. Mais savoir qu'ils vont être payés est une épine de moins sur mon front.

— Le pays est merveilleux pour la chasse, poursuivit l'homme bien renseigné. Lièvres, perdrix ne sont pas plus rares que le moineau chez nous. Le chevreuil est commun. Toutefois le plus beau coup de fusil est l'orignal dont la taille est double de celle de nos cerfs. Et puis il y a l'ours pour ceux qui aiment les émotions. Qu'en dis-tu, Olivier? Je te promets un fusil à deux canons, dont un rayé, pour la balle.

— Oh! mon })arrain... ! balbutia l'enfant ivre de bonheur.

L'abbé Genestoux, baissant la voix, dit à la baronne :

— Soyez reconnaissante envers Dieu qui vous fait prendre le chemin de l'exil avant que votre

lils ait l'âge de la réllexioii. Sur vous Irois, il y en a du moins un dont le cœur n'est pas envahi par l'amertume.

— Ah! s'écria la mère, connaissez-vous rien d'aussi triste à voir que cette ignorance d'agneau sacrifié?

Le baron, de plus en })lus, ava.il hàled'en linir.

— N'en disons pas davantage, pria-t-il : j'irai au Canada. Un ancêtre de ma femme est bien allé, sous Louis Quatorze, à la Louisiane, dont ses descendants, il est vrai, ont eu le bon esprit de revenir. Donc, c'est entendu. Mais, s'il vous plaît, mes bon amis, raccourcissons les adieux. Un certain genre de courage me manque.

Tous le comprirent d'autant mieux que, pour eux-mêmes, la situation était poignante. L'éloignement des Pragnères était un vrai chagrin.

Cependant ils s'en voulaient au fond du cœur de sentir qu'une nuance de soulagement éclair-, cissait leur tristesse. Depuis quelque temps ils avaient appris à redouter rap[)arilion de certain équipage délabré tournant dans leur avenue. Désormais ils ne connaîtraient plus l'angoisse de ces visites où l'infortunée baronne, les yeux mouillés, la rougeur au front, sollicitait un

nouvel emprunt, (iiflicile ù refuser, encore qu'il dût servir uniquement à prolonger l'agonie sans remède. Ils se levèrent avec ensemble, comme à un signal attendu, murmurant des phrases qui promettaient un retour prochain pour prendre congé des voyageurs.

— Très bien! très bien ! leur disait Henri de Pragnères en serrant les mains qui cherchaient la sienne.

Il retint Bérisal après les autres.

— Reviens ce soir avec tous les renseignements possibles. Tu diras à Foligné qu'il m'apporte les fonds nécessaires pour me mettre en route. Le reste — puisqu'il dit qu'il y aura un reste — viendra dans un mois ainsi qu'il l'annonce... Tu te souviens de la retraite de Patay? Mon pauvre vieux, je vais te faire assister à une retraite d'un autre genre. Mais aujourd'hui, c'est à mon tour d'être l'éclopé.

— Courage! répondit l'ancien soldat. Aujourd'hui de même qu'il y a vingt ans, l'honneur est sauf. Et puis, entre nous, je ne te plains qu'à moitié d'aller voir l'autre France. Puisse Dieu l'éviter le chagrin de m pas toujours regretter celle-ci !

Vers huit heures du soir, on entendit le bruit des béquilles de Bérisal sur les carreaux du vestibule où s'alignaient quelques cofires à moitié pleins.

— Déjà! fit le comte en les désignant à son umi qui lui avait ouvert la porte.

Pragnères répondit :

— Nous avons travaillé. Cette nuit je vide mon secrétaire. Ce qui n'ira pas au feu restera dans tes mains, avec mon testament dont tu es l'exécuteur. Je compte sur toi pour mettre en lieu sûr les portraits de famille qu'Olivier reverra peut-être un jour. Quant au reste, nous n'emportons pas grand'chose ni, surtout, rien qui vaille quelque argent. Au point où j'en suis, ce serait un vol, n'est-ce pas ?

— J'ai passé chez le notaire, dit Bérisal sans répondre. Je t'apporte cinq mille francs. Estce assez?

— On s'arrangera j)0ur que ce soit assez. La moitié suffira i)0ur (jue les gens du village reçoivent leur dû. Ma femme, demain après la messe, fera la tournée. Le soir, nous pourrons coucher à Nantes.

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— Tu ne trouves pas que ce départs! prompt a les apparences d'une fuite?

— Eh! parbleu, c'est une fuite. Les premiers Chouans, qui furent les premiers Francs, n'avaient peur que d'une chose. Précisément cette chose-là m'arrive : le Ciel tombe sur ma tète. Si tu savais ce que représente pour moi chacune des minutes que je passe à Courmenault... dans la maison du capitaine au longcours! Puisqu'on m'assure que je ne suis pas, grâce à lui, un débiteur insolvable, j'ai le droit de vider les lieux à ma convenance, comme dirait Foligné. Maintenant viens me donner mon itinéraire.

-Bérisal, toujours documenté, apportait une liasse de brochures et de prospectus d'émigration, avec dessins à l'appui, représentant des moissons plus hautes qu'un homme, des fermes coquettes et avenantes, la famille du colon respirant l'air du soir, des troupeaiLX de bétail noyés dans l'herbe et — car il faut bien songer au plaisir : — des hardes de caribous qui semblaient attendre, dans une clairière délicieuse, le coup de fusil du chasseur utilisant ses loisirs. Il y avait des tableaux bourrés de chiffres, ne

laissant rien à désirer. On se demandait quelle routine pouvait empêcher nos cultivateurs de se rendre en masse au bureau de l'agence d'émigration, pour engager leur passage et profiter de cette aubaine.

Tandis que Bérisal parlait, Henri et sa femme l'écoutaient avec une patience plutôt résignée qu'attentive. Lorsqu'il s'arrêta au bout d'un quart d'heure, son ami lui posa cette question, qui était d'un homme pressé :

— Quand part le procliain bateau? Mais, d'abord, d'où part-il?

Sur ce point comme sur tous les autres, l'orateur était informé. Il y avait plusieurs lignes. La plus commode touchait au Havre. Un bateau y faisait escale dans trois jours.

— Mais, mes pauvres amis, n'est-ce j)as trop tôt?

— C'est à merveille, dit le baron. Demain nous coucherons à Nantes; après-demain au port d'embarquement. Merci et bonsoir, mon vieux camarade. Embrassons-nous pour le grand au revoir.

— Nous nous dirons au revoir demain, annonça Bérisal. Je serai ici avec mon break

pour VOUS conduire tous à la station. Morl)leu l Je crois entendre encore le chirurgien qui me disait, tout en cherchant la balle dans ma cuisse : « Hardi, mon gas ! serre les dents pour ne pas crier ! »

F*ragnères, pendant les heures qui suivirent, eut besoin plus d'une fois de serrer les dents. Au matin il put s'endormir dans un fauteuil, sa tâche terminée. Pendant ce temps-là Robertine communiait à l'église, après quoi elle fit au cimetière sa visite d'adieu. Enfin elle entra dans les quatre ou cinq boutiques qui, selon la coutume vendéenne, composaient tout le bourg avec l'église, la mairie et l'école. Pour la première fois depuis des années, elle entrait la tête haute chez ces braves gens qui faisaient des crédits, relativement énormes, à la vieille famille tombée dans l'infortune. Tous, en voyant les louis de la baronne, mais surtout en voyant son visage, devinèrent qu'une crise approchait. Nul, cependant, ne se doutait que Robertine de Pragnères ne devait plus leur faire entendre sa voix en ce monde.

Foligné passa une heure au château pour la dernière conférence. Le capitaine au long cours

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devant payer comptant, la liquidation promettait de marcher vite. Le notaire, de nouveau, atlirma que plusieurs milliers de francs seraient disponibles et convint de les envoyer à une banque de Québec dont il nota l'adresse. Pragnères, en débarquant, allait choisir son terrain à vingt sous l'arpent. Le capital attendu servirait à construire la maison et à monter la ferme.

— Vous connaissez la culture, dit Foligné. Vous êtes certain de réussir. Quand le domaine aura pris sa valeur, passez-le à un autre et revenez chez nous. Ce ne sera pas long, vous verrez. Donc nous pouvons nous dire à bientôt.

— Oui, oui. A l)it'nt(')l, à bientôt.

Mais ([uaïul l'abbé Genestoux vin! « déjeuner )) — on devine ce que fut ce déjeuner-là — il n'était j)lus question de se mentir réciproquement, et ce fut un revoir d'un autre genre qui s'échangea entre le vieux curé et les paroissiens qu'il allait perdre pour toujours.

Enfin Bérisal jiarut avec son break, et le départ eut lieu.

Les deux hommes « serraient les dents ». Robertine pleurait sans bruit. Olivier, les yeux

perdus dans un rêve, songeait que, dans quarante-huit heures, il verrait des choses merveilleuses : l'Océan, un vaisseau!...

Le cocher, sur l'ordre donné d'avance par le comte, prit un détour afin d'éviter le cimetière et l'église. Nul ne parut surpris de cet itinéraire bizarre. Entre les haies épaisses et hautes des chemins tortueux le manoir de Gourmenault disparut très vite. Au trot modéré des vieilles percheronnes, l'équipage roulait doucement, parfois au fond d'une étroite vallée où le hasard des cultures brouillait ses teintes diverses, parfois au flanc d'une colline inculte, où les genêts, par de brillantes pépites jaunes, Jaissaient deviner l'or prêt à ruisseler bientôt.

Les voyageurs étaient silencieux, comme il convient quand on escorte un mort qui ne repassera plus sur la même route.

Olivier, dès sa j)remière minute à IjorcI, subît la fascination de l'Océan et de tout ce qui s'y rattache.

Par ses dimensions, sa force, ses appareils innombrables d'un usage mystérieux, le bateau confondait son imagination. Il aurait voulu, à la fois, visiter les profondeurs secrètes où haletait la respiration du monstre, et rester sur le pont à voir défiler au loin les îles, les caps, les phares. C'était une continuelle excitation (jni lui faisait oublier tout le reste, un désarroi jeté dans son es|)rit par cette constatation fort troublante : ce qu'il avait vu, entendu, appris, pensé depuis qu'il était au monde

n'était qu'un point perdu dans l'espace prodigieux de l'univers.

Cette secousse mentale, qui f;il 1res forte, arrivait au bon moment ; le terrain de cette âme, déjà hors des brumes de l'enfance, était encore dégagé de toute végétation profonde, sauf au point de vue religieux. Les préjugés, les inexpériences de son ancienne race, de son ancien monde, qui auraient fait de lui, au bout de peu d'années, un homme tout pareil à son père, ne l'avaient pas encore pénétré sérieusement. Certes, au fond de lui-même, il restait convaincu d'être supérieur, en dehors de tout mérite personnel, aux enfants de son âge qu'il rencontrait le long des chemins de Courmenault. Toutefois, surtout dans une nature sensée et juste,^ cette conviction tout spécialement dangereuse au regard des circonstances pouvait disparaître aisément. Et déjà, peu après avoir quitté l'esciile de Liverpool, ce jeune aristocrate dut reconnaître qu'il était inférieur sur bien des points à un enfant élu peuple qu'il n'aurait pas remarqué quelques jours plus tôt. L'un et l'autre, d'ailleurs, voyageaient en seconde classe, d'où résultait une première impression d'égalité.

32 SUR Li:S DEUX VIVES

Comme on venait de sortir du grand port de la Mersey, un jeune jdébéien de son âge, ou pas beaucoup plus, vint s'accouder près de lui au bastingage, évidemment désireux d'entrer en conversation, ce (|u'il lit bientôt. Lu première phrase, dite en anglais, amena le geste qui indique l'impuissance à répondre. Mais le compagnon de voyage était polyglotte.

— Vous êtes Français? demanda-t-il en cherchant un peu les mots.

Lui, né de père écossais, de mère canadienne, allait rejoindre ses parents à Montréal, après avoir [tassé l'hiver à Glasgow chez une tante paternelle qui l'avait élevé jusqu'à l'âge de sept ans. Il se nommait John Rankine; son père était employé à Montréal, sous les ordres du capitaine de port dont toutes les Compagnies de navigation avaient intérêt à obtenir la laveur.

— Au.ssi les traversées ne me coûtent pas cher, déclara John en fermant un œil. C'est la quatrième fois que je refais le chemin d'ici au Canada. Sur ce bateau, je suis aussi connu que le chat du bord. Si vous avez besoin de (juelque chose...

Olivier se montra louché autant qu'il devait de ces dispositions obligeantes.

— J'aurais tout le temps à vous faire des questions; mais j'ai peur de vous ennuyer.

— Au contraire, vous me rendez service. Làbas, c'est très utile de savoir parler français. Voilà une bonne occasion pour m'exercer dans votre langue.

Moins d'une heure après, Olivier s'inclinait avec admiration devant l'écrasante supériorité de ce jeune prodige qui traversait l'Océan tout seul, les mains dans ses poches, connaissant le bateau, l'équipage, les ofliciers, pouvant dire pourquoi l'on venait de jeter l'ancre, à quelle heure la marée haute permettrait de repartir. Malheureusement on passerait de nuit en vue de l'île de Man, où les chats naissent sans queue. En attendant l'on allait dîner, et, bien que le menu de seconde classe ne comporte pas d'entremets...

— Suivez-moi quand nous sortirons de table, conseilla John Rankine, l'œil gauche plus fermé que jamais.

Non seulement, grâce à lui, Olivier ne manqua jamais d^ pudding; mais madame de Pra-

gnères, fortement indisposée par le roulis, ne fut pas soignée moins bien qu'elle aurait pu l'être dans une cabine de luxe, après que Jobn l'eut recommandée à la stewardess. Pour son mari, le temps se passait à lire des brochures et des volumes fournis par Bérisal qui avait insisté sur l'importance « d'arriver là-bas documenté ». Leur lils, un j»eu livré à lui-même, tombait sous la protection de John Rankine. On doit ajouter qu'il aurait |>u tomber beaucoup plus mal.

Le jeune Canadien aimait sou j)ays, était lier de son étendue.

— Il faudrait, disait-il à Olivier, dix-huit France pour faire un (ianada.

Olivier, s'il eût été plus fort eu histoire, aurait pu répondre que, d'un tout petit morceau de la France, était sortie en germe plus de la moitié delà population présente du Dominion. Mais, àcetteheure, les leçons de choses faisaient toi't à l'éruditiou.

.John Rankine, lier de sou rôle d'initiateur, s'en acquitta d'autant mieux (|u'il trouvait dans la personne d'Olivier un discij)le avide de copier son maître, en attendant qu'il |)ùt l'égaler un

jour. Au malin qui suivit le départ de Liverpool, tous deux, cachés j)armi les embarcations du [•ont supérieur qui est interdit au public, virent disparaître les terres d'Irlande. Bientôt John prédit l'arrivée du gros temps, et l'Océan ne fut pas long- à parler ce langage qu'on ne peut traduire, pas plus qu'on ne l'oublie quand on l'a entendu. L'heure où Olivier contempla pour la première fois la bataille du vaisseau contre les vagues toujours furieuses et toujours vaincues le sortit tout à coup de son existence antérieure. Il eut la révélation de cette grande loi de la lutte pour la vie, que tant d'êtres jeunes sont incapables de comprendre, même quand ils obéissent à son joug.

Rankine, sans y tâcher, secondait cette évolution en racontant ces rudes histoires que l'on apprend chaque jour, dès qu'on a quitté la terre de France, douce et hospitalière entre toutes à ceux qui l'habitent. Dans le petit parloiir de son père, à Montréal, pendant les mois où le l»ort était fermé par les glaces, toujours il y avait nombreuse compagnie d'oisifs autour du « poêle à deux ponts » ; singuliers oisifs, arrivant des quatre coins du monde, et n'attendant que le

dégel pour y retourner. Là John avait entendu j)lus d'aventures de terre et de mer qu'il n'en était besoin pour graver le Nil admirari dans l'âme de cet autre Numicius. Il savait des histoires de marins perdus dans la brume ou dans les glaces, de « voyageurs » naufragés avec leurs radeaux dans les rapides, de trappeurs guettés par les Indiens, de baleiniers se trouvant nez à nez avec l'ours du pôle au détour d'une banquise, de fermiers se chauffant avec la charpente de leurs maisons pendant « un gros hiver ».

Mais toutes ces tragédies « Unissaient bien », grâce au sang-froid, au courage, à l'esprit de ressource du héros. Même il était facile de voir, au débit fort simple de la narration, que John Rankine lui-même ne s'en fut pas tiré moins bien à sa place. Du moins Olivier n'en doutait pas, et son admiration pour le jeune Canadien croissait à chaque heure. « Hélas! songeait-il, moi, je ne connaîtrai jamais rien de semblable 1 Quelles aventures peuvent animer l'existence d'une famille de colons dans la banlieue de Québec? »

Le soir du cinquième jour depuis qu'on avait

perdu de vue la côte irlandaise, John annonça qu'on verrait sur les quatre heures du matin le feu de Belle-Isle, première terre d'Amérique.

— Mais comment le savez-vous ? demanda Olivier.

Rankine sourit avec indulgence à cette question naïve, se bornant à répondre qu'il serait sur le pont afin de voir faire le signal d'arrivée.

— Oh ! s'écria le Vendéen, pourrai-je y monter aussi?

Le rendez-vous arrangé, ils se quittèrent pour aller dormir. A l'heure dite, par une mer très calme, ils guettaient l'apparition du point lumineux que l'homme de vigie annonça d'un 'coup de trompe. La nuit étant froide, les deux jeunes garçons étaient roulés dans une couverture apportée par John.

— Ici, raconta ce dernier, pendant la nuit de la Toussaint j'ai entendu gémir les âmes des naufragés morts sur ces côtes... Mais regardez !

De la passerelle de service, un torrent de lumière jaillissait ; puis une fusée monta dans le ciel déjà rose.

— Bon, fit le Canadien : dans une heure d'ici,

grâce au télégraphe, mon père saura que j'arrive.

Ils regagnèrent leurs couchettes, non sans faire un détour poiu* passer devant la cuisine où deux bols de café brûlant, versés en catimini, les réchauffèrent à propos.

— Tout le monde à bord me connaît, réi)éta John, et c'est bien avantageux. Maintenant nous voilà restaurés; mais il fait trop calme ; c'est du brouillard dans le golfe : vous verrez !

A midi on se trouvait dans le corridor large de vingt-cinq kilomètres qui sépare le Labrador de Terre-Neuve. Tout à coup une muraille grise surgit au loin. C'était la brume accumulée par la brise molle du sud dans le golfe du Saint-Laurent. Très vite le mur se referma sur l'arrière du navire et la jjIus mauvaise période de la traversée commença pour les voyageurs. Rankine lui-même, qui contait les scènes les plus terribles comme de banales aventures, semblait avoir perdu son énergie. Toutes les trois minutes le sifflet énorme jetait sa note, aussi grave que celle d'un tuyau d'orgue de trente-deux i)ieds. Cela durait seulement quatre ou cinq secondes; mais, le silence re-

venu, on ne pouvait penser qu'à cette avalanche de son qui allait de nouveau faire trembler l'énorme coque. Les nerfs attendaient, voulant n'être pas surpris, sachant qu'ils le seraient toujours. En même temps l'oreille épiait une réponse indiquant si l'ennemi allait bondir, devant, à gauche, à droite...

Au premier coup de sifflet, une masse d'émigrants s'était portée sur le gaillard. En toute occasion, chose singulière, ces pauvres gens que la vie gâte si peu sont les premiers à craindre la mort. De ce lieu élevé, l'aspect avait de quoi décourager l'âme la plus forte.

Soulevés par la houle, de grands plis couleur d'ardoise agitaient lourdement l'humide linceul. Il ne pleuvait pas; mais on vivait en quelque sorte dans l'âme de la pluie. Du moindre cordage perlaient des gouttes. Les vestons, les barbes des hommes, les jupes des femmes et leurs cheveux étaient saturés d'une buée glaciale. Même ceux qui étaient partis le cœur plein d'espoir sentaient, après ces huit .jours, leur provision de courage épuisée. Donc il arriva ce qui arrive souvent à la fin de ces voyages. Un malheureux garçon, à quelques

pas d'Olivier et de Raiikine, prit son élan et sauta dans le gouffre en jetant à l'existence un suprême adieu. Il reparut à l'arrière du bateau qui semblait immobile tandis que le corps du suicidé fuyait dans l'écume du sillage. Au cri poussé par cent poitrines, le matelot de garde à l'arrière avait lancé une bouée qui tomba presque sur l'homme près de mourir. Il aurait pu s'y cramponner et vivre; mais il avait assez des tourments de ce monde. On put voir son geste, pareil au mouvement d'un convive rassasié qui écarte une dernière coupe.

Déjà l'hélice ne tournait plus. De la soute enfumée des chauffeurs au salon luxueux des passagères opulentes, on sut bientôt que l'Océan venait de recevoir une victime; chacun, des yeux ou de la pensée, faisait l'appel des êtres aimés. Pendant qu'Olivier suivait l'évolution dangereuse et inutile du canot de sauvetage monté par quatre hommes, il sentit l'étreinte passionnée du bras paternel :

— Viens près de ta mère ! Viens vile, pour qu'elle te voie...

On sera peut-être porté à dire qu'Olivier, pendant une semaine, avait été fort négligé par sa famille. En réalité, son père et sa mère ne Voulaient pas infliger le spectacle de leur tristesse au fils resté leur seul bonheur.

On n'eût, dans tous les cas, conservé aucun doute sur la tendresse de leur affection en voyant, dans leur cabine de passagers pauvres, l'enlacement de ces trois êtres chassés de leur patrie par la mauvaise fortune. Madame de Pragnères, faible et épuisée par tant de jours passés presque sans nourriture, ne cessait de répéter d'une voix tremblante :

— Chéri! Si c'avait été loi!

42 si: H Li:.s iu:l'x iuvks

— Maman, répondit Olivier, celui ([iii s'est jelé à l'eau ne croyait pas en Dieu! John me i'a (lit. C'est d'ailleurs la seconde fois qu'il se trouve à pareille fête, John Rankine.

— Tu me l'amèneras : je veux le voir. Le docteur, qui le connaît, dit que c'est un brave garçon.

Le docteur n'avait pas ajouté que c'était grâce à John qu'il savait — partiellement — l'histoire de ces nol)les de l'ancienne métropole suivant les traces de Montcalm et de Lévis, sans avoir de quoi i)ayer un passage de première classe. Bien qu'il affectât de copier le flegme britannique depuis qu'il avait passé par l'Ecole <le Montréal, ce Canadien était le meilleur liommc du monde et n'eût pas soigné madame de Pragnères avec plus de dévouement si elle eût occupé une cabine de luxe. Quant au baron, <|ui supportait mieux la mer sans la braver complètement, le docteur s'était appliqué à hii tenir compagnie. En cela il lui rendait un service véritable, Pragnères n'ayant rien de comuïun avec les voyageurs des secondes, ni les lial)itudes, ni ]'é(hication, presque jamais la langue. Toutefois, — la chose lui causait jihis

d'ennui (jiie de plaisir — il n'était pas le seul membre de l'aristocratie française embarqué au tarif des bourses mal remplies.

Le second jour du voyage, par beau temps, le gentilhomme vendéen, d'un pied encore inexercé, faisait sur le pont la promenade de santé ordinaire, quand il fut accosté par un compagnon qui semblait de quinze ans plus jeune que lui, mais surtout beaucoup plus riche. Celui-ci [tortait la tenue des plages élégantes, costume complet de nuance claire, souliers fins de cuir jaune, cravate rouge, le tout complété par un monocle et des gants frais. Touchant sa casquette de la main :

— Français, n'est-ce pas? demanda-t-il avec une aisance familière. Tout à l'heure, tandis que nous prenions l'horrible breuvage qu'on nous sert sous le nom de café au lait, je vous ai entendu parler au garçon,

— Je suis Français, répondit Pragnères sans témoigner une joie exubérante à cette rencontre d'un compatriote,

— Enfin! soupira l'inconnu. Je vais pouvoir me délier la langue. Nous n'avons à notre table que des commis et de petits boutiquiers anglais.

Naturellement tout ce qu'il y a de bien est aux premières.

— Oh! pas « tout ce qu'il y a de bien », fit le baron avec un léger sourire.

Le jeune homme élégant salua, jugeant que cette protestation polie ne pouvait concerner que lui-même.

— Rien ne doit surprendre le sage, affirma-t-il sans se douter qu'il prêchait un convaincu. Si l'on m'avait dit l'année dernière que moi, le vicomte de Malefontaine, je traverserais l'Océan comme passager de seconde classe, avec cinquante francs dans ma poche pour me mener à Québec!...

— Monsieur, répondit le Vendéen, ne prenez pas la peine de vous excuser d'être ici. Moi j'y suis bien!

Ces mots furent articulés d'un ton qui commandait la prudence dans les rapports à venir. Malefontaine soupçonna une gaffe et suspendit l'entretien, jugeant utile de s'éclairer sur le rang social de cet interlocuteur grincheux. Vers la fin de la journée, Pragnères ayant quitté un instant sa femme pour fumer sur le pont, vit venir son compatriote qui, cette fois, mit la casquette h la main en disant :

— J'ai appris qui vous êtes, monsieur. J'aurais dû le deviner en vous voyant. Permettez que je me félicite d'avoir rencontré un compagnon d'infortune tel que vous.

Pragnères salua sans répondre. Le vicomte, grand causeur dans le sens de grand bavard, s'était vu condamné au silence par sa dignité depuis deux jours. L'occasion semblait bonne pour se rattraper.

— Monsieur, commença-t-il, nous autres Parisiens...

— Je dois vous confesser que je ne suis pas du tout Parisien, déclara Pragnères.

— Hélas! moi je le suis. Mais, confession pour confession, je suis Parisien de la pire espèce, un « fêtard » en un mot. Gomme il y a peu de chances que je rencontre sur ce bateau l'héritière que me destine ma famille, je n'ai pas besoin de me donner les apparences d'un petit jeune homme rangé.

— Voilà i|ne franchise qui vous honore. Seulement je n'aurais pas supposé que le Canada fût le pays des héritières.

— Non. Mais c'est le pays où il est impossible de s'amuser. Pour appeler les choses par

leur nom, je suis envoyé là-bas en pénitence. On }»répare la transition entre la déesse de mes rêves et la fiancée des rêves de papa, — qui n'ont rien de commun, malheureusement! Il faut vous (lire que j'ai un papa horriblement sévère !

— Le fut-il toujours? demanda Pragnères amusé malgré lui.

— Oh! mon père, qui ne se cache pas d'avoir été jeune, admet les entraînements de la jeunesse. Pour ce qui touche à la morale, c'est un agneau tant que les dettes ne s'en mêlent pas, ce qui me fait supposer qu'il en a lui-même. Par contre, si vous le mettez en présence d'un billet protesté — et je lui en ai fait voir plus <run, — - l'agneau se transforme en tigre. On m'a donné à choisir entre Québec et Isabeau, qui est une demoiselle cousue d'or et de taches de rousseur. Si j'avais pu vous présenter à Raphaëla qui est un lis, surtout quant au teint, vous comprendriez (|ue j'aie choisi Québec.

— Je comprends moins que l'on vous fasse voyager dans des conditions tellement dures. Nous vivons dans un siècle d'humanité à outrance...

— Oui, n'est-ce pas? Les règlements exigent <|ue le simple veau conduit à la boucherie soit transporté dans un camion suspendu. Hélas ! aucun arrêté ne régit le transport des iils de famille voués au châtiment. Toutefois, il faut être juste. Mon père, s'il est méfiant, n'est point avare. Il m'a escorté jusqu'au wagon, m'a remis, après avoir fermé la portière, des billets de première classe, et un viatique suffisant. Il est resté sur le quai pour voir tourner les roues... Mais il ignorait que Ja trop charmante Raphaëla est depuis peu en Angleterre.

— Pour son éducation?

— Non, pour jouer la comédie. L'élue de mon cœur, avant de me connaître, partageait sa vie entre les joies de l'art et son dévouement à une mère que, pour mon compte, je souhaiterais plus distinguée... Mais je reviens à mon histoire. Au lieu de [«rendre comme vous, notre bateau à l'escale du Havre, je suis venu le rejoindre à Livierpool. De cette façon, traversant Londres, je pouvais dire adieu à celle dont un .sort cruel me sépare. Ces quelques heures furent à la fois [laradisiaques et ruineuses. En la quittant je lui mis au doigt une bague

qu'elle me promit de garder toujours. Pauvre enfant! Elle ne sait pas que, pour payer ce souvenir trop modeste, j'ai dû changer mon billet de première classe contre un de seconde, ci quelques centaines de francs tombées dans ma poche, ou plutôt dans celle du bijoutier de Régent Street.

— Maintenant, dit Pragnères, j'ai tout compris. Et qu'allez-vous faire à Québec?

— Passer à la banque et toucher le premier mois de ma pension. Entre nous elle est dérisoire : on veut me réduire à l'obligation de travailler. C'est très joli; mais que puis-je faire? Une fois dans ma vie j'ai travaillé. A la campagne chez... une amie, j'ai poussé pendant vingt minutes une tondeuse de gazon. Le lendemain je n'ai pas pu monter à cheval tant j'avais la courbature. Le travail n'est pas notre affaire à nous autres, cher monsieur.

— Ce n'était pas notre affaire, corrigea le ba-^ ron. Mais il faut bien céder à l'évolution des temps. Me voici devenu fermier, un peu sur le tard, ce qui est pénible. Pour mon fils la chose sera toute naturelle.

— Moi, déclara le vicomte, je ne serai pas

fermier. J'ai quelque part au Canada un ami qui élève des chevaux. Dès que je pourrai mettre la main sur lui... Je pense que tout le monde le connaît à Québec. Ses poulains paissent dans une prairie plusieurs fois grande comme le bois de Boulogne.

— Le diable, répondit Pragnères, c'est que le Canada est grand comme l'Europe. Si votre ami demeure à l'autre bout, comptez sur quatre jr)urs et quatre nuits de chemin de fer pour l'aller voir.

— Ça commence bien! fit Malefontaine devenu sérieux.

Pragnères lui-même, depuis qu'il avait approfondi les questions, entrevoyait son début sur la rive canadienne sous un jour plutôt triste. Tous les livres confiés par son ami Bérisal n'étaient pas ad u.nim Delphini, c'est-à-dire à l'usage des émigrants. Quelques-uns comblaient des lacunes peut-être involontaires, mais considérables. Des t-ableaux, rédigés par des savants dépourvus d'enthousiasme, ouvraient sur le climat des horizons sévères. Dans les environs de Québec ou de Montréal, un domaine coûtait aussi cher qu'en France. Pour trouver le

ijO SUR LK s DEUX RIVES

fameux terruiii de vingt sous l'arpent, il fallait affronter des solitudes où, à cette époque, les missionnaires eux-mêmes paraissaient à peine une fois par mois. Quant au médecin, il ne fallait pas plus y songer qu'à l'accordeur de pianos. Pragnères, voyant sa femme abattue par la maladie, gardait pour lui ses réflexions décourageantes.

Il n'était plus alors sous l'impression liévreuse d'un départ soudain et précipité comme une fuite. Il avait retrouvé le sang-froid perdu à l'heure du désastre, encore qu'il eût étonné tout le monde par son calme apparent. A cette heure il se demandait : « Comment ai-je pu partir? » Et, non sans quelque amertume, il écartait de sa pensée l'autre question : « Comment a-l-on pu nous laisser partir ? » De même qu'il arrive })Our certaines blessures, le chagrin d'avoir quitté Courmenault, heure par heure, devenait jtlus cuisant.

Au matin de Favant-dernier jour de voyage le soleil fut radieux. Monté sur le pont, Pragnères y trouva son hls debout depuis deux heures, en compagnie de l'inséparable ami John. Des deux côtés, à une distance de vingt kilo-

mètres, la terre était visible, prèle à disparaître sur la gauche où l'on apercevait une rive déserte, dominée par la tour blanche d'un phare. Olivier qui semblait écouter les leçons de John mieux qu'il n'écoutait jadis celles de l'abbé Genestoux, s'empressa d'étaler ses connaissances nouvellement acquises.

— Voici, expliqua-t-il à son père, le feu de la Pointe Ouest d'Anticosti. Depuis hier soir nous avons à gauche cette grande île dont vous voyez la fin. Elle vient d'être achetée par un Français. Au jour, nous étions en face de la Pointe aux Esquimaux à droite. Puis nous avons passé Mingan. Et voici la Longue-Pointe. C'est amusant de voir la terre.

L'île d'Anticosti, « l'Anticost », comme ils disent là-bas, disparut à l'arrière. On gouverna un peu vers le sud et, encore une fois la terre fut perdue de vue, car, en cet endroit, plus de ■cent kilomètres séparent les deux rives du fleuve. Vers trois heures de l'après-midi, une longue bande de rochers sembla se détacher de la terre à main droite, et rétrécir le Saint-Laurentjusqu'à lui laisser une largeur de dix lieues à peine. C'était la Pointe aux Monts oi^i com-

mence la véritable navigation de rivière. Le temps était beau. Pour la première fois depuis le départ de Liverpool, madame de Pragnères put s'étendre sur une chaise longue dans un coin abrité du pont. Ce fut une joie pour son mari et pour Olivier. En même temps ce fut un honneur pour John qu'elle voulut voir et qu'elle remercia de son zèle pour le bien de toute la famille.

— Malheureusement, dit-elle, j'apprends que nous allons nous quitter.

John répondit qu'il le fallait bien, puisqu'il continuaitjusqu'à Montréal. Mais, pendant l'escale du bateau à Québec, on pouvait compter sur lui pour l'installation. Il proposait un hôtel tenu par sa tante, qui serait aux petits soins pour madame de Pragnères et les siens.

L'offre fut acceptée avec une confiance que, d'ailleurs, nul ne regretta jamais.

Le bateau coupait alors la rivière en diagonale afin de se rapprocher du port de Rimouski, station de chemin de fer, où le bateau devait laisser les sacs de dépêches pour Québec. Dans l'éblouissement de la lumière canadienne, le soleil se couchait sur la rive opposée, très basse

en cet endroit, mais bien marquée malgré la distance. L'eau du fleuve, toute rose, devint presque unie comme un miroir quand l'agitation de l'hélice fut calmée. Les soldats de la douane vinrent à bord, et madame de Pragnères put oublier qu'elle était à quinze cents lieues de la France, quand elle entendit sa langue parlée par ces hommes doux et polis, d'une voix lente, traînée sur les finales, qui lui rappelait certains accents de l'Ouest.

— Maman ! lui cria Olivier, voici des Indiens ! Une embarcation venait du large, pagayée

par deux hommes dont le teint terreux faisait penser aux gypsies rencontrés sur nos routes.

— Quoi ! s'écria la voyageuse désappointée. Ce sont des sauvages ! Qu'est devenu leur costume? Ils sont vêtus comme nos ouvriers de fabriques !

A ce moment elle oublia les rameurs pour admirer leur charmant canot d'écorce aux formes bizarres, et 'charmantes. Cette vue réveilla son instinct poétique, et le souvenir des lectures d'autrefois.

— : Regardez ! dit-elle à son mari qui se tenait près d'elle, heureux de la voir s'intéresser aux

o4 SUR LES DEUX RIVES

choses de la vie. Ne vous semble-t-il pas que nous voyageons avec Chateaubriand? Ne sentons-nous pas « la fraîche haleine qui précède la reine des nuits montant peu à peu dans le ciel? » N'allons-nous pas voir « le bison chargé d'années fendant les ilôts à la nage, pour venir se coucher parmi les hautes herbes ? »

Le docteur passait ])ar là, venant d'accomplir les formalités pour l'admission en libre pratique. Il ne manqua pas l'occasion, toujours recherchée, d'un bout de conversation avec la Française.

— Madame, dit-il, permettez que je vous fasse entendre un conseil respectueux. Tant que vous serez chez nous, faites semblant de ne j)as savoir que l'animal nommé bison a jamais existé. L'avoir laissé détruire est un de ces péchés historiques dont un pays ne se relève |)as'. Nous l'avons commis et nous n'aimons pas qu'on nous le rappelle. Car nous sommes susceptibles.

1. Le docteur ne pourrait plus, aujourd'hui, formuler ce jugement sévère. En 1907 le Gouvernement Canadien, par des achats d'animaux conservés sur des propriétés privées, formait un troupeau de 400 bisons, et l'abritait contre tout danger à Elk Island Park, Alberta. En 1908 un autre parc de oO.OÛO hectares, solidement clos, situé à 200 kilomètres Est d'Edmonton, recevait 25 J spécimens de la même race. {Note de rauleu'\)

— Mais enfin, il vous reste bien quelques bisons?

— Pas un seul vivant en liberté. Mais si vous pouviez recueillir tous leurs os qui blanchissent dans la Prairie, vous en chargeriez une grande flotte de bateaux pareils au nôtre. C'est pourquoi les Indiens s'habillent à la Belle Jardinière, vivent sous des tentes de toile, et mangent des conserves. Le bison n'est plus là pour les vêtir et les nourrir; mais il leur reste le bouleau. Vous verrez tout ce qu'ils savent faire de son écorce. Regardez ce canot, pour commencer. Peut-on voir rien de plus gracieux?

— Non. Gela ressemble à la feuille recourbée de quelque gigantesque plante, détachée de sa tige, et flottant sur l'eau. Gomme je voudrais y faire une promenade !

Ge vœu formé par Robertinede Pragnères devait être exaucé copieusement, à défaut d'autres.

— Maintenant, conseilla le docteur, il serait sage de rentrer chez vous. Voici « la brunante. » Gare au refroidissement! D'ailleurs il faudra vous lever dès l'aurore. Nous serons à Québec avant six heures du matin.

— Ail 1 bien oui! s'écria (Jlivier ((ui accou-

rait, porteur de grosses nouvelles. John vient de me dire que nous avons une avarie de machine. On ne pourra guère partir avant minuit.

— Tant mieux pour vous, madame, fit le médecin du hord. Vous pourrez voir de grand jour les approches de Québec. C'est un des beaux spectacles du monde.

Un peu plus tard, quand sa femme et son fils furent endormis, Pragnères vint s'accouder au bordage. La lune éclairait l'immense nappe d'eau que la lutte du courant contre la marée montante venait dépolir à certaines places. Pour lui aussi, venu avec la marée, l'heure de la lutte contre le courant du Destin allait sonner.

« Combien de jours, de mois, d'années, songea-t-il, se passeront avant que je ne retrouve un moment de calme pareil à celui-ci? Cher pays de France!... Maison où je suis né, qu'il me semble avoir quittée hier, que je ne souhaite pas de revoir jamais!... »

Un compagnon de voyage attardé ainsi que lui vint troubler cette méditation mélancolique. C'était le vicomte de Malefontaine.

— Pardonnez-moi, s'excusa-t-il. Je venais

VOUS demander quels pourboires il convient de donner. Dieu merci! Je n'ai pas été malade...

— Vous avez bien de la chance, répondit Pragnères, car le vomissement se paye à part. Mais je ne vous ai pas vu d'aujourd'hui.

— Je me cachais, monsieur : il faut bien vous l'avouer. En d'autres circonstances, naturellement, je vous aurais prié de me présenter à la baronne. Mais je ne suis pas montrable ; non, monsieur, pas montrable. Huit jours dans une cabine où j'avais trois compagnons! Pour changer de linge il fallait s'entendre, afin de ne pas se heurter réciproquement. D'ailleurs, changer de linge... Comprenez-vous qu'il n'y ait pas de blanchisseuses à bord? Ou du moins, s'il y en a, ce que je soupçonne fortement, elles sont nos voisines de table. Enfin j'ai profité de l'escale pour me raser, pendant que mes compagnons admiraient le paysage qui, entre nous, m'a paru plutôt monotone. Quant à Québec, je n'ai pa» d'illusions puisque, d'après ma feuille de route, c'est le lieu du monde où l'on s'amuse le moins.

La cloche du quart venait de picjuer minuit : on allait se remettre en roule. Pragnères inter-

rompit ce flot de paroles en déclarant qn'il voulait dormir, se trouvant fatigué. Malefontaine lui tendit la main :

— Bonsoir, baron !

— Monsieur, répondit le Vendéen, vous m'obligerez en voulant bien vous souvenir que ma baronnie est restée en France. Elle me gênerait considérablement pour ce que je vais faire au Canada. Je suis désormais Pragnères tout court.

Madame de Pragnères, complètement reposée par une nuit de calme absolu, vint sur le pont de l)onne heure. Réconfortée par la cessation de tout malaise, elle se trouvait dans les meilleures dispositions pour jouir du spectacle dont ses yeux furent frappés et qui lui rendit, presque instantanément, la faculté très vive d'émotion qu'elle avait autrefois.

Quinze ans jdus tôt, Robertine Hertel de la Fresnière était ,une jeune fille avide de poésie et de romanesque, rêveuse en face de la Nature, portée à l'enthousiasme, si bien qu'elle fui éprise, autant dire à prefnière vue, d'un homme rencontré par liasard, en qui toute la Vendée

saluait l'un des héros de la fameuse bataille. Mariée très vile à Henri de Pragnères, elle vint à Courmenault comme elle fût entrée au Paradis. Si jamais aucune désillusion dans la personne de l'époux ne lui fit regretter son choix, elle vit malheureusement sa lune de miel voilée presque au début par le nuage lourd des soucis matériels. De même qu'elle eût donné sa vie pour son mari, de même elle lui sacrifia ses goûts, ses aspirations, ses tendances. Vaincue dans cette lutte affreuse qui avait duré tant d'années, la capitulation, du moins, lui permettait de quitter sa casemate et de respirer le grand air. Aussi quand la Nature lui montra un spectacle dont son imagination n'avait pu soupçonner la magnificence, elle oublia tout pour redevenir la jeune fille impressionnable, qu'un coucher de soleil sur les coteaux de la Vendée plongeait dans l'admiration.

La largeur du lleuve s'était réduite à vingt kilomètres. L'œil commençait à détailler le paysage de ses rives, surtout de la rive droite, bien éclairée par le soleil déjà haut derrière un archipel de petites iles toutes verdoyantes. De ce côté on découvrait un peu confusément

Kamouraska et son église. Tout en lace, les hauteurs de la Pointe au Pic et du Cap à l'Aigle, couvertes de villas et d'une végétation admirable, faisaient songer aux collines du Bosphore, là où celles-ci ont conservé leur parure de forêts. Toutefois le Bosphore, s'il est baigné d'une lumière plus chaude et plus amollissante, ne connaît pas cette clarté radieuse et pure qui allège, dirait-on, les mouvements du corps et de l'âme.

« Noble » Saint-Laurent ! C'est l'épithète que lui attribuent, sans s'être donné le mot, tous ceux qui ont écrit son nom sur la feuille volante d'un album, ou sur la page d'un heureux livre destiné à ne pas périr. Aussi quel autre fleuve, dès sa naissance, est entouré d'une gloire pareille? Il voit le jour dans une étendue de lacs spacieux comme des mers où, longtemps, il se repose avant de bondir dans l'élan fougueux de sa jeunesse, et d'ébranler, à Niagara, les fondements de la terre. Une seconde fois, cent lieues plus bas, il déchaîne sa force aux rapides de Montréal. Pour le franchir un pont coûta cent millions à la grande cité; car ce roi du continent exige des offrandes

dignes de lui. Mais, à cette gloire, une chose manque tristement : la lyre d'un Homère! Et cependant, qu'était l'armée d'Agamemnon auprès des cohortes heurtées sur ses rives sanglantes! Et si, pourvenger l'honneur de Ménélas, les Hottes grecques avaient dû seulement franchir le Saint-Laurent vers son emhouchure, combien de trirèmes aurait-on vues à l'entrée sablonneuse du Scamandre et du Simoïs? Glorieux ruisseaux, })]us fameux chez nous, grâce au génie d'un homme, que le fleuve immense des Cartier, des Ghamplain et des Montcalm ! Ces réflexions traversaient l'esprit cultivé de madame de Pragnères. Le médecin du bateau qui s'était approché désira connaître les impressions de la voyageuse. Elle les résuma en lui demandant :

— Pourquoi, dès qu'on parle des grands spectacles de la Nature, les mêmes noms reviennent-ils toujours : le Bosphore, Naples, Messine, Rio de Janeiro, Ceylan? Est-ce tellement plus beau que ce fleuve dont j'avais à peine entendu prononcer le nom?

— Madame, répondit le docteur, aucun pays ne peut offrir à ceux qui le visitent des spec-

tacles plus grandioses que le mien. Malheureusement le Canada souffre, parait-il, d'un désavantage qui le condamne à l'obscurité : ses habitants ne sont pas Marseillais.

Pragnères, tout en souriant, déclara que le mot était un peu dur pour Marseille.

— Il n'est pas de moi, lit le médecin. Je l'ai entendu de la bouche d'un de vos compatriotes. J'avoue qu'il me paraît juste, car, ayant fait un voyage à l'époque de mes études, j'ai visité la Provence où je comptais é[)rouver des impressions jusque-là inconnues. J'avais lu sur elle tant d'éloges dithyrambiques, en prose, en vers, en patois, sans compter la musique! Certes, c'est beau la Provence... mais enfin... Ah! monsieur, si nous avions seulement un Alphonse Daudet parmi nos hommes de lettres! Le monde ne })arlerait plus que de nous. Hélas! nous ne sommes pas « du Midi ». Nous sommes légèrement paresseux, trop timides, et aussi, je crois, trop bien élevés. Nous imitons ces mères qui craignent d'ennuyer le visiteur en l'obligeant à admirer leur poupon.

La cloche du déjeuner sonna : pour la première fois, madame de Pragnères prenait sa

place à table, ce qui rendit obligatoire la présentation de Malefontaine. Ce Parisien, comme beaucoup d'autres, manquait de conversation avec les femmes quand il ne pouvait leur parler ni des courses, ni du théâtre, ni de leur toilette, ni du scandale courant. Dès qu'on put sortir de table, ils se quittèrent, lui pour aller voir si ses nombreuses malles étaient au complet dans la batterie, elle pour retourner à son observatoire. Il était temps. Le bateau longeait déjà l'île d'Orléans, ce long bouquet de verdure couvert de villages, parsemé d'églises, de maisons de campagne et d'hôtels, autant que l'est une pointe du Lac des Quatre-Cantons. Mais, sur l'avant du bateau, un panorama sortait de l'onde, captivant le regard, détournant l'attention de tout le reste.

D'abord ce fut la blancheur crue et rigide d'un alignement d'ouvrages militaires. Posée en travers du fleuve qu'elle barrait à la façon d'une digue, la forteresse, très vite, sembla monter sur l'eau avec la base nue et formidable de ses glacis. En même temps, vers la droite, émergea une grande cité esquissant sur un ciel d'azur le profil onduleux de ses édifices semés de

groupes d'arbres. Québec la Glorieuse sortait des profondeurs du fleuve; et l'on découvrit alors, blottie au ras de l'eau, une rangée de maisons formant la bordure inférieure du diadème. Puis, ce qui avait semblé une barrière devint l'éperon d'un cap. A gaucbe, le Saint- Laurent forçant le passage décrivait une courbe puissante, jalonnée par les hauteurs des hautes falaises abritant Lévis. A droite le confluent du Saint-Charles ouvrait l'horizon des montagnes Laurentides, qui cachent dans leurs plis un monde mystérieux de forêts et de lacs.

A ce moment, démasqué par l'île d'Orléans qu'on laissait à l'arrière, un sillon neigeux de cascade parut pendant une minute. C'était l'embouchure de la rivière Montmorency. Epouse impatiente du fleuve, pour le rejoindre plus vite, elle bondit d'une hauteur de trois cents pieds. Mais aussitôt le décor sauvage fit place à la civilisation d'un grand port. Dans toutes les directions filaient des vapeurs grands et petits, les uns descendant le fleuve pour gagner l'Europe, d'autres courant vers Lévis, Sainte-Anne ou Sainte-Pétronille. Des goélettes chargées de bois louvoyaient pour vaincre le courant et,

dans son canot léger, « l'habitant » regagnait sa ferme de la rive, après avoir laissé au marché Champlain sa cargaison de beurre et de légumes.

Le bateau ne marchait plus qu'à demi-vitesse. On pouvait discerner le dock où une foule attendait les voyageurs du Vieux-Monde. Quand l'amarre fut jetée, l'aspect de Québec était tout autre. On se trouvait alors au pied d'un promontoire rocheux dominant le fleuve d'une hauteur de cent mètres. La Ville Haute tro}» rapprochée avait disparu. Le long des rampes et des escaliers un assaut de maisons de l)ois se pressait à l'escalade. Et ce qui avait d'abord paru un viaduc montrait alors dans toute sa majesté l'imposante Terrasse Dufl'erin, observatoire digne d'un panorama égalé quelquefois, surpassé jamais, pîu- les merveilles que l'œil humain a pi'is l'hal^itude d'admirer.

Ainsi, i»our madame de Pragnères, la traversée s'acheva dans une extase qui lui fit oublier tout le reste. Son mari, au contraire, voyait approcher le quai de Québec dans un état d'esprit moins porté à l'admiration. Quant à Olivier, il était déjà en conférence avec son

s LU l.KS DKUX RIVKS (il

ami Jolin ({iii, le lendemain, allait continuer sa route vers Montréal. Mais le jeune Canadien n'eut besoin (jue d'une heure pour procurer le gîte promis à la famille (ju'il considérait comme confiée à ses soins.

Dans la rue- Sous-le-Fort, une des plus animées et des plus étroites de la Basse-Ville, on trouvait, à condition d'avoir un guide, YJiôlel du Sauvage, tenu par Adélard Léveillé qui se vantait d'avoir pour ancêtre un soldat de Montcalm. La descendance, du c(Mé des femmes, était moins illustre. S'il fallait en croire les on-dil, riroquoise en grand costume, peinte sur l'enseigne du « Sauvage », était le portrait de la première madame Léveillé. Mais, depuis deux cent cinquante ans, la race normande avait eu le temps de regagner son caractère. Quant à l'accent il n'avait jamais varié depuis Louis XIY; les mœurs pas beaucoup plus.

Annette Léveillé, tante de John, sans blâmer ouvertement sa sœur d'avoir épousé un Anglais, ne l'avait pas beaucoup revue depuis qu'elle était installée à Montréal. D'ailleurs, à Pépoque de ce récit, l'hôtelière du Sauvage, qui entrait dans sa vingt-neuvième année, ve-

nait de faire baptiser son huitième enfant à l'église vénérable de Notre- Dame-des- Victoires.

— Heureusement nous n'avons que la rue à traverser, disait Adélard du ton d'un homme qui compte la traverser souvent «ncore.

Ces l>raves gens, — Dieu sait qu'ils méritaient l'adjectif — devinrent instantanément les protecteurs dévoués de la famille vendéenne. Le premier résultat fut un tarif de faveur pour le logement et la nourriture, bien que le tarif même normal du Sauvatje fût des plus modérés. A vrai dire le logement n'était pas luxueux. Quand Robertine se mettait à sa fenêtre, elle avait en face d'elle, à une vingtaine de pieds, la façade de torchis et de charpente d'une maison deux fois centenaire. A gauche elle trouvait le rocher presque à pic, couvert à ce moment d'une joyeuse verdure. A droite elle découvrait, par l'étroit débouché de la rue, les mâts et les cheminées des navires, cachant la nappe du fleuve, mais laissant voir au delà les hauteurs de Lévis. C'était, il faut l'avouer, un logis peu enviable ; mais la bourse d'Henri de Pragnères était mal garnie et, jus-

SUR LES DEUX RIVES fîO

qu'à réception de la somme laissée disponible sur la vente de Courmenault, il fallait compter au plus juste.

Privé de la compagnie de John qui avait poursuivi sa route vers Montréal avec le bateau, Olivier, pour la première fois, eut le mal du pays. Toutefois, dans cette ville où chacun parlait et comprenait sa langue, l'impression [)assa vite. Le prévoyant John, d'ailjeurs, s'était donné à lui-même un remplaçant dans la personne de son cousin Narcisse, du même âge que lui, mais de nature toute différente, le sang tranquille du Canadien n'ayant subi dans ses veines aucun mélange anglosaxon.

Pendant les semaines qui suivirent leur débarquement, les trois membres de la famille exilée suivirent chacun la pente normale de leur caractère. Le plus jeune, constamment en expédition, s'enivra de spectacles nouveaux. Sa mère resta chez elle, occupée aux soins des vêtements et du linge, sans parler de l'effroyable quantité de lettres qu'elle devait envoyer, n'ayant dit adieu à personne au moment du départ, Qiielques-unes de ses pages — lar

elle était de celles dont les lettres se gardent — seront mises à profit pour la suite de cette histoire. Le lendemain de son arrivée elle écrivait à l'abbé Genestoux :

« C'est moins dur que je ne croyais. D'abord, ne plus rien devoir à personne est nn soulagement qu'il faut avoir éprouvé pour le comprendre. Ensuite la pauvreté est dix fois moins pénible quand on la supporte au milieu d'inconnus, ce qui nous montre combien l'orgueil tient de place dans nos souffrances. Que sera demain, je l'ignore. Aujourd'hui, c'est un re-r pos de bête fatiguée et dépaysée. Pendant six jours je suis restée sans mouvement sur mon lit, c'est-à-dire sans autre mouvement que celui (hi bateau, suffisant je vous assure. Mais l'épreuve de ce voyage ne se renouvellera plus. Quand j'ai dit adieu à mes chers morts, j'ai frissonné d'angoisse à la pensée que nous ne dormirons pas dans la même tombe. Maintenant je me demande si je n'aime pas mieux rester, morte, sur ce rivage de la mer, que de la traverser une seconde fois, vivante.

» Et cependant le calme (hi lleuve m'a guérie en quelques heures. Je me suis levée,

suit LES DEUX UIVKS 71

oul)liaril tout, et j'ai admiré un spectacle qui dépasse le rêve. Oh ! cette vision de Québec venant au-devant de moi, comme un jour viendra la grande vision, plus belle encore!

» (^e malin, je n'ai eu qu'à traverser la rue

— elle a bien six mètres de large, — pour entrer à Notre-Dame des Victoires. (Les victoires de l'autre monde, sans doute!) Quand je suis sortie, réconfortée — l'hostie sainte a la même douce saveur sur tous les points du globe

— j'ai levé les yeux vers une plaque de marbre tixée à la muraille : Pose de la première pierre par le marquis de Denonville en 1688. Sa sœur, ou sa nièce, épousa un de nos ancêtres. Cher pays où je me sens un peu chez moi!... »

Pendant que Robertine ouvrait son cœnr à i'abbé Genestoux, Olivier parcourait la ville avec son jeune guide. Le Musée d'histoire naturelle fixa longtemps son admiration. Quand Narcisse lui aflirma qu'il pourrait tuer quelque jour un orignal de sept pieds de haut, pareil à celui dont il contemplait le corps empaillé, son enthousiasme pour sa nouvelle patrie ne conmil • plus de bornes.

Henri de Pragnères était occupé de questions d'un intérêt pratique plus immédiat. On lui avait conseillé de venir au Canada, et, sans beaucoup réfléchir, il avait obéi, de même qu'il eût accepté d'aller à Madagascar. L'important pour lui avait été de disparaître et d'abréger autant que possible une agonie dont personne, pas même sa femme, n'avait soupçonné l'angoisse. A cette heure l'amputation morale était accomplie. Mais venir au Canada n'était rien : il fallait y trouver, pour lui et sa famille, une occupation, des ressources. Comme il avait l'instinct de ses compatriotes qui voient dans l'Administration une seconde Providence — souvent même la seule — on devine que le Ministère de la Colonisation eut sa première visite.

Dans un long corridor où s'ouvraient des portes innombrables, il erra longtemps sans apercevoir les douze garçons de bureau que, chez nous, il aurait eu le choix de tirer de leur sommeil. Enfin un inconnu, qui semblait au courant des lieux, lui conseilla de frapper à l'une d'elles qu'il désigna.

Pragnères obéit. L'organe puissant d'un homme vigoureux et jovial lui cria d'entrer.

SUR LES DEl'X RIVES 73

A sa grande surprise, il se trouva en présence du personnage qu'il venait voir, sans que, dans une antichambre, l'huissier l'eût soumis à l'examen de rigueur même dans nos préfectures les plus modestes.

L'Honorable Damasse Lefebvre, Surintendant des Concessions, était un homme de haute taille, sobrement vêtu, aussi peu officiel dans sa personne que l'était son bureau où, chose à peine croyable, le visiteur trouvait un fauteuil commode qui n'était pas en drap vert, et un tapis joyeux à l'œil qui n'était pas en moquette rouge. Un paravent dissimulait avec négligence le porte-manteau et la toilette. Au lieu de la cheminée rigide en marbre noir, le haut édifice d'un poêle en faïence promettait une chaleur tiède pour l'époque où le Saint-Laurent charrie ses glaçons. Des cartes couvraient la muraille là où les rayons d'une bibliothèque peu majestueuse laissaient un espace libre. Enfin aucun buste endimanché et morose ne rappelait cette vérité lue partout, encore qu'écrite nulle part, dans nos sanctuaires adininislralifs : on ne vient pas ici pour s'amuser.

Damasse Lefebvre posa sa plume avec un

plaisir maiiilesle. Son visage rasé, à l'exception des joues ornées de favoris normands où le gris dominait, aurait pu appartenir à l'un de ces oncles que nous avons connus dans les salons provinciaux de nos grand'mères. Il avait, de ces hommes d'autrefois, la politesse toujours prête à sourire, le mot plaisant toujours prêt à s'envoler. Toutefois la ])onne humeur de ce haut personnage, qui semblait avoir du temps à perdre et aucune nervosité, ne produisit pas sur Pragnères une impression favorable. Ce Vendéen qui n'avait jamais quitté la France était habitué à se voir froidement reçu dans les bureaux. L'affabilité de Damasse Lefebvre lui inspira quelques doutes sur son sérieux, et même sur son élévation hiérarchique. S'étant assuré qu'il était bien en face du Surintendant des Concessions, Pragnères déclina ses nom, qualité et nationalité, sans toutefois mentionner son titre. Puis il expliqua son intention de se fixer au Canada pour y faire de la culture.

— J'ai pensé, conclut-il, que ma première visite — j'ai débarqué hier matin — devait être pour le Ministère de la Colonisation.

Son interlocuteur eut un imperceptible sourire, qui ne semblait pas corroborer d'une manière absolue cette manière de voir.

— Monsieur, répondit-il, personnellement j'ai toujours le plus vif plaisir à rencontrer un Français. Quant au côté ofticiel de votre visite, permettez-moi de vous dire qu'il y a colon et colon. Vous ne me paraissez pas appartenir à... la classe inférieure de l'espèce, qui achète les terres du gouvernement — à un franc l'acre — pour défricher la forêt vierge.

— Malheureusement, confessa Pragnères, j'appartiens h cette classe inférieure, et je viens vous demander vos conseils d'abord, votre action administrative ensuite.

Le sourire de Damasse Lefebvre disparut, non qu'il éprouvât moins d'estime pour son visiteur en voyant son manque de fortune, mais parce qu'il savait à quoi s'en tenir sur la lâche que voulait s'imposer le nouveau venu. Cette sympathie devint une véritable émotion à la nouvelle que l'émigrant possédait une femme et un fils encore très jeune. Jugeant que sa pitié causerait une souffrance de plus, il aborda les questions techniques, désigna quelques 1er-

ritoires, distants de mille kilomètres, où le colon pouvait obtenir un « homestead, » et aboutit à cette conclusion discrète :

— Le choix que je vous conseillerai dépend du capital dont vous disposez pour votre exploitation.

Voilà précisément ce que le j)auvre Pragnères ne pouvait pas dire tant qu'il n'aurait pas reçu son argent. Lefebvre devint plus froid, jugeant que l'affaire n'était pas sérieuse ou qu'on se méfiait de lui; ils se quittèrent mécontents l'un de l'autre. Toutefois le Vendéen promit une seconde visite, qu'il comptait faire lorsqu'il serait nanti. Après quoi il regagna l'hôtel en passant par la Banque où il donna son adresse, pour qu'on pût le prévenir quand il devrait toucher son chèque.

Robertine, mise au courant de l'entretien avec Damasse Lefebvre, ne fut pas longue à faire causer Annette sur ce personnage important. La bonne femme en savait ce que tout le monde, à Québec, aurait pu raconter :

— C'est un très brave Monsieur, bien estimé de tout le monde, et bien riche. Par malheur, il a le foie blanc, ce qui fait que toutes ses femmes meurent.

— Grand Dieu! combien en a-t-il perdu?

s'écria madame de Pragnères pour qui cette théorie médicale, répandue cliez les paysans de France, n'avait rien de nouveau.

— Seulement deux : vous comprenez qu'il n'en trouve plus. La première a été mariée deux ans, la seconde dix mois. Chacune lui a donné une fille. L'aînée, devenue amoureuse d'un officier américain, n'a pas laissé de repos à son père jusqu'à ce qu'il ait consenti. On ne l'a jamais revue.

— Et la seconde ?

— Oh ! elle est encore toute jeune. Mais n'esl-il pas malheureux pour un homme si riche de n'avoir pas un garçon à qui laisser de son bien ?

Pragnères, pendant tous les jours qui suivirent, fréquenta le marché, examinant les denrées, les chevaux, le bétail, faisant causer les paysans, prenant des notes sur le prix des vêtements, des matériaux, de l'outillage. Même il visita quelques fermes de la banlieue, s'émerveillant sur l'accueil cordial qu'il recevait partout et qui hii rappelait les histoires du temps jadis, entendues de la bouche de son père. Enfin

il découvrit qu'en matière de conseils Adélard valait trente ministres.

Le Sauvage, tenu de père en fils par de nombreuses générations de Léveillé, possédait à coup sûr la clientèle la plus variée qu'il y ait au monde. Dans un rayon de mille kilomètres, des gens connaissaient Adélard autant que les villageois d'un canton de Normandie connaissent l'aubergiste du bourg. Pendant l'hiver, quand le fleuve broyait ses énormes glaçons et que les solitudes neigeuses du Nord semblaient s'être rapprochées pour former le blocus de Quél)ec, les alTaires étaient calmes chez Léveillé. Mais, pendant la belle saison, pas une des chambres ne restait vide. Chaque matin, à l'heure du premier repas, substantiel comme un de nos dîners, Pragnères avait pour voisins de nouveaux venus dont la conversation facile et abondante lui ouvrait le Canada sur tous les points.

C'était le moment où les pêcheurs de morues cl les chasseurs de loups marins, établis sur la côte Nord du fleuve, « montaient» pour se ravitailler et frayer pendant quelques jours avec d'autres humains. Dans l'espace d'une demi-année, le traîneau attelé de chiens leur avait apporté la

posté quatre fois. Si la pêche de l'automne précédent avait « donné », le solitaire de la Pointe aux Esquimaux, de Natashquan ou de La Tabatière profitait du passage d'une goélette pour venir se distraire au Sauvage. Pragnères, on le devine, cherchait plutôt l'entretien des fermiers du Manitoba ou de l'extrême Ontario. Des coupeurs de bois, venus de la Baie des Chaleurs, discutaient les prix avec les fabricants de pulpe. Des capitaines de voiliers racontaient leurs aventures : bâtiment cerné par la glace et emmené au large avec le field ; rencontre d'ours blancs et de baleines ou, ce qui « payait » mieux, de touristes millionnaires curieux d'une promenade aux îles Madeleine ou dans les solitudes boisées de 1' « Anticost ».

C'était une encyclopédie parlée où chacun pouvait choisir son étude. Les mérites relatifs des diverses contrées et des différentes industries, l'espoir d'un chemin de fer ou d'un télégraphe, l'injustice de l'administration, qu'il s'agît d'accorder un lot de terre ou une permission de pêche, les rigueurs du climat, les roueries des sauvages, l'obligation d'aller chercher un prêtre [à douze heures de marche pour cou-

fesser un mourant, les exactions des « traders », tout cela se mêlait d'une façon très fatigante pour l'esprit d'un auditeur attentif. Mais tous ces gens semblaient parler par plaisir de parler, non pour être entendus, et madame de Pragnères s'amusait de leur langage « canayen », tout pareil à certains patois de France : « Ben C07itent. Oiisqiie-t'es ? Yen qu'un peu. J'arrivis trop tard. Je n'avions pas mon butin. »

Quant à Olivier, il s'extasiait aux histoires de chasse et de pêche, apprenait les habitudes du gibier, les ruses des Indiens. Déjà il lui tardait de quitter Québec pour se lancer dans les aventures. La destinée a de profonds mystères. Ce tout jeune homme, presque encore un enfant, s'était transformé en quelques semaines. Il était loin, l'écolier tranquille, volontiers paresseux, dont ses parents et son précepteur n'avaient jamais songé à faire autre chose qu'un chrétien, un gentilhomme fidèle à ses traditions, un propriétaire capable de surveiller son domaine un peu augmenté, avec la grâce de Dieu et la chance d'un bon mariage. De fait, sans la ruine survenue, il n'est guère probable qu'il eut été autre chose.

Par contre, si le chef de celte iaiiiille eût montré moins de réserve, dix maisons de Québec, et les meilleures, eussent ouvert leurs portes à ces Français pouvant se réclamer de noms connus dans l'histoire canadienne. Mais Henri de Pragnères, en ce moment, n'avait qu'une pensée : le prochain courrier allait-il lui apporter les fonds promis par son notaire ? Plus il acquérait la connaissance des lieux, plus il comprenait l'importance de cette question posée par Damasse Lefebvre : « Quel ca})ital possédezvous? »

Robertine, habituée à mettre toute sa confiance en Dieu et en son mari, s'accommodait courageusement du régime et de la société qu'elle trouvait au Sauvage. D'ailleurs, n'ayant plus de maison à conduire, ses goûts intellectuels s'étaient réveillés. Chaque jour, accompagnée de son fils, elle faisait un pèlerinage dans l'intérieur de la, ville ou dans la banlieue. Elle connaissait la cathédrale aux murailles trop blanches, le couvent des Ursulines où dortMontcalm, l'Hôtel-Dieu bâti sous Louis XV, les plaines d'Abraham où la victoire et la défaite confondirent deux généraux dans une mort glorieuse,

Ja coulée de Spencer Wootl, par où les Anglais montèrent du fleuve pour surprendre la forteresse. Mais elle préférait à tout la Terrasse Dufferin et la contemplation d'un des plus beaux panoramas du monde.

Un soir, un peu avant l'heure du dîner, elle y avait entraîné son mari qui, au contraire d'elle, s'attristait aux lumineux spectacles et ne voulait pas être consolée parce que Courmenault n'était plus. Condamné au logis peu agréable du Sauvage et aux fondrières de la Basse-Ville, Pragnères avait" dit en maugréant :

— Québec ressemble à une femme dont la tète est couronnée de beauté, mais dont les jupes traînent dans la boue.

— 0 mon ami, protesta Robertine, tâchons de ne voir que la beauté, qui est si grande! Pensions-nous que, dès ce bas monde, une telle magnificence pourrait frapper nos yeux?

Avec le calcul adroit d'un peintre qui, pour exhiber son œuvre, place son visiteur à l'endroit voulu, elle avait fait asseoir son mari sur un banc à quelque distance de la balustrade. Le premier plan, composé des rues tortueuses de la Basse-Ville avait disparu. A leurs pieds sem-

Liait mourir la nappe d'eau du Saint-Laurent, (le ce bleu très pâle, ineiïablement virginal, qu'on ne peut rencontrer sur aucun des fleuves de notre Europe trop habitée. Nulle approche ne semblait avoir troublé cette onde pure, sauf le pied rose de la nymphe des Laurentides, ouïe duvet d'un cygne sauvage égaré hors de sa course.

Toute la Nature, fraîche, intacte, semblait presque ignorer l'homme, qui, dans nos contrées, la domine et la remplace. La lumière vibrait si intense que les nouveaux venus en é[>rouvaient une fatigue. Les moindres maisons de l'Ile d'Orléans ressortaient distinctes du feuillage, pareilles à des perles piquées sur le velours vert d'un coussin allongé. A douze lieues, un peu sur la gauche, le cap Tourmente baignait sa cime dans les mauves du couchant. Mais qui peut savoir à quelle distance finissait l'horizon, cachant dans ses replis des forêts grandes comme des provinces, des lacs grands comme des mers !

Sur la nappe d'eau, large d'un mille entre le village de Beauport et les quais de Lévis, le mouvement ordinaire d'un fleuve à l'approche

d'une cité perdait son importance parce que l'espace occupé n'était rien comparé à l'espace resté libre. Le paquebot venant de l'embouchure, les steamers plus petits faisant le service de la rade, les trois-mâts suivant leurs remorqueurs, les barques à voiles des riverains laissaient au cours de l'eau sa noble immensité. De même une file de chameaux perdus dans les sables n'empêche pas le désert d'être désert ; la fumée d'une hutte de chasseurs n'ôte pas à la Prairie son imposante solitude. L'air du Nouveau Monde réjouissait les poumons de son aliment généreux. Tous les avantages factices, le rang, la science, la fortune s'évanouissaient devant cette beauté sublime. On se demandait comment il était possible d'être avare, orgueilleux, injuste, de ne pas aimer son semblable, de ne pas adorer son Créateur !

Lestrois exilés gardèrentlongtempsle silence. Robertine était assise entre son mari et Olivier. D'un mouvement spontané comme une inspiration prophétique, elle prit leurs mains dans les siennes :

— Mes chéris, murmura-l-elle d'une voix qui n'était pas sa voix ordinaire, je ne serai

jamais plus heureuse que je suis en ce moment.

Pragnères tourna les yeux vers sa femme, dont le visage avait repris sa beauté et sa jeunesse. Lui-même, redevenu jeune, sentit l'amour d'autrefois, jamais disparu mais voilé par les nuages du chagrin, parler de nouveau à son cœur. Robertine, avec un soupir de regret, s'était levée. Derrière eux le coup de canon du soir annonça le coucher du soleil, tandis que les clairons saluaient le grand pavillon britannique descendant le long du mât. C'était comme la' fin d'une apothéose.

Par la rampe escarpée de la Côte de la Montagne, les voyageurs furent bientôt de retour à l'hôtel du Sauvage où madame Léveillé attendait ces hôtes de distinction pour servir la soupe.

Un courrier de France arriva le lendemain, gros de nouvelles qui n'étaient pas bonnes. Foligné envoyait un compte supplémentaire qui, malheureusement, révélait une augmentation de passif". Dieu sait que Pragnères n'avait pas cru se tromper d'un centime en établissant son bilan ; mais un homme qui a disposé d'un crédit sans limites pendant de longues années oublie maintes petites dettes formant une jolie somme. Pour conclure, Foligné exprimait « l'espoir d'une liquidation en balance ». Pas besoin n'était de posséder le génie d'un Golbert alin de comprendre qu'il ne fallait pas compter sur le moindre chèque.

Une lettre de Bérisal toujours fidèle à son amitié corrigeait la sécheresse des explications (lu notaire :

« Mon vieux camarade, ne perds pas ton sang-froid. A l'heure qu'il est, tu sais de quelle somme tu as besoin pour t'établir. Indique-la franchement. Nous sommes ici plusieurs qui serons enchantés de te faire cette avance, ou, si tu aimes mieux le prendre ainsi, de souscrire des actions dans ton entreprise. Au point de vue de la sécurité qu'offre le directeur, la Bourse n'a jamais coté de valeur moins douteuse. »

Robertine, mise au courant de la situation par son mari, ferma les yeux pendant quelques secondes employées non à réfléchir, mais à prier.

Tout le courage que lui donnaient sa foi et sa race n'était pas de trop pour supporter la vision de l'avenir. Ses premières paroles furent une question :

— Allez-vous accepter l'offre de Bérisal ? D'un signe de tète violent, Pragnères montra

qu''il était résolu à ne point le faire. Il ajouta :

— Nous sommes partis trop vite. Si j'avais su...! Maintenant il faut prendre une décision.

Avec un peu d'argent, c'était déjà difficile. Aujourd'hui le problème devient compliqué. Elle donna un bon conseil :

— Retournez voir Damasse Lefebvre.

— Je ne peux pas. De quoi aurai-je l'air? Il m'a entendu dire ({ue j'attendais des fonds ! D'ailleurs il ne peut rien pour un homme incajiable d'acheter une {lioche.

— Eh bien, alors, consultez Adélard Léveillé. C'est un brave homme, qui sait beaucoup de choses, connaît beaucoup de gens et s'intéresse à nous.

Ce conseil ne valait pas l'autre. Damasse Lefebvre, mis au courant de l'histoire et des alliances des Pragnères, se serait emj)loyépour eux d'une façon eflicace. Pour Léveillé, ils étaient au moral des émigrants de la plus haute considération, mais, au point de vue matériel, des épaves comme le Sauvage en voyait souvent flotter à la dérive. Pragnères s'ouvrit à eux avec une franchise faite pour gagner la sympathie.

Adélard sembla peu étonné et, ce qui valait encore mieux, nullement pris au dépourvu.

— Demain matin, lit-il sans avoir cherché

longtemps, je vous mettrai en rapport avec un homme qui « monte » par le bateau de Ghicoutimi. Ce n'est pas un client, car il lui faut des hôtels meilleurs que le mien. Mais le Sauvage, qui touche au quai, lui sert d'entrepôt et de rendez-vous d'affaires. Je le verrai et lui parlerai de vous. Certaines raisons me font croire que vous pourrez vous entendre et repartir ensemble. D'ici là, ne me demandez rien : je garde pour moi ce que me confient les autres. D'ailleurs il peut se faire que mon idée n'aboutisse pas.

Le lendemain, Pragnères attendit le résultat de cette conférence mystérieuse d'où pouvait sortir le salut. Robertine, pendant ce temps-là, se mettait en route pour Sainte-Anne de Beaupré, le plus fameux pèlerinage du Nouveau Monde, aussi fécond en miracles qu'aucun de ceux qu'a connus l'Ancien.

Madame Léveillé conseillait beaucoup cette pieuse excursion :

— Si j'avais pu. je serais allée avec vous. Mais il vaut mieux que je reste ici pour m'oc- CHper de vos affaires. Léveillé m'a mise au courant : il y a plus d'esprit dans deux têtes que

dans une. La place qu'il a en vue est bonne ; il faut que votre mari l'obtienne. D'ailleurs vous aurez Narcisse pour vous guider à Sainte-Anne. Il a fait dix fois le voyage.

Narcisse savait qu'un bateau spécial de pèlerins se mettait en route peu après le lever du soleil. Grâce à lui, Robertine et Olivier eurent de bonnes places sur le petit vapeur affrété par une paroisse des faubourgs qui se groupait autour de sa bannière et de son curé. Un cantique salua le départ, suivi du rosaire dont la masse des voix répétait l'invocation.

En vain madame de Pragnères tâchait de s'unir aux paroles saintes murmurées derrière elle. Son âme toujours ouverte aux beautés de la nature subissait l'enchantement d'un paysage merveilleux. L'île d'Orléans, avec son large front, semblait venir à sa rencontre d'une marche lente, car le petit navire devait refouler la marée qui monte encore à trente lieiies au sud de Québec. En se retournant elle aperçut la ville, la citadelle au profil décidé, comme coulé dans un moule. A cause du détour du fleuve sur la gauche, Québec et Lévis ne formaient plus en apparence qu'une seule et

même cité rangée en demi-cercle autour d'une baie.

Mais bientôt l'agglomération urbaine fut masquée par l'émeraude des collines d'Orléans. Qui pourrait croire, en les voyant endormies dans leur paix délicieuse, qu'elles ont, un ou deux siècles plus tôt, frissonné au cri de guerre des Iroquois et contemplé ces batailles qui décidèrent le sort d'un continent?... A gaucbe, le majestueux Montmorency vient d'ébranler la terre de sa cascade. L'île s'éloigne de la côte, le détroit s'élargit ; l'aval de la rivière n'est plus distinct dans l'horizon embrumé. Sur l'eau, c'est une activité prodigieuse. Des barques chargées (le foin, très hautes, avec une voile énorme, ressemblent à un gros coléoptère maladroit tombé dans le courant. Et tout à côté, pareils à de colossales chenilles, les longs radeaux obéissant à la remorque laissent voir leur équipage de « voyageurs », à moitié endormi par cette promenade sans émotions succédant aux ,. luttes formidables avec les rapides.

• Le bateau des pèlerins s'approche de la terre ferme, bordée d'une suite ininterrompue de cottages aux toits rouges, bruns, gris. Derrière

92 SURLESDEL'XRIVES

chaque maison, l'étenielle }»alissade canadienne élève jusqu'à la crête du coteau ses deux lignes de planches, tellement rapprochées qu'on se demande comment le propriétaire de ce ruban trouve la place de retourner son soc. Des chemins tracent leur zigzag, souligné du trait jaune des trottoirs. Puis, tout à coup, sur le fond bleu des Laurenlides, voici les tours de la basilique et les pèlerins tombent à genoux.

— Maman, dit tout bas Olivier, ne vous semble-t-il pas que nous sommes encore à Sainte- Anne d'Auray?

— Tais-toi ! supplia Kubertine.

Son fils crut qu'elle commandait le recueillement. Hélas ! elle ne se souvenait ({ue trop de cet autre pèlerinage accompli un an plus tôt sur la terre bretonne. Ce jour-là elle avait prié entre son mari et son enfant, pour obtenir que le calice dont elle sentait déjà l'amertume fût écarté de leurs lèvres à tous trois. Aujourd'hui la coupe était vidée — elle le croyait du moins — et Dieu seul fut le confident de sa prière : sacrifice de sa vie offert en échange du bonheur des siens.

Pendant ce temps-là, Narcisse tout vibrant

d'enthousiasnie faisait les honneurs de la basilique à son jeune compagnon. Il lui montrait le reliquaire de cristal et son contenu vénérable d'ossements de la Sainte, confondus et brisés par le long voyage. Il racontait les principaux miracles, montrait les ex-voto suspendus aux murs, l'énorme pyramide de bâtons et de béquilles laissés là par des éclopés qui retournaient chez eux marchant comme tout le monde. Puis ce furent d'autres reliques : un fragment de la Vraie Croix, une pierre de la maison de sainte Anne, et même — Narcisse n'oubliait rien — une chasuble donnée par une reine de France dont la bonne sainte Anne était la patronne et qui eut pour fils le plus grand monarque du monde.

— S'il avait vécu plus longtemps, ajouta le jeune patriote, les Anglais n'auraient jamais pris Québec.

Il y avait beaucoup à répondre, notamment que Louis XIV mourut à soixante-dix-sept ans, ce qui est déjà un âge respectable. Mais, pour une raison qu'il vaut mieux ne pas chercher, Olivier laissa dans l'ombre les "questions historiques.

Quand sa mère le rejoignit devant l'église.

elle portait sur son visage une expression qui la rendait différente de la foule qui l'entourait. Olivier s'en aperçut et, d'un mouvement instinctif, jeta les bras autour d'elle.

— Chéri! murmura la mère, j'ai bien prié pour toi. N'oublie jamais ton Dieu, ton nom et ton père.

Cela fut dit dans un baiser qui dura longtemps. Puis l'héroïne insoupçonnée devint souriante et, de nouveau, parut s'intéresser aux choses qu'elle voyait.

— Maman, remarqua Olivier, ne trouvez-vous pas une différence entre Sainte-Anne de Beaupré et la nôtre ? Ici l'on ne voit pas d'ivrognes et les mendiants sont tous de bonne humeur.

L'observation était juste. Pas un pèlerin ne titubait. Quant aux solliciteurs d'aumônes, presque tous robustes, vigoureux marcheurs, ils ne rougissaient pas de se bien porter et d'avoir tous leurs membres. D'ailleurs la note générale n'était j)as mélancolique. Partout des fleurs s'étalaient aux fenêtres, dans des caisses de bois, de vieilles jattes, des canots d'écorce en miniature. Les enfants grouillaient sur le trottoir. Les alertes Québecquoises coudoyaient

r « habitant » épanoui et bonhomme sous sa « tuque » de laine bleue. De petites charrettes attelées de chiens circulaient, offrant des victuailles. Olivier pouffa de rire en passant devant une vieille qui fumait sa pipe sur le pas de sa porte, les lunettes relevées dans ses mèches grises. Elle rit non moins haut, sans j)araître offensée.

— Ne t'y trompe pas, dit Robertine : de vous deux, c'est elle qui est la plus moqueuse.

Déjà elle avait appris qu'il ne faut pas toujours se fier à l'inaltérable bonne humeur canadienne.

Après une collation sur l'herbe au moyen des provisions emportées on se rembarqua. Madame de Pragnères, cette fois, oublia d'admirer l'arrivée à Québec. Elle songeait à son mari dont le sort, leur sort à tous trois, était probablement décidé à cette heure.

Elle le trouva, causant dans la salle commune du SaUvage avec un homme de haute taille, encore jeune, dont les cheveux et la forte moustache blonde étaient à peine mêlés de quelques hls neigeux. Sa physionomie trèsnormande reproduisait le type ordinaire de la

contrée ; mais clans son œil bleu se découvrait une lueur active qui, s'alliant à une parole prompte, le faisait remarquer au milieu de ses voisins plus flegmatiques.

Pragnères, qui venait d'avoir une longue conférence avec lui, le présenta à sa femme :

— Monsieur Jovite Coulombe, industriel à Saint-Alphonse.

— Industriel et ingénieur, compléta le Canadien. J'ai le brevet de l'Ecole centrale de Paris où j'ai suivi les cours. Ah ! madame, quelles années charmantes j'ai passées dans la Ville- Lumière ! Tout cela est loin aujourd'hui !

Coulombe semblait disposé à s'étendre sur ses souvenirs de jeunesse. Plus tourné en ce moment vers les choses sérieuses, Pragnères dirigea l'entretien vers le but qui roccu[iait.

Jovite Coulombe, dont l'intelligence éclatait à première vue, était l'un des fondateurs dans son pays de l'industrie devenue si considérable de la pulpe à papier. Ayant prévu l'avenir de cette fabrication dans la contrée forestière la plus riche du monde, il avait d'abord tenté de réunir quelques capitaux en France ; mais l'éloignement presque invincible de nos hommes

si:r les deux rives 97

d'affaires pour les entreprises lointaines s'était bientôt manifesté à ses yeux. Plus heureux en Belgique, il était parvenu à mettre sur pied une compagnie ayant une usine à Saint-Alphonse, village naissant alors au fond de la baie Ha-Ha, qui est un renflement de la rivière Saguenay pénétrant dans les terres.

La pulperie de Saint-Alphonse demandait im surveillant, qui serait à la fois caissier et secrétaire, en attendant que l'usine développée exigeât un état-major plus nombreux. Les appointements étaient modestes, ainsi qu'il convient aux débuts d'une entreprise sagement menée. Par contre il y avait des avantages. La nourriture, composée en grande partie de poisson et de gibier, ne coûtait rien ou à peu près. Une maison était fournie par la Société et le service pouvait s'obtenir des Indiens domestiqués pour une rétribution minime. Quant au chauffage, il n'y avait qu'à se baisser pour recueillir le combustible suffisant à tout un quartier de Québec.

— Avez-vous une église, une école ? demanda Robertine.

Coulombe répondit qu'on aurait bientôt une chapelle, mais q«ie Chicoutimi, situé à quelques • ' 6

kilomètres, possédait un évêché et un i)etit séminaire où un jeune homme pouvait trouver la meilleure éducation.

— Quelle distance de Québec?

— A vol d'oiseau une cinquantaine de lieues. Tous les jours, dans la saison, le bateau à vapeur monte de Québec à Chicoutimi.

Une chose, dans ces réponses, frappait Robertine, qui, en face des questions graves, devenait singulièrement pénétrante et fine. Les situations semblaient renversées. On aurait pu croire que c'était Jovite Goulombe qui mourait d'envie d'emmener Pragnères. Celui-ci craignant qu'une hésitation plus prolongée n'indisposât l'homme en qui, déjà, il voyait son sauveur, hâta la conclusion :

— Je crois, ma chère amie, que nous pouvons accepter les offres de monsieur Goulombe. C'est d'ailleurs l'avis du brave Léveillé en qui nous avons confiance.

— Et qui vous le rend bien, ajouta Jovite en souriant. Donc, c'est convenu. J'ai besoin de quatre jours en ville pour mes affaires, qui comprennent l'achat d'un mobilier pour votre maison. Samedi nous partons ensemble. Vos

SURLESDEUX RIVES 99

frais de voyage, bien entendu, sont an compte de la Société.

Robertine, qui tenait la bourse et en savait la maigreur, étoufïa un soupir de soulagement.

Ainsi furent modifiés les plans dePragnères, Venu au Canada pour être colon, il débutait comme employé supérieur d'usine. Mais il put écrire à Bérisal :

« Merci, brave cœur! Tu voudrais me faireretomber dans les dettes à peine soldées? Permets que je refuse. Plus de créanciers, pas même toi ! D'ailleurs j'ai trouvé quelque chose : la sous-direction d'une pulperie. Je vais faire de la pâte à papier. Donne cette nouvelle à nos amis, pour les rassurer sur mon compte. « Sous-directeur », entre nous, c'est un peu grandiloquent : au fond je suis une bonne à tout faire. Mais du moins il n'y aura personne entre moi et le chef. Canadien à qui son frottement avec les bailleurs de fonds bruxellois ne laisse pas d'avoir enlevé le duvet de la pêche. Robertine me l'a fait apercevoir. Après tout, la candeur n'est pas l'unique qualité que doit posséder un industriel.

)) Quand je saurai où l'on me mène, comment

on y va, ce que sera au juste ma besogne, je comblerai les lacunes de cette lettre. La meilleure de toutes les nouvelles, c'est que nous allons tous bien. Tu ne me parles pas de mes successeurs à Courmenault : continue. Courmenault est un aliment défendu pour mon régime mental. »

Un des jours suivants, comme il montait la rue Saint-Louis, Pragnères aperçut un étrange cavalier qui venait à sa rencontre. En approchant, il reconnut Malefontaine complètement équipé en cow-boy. Un grand feutre, cerclé d'un large ruban de cuir jaune et relevé sur le front, lui donnait l'air d'un parfait aventurier d'opéra-comique. Un foulard rouge entourait son cou et flottait sur sa veste de velours à côtes. Ses jambes étaient recouvertes d'un tablier en forme de pantalon, fait de peau de bique ayant conservé son poil. Par-devant, le pommeau de sa selle mexicaine lui venait au creux de l'estomac, tandis que le Iroussequin non moins haut figurait un dossier de fauteuil. Des éperons formidables pointaient du talon de sa botte engagée aux trois quarts dans unétrier monumental.

SUR LES DEUX lUVES 101

— Bonjour, ba... Bonjour, monsieur de Pragnères !

— Salut, vicomte! 11 me semble que vous n'avez pas perdu de temps. Déjà en fonction dans les rues de Québec ! Moi qui croyais que le ranch le moins éloigné est à trois cents lieues!

— Vous ne vous trompez guère que de moitié en moins. Il me faudra deux nuits et un jour de wagon pour rejoindre mon poste! Mais "d'abord j'ai voulu me harnacher. Maintenant je m'entraîne. Et puis (il baissa la voix) je m'amuse à épater les petites Québecquoises.

— Oh! protesta Pragnères. Et mademoiselle Micaëla?

— Raphaëla, vous voulez dire? Hélas! je p«nse qu'elle s'amuse à épater les petits Parisiens. Vous comprenez qu'après six semaines... Quant à moi, je suis converti aux joues sans fard, aux lèvres sans pommade, aux sourires sans arrière-pensée. Et puis avez-vous remarqué une chose? Les femmes d'ici ont un pied mer-

■ veilleux. Je passe des heures sur la terrasse DuiTerin à les voir aller et venir pendant que la musique joue, pimpantes, fringantes, pinçant

];i plate-forme de bois qui fait toc-toc. Jupes courtes naturellement. Ah! les matines !...

— Voilà des plaisirs bien innocents pour un « fêtard ». Le mot est de vous.

— Mon Dieu! il ne faut pas mentir : le régime est plutôt fade. J'ai été reçu, grâce à mes recommandations, chez des gens fort agréables. J'ai même vu des sauteries. « Une valse, mademoiselle? — Hélas! monsieur, le Cardinal nous le défend ! » Et cela avec des moues de fillettes à qui l'on refuse une brioche. Tenez! voyez ces deux jolies bruneltes qui passent. Elles regardent; elles voient que je les trouve bien ; elles sourient. Candeur délicieuse !

— Peut-être, admit Pragnères. Toutefois j'ai entendu dire à un bon physionomiste qu'il ne faut pas toujours se fier à la candeur canadienne. Mais pardonnez si je vous quitte. Mon départ est fixé à demain, et bien des choses doivent être faites d'ici là.

— Heureux homme ! vous pouvez partir ! Moi je suis enchaîné au rivage.

— Par de l)eaux yeux qui vous ont rendu captif?

— Non : par un compte d'Iiôlel. Si par ha-

sard vous étiez en fonds, je pourrais vous donner une délégation sur la banque. Dans le Manitoba, je ferai des économies. Un petit prêt de vingt-cinq louis...

— Hélas! monsieur, dit Pragnères en imitant le sourire candide des valseuses timorées, le Cardinal me le défend !

Au départ du samedi malin, quand la saison est commencée, l'embarcadère du bateau de Chicoulimi a toujours un aspect élégant et joyeux. Les « Honorables » du Parlement, des Tribunaux et des Ministères, les banquiers, les riclies commerçants, les employés supérieurs des administrations descendent la rivière })0ur passer le dimanche dans leurs châteaux de la Pointe-au-Pic lieu des villégiatures sélect, de la Rivière-du-Loup sur l'autre rive, ou de Cacouna tout proche, le Saratoga canadien.

Les victorias et les tilburys de maîtres se mêlaient aux landaus de louage. Plus modestes, les gens à petite fortune arrivaient dans ces

SUR LES DEUX RIVES 1 Oo

étonnantes « calèches » québecquoises qui sont à deux roues et n'ont pas de sièges, le conducteur étant assis sur le garde-crotte muni d'un bourrelet amortissant les contacts. Les amies venaient embarquer leurs amies ou s'embarquer avec elles, faisant assaut de toilettes. Quant à la famille Pragnères, arrivée à pied vu la proximité du Sauvage, elle était conduite au bateau par un groupe moins haut placé dans l'estimation mondaine. Mais il y avait des larmes dans les yeux d'Annette, de Narcisse et même d'Adélard Léveillé.

— Vous êtes, leur dit Robertine en les embrassant, les premiers et les seuls amis que nous avons sur la terre canadienne. Pensez à nous.

— Et revenez quelquefois, pria le modèle des aubergistes. Vous n'êtes pas au bout du monde. Si le Sauvage est plein, on poussera les gens dehors pour vous donner des chambres.

Jovite Goulx)mbre s'était hâté de remettre à Henri de Pragnères "les billets de seconde classe pour lui et sa famille. Bientôt on put le voir mêlé aux passagers moins obscurs, jouant à l'homme du monde avec l'aisance d'un ancien

habitant de Paris. Pendant quelques minutes il entretint Damasse Lefebvre qui gagnait sa belle résidence de la Pointe-au-Pic accompagné de sa fille, élève de la plus jeune classe des Ursulines, en congé pour quarante-huit heures. Laissé seul, Damasse, dont le cœur était bon, chercha Pragnères qu'il avait aperçu, et le trouva bientôt.

— J'apprends, dit-il, que vous êtes engagé à l'usine de Saint-Alphonse. Permettez que je me plaigne de vous. J'attends encore la seconde visite promise. N'ai-je donc pas réussi à vous convaincre de mon désir de vous aider ?

Pragnères sourit mélancoliquement.

— Je m'étais trompé de poi1e. A mon arrivée je croyais être un colon pourvu du îcapital nécessaire pour s'établir. L'événement a montré que j'avais tort et que j'étais parti un j)eu trop vite. J'avais besoin non d'un domaine, mais d'un salaire; non d'un ministre, mais d'un bureau de placement.

— Peut-être, en dépit de l'enseigne qui est sur ma porte, aurais-je pu vous trouvei- mieux comme situation. Quels sont vos arrangements avec Jovite Coulombe?

Sans se froisser de cette rondeur un peu indiscrète, le nouvel employé donna le résumé de ses conditions. Lefebvre demanda encore :

— Vous avez un contrat?

— Non : j'avais toujours entendu dire qu'un Canadien...

— L'homme d'affaires n'est d'aucun pays et d'aucune race, déclara Lefebvre. Faites attention que je ne vous blâme point d'essayer de l'industrie. Quand le Canada sera mieux connu, ies industriels des deux mondes viendront y ramasser des millions. Seulement votre chef, qui a passé quelque temps chez nos voisins, me paraît comprendre les affaires un peu à l'américaine. Il manque, dit-on, de cette crainte des frais généraux qui est le commencement de la sagesse. Dans tous les cas, je vous ai recommandé à lui, exagérant, vous me le pardonnez, la... fréquence des relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec vous.

— Monsieur, répondit Pragnères, j'ai été bien sot. Mais comment pouvais-je m'attendre à un intérêt que rien ne justifie?

— Eh, vous êtes Français ! Tout Canadien de la vieille roche aime la France avec une ten-

dresse sentimentale dont, parfois, nous sommes surpris nous-mêmes quand nous réfléchissons. Car je vous demande ce que vous avez fait pour nous garder quand l'Angleterre a voulu nous i)rendrc. Et, avec l'Angleterre, nous sommes le plus libre et le plus heureux des peuples. Malgré tout, dans celte union, l'épouse bien traitée garde au cœur pour l'amant d'autrefois une faiblesse que vous auriez tort de prendre pour du regret. J'espère ne pas vous blesser par cette franchise.

— L'amant d'autrefois a beaucoup changé depuis Louis Quatorze, admit le Vendéen. C'est vous qui êtes l'Ancienne France !

— Bravo ! Avec de telles idées, l'exil vous paraîtra moins dur chez nous. Mais je tarde trop à solliciter la faveur d'être présenté à madame de Pragnères.

Robertine trouva délicieuses ces formes d'une galanterie un peu surannée, dont une femme comme elle devait naturellement inspirer toutes les recherches. La conversation tomba sur le voyage, dont Robertine déclara n'avoir qu'une vague idée.

— Je sais seulement, dit-elle, que nos billets

sont pour Tadoussac. Là, nous serons transbordés sur le yacht de monsieur Coulombe.

Damasse rit de ce bon gros rire qu'on n'entend plus que dans quelques vieilles maisons de nos provinces. Baissant un peu la voix, il expliqua la cause de sa gaieté :

— Le yacht de Jovite Coulombe fait le bonheur de Québec. C'est en réalité un honnête remorqueur acheté d'occasion, où il a dépensé un peu trop d'argent pour faire un salon et des cabines. Le nom de ce bateau est le Saint- Alphonse. Nous prétendons qu'il devrait être rebaptisé « la Chauve- Sou ri s ».

— Parce qu'il circule dans les ténèbres ?

— Non :à cause de la fable. Sur les rapports au Conseil d'administration, le Saint-Alphonse iigure comme indispensable au remorquage des trains de bois. Dans la conversation, vous avez pu le voir, l'animal change de catégorie €t devient « mon yacht ».

Je suis oiseau, .voyez mes ailes...

Je suis souris, vivent les rats :

— Il me semble qu'on a de l'esprit à Québec?

— Hé! madame, notre écusson garde vos

fleurs de lis. Ce serait l)ien le diable si nous n'avions gardé que cela !

Au bout d'un instant, l'aimable causeur demanda la permission d'aller chercher sa fille, restée sur le deck des « premières » en compagnie d'autres élèves du couvent. Car, ainsi que l'expliqua Damasse dans son style vieux d'un siècle :

— Les joies paternelles m'ont coûté mon bonheur conjugal. Aussi ai-je pris le seul moyen de ne pas gâter mon enfant jusqu'à la perdition. Je l'ai confiée aux Ursulines l'année dernière.

« Sage précaution ! » songea Roberline en voyant approcher la plus séduisante fillette qu'elle eût contemplée de sa vie. informée par son père qu'on la mettait en présence d'une « dame française » — deux mois (|ui en disaient long ! — Antoinette lit une révérence d'ancienne Cour, posa dans la main tendue sa petite menotte soigneusement gantée, et, ses jolis yeux noirs levés sans embarras, fit des réponses fort nettes aux questions d'usage : elle avait douze ans, se trouvait fort heureuse chez les Ursulines, moins cependant (ju'avec papa, surtout pendant les vacances à la Pointe-au-I*ic, où elle avait son

poney, son canot d'écorce, son batelier indien et son épagnenl favori appelé Castor. L'Indien se nommait Tienniche, le poney Bijou. Dans le parc on trouvait des écureuils qui venaient manger dans sa main, un caribou apprivoisé et même — ses yeux brillèrent — deux petits ours à peine sevrés qu'elle ne connaissait pas encore et qui avaient été pris par Tienniclie dans les bois de Saint-Irénée.

Damasse Lefebvre avait écouté le bavardage de sa fille avec plus d'attention qu'il n'en eût donné au rapport de son ministre. Olivier, silencieux jusque-là, n'était pas moins attentif, mais pour des raisons différentes.

— Moi, déclara-t-il quand les convenances lui permirent de parler, je voudrais tuer un orignal.

— Tienniche en a tué plusieurs, dit Antoinette. Venez à la maison, vous en verrez un. Je passe sous son ventre sans me baisser...

Elle éclata de rire en voyant la stupéfaction de l'aspirant chasseur :

— Voyons! Il est empaillé, naturellement. Elle comprit qu'Olivier l'admirait de posséder

et d'avoir vu tant de choses, pour hii encore

inconnues et mystérieuses. Très vite ils furent amis, lui écoutant, elle bavardant, mode de conversation certain de gagner la faveur des femmes.

De leur côté les parents continuaient leur entretien et, d'un ])(>ut à l'autre du bateau, les passagers voulaient savoir qui étaient ces étrangers de fortune modeste, pour qui Damasse Lefebvre abandonnait son fauteuil du pont des « premières ».

La cloche du déjeuner les sépara,

— Je crois, dit le haut fonctionnaire avec une moue maligne, que votre employeur s'aperçoit qu'il a manqué de tact en économisant sur vos billets.

Pragnères fit observer avec bonne humeur :

— Cela donne tort à vos craintes sur son insouciance des frais généraux.

Rentrée avec son père dans l'enceinte privilégiée, Antoinette demanda :

— Pourquoi est-ce (\nils ne viennent pas avec nous?

A cette question de l'enfant, Damasse répondit, trouvant l'explication commode :

— Je n'en sais rien.

C'est précisément la même réponse que fait la raison humaine à beaucoup de grandes personnes réclamant, aujourd'hui, le pourquoi de la différence dans les destinées. Pourquoi des riches ? Pourquoi des pauvres ? La question devient gênante depuis que l'on a effacé l'inscription qui, autrefois, guidait les curieux : S'adresser à Vétagc au-dessus.

Pendant le reste de l'après-midi, Olivier guetta son amie nouvelle mêlée à de joyeuses rondes sur le pont des « premières ». Quand elle débarqua vers les quatre heures à la Pointeau-Pic, il trouva moyen de la rejoindre sur l'appontement.

— Au revoir, dit-il. Je voudrais bien aller avec vous !

D'un élan gracieux elle tendit sa menotte :

— Il faudra venir bientôt. Vous verrez si l'on s'amuse à la Tourelle !

Gomme Tienniche et Castor accouraient à sa rencontre, la jolie Antoinette s'envola, faisant ffotter derrière elle un nuage doré.

Le bateau avait repris sa course, privé d'une [>art considérable de son élégance. Toutefois Jovite Coulombe qui, manifestement, posait

pour riiomme à la mode, trouvait encore à qui parler sur le deck des « premières », Robertine put même voir qu'il trouverait avec qui flirter, ce qui, à vrai dire, ne l'inléressa guère. A ce moment elle voyait approcher l'heure où allait commencer la lutte pour la vie, dans sa réalité. Depuis leur départ de France, ils avaient pu se ligurer qu'ils étaient des voyageurs de petite bourse, mais lil)res d'admirer le paysage. « Maintenant, songea-t-elle, nous sommes des mercenaires qui suivons le maître à peine connu vers une tâche inconnue. » El ])1ms elle réfléchissait, plus elle était frappée de la réserve que Damasse Lefebvre avait mise dans l'appréciation du personnage dont ils allaient dépendre.

L'après-midi était avancée. Le b;i(eau ijiiitlait l'escale précédant Tadoussac, dernier port (ju'il devait loucher siii' if Saiiil-Laurcril avant, de remonter le Sagnenay.

Le nombre des passagers s'était fort réduit, jdus encore l'élévation de leur rang social. Les braves « habitants » qui voyageaient d'une rive à l'autre se sentaient clicz eux. Un chœur de voix joyeuses entonna la cliaiisoii populaire :

La Rivière du Loup est grande !...

Comment la passerons-nous?

Jovite Coulombe, soit que toutes les compagnes dignes de lui lussent débarquées, soit qu'il jugeât bon d'entrer en rapport plus direct avec ceux qui allaient })artager son existence, daigna se raj)proclier enlin des Pragnères.

— Je ne savais pas, dit-il, que vous connaissiez l'Honorable Lefebvre. J'aime à croire qu'il vous a dit beaucoup de bien de moi.

Robertine, toujours femme du monde, encore que le « monde » fùl loin, répondit en souriant :

— Mais sans d<jute ! Faut-il donc croire que l'on calomnie quelquefois, chez vous?

— Gardez-vous-en l)ieii ! Chez nous la calomnie est ignorée. Comme tout le monde se connaît, l'étude ])iographique du prochain la remplace dans notre société. Soyez tranquille! Au bout de quelques mois de fréquentation les liistoires de chacun vous seront contées avec <létai]s — par. son voisin.

— J'ai peur, dit madame de Pragnères, que l'occasion nous manque de fréquenter la société canadienne d'ici à... quelques années. Proba-

blement, d'ailleurs, nous trouverions qu'elle ressemble à la société française sur plusieurs points.

Cela fut dit d'union (jui n'eût point fait tache au salon des « premières » deux heures plus tôt. Jovile en fut frappé et regarda mieux son interlocutrice (|ui, dans la salle commune du Sauvage, mal éclairée et j)auvrement meublée, avait échappé à son attention. Il remarqua l'air noble de son visage encore jeune, l'éclat de ses yeux d'artiste, l'élégance de sa personne devinée sous une toilette |ilii< (pie simple, et cette harmonie de gestes qu'une femme de race conserve partout el toujours. Ce ne fui pas un cou[) de foudre qui défonce un toil, mais un coup de vent qui ouvre une fenêtre, et les fenêtres du cœur de Jovite fermaient mal. D'ailleurs, chez hii, le vent ne commettait que des avaries superficielles et réparables. Mais il vivait mieux dans les courants d'air — sans danger pour ses poumons et ceux des autres, — de l'amour platonique.

Robertine, croyant n'avoir devant les yeux qu'un snob louché de la grâce, s'amusa un peu de ce triomjjhe facile. Coulombe, de son côté,

prit cet amusement pour l'éveil d'une coquetterie féminine et couronna les positions d'approche. Il parla du voyage dont la première moitié allait Unir.

— Demain, ajouta-t-il, vous ferez le trajet le plus pittoresque de l'Amérique du Nord, et vous le ferez sur jnon yacht où nous devrons passer la nuit à l'ancre.

Madame de Pragnères ne put s'empêcher de sourire en songeant à la « Chauve-Souris » annoncée par Damasse Lefebvre. Elle demanda :

— Nous n'allons donc pas faire le voyage cette nuit?

— Non. Vous priver de ces spectacles serait un crime de lèse-galanterie. Demain, quand vous serez prête, nous lèverons les amarres. Mon yacht n'est pas grand marcheur, mais, pour peu'que la marée vienne à son aide, nous serons à Saint-Alphonse de bonne heure dans l'après-midi. Naturellement vous y serez mes hôtes jusqu'à nouvel ordre.

Coulomhe s'aperçulque la séduisante Française ne l'écoutait plus. Les yeux dilatés par l'admiration, elle voyait approcher, comme

pour engloutir le l)aleaii, une énorme l»rèche coupée à vif" dans la chaîne de coteaux riants qui bordent, le fleuve. On eût, dit l'entrée d'un lieu redoutable et fantastique, d'où l'on ne pourrait, plus sortir. Au fond de l'ouverture béante et déjà obscure, entre deux piliers de granit ressemblant à plusieurs tours de cathédrale juchées l'une sur laiilre, une noire nuée d'orage paraissait enfermée, rideau sombre cachant des épouvantes. Roberline se souvint d'un tableau qu'elle avait vu. Cela représentait lin cercueil dans une bai-que poussée lentement par deux rameurs, vers une falaise de basalte sombre, étagère colossale garnie de tomlteaux. Le ]»einfre avait intitulé son œuvre : Ile de la Morl, et l'impression causée par ce paysage terrible était toujours demeurée en elle avec une <îtrange fixité.

Déjà, quillanl le urand fleuve où le soleil éteignait ses derniers rayons, le bateau s'engageait dansFemboiR-hure à demi ténébreuse du Saguenay. Sur la droite, au fond de l'Anse-au-Sable, Tadoussac parut, au moment où l'orage éclatait avec des nMilciiicnIs (|ue les rocs perpendiculaires se i'eu\ nvaicnl m iiilcnnin.ibles écliOS.

Le Saint- Alphonse était sous vapeur, son capitaine croyant qu'on allait se mettre en route. Il put accoster et le transbordement fut commode. Puis, sur l'ordre de Coulombe, le « yacht » s'amarra pour lu nuit. Et, dans le vacarme de l'artillerie céleste, sous la pluie chassée par une brise violente, Pragnères mangea pour la première fois le [)ain que devait payer son travail. Jovite Coulombe fit de son mieux pour . égayer ses convives, mais la tâche était au-dessus de ses forces. De bonne heure les couchettes furent occupées et les lumières éteintes. Calmé très vite après le déchaînement de sa force, l'orage respecta le sommeil des voyageurs.

Il faisait beau, le lendemain dimanche, quand le remorqueur déguisé en yacht commença la montée du Saguenay. Goulombe, s'élant assuré que ses hôtes étaient bons catholiques, les avait conduits aune messe matinale avant d'ordonner le départ. Avec l'intention niai-quée de se rendre agréable, il commença son rôle de guide.

— Le Saguenay mis à sec, disait-il, serait un canon auquel le Colorado ne pourrait rien ofîrir de com[)arable, car nous suivons en réalité un canon envahi par l'eau. Là où nous sommes, le fond de la rivière est déjà inférieur de deux cents mètres à celui du fleuve, ce qui, de la part d'un affluent, est une attitude assez bizarre.

Ceci n'est rien. A certains points, nous aurons sous les pieds deux kilomètres de liquide en jn'ofondeur. Quelqu'un a nommé le Saguenay : une des plus grandes merveilles de la géographie physique du monde.

— Ce quelqu'un ne devait pas être canadien, dit Robertine en souriant.

Le mot de géographie avait déjà fait fuir Olivier. Peu après on put le voir en conversation intime avec le « père Labrador », capitaine du yacht et « manchot pour vous servir », ainsi qu'il le disait invariablement aux nouveaux venus. Cinq minutes lui furent assez pour apprendre à son jeune interlocuteur qu'il avait laissé son bras entre deux glaçons du Saint- Laurent, une fois qu'il avait dû, avec ses camarades, traîner sur la banquise, pendant dix-huit lieues, le canot emmené au large. Quant aux pieds menacés par le froid, il devait leur conservation à l'idée lumnieuse de son frère qui, ayant tué une, paire de canards, s'était servi de leur dépouille encore chaude pour lui improviser une chaufferette.

Jus((u'au coup de midi, Olivier s'enivra des paroles de ce héros qu'il croyait avoir déjà ren-

contré dans les chefs-d'œuvre de Jules Verne. Quand on se mit à table, il aurait pu passer un examen sur la manière de prendre le phoque au hlet pendant l'été, de l'assommer à coups de bâton sur la glace en hiver. Il connaissait les mœurs des ours blancs, la grande et la petite pèche à la morue avec les divers genres de bouëlte : lançon, capelan, encornet. Il possédait la]istedespro(hiils Aariésquel'on retire de la baleine blanche. Enli]i il avait écoutéle véciidevisu d'une rencontre avec le serpent de mer, faisant des bonds hors de l'eau, droit en l'air, la tête montant à une cinquantaine de pieds, la gueule du diamètre d'une roue de moulin, avec un œil en proi»orlion, « d une malice à faire trembler ».

Il était loin, le jour où l'élève du boncuréde Courmenault suivait distrailenient le dialogue de Mélii)ée et de Tityre î

Pendant ce temps-là sa mère, une fois de plus, avait le bonheur d'oublier tout le reste en écoutant la grande mhx de la nature (]ui n'a\ait jamais [larlé |tlns liant à son es|)rit.

Tour à tmir l'oflicieux (-onlombe Ini avait désigné les points i"emar(|iiables qu'ils dépas- .saienl, déj>oétisés (jncl(|nclVn's par des appella-

lions bizarres, comme la Pointe Brise-culottes et la Descente des Femmes. Par contre, à l'endroit où le pittoresque atteint son apogée, le cap Trinité et le cap Eternité lui avaient paru dignes de porter ces noms augustes. L'un, masse de granit assise sur une base puissante, perçait les nues de sa pointe inaccessible, tandis que ses flancs, drapés d'une verdure que l'hiver même ne peut faner, défiaient les vents et les Ilots par leur éternelle jeunesse. Au delà d'une petite baie qui leur sert de commun miroir, l'autre cap élevait })er})endiculairement trois cônes dénudés, de même forme et de même taille, unis à leur fondement, image saisissante du grand mystère chrétien.

Robertine, à cet endroit, fut troublée dans son admiration parle mugissement de la sirène. Le père Labrador faisait à sa manière les honneurs du Saguenay, en réveillant un des échos les plus curipux du monde. En même temps Olivier courut verssa mère, et, lui montrant un ■oiseau dont les ailes gigantesques décrivaient un cercle lent à millepieds au-dessus d'eux :

— Un aigle ! cria-t-il avec enthousiasme. Le capitaine a vu des aigles enlever des moutons!

Jovite Goulombe haussa impercepliblement les épaules et prophétisa :

— Ce jeune homme sera heureux parmi les Canadiens.

— Amen! répondit Pragnères. Un sur trois, c'est déjà beaucoup !

De bonne heure dans l'après-miiH, le Saguenay devint aussi large que le Saint-Laurent à Québec. Sur la droite on doubla le cap Est, puis le bateau vint à angle droit sur la gauche. Presque à perle de vue la baie de Ila-Ha étendait son eau tranquille.

— Nous arrivons, annonça Coulombe.

Et Robertine, pour bien des jours, tomba de sa contemplation poétique dans la réalité.

En trois quarts d'heure on atteignil lappontement, situé au fond d'un petit golfe à quelques centaines de mètres de la pulperie. L'endroit n'eût pas manqué de pittoresque, si la main de l'homme n'eût gâté la Nature avec une inconsciente brutalité. Le rideau des collines s'entaillait d'une cascade, mutilée à sa partie supérieure |)ar lehideux barrage d'une maçonnerie. De cette retenue d'eau partait — reptile noir au corps monstrueux — rali2:noment des énormes tuvaux

de fonte amenant la cliute à la cage des turbines. Un long édifice en bois brut, foncé par les intempéries, coupait à la base ce tableau de désolation. C'était l'usine, flanquée à droite d'un pavillon visant à l'élégance et d'un parc à l'état de projet, bordé par la petite rivière bouillonnante sur son lit de rochers. Une maison beaucoup plus modeste, inachevée comme le parc, faisait pendant sur la gauche à la résidence du directeur. Pragnères, avec un peu d'inquiétude, la désigna du doigt :

— C'est notre habitation?

— Oh! répondit Coulombe avec une nuance d'embarras, jusqu'à nouvel ordre vous êtes mes hôtes : je vous l'ai dit.

Une servante canadienne, accorte et bien habillée, venait au-devant d'eux :

— Nous avions peur, m'sieur Jovite. Vous étiez attendu ce matin.

Sans répondre, Coulomlie lit la présentation :

— Agathe, ma cuisinière.

Puis, entraînant à l'écart cette personne importante, il donna des ordres qui semblèrent reçus froidement.

Assez vite, toutefois, les bagages des nouveaux arrivants lurent transportés au second étage du pavillon, où deux chambres furent préparées. Agathe éjirouva une surprise en voyant la Française mettre la main à la pâte en vraie ménagère. Dès la première minute, Robertine j>renait la position qu'elle devait occuper dans l'établissement.

Elle interrogea la servante, tout en poussant l'ouvrage :

— Où est Saint-Alphonse?

— Là-bas, à une lieue, de Tant' côté de cette petite rivière. On ne peut y aller qu'en canot. Le pont n'est pas encore fèt.

— Comment viennent les lettres?

— Par Chicoutinii, (|ii;iii(l le jtère Labrador va les prendre avec son bateau.

— C'est loin?

— Dix yeues. .Moi j'étions née en face, au village de Sanite-Anne.

Vi\ i)eii de patois fran(;ais fut une musique délicieuse pour les oreilles de Robertine. Elle (iL'Mianda encore :

— Il faut aller à (^hicouliuii, jtour le médecin?

— Ben sur? Est-ce que vous avez envie d'êt' malade?

— On ne sait jamais, soupira Roberline en songeant aux « quelques kilomètres » annoncés par Coulombe.

Pendant ce temps-là, Pragneres, sous la conduite de son chef, visitait l'usine où il s'étonnait de ne pas voir des ouvriers plus nombreux. Quant à Olivier, il avait monté son fusil neuf et, prévenu par le père Labrador qu'un permis de chasse est inutile là où le gendarme est inconnu, il faisait une courte exploration des bois en dépit (le l'heure avancée. Après son troisième lièvre, il jugea cette proie aussi peu digne de lui que le moineau en France. Mais le caribou convoité — en attendant l'orignal — fut invisible.

— Tout de même, songea-t-il en s'endormant, voilà un fameux pays!

Même les moustiques, fléau terrible! ne purent le tenir éveillé. Ses parents ne goûtèrent pas un sommeil aussi calme.

Le lendemain, Pragnèues fnl à la besogne du malin an soir et, dans ses diverses fonctions, il put rcroiiiKiître l'existence d'un fâcheux dé-

\'2H SUR LES DEIX lUVES

sordre. Sur le bureau une j)ile de lettres restées sans réponse, voire même non décaclietées, lui causa un véritable effroi, qui augmenta encore quand il jeta les yeux sur la comptabilité.

— La personne que vous remplacez, dit Coulombe, m'a quitté depuis plusieurs semaines. Entre nous, j'ai dû m'en séparer pour cause de caractère peu malléable. Avec vous, je m'entendrai mieux.

Henri de Pragnères se garda bien de troubler cet espoir, (l'anlanl mieux (jn'il avait les meilleures raisons du monde pour ne pas se brouiller avec son chef. Toutefois, sur de légers symptômes, il commençait à se demander si le caractère de Jovite pouvait passer pour délicieux. Au déjeuner, comme la veille à dîner, celui-ci fut le plus charmant des hôtes. Il acheva la conquête d'Olivier en lui donnant pour jusqu'au soir la compagnie du « père Labrador » dont le bateau n'avait rien à faire ce jour-là. Et, dans le courant de l'après-midi, ayant laissé à Pragnères une tâche suflisante, il entrej)rit de continuer, sinon d'achever, la conquête de Robertine qu'il trouva occupée à coudre sur un banc au bord de la rivière.

— Je tremble, dit-il, que l'ennui vous gagne Bt que vous nous quittiez. Si je vous avais connue, jamais je n'aurais osé conclure avec votre mari.

— Vous croyez donc mon courage inférieur au sien?

— Non ; mais il suflit de vous voir pour comprendre que celte vie n'est pas faite pour vous. Ah! j'en parle par expérience! La solitude physique, passe encore. Mais la solitude morale ! Pensez qu'il me faut faire cent lieues pour trouver une âme qui puisse...

— Mais je n'aurai pas besoin de faire cent lieues pour trouver mon mari.

— Voyons, madame! N'est-ce pas là de l'égoïsme un peu cruel? La privation du bonheur prend une amertume double en face du bonheur des autres.

— Si vous dites vrai, je dois souffrir doublement d'avoir quitté mon pays, en face de vous qui ne quitterez jamais le vôtre.

— Oh! j)ardonnez-moi ! J'ai l'air d'oublier que vous êtes en exil. Cependant mes respectueux efforts tentent constamment de vous le faire oublier à vous-même? Quand j'aurai l'a-

vaiilage de mieux vous coiiiiaîlre, de mieux savoir ce qui vous plaît, j'y réussirai moins mal peut-être.

Robertine commençait à être ennuyée de ces roucoulades. Elle répondit avec une impatience que Jovite prit pour une émotion naissante :

— Je vous assure, monsieur, que vous pouvez compter sur ma gratitude.

— Ah! lit-il avec énergie, gardez-la pour d'autres ! Ce que je demande, c'est un peu de votre amitié.

Il la quitta sur ces mots, car il pensait que l'amour platonique est un flacon qu'il faut déboucher avec précaution et faire déguster à petites doses.

Le soir, au dînei", Uobertine fut joyeuse de la joie de son lils qui avait abattu son premier chevreuil. Pendant deux heures il l'avait « guetté » au bord d'un petit lac, piloté par « le père Labrador » qui savait ((ue ces hôtes des bois aiment à venir se phjnger dans l'onde j>(»ur échapper aux moustiques.

— Mon jeune ami, prophétisa Coulombe, vous serez un grand chasseur. Mais le temps viendra où vous serez prêt à donner deux chevreuils

Sin LES DEUX RIVES 131

contre un beefsleak. Demain, pour varier vos plaisirs, vous apprendrez à conduire un canot d'écorce. Mon Indien, Sebatis, est un professeur dont vous serez content.

Cette première semaine parut longue à madame de Pragnères qui voyait à peine, dans la journée, son mari et son fils. En revanche, elle voyait souvent Coulombe qui trouvait le temps de venir s'asseoir près d'elle pendant une heure. Elle l'eût jugé amusant s'il ne se fût obstiné à être sentimental, avec ce pathos qui fatigue les femmes quand elles ne peuvent s'y intéresser. D'ailleurs, sans dire un mot dont elle pût prendre ombrage, il redoublait d'attentions et lui rendait la vie aussi agréable qu'elle pouvait l'être.

Quand vint le dimanche, il fit chauffer son yacht pour conduire toute la famille à Chicoutimi dont le chem.in de fer, nouvellement terminé, commençait à faire une ville fort passable. Malheureusement cette ligne n'était pas d'un grand avantage pour la pulperie, soit à cause de l'élévation des tarifs, soit à cause de la difficulté, surtout en hiver, des communications entre l'usine et la gare. Ainsi l'expliqua Coulombe à madame de Pragnères, qu'il aimait à

132 SUR LES DEUX IlIVES

se donner pour conlidente même quand il s'agissait des questions matérielles, sachant que l'intelligence de cette femme supérieure pouvait tout embrasser. Partis de bonne heure pourChicoutimi, ils purent assister à la grand'messe et Coulombe, raffiné dans ses impressions quand il était amoureux, fut attendri en voyant prier Robertine. Eloignée de toute église depuis une semaine, cette pieuse femme retrouvait enfin la pompe catholique, la vue d'un évèque sur son trône, l'encens, l'orgue, les chants depuis l'enfance connus. Avec un serrement de cœur elle ([uitfa toutes ces choses pour regagner le désert où il fallait vivre. Mais toujours attentive à remercier ceux (|Hi lui avaient fait du bien, elle tendit la main à Coulombe :

— Je vous dois une journée très douce.

Jovite, à ce moment, eût embrassé l'évèque. Mais Robertine, dans le recueillement de sa prière, avait entendu le devoir et la raison qui lui donnaient un ordre.

Dans la soirée, elle consulta son époux. N'était-il pas temps de commencer leur vie normale et de quitter le toit de Coulombe qui était, en somme, non pas leur hôte, mais leur

chef? Tôt ou tard l'existence en commun, dans cette situation fausse, aurait des inconvénients. Elle-même, d'ailleurs, trouvait les journées longues sans l'intérêt d'un ménage à conduire.

— J'ai besoin, conclut-elle, d'être chez moi. Elle fut peinée de voir que son mari devenait

indifférent à des questions qu'il eut été le premier à soulever jadis. Il répondit en soupirant :

— Pauvre chère femme ! Le métier va être dur, et vous avez le temps de connaître la fatigue. Mais je pense que vous voyez juste. Faites comme vous voudrez.

Le lendemain, elle dit à Goulombelqui était venu, selon son habitude, la retrouver sous les épinettes parfumées de résine, au bord de l'eau qui chantait en fuyant :

— Vous êtes pour nous d'une bonté que j'apprécie dans ses moindres détails. Mais nous dormons dans les délices de Capoue. 11 est temps de se reveiller, d'autant plus que l'été est court dans ce pays. Quand viendra l'hiver, il

- faut qu'il me trouve habituée à ma nouvelle vie, et installée dans ma maison.

Coulombe répondit, les yeux fixés sur Ro-

berline, avec la confiance el'uii liomme qui ne doute pas de l'effet de sa prière :

— Quand la neige couvrira mon toit, mettant une barrière entre nous et le reste du monde, il sera bon d'être ensemble dans ce désert que vous rendrez charmant.

— Nous resterons voisins, dit-elle. Mais ne • comprenez-vous pas qu'une femme désire l'indépendance, ne veuille rien devoir à personne?

— Je n'aime pas les femmes qui «. ne veulent rien me devoir », répliqua-t-ild'un ton de doux reproche, en lui prenant la main.

D'un geste brusque elle se dégagea. Puis, avec ce sourire qui déconcerte un fat :

— Mais, monsieur, je ne suis pas venue ici pour que vous m'aimiez.

Susceptible comme le sont souvent ses compatriotes, le Canadien rougit jusqu'aux cheveux. Rendu méchant par le dépit :

— C'est vrai, madame. J'avais oublié pourquoi vous êtes venue.

Le lendemain la famille Pragnères coucha dans la petite maison qui, parmi des défauts nombreux, avait celui de n'être pas achevée à l'intérieur.

C'était un édifice en bois de trente pieds sur vingt, précédé d'une plate-forme assez haute pour dominer la couche de neige pendant l'hiver. On accédait à cette galerie extérieure par un degré de cinq marches ; puis on pénétrait dans le corridor séparant l'habitation en deux parties de deux pièces chacune. Là doit s'arrêter la description, car l'étage supérieur, allendant les cloisons, formait un seul espace vide que rien ne séparait du toit. L'escalier n'avait pas de

rampe, défaut négligeable puisqu'on ne devait guère s'en servir. Dans la cuisine, probablement destinée à servir de salle à manger, un poêle en fonte rassurait par son volume capable de lutter contre les températures les plus basses. L'énorme tuyau, circnlarit dans les pièces voisines, leur distribuait la chaleur. En outre de cet ustensile d'utilité première, les lits neufs et confortables étaient seuls à mériter quelque éloge. Le mobilier fut augmenté, sinon complété, par des objets pris soit au pavillon du maître, soit au magasin qui, en même temps, servait de boutique et passait à l'avenir sous la surveillance de Pragnères. Celui-ci commençait à comprendre que son emploi ne serait pas une sinécure.

L'installation fut assez itr(»nipte. Dans la circonstance, Olivier montra qu'il serait d'une ressource infiniment précieuse. En deux mois ce garçon de quatorze ans avait sauté un échelon et devenait un homme. Déjà il connaissait les bois, et l'on pouvait compter sur lui comme pourvoyeur de gibier |)()ur la table paternelle. En même temps, il avait appris la j)èrhe et la man(euvre du canot (ITTorce sous la direction de

Sebatis, un des rares Indiens monlagnais résignés sinon au travail comme l'entend la race blanche, du moins à l'apprivoisement d'une (juasi-domesticité. Ce sauvage était grand, de traits comparativement réguliers qui auraient trompé sur son origine, sans la couleur terreuse de son teint. Entre lui et son élève, dont il était lier, une amitié profonde s'était formée très vite. Peu après son installation, Robertine pansa une blessure qu'il s'était faite en construisant un cahot spécial pour le service d'Olivier. A partir de cette heure, elle put compter sur son dévouement comme sur celui d'un chien fidèle. Une époque devait venir où elle serait heureuse de le trouver.

En attendant, la femme de Sebatis devint pour les Pragnères une aide utile quoique intermittente. Elle se nommait Péchi, et consentait j)arfois à accomplir les tâches grossières du ménage. D'autres jours il était impossible de la faire sortir de sa tente — on n'avait jamais pu lui faire accepter une maison, même de pins nrm équarris — où elle fabriquait des mocassins pour un marchand de Québec, au milieu d'enfants et de chiens grouillant pêle-mêle.

Couloinhe n'était pas en liostililé ouverte avec Roberliue; mais, depuis certaine conversation, il ne la traitait plus qu'en femme d'employé supérieur, avec une nuance de considération polie. On était loin de l'éjtoque où il faisait chauffer son yacht pour la conckiire à la cathédrale de Chicoutimi. Heureusement elle avait Sehatis qui, dans son embarcation de bouleau, avec Olivier pour second, leur faisait traverser la baie, chaque dimanche, à l'heure de la grand'messe de Saint-Alphonse. Goulombe ne manquait pas de s'y rendre dans sa yole à voile. D'autres canots portaient les ouvriers de l'usine livrée au repos orthodoxe. Dans la petite église de bois, plus qu'en aucun lieu, Uobertine aimait à prier, saisie d'édification à la vue de cette ferveur canadienne inconnue en France, même dans la Vendée fidèle à sa foi.

l'dle ne pouvait plus dire à cette heure qu'elle et sa famille dormaient dans les délices de Capoue. Son mari menait l'existence d'un employé laborieux, ayant à tenir la comptabilité et la correspondance de l'usine. Coulombe, surtout d('|)uis qu'il était seul au jiavillon, circulait constamment. Olivier, dans un jjuvs où il faut

SUR LES DEUX lUVES 139

tout faire soi-même, ne manquait pas de besogne [>our assurer et faciliter l'existence matérielle (le ses parents.

Robertine, acclimatée à son rôle de petite ménagère, trouvait du temps pour veiller au bienêtre de la population ouvrière encore peu nombreuse. Elle commençait à connaître ces hommes de nature honnête et d'humeur joviale, sous des dehors bruyants et querelleurs. D'abord elle s'était sentie effarouchée de leur parole haute, affirmative, avec une nuance de défi et de vanlerie à chaque phrase, accompagnée d'une abondance de jurons qui les montrait sur le point d'en venir aux mains. Loin de là, ils vivaient en bons camarades, ne se battant guère que les jours de paye. Un ou deux flacons d'eau-de-vie semblaient alors tomber du ciel, malgré une prohibition rigoureuse, et, parfois, on jouait du revolver et du couteau. Mais des scènes de ce genre se [>rocUiisaient rarement, et Robertine avait peu d'occasions d'ouvrir sa pharmacie.

Elle s'étonnait de voir que ces ouvriers, du moins un certain nombre, soupiraient après là venue de l'hiver qui, ralentissant les travaux de la pulperiei les obligerait à s'enfoncer dans

la forêt pour gagner leur vie comme bûcherons. Déjà ils parlaient l)ois, discutant la quantité que chacun était cajjahle de « sortir », cherchant à prévoir où tel camp serait placé, pronostiquant la saison, la quantité et la qualité de hi neige, molle ou ferme, favorable ou non au traînage des arbres coupés. Cette vie d'une dureté à peine croyable ])araissait avoir autant d'attraits jiour eux qu'un hiver à Nice, pour le Parisien ami du plaisir.

Octobre était venu. Jovite Cduloiiibe se hâtait de vendre sa pulpe qui parl.iit sur des chalands remorqués par le père Labrador. Aux voyage?» de retour on débarquait des caisses de provisions, sacs de farine, barils de lard, à quoi il laiil joindre les couvertures, les vêtements chauds, les raquettes, les hautes bottes indiennes sans talons fabriquées à la façon des mocassins. Dès le milieu du mois, la baie Ha-Ha pouvait être fermée par les glaces. Robertine et même son mari ne surveillaient pas sans émotion l'approche de cette longue période d'un froid dont ils n'avaient aucune idée. On leur annonçait des températures de io" sous le zéro.

En allendanl ils avaient le spectacle merveil-

SUR LES DEUX RIVES lil

leiix de la forêt canadienne disant adieu à l'été. Chez nous la feuille qui va mourir, à l'exemple des reines d'autrefois, revêt la bure des nonnes. Dans la Nouvelle France, l'agonie est cachée sous un déguisement joyeux jusqu'au fantastique. Les trois essences principales, confondues tout l'été dans l'unique nuance verte, se séparent tout d'un coup par le clioix de leur parure, qui semble sortir d'une garde-robe tenue fermée jusque-là. C'est, pour le bouleau frissonnant et léger, la teinte de l'or le plus pur. A côté, l'érable majestueux arbore son costume rouge sang. Et le sapin, qui est le grand nombre, garde son émeraude et sert de fond au caprice de ses voisins.

Robertine passait des heures à contempler ce manteau de la Nature qui s'étendait, pareil au brocart vénitien ouvré pour un Dandolo, jusqu'à des rideaux de collines que le vol d'un oiseau n'aurait pu atteindre en deux jours. Avec la fraîcheur plus grande, l'atmosphère était d'une pureté inconnue à l'œil européen. Dans cette himière intense et profonde, le corps se mouvait avec vivacité et sans effort, comme dans l'ombre impalpable d'un bain régénérateur.

Un matin, la famille se réveilla sous la neige: l'apprentissage de l'hiver commençait.

D'abord il fallut s'exercer à l'emploi des raquettes. Le professeur Sebatis lixa les chaussures de ses élèves au long treillage en boyau de caribou, au moyen de lanières, qui, au début, causaient des crampes douloureuses. Le plus difficile fut d'apprendre à passer une raquette sur l'autre pendant la marche, de façon à ne pas écarter les jambes à la façon d'un trop grand nombre de sportsmen eurojtéens.

Sebatis faisait des tours de force, courant à la vitesse de trois lieues à l'heure, sautant des barrières. Il disait :

— Moi marchir quarante milles avant mangir midi.

Va il l'avait fait plus d'une fois, au témoignage du père Labrador.

Le froid devint très vif. Les trottoirs de bois éclataient avec un bruit pareil à des détonations d'armes à feu. Mais l'absence de vent rendait la température supportable à un point qui les surprenait tous. Leur maison était chaude, pourvu que le poêle ronflât bien. Gomme le sapin brûle vite, on devait recharger le foyer

toutes les trois heures. Olivier coucha dans la cuisine, ayant soin de rester légèrement couvert, afin d'être réveillé par l'air glacial quand le moment de remplir son rôle de chauffeur était venu.

Dans la journée, il battait les bois avec Sebatis qui traînait le toboggan destiné, en cas de bonne chance, à rapporter l'animal abattu. Ordinairement c'était un chevreuil qui, une fois sorti du « ravage » longuement frayé par lui dans la clairière d'épinettes ou de cèdres, n'était plus porté par la neige molle et, bientôt rejoint, devenait une proie facile. Plus rarement, après une journée entière de poursuite, ils pouvaient atteindre un caribou des bois, car le sabot de celui-ci, en hiver, devient concave et aiguisé sur les bords, ce qui l'empêche d'enfoncer et de glisser dans sa course.

Olivier })rit alors ses véritables leçons d endurance. Elles furent parfois d'une sévérité qu'il s'efforçait de cacher à sa mère, sans y parvenir toujours. Mais le couronnement de sa carrière de chasseur manquait au hardi jeune homme : il n'avait pas encore abattu son premier orignal. Vers le milieu de la semaine de

Noël, Sebatis le jugea entraîné suffisamment pour tenter l'expédition.

Ils devaient être accompagnés d'un autre Indien, nommé Swarsin. Celui-là, resté « sauvage », courait les bois pendant l'hiver, récoltant des fourrures, sans toutefois imiter ses congénères qui gagnent les terrains de chasse situés dans les solitudes, à cent lieues au Nord".

— Lui connaître bon « ravage » d'orignal, avait affirmé Sebatis. Lui vendre « ravage » pas trop cher.

Le traité conclu, ils partirent tous Irois de grand matin par un beau clair de lune qui reflétait sa douce lueur sur l'éblouissante parure de l'hiver. Les lièvres étaient blancs. Depuis un mois l'ours léchait ses pattes au fond de sa tanière. Olivier « crut » d'abord qu'il faisait froid, mais bientôt ses gants de castor furent dans sa poche et il trouva sa toque trop lourde et tro[) chaude. Il suivait Swarsin qui marcliait rapidement vers l'Ouest dans la direction du lac Kenogami. Derrière eux Sebatis traînait le léger toboggan, chargé des haches, des vivres et des couvertures, pour le cas oîi il faudrait camper la nuit prochaine.

SUR LES DEUX RIVES I 4o

Sur les Imit iieures on iit halte, après avoir parcouru six lieues. Un vent assez fort commençait à souffler au visage des trois hommes.

— Bon ! prononça Swarsin. Orignal pas éventer nous. Mais p't'èt'hen tempête de neige ce soir. Nous mangir maintenant.

Au hout de quelques minutes, une flamme s'éleva derrière l'abri en tiges de pin. L'eau — neige fondue, — fut bientôt bouillante et le thé fuma dans les tasses. Une boîte de corned beef fut ouverte, et le jeune Français connut le meilleur repas de sa vie. Alors, autour du brasier, on se reposa pendant une heure en causant à demi-voix des chances de la journée. Puis le toboggan fut remisé dans la hutte de branchages. — « Pourront-ils jamais le retrouver? » pensa le débutant, — et la chasse proprement dite commença dans un profond silence.

On avançait avec précaution. Au bout d'une assez longue marche, Swarsin désigna de la main le tronc d'uncèdre où j)endait, hors de l'atteinte de la main d'un géant, cette longue mousse blanche qu'ils appellent « barbe de vieillard ». On pouvait voir qu'un animal gigantesque l'avait lii'outée. D'un autre signe, le chef

de rexpédition commanda : « Apprêtez les armes. » Le «. ravage » n'était pas loin.

On atteignit bientôt sa limite. C'était un espace de neige foulée qui se perdait à distance et occupait plus d'un hectare, sur un point où les cèdres, les épinettes et les érables étaient moins serrés. Jusqu'à la hauteur de trois mètres où les orignaux pouvaient atteindre en se dressant sur leurs pieds de derrière, l'écorce et les jeunes rameaux des « sapinages » avaient disparu. Pendant quelques minutes, les chasseurs restèrent en observation; Swarsin, iles sourcils froncés, mettait en jeu l'incroyable finesse de son ouïe et de sa vue, Olivier ne sentait pas le froid; mais il tremblait d'une émotion qu'il n'avait pas connue depuis qu'il était au monde.

— Je les entends! signala Swarsin.

Alors le "groupe se porta en avant, courbé, attentif à se dissimuler derrière les touffes d'arbustes. Enfin le chef resta immobile, désignant de la main trois colosses qui, debout, levaient avec inquiétude leur tète énorme et disgracieuse, ornée de bois d'un mètre et demi, spatules comme ceux du renne. Leurs jambes brunes, longues

jusqu'ù la (lifîormilé, leur méritaient le nom d'éciiassiers des quadrupèdes. Leur corps de velours brun avait les rayures de gris foncé qui apparaissent avec l'âge. Une épaisse crinière surmontait leur court garrot. Les mouvements de leurs grandes oreilles, qu'on eût dites empruntées à la tète d'un âne, faisaient voir le soupçon d'un bruit insolite dans la forêt. Toutefois les émanations des chasseurs qui les abordaient sous le vent leur échappaient.

« Je serais incapable de mettre une balle dans un portail de grange » , pensa Olivier avec déses[)oir.

Les animaux s'éloignaient sans fuir, mais ils furent hors de portée avant que le jeune Vendéen eût fait parler sa carabine. Habitué à ces défaillances d'un débutant, Swarsin commanda du geste à Olivier de rester à son poste. Alors les deux Indiens marchant en sens opposé enveloppèrent le « ravage » d'un grand cercle.

Encore visibles malgré la distance, les orii;naux s'étaient remis à brouter. Enfin, après une attente qu'Olivier jugea longue de plusieurs heures, il les vit pointer les oreilles et aspirer l'air. Sans doute, les rabatteurs entraient dans

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l'aire du vent. L'hésitalioiMliir;i ikmi. Au galop, avec un grand hiuit de souille, faisant craquer les branches, ces rois de la foret prirent la fuite, rabattus sur Olivier. L'un d'eux [)assail à portée. Il lira, Iroj» ému jiour redoubler; puis revenu de sa stupeui", il s'élança sur la pisle de l'animal, bientôt marquée de taches rouges. Déjà il craignait de ne pouvoir l'atteindre quand tout à coup, il faillit trébucher surle corps immense, étendu sur la neige.

« Je fus bien près de m'évanouir », a-t-il confessé plus tard.

Il n'en eut jias le lenij)s, les deux Indiens étaient j)rès de lui, célébrant sa victoire par une danse expressive. Mais Swarsin coupa cou ri à ces démonstrations.

— Toboggan ! dit-il à Sebatis qui s'envola sur ses raquettes.

Au même instant, avec une adresse incomparable, Swarsin tirant son couteau dépeça la bète, malgré les supplications d'Olivier qui aurait voulu revenir avec sa proie entière.

— Tro[> lourd, objecta l'Indien. Plus de mille livres. Toboggan petit, pas pouvoir porter.

Quand Sebatis repaïut, la besogne était faite. . .,

L;i |)e;ui de l'ongrial avec son massacre était pliée avec soin autour des filets de la bète. Aux loups restait la carcasse. On mangea très vite , sans allumer du feu. Il était trois heures.

— Si lune briller ce soir, nous arriver maison pour sommeil, promit Swarsin.

Malheureusement il ne s'était pas trompé en émettant la crainte d'une tempête de neige . Avant qu'on eut fait une lieue, Swarsin dit à Olivier qui venait derrière lui :

— Wa-pi-bi chante. Orage pas loin.

De l'oiseau invisible on entendait le cri léger, pareil au sifflement d'une bûche enflammée. Le vent, calmé depuis le matin, s'éleva toutà coup amenant du golfe un épais rideau de nuages couleur ardoise. Et, presque aussitôt, entre ce nuage et le sol blanc, une muraille de flocons fut dressée, empêchant de voir la route à plus de cinq pas.

Craignant de perdre leur compagnon, les deux Indiens l escortaient à droite et à gauche, un bras passé sous celui du jeime homme. De la main restée libre Sebatis retenait sur sa poitrine la lanière attachée au toboggan dont sa force herculéenne semblait ignorer la présence.

Parfois, incapables de tenir lète à la trombe qui les étouffait comme un linceul jeté sur eux, les chasseurs, pour respirer, se voyaient obligés de faire volte-face. Leur guide cherchait l'abri des sapinades les plus épaisses. Mais alors les branches inclinées sous le poids de la neige versaient sur eux de véritables avalanches qui les clouaient au sol en s'accumulant sur leurs raquettes, tandis que, tout près d'eux, éclatait un fracas d'écroulement. C'était un grand arbre, mort depuis des années, que les branches de ses voisins refusaient de soutenir davantage, et qui tombait vaincu dans sa dernière bataille contre la tempête.

Olivier, malgré son énergie, se sentait gagné par la fatigue, et bien plus encore par une impression indéfinissable de terreur. Déjà il commençait à faire sentir son poids aux bras de ses compagnons, et à se demander s'il valait la. peine de prolonger celte lutte épuisante pour succomber un mille |tlns loin. Swarsin s'en aperçut :

— Eivcoye forll dit-il, employant l'expression favorite de la contrée. Vous j)as vieille fenuue ou rat musqué. Beaucoup courage.

Camper bientôt.

En effet, ils arrivèrent promptement an pied d'une falaise de hauteur médiocre, mais suffisante pour les abriter. Ne perdant pas une minute, les Indiens jouèrent de la hache et, sans qu'il pût dire combien avait duré le travuil, Olivier se réveilla d'une demi-somnolence dans l'éblouissement d'une lueur vive. Sur un tapis de menues branches vertes il était couché, au fond d'une hutte dont l'ouverture admettait la chaleur d'un brasier flambant à quelques pouces en dehors. Dans le chaudron, l'eau allait bouillir pour le thé ; une pile de bûches promettait pour la nuit — déjà commencée — une température confortable. De chaque côté du feu, Sebatis et Swarsin fumaient leur pipe, causant de cette voix sans éclats, tragique et profonde qu'ils ont toujours, même pour les phrases les plus banales. De fait ils semblaient aussi peu émus que deux paysans vendéens sécliant leurs culottes après une averse, devant la haute cheminée oi^i cuit la soupe. 01i\"ier admirait ces hommes dont rien n'abat l'énergie et n'altère le sang-froid. Il s'endormit dans ses couvertures, à la dernière bouchée d'un repas bien gagné.

Vers minuit il s'éveilla en sursaut, rêvant

que deux mains de fer l'avaient saisi aux épaules. Revenu h la réalité, il s'aperçut que la sensation provenait du froid. Cependant le feu brûlait toujours, mais il brûlait à cette heure au fond d'un puits de plusieurs [)ieds, la neige qui supportait l'àtre ayant fondu peu à peu. Il ne s'échauiïa complètement qu'au matin, quand ils 'eurent repris leur marche. Le calme était revenu et, bien avant midi, la petite troupe descendit le coteau qui dominait la pulperie. Jovite Coulombe lui-même se joignit à l'ovation que reçut Olivier. Celui-ci, pour le moment, ne voyait plus rien à désirer en ce monde.

Vers la fin d'avril, Goulombe reçut une demande de congé qui ne pouvait guère le surprendre, mais ne l'en gêna pas moins.

L'air généreux de la Nouvelle France, pays des nombreuses familles, avait produit un résultait dont on peut se risquer à dire que, dans la circonstance, il n'était pas « espéré », pour plus d'une raison. Robertine allait avoir besoin du voisinage d'un médecin, pour elle et pour l'enfant prêt advenir.

Pragnères voulait s'installer à Québec, ce qui entraînait son rem[)lacement à l'usine où le travail reprenait l'activité ordinaire de la belle saison. Olivier se montra une fois de plus

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homme de ressource, en offrant de suppléer son père dans la limite de ses moyens, encore qu'aucun être au monde n'eût moins de goût que lui pour le travail de bureau. Coulombe voulait bien accepter la combinaison ; mais Robertine la repoussait d'une manière al)Solue.

— Jamais, dit-elle à son mari, je ne pourrai vivre à cent lieues de cet enfant un ou deux mois.

Olivier, admis à la délibération, eût bondi sans le respect très tendre qu'il avait pour sa mère.

— Je ne suis pins un enlant, iirotesta-t-il a.vec douceur. Bien j)eu de Français du double de mon âge ont vu ce que j'ai vu, supporté ce que j'ai subi sans m'en trouver plus mal. Et tou9 n'ont pas ma force.

Le curé de Sainl-AI|)li(tnse, venu |)Oui' voir sa paroissienne, suggéra une idée :

— l*our([uoi n'iriez-vous pas à Chicoutimi ? On y trouve des Sœurs, des médecins, un hôpital. Votre fils pourrait j^asser avec vous chaque dimanclie. A Québec, vous ne seriez pas mieux soignée en dépensant le triple. (Juant à vous procurer un logement (•<tnvenable, c'est, une

SUR LES DEUX RIVES l^K

chose qui m'est facile grâce aux amis que j ai là-bas.

L'arrangement était trop sage pour n'être pas adopté. Le premier dimanche de mai, Coulombe escorta lui-même les Pragnères à Chicoutimi sur son yacht. A cette heure, tout nuage avait disparu, non que le volcan ft'it éteint, mais parce qu'il fumait — sans lave dévastatrice — dans la direction d'une belle veuve que le Canadien avait rencontrée à Montréal pendant l'hiver. Olivier installa son père et sa mère dans un appartement commode, « prêté » par de braves gens qui venaient de marier leur Mlle et « trouvaient leur maison trop grande », s'il fallait les en croire. Au Canada, la protection du clergé est efficace autant que, chez nous, des protections d'un genre moins religieux.

L'été, encore une fois, transforma les déserts de neige en paradis de verdure. Olivier campait dans la petite maison à côté de l'usine, faisant son ménage et cuisant son diner quand Péchi était dans ses jours de « sauvagerie ». Au bureau, près. des machines, sur le ponton d'embarquement des siicsde pulpe, il tachait de remplacer son père, Dieu sait par quel effort de vo-

lonté. Le samedi soir, au lieu de se mettre au lit, il descendait la baie dans son canot d'écorce, et y dormait sous sa couverture, en attendant le passage du bateau venant de Québec. A leur réveil, ses parents le voyaient entrer chez eux, toujours chargé d'un cuissot de venaison ou d'une truite merveilleuse, car il était devenu presque aussi grand pécheur que grand chasseur.

Après une journée en famille et une longue nuit de repos, il prenait le paquebot le lundi matin, retrouvait son embarcation et pagayait vigoureusement pour n'être pas en retard à l'usine.

Le dernier dimanche de mai, il vit un berceau près du lit de sa mère qui semblait transfigurée par une joie à peine terrestre. Elle dit d'une voix faible, mais douce comme un chant :

— Dieu t'a donné une sœur. Aime-la bien! Il répondit :

— Je suis Irop vieux pour avoir une sœur si jeune, et vous, maman, trop jeune pour avoir un fils si vieux. Ce doit être une nièce que j'embrasse. Quel est son nom?

— Tout à l'heure elle s'appellera Céleste. On

la baptise au sortir des vêpres. Naturellement tu es son parrain.

Quand le cortège revint avec la chrétienne toute neuve, sa mère la contempla dans une extase d'admiration mystique.

— Un ange ! dit-elle enfin... Un ange qui descend de là-haut! Nous devrions tous être à genoux !

La matrone, qui était aussi la marraine, voyait les choses d'un œil plus humain :

— L'ange a crié comme un diable quand on lui amis du sel dans la bouche. Allez, madame ! donnez-lui de quoi faire passer le goût.

Olivier rejoignit son père qu'il trouva fort abattu.

— Celle naissance est un malheur ajouté aux autres, gémit Pragnères. A toi, je peux le dire. A ta mère, je fais de mon mieux pour cacher ce que je pense. Elle, du moins, est heureuse.

— Oui, répondit Olivier. Elle supportera tout maintenant. Et vous, mon père, n'ayez pas d'inquiétude : je suis là!

Ainsi parlait ce jeune homme qui venait d'avoir quinze ans. Et, de fait, à voir sa haute taille, ses larges épaules, son regard calme et

assuré, on ne songeait pas à sourire devant cette promesse virile de secours efficace.

Madame de Pragnères étant rétablie, le ménage prenait ses dispositions pour rentrer à la pulperie quand il en fut empêché par une raison péremptoire : en deux heures, pendant une nuit, le feu consuma l'usine au ras du sol.

Cette nouvelle, déjà mauvaise, était accompagnée d'une })ire. Olivier, eu sauvant les livres et la caisse, avait failli rester dans le feu, un écroulement de charpente lui ayant brisé la jambe. 11 arriva le soir même à Ghicoutimi, couché au fond du canot de Sebatis qui venait de faire quinze lieues à la l'ame, aidé heureusement j)ar le flot d'une haute marée. Vingt hommes se disputaient l'honiuMU' de placer la victime du devoir sur la civière envoyée par l'hospice. Mais Olivier restait débrouillard malgré sa souiïrance.

— Pas de civière, s'il vous plail! commandat-il. Laissez-moi dans le canol, et jtortez le tout aux bonnes Sœurs.

Le médecin déclara que la fracture était simple et d'une guérison facile. D'ailleurs l'éclopé n'avait aucun mal en dehors de sa jambe, sauf des

brûlures non dangereuses. Déliguré momenlanément parla perte- de ses cheveux roussis à la flamme, il conservait une bonne luimeur parfaite et consolait sa mère installée près de lui avec son nourrisson.

Pendant ce tem[)s-là, Pragnères et Couiombe s'occupaient des (juestions à traiter sur place, la liquidation proprement dite relevant du Siège Social. Au bout de trois semaines, le groupe de famille était réformé à Chicoutimi, avec ses bagages rapportés de la petite maison restée debout. Les santés étaient bonnes ; Olivier rapprenait à marcher et s'ennuyait prodigieusement à l'oisiveté d'une petite ville. Mais il fallait encore une fois « li'ouver quelque chose », et, bien qu'il montrât bonne contenance, le chef de la famille éprouvait un amer découragement.

Par bonheur les Pragnères n'étaient plus des étrangers dans le pays. La bravoure d'Olivier, les- récits de se* prouesses {)ar terre el par eau , commençaient sa réputation. Sa mère comptait des amies dans lés deux mondes, religieux et laïque. Des offres d'emploi survinrent qu'on ne pouvait qualiiier de brillantes, car la région commençait seulement à ressentir les effets du

chemin de fer nouvellement établi. Cependant un négociant, tenu pour l'un des hommes les plus considérables du comté, fit des ouvertures dignes de commander l'attention de personnes qui, on doit l'admettre, n'avaient pas le moyen de se montrer difficiles outre mesure.

Philippe Gédéon Sirois, échevin de Chicoutimi dont il convoitait la mairie, était du nombre de ceux qui venaient de faire franchir à la colonisation un grand pas vers le Nord, en ouvrant le district du lac Saint-Jean. De cette nappe d'eau circulaire, égale deux fois en superficie au lac de Genève, sort le Saguenay par une succession de rapides qui l'empêchent d'être navigable avant Ghicoutimi. Cette barrière de dixhuit lieues venait de tomber [»ar l'établissement du cliemin de fer. Sur la rive occidentale du lac un village nommé Roberval, destiné sans doute à devenir une grande ville, croissait rapidement et, par l'importance des capitaux engagés dans l'entreprise, Philippe Gédéon Sirois pouvait être placé au nombre de ses fondateurs.

Là il possédait une banque et un journal tous deux à l'état embryonnaire, un bureau pour la vente des terrains et les contrats d'assurances,

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quelques maisons déjà louées, mais surtout le « Magasin Général », copié sur mille autres du même genre disséminés à travers le Domaine canadien, La présence d'un homme capable de surveiller un groupe d'établissements aussi variés devenait indispensable. Ces fonctions multiples furent offertes à Pragnères qui hésita peu à les accepter. Il était séduit par la perspective d'une indépendance à peu près absolue, son chef résidant à Ghicoutimi. Dans les premiers jours de juillet, la famille s'installait à Roberval,

G'était une rue de deux kilomètres courant le long du lac, entre deux trottoirs de planches. D'un côté, cette rue ne bordait trop souvent que des terrains encore vagues. Les maisons cherchaient de préférence le côté opposé, longeant la rive. Elles étaient toutes pareilles, avec leur petit enclos aboutissant à la grève, leur escalier de cinq marches, leur plate-forme dominant le niveau des neiges, leur toiture d'jirdoise ou de zinc, et leurs doubles fenêtres laissant voir les mêmes rideaux de fausse guipure et les mêmes pots de géraniums rouges. Par un beau soleil, en face de la petite mer sans limite apparente,

l'aspect du lieu était charmant, donnait l'impression plaisante causée par le contact des objets neufs. Car tout était neuf, les habitations, leur couche de peinture rouge, brune, crème, vert pâle, bleu mourant ; leurs cuivres, leurs enseignes. Et la nature aussi était neuve et très pure, dans sa beauté que 1res peu de regards avaient touchée. La lumière elle-même semblait neuve ainsi que la clarté d'une lampe allumée pour la première fois. L'air aspiré n'avait servi à la nourriture d'aucun poumon. Il apportait l'odeur saine qui parfume un atelier de menuiserie.

C'était en effet le royaume de la planche, i)artout sciée, chantournée, mortaisée, feuillurée, mise à tous les usages avec une prodigalité folle, comme une chose sans valeur aucune. Ici le bois remplaçait l'asphalte, franchissait les ruisseaux, s'alignait en clôtures (|ni n'enfermaient rien, s'élevait en murailles, s'inclinait en toitures. Le bois qui avait servi à construire ce village, vendu dans un ciiantier de Paris, aurait produit des millions. Tout en suivant cette rue où l'aspect d'une façade de briques, à cette époque, surprenait autant que fait ailleurs

SUR LES Df:UX RIVES J (33

une merveille inattendue, Robertine faisait cette prière :

— Mon Dieu ! si vous nous envoyez l'incendie, faites qu'il éclate pendant le jour, sans quoi nous sommes tous perdus !

Philippe Gédéon Sirois était venu lui-même les installer dans une de ses 'maisons, à peine achevée.

— Mais, dit-il en montrant les cloisons de sapin naturel, vous ne vous plaindrez pas que je vous fais essuyer les plâtres.

Le mobilier restait à leur compte. Ils l'obtinrent, prix coûtant, au « Magasin ^Général » qui fut pour Robertine un sujet d'amusement, car il méritait son titre. Là on trouvait, dans une promiscuité fabuleuse, ce qui peut être nécessaire aux colons de tout sexe et de tout âge, depuis le biberon jusqu'à la faucheuse mécanique, depuis le moulin à café jusqu'au fourneau immense. Les vêtements d'hiver et d'été, l'horlogerie et les bijoux modestes, les armes, les instruments • de pêche, les traîneaux, les canots d'écorce, les pièges pour les ours et les loups vivaient en" harmonie dans l'immense local. Autour (hi comptoir, faute du Café floris-

saut dans nos plus petits bourgs, les clients, debout, échangeaient les nouvelles en d'interminables conversations.

L'été s'acheva doucement dans cet endroit, à coup sûr l'un des plus tranquilles du monde. Robertine, pourvue d'une petite servante, passait les jours dans l'adoration de sa fille, éprouvant une sorte de volupté secrète à chaque goutte de lait versé par sa poitrine aux petites lèvres roses. Pragnères, moins heureux, se fatiguait en luttes perpétuelles pour obtenir un semblant d'ordre dans les affaires qu'il avait à surveiller. Le « Magasin Général », surtout, amenait des discussions fréquentes avec le préposé, honnête homme mais pauvre comptable et sans idée quelconque d'ordre et de bon entretien,

Olivier tenait la maison approvisionnée du gibier, petit et grand, qui ne manquait j)as autour de Roberval. Souvent aussi le disque du soleil sortant du lac trouvait le jeune Vendéen dans son canot, jetant la mouche sous les saules de l'Ile aux Couleuvres. Ce jour-là, Robertine devenue bonne cuisinière donnait aux deux hommes le régal d'une ouananiciie farcie. L'ouananiche, quintessence de la truite, que

l'infortuné Parisien ne connaîtra jamais ! Car la Nature jalouse en conserve le monopole au lac Saint-Jean!

— Mère, j'ai fait une découverte, annonça un jour Olivier. C'est une surprise que je vous ménage, à vous et à Céleste. Partonstous trois; je vous emmène dans mon canot.

11 était rare qu'Olivier formulât une demande aussi pressante. Robertine, de son côté, obéissait toujours à son fils à qui elle accordait la confiance qu'elle eût mise en un homme. Le canot poussé vers le Nord suivit de près la côte, franchit le remous d'une petite embouchure et toucha, au bout de deux heures, le pied d'un coteau peu élevé que dominait la flèche brillante d'une église. Olivier prit sa sœur dans ses bras et gravit l'éminence. Bientôt ils arrivèrent à une maison spacieuse, qu'entourait à la hauteur du premier étage une véranda meublée de fauteuils rustiques à l'aspect bizarre.

Les portes étaient ouvertes ; les visiteurs entrèrent comme chez eux, parcourant plusieurs pièces de grande dimension, sans trouver personne. Robertine demanda, fort intriguée ;

— Qui donc demeure ici?

— Attendez, pria Olivier. C'est une de mes surprises. Allons voir au jardin.

Là ils trouvèrent un homme de haute taille, à barbe grise, coiffé de la casquette canadienne à oreillères, velu d'un complet jaunâtre usé passablement, chaussé de galoches en cuir fauve. Il fumait sa pipe, contemplant d'un air ravi ses plates-bandes où s'ouvraient des pensées timides et modestes qui, avec quelques fleurs de gadelliers, restes de la saison, formaient le seul ornement du lieu.'

— Révérend Père, lui dit Olivier, voici maman, dont je vous ai j)romis hi visite.

L'Oblat fit un salut très simple. Puis, amusé plutôt qu'embarrassé de l'étonnement de madame de Pragnères :

^ — Vous n'avez jamais vu le curé d'une paroisse de sauvages? demanda-t-ii en .s(Mirianl, Pour bêcher mon jardin, la soutane serait gênante. Plût à Dieu que je fusse aussi bon prêtre que bon jardinier! Admirez mes choux. Ils n'en ont pas de pareils à Québec,

Cherchant à dominer sa stupéfaction, elle complimenta le bon religieux qui s'était remis à fumer avec le calme indien.

— J'ignorais, dit-elle, qu'une Mission existât si près de Roberval.

— Oh ! mes pauvres Montagnais ne vont guère se promener en ville. D'ailleurs ils sont déjà presque tous partis pour leurs territoires de chasse. Pendant l'hiver nous avons une des plus grandes paroisses du monde : quelque chose comme cent lieues de tour. Aussi mes compagnons m'ont déjà laissé seul pour circuler dans les bois, confesser ceux qui meurent, baptiser ceux qui naissent. Vous ne trouverez à la Pointe-Bleue qu'une demi-douzaine de tentes, où les vieilles ischquouéous infirmes, et les chiens devenus trop vieux pour le service du toboggan vont passer l'hiver tant bien que mal, grâce à mes pommes de terre et à mes choux,

Olivier, qui portait toujours la petite Céleste, abrégea l'entretien, voulant montrer à sa mère les autres curiosités de la Pointe-Bleue. Ils virent les tentes, où de misérables créatures à visages de sorcières fumaient leurs pipes entre des chiens tourmentés par la vermine, des couvertures en loques servant de lit, et le fourneau où cuisaient des choses indéfinissables. Quelques enfants qui grouillaient sur le gazon pri-

rent la fuite. Olivier, devinant que ce spectacle attristait sa mère, l'entraîna plus loin. Tout à coup, elle eut sa seconde surprise.

Devant elle, sur le toit d'une vraie maison, le drapeau tricolore flottait.

— Qu'en dites-vous? demanda son fils. Cela ne fait-il pas du bien au cœur?

— Mais pourquoi...?

Il interrompit celte question en désignant les grandes lettres noires peintes sur la façade :

REVILLON FRÈRES, PARIS.

— Entrez, dit-il d'un air radieux. Nous sommes en France. L'agent de ces messieurs est déjà mon ami.

Dans la grande pièce, des tables s'alignaient, rendues brillantes par le frottement des pelleteries. Un grillage enfermait le bureau avec ses casiers et ses tiroirs. Sur les rayons garnissant les murailles, Robertine s'étonna de ne pas voir une seule fourrure, mais seulement un Bazar Universel de vêtements, d'armes et de colifichets à l'usage des Indiens. Sur le sol on voyait empilés des sacs de farine et des barils de lard. Très empressé pour la visiteuse qui venait d'ac-

cepter un siège rustique, l'agent qu'Olivier présenta sous le nom de Bernetz donna des explications.

— Les fourrures de l'hiver passé sont déjà parties; celles de l'hiver prochain... courent encore, en attendant que les belles dames de Paris fassent leur choix. Comme nos chasseurs sont aussi nos clients il faut les habiller, les nourrir, les armer. Tant de peaux de martre ou de vison égalent tant de couvertures, de kilos de lard ou de charges de poudre. C'est une comptabilité qui rendrait fou un commis de la Banque de France. On s'y fait, ainsi qu'à tout le reste. Mais [teut-être, madame, serez-vous curieuse de voir ce qu'on ne voit pas tous les dix ans.

Madame de Pragnères monta deux étages.

Dans un grenier très vaste, deux magnifiques renards noirs enchaînés avec soin, tournèrent leurs têtes fines et intelligentes vers ceux qui troublaient leur captivité. Robertine, pour un instant, retrouya ses instincts de femme jadis élégante :

— Oh ! les superbes animaux ! Combien valent-ils?

— Ce que vaut le caprice d'une reine, ou le

sourire d'une danseuse. Ma maison a vendu quinze mille francs une peau semblable, ... et ce n'est pas une reine qui reçut le manchon.

— Alors ces pauvres bêles...?

— Mon Dieu, oui, madame.

— Et qu'attendez-vous?

— Qu'elles aient eu froid pendant quelques semaines : le poil sera meilleur.

L'instinct de coquetterie avait disparu pour faire place à la pitié. Robertine jeta un regard d'adieu aux condamnés à mort. Puis elle s'en alla, songeant que le prix de leurs dépouilles l'eût empêchée de quitter Courmenault. En regardant la petite Céleste, elle fut consolée :

— Mon trésor! Si Dieu a voulu que je te paye par l'exil, je ne trouve pas que c'est trop cher !

Il ne reslail plus (juà visiler l'église, dont les dimensions faisaient voir que la paroisse était nombreuse quand les chasseurs étaient rentrés de leurs villégiatures glaciales. Rien, d'ailleurs, ne pouvait faire supposer que ces bancs bien alignés servaient à des sauvages, si ce n'est le texte des petits livres laissés sur les accoudoirs. Par curiosité, Robertine en ouvrit

un pour en lire le titre : Tsishtekûkar Tshe Apastats Ilnuts.

— Jamais, dit-elle tout bas à son fils, je n'étudierai le montagnais.

En quoi elle se trompait, comme il arrive à chacun.

Pour regagner le rivage, il fallait traverser le modeste cimetière, en suivant le chemin de planches jeté sur le gazon. Au pied de la haute croix, un banc grossier semblait les attendre : ils s'assirent. Jamais champ de repos n'avait mieux mérité son nom. Robertine médita sur l'existence des êtres humains qui dormaient à l'abri des tertres de verdure. Ceux-là n'avaient jamais connu l'ambition, les joies mondaines, l'angoisse de la fortune disparue, la fuite devant la pauvreté à mille lieues du sol natal. Dans leur foi simple, jamais troublée par une parole ou par une ligne, ils avaient contemplé l'approche de la mort comme un passage tranquille à une vie plus heureuse. Et, sans doute, leurs âmes l'avaient trouvée, tandis que les corps retournaient en poussière sous les petites croix noires où se répétait, à la suite d'un nom bizarre, linvocation suprême : « Rashimoto Ranepits ! »

Aleur gauche, le soleil touchait la crête d'une colline boisée. Un grand silence régnait, solennel, autour d'eux. A leurs pieds, sur le lac déjà endormi, les mouettes volaient, pareilles à des âmes qui ne peuvent s'éloigner beaucoup des enveloppes récemment quittées. Et, tout à coup, la nappe liquide devint rose, de ce rose absurde qu'invente parfois un décorateur fantaisiste. Devant cette teinte chaude, Tazur très pâle fuyait rapidement dans la direction du Nord. Bientôt l'Ile aux Couleuvres fut une émeraude incrustée dans l'immense coupe d'opale, qu'une brume légère allait bientôt couvrir de sa fraîcheur.

Madame de Pragnères, pendant qu'Olivier reportait au couvent la clef de l'église, donna le sein à la petite Céleste en faisant une prière qui était un secret entre elle et Dieu. Quand son fils revint, elle lui dit, prête à partir :

— Si je meurs dans ce pays, voilà où je voudrais avoir ma place.

— Maman !... lit Olivier en l'entraînant, comme pour l'arracher à un péril.

L'hiver suivant, comparé à celui de Saint- Alphonse, leur parut presque agréable. Pour le chef de la famille, toutefois, l'amélioration matérielle était contre-balancée par des ennuis à peine sensibles d'abord, mais de jour en jour plus accentués. Les affaires de terrains, seules lucratives à son point de vue, étaient calmes. Celles d'assurances marchaient un peu mieux. Mais le « Magasin Général » où se pressaient les acheteurs, lui créait des difficultés qui pour un autre moins attaché à son emploi auraient eu moins d'importance.

Rien n'indiquait que le commis aux ventes pût être accusé de malversations. Malheureuse-

ment, toute notion d'ordre lui était inconnue, chose d'autant plus grave qu'il manquait d'énergie pour presser les rentrées et refuser le crédit. Plusieurs fois Pragnères avait dû faire entendre des plaintes à Philippe Gédéon Sirois, d'où, naturellement des réprimandes au préposé, qui hii en gai'dait ran<-une. Celui-ci, com[)lication fâcheuse, était marié, et sa femme s'était mis en tête, Dieu sait pourquoi ! de jalouser Rohertine au point de vue social. Dans son esprit, la « dame française » lui disputait la place éminente qu'elle avait toujours occupée dans la ca[iitale, très future, du district en formation. Quand Robertine se tenait chez elle, c'était par lierlé. Quand elle faisait des visites (elle n'aurait pu, avec la meilleure volonté, en faire plus de quatre ou cinq) c'était pour supplanter sa I•i^ale. Dailleui'S, occupée de sa maison et de sa lille, la « dame française » n'avait même pas le soupçon des crimes qu'on lui reprochait.

Olivier, devenu chasseur expérimenté autant qu'adroit tireur, s'adonnait avec passion au métier de coureur des It^is. Mais ce n'était j)as du sjiori pur cl siiuplo. Taiil<')t le |iruduil de sa

journée allait au garde-manger de sa mère. Tantôt son ami du « poste » de la Pointe-Bleue avait sa visite et lui payait, en écus sonnants, quelque peau d'ours ou de renard. Entre ces expéditions, il redevenait civilisé et menait l'existence d'un habitant de Roberval, qui est la moins variée du monde.

Le dimanche soir, et les jours de fête qui reviennent souvent dans cette contrée religieuse, l'hôtel modeste — unique alors, — ouvrait son hall aux amateurs d'émotions artistiques. Dans la grande pièce qu'un poêle énorme chauffait vigoureusement, une vingtaine de colons, de marchands, de contremaîtres d'usine, allumaient leurs pipes et commençaient une conversation sobre, ainsi qu'il arrive à un public impatient du spectacle qui va venir. Après un peu d'attente, l'hôtelier, avec la fausse modestie d'un imprésario, démasquait « l'altraclion », nouvellement introduite dans la contrée.

Et voici que tour à tour, des profondeurs du phonographe, le baryton m.ugit, le soprano aigu miaule, un orchestre grince, un comique de beuglant nasille, une fanfare éclate. Sur le visage l'cciieilli des assistants — |ias un n'a

songé à boire ou h troubler l'attention par un mot — brille un ravissement parvenu aux sommets de la jouissance. Après le dernier « rouleau » ils s'en vont dormir, leurs bottes sans talons et sans clous tirant ;\ peine un léger bruit sourd du trottoir de planches, balayé bien des fois dans la journée, mais que la neige commence à couvrir de nouveau.

Toujours Olivier s'attardait un peu, ayant à caresser deux oursons gros comme des roquets, placés par lui en pension chez l'hôtelier. Il avait opéré leur capture quelques semaines plus tôt et désirait les garder au logis paternel. Mais ses parents, qui d'habitude ne le contrariaient guère, avaient été intraitables cette fois.

Cependant Roberval avait son « affaire », non moins qu'une capitale du monde civilisé. Au Magasin Sirois la cabale était vivement poussée contre Pragnères. Il avait pour ennemis les mauvais payeurs, que le préposé poursuivait ou faisait mine de poursuivre, en criant très haut qu'il agissait par les ordres du tyran étranger. Philippe Gédéon reçut des plaintes, puis des menaces de boycottage pour sa compagnie d'assurances. On alla jiisfju'à lui faire

craindre l'apparition d'un concurrent. Bref, le digne homme perdait la tète, partagé entre ses intérêts de négociant et la justice qu'il devait à Pragnères.

Celui-ci, jugeant cette nouvelle partie perdue, attendit la fin de la première année de son emploi. Alors il envoya sa démission, qui fut refusée avec tant de mollesse qu'un homme de sa trempe ne pouvait que la maintenir poliment.

La situation était grave. Le produit de ces douze mois, défalcation faite du prix du mobilier, se montait à quelques centaines de francs. En somme, après deux années d'émigration, la famille n'était guère plus avancée que le jour de son embarquement au Havre. C'est ainsi qu'avec un découragement pénible à voir, le gentilhomme vendéen résuma l'état des choses devant sa femme et son fils.

— Il y a >une différence, répondit Olivier. Vous étiez seul alors : maintenant nous sommes deux. J'ai fait mon apprentissage de la vie canadienne. Pour vingt emplois, je vous serais un aide précieux.

— Tu as seize ans ! gémit son père.

— Chut !.... 2S"ai-je pas l'air d'en avoir vingt?

— C'est vrai, dit Robertine, qui l'admirait pour sa haute taille, son charmant visage, et cet air d'intrépidité douce qui est la plus grande séduction d'un homme.

Pragnères « chercha quelque chose », soit à Roberval, soit sur l'autre rive du lac où quelques établissements se formaient, soit à Chicoutimi où il prenait la réputation — équité de nos jugements! — « d'un homme qui ne sait pas se tenir où il est ». 11 prenait en même temps, ce qui est pis, l'air vieux avant l'âge et l'apparence d'un lutteur fatigué. Robertine, qui l'avait consolé et soutenu toute sa vie, croyait le consoler et le soutenir encore. Mais il y avait une différence entre eux : pour l'une son mari était tout ; pour l'autre, le tout se composait de sa femme et du cher Co.urmenault quitté pour toujours. Déjà Olivier avait compris quel chagrin minait le cœur de l'exilé.

— Mon père, dit-il en rentrant un jour à hi maison tout essoufflé, bien qu'il n'eût pas tout à fait couru, voici monsieur Ropitel, Fran-

çais, inspecteur des « postes » de la maison Révillon au Canada. Je l'ai rencontré ce matin à la Pointe-Bleue où il arrivait. 11 veut bien m'accompagner pour vous faire une proposition. La chose presse, comme vous allez voir.

— Monsieur, développa Ropitel qui semblait fort pressé en effet, un grand malheur est arrivé au poste de Mistassini, pendant que je le visitais. Un orignal blessé à mort a tué l'agent dans une partie de chasse que nous faisions ensemble. Or voici la saison où nos Indiens doivent se ravitailler avant de partir pour les bois. J'ai fait trois cents kilomètres en quelques jours dans un canot d'écorce, afin de gagner au plus vite Montréal où je pense trouver le remplaçant du malheureux que nous venons de perdre. Mais mon agent de la Pointe- Bleue m'a parlé de vous et m'a signalé votre fils comme un auxiliaire de grande valeur, ayant déjà une certaine connaissance du dialecte montagnais. Si vous acceptiez l'emploi, nous gagnerions une semaine. Et chaque jour qui passe compromet la saison de Mistassini.

— C'est une détermination bien sérieuse, fit

Pragnères, essoufflé à son tour. Le lac Mislassini...

— C'est un peu loin. Mais vous y trouverez une maison mieux installée que celle-ci. Et les avantages pécuniaires, qui sont proportionnels, peuvent atteindre un chifire élevé. Faites attention que votre logement et votre nourriture sont au compte de Messieurs Révillon. Ajouterai-je qu'il nous faut là un homme de confiance absolue? Sous ce rapport, je sais à qui je m'adresse. Vous avez jusqu'à ce soir pour réfléchir. Si vous refusez, je prends le train pour Québec. Si vous acceptez, je m'occupe dès demain de préparer votre convoi, qui sera considérable, car je profiterai de cette occasion pour le ravitaillement du poste.

Olivier tremblait d'entendre un non immédiat sortir de la bouche de son père. Voyant l'hésitation sur le visage paternel :

— Monsieur l'Inspecteur, pria-t-il, ne pourriez-vous avoir la grande bonté d'attendre un jour de plus? Je désire que mon père accepte, et je pense le décider.

Ropitel ayant consenti se retira pour laisser la famille délibérer en paix.

Dès les premiers mots, le terrain de discussion fut net. Madame de Pragnères ne voulait pas laisser son mari partir seul; mais comment faire un tel voyage avec un enfant, de quinze mois, encore à la mamelle?

— Donnez-moi dix minutes, fit Olivier qui avait prévu l'objection et s'était pourvu de l'autorité la plus compétente sur la matière.

Il revint bientôt avec une petite Canadienne encore jeune et active, qui était madame Bernetz, femme de l'agent de la Pointe-Bleue.

— J'avais un enfant de l'âge du vôtre, expliqua-t-elle, quand mon mari fonda l'agence de Mistassini. J'ai fait, moi aussi, le voyage avec un poupon. Dans la saison oîi nous sommes, il est aussi peu fatigant qu'un voyage peut l'être. On est sur de bonnes couvertures au fond d'un canot. Comme vous aurez un gros « butin », vous n'irez pas vite et vous reposerez souvent.

— Mais la nuit?

— La miit vous dormirez sous une tente, couchée sur un bon matelas, mieux qu'ici probablement. Et, une fois à destination, vous verrez un lac auprès duquel le « Saint-Jean » n'est rien. Quant à la maison, c'est mon mari

qui en a tait le plan, qui l'a balie, qui l'a meublée — avec de l'argent qui ne sortait pas de sa poche. Voici la photographie. Combien en avez-vous de pareilles à Roberval?

— Pourquoi donc avez-vous quitté ce paradis terrestre? demanda Pragnères agacé du panégyrique.

— Parce que nos enfants poussaient. Ah! (lame, l'école manque. Mais votre petite n'y va jias encore, et votre grand n'y va plus.

— L'église?... interrogea Hobertine.

— 11 y a les missionnaires qui passent. Et ])uis on a peu d'occasions d'offenser le bon Dieu. Si vous êtes fervente chrétienne, vous ferez plus de bien, là, en six mois, que vous n'en feriez à Roberval dans l'espace de cinquante ans. J'en ai baptisé des marmots indiens ! Et les catéchismes à réciter, et les j)rières à apj)rendre, et les mariages !

— Vous avez marié des Indiens? s'écria Hobertine.

— Pas moi, mais niun époux. Le votre fera de même : les missionnaires le permettent. (Juand ils viennent, on ajoute ce qui manque à la bénédiction. Et croyez-moi, madame, ces

mariages-là sont plus solides que ceux de Paris,

Ce que l'ut l'entretien du ménage Pragnères abandonné à ses délibérations, chacun peut l'imaginer. Quand l'heure vint de chercher le sommeil — inutilement — la question demeurait indécise. Olivier gardait la réserve que lui commandait le respect filial; mais on le sentait bouillant de l'impatience du départ. Il avait répété cette phrase, qui trahissait son ambition juvénile :

— Pensez que je pourrais tuer un renard noir! Ce serait le commencement de la richesse.

De bonne heure dans la matinée, sans s'être donné le mot, Robertine et son mari sortirent chacun de leur côté. L'un allait voir le médecin; l'autre consulter le directeur de sa conscience. Il faut croire que les deux avis coïncidèrent pour l'aflirmative, car, avant la lin de la journée, Ropitel avait signé le contrat du nouvel agent de Mistassini.

Dès lors ce fut une activité fiévreuse pour les préparatifs de l'expédition. L'Inspecteur, aidé de Bernetz et des deiux Pragnères, s'occupait de réunir le matériel, les provisions, d'assurer les

campemeiils au cours de route et de recruter les Indiens du convoi. La famille j)Ouvait déjà être rassurée en voyant le luxe des précautions prises. Rien n'était oublié ni épargné, soit pour le voyage proprement dit, soit pour le séjour au « poste » et le bien-être des sauvages, qui, sans les ressources du magasin, devaient s'attendre aux horreurs de la famine.

La veille du départ, Olivier conduisit de nouveau sa mère à la Pointe-Bleue, où le missionnaire donna des renseignements d'un intérêt inestimable sur des régions qu'aucun homme blanc ne connaissait mieux que lui.

Et, comme dans sa précédente visite, Robertine se reposa sur le banc du petit cimetière où dormaient les pauvres Indiens, ceux du moins qui avaient eu la chance de ne pas laisser leur dépouille au fond des bois, au lieu d'en rapporter la chaude fourrure de la femme élégante qui tourne ces pages !

Une fois encore elle murmura une prière, les yeux baissés sur « son trésor », tandis que son lait, entre les petites lèvres roses, coulait doucement.

— Madame, lui avait dit Ropitel, votre première étape sera la plus mauvaise, parce que vous la ferez en voiture, dans des chemins détestables ; mais enfin ce sont des chemins. Ensuite, comme voie de communication, il ne reste plus que la rivière d'où l'on passe dans un lac, j)Our repasser du lac dans une autre rivière. Quand vous aurez fait connaissance avec le canot, vous ne voudrez jdus voyager autrement.

Robertine, en effet, trouva la première journée tellement dure qu'elle n'en eût pas afîrontée une seconde du même genre, moins à cause d'elle-même que de la petite Céleste. Du

lever au coucher du soleil, avec de courtes haltes en pleine solitude, elle chemina vers le Nord-Ouest, horriblement cahotée dans une de ces étonnantes voitures canadiennes, dont les jantes, pas plus grosses que le pouce, résistent à des chocs où périrait un camion de chez nous. Enfin, vers la nuit, elle dit adieu à ce genre de locomotion — pour longtemps.

Elle se trouvait au l)ord de l'Achuuapmoutchouan, « la rivi«M"e où l'orignal va boire », et, pour la première l'ois de sa vie, un campement indien allait abriter son repos. Sur la grève de sable, une tente s'élevait pour elle, son mju'i et l'enfant. De menues branches de pin y formaient un tapis moelleux. Un poêle portatif, dont le tuyau traversait le mur de toile, combattait la fraîcheur déjà grande de la nuit. Deux lits de camp bien dressés promettaient un sommeil confortable après les fatigues du jour. C'était comme le château, environné de son village de huttes indiennes. Elle voulut voir celle d'Olivier qui en avait déjà pris possession, et semblait ravi à l'idée de dormir dans ses épaisses couvertures de laine, sur un matelas beaucoup plus confortable qu'on ne pourrait

croire, bien qu'il eut été cueilli dans la forêt, dont le campement touchait la lisière. Une rive étroite séparait les sapins du cours d'eau très large, dont le bord opposé se distinguait à peine dans l'ombre déjà répandue. A peu de distance, sur la droite, chantait un rapide qu'ils avaient évité. Le lieu se nommait Portage de l'ours, ainsi que le chef des Indiens, superbe gaillard nommé Joseph Napi, l'annonça, fier d'étaler sa connaissance de la langue française.

Autour des feux oii cuisaient les rations, Pragnères compta dix-sept Indiens en plus de Joseph Napi. A quelques pas, neuf grands canots d'écorce, longs de quinze pieds, dormaient sur le sable. Près de chacun d'eux, séparée du sol par des troncs coupés pour cet usage, on devinait, sous des bâches goudronnées, la cargaison qu'il devait recevoir le lendemain. Tout cela montrait un ordre minutieux dont Robertine s'émerveilla, pt qu'elle devait retrouver pendant tout le coîirs du voyage. Les hommes de l'expédition en avaient accompli vingt fois de semblables, étant du petit nombre de ceux de leur race qui |)réfèrenl un rude travail, bien

payé, aux traditions de la vie errante loin du contact des visages pâles.

Le lendemain, Robertine s'éveilla toute reposée, agréablement surprise d'avoir si bien dormi. Dans les canots mis à l'eau, on rangeait avec soin les caisses, les barils et les sacs, le tout pouvant atteindre cinq cents kilogrammes par embarcation. La meilleure, réservée à « monsieur l'agent », à sa famille et à leurs bagages, venait en serre-file de la colonne, sous la direction de Josepli Napi. Un drapeau tricolore flottait mollement à l'arrière, en attendant qu'il fût hisséau mât du poste de Mistassini. Sur la nappe d'eau à peine courante à cause de sa grande largeur, le convoi se développait, marcbantavec lenteur vu le poids des cargaisons. Aussi loin que le regard pouvait porter à droite et à gauche, le rideau sombre des pins ondulait, jusqu'aux crêtes pareilles à l'échiné d'un vieux ragot hérissé de poils rudes.

— Enfin ! s'écria Robertine enthousiasmée, les vilains hommes n'ont pas apporté l'incendie jusqu'ici!

— Et, pour tout de bon, nous sommes en route vers le Nord, fit Olivier.

Son père, peu impressionné par les grâces du paysage, eut un mouvement d'épaules qui montrait l'imparfaite résignation. Il répéta en soupirant :

— Oui, toujours plus au Nord ! De Courmenault à Québec; de Québec à Saint-Alphonse ; de Saint-Alphonse à Roberval ; de Roberval à Mistassini ! Peut-être que Dieu, quand nous serons au Pôle, nous permettra de nous arrêter !

Un peu avant midi, le miroir bleu de la rivière laissa voir, à l'horizon, une boursouflure d'écume tachée de points noirs par des blocs de granit formant écueils. Le canot de tète gagna le bord, suivi du reste de la flottille.

— Maintenant beaucoup fatigue pour pauvre Indien, annonça Joseph. « Portage » ici. Autre « |»ortage » avant souper. On n'y peut rien !

Déjà les premiers canots étaient déchargés et mis à terre. Au feu allumé par lui avec l'expérience de îa vie des bois, Olivier soignait la cuisine. Pendant ce temps-là, ayant mangé très vite leurs provisions froides, les sauvages commençaient à « [torter ». Il s'agissait pour les voyageurs, les embarcations et le « butin » de

190 SUR LES in:i:x uivi:s

gagner, en suivanl le bord, rextrémité amont du rapide long d'une demi-lieue. D'abord chacun des canots, renversé et coilîant ses deux rameurs, chemina comme un coléoptère d'une taille fabuleuse. Mais ceci n'était rien, vu l'incroyable légèreté de ces esquifs. 11 fallait regagner le point de départ, composer un fardeau, le transporter sur les épaules avec l'aide d'un joug en cuir embrassant le front, puis recommencer trois fois le même trajet.

Sous un poids de cent kilogrammes, ces hommes, choisis [tarmi les plus forts de leur race, suivaient une côte semée de rocs, barrée de troncs laissés par les crues. Leurs pieds glissaient sur la pierre polie au frottement des glaçons ou, danger encore plus grave, s'enfonçaient dans l'arbre vermoulu déguisé sous l'enveloppe mousseuse. Dans ces occasions, les chutes n'étaient pas rares; elles pouvaient être mortelles. Mais, pour ces Indiens, le « portage » semble chose très simple, autant que, pour nous, le passage d'un wagon à l'autre dans une gare d'embranchement. Toute la différence est que nous grommelons et qu'ils se taisent ou qu'ils répètent, s'essuyant le front, les mots

SUR LES DEl'X UIVKS 191

appris des vieux « Canayens » qui les ont appris (le leurs pères, ces mots qui resteront, en (.lé[til du progrès des siècles, comme le fond de la langue humaine : « On n'y peut rien ! »

Le « portage » est franchi après des heures d'effort qu'il faudra recommencer au prochain rapide. Olivier s'est chargé de sa petite sœur, très amusée et bégayant des sons inintelligibles, tandis que Robertine, aidée par son mari, ferme la marche, les yeux fixés sur « son trésor ».

Des journées pareilles succédèrent à cette journée. Puis on trouva des rapides moins furieux qu'il était possible de remonter sans « portage », un homme poussant le canot à la perche, tandis que l'autre marchait le long de l'eau, tirant la cordelle. Mais à la fin de la première semaine, dans l'après-midi, on arriva au plus grand obstacle du voyage.

Une heure avant de l'atteindre, un bruit de

j)lus en plus fort l'avait annoncé. Enfin, après

. avoir vu les rives se rapprocher et devenir

abruptes comme des falaises, on eut à vaincre

un courant qui exigeait tous les efforts des

192 SUR LES DF.rX RIVES

hommes. Bientôt on |»arvint an pied de la chute Chaudière, ainsi nommée à cause des cavités creusées dans le roc j)ar la révolution, pendant bien des fois mille années, de galets énormes tournant sur place, au remous de la turbine naturelle.

Les fatigues du lendemain devant être terribles, Pragnères ordonna le repos complet. Bientôt, dans la forêt voisine, les fusils parlèrent. Olivier, ayant pris fantaisie d'être pêcheur ce jour-là, voyait les truites, promplement assommées au sortir de l'eau, s'aligner sur la grève étroite. « Monsieur l'agent » pour son premier rapport prenait des notes.

Après plusieurs journées très rudes, le repos de l'heure présente apportait à Ilobertine sa détente délicieuse. Jamais elle ne s'était sentie aussi près de la Nature de Dieu, non de celle que l'homme a recréée pour ainsi dire. Très peu d'êtres civilisés, avant elle, avaient senti ces rocs trembler au choc des ondes bondissantes, qui, depuis un siècle de siècles chantaient dans le silence des solitudes.

« Hymne de la Création, disait la voyageuse, tout bas, je vous comprends ! »

Et il lui semblait que l'harmonie des voix mystérieuses lui apportait cette réponse :

« Enfin! Tu es venue! Nous t'attendions... La paix sur toi, sur ceux que tu aimes, sur ton cœur avec ses regrets, sur tes tendresses avec leurs inquiétudes ! Va ! quoi qu'il arrive, ne crains rien. Quand la dernière fumée et le dernier fracas de l'Univers mis en poudre seront dissipés, la même parole que nous chantons aujourd'hui laissera dans l'espace son écho éternel : Paix ! »

Le lendemain, en escaladant le seuil haut de cent pieds qui barrait la route du convoi, Robertine eut l'impression que l'on éprouve en passant la frontière d'un pays nouveau. Jusqu'à cette heure son âme n'avait pas quitté la France. Désormais elle voyageait dans un royaume inconnu, dont elle serait la maîtresse.

Pendant une longue demi-journée les provisions, les bagages, les canots, l'avaient précédée, au prix de mille fatigues pour les hommes devenus acrobates, en même temps qu'hercules. Un accident dont elle fut témoin lui causa une vive émotion. Le plus jeune des Indiens, qui se nommait Luc Napane, glissa d'un roc sur un

autre cl, son crâne ayant porté dans la chute, resta étourdi sur le coup. Robertine, habituée au rôle d'iniirmière en son village de Cournienault, s'empressa de le faire revenir à lui et d'arrêter le sang qui coulait en abondance de sa plaie. Mais c'était un rameur de moins, et un malade qu'il fallait transporter. Dans cette occurrence, Olivier montra une fois de plus qu'aucune épreuve ne pouvait l'étonner.

— Je prendrai, dit-il, la pagaye de Napane. Ce métier me connaît maintenant.

— Et moi, compléta Robertine, j'embarquerai le pauvre garçon dans mon canot, à ta place. Autrement, qui pourrait le soigner?

Elle devait être, un jour, bien payée de ces soins qu'elle prodigua au jeune Indien jusqu'à l'arrivée au « poste ».

Heureusement on atteignait une région de « morte eau », où nul courant ne se faisait sentir. Des étangs de trois ou quatre lieues, communiquant l'un avec l'autre, permettaient d'avancer rapidement et sans fatigue.

« Heureux, écrivait plus tard la Vendéenne, ceux qui ont contemplé ces lacs merveilleux, couleur d'ambre foncé et cependant très purs.

Us sont l'œil et l'oreille de la forêt vierge, recueillant le soupir des pins sur lequel s'est posée la caresse d'un souffle. Bientôt le lutin arrive à son tour et, sur la surface limpide, il marque son pas léger que rien ne {)resse, (|ue rien ne faisait attendre. 11 n'en faut pas (»lus pour produire une métamorphose, car l'eau et l'air ont ici une étrange sympathie. Le lac qui était mort dans le calme vient de se réveiller. La truite saute. Sur notre tête, le plongeon curieux et moqueur décrit son cercle en riant; puis, à la façon d'une pierre échappée de hi fronde, il vient frapper l'eau en la rasant, et se perd dans un remous d'écume. Le martinpècheur crie, en filant comme un trait le long du rivage. Tout en haut, l'aigle chauve meut avec lenteur l'immense accent circonflexe de ses ailes. Partout nos yeux sont occupés ; puis le souffle s'éloigne, le lac redevient mort ; tout disparaît. Hélas! la mouche noire, qui joue le rôle de loup dévt)rant dans son espèce, ne disparaît qu'à l'arrivée des aquilons. »

Sur ce plateau les haltes du soir étaient délicieuses. Les petits oiseaux, avec une étonnante familiarité, venaient aux [)ieds des voyageurs

190 SUR LKS HEUX RIVES

OU même sur leurs bottes ramasser les miettes quand ils ne les prenaient pas de leurs mains. Avec de petits cris plaintifs les écureuils réclamaient leur portion. Non loin, un lièvre bondissait, suivi de près par un renard. Et tout à coup, derrière un buisson, le sifflet d'un gamin éclatait commençant un air jamais achevé.

— Oiseau-moqueur, expliquait Joseph Napi, qui poussait vivement l'éducation « sauvage » de Robertine.

— Qua beet! lui dit-il un jour, les yeux brillants de joie.

Et il lui fit remonter le cours d'un ruisseau où des castors réparaient une fuite à leur digue.

— Fourrure pas bonne maintenant, fit Joseph d'un air dédaigneux.

Robertine songea, le cœur un peu serré, qu'elle parcourait tout ce chemin pour faire tuer le plus de castors qu'il serait possible — quand leur fourrure serait bonne. Comme elle revenait au campement, elle entendit de grands éclats de rire et aperçut Olivier qui, sa ligne à la main, semblait fort en colère.

— Croiriez-vous, dit-il, qu'une loutre a en-

levé ma truite sous mon nez, comme je la lirais de l'eau !

Déjà il était le favori de tous les Indiens qui reconnaissaient en lui, sinon la supériorité du blanc qu'ils refusent d'admettre, du moins un peu de leur adresse, de leur courage et de leur éducation forestière. Mais la reine de l'expédition était la petite Céleste qui, chose singulière, s'était laissé apprivoiser très vite par ces pauvres sauvages, les plus doux et les plus cruels des hommes selon l'occasion. Très forte et un peu lourde pour son âge, l'enfant ne marchait pas encore au moment où l'on quitta Roberval. Le premier soir du voyage, son frère l'avait apportée au camp des Indiens, où il ne manquait pas de prendre sa place autour du feu, pour se perfectionner dans leur langue et leurs usages. Tout à coup il vit la petite, dont Joseph Napi s'était constitué la gouvernante, faire quelques pas pour aller saisir la poupée en cuir de daim, peinturlurée de bleu et de rouge, que le brave homme avait fabriquée pour elle. Appelés par. les applaudissements, le père et la mère furent tout joyeux de ce succès de leur lille ou, si l'on veut, de Joseph.

198 SUR LES DEUX lUVKS

Celui-ci expliqua son talent d'éducateur :

— Moi avais petite comme ça. Ouin shachnipou. Enfants pauvres Indiens beaucoup morts. On n'y peut rien!... Fleur- du- Ciel \ eut toujours rester avec eux...

Pourquoi vit-on Robert ine, à ces mots, saisir tout à coup dans ses bras la petite Fleur-du- Ciel, « qui voulait toujours rester avec les Indiens » ?

On avait suivi, sans fatigue et sans incidents, le lac Canot, le lac Bonhomme et le lac Desmeules. A partir de ce point, au lieu de remonter les cours d'eau, on allait les descendre, car la ligne de partage des eaux était franchie, entre l'énorme bassin du Saint-Laurent et celui, plus immense encore, de labaie d'IIudson, vestibule de la mer du Pôle. Un dernier portage arrêta le convoi dans la rivière Desmeules. Joseph Napi, informé que Robertine n'avait jamais « sauté » un rapide, voulut lui doriner cette émotion qu'elle désirait. Le moment de l'année, pour cette expérience, était le meilleur.

— Eau assez, pas trop. Aucun danger, assurait l'Indien. Moi connaître.

Toutefois rembarcation devait être allégée autant que possible. Madame de Pragnères seule y resta, suivie de l'œil par sa famille. Joseph et un autre Indien également sur dans la manœuvre pagayaient à chaque extrémité.

Déjà Robertine aimait le canot d'écorce, comprenait sa parenté mystérieuse avec la nature canadienne qui semble le produire sans l'intervention du travail humain. Ce jour-là elle découvrit sa complicité avec la rivière, qui, même torrentueuse, le laisse passer et lui permet de vivre, alors qu'elle pulvériserait l'embarcation la |)lus robuste fabriquée dans nos arsenaux.

Comme elle était sombre cependant, cette rivière, méchante, sauvage, entre les deux forêts étendues sur chaque rive, tapis mélancolique percé de quelques sommets chauves! La lisière grise du sable des bords s'était changée en moraines dont les cailloux énormes, bientôt, envahirent le lit mêine. Quelques-uns, élevés audessus de l'eau, étaient facilement visibles ; d'autres, submergés, se devinaient seulement au sillon de l'onde fendue ])ar l'obstacle. Les |dus dangereux, parce rju'il fallait les éviter,

couverts à peine, ne se manifestaient que par la houle couronnée d'écume blanche qui se creusait en aval.

Dans une progression lente, puis rapide, puis vertigineuse, le canot s'était mis à voler. On aurait dit que c'était les rocs qui bondissaient à sa rencontre, comme des monstres aquatiques happant une proie. Assis trop bas pour voir au loin et choisir leur route, les Indiens tâchaient de lire la physionomie de la rivière de même que, sur le visage de l'adversaire, un duelliste cherche à deviner les surprises continuelles de l'acier brillant. Tantôt il fallait raser le flanc d'un roc, tantôt effleurer la surface de la pierre à peine cachée, tantôt, par la ruse d'un zigzag périlleux, fuir l'attaque du géant armé de sa massue.

Peu à peu les assauts devinrent plus rares, la course plus lente, le travail des rames plus régulier. Et, comme on accostait la rive où attendait la cargaison déchargée, Uobertine aperçut à deux lieues vers la droite le tableau oublié d'un village européen. Sur l'eau très bleue du lac Mistassini, les toits rouges de cinq ou six maisons peintes en gris clair se détachaient crûment.

Elles bordaient une anse étroite et allongée dont l'autre rive était une forêt d'un vert sombre. Les voyageurs étaient arrivés au but de leur course. Près de deux semaines, favorisées par le l?eau temps, s'étaient écoulées depuis le départ de Roberval.

En approchant, on découvrit quelques douzaines de tentes d'Indiens entourant le « poste». Puis des canots se détachèrent. Les « guerriers » venaient à la rencontre de celui qu'ils considéraient comme leur chef véritable, puisqu'il était chargé de les nourrir. La joie était grande à la vue de la longue hle de canots du ravitaillement. Partout éclataient les salves de mousqueterie. A cinq heures on avait mis pied à terre. Immédiatement, surleconseil du métis, agent intérimaire, une distribution gratuite de farine et de raisins secs avait lieu, et les ishquouéous rentraient chez elles ahn de pétrir leurs gâteaux et de préparer le snack du lendemain. Pendant ce temps-là les Prrfgnères s'installaient chez eux.

— Enfin ! dit Robertine avec un soupir de saulagement. On nous donne cette fois tout ce qu'on nous a promis.

La maison en forts madriers, bàlie sur un sou-

bassement de pierre, était peinte en blanc à l'intérieur et paraissait plus confortable qu'aucune de celles que, depuis leur débarquement au Canada, les Pragnères avaient occupées. Les autres édifices non indiens formant le petit village étaient : le magasin, la cuisine, les hangars pour la fabrication des canots, des traîneaux et des emballages, enfin la « sécherie » pour le traitement du j)oisson destiné à la nourriture des chiens d'attelage, au nombre de soixante. Ceux destinés à la chasse étaient moins nombreux. Quant à la population indienne répartie dans trente-cinq tentes, elle s'élevait à quatre-vingts adultes et seulement à une quinzaine de moutards de tout âge.

— Enfants pauvres Indiens beaucoup morts, avait annoncé Joseph Napi.

Grâce à Marie, la femme du métis, le logis des Pragnères fut bientôt habitable. Lorsque le nouvel agent rentra chez lui, ayant vu le « butin » mis en lieu sur, il trouva le diner servi dans la salle bien chaude. Dans les bons lits de cuivre tous trouvèrent un sommeil bien gagné.

Le lendemain eut lieu \esnack, célébrant l'arrivée du chef de poste et non moins, pcul-èlre.

du convoi gage certain d'un hiver sans famine. Pour commencer, un repas copieux jusqu'à l'extravagance remplit ces estomacs condamnés à connaître bientôt les jeûnes de l'hiver. Puis, jusqu'au malin, une danse qui tenait de la gigue écossaise et de la bourrée auvergnate mit les deux sexes en mouvement. Les nouveaux venus s'étonnèrent d'entendre l'accordéon, l'harmonica et même le violon s'unir au tambour indien pour former l'orchestre.

— Ces femmes portent des bracelets, des alliances en or! s'écria Robertine.

Le métis, qui se nommait Paul, lui répondit en riant :

— Ne vous fiez pas trop aux pierres précieuses de ces élégantes. Cependant le goût du luxe européen naît chez leurs maris. Je pourrais vous montrer tel danseur qui a dans sa poche une montre en or à répétition.

— J'en achèterai une quand j'aurai tué mon premier renardnoir, dit Olivier.

— Monsieur, avertit Paul, un chasseur s'estime fort heureux quand il nous apporte un renard argenté. Cej)endant, chaque hiver, le Canada, d'un océan à l'autre, fournit cinq ou

six cents peaux de cette espèce. Mais le renard noir!... Savez-vous combien on en tue dans le même espace de temps? Un, quelquefois deux !

— Voilà une race bien peu prolifique, en vérité.

— Hélas! monsieur, le renard noir n'est pas une race ; c'est un accident, comme l'albinos humain. Vous pouvez l'apprendre à vos dames, peut-être même à certains de vos professeurs.

Dès le lendemain Pragnères débuta dans ses fonctions. Les Indiens l'avaient attendu avec impatience pour se mettre enroule, surtout ceux dont les territoires de chasse, plus productifs, sont situés à des distances de cent lieues. Ceuxlà partaient pour huit ou dix mois, eux et leurs familles. Aussi leurs canots devaient être chargés d'un « butin y> considérable, dont l'agent du poste leur faisait l'avance portée soigneusement à leur débit. A peine ravitaillé, le magasin se vidait rapidement. Les barils de porc salé et de pommes de terre, les sacs de farine, les vêtements et les couvertures en sortaient du matin au soir, sans compter les menues fournitures :

poudre, plomb, capsules, allumettes, sucre, thé. Parfois, si l'homme avait un surplus d'actif à son compte précédent, il prenait un fusil de vingt louis ou quelque colifichet coûteux pour sa femme.

Chaque tente se transformait en un dépôt de vivres qu'il fallait surveiller avec un soin extrême. Perpétuellement aiïamé, le chien esquimau peut, en cinq minutes, éventrer avec les dents un sac de farine et y plonger la tête, pour ne l'en sortir que lorsfju'il étouffe sous le masque de pâte formé par sa salive. Pendant la nuit, excitées par les préparatifs du départ, les meutes luttaient d'énergie dans leurs aboiements. Jusqu'à l'heure ofi, le dernier canot ayant disparu, le poste fut livré à lui-même, dormir fut une jouissance inconnue de Pragnères et de sa famille.

Durant quebiues semaines le travail de l'agent allait être moins lourd au magasin. Mais, pendant que la navigation était encore possible, il dut se hâter de faire descendre à Roberval, par la voie qu'il avait lui-même parcourue, les ballots de peau que son malheureux prédécesseur n'avait pu ex[»é(her. Ainsi que l'avait prévu

l'inspecteur Ro})itel, le jeune Pragnères partageait avec son père des fonctions qui, par tout un côté, rentraient dans ses goûts. Robertine, chose qui paraîtra étonnante, retrouvait plus qu'elle ne s'y serait jamais attendue, l'existence d'autrefois.

Ici, de même qu'à Gourmenault, elle avait une maison à conduire, des corps et des âmes à soigner, du bien à faire. Intéressée très vite à sa demeure qui lui plaisait j»ar une extrême propreté, elle s'ingéniait à ] 'embellir grâce au concours d'une servante indienne habile, comme toutes celles de sa race, à tirer parti du moindre objet fourni par la nature. Mais elle n'avait pas eu à Gourmenault ce qu'elle avait à Mistassini : un « trésor >, ainsi qu'elle nommait sa petite Céleste.

Dans son adoration pour sa fille semblait entrer quelque chose de plus que l'instinct maternel. C'était la joie émerveillée du pauvre, ramassant,, à l'heure de sa détresse, une perle qui le fait riche entre les opulents de la terre. ■ Sa piété mystique lui reprochait ce bonheur et parfois, seule avec son mari, elle s'accusait de réj»rouver :

— Pourquoi suis-je complètement heureuse, quand tu l'es si peu? Car, en loi, la tristesse augmente. N'est-ce pas me séparer du compagnon de ma vie? Et n'est-ce point braver Dieu que de trouver une douceur de miel dans la coupe de son épreuve?

— Avec toi, répondait Pragnères, je sens la tristesse; mais je peux la supporter. Sans toi, je deviendrais fou!

Cependant Robertine se souvenait de cette parole tombée d'une bouche vénérable : « Ma lille, pour suppléer auprès de vous-même à l'absence du prêtre, le meilleur moyen sera de le remplacer, autant que possible, près des autres. »

Jamais elle n'était plus d'un mois sans recevoir la visite du missionnaire chargé de ce district plus vaste que le Poitou. Chaque dimanche, quand aucun office religieux ne pouvait être célébré, elle réunissait la petite tribu indienne restée au bord du lac Mistassini pour la prière en commun et le chant des cantiques. Plusieurs fois par semaine, devenue institutrice, elle faisait aux enfants le catéchisme et l'école, tâche ingrate, les Montagnais ne j)Ouvant prononcer

plusieurs de nos consonnes. Encore moins peuvent-ils faire abstraction du milieu où ils vivent, dans leur manière de comprendre les relations des objets. Robertine s'amusa fort d'entendre une de ses élèves lui demander si les fruits du Paradis terrestre avaient le goClt de la mélasse, idéal unique de saveur exquise pour l'enfant, tandis qu'elle n'avait jamais tàté d'aucun fruit. De même un futur chasseur traita de «joli gibier » la colombe de l'Esprit-Saint, parce que, dans tout animal, déjà, il voyait une proie.

Admise aux leçons, la petite Fleur-du-Ciel ne pouvait en profiter beaucoup ; mais elle témoignait un étrange plaisir au contact des enfants de l'autre race. Robertine, fréquemment, se souvenait de cette parole de Joseph Napi : « Elle veut toujours rester avec pauvres Indiens. »

L'hiver s'était établi et, chose inattendue, la tranquillité absolue de l'atmosphère, en cette région, rendait le froid beaucoup plus supportable que dans la vallée du Saint-Laurent. Un jour, Robertine éprouva une grande émotion à ce cri d'Olivier :

— Maman! un traîneau sur la baie! C'est la

poste envoyée par nos amis de la Pointe-Bleue. Je vois un drapeau.

Jamais, dans une petite ville d'autrefois, l'arrivée de la malle- poste ne produisit plus d'enthousiasme que l'apparition de l'équipage esquimau qui, relayé une seule fois, hommes et chiens, avait parcouru cent vingt lieues en cinq jours.

— Vraiment, dit Robertine en souriant, je ne croyais pas que nous étions.3i près de la gare.

En dehors des journaux, le sac des dépêches contenait peu de lettres. Les Pragnères , en France, n'avaient plus de parents proches... et pour la troisième fois depuis leur départ l'hiver canadien les couvrait de son linceul.

— C'est ma faute, avoua Robertine en réponse aux plaintes de son mari. Je n'écris pas. Quoi d'étonnant si l'on nous oublie !

Vers ce moment-là, on commençai de voir paraître les chasseurs paresseux qui, n'étant pas allés loin, revenaient crier famine à la porte du magasin. Ils arrivaient les mains vides, sournois,, la mine ennuyée et un peu hostile, assez près de l'insolence tant que durait la discussion.

SUR Li:S DEUX RIVES 2[[

— Fais voir tes peaux.

— Moi pas capable de luer aucune bite.

— Alors tu n'auras pas de « butin ».

— Moi pas manger deux jours.

— Tant pis! Reviens, quand tu auras des peaux.

Après de longs gémissements, des [)rofondeurs du gros veston écarté sortait péniblement une fourrure de martre.

— Pas assez !

— Moi pas capable donner plus. Cherclie sous ma chemise.

— Alors tu as vendu ta chasse au « peddlar » ?

L'homme se mettait à geindre et, voyant Pragnères inexorable, finissait par accoucher d'une seconde peau.

Cela durait ainsi des heures.

Maïs un bon agent ne doit pas garder le coin du feu. Plusieurs fois pendant l'hiver il doil faire des tournées de surveillance. Le « peddlar » est l'ennemi: .le « peddlar », marchand ambulant de pacotille, qui tente sur place la probité du chasseur et risque d'enlever au poste une pièce de grand prix.

Ce fut alors qu'Olivier entra véritablement en scène. Il partit pour une inspection, accompagné de Luc Napane. Bien guéri de sa blessure, le jeune Indien était dévoué jusqu'à la mort au fils de sa bienfaitrice. Leur traîneau, attelé de cinq chiens, contenait une tente avec son fourneau portatif, du poisson pour l'attelage, des boîtes de conserve et une pharmacie de campagne {»our les cas d'urgence.

Napane connaissait tous les territoires de chasse. Parfois, arrivés dans un camp, une tombée de neige molle les obligeait à y laisser leur traîneau et à chausser leurs raquettes sur lesquelles, parfois, ils parcouraient cinquante kilomètres dans leur journée, faisant une police active. Napane avait des ruses dignes de sa race j)0ur savoir que tel avait vendu au « peddlar » ce qui devait revenir au poste, sur quoi Olivier jurait au coupable que les portes du magasin, au moment des comptes, lui seraient fermées. Chemin faisant il baptisait un marmot, donnait de la quinine à un liévreux ou même — la chose arriva — expédiait le missionnaire à quelque pauvre diable agonisant à dix lieues.

Il aimait cette vie que l'habitude et sa forte

santé lui rendaient peu |)énible. Arrivé au gîte, pendant que son compagnon tendait les collets pour le repas du soir, il avait promptement dressé la tente, allumé le feu. Quand Napana revenait avec un ou deux lièvres, le tlié fumait dans les tasses elle lit de branchettes de sapin était préparé pour la nuit.

Souvent un beau coup de fusil lui donnait de l'émotion et augmentait les profits de la famille. Après chacune de ses absences de deux ou trois semaines, il revenait au poste avec des fourrures quelquefois précieuses dans son traîneau. Mais le renard noir, selon la fâcheuse prophétie de Paul, resta toujours un mythe.

Peu à peu la terre ôta son manteau de neige et les premiers canots commencèrent d'arriver, tantôt du Sud, par la rivière Desmeules, tantôt du Nord, par le lac. C'était, pour l'agent, l'époque décisive qui allait classer la production de l'année. Sur les longues tables du magasin les fourrures s'étalèrent, qu'il fallait vérilier une à une pour fixer leur valeur : tant de peaux. Car la « peau », dans un poste est l'unité abstraite qui sert à l'établissement des comptes. Le renard argenté en vaut un grand nombre,

tandis qu'une « peau » est égale à des douzaines de ces rats musqués dont un chasseur dédaigne de connaître l'existence, et qui sont pris au piège ou à l'hameçon par les enfants et les femmes.

Quand Ropitel vint faire son inspection, il trouva que le nombre et la qualité des fourrures dépassait la moyenne. Le pourcentage de Pragnères, ajouté aux appointements, donnait un chiffre tellement supérieur à son attente qu'il n'hésita ])as à renouveler son engagement pour une année, à quoi d'ailleurs il était encouragé par sa femme et son lils. Puis les canots qui avaient ravitaillé le poste redescendirent à Roberval chargés des ballots précieux, et l'existence, pour les exilés, recommença le parcours de son cercle monotone.

Par le premier « cométique 7> remportant le courrier au Sud peu après la Toussaint, Robertine écrivait à l'abbé Genestoux :

<{ Rien n'arrive comme nous l'attendons. J'étais partie avec une superbe provision décourage, m'admirant beaucoup moi-même, prête à souffrir de tout, du climat, de la nostalgie, de la fatigue du travail, de l'humiliation de la ruine.

J'avais Jil à Dieu — et à vous : « Quelle sainte «je serai! Vous allez voir! » Mais Dieu s'est moqué de mon orgueil. Il m'a dit : « Ah ! tu » crois que tu vas gagner le Ciel dans la dou- » leur? Eh bien, je vais ("inonder de joie. » Et il m'a envoyé ma iille.

» Probablement, si vous voyiez ma petite Céleste, vous diriez qu'elle est une enfant comme les autres. C'est que la religion de l'amour maternel est un livre fermé pour vous. L'hostie <|ue vous venez de consacrer, devant laquelle vous tombez à genoux, qu'est-ce qui la dislingue d'une autre aux yeux des païens?... Pardonnez-moi ces paroles : vous savez qu'elles ne contiennent pas une idée sacrilège. Au point de vue de l'adoration d'une mère pour sa fille, laissez-moi vous dire que vous êtes un païen.

» J'entends votre réponse : « Mon enfant, » c'est vous qui êtes une païenne. » Je vous assure que non : au contraire, je convertis les païens, car je suis un diminutif d'apôtre : c'est un missionnaire qui me l'a dit. Je fais le catéchisme; j'explique la faute originelle à des auditeurs qui n'ont jamais mangé de pomme, jamais vu de serpent. Et, chose non moins diflicile, je

leur dépeins l'élable de Bethléem, à eux qui connaissent le bœuf et l'une autant que vous connaissez le castor. Gela donne un peu de mal. Donc, j'espère que vous allez me donner l'absolution de mes fautes, et je récite le Konpiteor, avec la prononciation de mes Montagnais à qui la nature, prévoyant l'abus qu'ils pourraient en faire, a interdit l'usage des f.

» Nous sommes ici encore pour une année. Si elle ressemble à la dernière comme résultat, nous aurons gagné la somme qui devait nous rester, les ventes finies. Que ferons-nous alors? Moi je suis engourdie, sans volonté, tant qu'il ne s'agira pas de l'éducation de Céleste. Elle grandit trop vite. Mon Dieu ! Penser qu'un mari me la prendra un jour !... »

Ce n'était pas un mari qui devait prendre la petite Fleur-du-Ciel, el qui allait venir la chercher bientôt.

Quatre ou cinq semaines après l'envoi de cette lettre, Olivier, en compagnie de Napane, avait profité d'une neige tombée pendant la nuit \nmv chasser en forêt. Tous deux sur leurs chauds tricots portaient un vêtement blanc afin d'éclia|>per à \\v\\ perçant du renard. Plu-

s un !,i;s itKi'x itiVEs 217

sieurs bas de laine superposés, dans leurs bottes-mocassins, les protégeaient à la fois contre la congélation et les blessures que font les lanières des raquettes au cours d'une longue marche. Las d'une journée sans résultats, ils revinrent au poste longtemps après le coucher du soleil; mais la lune brillait dans un ciel très bleu, réveillant partout des étincelles sur le cristal des givres. En vue de la maison, Olivier demanda, car il n'avait pas encore acheté sa niontre :

— Quelle heure est-il?

Son compagnon regarda les planètes et répondit :

— Huit heures. Beaucoup fatigue et pas capables tuer un seul quak sis. Mauvaise chance sur nous.

Rentré au poste sans avoir besoin de gravir l'escalier du perron dont la neige atteignait le niveau, le jeune chasseur enleva ses raquettes, son pardessus, et sa toque de laine blanche, Puis il gagna la salle à manger, comptant trouver sa famille attardée à table j)Our l'attendr»». Mais le couvert n'avait pas été mis. Alors, saisi d'angoisse, il entra chez sa mère, qu'il ne

reconnut i)as d'abord, tant elle était changée. Assise près du berceau vide elle tenait sur ses genoux Céleste, dont les yeux, entourés d'un cercle violet, seule coloration restée à son visage, demandaient grâce à un invisible bourreau.

Robertine parut ne point s'a{)ercevoir du retour de son fils.

— La petite a des convulsions, dit Pragnères à demi-voix. Et nous sommes à cent vingt lieues d'un médecin!

— L'abbé Bouchard est en tournée vers le lac Desmeules, répondit Olivier dominant son trouble. Tous les missionnaires savent un peu la médecine.

— Le lac Desmeules est à dix lieues!

— Pas tout à fait. Quand Luc Napane aura mangé, il va se mettre en route. La neige est bonne. Peu après minuit il sera au camp. Le Missionnaire, qui marche aussi vite qu'un Indien sur ses raquettes, [>eut arriver au poste avant le jour, si Luc le joint du premier coup.

Olivier sortit à ces mots, qui énonçaient comme des prévisions toutes simples un tour de force à accomplir, une preuve de dévoue-

SUR LES I>El \ RIVES 219

ment surhumain à donner. Mais il savait que Napane marcherait toute la nuit dans la neige, à travers les bois, pour sauver la petite Fhurdu-Ciel. El il savait également que l'abbé Bouchard se mettrait en rouleau premier mot d'appel venu du poste.

Les choses se passèrent comme il l'avait calculé. Le prêtre éveillé au milieu de la nuit demanda: « Que veut-on?» sans quitter sa couche en feuilles de sapin. Et quand Napane lui répondit que la petite Fleur-du-Ciel allait mourir, l'homme de Dieu sortit de sa hutte où l'on ne sentait pas trop le froid à cause des peaux dont les sauvages l'avaient tendue à 1 intérieur. Il chaussa ses raquettes, prit son bréviaire et suivit son guide sans faire une plainte, car il devait de la reconnaissance à la pieuse chrétienne du Lac Mistassini.

Parvenu au poste, il prit à peine le temps de quitter la pelisse qui couvrait sa soutane. Mais quand il arriva près du berceau où reposait une |)etite forme inerte, il fut effrayé d'entendre le blasphème proféré par une créature qui semblait n'avoir [dus sa rai.s(»ii :

— Elle est morte !... Pourqu(.»i Dieu a-t-il fait

cela ! On m'avait appris à croire qu'il est juste et bon î

Sans avoir recours à sa propre éloquence, l'humble religieux s'était mis à genoux et récitait l'oflice des funérailles enfantines, le disant en français pour être compris de la mère tentée contre Dieu par son désespoir.

Louez le Seigneur, toutes choses, qui êtes ses œuvres ; louez-le, exaltez sa gloire dans tous les siècles.

Louez-le, anges et deux.

Louez-le, soleil, lune, étoiles, fontaines, collines, fleuves, océans...

A chaque verset de louange et d'actions de grâces, la chrétienne en révolte murmurait : « Non! Non! » d'une voix traînante pareille à la plainte d'un animal blessé. Mais le prêtre qui venait de marcher la moitié d'une nuit dans la neige oubliait sa fatigue et continuait le long psaume. Avant qu'il eut fini, le gémissement avait cessé. Alors fut dite la prière qui termine le rite funèbre des enfants :

« Mon Dieu, permettez que ces anges, du ciel où, ils sont, veillent sur nous qui sommes restés ici-bas. »

s LU LKS I>KLX RIVES 221

Robertine, vaincue, s'était agenouillée, la tète appuyée sur la petite poitrine déjà froide. Elle rompit le silence par ce dernier cri de rébellion :

— Des anges !... Il n'en avait donc pas assez sans celui-là !... Moi, que me reste-t-il?

Tout à coup elle se releva, les yeux secs comme des coquillages ramassés sur une plage brûlante.

— Je suis une grande coupable, dit-elle... j'étais folle tout à l'beure !

— Non ! vous êtes une grande éprouvée, répondit le missionnaire. Jamais les paroles sorties de votre bouche n'ont été pensées par vous. Dieu vous a pardonné cette faiblesse.

— Hélas, soupira la mère, je ne pourrai jamais me pardonner le crime que j'ai commis en amenant dans ce désert de glace ma [>etite... ma pauvre petite... mon trésor...

Elle put enlin pleurer et, longtemps, ses larmes coulèrent. Puis elle resta silencieuse et immobile, le front plissé dans un grand effort, ainsi qu'il arrive quand on cherche à résoudre un problème très ardu. I*arfois elle semblait sur le [>oint de parler; mais aussitôt, avec un

geste découragé, elle retombait dans le mutisme. Une fois on l'entendit s'exhorter ellemême :

— Pourtant, il le faut... malgré tout ce qu'on pourra dire... vSeulemeut, si l'on allait ni'enfermer...

Tout à coup les grelots d'un « cométique » apportant le courrier se firent entendre. Elle bondit avec une joie terrifiante en un pareil moment :

— Ah ! s'écria-t-elle. Maintenant Dieu est bon!...

Son mari la regardait effrayé ; elle prit ses deux mains :

— Non! je ne suis pas folle, je t'assure... Tout ira bien... tu verras... Jeserai raisonnable. Mais jamais, jamais, jamais, je ne permettrai que les pauvres petits os de mon enfant restent dans ce désert, au pied d'un sapin, comme le corps d'une malheureuse bête sans Ame...

• — Je ne comprends pas, dit Pragnères...

— Tu vas comprendre. Ce traîneau repart demain : il nous emmènera. Je sais maintenant pourquoi j'ai entendu des voix si étranges dans ce cimetière de la Pointe-Bleue, qui va contenir

mon trésor!... Et, quand je l'aurai mise là, celle ([ui « ne voulait pas quitter les Indiens », sois tranquille, je reviendrai, car je vous aime tous deux... Et je ne demanderai plus rien en ce monde, plus jamais !

— Chère femme, dit Pragnères, si je te laissais te mettre en route tu n'arriverais pas vivante !

— Ah! s'écria-t-elle en se tordant les mains, vont-ils m'empêcher de partir?... Mon Dieu!... Que ferai-je?... Que deviendrai-je ?... Comme on voit qu'elle n'est pas sortie de vos entrailles, cette petite chose qui est là... que vous êtes pressés de faire disparaître!

Son agitation était effrayante.

— Afon père, dit Olivier, ne luttez pas contre son désir. Vous lui feriez du mal. Je l'accompagnerai. Peut-être que cela vaut mieux après tout. Ce serait une chose si affreuse de penser qu'une des nôtres ne repose pas en terre saijite ! '

Pragnères cessa de résister, car, de plus en ■plus, Ohvier devenait liiilluence dirigeante de la famille.

— Va te reposer, lui dil-il, puis(jue lu te mets

en route demain. Et vous, mon Père, comment vous remercier?...

— Oh! répondit le Missionnaire, j'ai fait souvent plus de chemin pour assister à la dernière heure d'un pauvre sauvage. Certaines angoisses de la vie ont plus besoin de consolation que celles de la mort.

Le lendemain matin, Olivier surveilla le chargement des traîneaux : celui de la Pointe-Bleue, et un autre conduit par Luc Napane, où luimême devait s'embarquer. Puis, avant d'ordonner l'attelage des chiens qui, déjà, criaient de joie, il s'assura que sa mère était prête, car l'équipage esquimau ne consent jamais à attendre. On finissait de harnacher « le guide » du premier traîneau quand Robertine parut sur le seuil. Son capuchon de fourrure permettait à peine de voir son visage et, sans doute, c'était mieux ainsi. Dans ses bras elle portait le petit corps, cousu dans une peau de renard blanc. Elle dit sans pleurer, d'une voix qui n'était pas sa voix ordinaire :

— A bientôt!

— Chère femme, ne m'oublie pas tout à fait ! répondit Pragnères en l'embrassant.

SUR LKS 1>KUX UIVES 225

Olivier avait préparé jtour sa mère une sorte de siè^e dans le traîneau des dépêches, plus commode. Le |)Ostillon lit entendre deux ou trois : Potiïtte! pour mettre au galop, seule allure connue, les six chiens qui, attachés aux traits l'un devant l'autre, occupaient une longueur de cinquante pieds avec le cométique. Olivier suivait conduit par Luc Xapane. Il répéta en faisant un signe de la main :

— A bientôt, père. La glace est bonne sur les lacs. Nous irons vile.

Qui pourra décrire ce voyage, accompli en effet avec une rapidité vertigineuse qui ne fut jamais égalée depuis. Les chiens à jeun et ne devant manger que le soir, ainsi qu'il est de règle, dévoraient l'espace comme s'il se fût agi d'atteindre une proie. Et lorsque cette proie, sous forme d'un lièvre, s'offrait à eux réellement, la poursuite commençait avec des hurlements effroyables, sans égard à la direction tracée. Et quels efforts, quels cris de : Hoc! hoc! râ! rd ! pour retrouver le droit chemin! • Iloberline semblait ignorer tous ces incidents. On lui avait promis qu'elle ne resterait pas plus de trois jours en route ; elle n'avait

compris qu'une chose, c'est que, pendant trois jours, elle serait avec « son trésor » en tète à tête, sans en perdre une minute. Elle se feignait à elle-même d'ignorer que sa }»elite Céleste fût morte; elle lui parlait, la rassurant si les chiens hurlaient trop haut, ou si les secousses devenaient trop fortes :

— N'aie pas peur, mon enfant : ils ne te feront pas de mal. Je suis là !

Deux nuits de campement passèrent inaperçues pour Rohertine que son fils, étonné, voyait dormir souriante, avec le léger hallot de fourrure blanche dans ses bras. Mais quand le drapeau du Poste de la Pointe-Bleue se distingua tranchant sur la neige, elle se mit à trembler de douleur, sachant ce qui allait se passer... le plus lard possible, sans doute demain, hélas !

Comment décrire l'étonnement navré de Bernetz et de sa femme, quand ils virent ce que leur traîneau ramenait du lac Mistassini ! Tous deux, sans se l'avouer, sentaient un grand remords. Leur conseil optimiste, ils le savaient bien, avait décidé les Pragnères à entreprendre un tel voyage.

« Du moins, se promirent-ils, nous ferons tout au monde pour réparer cette faute — si c'en est une. » Gomme on le verra, ils tinrent parole.

Dans cette maison, Robertine trouva les soins et l'affection compatissante qu'elle n'aurait pu attendre que d'amis d'ancienne date. Le Père Oblat vint l'y voir peu d'instants après son arrivée.

— C'est vous, dit-elle, qui allez garder mon enfant désormais, en attendant que vous gardiez la mère. Je comprends à cette heure pourquoi j'ai senti dans ce lieu la plus étrange impression de ma vie.

— La vie est fort [)eii de chose, répondit le Missionnaire. Quand mes Indiens voient un de leurs petits enfants partir pour le Ciel, ils rendent gloire au Grand Esj)rit.

— Si leurs enfants ressemblaient à la mienne, lit Robertine, je vous assure qu'ils ne béniraient pas Dieu.

Le lendemain, dans le petit cimetière de la Mission, Céleste de Pragnères fut déposée. La mère étonna tout le monde par son calme. Elle dit à Oliviordonl elle devinait le désir :

— Avant de m'emmener, laisse-moi un jour près d'elle. Ensuite nous ferons tout ce que tu voudras.

Plusieurs fois dans celte journée, madame Bernetz dut aller la chercher sur le banc où elle serait morte de froid, bien qu'on eût balayé la neige et accumulé les fourrures. Le lendemain, au moment de monter dans le traîneau de Napane avec son fils, elle eut un évanouissement, ce qui fit que le traîneau i)arlit pour Uoberval, d'oii il ramena le médecin. Et quand Napane, vingt-quatre heures plus tard, se mit en route, il emmenait, au lieu d'Olivier et de sa mère, l'obligeant Bernetz qui avait arrangé cette combinaison : il remplacerait provisoirement, au lac Mislassini, Pragnères que la malade désirait voir. Le médecin n'avait [>u jiréciser un diagnostic-, mais il avait jugé que la présence du mari pouvait devenir très opportune. Conduit par Napane qui avait parcouru trois cent cinquante lieues en moins de trois semaines, Pragnères put arriver à temps pour de nouveaux adieux : cette fois le choc brisait sa vie. C'était un vieillard qui suivit le corps de Robertine jusqu'à la tombe où selon sa demande, elle

allait reposer avec sa petite Céleste remise dans ses bras.

De Roberval nombre de personnes étaient venues ; plusieurs voulaient se charger du père et du fils ; madame Bernetz, de plus en plus dévouée à son rôle pieux, refusa de laisser partir les Pragnères.

— Dans le poste de Messieurs Révillon notre collègue est chez lui, dit-elle; sans compter qu'il doit faire la besogne de notre agence, puisque mon mari le remplace dans la sienne.

Mais, en réalité, on devine par qui la besogne était faite. Le père d Olivier, dans son àme et dans son corps, éprouvait cette menaçante lassitude que le repos augmente. L'hiver s'achevait. Il ne parlait pas plus de retourner à Mistassini que d'aller dans n'importe quel autre lieu. Ses jours se ressemblaient comme ceux d'un homme terrassé par la maladie, n'ayant plus la notion du temps.

Lorsque autour de la petite église le gazon apparut de nouveau, Olivier se souvint d'un dernier devoir qu'il avait à remplir. Et, parmi les croix portant des noms indiens, on en vit

une un peu moins pauvre, avec cette inscription composée par lui-même, car il eût craint d'aviver la douleur de son j)ère en le consultant :

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