POUR TOUJOURS ELLE A RETROUVÉ SA PATRIE
Robertine (le Pragnères avait quitté ce monde à la lin de mars. Quand juin arriva, son mari et son fils étaient encore à la Pointe-Bleue chez madame Bernetz, tandis que le mari de celte dernière les remplaçait au lac Mistassini. De tels dévouements ne sont pas rares entre compatriotes sur la terre étrangère.
Il n'avait pas fallu longtemps à Olivier pour se convaincre que l'étal physique et moral de son père s'était modihé d'une façon menaçante. Une troisième campagne à cent vingt lieues de tout étiiblissement européen devenait hors de question. Mais — ce détail était signilicatif — Pragnères ne semblait pas se préoccuper de
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l'avenir, non plus que de l'effroyable dérangement qu'il causait aux Bernetz en séparant Unir ménage.
L'inspecteur Ropilel, mis au courant de la situation par Olivier, ne se pressait pas d'intcivenir, pour des raisons qu'il avait écrites confidentiellement à madame Bernetz :
(( Il faut absolument, dans l'intérêt de Noire collègue, lui laisser finir son année de contrat. Ainsi nous lui assurons sa part dans le cbiffre des affaires, dont il a besoin, nous le devinons tous. Votre mari a bon cœur, et vous êtes Canadienne, ce qui vaut un certificat d'aj)litude au dévouement. La seule question est de savoir si Pragnères fait bien marcher votre poste. »
Madame Bernetz répondit :
(( S'entr'aider est un devoir, même lorsque la vie en souffre. Quant à la Pointe-Bleue, entre nous, monsieur de Pragnères y donne peu d'attention. Par bonheur son fils est un jeune homme des plus extraordinaires, connaissant ht chasse comme les Indiens, parlant leur langue, se faisant adorer d'eux. S'il était plus ûgé, ces Messieurs pourraient lui donner un poste en
toute confiance. Mais il ne se fait pas (l'illusion sur l'état de son père, et ne consentirait pas à l'abandonner. Seulement que feront-ils? »
Par un beau jour d'été, Damasse Lefebvre parut à la Pointe-Bleue et visita la mission incognito, accompagné de sa fille Antoinette qui venait de finir son éducation. Arbitre absolu des volontés de son père, cette jeune personne avait désiré connaître Roberval où deux choses l'attiraient : d'abord la fameuse Ecole ménagère fondée par ses chères Ursulines, ensuite l'hôtel qui venait de s'ouvrir à l'extrémité Nord de la ville et dont on disait déjà merveilles. L'excursion de la Pointe-Bleue ne pouvait manquer d'être sur leur programme, d'ailleurs très court, l'habitation de la Malbaie réclamant leur présence.
Dans le petit cimetière de la Mission une croix plus hauîeque les autres attira l'attention du Surintendant, à qui rien n'échappait. Il lut l'épitaphe, la relut, médita quelques secondes et appela sa fille :
— Te souviéns-tu de cette dame française qui voyageait sur le bateau du Saguenay, il y a quatre ans, avec son mari et son fils? Eh bien.
ma chère, la pauvre femme est là, et Dieu sait comment elle y est venue !
Antoinette lut l'inscription à son tour :
— Oh!.., avec sa petite fille... Elle n'en avait pas sur le hateau... Etes-vous sûr que c'est elle?
— Pas tout à fait. Je suis certain du nom de Pragnères ; mais son mari ne m'a jamais dit qu'il fût baron, ni que sa femme fût d'origine canadienne. Tu vois? « Ilertel de la Fresnière. » Tout cela m'intrigue. Où diable me renseigner?... Pardi, chez les Oblats.
Au couvent, il apprit que, depuis trois mois, le mari et le lils de la défunte vivaient au Poste Révillon. Il y courut avec sa fille. Bientôt les Pragnères furent devant lui et la reconnaissance eut lieu. Après avoir chaudement exprimé sa sympathie. Damasse Lefebvre désira savoir les péripéties d'une existence achevée si tristement,
— Raconte, dit le pauvre veuf à Olivier. Monsieur, pardonnez-moi si je me relire. Je ne suis pas encore tout à fait remis sur pied moralement.
— Mon malheureux père ne le sera jamais, soupira le jeune homme quand la porte fut refermée.
Alors il comnieiu;;i le récil alleii<lii.
11 parlait avec une exlrèiiie simplicité, prescpie sans inflexions de voix et sans gestes, surtout quand il saisissait de lui-même. Son visage mêlait déjà une remarquable beauté virile à cette lueur tendre, qui persiste longtemps au regard du jeune homme préservé de tout contact avilissant. L'itlée ne semblait pas lui venir qu'on pouvait le plaindre, ni qu'il pouvait se plaindre, ni qu'il aurait jui aj;ir avec nndiis de courage, ni (jue le courage est une chose qui mérite l'éloge. Parfois, quand il dépeignait ces heures d'une tristesse infinie, on le voyait s'arrêter, comme un voyageur prudent qui craint de se laisser entraîner trop vite sur une pente dangereuse. A chacune de ces pauses, la main de la jeune fille, (jui supportait sa jolie tête, glissait doucement vers les yeux qu'elle ne voulait pas laisser voir humides. Ce héros ne devait pas aimer les femmes qui pleurent. Le bon Damasse était le seul qui trahît ouvertement son émotion par un usage bruyant et répété du mouchoir qu'il tenait à la main.
— Excusez-moi, dit-il quand Olivier se lut. -Moi aussi j'ai sonHert... Mais savez-vous, jeune
homme, que vous avez dans les veines du sang canadien par le côté maternel?
— Je ne le pense pas, répondit Olivier. J'ai connu bon papa de la Fresnière qui habitait l'Anjou. D'ailleurs mon père connaît sa généalogie sur le bout du doigt : il peut vous renseigner.
— S'il vous j)laît, dit Lefebvre, demandez-lui si la famille de votre mère n'est pas canadienne. C'est fort intéressant pour nous, et même pour lui!
Olivier revint presque immédiatement avec son père, qui avait conservé le goût des provinciaux pour les dissertations ancestrales.
— Monsieur, exposa le Vendéen, il est vrai que les Hertel de la Fresnière ont passé par les colonies. Un aïeul maternel de mon fils a vécu à la Louisiane, que ses descendants ont quittée à la fin du dix-huitième siècle pour rentrer en France. Leur anoblissement date de Louis Quatorze. Mais dans tout cela, comme vous voyez, votre pays ne joue aucun rôle.
La main de Damasse, toujours armée de son mouchoir, s'agitait en signe de triomphe.
— Vous ne savez donc pas, cria-t-il, pourquoi
François Hertel, que nous appelons « le Héros », fut anobli en effet il y a deux siècles? Eh bien, c'est pour avoir fait lever le siège de Québec par les Anglais, en seize cent quatrevingt-dix. L'année d'avant, à la tète de cinquante hommes canadiens et sauvages, votre aïeul, mon ami, car c'est votre aïeul, était entré chez les Anglais et leur avait pris un fort. Si tous les parchemins que signa votre grand roi avaient été aussi bien acquis!...
— Mais alors, la Louisiane?...
— Hélas! monsieur, le petit-fils du «Héros» fut moins heureux que son grand-père. Il vit le drapeau ennemi hissé sur la forteresse de Québec. Jugeant qu'il se devait à la France, il émigra en Louisiane, terre française à cette époque... J'ai beaucoup travaillé notre histoire, qui est admirable. Gomment un nom historique du Canada aurait-il pu m'échaj)per? Toute ma vie, ajouta-t-ii plus bas, je regretterai de l'avoir lu... sur uiie tombe!
Chez le père d'Olivier, |»t)iir lui instant, l'intérêt sembla renaître. Il nmrmura doucement :
— Faut-il donc croire à l'atavisme? Dès la première minute, ma pauvre femme a été con-
quise par votre pays. Et c'est dans la terre canadienne qu'elle repose !
Lefebvre dit pour changer le cours de l'entretien :
— Votre fils semble marcher sur les traces de son héroïque ancêtre. Il serait un bon chef d'Indiens si le temps durait encore où les Ilurons se battaient pour la France. Mais on pourra l'employer à des besognes plus paciliques. Venez demain, jeune homme, à l'hôtel de Roberval où je serai jusqu'au soir. Nous causerons.
Olivier escorta poliment à leur voiture Damasse Lei'ebvre et sa lille, sans s'apercevoir que cette dernière le contemplait avec l'attentioH que mérite un héros de roman. Par contre, il admirait naïvement cette jolie personne, fraîche, rose, bien habillée et paraissant heureuse. Depuis le bateau du Saguenay, la beauté et le bonheur étaient pour lui des spectacles inconnus.
Le lendemain, Antoinette se promenait au bord du lac séparé en cet endroit par un parc accidenté de l'imposante construction de l'Hôtel de Roberval'. Au groupe, composé de quel-
1. Brûlé de fond en comble dans Tété de 190S. Noie de VAuteur.)
SUR LES I»ELX UIVES '2'M)
qiies jeunes filles canadiennes voire même américaines, sans aucun soupçon de chaperonnage, la contre-partie naturelle des jeunes gens s'était jointe. Parmi ceux-ci un Parisien que tout le monde savait à la poursuite de l'opulente Miss Coclirane, héritière d'un gros tisseur de Concord, New Ilampshire. Quant au chasseur de dot, il se nommait le vicomte de Malefontaine. 11 avait quitté le costume du cow-boy pour les atours du Parisien en villégiature. Son élégance pouvait encore imposer aux Américaines qui n'ont pas voyagé ; mais une habituée de Monaco ou de Saint-Moritz ne s'y fût pas méprise : le vicomte de Malefontaine usait le fond de sa malle. D'ailleurs, à moitié converti, il continuait à ne pas vouloir épouser sa cousine Isabeau qui n'avait pas assez de fortune pour racheter sa laideur; mais, guéri de sa faiblesse pour Raphaëla, il voulait bien de Miss Coclirane, belle et millionnaire — en dollars naturellement. Chez la jeune Yankee, rien n'indiquait jusqu'à ce jour une volonté réciproque; néanmoins elle trouvait Malefontaine amusant, et pas gênant, vu son ignorance de l;i langue anglaise.
Un canot d'écorce venant du large et filant comme une flèche accosta au petit débarcadère. L'embarcation était conduite par un superbe garçon dont le visage n'offrait, Dieu merci ! aucune ressemblance avec le type indien ; mais il avait certaines attitudes des sauvages, avec leur calme majestueux qui le rendait absolument beau. Il était mal coilîé ; les manches de sa veste, prise au magasin du poste, étaient trop courtes ; sa cravate était d'un modèle connu seulement à l'Ouest du 70^ degré de longitude. Ayant amarré son canot, il traversait le j>arc à longues enjambées sans faire attention au groupe de ces messieurs et de ces demoiselles.
— Mon Dieu ! s'écria Malefontaine, qu'est-ce que c'est que ça?
Antoinette Lefebvre, bien qu'elle fût la plus jeune de la réunion, lit entendre cette riposte indignée :
— Ça, monsieur de Malefontaine, c'est un homme qui a tué des ours, campé dans les bois en plein hiver, sauté des rapides, parcouru des centaines de lieues en traîneau par amour pour sa mère, et qui sait conduire un canot comme nul ne le ferait au Canada, sauf les Indiens.
C'est, en plus, le descendant des héros de notre histoire, ce qui ne rempèche pas d'être le iils d'un baron français.
Miss Cochrane, jusqu'à cette minute, avait accordé peu d'attention à la petite pensionnaire à j)eine libérée.
— Vous le connaissez ? demanda-t-elle en suivant des yeux le jeune homme dont chaque mouvement faisait paraître ^la vigueur souple.
— Beaucoup, répondit Antoinette. Il vient ici pour voir mon père. Et nous le garderons à déjeuner.
— Comment se nomme-t-il?
— Olivier de Pragnères.
— Oh! s'écria Malefontaine, il me semblait bien avoir rencontré ce type-là quelque part. Nous avons fait la traversée ensemble. Il a beaucoup grandi.
En même temps il songea que le baron savait ses histoires et pouvait le gêner outre mesure dans les circonstances présentes.
Olivier, pendant ces réflexions, subissait, dans l'appartement de Damasse Lefebvre, un examen qui dura une bonne heure.
— Mon jeune ami, conclut le Canadien, je
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commence i)ar vous dire — et vous n'en doutiez pas — (jue mon pays ne laissera jamais dans une situation pénible le mari et le lils d'une des nôtres. La première chose à faire est de trouver à Québec un emploi pour votre père. 11 va sans dire que cet emploi ne devra pas... lui causer de fatigues sérieuses.
— Pourquoi Québec ? demanda Olivier tremblant à la perspective d'un tel changement de vie.
— Pour deux raisons : parce que votre père a besoin d'un bon médecin et que vous avez besoin de quelques bons professeurs à l'Université Laval. C'est très bien de savoir la langue des Indiens, et tout ce qui concerne leui' état. Mais on vous demandera un jour d'autres connaissances, que vous n'avez pu acquérir en courant les bois.
— Cette période de ma vie eu restera la])lus heureuse.
— J'espère bien que non ; quoi qu'il en soit, vous vous devez à votre pèi'e pour le moment, à vous-même pour plus tard...
Damasse Lefebvre s'interrompit et frappa du poing sur la table :
— Ilum î quand je pense à tout ce que nous aurions évité si le baron de Praçnères avait été plus loquace, quand il est venu dans mon cabinet il y a quatre ans !
Un coup léger à la porte interrompit la séance.
— C'est moi, dit Antoinette. Je viens vous prévenir que le déjeuner commence en bas.
— Eh bien, fit gaiement Lefebvre, il commencera pour nous en haut. Ce jeune homme, à cause de son deuil, aimera mieux ne pas se montrer dans la salle commune. Va donner des ordres.
Peu après, ils furent servis dans l'appartement, ce qui permit à Antoinette de causer beaucoup avec OliA'ier, lequel ne demandait pas autre chose. Car, entre eux, la connaissance renouvelée marchait vite.
— Au couvent, dit la jeune fille, je voyais presque tous les joijrs le portrait de votre arrière-grand'tante, la sainte Mère ïlertel, qui fut une des premières novices canadiennes, et mourut à j>rès de cent ans. Et, dans la classe des Louise, vous avit^z une antre tante.
— Quest-ce que c'est que la classe des Louise, mademoiselle?
— Nos chroniques en parlent souvent. Elle comprenait seize élèves portant le prénom de Louise, presque toutes jolies et de grande famille : cela se passait avant la conquête. Celles d'entre nous qui descendent d'une de ces Louise en sont très fières.
— C'est le cas de ma fille, précisa Lefebvre, avec son sourire simple de brave homme qui trouve qu'il est permis, par-ci, par-là, d'ouMier un peu la modestie.
Ainsi, très amicalement ils causaient. L'heure passa vite. Olivier demanda la permission de retourner près de son père.
— Donc, répéta l'amphitryon, nous allons nous revoir à Québec. Ce sera le plus tôt que je pourrai, car il ne faut pas laisser votre i)ère longtemps re[)lié sur lui-même. D'ailleurs il ne peut pas rester toujours chez les Bernetz. Préparez-le à son changement de vie. Je pense qu'il lui sera moins pénible qu'à vous.
Antoinette et Olivier se quittaient les meilleurs amis du monde. Accoudée à la fenêtre ouverte, elle le regardait se diriger vers le lac
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OÙ l'altendait son canot. Même, en le voyant approcher d'nn groupe stationné au boni de l'eau, elle prit ses jumelles pour suivre les incidents qui pouvaient se produire.
Ce groupe était composé de quelques Canadiens des deux sexes, mais d'un seul âge (jui était la jeunesse, auxquels il faut joindre Malefontaine et Miss Cochrane. Celle-ci, voyant venir Olivier, interpella le vicomte :
— Alors, puisque vous connaissez ce grand garçon, il faut me le présenter. Ce sera amusant de faire du sport avec lui.
Malefontaine, obéissant, arrêta le jeune Pragnères qui gagnait son canot aussi tranquillement que s'il eût été sur les bords solitaires du lac Mistassini. Les présentations se firent au milieu de la curiosité générale et, pour commencer le sport sans perdre de temps, 31iss Cochrane pria le nouveau de « la ramer » un peu sur le lac dans son canot d'écorce. 11 accepta, étant de ceux qui, d'instinct, ne peuvent refuser le plajsir demandé par un enfant on par une femme. Otant sa veste, il la fil asseoir comme dans une gondole sur ce coussin improvisé. Malefontaine voulait s'embarquer aussi.
— Non, dit l'Américaine. Vous seriez trop lourd.
Et la galerie, une fois de j)lus, admira la désinvolture de Miss Cochrane.
— Quel âge avez-vous ? demanda-t-elle quand, par quelques coups de pagaye, ils furent éloignés du rivage.
Olivier répondit, ne 'voulant pas avouer qu'il avait dix-sept ans :
— Mes amis les Indiens prétendent que j'ai la sagesse d'un vieillard.
— Et que disent vos amies les Visages-Pàles?
— Là où j'étais, on n'a pas l'occasion de faire des amies de cette couleur.
— Cependant vous eu avez une, très enthousiaste, avec qui vous venez de déjeuner?
— J'ai déjeuné avec une enfant et son père.
— Est-ce que vous n'aimez pas les enfants... qui ont grandi?
Pour lui faire cette question, elle se penchait en avant, ses jolis bras, nus jusqu'au coude, appuyés au léger bordage du canot. De sa jupe de flanelle blanche on voyait sortir deux pieds coquettement chaussés de daim blanc, et deux chevilles qui faisaient miroiter au soleil la soie
un peu transparente. Jamais Olivier, dans son coin austère du Bocage, n'avait rencontré cette recherche de hixe. Il admirait le visage souriant et hardi, les broderies de la blouse qui se détachaient sur le fond rose des épaules, les bracelets troj) nombreux, les bagues trop précieuses, les ongles presque aussi brillants que les opales des chatons...
— M'avez-vous assez regardée ? questionnat-elle sans colère, après un moment de silence.
— Pardon ! Je n'ai jamais vu de femme qui vous ressemble, répondit-il avec la franchise d'un gamin. Et maintenant, il faut que je vous ramène au quai. Mon père n'aime pas rester trop longtemps seul.
— Décidément, songea Miss Cochrane, sa taille doit tromper. Ce garçon-là est vraiment trop jeune.
Au même instant, surl'ivoirede ses jumelles, Antoinette restée en observation crispait ses doigts roses,
« Sale coquette ! » munnurait-elle entre ses (lents.
. Le soir. Damasse Lefebvre monla en wagon pour se rendre à Chicoutinii d'où le bateau par-
tait le lendemain de bonne heure. En traversant le hall de l'hôtel, Antoinette qui, manifestement, n'était pas trop jeune pour être jalouse, fit semblant de ne pas voir la main que lui tendait Miss Cochrane.
Le lendemain, le vicomte de Malefontaine, toujours sous l'empire de la crainte des indiscrétions de Pragnères, alla voir celui-ci à la Pointe-Bleue. Il demanda des nouvelles de « la baronne », s'excusa d'ignorer qu'elle fût morte et bafouilla un peu, ce qui, pendant quelques minutes, fit languir l'entretien.
— Mais vous, monsieur, dit enfin Pragnères. peut-on vous demander comment, parti pour le Manitoba, on vous retrouve sur le lac Saint- Jean qui est à six cents lieues de Winnipeg?
— Monsieur, répondit Malefontaine, j'ignore ce que vous avez fait depuis notre dernière entrevue, mais, pour le bien que je vous souhaite, j'espère que vous n'avez pas essayé l'industrie des haras.
— Je vous croyais grand homme de cheval.
— Autrefois je l'étais. Maintenant je ne peux plus voir une selle. Trop souvent on m'a fait lever au milieu de la nuit j)Our galoper, avec un
sii{ LES i»i:i\ nivKS '2i\i
paquet de saïuhviclies dans mes tontes, à la poursuite d'une bande de poulains emmenés par les sauvages ou partis tout seuls. Or, quaiid on a parcouru quatre-vingts kilomètres dans la Prairie, c'est exactement comme si l'on n'avait pas bougé, vu les dimensions de ce terrain d'élevage. Sans boussole, je n'aurais jamais |)u retrouver la maison, d'autant plus qu'elle ressemblait à un wagon de marchandises enlevé de ses roues et posé par terre. Je me suis séparé de mon ami, lequel d'ailleurs est retourné en France.
— Vous n'avez pas eu envie de l'accompagner?
— Non. I*our certains motifs, je ne me presse pas de rentrer au pays. Du Manitoba, je suis venu au lac Témiscamingue. Là, plus d'équitation. J'étais associé, pour la forme, à un Jurassien qui avait imaginé de fabriquer le gruyèrt-. Nous étions presque dans la banlieue de Montréal : douze heures de chemin de fer seulement. Ce qui m'a forcé à partir, c'est le café au lait. Ons'en abreuvaitaux repas; on s'en nourrissait au premier déjeuner; on s'en rafraîchissait dans 1 après-midi. Or le café au lait m'épuise...
A Montréal, j'ai mis au service d'un directeur l'expérience du théâtre que je possède...
— Grâce à mademoiselle Raphaëla?
Sur le visaii^e du vicomte l'angoisse parut soudain.
— Monsieur, dit-il, en oubliant certaines confidences, vous me rendrez un service véritable. Je suis revenu de mes erreurs sur la vie en général, et sur le Canada en particulier. Un homme de mon âge, en Amérique, n'a qu'une chose à faire : c'est d'épouser une Américaine.
— Et c'est pourquoi vous êtes au lac Saint- Jean?
— Oui. Dans la Nouvelle-Angleterre j'ai mis la main sur une jeune personne curieuse de la villégiature de Roberval, qui est relativement bon marché. Entre nous, l'étal de mes finances ne m'eût pas permis de suivre mon enchanteresse à Newjiort. J'ai pu l'escorter au lac Saint- Jean. Si l'on ne s'attache à ces demoiselles comme leur ombre, oii qu'elles aillent, autant déclarer forfait.
— Tous mes vœux, dit Pragnères, pour que vous passiez entête le poteau d'arrivée.
— Merci: on fera de son mieux. Mais l'avoine
SUR LES Di;i:x uivEs 251
coûte clier. El si vous èles d'avis qu'on doit suider entre compatriotes...
— Voyons, vicomte, vous vous répétez :
non bis in idem. Je n'ai pas d'argent à prêter; mais ma discrétion la plus absolue vous est promise.
Un instant le père d'Olivier s'était laissé 'distraire par cette odyssée (jui ressemblait fort peu à la sienne. Son état ordinaire était une indifférence à toutes choses, montrant l'usure générale des ressorts de «la vie. Au premier abord, l'idée de quitter le promontoire désert où dormaient sa i'emme et sa lillel a\ait attristé. Il coniprit bientôt que son lils, en restant éloi- ;gné de la civilisation, s'ùtait toute chance d'y rentrer comme il convenait à un honmie de sa race. Alors, passant à l'opposé, il craignit (jue Damasse Lel'ebvre n'oubliât sa promesse.
11 n'en était rien. Au mois de septembre Olivier reçut un mot très court l'iniormant que lui •et sou père étaient attendus à Ouébec. Tous 4leux se mirent en route promptement.
Au Caïuida français, le souvenir des liens d'autrefois, si vif chez les particuliers, n'est pas une lettre morte au cœur de la nation. Il semble (ju'aucun anniversaire de leur histoire glorieuse ne peut être dignement fêté, sans la présence de (|uelques membres de nos familles incorporées, si l'on peut parler ainsi, à cette histoire. Un intérêt plus vif encore — et c'est ainsi que Damasse Lefebvre avait présenté la question à qui de droit — s'attachait à Olivier et à son père.
— Nous avons en face de nous, avait-il fait observer, l'allié et le descendant d'une vieille famille canadienne, rejetés par le naufrage loin de leur patrie.
SLR LES DEUX HIVES 2y3
En [>eu de jours, quand la vie publique eut recommencé au sortir des vacances, on découvrit que la Bibliothèque du Parlement demandait la création d'un emploi nouveau, dont Pragnères fut investi. En même temps Olivier avait une bourse à l'Université Laval, où l'on attendait sa venue avec une impatience, à vrai dire, peu réciproque.
L'écolier qui, ù treize ans, rêvait aux perdrix de la plaine en traduisant Virgile, n'était pas devenu plus ami de l'étude pour avoir, pendant quatre années, connu toutes les aventures qui guettent le chasseur dans les forêts du Nouveau Monde. Il comprit toutefois la nécessité pressante d'augmenter son instruction, s'il ne voulait pas devenir un outcast. Et, chose qui n'étonnera pas les expérimentés, ce fut l'influence féminine qui lui ouvrit les yeux.
Chez Lefebvre, où il allait chaque semaine, Olivier rencontrait de nombreuses amies d'Antoinette. Celle-ci lui avait pardonné d'avoir promené dans son bateau Miss Cochrane, alors qu'elle mourait d'envie de s'y embarquer ellemême. Plus encore elle s'était parée de lui aux yeux de ses compagnes, dont elle avait chaufTé
à blanc la curiosité et, à son tour, excité la jalousie : car elle était la seule qui comptât dans sa collection un pareil héros de roman. Damasse Lefebvre avait tenu à conduire son protégé au parloir des Ursulines. Madame la Supérieure s'était laissé présenter, à travers la grille, le très-arrière-petit-neveu d'une des gloires de la maison. Aperçu de quelques pensionnaires, ce superbe garçon, décrit ensuite par elles avec enthousiasme, fit travailler beaucoup de jeunes têtes. Il était beau, courageux, et il avait souffert. Ce sont encore là. Dieu merci ! les meilleurs titres que puisse avoir un homme à l'intérêt féminin.
Plus heureuses que leurs compagnes cloîtrées, des externes amies d'Antoinette voyaien t de près, chaque dimanche, ce jeune homme en train de devenir illustre. Dans quelques occasions, il se montra un peu trop pareil aux paladins d'autrefois même par l'étendue bornée de ses connaissances. Antoinette en rougit et le laissa voir; c'était le meilleur moyen de ne pas rougir longtemps. De fait, Olivier se mit au travail avec une ardeur d'autant plus méritoire que sa vie présente était contraire à ses habi-
tildes. Que de lois on l'aperçut, dans la galerie d'Histoire naturelle, soupirant en face des caribous, des orignaux et des ours qui, de leurs yeux de verre, semblaient lui dire : Souvienstoi !
11 se consola et se dépensa le mieux qu'il put en se livrant au sport, copie plus ou moins fidèle des exploits passés. Très vite il lut champion d'un club ayant pour objet le divertissement national de Lacrosse, où les joueurs semblent ramasser par terre, avec un morceau de harpe, une balle que l'adversaire leur dispute infatigablement. On devine que la chasse dans la banlieue de Québec le laissa froid; mais il put faire du canotage à la voile et à l'aviron, voire du campement pour rire dans les « parties en forêt » qui, grâce à lui, prenaient un air de réalité vécue.
L'hiver lui lit découvrir un Québec nouveau, dont l'étrange fascination s'empara de lui dès le premier jour. Alors que sa mère avait tant aimé le panorama de la Terrasse Duiïerin dans la pompe joyeuse de l'été, lui le préféra en hiver quand les puissantes solitudes boréales, qu'il avait bravées à deux cents lieues, semblèrent se
rapprocher, entourant la ville de leur désolation comme d'un blocus. Les murailles de la citadelle n'étaient plus que des pentes de neige aux contours mous. Des falaises pendait une frange de stalactites et, dans le port sans vie, le seul bruit entendu était celui des glaçons énormes que le Saint-Laurent, impassible et dédaigneux, broyait.
Pour lui, chaque tableau avait une séduction incomparable. Le samedi on était sûr de le voir au marché Ghamplain pour contempler l'amusant coup d'œil, la viande, le gibier, la volaille épars sur la neige, les paysannes toutes rondes dans leurs peaux de mouton, les chevaux pareils à des paquets de couvertures posés sur quatre montants immobiles. Mais son grand plaisir était de remonter vers la Haute-Ville, tard dans la soirée, après une visite à ses amis de l'Hôtel du Sauvage, qu'il ne dédaignait pas pour être devenu lui-même un habitant de l'aristocratique rue Saint-Louis. Dans les quartiers inférieurs, les cheminées, les pignons, les lucarnes des demeures peu élevées émergeaient seuls de l'amoncellement neigeux. La rue morte lui rappelait la grande tristesse des rivages du Mistas-
suit LES DEUX RIVES 257
sini. Puis, tout à coup, les lumières d'un intérieur éclairé le contemplaient comme des yeux caressants, et il sentait près de lui le battement (lu cœur de la vieille cité.
Quand il arrivait au sommet de l'escalier Champlain, la lumière de la lune rendait le spectacle enchanteur. Tantôt la ligne brisée des toits, les hautes masses des grands édifices publics se détachaient sur le ciel bleu sombre ; tantôt l'éclat d'un réverbère électrique, la lampe encore allumée d'un porche, éclairaient vivement le trottoir de bois qui craquait avec un bruit sec de gelée sous son pas rapide.
Les cloches d'un traîneau tintaient pendant quelques secondes ; des formes engoncées dans les fourrures traversaient la rue et soulevaient en causant des échos bizarres. Les voix mouraient dans le lointiiin. Une porte battait, chassée par son ressort, et le silence, de nouveau, régnait en maître.
Dans une petite maison en bois de la rue Saint-Louis, l'une des rares survivantes du siège de 1760, Olivier retrouvait son père en face d'une table où s'étalaient les caries d'une éternelle patience.
â§8 SUR LES DEUX RIVES
— Te voilà! disait Pragnères. Gomment, par ce froid, peux-tu sortir sans y être obligé?
— C'est vous qui n'avez pas voulu que je vous tienne compagnie.
— Causer me fatigue ; ne pas causer est maussade quand tu es près de moi. La compagnie de ce poêle à deux ponts suffit à un vieillard.
— Mais, mon père, vous avez à peine cinquante ans !
— J'ai im siècle. Quand je pense où j'étais, ce que je souffrais l'année dernière à pareille époque, une terreur me prend. Tu ne crois pas, dis, qu'un homme soit exposé à voir deux fois dans sa vie... ce que j'ai vu? Je m'imaginais que la guerre avait été quelque chose. Mon ami, ce n'était rien. Oh! ces hivers, ce pays, ce... ! »
Pragnères ne parlait jamais de la mort de sa femme, ni de la France, ni de Courmenault. 11 ne sortait pas de chez lui, peu soucieux de savoir si la bibliothèque du Parlement avait besoin de lui, ou, dans le cas contraire, comment ses appointements étaient motivés. Olivier, tout au contraire, avait articulé ses scrupules au Surintendant qui avait calmé de son mieux les froissements d'orgueil du jeune homme :
— Croyez-vous, cher ami, que tous vos bibliothécaires parisiens se considèrent connme tenus d'épousseter leurs livres? Les gentilshommes à qui Louis Quatorze donnait des pensions — et, à Québec, nous en sommes encore à Louis Quatorze — les acceptaient sans arrière-pensée. Faites de même, et préparez-nous de bons examens.
A sa fille. Damasse Lefebvi'e confia un jour son inquiétude :
— Le baron de Pragnères marche droit à la paralysie. Un homme ne peut résister aux déchirements qu'il a soufferts.
— Papa ! quel malheur que vous n'ayez pas su plus tôt ce qu'était cette famille !
— Ah! ma chère, ce n'est peut-être pas un malheur pour Olivier. Il a passé par un fier apprentissage! Quand je pense que ce gamin connaît des choses que j'ignorerai toute ma vie !
Le gamin en question mesurait six pieds canadiens qui valent presque les nôtres. Mais il n'avait que dix-huit ans, et à peine l'ombre d'un duvet sous le nez. On pouvait donc le prendre, au choix, pour un homme dont la moustache retarde, ou, commo faisait Damasse Lefebvre,
pour un jouvenceau qui a grandi trop vite. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'Antoinette et ses compagnes eurent soin de trancher la question. Il était commode de traiter Olivier en écolier non compromettant aux goûters du dimanche ou aux réunions du soir, exemptes de tout luxe et de toute cérémonie, vu l'âge de ces demoiselles qui variait entre douze et quinze ans.
Dès le premier jour, à cause de sa douceur très simple, elles avaient cessé d'être timides avec lui. Bientôt, se fondant sur des alliances qui remontaient au Grand Règne, quelques-unes l'appelèrent « cousin Olivier ». Mais, par droit de conquête ou de naissance, toutes le considéraient comme une sorte d'esclave public dont elles pouvaient disposer pour leur utilité ou leur plaisir. Un amusant contraste était de voir les jeunes gens lui témoigner une considération quasi respectueuse. Il était le plus grand, le plus fort de la bande. A l'Université, il passait pour un des travailleurs les plus .sérieux. Mais c'était surtout dans les parties qu'il n'avait pas son égal.
Grâce à lui, ce premier hiver de son séjour à Québec fut le témoin d'une recrudescence dans
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les sports de la saison. Il avait entraîné ses camarades, et son club avait battu un club de iMontréal aux courses en raquettes. Mais ce qui acheva de le rendre extrêmement populaire chez les vieux Canadiens, c'est qu'il se faisait gloire d'ignorer l'anglais, exigeant même qu'on pût comprendre sa langue dans les magasins et autres lieux publics. Quand il se heurtait au courant contraire, déjà trop bien dessiné quelquefois, il s'emportait en bon patriote :
— Sommes-nous, oui ou non, au Canada français? demandait-il.
Pour Antoinette et ses amies, un grand plaisir était les parties de traîneau, sous la direction d'Olivier. Ayant vu les Indiens fabriquer leurs toboggans pendant deux étés, sous le hangar du poste, il avait construit lui-même le sien, long de six pieds, large de deux, fait de planchettes presque aussi minces que celle d'une boîte de cigares, et cependant très solide grâce à l'armature des baguettes d'érable et des cordelettes en boyaux de caribou..
Comme il est d'usage quand il s'agit d'un toboggan de sj)ort, il lui avait donné un nom : Mataguis, qui veut dire lièvre en langue in
dienne. Antoinette avait fourni les coussins et, dans cet équipage bien nommé, elle aimait à bondir du liant en bas d'une colline avec une amie assise devant elle, sous la conduite d'Olivier dont la liardiesse aurait pu donner prise à la critique, s'il n'eût été fort et adroit en proportion. Dans la descente vertigineuse, on avait des surprises. Tout à coup on escaladait un roc dissimulé sous la coucbe blanche, et, après un saut dans l'espace, on reprenait terre avec une secousse ta briser les reins. Quelquefois un cahot terrible faisait lâcher les baguettes des côtés, et l'on était déposé sur la neige, le toboggan débarrassé de son poids s'envolant comme un oiseau. Par une distraction légère du pilote, on se trouvait sur le toit d'une maison, ou en face d'un arbre qu'un efTort herculéen pouvait seul faire éviter. Mais tout cela n'était qu'un assaisonnement au plaisir. Quand la jolie Canadienne toute blanche de neige, les joues ros.es, les yeux brillants, remontait la pente au bras d'Olivier halant son traîneau, tous deux avaient le cœur et les poumons remplis de la joie rie vivre.
On devine que le beau « cousin » ne manquai!
SUR LES DEUX lUVES 2G3
pas d'amoureuses parmi ces très jeunes personnes, clouées pour la i)liiparl d'imaginations romanesques. Damasse Lefebvre s'en amusai I un jour avec le père de ce Don Juan inoffensil", qu'il allait voir et qu'il prenait une peine charitable à faire causer.
— Je suis sûr, disait-il, que les portraits de votre lils, produits détestables des kodaks de ces demoiselles, se trouvent dans toutes les poches. Quelle charmante jeunesse! Comme c'est joli de les voir ensemble ! Venez donc quelquefois vous donner ce plaisir!
D'une moue, Pragnères montra qu'il n'y avait plus de plaisir pour lui.
— J'aime à croire, dil-il, qu'Olivier ne trahira jamais la confiance qu'on lui témoigne.
— Vous parlez en homme né sous le ciel latin. J'ai habité Paris, assez jeune pour sentir les tentations, assez sérieux pour les analyser. Vos fils ne sont pas plus mauvais que les nôtres ; ceux-ci ne sont pas d'une argile moins terrestre. Mais l'idée d'une trahison ne leur vient pas. C'est beaucoup une question d'air. Chez nous l'air est naturel : chez vous il est chauffé, parfumé, coloré, malsain en un mot.
Unwn est necessarium : telle est votre devise. Vunum en question hante votre cerveau et vos nerfs, soit que vous buviez, soit que vous mangiez, soit que vous travailliez — et vous travaillez bien plus que nous. Moi, quand j'étais à Paris, on m'a connu bon compagn(m, de quoije n'ai pas la bêtise d'être lier. N'empêche que dès le golfe du Saint-Laurent, au retour, la pureté unique au monde de notre atmosphère et de son éclairage m'envahissait d'un repos chaste. Et si vous saviez comme il est plus facile d'être chaste dans une ville où il n'y a pas de théâtres, pas de cafés-concerts, pas de romans décolletés, pas de dessins où une femme montre sa jambe plus haut que la cheville, pas même de devantures où les mystères délicieux de la soie et de la batiste font l'œil aux passants!
— Et puis vous êtes religieux, compléta Pragnères. Mon fils le devient beaucoup. A vrai dire,, son éducation l'y préparait. S'il entre dans les ordres, je m'en réjouirai; car, après le champ de bataille, c'est la meilleure fin pour une race de gentilshommes.
— Je pense comme vous, dit Lefebvre en se levant. Mais votre fils n'a pas la tournure d'ua
homme créé et mis an monde [lOiir éteindre le flambeau de sa race.
Pendant le carême qui, à Québec, n'est pas un mot vide de sens, Olivier vécut dans une retraite relative. L'extrême dévotion des fidèles pendant les cérémonies de la cathédrale fit sur lui une profonde impression. Dans le chœur, les longues files de séminaristes en surplis nuageux l'attiraient par la grande sérénité peinte sur tous ces visages. Au bas des marches, les élèves du petit séminaire, un peu étranges dans les larges ceintures vertes qui serraient leurs redingotes, semblaient attendre avec impatience l'heure où ils pourraient, eux aussi, franchir ces degrés, occuper ces stalles.
Mais, pour Olivier, la sublime vocation était l'existence de ces hommes qu'il avait rencontrés quelquefois, à deux cents lieues de la cathédrale brillante de lumières, foulant de leurs raquettes la neige des terrains de chasse, partageant la hutte (des Indiens, sans autre bagage qu'un bréviaire et un crucifix. Dans son souvenir, il revoyait sa dernière matinée au lac Mistassini, la grande chambre où sa petite sœur venait de mourir. Lui-même, interrogeant l'ho-
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rizon blanc du côté de la rivière Desmeiiles, découvrait deux points noirs : Napane escortant le Père Boucliard qui, la soutane relevée, avait marché la moitié de la nuit pour répondre à l'appel d'une mère dans l'angoisse.
Jusqu'ici, le prêtre investi de sa confiance était la seule personne à qui Olivier eût dit quelque chose de son idéal. Mais, comme on l'a vu, son père l'avait deviné et s'en était ouvert à Damasse Lefebvre. Celui-ci en ayant parlé à sa fille sans y attacher plus d'importance qu'il ne convenait, on put découvrir une recrudescence de piété niènie dans la vie extérieure d'Antoinette. Ses visites au couvent devinrent plus fréquentes et i)lu.>; longues. Et bientôt la Supérieure ajouta cette rubrique aux prières en commun :
— Nous allons dire un Ave pour que Dieu éclaire une âme qui se croit appelée à la vie religieuse.
Pendant les vacances de Pâques, le courrier apporta l'annonce d'une mort qui attrista beaucoup Olivier et son père. Leur cousin Bérisal n'était plus ; avec lui disparaissait le membre le plus rapproché de la famille.
Olivier fut surpris de voir une trace de rancune dans l'esprit du malade, chez qui l'anémie mentale suivait une progression marquée.
— Je me demande, fit Pragnères, ce que le défunt aura bien pu dire à ma pauvre femme quand il l'a rencontrée là-haut. C'est bien lui qui l'y a envoyée, en nous envoyant ici !
Probablement, de son côté, Bérisal avait eu des remords, car un large pli de Foligné arriva la semaine suivante : le défunt léguait cent mille francs à son tilleul.
— Allons ! grommela son père, toi, au moins, tu es sûr de ne pas mourir de faim.
— Aucun de nous n'en a jamais souffert, répondit Olivier. Et moi j'ai toujours aimé le travail qui nous faisait vivre...
Il s'interrompit, le front coloré d'une rougeur soudaine, car, en ce moment, ce n'était pas son travail qui nourrissait son père. Prenant un chapeau, le jeune homme monta la rue Saint-Louis à grands pas.
Il trouva Damasse Lefebvre à son bureau du Parlement.
— Je viens, dit-il, xmis apporter la démission de votre aide-bibliothécaire.
Comme son protecteur le considérait avec surprise, il continua :
— J'ai fait un petit héritage. Désormais, nous pouvons vivre sans... la bienveillance du gouvernement de Québec.
— Hum!... grommela Lefebvre quand il connut le chiffre modeste auquel se montait la fortune tombée du Ciel. Laissez donc aller les choses comme elles vont.
Mais Olivier insista d'un air qui montrait une résolution inébranlable.
Pendant une minute, sans rien dire, Lefebvre considéra ce jeune homme qu'il aimait de plus en plus, à mesure qu'il le connaissait mieux.
Il répondit simplement :
— C'est bien !
Puis s'étant serré la main, ils se quittèrent. Mais, soit dans les bureaux avec ses collègues, soit à la maison avec sa fille, l'excellent homme, longuement, parla de la conversation qu'il venait d'avoir.
— Quand nous serons à la Pointè-au-Pic, annonça-t-il, je l'inviterai. Mais pourra-t-il laisser son père ?
Il faut croire qu'Antoinette avait prévu l'objection, car elle répondit :
— Je connais une très digne femme en qui l'on peut avoir confiance comme garde-malade.
Lefebvre eut un bon rire :
— Allons ! je vois que tu sais sortir des difficultés.
Par une belle matinée de juin, Olivier partit pour la Tourelle avec le Surintendant et sa fille. En posant le pied sur le bateau du Saguenay, il se rappela cet autre matin où il se mettait en route, six ans plus tôt, pour un voyage vers l'inconnu qui, à vrai dire, durait encore. Ce jour-là, pauvre lui-même, il voyageait avec les pauvres. Mais son père et sa mère étaient près de lui. En ce moment, l'une dormait sous les pins du cimetière des sauvages, à la Pointe- Bleue; l'autre mourait duchagrin d'avoir quitté la France, et d'une autre peine qui l'avait achevé.
Leur fils, à cette heure, voyageait avec les
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riches, parce qu'il était l'invité d'un grand personnage. Mais, bien qu'il eût serré beaucoup de mains finement gantées sur ce pont élégant, le souvenir de ce qui n'était plus lui causait une mélancolie qui, pendant la première demiheure, lui donna le désir, compris et respecté, d'une solitude relative.
Tout à coup il en fut tiré par une voix que la sympathie rendait prenante comme un chant de violoncelle :
— Je pourrais dire quelles pensées vous remplissent le cœur en ce moment !
Il regardait Antoinette qui s'était approchée de lui après avoir louvoyé de groupe en groupe.
— Eh bien, dites, pria-t-il, déjà consolé.
— Vous pensez à votre mère qui repose làbas derrière ces montagnes violettes ? Ma pensée suit la vôtre vers sa tombe où j'ai prié. Vous en souvient-il?
— Certes, je m'en souviens ! Si vous n'étiez pas entrée.dans ce cimetière, que serais-je maintenant ? Un métis intellectuel, comme disait xjuelqu'un. Mais à quoi encore supposez-vous que je songe?
— A votre père...
— Dieu me garde de l'oublier !
— A votre pays...
— Non. J'y penserai quand il me sera possible d'aller le revoir. Jusque-h\, il vaut mieux ne pas m'afîaiblir par ce regret ajouté à d'autres.
— Cela vaut mieux, en effet, approuva Antoinette.
Voyant qu'elle prolongeait le silence :
— Questionnez-moi encore, demanda Olivier.
— Je ne sais plus.
— Alors je vais répondre sans qu'on m'interroge, comme les bons élèves qui veulent gagner des points. Je pense à une autre compagne de voyage, disparue, elle aussi. C'était une petite fille de douze ans, dont les cheveux blonds volaient au vent de la vitesse. Elle avait de grands yeux qui brillèrent quand elle parla de ses deux petits ours... A propos, que sont-ils devenus?
— Hélas ! ils ont eu la fâcheuse idée <le grandir...
— Et ils sont empaillés, dans le hall, près de l'orignal sous lequel vous passiez sans vous baisser? N'est-ce pas que je devine juste? Croyez-vous que nous grandissions pour nous
amuser, nous autres bêles, oursons ou garçons, qu'on ne trouve gentils que quand nous sommes tout jeunes?
— Vous savez, dit-elle redevenant gaie : il y a encore de la place dans le hall.
— Ce serait mon avenir assuré. Mais, sur mon socle en bois, je regretterais le bon jeune temps, alors que les petites filles partageaient avec moi leurs bonbons.
Elle le quitta, jugeant qu'une conversation plus longue serait contraire aux bonnes manières. Aussi bien, il n'était plus mélancolique. Des camarades l'interpellèrent.
— C'est vrai que Roberval devient tellement chic pendant la saison ? Tu l'as vu l'année dernière ?
— Oui ; mais, pour plusieurs causes différentes, je n'étais pas à même de mesurer le niveau du chic.
— Allons donc! lit un jeune politicien du nom de Daniel Simard qui courait le pays pour son élection future. Vous promeniez des Américaines sur lé lac, dans votre bateau !... Si Damasse Lefebvre vous avait pincé, lui qui croit au péril yankee !
— A propos, demanda Olivier, qu'est devenu le vicomte de Malefontaine, à qui j'ai dû l'honneur de cette promenade? Le péril yankee en jupons ne lui causait aucune frayeur, si j'ai bonne mémoire.
— Quoi ! Vous ne savez pas l'histoire du vicomte? Eh bien, il est marié.
— A Miss... je ne sais plus qui?
— Hélas, non ! Quand vous l'avez vu, il venait d'apprendre que son père ne pouvait })lus lui payer sa pension, parce que lui-même était nettoyé à la Bourse de fond en comble. Si bien que Miss Gochrane était sa dernière cartouche. L'amorce n'ayant pas pris, c'était la misère noire, la malle confisquée à l'hôtel, enfin , dnns l'argot du vicomte, la i)urée complète.
— C'est pour cela, dit Olivier, qu'il est venu voir mon père à la Pointe-Bleue et négocier u n emprunt qu'il ne put obtenir, à ce que j'ai su.
— Il ne fut pas plus heureux avec moi et quelques autres. Mais, un jour qu'il confiait ses ennuis à la brise du lac, il tomba sur un autre Parisien qui débarquait du bateau de la Péribonka, rivière poissonneuse mais plutôt triste pour un enfant du boulevard. S'étant reconnus
SUR LES DEUX lllVES 275
à première vue pour des gens du même monde, ils causèrent. Le Péribonkien avoua qu'il mourait de spleen, et qu'il était décidé à tout, plutôt qu'à passer un second hiver dans sa ferme. Cei)endant il ne pouvait partir sans y laisser (juelqu'un. La maison était bonne, chaude, bien pourvue de provisions, de chevaux, de voitures, contiguë à une autre où vivait l'intendant... « Mais alors, puisque vous en avez un? — Mon intendant est un sauvage converti. Peut-être (jue l'idée lui prendrait un beau matin de retourner aux territoires de chasse de sa tribu. (Jn ne sait jamais. Et alors les chevaux mourraient de faim. »
— Quelle calomnie ! protesta Olivier. J'ai connu des Indiens à qui j'aurais conhé une ferme en Beauce.
— Possible. Mais ce n'était pas l'avis du gentlema?i /armer atteint de nostalgie. Malefontaine l'écoute et dresse l'oreille. L'autre, voyant une lueur d'espérance, propose une visite des lieux. On prend le" bateau (jui repartait pour l'autre rive du lac. En eflet, la maison est jolie, quebjue chose comme [un chalet d'Asnières ; pays charmant ; cave bien garnie ; armoires
pleines de conserves : le colon était venu avec un bon sac. Malefontaine veut bien rester. Seulement il faudra dégager cette satanée malle. Qu'à cela ne tienne ! Egalement dégagés, le colon désenchanté et la malle partent le même jour; celle-ci et son propriétaire Malefontaine pour la Peribonka ; l'autre pour Québec, New York et la France. Tout est pour le mieux sur ce point.
— Mais, demanda Olivier, n'allez-vous pas nous dire l'histoire du mariage de Malefontaine?
— Nous y sommes. Tout d'abord figurez-vous décembre venu, le chalet d'Asnières enfoui sous la neige, toute communication fermée...
— Je connais ça pour avoir passé deux hivers au lac Mistassini.
— Alors, connaissant aussi Malefontaine, vous prévoyez que la solitude le rendra fou. Comme voisinage, l'intendant montagnais... J'oubliais de vous dire (|ue l'intendant possède une fille...
— Oh!
Cette exclamation poussée d'une seule voix par les auditeurs fit approcher quelques curieux : Damasse Lefebvre parmi ceux-ci.
— La jeune sauvage n'est pas laide, continua le narrateur. Elle n'est pas sotte ; elle a reçu de l'instruction chez les Sœurs de Chicoutimi. Bref, elle peut causer. Malefontaine causa... Un jour le Montagnais lui annonça qu'il aurait le chagrin extrême de le tuer s'il n'épousait pas la jeune personne. En pareil cas on a vu le débiteur s'esquiver. Ici, pas moyen. Pour comble de disgrâce, la vengeance paternelle étant satisfaite, l'Indien regagnait tranquillement son territoire de chasse, et il se passait des mois avant que le cadavre de Malefontaine fût découvert. Voilà de ces situations que les romans des plus profonds psychologues n'avaient pas fait soupçonner au malheureux vicomte. Que pouvait-il faire?
— Tuer le sauvage, dit quelqu'un.
— Oui ; mais alors il fallait tuer la fille, pour ne pas être scalpé par elle. Ainsi resté seul, Malefontaine était condamné à mourir de faim avec ses cheyauîi:. Il tenait à la vie. Un matin, le traîneau du sauvage les emmena tous trois au. couvent des Pères Trappistes de Dolbeau, qui n'est guère qu'à vingt-cinq kilomètres. Quand ils revinrent à la ferme, c'était un jeune
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couple qui pénétra dans la maison. Jamais lune de miel n'eut moins de chances d'être dérangée.
— Et quand le colon voulut rentrer chez lui après ses vacances? demanda Lefehvre que l'histoire avait intéressé.
— Il ne rentrera jamais. Lui a fait un riche mariage en France. La ferme est à vendre. Si quelqu'un l'achète, voilà une nouvelle migration imposée à Malefontaine, qui, en attendant, continue sa gérance avec son heau-père le sauvage.
— Je peux vous dire comment les choses vont se passer, prophétisa le Surintendant. Cet imbécile retournera en France et joindra son témoignage à tant d'autres de la même valeur, qui nous démolissent...
— Pas sûr! fit Daniel Simard. Les traversées coûtent cher. Quoi qu'il en soit, le mariage du vicomte, qui lui avait procuré de la conij)agnie pendant l'hiver, l'isole pendant l'été. Juste au moment où l'on pourrait voisiner, les voisins se dérobent : la vicomtesse leur jette un froid.
— Eh bien, affirma le jeune Pragnères, si j'habitais près d'eux, je les verrais souvent.
Et, comme des protestations s'élevaient autour de lui :
— Connaissez-vous les Indiens ?(lemancla-t-il. Moi j'ai vécu longtemps parmi eux, avec eux. Je leur ai l'ait du bien, moi et ma famille; ils nous ont appris ce que c'est que la reconnaissance et le dévouement. Je les aime; je plains €ette race qui s'est battue contre nous d'abord, à côté de nous ensuite, et qui, maintenant que nous n'avons plus besoin d'elle, disparait de la surface du globe, résignée, consolée par la prière que nous leur avons apprise.
— Cela ne vaut-il pas mieux que de leui* avoir donné le droit de vote, comme feraient vos compatriotes du temps j)résent? demanda Lefebvre.
Olivier répondit, ce qui montre combien il était en retard sur son époque :
— Monsieur le Surintendant, je pense que cela vaut mieux. Et j'ajoute qu'il y a au fond de vos solitudes un certain nombre de mes compatriotes qui, précisément, sont là pour enseigner aux Indiens comment on prie. .l'estime que leur carrière est la plus "belle qu'un homme puisse ejnbrasser.
Pour les auditeurs, ces mots étaient simplement le tribut d'une admiration méritée envers
les missionnaires. Antoinette, qui rejoignait son père afin d'aller à table avec lui, interpréta dans un sens moins général ces paroles vibrantes d'enthousiasme. Quelques jours plus tôt, Damasse Lefebvre avait dit devant elle que le baron de Pragnères soupçonnait son fils d'avoir la vocation de l'apostolat. Ce qu'elle venait d'entendre ne lui laissa aucun doute ; mais le Surintendant, toujours de bonne humeur, n'avait paru frappé ni du discours d'Olivier, ni de l'émotion soudaine d'Antoinette.
— L'air du Saint-Laurent creuse l'estomac, fit-il observer. Messieurs, déjeunons.
Le repas fini, les hommes fumèrent en causant politique, sujet qui parut engourdir Olivier. Pris à partie par Daniel Simard sur cette indifférence, il répondit :
— La discussion, chez vous, semble d'une fadeur écœurante pour peu qu'on ait ouvert les journaux français. Vous remuez des idées depuis vingt minutes, et il n'a pas même été question de détrôner la reine Victoria ou de mettre en accusation le Gouverneur. De quoi diable se compose la politique dans un pays qui est libre, qui est heureux et qui en convient?
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— Attendez, conseilla Daniel. Quand vous aurez fait connaissance avec mademoiselle de la Colombière, vous ne demanderez plus de quoi se compose, chez nous, la politique.
Voyant qu'il n'était pas compris d'Olivier, il ajouta, moitié plaisant, moitié sérieux :
— Vous ne savez donc pas que le Surintendant possède une tante, que vous allez trouver à la Pointe-au-Pic? En ce cas, faites-vous renseigner, sans quoi vous commettrez des gaiïes dangereuses. Elle fait trembler tout le monde.
Olivier se mit à la recherche d'Antoinette et lui demanda :
— Comment se fait-il que je n'aie jamais entendu parler de mademoiselle de la Colombière ?
— Parce que, répondit la jeune personne, ma grand'tiinte, qui est trop vieille pour habiter seule sa seigneurie du comté de Saint- Yacinthe, passe l'hiver aux Sœurs Grises de Québec comme grande pensionnaire, et les trois mois d'été seulement avec nous.
— D'après la peinture qu'on vient de m'en faire, j'ai presque envie de ne pas débarquer.
— Soyez moins peureux. Ma tante vous con-
naît. On lui a fait votre éloge... de plusieurs côtés. N'êtes-vous pas l'arrière-petit-neveu de la sainte Mère Hertel? Tout ira bien si vous prenez certaines précautions que je résume : ne jamais dire un mot d'anglais, pas même wagon ou sport; éviter toute allusion au mariage de ma sœur avec un Américain... ou à votre politesse pour les Américaines.
— Moi? Je suis poli pour les...?
— Dame! vous les promenez dans votre bateau. Mais n'interrompez pas : nous arrivons. N'ayez pas l'air de savoir que le siège du gouvernement est transféré à Ottawa, ou qu'il y a des tramways à Québec, ou qu'il a existé un roi de France du nom de Louis Quinze...
— Mon Dieu ! mademoiselle, laissez-moi prendre des notes !
— J'ai fini pour l'instant, sauf une dernière recommandation : ne pas laisser croire que j'ai bientôt seize ans, et vous bientôt vingt.
— Bon! Mai.s alors quel âge avons-nous?
— L'âge ingrat : cette période indécise où l'on mange encore les pilons des volailles, mais où, déjà, l'on reste au dessert.
— Faudra-t-il embrassée mademoiselle votre
tante quand ma bonne viendra me chercher pour me mettre au Ht?
— Je vous en laisse juge.
ils rirent de bon cœur. Le bateau ralentissait pour accoster le ponton de la Pointe-au-Pic.
— Allons-nous voir Tienniche, Castor et Bijou? demanda Olivier.
— Vous avez bonne mémoire. Tienniche et Castor seront là. Quant à Bijou, il n'a pu continuer, comme ma tante, à croire que j'ai toujours dix ans. Mon poids lui prouvait le contraire. Pauvre Bijou! On l'a vendu.
Au lieu du poney, on trouva un léger fourgon attelé d'un bon cheval et conduit par Tienniche, à qui le « bonjour » d'Olivier, en langage montagnais, fit oublier pendant une minute qu'il fallait s'occuper des bagages. Tandis qu'il les voiturait en suivant les lacets de la montée, son maître s'engageait à pied, en compagnie d'Antoinette et de leur hôte, sur les rampes à escaliers rejoignant le sommet de la colline.
Damasse Lefebvre avait donné lui-même les plans de son habitation, construite à l'époque de son premier mariage. Ne prévoyant pas que la faux de la Mort s'abattrait deux fois sur des
existences toutes jeunes, il avait proportionné sa demeure à l'espoir de ces nombreuses postérités qui sont la gloire des Canadiens. Et, par cette modestie qui est dans leur nature mais s'attend, comme le fichu d'une coquette, à être cliiffonnée quelquefois, il l'avait nommée La Tourelle, ce qui, véritablement, donnait de l'endroit une idée insuffisante.
La tourelle, qui était une vraie tour, couronnait une demeure imposante, qu'on eût appelée château si elle n'eût été construite de madriers de six pouces d'épaisseur, à l'ancienne mode canadienne, oubliée aujourd'hui pour le déploiement plus architectural du granit ou de la brique. L'ensemble, d'une irrégularité voulue, même dans la toiture de cuivre rouge aux arêtes contrariées, produisait l'impression la plus heureuse de simplicité hospitalière et de confort dédaigneux de l'ostentation.
L'un des premiers Damasse Lefebvre avait découvert le site merveilleux de la Pointe-au- Pic, ce qui lui avait permis de choisir l'un des meilleurs emplacements et de tailler en pleia drap sur un terrain sans valeur à cette époque. Un petit parc, naturellement vallonné, entou-
rait sa demeure fianqiiée de dépendances considérables. En approcliant de la façade gaiement défendue contre le soleil par des stores aux nuances vives, Olivier, sans exagération de commande, put déclarer qu'il n'avait jamais vu de séjour plus admirable. Il s'attardait à jouir du coup d'oeil, mais Antoinette le rappela aux exigences de la situation.
— Tout d'abord, dit-elle, je dois vous présenter à ma tante de la Colombière.
Dans une longue galerie ouverte au Nord- Ouest, baignée à souhait de lumière, un peintre, assis en face d'une dame, s'efforçait d'en reproduire l'image — grandeur naturelle mais sans les mains — sur une toile placée devant lui.
La scène avait un parfum xviii^ siècle qui augmentera encore si l'on ajoute que le peintre était un abbé ; seulement ce n'était pas un abbé Louis Quinze, et la dame n'était pas, tant s'en faut, une« habituée des petits appartements de madame de Pom|)adour. Même il eût été bon de prévenir Olivier, déjà si prévenu, que le nom impur de la favorite n'avait jamais souillé les lèvres du modèle, moins par respect pour la mo-
raie que par rancune, trop justifiée, contre celle qui avait causé la perte du Canada.
Mademoiselle de la Colombière — on a deviné son nom — était petite, un peu replète, vêtue d'étoffes coûteuses de couleur sombre qui, à cause de la façon et de la personne, avaient perdu toute apparence de richesse. Aucune trace de beauté ne distinguaitson visage rond. Il était en revanche rosé et dépourvu de rides, bien que de nombreux hivers eussent glissé sur lui. A peine distinguait-on les cheveux blancs sous le bonnet forme « baigneuse » qui emprisonnait toute la tète, lui donnant l'aspect d'une grosse boule de neige entourant une pivoine. Olivier se souvint d'avoir vu au salon de Courmenault un portrait d'aïeule portant cette coiffure. Il pouvait, en ce moment, contempler quatre ou cinq portraits de mademoiselle de la Colombière, commencés, mais arrêtés tous au même point, comme si la main du peintre eût hésité en présence de la même séduction, impossible à reproduire.
Le peintre était l'abbé Bellehumeur, chargé du cours d'Histoire au séminaire de Chicoutimi, où il cumulait l'érudition avec un talent
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réputé — dans l'établissement — de peintre et de musicien. Petit et gros, il était le pendant masculin de l'efiigie dont il travaillait les yeux, beaux et intelligents dans leur sévérité pure. La redingote droite de l'ecclésiastique canadien le boutonnait jusqu'aux menions — il faut les écrire au pluriel — qui s'appuyaient sur son col blanc de prêtre romain. La bouche, grande et retombante aux commissures des lèvres, était celle d'un homme qui parle volontiers plutôt que celle d'un gourmand. Son regard avait la force assurée et tranquille de l'autorité que nul ne discuta jamais. Ses cheveux noirs, abondants, intacts, étaient plantés bas sur son front intelligent. D'ailleurs ilinsph-aitla sympathie et semblait mériter son nom qu'il tenait, selon lui, du sergent Bellehumeur resté, par force ou volontairement, au Canada quand la flotte française s'était retirée après la conquête.
Mademoiselle de la Colombière, embrassée par son neyeu'et sa petite-nièce, lit à Olivier un de ces sourires par lesquels on encourage un garçonnet timide.
— Mon ami, je suis très contente de vous voir. Je sais que vous êtes un bon élève et que vos
professeurs fondent sur vous de grandes espérances, — oui, de grandes espérances — pour l'avenir.
Olivier se souvint qu'il avait l'âge ingrat.
— Oh! mademoiselle, balbutia-t-il... Mon avenir...
— Ne dites pas que vous êtes encore trop jeune pour songer sérieusement aune vocation. Dieu nous parle quelquefois dès l'enfance : n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
— Nous en voyons des cas, mademoiselle. D'autres fois, il nous laisse nous engager dans une voie fausse. Puis la lumière éclate. Croiriez-vous, jeune homme, que, jusqu'à vingtdeux ans, j'ai voulu être artiste?
Olivier s'inclina devant la toile comme pour dire : « Il y avait de quoi s'y tromper. » A ce moment il aperçut les autres chevalets avec leurs châssis, et sa stupéfaction lit fuir Antoinette, qui craignait d'éclater.
— Ma tante, expliqua Lefebvre, a la bonté d'offrir son portrait à plusieurs personnes, en commençant par moi, naturellement. L'abbé Bellehumeur trouve plus commode pour son travail de faire marcher de front les différentes toiles.
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— Plus commode et plus rapide. Quand j'ai préparé ma couleur pour les lèvres, par exemple, je fais toutes les bouches... et ainsi de suite. Comme vous pouvez voir, monsieur Lefebvre, c'est enlevé plutôt que léché. Autrement, je ne pourrais pas avoir fini ces toiles quand se termineront les vacances. Peut-être, mademoiselle, I)Ourrions-nous reprendre la pose.
— Venez voir votre chambre, dit le maître de maison à Olivier.
Par un large escalier de cèdre ils gagnèrent l'étage supérieur. Puis, avec des détours nombreux, un long corridor les conduisit au plus confortable appartement de jeune homme que put rêver un hôte même difficile. Ce n'était point le cas d'Olivier : pour la première fois de sa vie on le mettait en contact avec le luxe.
Il admira son bureau où rien ne manquait, sa table à fumer près d'une fenêtre, sa chaise longue en face de l'autre, son cabinet de bain où l'eau chaude et l'eau froide coulaient jour et nuit, l'ciurlire il avait des lampes électriques. Lui désignant un téléphone :
— Vous causerez avec votre père quand cela
VOUS fera plaisir, dit le propriétaire flatté de l'impression qu'il voyait.
Modestement il ajouta :
— Ne trouvez-vous pas que ces maisons de bois, comparées à vos vieux châteaux de France , donnent la sensation pénible d'une chose provisoire et sans durée ?
Olivier rêva un instant, les yeux perdus sur le fleuve qu'il dominait d'une hauteur de deux cents pieds et dont l'autre rive se voyait à peine, distante de six lieues. Puis, obéissant à une réaction soudaine, il lit cette réponse mélancolique :
— En peu d'années j'ai eu tant de sensations diverses, que j'éprouve parfois, en ce moment par exemple, une fatigue douloureuse. Qu'y a-t-il de durable? Nos anciens manoirs de pierre? Chez nous la terre est couverte de leurs ruines. Le bonheur? J'ai quitté le pays où j'étais heureux ; ma mère qui m'adorait n'est plus ; bientôt je me trouverai seul au monde. Je suis très jeune et cependant j'ai vu des choses que vousmême ignorez, que, selon toute probabilité humaine, je ne devais jamais voir. Et tout cela n'est qu'un apprentissage de la vie, une prépa-
ration à l'avenir mystérieux... qui sera pontêtre encore plus dur.
— Prenez confiance. Maintenant vous avez des aniis.
— J'en ai un, surtout, dont la bonté est si grande que je cherche en vain...
Le tremblement de sa voix l'obligea de s'arrêter. Bientôt, redevenu maître de lui-même :
— Jamais, dit-il, je n'oublierai l'heure présente.
Sur ses traits, on pouvait lire une extase, bien justifiée à coup sûr par la magnificence du tableau déroulé devant lui.
— Alors, conclut le inaîtie de la Tourelle, vous êtes de ceux qui m'approuvent d'avoir choisi ce Ywn jujur y bâtir ma maisonnette?
Tout en parlant il s'aperçut que les yeux de son jeune hôte n'embrassaient plus le panorama immense du lleuve. Au pied de la fenêtre, sur la terrasse qu'une claire-voie peinte en blanc séparait de l'abînie, Antoinette jouait avec son chien Castor. Et, pour éviter les bonds du Terre- Neuve, elle courbait sa taille en d'harmonieuses ondulations.
— Je vous laisse déballer votre valise, dit
Lefebvre en se retirant. Pas de frais de toilette : VOUS êtes mon seul convive ce soir. L'abbé Bellehumeur, notre aumônier, fait partie de la famille.
Au dîner, qui fut excellent et copieux, Damasse Lefebvre avait sa tante en face de lui, lerùlede maîtresse de maison ne pouvant convenir à une enfant de l'âge d'Antoinette. Celle-ci montra sa bonne éducation en parlant peu, et seulementquand les grandes personnes voulaient bien lui parler. Olivier de Pragnères suivit ce sage exemple. L'abbé, selon son habitude, fit passer un examen à l'élève des Ursulines; puis ce fut le tour de l'écolier.
— Vous font-ils un b<»n cours d'Histoire? demanda-t-il. Nous autres, à Chicoutimi, nous n'avons pas la gloire d'enseigner dans un palais qui a coûté des millions. .Mais, quand même,
nous ne sommes pas des ânes. J'aime à croire, mon jeune ami, que vous étudiez assidûment.
— Plût au Ciel, souhaita imprudemment Olivier, que l'histoire de France fût aussi courte que celle du Canada!
— Monsieur, gémit le savant Bellehumeur, je suis fâché de vous entendre parler ainsi. On pourrait croire que vous n'avez jamais lu Parkman qui a publié huit ouvrages différents sur notre histoire, ni WilliamKingston dont le dixième volume vient d'être édité. Malheureusement ces auteurs sont Anglais ainsi qu'une demi-douzaine d'autres, ce qui vous excuse de ne pas les connaître. Mais faut-il donc vous citer nos amis, les écrivains de notre langue et de notre religion : Clément, Garneau, l'abbé Foillon, l'abbé Ferland, l'abbé Casgrain, Réveiilaud, et tant d'autres dont, moi-même, j'ai suivi de loin la trace dans quelques brochures modestes ! Je me demande de quoi, de qui, vous parlent vos maîtres à l'Université Laval, si notre Histoire ne vous paraît pas assez longue.
Olivier chancelait sous les attaques de cette érudition formidable. Mademoiselle de la Colombière l'acheva par des coups plus directs :
— Je m'étonne de trouver ce dédain pournotre histoire chez un descendant du glorieux Hertel. €e n'est pas que cette famille soit à l'abri de tout blâme. Un d'eux, colonel des milices du comté des Deux Montagnes, fut contre nous lors de l'insurrection de 1837, ce que je ne lui pardonnerai jamais. Quant au fameux Français, que Louis Quatorze anoblit, je trouve qu'il eut tort de s'allier avec les sauvages, qui sont des monstres. Mon arrière-grand'-mère, non moins illustre, en agissait autrement avec eux. Vous a-t-on jamais enseigné comment cette femme héroïque défendit son château, seule, contre une nuée d'Indiens qui en faisaient le siège? L'Histoire de France n'a rien de plus beau, sauf peutêtre Jeanne d'Arc dont il faut envier la bonne fortune, puisque ceux qui tombèrent sous ses coups étaient Anglais.
— L'héroïne dont nous descendons n'en avait pas alors sous la main, fit observer Damasse avec un grand sérieux. Mais, si les Indiens l'avaient prise. vivante, sa mort eût été plus affreuse encore que celle de la vierge lorraine.
Mademoiselle de la Colombière en convint
par une pantomime expressive. Puis, regardant Olivier :
— Peut-être que vous connaîtrez un jour le poteau de la torture, la danse du scalp et les outrages des bourreaux. Déjà, m'a-t-on dit, vous êtes préparé à votre existence future par l'étude des langues indigènes.
Le professeur eut un léger mouvement d'épaules.
— Les Indiens ne martyrisent plus, mademoiselle.
— Qu'en savez-vous, monsieur l'abbé?
Ce reproche indirect fut suivi d'une discussion sur l'utilité respective du missionnaire et du clergé de paroisse. Mademoiselle de la Golombière l'arrêta bientôt en montrant Olivier du bout de son menton.
— Laissons, dit-elle, parler la voix de Dieu.
Damasse Lefebvre désira changer de conversation. Il voyait l'ennui de son jeune hôte, qui gardait le silence pendant qu'on lui essayait tour à tour le bonnet du recteur et la couronne du martyr, comme une modiste essaye des chapeaux à une cliente.
— Ce jeune homme, dit-il, compte aussi des
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héros dans la ligne paternelle. Au nombre des chefs de la Chouannerie on compte plusieurs Pragnères.
La tante, peu intéressée, déclara qu'elle ne savait pas grand'chose de l'Histoire de France depuis le traité d'Aix-la-Chapelle, dernier effort de Louis Quinze en faveur du Canada
— Nous regagnions Louisbourg, « le Dunkerquede l'Amérique » ; mais, dès le lendemain, une infâme créature — elle ne doit pas être nommée dans cette maison — régnait sur la France. Nous lui devons l'intendant Bigot, l'homme qui vendit le Canada aux Anglais. La France lui doit la Révolution.
Lefebvre se pencha vers l'abbé Bellehumeur.
— Ma tante oublie la Du Barry, lui soufflat-il à l'oreille.
— Et le général Wolfe, ajouta le chapelain qui, à ce moment, fut prié de dire les Grâces.
La soirée fut courte au salon, du moins pour Antoinette ': les enfants doivent se coucher de bonne heure.
— Petite, lui demanda mademoiselle de la Colombière, pensez-vous qu'il y ait à la sacristie de la chapelle un vêtement de chœur assez grand
l>oiir nolrejeune ami?Monsieur l'abbé lui ferait l'honneur de le prendre pour acolyte.
Le gigantesque Olivier ne put avoir cet honneur, vu les dimensions insuffisantes de la soutane et du rochet. Il entendit la messe comme un simple fidèle dans l'édicule, fort élégant d'architecture, que Damasse Lefebvre avait érigé depuis peu. Les voisins de campagne l'adoptaient pour y faire leurs dévotions le dimanche matin, plutôt que de gagner la Malbaie située à une lieue. Le jeune Vendéen trouva qu'on y priait fort mal. Cependant l'une des paroissiennes, tout au moins, lui donnait l'exemple de la ferveur. Devant hii, inclinée sur .sa chaise, Antoinette élevait son cœur à Dieu et montrait aux hommes une légère partie de sa nuque blanche oii s'égaraient des frisons d'or. Olivier, quoi qu'il put faire, chercha en vain les élans de la piété qui lui transportaient l'àme <lans la cathédrale de Québec, tandis que ses yeux se perdaient dans l'iiorizon des camails et des surplis. « A certains moments, pensa-t-il, la voix de la grâce paraît moins distincte. Mais, avant trois jours, la cathédrale m'aura repris, et j'aurai ouldié la chapelle. »
Au sortir de la messe, il y eut, sur la plateforme dominant la baie, une copie en réduction de la parade du dimanche qui, à la même heure, donnait à la Terrasse Duiïerin im joli mouvement de toilettes et de bavardage. Olivier retrouva des compagnes de voyage de la veille, plus Daniel Simard, amené par des voisins dont il était l'hôte pour la journée. L'étudiant s'étonnait de ne pas aimer ce jeune homme déjà très en vue dans le monde politique, reçu avec une laveur marquée dans le monde féminin qui le considérait, au gré des circonstances, soit comme un séducteur de profession, soit comme un aspirant aux joies conjugales. Plus expérimenté dans la matière, Olivier eût admiré l'aisance de son flirt, où l'on pouvait discerner, à doses variables, tantôt la marque française, tantôt la marque américaine si curieusement mêlées au Canada, ailleurs que dans le flirt. Antoinette l'écoutait sans émotion, mais avec un plaisir qii'elle ne cherchait pas à dissimuler. Quand il fut parti, Olivier respira mieux.
Après midi, Lefebvre, qui était grand marcheur, entraîna sa lille et son hôte dans une longue promenade. Alors, loin de toute repré-
sentation, et surtout loin de sa tante, il se montra plus intime et plus jeune que son ami vendéen ne l'avait jamais vu. Ce dernier, à vrai dire, supporta le poids de la conversation, car on lui fit raconter maint épisode de son enfance ou de sa jeunesse. Lefebvre l'écoutait avec une attention extraordinaire, sans l'interrompre ni le ramener à la question s'il divaguait un peu, ne le quittant guère du regard. Antoinette marchait de l'autre côté de son père, toujours agréablement intéressée, souvent émue.
— En deux heures, notre amitié vient de faire un grand pas, dit Damasse quand le narrateur eut achevé.
On s'arrêta dans un village pour goûter chez la maîtresse d'école, protégée du Surintendant. Au milieu de la grand'place, après leur avoir chanté les vêpres, le curé jouait aux boules avec ses paroissiens : on fit un léger détour afin de ne pas les déranger.
— Ce qui m'amuse toujours, dit Lefebvre, c'est de lire dans les volumes publiés en France que nous vivons sous la tyrannie du clergé.
— Pourquoi ne répondez-vous rien à la France ?
— On est toujours un peu gène pour répondre à sa mère qu'elle se trompe.
— Je croyais que votre mère se nomme Victoria? dit Olivier en riant.
— Sa Majesté est notre belle-mère, fit Damasse avec un grand sérieux. Comme elle ne se mêle pas plus qu'il ne faut de notre ménage, nous l'aimons beaucoup. Mais ne l'avouez pas à mademoiselle de la Colombière.
Au dîner, plusieurs invités parurent. Daniel Simard était du nombre ; il fut le lion de la soirée qui sembla aussi longue à Olivier que l'après-midi lui avait semblé courte. Le lendemain il devait repartir avec Lefebvre ; mais l'excellent homme refusa de l'emmener.
— J'ai téléphoné à Québec, annonça-t-il. Votre père va bien et prolonge la permission de vingt-quatre heures. Tantôt vous irez faire du paysage avec l'abbé Bellehumeur, à qui son modèle donne congé pour cause de lessive dans la maison. Tâchez de rapporter quelques truites.
Olivier accepta la proposition, très désireux de savoir, mais n'osant pas demander, si son hôte le livrait à l'abbé Bellehumeur comme compagnon unique. Antoinette, pendant le
déjeuner, le tira de peine en s'inl'ormant si le jour était bon pour la pèche :
— Car, pendant que l'abbé peindra, nous pourrons jeter nos mouches.
Donc, Lefebvre étant parti pour son bureau, et la tante occupée à la surveillance des lavandières, une petite caravane s'éloigna dans la direction des grands bois moins fréquentés qu'aujourd'hui par les humains. Olivier portait le matériel de la peinture, celui de la pêche et le goûter de tout le monde. Bientôt — carie voisinage de la forêt combiné avec celui du fleuve est un des charmes de la Pointe-au-Pic — l'abbé Jellehumeur eut trouvé le site qu'il prétendait reproduire sur sa toile.
C'était l'embouchure d'une petite rivière. A peine calmé (hi tourbillon de la chute voisine, l'humble cours d'eau rejoignait le Saint-Laurent qui le recevait avec dédain, comme une offrande venue trop tard.
Jusqu'à la zone stérile du gravier et des rocs semés sur la rive, des touffes de gazon maigre et pauvre, d'épais lichens gris, des mousses rudes, échevelées, mourant de faim, cherchaient à recouvrir le sable peu disposé aux joies de la
végétalioii. Mais en quelques pas on était sous les grands arbres. La forèl, en cet endroit, n'avait [)as la monotonie austère des pins droits et raides, étalant jusqu'à l'horizon les masses épaisses de leur verdure éteinte. Ici la nature les mélangeait à l'érable et au saule, avec la touche argentée du tronc des bouleaux, que couronne le plus charmant de tous les feuillages. Cette variété heureuse, le contraste de la lumière du soleil avec l'ombre changeante, reposait l'œil et excitait la curiosité.
— Voilà un bon sujet d'étude, lit l'abbé Bellehumeur en posant un châssis sur le chevalet de campagne.
Près de lui les jeunes gens déployaient leurs cannes à pèche, visitaient leurs moulinets, discutaient le choix de telle ou telle mouche artificielle. Tout en « fouettant », ils remontèrentle courant d'une centaine de i)as. Les truites étaient [)eu gourmandes. Olivier, au surplus, était d'avis qu'on ne [>eut faire deux choses à la fois : pécher et jouir de la nature. Il la connaissait à la façon des sauvages; mais il lui sembla que, jusqu'à ce jour, il ne l'avait pas
admirée en poète. Très simplement, il en fit l'aveu.
— Comment est-ce possible? demanda Antoinette avec une simplicité égale.
— Jusqu'ici, quand je courais les bois, lu question n'était pas de savoir si la nature était admirable, mais si elle me fournirait de quoi manger. Aujourd'hui, même si nous ne prenons rien — ce qui est probable — nous n'irons pas dormir l'estomac creux.
— Ce qu'on nonmie « le sport » doit vous sembler fade, après la vie que vous avez menée.
— Patience ! Ma vie ne sera pas toujours inutile. Un jour viendra, s'il plaît à Dieu, oiî je chausserai mes raquettes pour gagner mieux qu'une médaille de concours.
Elle se tut, hésitant à 'poser une question. Enfin elle demanda :
— Ainsi donc, vous vous croyez appelé à la vie du missionnaire ?
Puis, craignant d'avoir déplu :
— Vous permettez qu'on en parle ?
— Comme vous avez pu voir, on n'attend pas toujours mon autorisation. Mais je permets que vous en parliez, si cela vous intéresse.
— Il m'intéresse de savoir à quel signe on reconnaît une vocation,
— Dans mon cas les signes furent nombreux. Ne voyez-vous pas que la Providence me conduit parla main? Elle m'a ôté la fortune, m'a poussé hors de France où je ne laisse pas de famille. Elle m'a privé de ma mère bien-aimée. Quant à mon père, on m'annonce que ses jours sont comptés. Après lui, je serai tellement seul au monde que les sauvages seront les meilleurs amis que je possède : encore une raison pour aller près d'eux, vous l'avouerez.
— Je ne consentirai jamais à admettre que vos meilleurs amis sont chez des Indiens. C'est une insulte pour mon père — et pour moi.
— Votre père a ses fonctions ; vous aurez un mari, une famille. Ainsi des autres.
— Mais ne regretterez-vous pas le monde, même le peu que vous avez connu de son luxe et de ses plaisirs ? D'après ce que vous avez dit à mon père, en nous promenant ensemble, il vous reste beaucoup à connaître ?
— Quoi ! s'écria-t-il en riant. Pouvez-vous dire qu'on ne connaît pas le luxe quand on a été l'hôte de la Tourelle ?
Comme elle ne semblait pas vouloir parler, il continua :
— Pourtant, lorsqu'il m'arrivera de songera celte visite, savez-vous ce que je verrai dans mon souvenir? Ce n'est pas la galerie avec les petits ours qui ont cessé leurs jeux, l'orignal sous lequel vous ne passez plus. Ce n'est pas le salon avec ses beaux meubles, son panorama presque unique au monde. C'est l'endroit où nous sommes, parce que la nature seule contribue à l'embellir. Ecoutez ce ruisseau. Ne fait-il pas entendre une chanson véritable, dont les oiseaux comprennent les paroles, puisqu'ils y répondent? Et ne distinguez-vous pas l'accompagnement qu'il se joue à lui-même en se brisant aux rochers de la cascade en miniature ? Moi je pourrais noter cette harmonie métallique, pareille au bruit perlé de mille timbres de cristal choqués l'un contre l'autre.
Les yeux noirs d'Antoinette brilluienl de plaisir pendant qu'elle buvait les mots de son compagnon. Elle s'écria :
— Quel bonheur que vous compreniez si bien la nature canadienne! Vous me faites souvenir de ces paroles qu'écrivit un de nos meilleurs
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poètes sur les bruits mystérieux de la forêt vierge : « D'abord des ceutaines de servantes affairées balayent le sol, faisant voler bruyamment les feuilles jaunies, mettant tout en ordre pour l'arrivée d'un visiteur de haut rang. Puis cela devient le murmure d'une hâte qu'on veut garder silencieuse. Prêtez l'oreille à ce froissement imperceptible. Ce sont les aiguilles d'un million de fées cousant le tapis neuf qui va couvrir la terre, le velours fraîchement tissé qui va tendre la voûte des arbres. »
— Ce que je viens d'entendre ne sortira plus de ma mémoire, promit Olivier. Quelquefois je me répéterai ces paroles pendant une halte au bord de la clairière égayée par le printemps. Et s'il arrive, l'hiver venu, que la tempête déneige soit plus forte que moi, si vous apprenez que mes sauvages ont creusé au pied d'un sa[)in la fosse de leur missionnaire, même si vous êtes chaudement assise près du feu, entourée de votre famille, ne direz-vous pas une prière pour l'âme délivrée des riiaux de celte vie?
. Antoinette avait les yeux humides et le cœur tellement serré qu'elle ne put répondre aussitôt.
— Puisque vous me parlez comme à une amie
dit-elle enfin, soyez mon confident à votre tour. Dieu m'a})pelle, moi aussi, hors du monde qui, chaque jour, m'apparaît plus vide et moins fait pour contenter mon cœur. Vous gagnerez des âmes au prix de mille fatigues, au danger de votre vie. Moi, du fond de ma cellule, j'espère en sauver par la mortification et la prière. Ainsi nous travaillerons ensemble, séparés par les moyens, réunis par le but, comme deux ouvriers qui, sans se voir, moissonnent le même champ.
— Mais, objecta le prudent Olivier, n'êtesvous pas bien jeune pour prendre une résolution aussi grave?
— Mon confesseur dit comme vous. Il me défend de prononcer le mot vocation jusqu'à ma vingtième année. 11 exige que je partage l'existence des jeunes filles de mon rang social. Mais vous, seul soutien d'un père malade?...
— Je sais que mon devoir est près de lui tant qu'il vivra. Sa présence me retient seule dans le monde, et je donnerais ma vie pour prolonger la sienne. Mais quand Dieu m'aura envoyé une dernière douleur, quand j'aurai conduit un dernier cercueil à la Pointe-Bleue,
je n'attendrai pas une heure pour commencer le saint apprentissage.
L'enthousiasme du sacrihce, peut-être aussi un dernier regret du monde soulevait la poitrine de la future servante de Dieu.
Je voudrais, dit-elle, obtenir de vous une promesse. Ne m'accorderez-vous pas une joie en souvenir de cette heure inoubliable?
Inoubliable, répéta Olivier. Que faut-il
promettre ?
. Où que vous soyez, même s'il faut parcourir cent heues, quittez tout pour assister à ma prise d'habit. Mon père dispose des meilleurs moyens de vous prévenir. Soyez exact au rendez-vous. Avant la cérémonie, au parloir, vous me verrez dans ma robe de mariée et nous nous dirons a(Heu. Puis, quand on m'aura coupé les cheveux, quand je me coucherai sur les dalles dans ma tunique de laine, quand le fh-ap funèbre s'étendra sur moi, quand l'orgue accompagnera la prière des morts, -luand les cloches tinteront mon glas, vous penserez à ce ruisseau ([ui nous voit ensemble, à ce chant de cascatelle accompagné du bruit des clochettes de cristal. Et vous serez heureux en songeant
que les épreuves et les chagrins du monde ne m'atteignent plus.
— Oui, soupira Olivier, je serai heureux. Gomment ne le serais-je pas ?
Antoinette, malgré ce bonheur mystique, ne pouvait se tenir de sangloter ; car elle sentait le froid des ciseaux sur sa nuque et voyait, pêlemêle sur le plancher, un amas de cheveux blonds, de satin crème, de fleurs et de mousseline.
Olivier, encore qu'incapable de se peindre à lui-même ce tableau désastreux, avait besoin de tout son courage pour ne pas donner des signes de faiblesse indignes d'un homme. Quand les sanglots furent calmés, Antoinette acheva son oraison funèbre :
— Et alors, nous ne nous verrons plus soi* cette terre ; mais nous serons réunis un jour aux pieds du trône céleste...
— Comme les membres d'une même famille...
— Gomme un frère et une sœur...
— Nous sommes déjà un frère et une sœur, affirma le jeune homme.
Elle eut un beau sourire de toi et lui tendit la main :
— Mon frère Olivier !
— Ma sœur Antoinette !
Ils avaient oublié la présence de l'abbé Bellehumeur, qui, à leur insu, se hâtait de les croquer sur sa toile, au dernier plan.
Ce geste fraternel lui lit pousser une exclamation : ils dérangeaient la pose. Croyant qu'on les rappelait à l'ordre, ils revinrent près de lui.
— Nous n'avons pas pris de poisson, dit Antoinette : nous avons fait mieux.
— Et quoi donc? demanda le peintre.
— Nous avons parlé de nos vocations qui nous poussent dans la même voie : le salut des âmes, par l'apostolat et la prière.
— C'est une faveur dont il faut humblement vous rendre dignes, conseilla le ministre de Dieu. ^En ' attendant nous pourrions collationner.
Obéissants, ils vaquèrent aux préparatifs. Bientôt la bouilloire chanta ]sur le feu du campement. Puis le thé fuma dans les tasses du lunch basket. K\\\û celte partie de pèche n'eut d'autre résultat matériel qu'un tableau « jeté, non léché », qu'Antoinette réclama en souvenir de cette journée.
Le lendemain Olivier regagna Québec. Il avait, de bonne heure, assisté à la messe à côté d'Antoinette. Pendant que mademoiselle de la Colombière posait pour ses portraits, elle dit à l'abbé :
— Ces enfants priaient comme deux anges. Toute ma frayeur est que mon neveu mette des obstacles à la vocation de sa fille. A la première occasion, je lui parlerai.
La visite suivante de Lefebvre à sa maison de campagne fut moins courte; on entrait en vacances , parlementaires et administratives. Cette fois il arrivait sans Olivier. Mademoiselle de la Colombière en profita pour « lui parler » en présence de l'aLhé Bellehumeur que l'onction sacerdotale indiquait comme l'auteur compétent d'un tel entretien.
— Mon neveu, dit-elle, je crains (|iie la Providence ne vous envoie bientôt une iiéniltle épreuve. Mais vous êtes bon cbrétien. l'i vous saurez vous soumettre.
Il répondit, un peu ému })ar l'exoide :
— Ce ne sera pas la jircmit"'r»' fois. Mais qu'arrive-t-il?
— Tout nous fait croire que la vocation d'Antoinette se dessine.
Chose inattendue, le père sembla rassuré.
— Elle se dessine tant que ça? La petite en parle-t-elle ?
— Pendant une heure, témoigna l'abbé, elle en a parlé, non pas à moi, mais en ma présence.
— A qui donc?
— A Olivier de Pragnières.
Damasse ferma les yeux et gonfla les joues, ce qui était son habitude quand son esprit travaillait.
— Comment fut-elle amenée à cette confidence? demanda-t-il.
— Ce brave jeune homme venait de lui apprendre qu'il compte «iller aux Missions Indiennes. Ce sont deux belles âmes.
— Très belles, mais dans des corps très jeunes. Les Indiens seront obligés d'attendre et les Lrsulines pas moins.
— Rien ne presse, convint mademoiselle de la Colombière, mais, dès maintenant, il faut nous faire à cette séj)aration.
— (Juand il s'agit d'une fille, la séparation
est toujours à prévoir. Cependant je n'aurais jamais cru que l'air de la Pointe-ou-Pic fût à ce point favorable aux vocations.
— Je vous assure, dit la tante, que c'est un beau spectacle de voir ces deux enfants prier côte à côte.
— Vraiment? dit le neveu. Eh bien, nous l'aurons assez souvent. Ce pauvre monsieur de Pragnières, qui ne veut pas quitter Québec, m'a promis de nous envoyer son fils plusieurs fois peuplant les vacances.
De fait Olivier ne manqua pas de venir à la Tourelle chacfue deux semaines. On s'y amusait fort. Les invitations entre voisins, les gypsyparties, le boating, le fîshing étaient en honneur parmi la jeunesse qui s'oubliait parfois, en présence de mademoiselle de la Colombière, à employer ces termes d'un exotisme prohibé.
Un jour elle tança vertement Daniel Simard, qui fut même flétri par elle de l'épithète injurieuse iVanglifcatejir.
— De mon. temps, aftirma-t-elle, un homme T>ien élevé et bien mstruit ne parlait pas une langue étrangère devant des personnes qui ne la comprennent pas, et suriouf <[iii ne veulent
pas la comprendre. Vous oubliez sans doute que plusieurs membres de ma famille se firent tuer à Saint-Charles en 1837, pour nous garder inotre langue, notre religion et nos lois.
Elle se marqua un point à elle-même en aspirant une prise. Rencontrant alors les yeux d'Olivier devenus brillants :
— Oui, jeune homme, à cette époque j'él-iis une petite fille. J'ai entendu la fusillade et la canonnade. J'ai vu enterrer bien des morts tombés sous les balles anglaises : car les Canadiens aussi ont eu leur Chouannerie et, sans dire du mal de la vôtre, nous avons fait ce que vous n'avez pu faire : nous avons gardé ce que nous aimons.
Olivier s'inclina sans répondre, voyant bien que mademoiselle de la Colombière n'avait pas fini. En effet, elle se retourna, pour l'achever, contre le malheureux Daniel Simard :
— D'après cela, mon cher monsieur, vous comprendrez ce que j'éprouve quand j'entends les anglificateurs débaptiser même les lieux que j'habite, si bien que je ne m'y reconnais plus. Ainsi la Malbaie devient Murray bay, afin que l'on oublie qu'elle a été découverte et nom-
lïiée par un Français. De grâce, ménagez mes oreilles et ma susceptibilité.
Olivier, au fond de lui-même, s'humilia d'éprouver un plaisir très peu charitable à voir le beau Daniel ainsi rabroué. Et ce plaisir s'augmenta de celui que laissait deviner Antoinette, produit par la même cause.
Pourtant ces deux « anges », comme les appelait mademoiselle de la Colombière, désiraient avancer dans les voies de la perfection et s'y aidaient l'un l'autre. Souvent, au milieu d'une partie bruyante, leurs regards se touchaient dans une rencontre fugitive, et cela voulait dire : « Le monde n'est que vanité. » Parfois même, au moment du départ, ils murmuraient sans qu'on pût les entendre :
— Au revoir, ma sœur Antoinette.
— A bientôt, mon frère Olivier.
Ainsi l'été s'acheva, sans qu'on puisse relater aucun fait notable, sauf les fréquentes apparitions de Daniel Simard à la Tourelle. On en parla bientôt. Un voisin, n'osant pas questionner Damasse Lefebvre. qui remettait les gens à leur place, fit causer mademoiselle de la Colombière. Celle-ci éclata de rire à l'idée (jue le
jeune j)oliticien pouvait en vouloir à la main de sa nièce :
— D'abord elle est li'ojt jeune ; ensuite sou père ne la donnerait jamais à un homme qui fait des mamours à la coterie anglaise pour <dn obtenir son élection.
— Qui sait? répondit le voisin. Ce que vous appelez la coterie anglaise est, en somme, le Gouvernement du Dominion. Simard, soutenu diB ce côté, peut aller loin, car il est intellige-nt. Et votre neveu? Croyez-vous qu'il serait bien fâché d'être ministre? Sa fille est jeune ; mais enfin, à dix-sept ans, avec son éducation, son esprit, sa fortune, on commence à être un [»arti en vue.
Mademoiselle de la Colombière jugea (juil valait mieux en finir une fois pour toutes, avec la curiosité publique déjà en éveil. Elle répondit :
— Je ne sais pas si ma nièce est un parti en vue ; mais je sais que les ambitieux et les coureurs de dot perdent leur temps près d'elle. Sa vocation religieuse paraît décidée.
Alors on plaignit tout bas Lefebvre d'avoir « si peu de chance avec ses iilles ». Lui, oon-
SUR LES liKIX UIVKS 319
servait toute sa Irarujuillitë, comme s'il n'eût jamais entendu parler des projets d'Antoinette. Celle-ci, H bien voir les choses, gardait envers Simard une attitude moins qu'encourageante. Son favori et celui de son père était Olivier. Mais, outre que ce jeune homme dépassait à peine vingt ans, il était étranger au pays, n'avait pas de fortune, et l'idée de faire la cour à Antoinette n'était jamais entrée dans son esprit.
Lorsque tout le monde fut rentré à Québec, ils sévirent plus souvent. Rien, dans leurs façons, ne les distinguait des jeunes gens de leur âge. Tous deux avaient reçu le même avis des prêtres qui dirigeaient leur conscience : « Allez beaucoup dans le monde, et édiliez-le par vos bons exemples. Puis, le carême venu, vous vous interrogerez sérieusement? »
Ils obéirent, fréquentèrent les réunions, et l'on aurait pu croire, si la supposition eût été acceptable, qu'on leur faisait un devoir de conscience de s'y, rencontrer autant (jue possible. Même, le cardinal n'étant i)lus là pour défendre la valse, Olivier valsait avec Antoinette. Quand il avait respiré le parfum indéfinissable de cette jolie blonde aux yeux noirs que tous admiraient,
son sommeil était moins calme qu'autrefois, sur les bords du lac Mistassini.
Au lendemain de ces rencontres, qui lui donnaient l'impression du rapide franchi en canot dans la lutte triomphante avec le tourbillon dangereux, il aimait à causer une heure avec son ami Narcisse Léveillé. Celui-ci, toujours installé chez ses parents, à l'IIotel du Sauvage, travaillait dans une banque et se donnait corps et âme à la besogne, pressé d'avoir un poste qui lui permît de se marier. Car il était amoureux, et c'était plaisir de l'entendre parler de son amour. Ainsi du moins pensait Olivier, qui interrogeait longuement son ancien canianidc sur les symptômes et l'évolution de la maladie.
Léveillé, comme bien on pense, ne demandait qu'à mettre à jour son cœur « où ardait la douce peine », C'étaient des conversations longues et tranquilles dans une petite chambre où, delà rue matelassée de neige, aucun bruit ne montait. Cependant, rentré chez lui après avoir gravi les rampes presque désertes, Olivier ne dormait pas mieux qu'il n'avait dormi la veille, en quittant le bal où la taille souple d'Antoinette s'était abandonnée à son bras. Et
lorsque, dans la journée, il la retrouvait avec un battement de cœur si grand qu'on aurait pu croire qu'elle avait été perdue, la comparaison de ses propres « symptômes » avec ceux de Narcisse le rendait fort troublé.
Antoinette, au contraire, était toujours la même, aussi sereine, aussi conliante, seulement plus raffinée dans sa toilette. Le temps manquait pour causer vocation. Toutefois elle n'avait pas perdu la pieuse habitude, et, quand nul ne pouvait les entendre, elle disait encore : « A bientôt, mon frère. »
Un dimanche, il était resté après tout le monde chez le Surintendant où le thé avait réuni le cercle habituel.
— Je sors avec vous ; laissez-moi le temps de prendre ma pelisse et mes galoches, demanda Lefebvre.
Olivier quittait le salon pour aller s'équiper dans le vestibule. Antoinette lui donna congé de sa voix très douce :
— Quand vous reverrai-je. mon frère Olivier?
Il la regarda, luttant contre une hésitation, ainsi que fait un pauvre avant de restituer hon-
nètement la pièce d'or donnée par mégarde. Mais il n'était i|iasde ceux qui jouent avec leur propre conscience ou avec celles des autres.
— Il ne faut plus m'appeler votre frère, dit-il enfin d'un ton presque rude. Nos chemins se séparent. Plaignez-moi, carje souffre cruellement.
— Grand Dieu ! s'écria-t-elle. Vous avez perdu la foi ?
— Non, mais jai perdu l'orgueil. Je croyais être un homme supérieur aux autres, déjà sorti de ce monde par l'espoir d'une vie future, tellement brûlé de l'amour divin que tout autre amour n'était qu'une ombre sans chaleur. Illusion enfantine ! Je suis un homme quelconque : ce qui fait pleurer mon voisin me torture; c-e qui le réjouit me transporte ; ce qui l'empêche de dormir me tient éveillé. Donc je ne suis plus un frère pour vous qui, par le désir, êtes déjà une novice. Rien ne peut vous dire la peine que j'éprouve. Ne l'augmentez pas en m'ôtant votre amitié puisque je me montre loyal et respect.ueux. Permettez que je continue à vous voir... tant qu'on [)0urra vous voir.
Elle baissa les yeux et, sut son visage, Olivier crut voir passer une ombre rapide comme
celle du vol d'un oiseau. Elle mourait d'envie de poser une question. Mais dans certains cas, un homme seul peut demander qu'on s'explique.
— J'ai contiance en vous, dit-elle d'une voix tremblante. Si vous n'êtes plus mon frère, vous êtes toujours mon ami.
— Eh bien, jeune homme? fit Damasse en allongeant sa tète par la porte entre-bâillée...
Le lendemain on distribua le courrier de France, qui apportait à Pragnères un pli de tournure oflicielle. De l'enveloppe, il tira un bulletin constatant que son fils, représenté par le maire de Gourmenault, avait obtenu le numéro 37 lors des opérations du recrutement de sa classe. Olivier, tout d'abord, ne fit pas grande attention à cet imprimé venu de quinze cents lieues. Son père, ému davantage, resta une minute sans parler.
— Pardieu oui ! s'écria-t-il enfin avec tant d'animation qu'Olivier ne le reconnaissait plus. J'ai un lils soldat! Parole d'honneur, je l'avais oublié, tant il me semble que j'ai quitté la France depuis un siècle. Est-fl possible que tu n'aies
que vingt ans !
— Mademoiselle de la Colombière ne pense pas comme vous, plaisanta Olivier. Aux vacances passées, elle voulait me faire servir la messe.
— Il s'agit maintenant de servir une messe plus longue, dans une chapelle plus éloignée.
— J'ai peur qu'on ne la dise sans moi, lit Olivier qui ne prenait pas encore la chose sérieusement.
— Qu'entends-tu par là? demanda Pragnères, les sourcils froncés.
— Rien, sauf que jesuis absent de France... et pas pour mon plaisir.
— Ce n'est pas pour ton plaisir que tu y retourneras.
— En France?
— Voyons, mon ami ! Est-ce que tu crois que je vais permettre que ton nom figure l'an prochain au rôle des conscrits, avec la mention : déserteur ?
Olivier tombait de surprise en voyant ^on père prendre ce ton d'autorité. Etait-ce le même homme qui, une heure plus tôt, indifférent, se laissait guider en toutes choses. Voyant le désarroi où tombait son fils, l'ancien zouave de
SUR LES DEUX RIVES 32o
Charette l'excusa indulgeinment à ses propres yeux.
— Pauvre garçon ! Toi aussi, tu oubliais. Quoi d'étonnant? Tu étais si jeune quand tous nos liens avec la patrie ont été rompus ! Mais tu les renoueras très vite.
— Ah ! rien au monde ne me ferait vous laisser seul!...
— Oui, ce sera une difficulté. Mais on en voit qui s'aplanissent d'elles-mêmes. S'il le fallait, d'ailleurs, je me ferais porter sur le bateau pour partir avec toi.
Olivier crut à un accès d'agitation fébrile, symptôme nouveau chez le malade anéanti de plus en plus par le mutisme et l'inertie.
Toutefois, le mot déserteur lui laissait dans les oreilles un écho désagréable. Gomment n'avait-on pas pensé plus tôt qu'il serait appelé un jour? Voulant calmer son père, il demanda :
— Quand faut-il répondre à l'appel? : — En novembre.
— Oh! bien, nous avons le temps d'y songer.
— Sois tranquille, tu y songeras : c'est mon affaire. Je n'en aurai pas beaucoup d'autres pour m'occuper, désormais.
La promesse n'était pas -vaine, en dépit des apparences. On fut un mois sans aborder le sujet, remplacé par d'autres soucis dans le cœur d'Olivier. Selon la parole dite un jour, Antoinette ne le traitait plus en frère, mais toujours en ami. Cependant il n'était pas plus son ami que son frère: l'amitié n'eut jamais pour symptômes l'insomnie et la tristesse. Il était malheureux et il ne dormait plus. A cette heure, Narcisse n'avait pas besoin de lui en expliquer la cause.
Le mercredi des Gendres, son [)èi'e lira de sa poche une lettre qu'il gardait depuis peu de jours.
— Tu me rendras, dit-il, cette justice que j'ai respecté ton carnaval, d'autant plus que ce sera sans doute le dernier d'ici à quelque temps. Soit dit sans te faire un reproche, tu semblés te réconcilier avec le monde. Cela tombe à point.
Olivier rougit, ne voulant pas dévoiler certains mystères. Mais, avant qu'il eut le temps d'être embarrassé, son père continua :
— J'ai écrit en France pour me renseigner sur la position. Tu es traité par la loi mieux que je ne croyais. Si tu manques à l'appel, étant hors
de l'Europe tu ne subis aucune condamnation directe : on te ferme simplement la porte au nez, comme à un monsieur douteux qui n'a pas agi en galant homme. Mais ne commets pas l'imprudence de revoir ton pays avant ta trentième année, car alors les gendarmes mettront la main à ton collet. Qu'en penses-tu?
— Je pense qu'il en faudrait un certain nombre, dit Olivier en étirant ses muscles.
— Ah ! lils de Chouan !
Pragnères admira pendant quelques secondes la haute taille et la vigueur superbe d'Olivier. Puis il parla de nouveau :
— Moi, mon ami, je sais très bien que je ne reverrai pas la France pour une foule de raisons : mais du moins pas pour celle-là. Etre un banni, un homme dont le signalement est à la police!... Morbleu! je partirais plutôt ce soir pour l'Europe !... Mais on m'attend à la Pointe- Bleue.
— Et vous voulez que je vous laisse !
— Tout s'arran'gera. L'appel se fait en novembre ; à cause de l'éloignement, tu obtiens six mois de grâce avant d'être déclaré insoumis. Je serais l)ien étonné — et le médecin encore
plus — si, en mai prochain, tu n'étais pas... tout à fait libre de partir.
— Qu'irais-je faire en France? Mon avenir est
Pragnères mit la tête dans ses mains, comme pour examiner sa conscience.
— Ah! s'écria-t-il enfin, j'ai eu tort d'émigrer ! C'est moi qui fus un déserteur en face de cet ennemi qui se nomme la ruine ! Et voici le résultat, que je n'ai pas eu l'intelligence de prévoir : la France, pour toi qui l'as quittée trop jeune, est un pays comme un autre. « Qu'iraisje faire en France? » Mon Dieu! C'est mon fils qui dit cela !
Inquiet de l'exaltation où il voyait son père^ Olivier chercha une excuse :
— Vous ne m'aviez jamais parlé ainsi.
— Non. Au début, je ne pensais qu'à vous dissimuler mon chagrin. Puis il a fallu vivre. Tu sais quelles luttes nous avons soutenues puisque tu as lutté avec nous, en brave. Et le dernier cou[» de massue!... Je ne m'en suis pas relevé : tout m'était égal. C'est toi qui m'as amené ici. T'ai-je fait une question? N'est-ce pas toi, en quelque sorte, (|ui coupes mes mor-
ceaiix et me les mets dans la bouche? Mais tout à coup je me suis réveillé en lisant une lettre...
— Ah ! quel dommage (jue vous l'ayez reçue !
— Tais-toi... Elle m'a rajeuni de trente ans : j'ai un lils soldat. En route, conscrit!
Jamais Olivier n'avait vu son père dans cet état d'exaltation. Il était effrayé par cette voix devenue forte et vibrante. Pragnères s'en aperçut :
— Non; je ne délire pas encore. Mais si tu savais quel soldat j'ai été! Il faut bien que je le dise moi-même, n'ayant personne pour me rendre témoignage. En France, tu t'informeras : « Vous avez connu Pragnères le compagnon de Charette? Comment s'est-il battu à Patay ?... » Ah ! mon cher, si tu nous avais vus ! Si tu avais entendu le général : « Hardi ! les zouaves, pour Dieu et pour la France !,.. » Et le drapeau, qui tombait toujours, et se relevait tout de suite!... On a fait son devoir. Et quand viendra le second Patay, bien plus à l'Est, qui sera la revanche du premier, il ne faut pas que le général demande : « Est-ce qu'Henri de Pragnères n'avait pas un fils? » Me vois-tu, moi, au Paradis
330 SUU LES DELX RIVES
OÙ j'espère bien être alors, obligé de répondre : « Pardon, mon général : ses affaires le retiennent au Canada ! »
— Si l'on se battait, dit Olivier en souriant, mes affaires m'appelleraient en France. Reposez-vous, mon père, et calmez-vous. On n'apprend pas tout le catéchisme à un sauvage le même jour. Moi, sous certains rapports, je suis un peu Indien : vous l'avez dit (juelquefois. Mais je ne demande qu'à m'instruirc. Ce matin, en m'imposant les cendres, on m'a fait souvenir que je suis poussière : ce soir vous me faites souvenir que je suis Français : la journée n'est pas perdue.
Ce fut, dès lors, le dernier et le grand intérêt de la vie de cet homme dont les moments étaient comptés. Souvent il retombait dans son indifférence quasi léthargique; puis, tout à coup, il se réveillait pour la besogne entreprise :
— Viens preudre ta leçon, disait^il gaiement. Il était facile de voir que la leçon avait été
bien préparée pendant les longs silences de ces après-midi oîi il semblait dormir. Ce Vendéen, qui n'avait jamais été orateur, atteignait parfois à la véritable éloquence. Tantôt, s'iuspirant des
actes (l'héroïsme dont fourmille l'Histoire can.idienne, il remontait à la source d'un courage qui ne fut jamais dépassé.
— Admire, disait-il, ce que notre sang fait encore après deux siècles ! Ces gens sont fiers d'eux-mêmes — pas assez suivant moi. Et, comme ils ont l'esprit très juste, ils cherchent la cause de leur valeur là où elle existe. C'est pourquoi ils aiment la France, et ont voulu en conserver ce qui est compatible avec leur attachement au nouveau suzerain. Tu vois ce qu'elle est encore pour eux. Pour toi qui en es le fils, et qui ne l'as pas quittée sous Louis Quatorze, sera-t-elle moins?
D'autres jours, c'étaient les objections d'Olivier qu'il combattait :
— Certainement tu rejoindrais ton poste en cas de guerre. Mais vas-tu prétendre que le soldat n'est utile h côté du drapeau qu'à l'heure où il faut quitter la caserne? Alors, tu te rallies à l'opinion -de 'ceux qui veulent perdre l'armée. D'ailleurs une famille comme la notre doit
■ payer l'impôt du sang. Vois quel exemple tu donnes, par ton retour, à ceux qui geignent parce qu'il faut sortir des jupons maternels. ^Vli!
si lu avais un l'rère aîné, ce ne serait jtas la même chose. Mais tu es mon seul fils, et le seul Pragnères !
La question de l'intérêt personnel ne fut pas oubliée.
— Tu dis que ton avenir est ici? Où le vois-tu, cet avenir? A quoi sommes-nous parvenus? Où serions-nous si un homme de cœur n'avait lu par hasard un nom sur une tombe? Que pourront-ils faire de toi : un prêtre?
— Non, mon père, annonça Olivier. Avec un peu plus d'âge, il m'a été donné plus de lumière. Je ne suis pas fait pour le sacerdoce.
— Ceci est une grande nouvelle, mon ami ! J'allais le dire : « Sois soldat pour commencer. Tous ceux que j'ai vus déposer leur épée sur l'autel sont d'admirables ministres de Dieu, yt Mais alors, ayant ceint l'épée, vis par elle et meurs en la serrant dans ta main. Peut-être qu'un jour elle te rendra ce rang dans le monde que je n'ai pu te conserver. Capitaine, on est quelque chose; colonel beaucoup; général!...
— ... On est vieux alors, dit ce réfractaire à l'ambition. Et c'est un bonheur. Il me tarde de n'être plus jeune!
SUR LES DELX RIVKS 333
Depuis quelques jours, un motif se joignait à (lautres pour lui conseiller de partir : la pensée d'Antoinette séparée de lui pdur jamais.
Au surplus, celte semence d'héroïsme jetée par son père germait en lui. Olivier, depuis qu'il était au monde, s'était passionné pour le but immédiat. D'abord, c'avait été son premier lièvre dans les sillons de Courmenault ; puis son premier orignal dans les forêts canadiennes; puis la vie aventureuse du trappeur indien ; puis le dévouement du missionnaire; puis... Antoinette — but qu'il ne pouvait atteindre. A cette heure, les leçons qu'il recevait dans la petite maison de bois de la rue Saint-Louis échaulîaient son imagination. Souvent il voyait son père dans la mêlée, « le drapeau qui tombait toujours et se relevait tout de suite ». Déjà il entendait sonner la charge clu « second Patay, bien plus à l'Est que le premier ».
D'un œil attentif et heureux, l'ancien zouave de Charette suivait l'évolution qu'il espérait voir achevée avant de mourir. Damasse Lefebvre étant venu le voir un jour et l'ayant trouvé seul, Pragnères lui fit part de sa joie :
— Le temps marche; me voilà père d'un cons-
si:r les deux uives
crit ; mais vous l'avez gâté si l^en qu'il se faisait un peu tirer l'oreille j)Our aller rejoindre. Cependant, je l'ai décidé. 11 ne vous en a rien dit?
— Non, fit le Surintendant qui ne parut point partager cette satisfaction. Depuis le carême nous le voyons beaucoup moins... Etes-vous sûr qu'il consentirait à vous laisser seul?
Voyant que sa phrase risquait d'être mal comprise, il ajouta :
— Nous vous soignerions avec le dévouement le plus chaleureux, cela va sans dire. Toutefois, rien ne remplace un fils.
— Je sais, répondit Pragnères, ce qu'on peut attendre de la générosité canadienne. Mais nous avons encore une grande année devant nous. D'ici là j'aurai cessé d'avoir besoin des autres.
Ce qu'on répond en pareil cas fut répon(hi par le visiteur qui changea le cours des idées^ par cette question :
— Ne supposiez-vous pas (jue votre fils tournait à la vocation sacerdotale?
— En effet, je vous l'avais confié. Sur ce point, la lumière est faite. Olivier ne sera pas prêtre i je le tiens de sa bouclie.
Damasse Lefebvre ne manifesta aucune surprise ; il dit seulement :
— A cet âge, les manières de voir se mrxlifient. C'est pourquoi le départ d'Olivier pour la France...
Il fut arrêté par une interruption dont la violence le fit tressaillir :
— Ne dites pas que mon fils pourrait oublier son devoir! J'ai connu assez dô chagrins dans ma vie pour que Dieu ne m'envoie pas celuici comme couronnement.
« Cette agitation est un bien mauvais symptôme », songeait Lefebvre en remontant vers la Grande Allée où se trouvait sa maison.
Rentré chez lui un peu avant l'heure du dîner, il appela sa fille :
— Je quille le baron de Pagnères dont l'état m'afflige beaucoup, d'autant plus qu'il va se trouver seul... Non : pas pour la raison que tu crois. Il ne s'agit plus pour son fils d'entrer au séminaire. Le savais-tu?
— Oui, convint Antoinette qui ne mentait .jamais.
— Sais-tu aussi qu'il retourne en France?
— En France !
— Il veut ciccomplir son service militaire. C'est dommage. Mon amitié pour lui s'augmentait chaque jour. Enfin, nous devons l'approuver, puisqu'il estime que le devoir l'oblige.
— Mais son premier devoir est envers son père! objecta Antoinette qui semblait fort émue.
— Est-ce toi qui parles, toi qui veux me quitter pour une autre caserne?
11 sortit à ces mots. Quand il revit sa fille, à table en face de lui, elle avait les yeux très rouges.
« Bon! pensa Lefebvre en caressant son favori gauche. Voilà encore une vocation qui ne me paraît pas du meilleur teint. »
Quand vint la Semaine Sainte, Pragnères, dont l'état semblait meilleur, voulut aller à la cathédrale quoi qu'on fît pour l'en empêcher. En sortant, bien que le soleil fût déjà beau — on commençait la deuxième quinzaine d'avril — son fils fut étonné de voir qu'il se dirigeait vers la Terrasse Dufferin.
— Ce n'est pas loin, répondit-il aux remontrances de son compagnon; aucune brise fâcheuse; température de printemps. Je me sens très heureux après ce que je viens de faire : prenons un congé de vingt minutes. Le Saint- Laurent existe-t-il encore? Allons lui dire bonjour.
Il marchait d'un pas ferme, et bientôt ils eurent devant eux le vaste horizon des plaines déjà vertes. Sur le fleuve, où, depuis plusieurs jours, le bi"ise-glace avait achevé son œuvre, on n'entendait plus les chocs de la débâcle. Partout les toits des maisons montraient leurs ardoises; mais, dans les rues, la neige était encore en monceaux. L'hiver battait en retraite, retraite forcément longue pour une si grosse armée; cependant la victoire du printemps était visible.
Pragnères s'approcha d'un banc qu'il caressa de la main, en lui parlant ainsi qu'à une chose animée :
— Toi, tu es encore là : je te reconnais! Puis, s'adressant à Olivier après un court
silence :
— Te souviens-tu? Un soir, au coucher (hi soleil, elle était à cette place, entre nous deux. Elle a pris nos mains, et j'entends encore ses paroles : « Mes chéris, je ne serai jamais pluj> heureuse que je ne le suis en ce moment... »
— Je me souviens, dit Olivier en serrant le bras de son père qui s'appuyait sur lui.
Alors, ne pouvant plus parler, tous deux
s'approchèrent de la balustrade, et leurs yeux cherchèrent, dans la direction du Nord-Ouest, l'endroit où elle dormait avec la petite Céleste dans ses bras.
Montrant, comme si on avait pu l'apercevoir, le lieu sacré auquel il pensait de plus en plus, le père se retourna vers son fils. Achevant son geste, du même doigt il se toucha luimême.
— Tu promets, n'est-ce pas? J'irai la rejoindre? dit-il simplement.
Olivier promit par un signe de tète, n'osant disjoindre ses lèvres serrées.
Dans un silence recueilli, tous deux regagnèrent la maison. Une seule fois, Pragnères ouvrit la bouche en passant au pied d'un édifice où les armes de la ville montraient les fleurs de lis.
— Salut, vieux souvenir de France! dit-il en ôtant son chapeau.
Cette vue semblait l'avoir inspiré. A peine assis dans son fauteuil, il remit l'entretien sur la patrie .
— Tout à l'heure, avoua-t-il, j'aurais dû me confesser de l'avoir un peu trop oubliée. C'est
étrange! On dirait que sa voix m'appelle!... Non : ce n'est pas moi qu'elle réclame ; c'est mon fils !
Pendant une minute, son rêve l'emporta bien loin. Ses yeux brillants, ses lèvres agitées faisaient voir son émotion.
— Tu la reverras, dit-il enfin. Que tu es heureux ! Quel beau pays ! Quel grand peuple ! Quelle noble armée ! Comme elle nous vengera un jour, nous les vaincus d'il y a trente ans ! Ah! tu verras de fières batailles. Toi aussi, peut-être, tu auras ta fosse creusée hors des frontières. Mais, en ce qui te concerne, ce sera pour un motif glorieux.
Il sourit presque gaiement et retomba dans sa rêverie. Tout à coup, Olivier sentit sa main serrée avec force.
— Ecoute, mon ami. Ce matin j'ai eu de grandes joies chrétiennes. Veux-tu me donner la seule chose qui me manque pour partir heureux? Dis que tu feras ton service militaire.
— Il y a des promesses qu'on ne peut exiger d'un être humain, répondit le jeune homme. Qui donc me pardonnerait de vous avoir abandonné sur l'autre rive de l'Océan?
— Ne t'inquiète pas, dit Pragnières. Il se passera des événements d'ici à l'année prochaine.
— De grâce, mon père, triomphez de cette idée fixe. Dans nn an vous serez là. Voyez comme vous avez été plus fort ce matin.
— Bon, dit Pragnères en haussant les épaules. Je vais beaucoup mieux : c'est convenu. Au fond, j'admets qu'il serait dur pour toi de me laisser mourir seul. Mais enfin, si par hasard, par le plus grand des hasards, je n'étais pas là dans un an?... Partirais-tu?. Cela, tu peux le promettre.
— Bien, mon père, si vous n'êtes pas là, je partirai.
— Ce n'est pas la promesse qu'on donne pour se débarrasser d'un fou?
— Non ; sur la mémoire de ma mère, je m'engage. D'ailleurs, si je ne vous avais plus, c'est moi qui voudrais partir.
— Ah! je 't'ai converti! Je remercie Dieu. Maintenant, laisse-moi seul.
Dans la soirée, bien qu'il eût été aussi sobre que d'habitude, Pragnères eut les symptômes d'une indigestion. Le médecin appelé fit des
questions sur l'emploi de la journée. Il prescrivit des remèdes, puis il prit Olivier à part :
— L'église, c'était déjà trop. Mais lui permettre d'aller sur la Terrasse!...
— Je le trouvais tellement mieux.
— Oui, le « mieux » des maladies de cœur. Avec sa faiblesse cardiaque, je ne \)eux pas mettre une sangsue. Or il en faudrait vingt pour dégager les poumons.
• — Les poumons?
— Congestionnés gravement... La Terrasse, au milieu du dégel, pour un homme qui n'a pas quitté sa chambre depuis six mois!... Je reviendrai demain matin.
Et le docteur sortit furieux.
La nuit avait paru bonne à Olivier; mais le médecin en jugea autrement :
— Voici la fièvre, d'ailleurs inévitable. Si c'était vous, jeune homme, on pourrait se défendre. Mais lui !... Ça peut aller vite. Le jtremier étouffement risque de causer l'arrêt du cœur.
Dans la soirée le malade eut de l'exaltation plutôt que du délire. C'était comme une revue rétrospective de son existence, qui acheva de le faire connaître à son fils sous un jour nouveau.
— On me prend pour un sol, disait-il, parce que je fais des dettes! Je voudrais bien les y voir! Je ne fume plus par économie. Devrais-je ne plus manger?... Oui, vendre Courmenault : c'est cela qu'ils veulent. J'attends trop? Hum ! Quand il faut se faire couper la jambe nul n'est pressé !... Si ce n'était qu'une jambe!... Mais il s'agit de m'arracher le cœur!... Enfin ils sont contents : je ne suis plus surkur dos. Je n'ai plus de dettes; n'est-ce pas, Olivier, nous n'avons plus de dettes?
— Non, mon père, pas un sou,
— Pas un sou : l'honneur est sauf! Vous entendez, général? Pragnères ne fait pas honte au bataillon. Pour Dieu et pour la France! Attention ! voilà Bérisal qui tombe. Relevez le drapeau. Tu n'es pas tué, Bérisal ! Quelle chance! Mais nous y passerons tous. Et alors, qui portera l'étendard?... Mon fils ! Le voilà qui vient. Ah! ah ! Lui non plus n'a pas peur. Vous pensiez l)eut-être qu'il* allait rester à l'abri, caché au fond des bois? Non, grand-père; il a promis. Les Chouans sortent des bois quand il faut : égaillezvous, les gas!...
Aux premières blancheurs de l'aube, il parut
34 i SUR LES DEUX UIVES
sortir d'un long assoupissement. Son front était baigné de sueur et ses mains brûlantes. Cependant il se plaignit du froid.
— Olivier, demanda-t-il, crois-tu que le poêle n'est pas éteint? La charpente craque sous la neige. Elles vont avoir froid... et si la petite mourait!... De ma mort, Robertine se consolerait plus vite car, maintenant, c'est son enfant qu'elle aime le mieux... Pourvu qu'Olivier ne s'en aperçoive pas ! N'importe : aucune femme n'a été aimée comme Robertine. Mais son âme avait des secrets pour moi : une âme de créole ! Non, pas créole : Canadienne. Cet homme a lu son nom sur... Ah ! la Pointe-Bleue !... Olivier, n'oublie pas !... Mais c'est la petite qu'elle embrasse encore...
De nouveau le malade sembla dormir; puis, tout à coup, il ouvrit ses yeux où la raison pouvait se lire. Dès que le jour avait paru, Olivier comprenant que l'heure était proche, avait envoyé un message à ses deux meilleurs amis : Narcisse Léveillé et le prêtre qui, vingt-quatre heures plus tôt, avait reçu à la cathédrale cette visite, cause probable de la fin plus prompte.
— Maintenant, dit Pragnères à son fils, tu vas pouvoir partir. Tu l'as juré. Tu as dit : « sur la mémoire de ma mère. »
— Et sur la vôtre, qui sera éternelle, ajouta (Jlivier en contenant ses larmes.
— Bien. Alors je suis content de m'en aller. Pour Dieu et la France!...
Le prêtre, sur un signe du Vendéen, avait commencé « le doux chant de la mort » auquel répondait l'agonisant. Un moment vint oiî il oublia de répondre...
— Comme un soldat et comme un saint! dit le confesseur. Puissions-nous finir de même !
Olivier resta seul avec le dévoué Narcisse qui, en l'occasion fut son unique soutien. Il avait défendu que l'on prévînt personne. Son ami l'en ayant blâmé :
-— Non, il quittera Québec de même qu'il est arrivé, inconnu et pauvre, aidé seulement par les pauvres. C'est vous et votre famille qui l'avez accueilli ; c'estvous qui l'escorterez à son départ. Je ne demande rien de plus.
- Cependant, le lundi de Pâques au matin, parmi la foule joyeuse qui encombrait la petite gare, Damasse Lefebvre, salué par tout le monde,
'MQ suit LKS i)i;r.\ i{i\i:s
s'approcha d'Olivier avec un amical re])roche aux lèvres :
— Comme c'est mal de m'avoir laissé dans l'ignorance !
— Tout a été si prompt! balbutia le jeune homme.
— Venez, commanda le Surintendant. J'ai tout appris il y a une heure, et j'ai fait de mon mieux pour vous adoucir cet affreux voyage
Le train pour Roberval emportant le funèbre dépôt allait partir, bondé d'excursionnistes. Mais un compartiment était réservé pour Lefebvre et ses deux compagnons. Quand ils s'y furent assis :
— Antoinette voulait venir, annonça l'excellent Canadien; mais je l'en ai empêchée. Elle vous fait dire qu'elle prie et pleure avec vous.
— Que puis-je répondre? lit Olivier dont le chagrin morne et contenu faisait mal à voir. Qu'ai-je fait pour mériter sa sympathie et la vôtre ?
— Vous avez été un bon fils et un homme de cœur. Cela mérite bien des choses : prenez courage!
Pendant le long trajet. Damasse Lefebvre
SUR Li:S DEUX RIVES 347
tâcha de distraire son jeune ami, lui parlant de son enfance, de sa famille, du passé disparu. Il sut même le forcera prendre rpielque nourriture, j)uis à dormir un peu, quand le but du voyage fut atteint. Et, le matin suivant, sous les arbres du cimetière de la Pointe-Bleue, il soutint les pas du fils qui, désormais n'avait plus rien à donner à la mort, sauf lui-même. Narcisse Léveillé et sa mère, Bernetz et sa femme, venaient derrière. Après la cérémonie, Olivier s'entretint avec eux à voix basse. Alors, il s'approcha du Surintendant.
— Permettez, demanda-t-il, que je vous laisse retourner seuls à Québec, vous et mes amis Léveillé. Monsieur et madame Bernetz veulent bien me garder quelques jours. Au fond, ils le savent bien, ce n'est pas pour eux que je reste. Mais je serai... longtemps sans revoir la Pointe- Bleue...
Avec un sourire mêlé de larmes, il ajouta :
— Ce seront mes dernières vacances de Pâques entre mon père et ma mère. Je désire en profiter.
— Bien, dit son protecteuiému sincèrement. Je vous laisse ; mais promettez-moi que je vous
reverrai le jour même de votre retour ù Québec.
Cette semaine de (c vacances » ressembla beaucoup plus à une semaine.de retraite. Sur le banc de sapin, au pied de la croix rustique, Olivier passa des heures recueillies, demandant qu'un peu de lumière vînt éclairer son chaos. A l'âge où l'existence d'un homme est tracée, il n'avait devant lui que des portes closes. La maison de ses pères appartenait à des inconnus ; dans son pays où il ne possédait rien , il allait trouver soit d'autres tombes, soit l'oubli des vivants ; sa vocation sacerdotale n'avait été qu'un mirage, dissipé aux rayons de l'amour terrestre ; et, deux fois pour une, cet amour avait été une chimère. Non seulement la fille d'un riche Canadien échappait au rêve du pauvre diable qui n'avait pas même su bâtir une ferme modeste ; mais, impossibilité plus grande et suprême consolation ! elle échappait à tous les hommes puisqu'elle se destinait au cloître.
« Je n'ai pas grand mérite, songeait-il, à exécuter la promesse faite à mon père. Du moins, là-bas, je trouverai un toit, un fusil, un uniforme... et un dra[)eau. »
Alors il croyait entendre les paroles enthousiastes (le celui qui venait de le quitter pour toujours. Il se voyait acclamé par ses camarades l'accueillant avec joie, le louant d'être venu de l'autre bout du monde pour se battre à coté d'eux. « Un second Patay,bien plus à l'Est que le premier!... » On devait s'impatienter en France!
« Gomme je me battrai, le moment venu ! se dit-il. Si bien qu'on ne pourra me refuser le galon d'or. L'armée sera ma famille, à moi qui n'en aurai pas d'autre ».
Lorsqu'il entra quelques jours plus tard, dans le cabinet du Surintendant, celui-ci fut étonné de le voir non pas consolé, mais singulièrement raffermi. Questionné sur ses plans d'avenir, il ne montra nulle hésitation :
— Je mets tout en ordre ici, et je pars pour la France. On ne m'y attend pas si tôt; mais, par le devancement d"ap[)el, j'acquiers le droit de choisir ma garnison, l'as besoin de vous dire qu'elle ne sera pas loin des Vosges.
Damasse, resté froid, conseilla un départ moins précipité.
: — Que gagnerais-je à ce retard? demanda le jeune homnie. Au point où j'en suis, mes études • . 20
ne m'intéressent plus guère et, à cause de mon deuil, le chapitre des jtlaisirs est fermé. D'ailleurs — il eut ce sourire attristé qui avait chez lui un grand charme — on est nourri et logé pour rien au régiment. La dernière semaine m'a coûté gros, et celle qui va suivre sera désastreuse. Pour un temps, l'économie devient nécessaire.
— Voyons, vous n'allez pas faire à vos amis l'injure d'être gêné quand ils sont à vos ordres?
— Merci! Je sais à (juoi m'en tenir sur leur bonté. Soyez sans inquiétude.
Tout au contraire on aurait pu croire que le Surintendant n'avait pas l'esprit en repos. Pour mieux dire, il semblait agacé delà résolution du jeune Pragnères.
— On a toujours le temps de faire une bêtise, posa-t-il en axiome. Selon moi, vous allez en faire une, dont votre vie entière se ressentira. Mettons les points sur les i : vous n'avez pas de fortune. Votre nom, en France, vous fera plus de mal que de bien. (Ji^i^^'it à la garnison dans les Vosges pour être à l'avant-garde... Mais Dieu me préserve de vous dire des choses pénibles. Admettons que vous voilà officier. J'ai entendu affirmer bien des fois, (ju'un officier, chez vous,
reste endetté jusqu'au grade de capitaine — inclusivement. Or, si je ne me trompe, c'est parce qu'il ne voulait plus avoir de dettes que votre regretté père s'est exilé.
— Mon père avait une famille, des relations, un rang à soutenir. Moi je n'aurai pas toutes ces... causes de dépense. D'ailleurs je possède une petite rente, pouvant suffire à un célibataire.
— Vous comptez vivre et mourir dans la solitude ?
— Oui, à moins qu'une fée ne m'ouvre le palais du Roi, et le cœur de la jeune princesse.
— Pourquoi chercher une princesse? J'ai le regret devons apprendre qu'il n'en reste plus... j'entends celles des contes de fées.
— La femme que l'on aime est toujours fille de roi ; et je ne veux pas d'un mariage sans amour. Ce qui manque, ce n'est pas la princesse, monsieur le Surintendant, c'est la fée.
— Mon ami", vous arrivez juste à mes conclusions. Les jeunes filles de votre pays veulent trouver de la fortune chez leur époux. Au Canada, l'on est plus romanesque. Dans deux ou trois ans, avec de l'aide, vous aurez une
352 s LU Liis in:rx rives
position. D'ici là qui vous empêche de vous faire aimer d'une brave et bonne Québecquoise ?
Olivier fit un geste auquel on pouvait se méprendre. Damasse coupa court à l'entretien :
— N'en parlons plus ! Chez nous on ne retient jamais les gens par force — et pas toujours par les bontés qu'on a pour eux.
— Monsieur, répondit Olivier, mon père a entendu ma promesse. Il me commandait de partir, même s'il fallait le laisser mourir seul, pour aller faire mon devoir de bon Français.
— Auriez-vous obéi ?
— Non; mais je n'ai plus de père... plus rien !...
Ils se quittèrent avec une froideur qui avoisinait la brouille. L'amour-propre du Canadien était-il froissé du résultat négatif de ses conseils ? Avait-il d'autres motifs d'amertume ? L'appel du drapeau était-il bien compris par ce citoyen d'une nation pour qui l'armée n'existe qu'en temps de guerre, et qui ne prévoit aucune guerre? Ce qui est certain c'est qu'il considérait ce déjiart comme un mauvais procédé. Toutefois il fut convenu qu'ils se reverraient encore,
s LU LKS DEUX UIVES 353
et qu'Antoinette recevrait les adieux d'Olivier.
Celui-ci, alors, s'en fut trouver son ami Narcisse, dont les conseils lui étaient urgents. Car, contrairement aux assurances qu'il venait de faire entendre, il savait que, ses notes réglées, il n'aurait pas de quoi payer son passage. Tout d'abord le brave Léveillé offrit sa bourse, qui fut refusée avec une gratitude affectueuse.
— Dans ce cas, je ne vois guère qu'un moyen, dit celui-ci.
Et Pragnères, ayant eu connaissance du « moyen », l'accepta, jugeant que l'épreuve la plus dure vaut mieux qu'une dette.
— John Rankine peut nous arranger cela, conclut Narcisse. Par le courrier de ce soir je vais lui poser la question.
Nul ne sera surpris de savoir que John Rankine avait fait son chemin depuis l'époque où, par son entremise, Olivier savourait des puddings clandestins à bord du transatlantique. John était, en ce moment, commis de courtage maritime à Montréal. Sa réponse, qui fut immédiate, donnait l'espoir du succès.
Pendant une semaine, le Vendéen activa ses
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préparatifs, brûlant des papiers, liquidant sa garde-robe, payant des factures, vendant quelques meubles, prenant congé de ses camarades et de ses maîtres qui, en cette occasion, lui témoignèrent leur sympathie. Un jour enlin, il reçut une dépêche : « Soyez à Montréal aprèsdemain. JOUN. ))
Il poussa un soupir et, s'étant habillé du seul costume tant soit j)eu élégant qui fût encore en sa possession, il se rendit chez Lefebvre pour la dernière visite. Le père et la fille sortaient de table ; on pouvait deviner que Daniel Simard, assis près d'une lasse vide, avait déjeuné avec eux. Pour celui qui partait, le cœur brisé de regrets, la vue de cet homme qui allait rester, qui occuperait souvent cette même place, était un raffinement dans l'amertume. Olivier se demanda si cette visite suprême aurait lieu en présence d'un témoin trop bien fait pour en gâter le souvenir. Pendant quelques minutes il s'en voulut à lui-même d'être banal en parlant de son père à Antoinette, qu'il n'avait pas aperçue depuis son deuil. Il pensait constamment : « Je ne la verrai plus ! El je lui parle comme un touriste de passage dans luic ville, qui doit une
SUR LES DE IX llIVES 35'>
politesse, avant d'aller plus loin, aux gens qui l'ont bien reçu. »
L'entretien roula sur son voyage et sur sou départ fixé au lendemain.
— 11 n'y a pas de bateau demain, fit observer Daniel.
— Oh! je passe par Montréal.
— Et New York? C'est plus cher, mais plus agréable. Déjà, en mai, les bateaux sont pleins de jolies Américaines toujours prêtes à flirter...
Olivier l'interrompit en montrant son costume :
— Je suis en deuil, monsieur, — et je le porte ailleurs que sur mes habits.
— Oh! pardon...
Un regard d'Antoinette où brillait l'éclair du reproche déconcerta le beau Daniel en flagrant délit d'étourderie. Se souvenant qu'une question intéressante venait au Parlement, il se leva, souhaita bonne chance au conscrit et serra la main d'Antoinette.
— Je descends l'avenue avec vous, lui dit Lefebvre. Allons, mon cher Pragnères, embrassons-nous, et sans rancune. Si, un jour, vous regrettez d'être parti, ce ne sera pas ma faute.
Ne nous disons pas adieu. Paris est le centre du monde, le lieu où l'on se trouve toujours. N'oubliez pas trop vite les Canadiens,
Il sortit avec Simard a[)rès cet au revoir très bref.
— Mon père vous en veut, dit la jeune lille au visiteur resté debout.
— Je le sais, répondit-il. Je suis étonné qu'il ne connprenne pas certaines choses. Mais vous, mademoiselle?
— Moi? Je vous approuve d'obéir à votre père.
— Gomme vous dites cela froidement!
— Il faut bien que je m'Iiabitue aux sépai'ations.
— Alors... vos idées sur votre vocation persistent.
— Oh ! plus que jamais.
— Votre père fera de son mieux pour vous en détourner.
— Je m'y attends. Mais je serai patiente et il finira par consentir.
Olivier avait les raffinements sublimes d'un amoureux jeune, et d'un amoureux croyant. Il frémissait de douleur à l'idée de perdre Antoi-
nette, mais il serait mort s'il eiit pensé qu'elle appartiendrait à un autre qu'à Dieu. Voulant s'ôter cette crainte autant qu'il étail |)Ossible :
— Peut-être aussi aurez-voiis à lutter... contre Daniel Simard?
— - J'ai en moi, affirma-t-elle, de quoi triompher dans des luttes plus difficiles. Quant à vous, au milieu des combats qui vous attendent, c'est le corps seulement qui reçoit des blessures.
— Je ne crains pas la mort.
— Moi non plus. Un jour, mon ami, nous nous retrouverons. De grands saints ont été soldats. Ne faites jamais rien qui nous empêche d'être ensemble, tels que nous sommes maintenant, tout près l'un de l'autre, la main dans la main.
La douce étreinte monta au cœur d'Olivier et lui ôta sa force. Antoinette vit au mouvement convulsif de ses lèvres quelle douleur sincère il éprouvait.
— Allez maintenant, dit-elle, ayant pitié de lui.
Sans répondre il gagna la porte, accompagné par la jeune fille. Comme ils passaient, dans
leur marche lente, près d'un petit cadre pendu au mur, elle s'arrêta un instant, lui montrant l'esquisse d'un certain paysage, œuvre de l'abbé Bellehumeur.
— Vous reconnaissez l'endroit? demandât-elle. C'est là que, pour la première fois, je vous ai appelé « mon frère Olivier ».
C'en était trop pour le malheureux. Détournant la tête, il s'enfuit.
Antoinette restée seule considéra la toile, tandis que, sur le trottoir de planches, le bruit sonore d'un pas précipité s'éloignait. «La veille du grand jour, décida-t-elle, je lui enverrai ce tableau. »
Le peintre ne sut jamais qu'Antoinette avait sangloté longtemps devant son œuvre.
Quelques jours après, Narcisse Léveillé observait un vapeur français chargé de bois, qui mouillait dans le port, venant de Montréal à destination de Dunlvcrque. Au signal convenu d'avance qu'il aperçut enfin, il prit un canot et rama vigoureusement dans la direction du cargo-boat. Il pleuvait depuis la veille. Sur l'étroit espace de pont (|ue n'encombraient pas les madriers et les solives, Olivier de Pragnères,
SUR LES DEUX 11 MES 3o9
engoncé dans ses toiles cirées comme jadis un de ses aïeux sous l'armure de bataille, tendit la main à son ami.
— Venez-vous à terre ? demanda Narcisse.
— Non, camarade. Pour commencer, je ne suis pas en toilette ; en second lieu je ne voudrais pas repasser dans certaines rues pour dix mille francs. D'ailleurs je suis de quart et à peu près seul sur ce bateau. Le capitaine a remis la garde au second, qui l'a passée au quartiermaitre, qui l'a déléguée au plus ancien matelot. Ainsi de suite, jusqu'à moi, qui paye mon passage en travaillant. Cette position modeste m'interdit de manger la consigne et de chercher les plaisirs du rivage.
Ils se mirent à causer; on devine ce (jue put être la. conversation de ces deux hommes dévoués l'un à l'autre, qui savaient ne plus devoir se rencontrer ici-bas.
Quand l'heure fut venue de se (juitler, Pragnères dit au jeune Canadien :
— Il faudra m'éc'rire, et surtout continuer à m'écrire.Les autres m'enverront quelques lettres, puis des cartes postales, puis plus rien. Tenez-moi au courant de votre mariage, de la
santé de vos parents, des nouvelles de ceux que j'ai connus, mes professeurs, mes camarades... Parlez-moi de Damasse Lefebvre, dont la bonté pour mon père et pour moi fut très grande.
— 11 paraît que sa fille veut entrer au couvent, rappela Narcisse d'un air très naturel ; je vous annoncerai sa prise de voile.
— J'allais vous le demander, répondit Pragnères.
Ce fut le dernier mot prononcé entre eux.
Le meilleur moyen de sentir la dévotion an pèlerinage est d'avoir fait la route à pied, sous le soleil, dans la poussière, en supportant les privations et la fatigue. Telles étaient les con- <litionsoii se trouvait Pragnères quand il toucha la France, au bout d'un voyage de deux semaines qui avait rudement éprouvé sa force morale et i)hysique. Chacun de ses pas vers la patrie avait été une souffrance qui rendait à ses yeux la patrie plus belle, l'honneur de la servir plus enviable.
. Sur le bateau, l'équipage connaissait son histoire et le considérait comme un fou méritant l'estime. Le capitaine, qui s'était battu jadis
comme marin de l'Etat, lut séduit par le zèle de ce jeune homme et, parvenu à Dunkerque, ne négligea rien pour le faire réussir dans les démarches nécessaires à son engagement. Olivier, dont chaque nouveau retard ne servait qu'à irriter les désirs, finit enfin par franchir le seuil du dépôt d'hahillement dans une caserne de l'Est. Quand il en sortit, vêtu de l'uniforme de la ligne, il songea que son père eût été heureux de le voir sous cette noble livrée. Son colonel, rien qu'en apercevant ce superbe garçon au visage martial, fut attiré vers lui et l'interrogea sur sa vie antérieure. D'emblée Pragnères reçut la désignation d'élève-caporal.
Il trouva du plaisir à l'exercice et du charme à la théorie. Dès le premier tir à la cible, son adresse le rendit fameux. On l'aima pour sa bonne humeur inépuisable; mais, quand le coupon trimestriel de sa petite rente vint ravitailler sa poche dégarnie au dé|)art de Québec, ce fut dans la chambrée un culte envers ce camarade qui dépensait son argent pour tout le monde, sauf pour lui-même.
Bientôt le ciel se brouilla, comme il arrive souvent après la lune de miel dans les mé-
nages pourvus d'une belle-mère. En l'occasion, la belle-mère fut un capitaine qui arrivait au régiment avec la réputation d'un officier d'avenir. On entend par là qu'il était l'un des plus jeunes de son grade et visiblement « appuyé », n'ayant eu que des postes enviables. Pécheroux, c'était son nom, avait passé par l'école de Saint-Maixent et le faisait connaître volontiers avec un accent ultra-méridional. Son intelligence était réelle, non moins que son activité dans le service qu'il comprenait « à la façon moderne », autre déclaration souvent répétée. Joli brun, agile et nerveux, il avait le désavantage d'une taille insuffisante, d'où résultait chez lui, symptôme ordinaire, une antipathie instinctive à l'égard des hommes grands. Telle fut la première cause de la défaveur d'Olivier, dont la haute stature frappa les yeux de Pécheroux quand il inspecta ses hommes. Le conscrit fui
interrogé :
— Comment' vous appelez-vous?
— De Pragnères.
. — Ah ! Ah ! un noble. Quelle fichue idée d'avoir mis dans les fantassins un homme colosse, fait pour l'artillerie !
36i SUR LES DEUX RIVES
— Je me suis engagé.
— Quelle raison vous a fait choisir ce régiment ?
— Il est à la frontière.
— De quel pays êtes-vous ?
— Vendéen.
A chacune de ces réponses, la figure de Pécheroux était devenue plus froide. Il dévisagea son subordonné qui se tenait dans le rang, €omme les autres, « à la position ».
— Vous savez, dit-il enfin : parce que vous vous appelez de Pragnères, ce ne sera pas une raison pour qu'on vous traite mieux que les autres. Dans la compagnie tous sont égaux. D'ailleurs un pauvre diable venu ici parce qu'il ne pouvait pas faire autrement mérite plus de ' pitié qu'un ainaleur qui s'engage.
« Donc, nous ne sommes pas égaux ! » j pensa l'amateur. Mais, ainsi qu'il convenail, il garda pour lui cette remarque.
Promptement dégrossi au métier, modèle de tenue, de conduite et de discipline, tout paraissait lui promettre ses galons de caporal au jour de l'an. Un soir, dans l'intimité de la chambrée, on discutait ses chances.
— Tu vas trop à la messe, opina la forte tête (le la réunion.
— Le colonel n'y manque pas, lit observer un autre.
— C'est justement pourquoi, maintint le premier, il aura sa retraite avant ses étoiles. Ce sera tant pis pour le régiment; mais moi je m'en moque : je suis de la classe.
« Voilà une chose drùle ! se dit Olivier qui lisait peu les journaux, même quand il avait le temps de lire. Chez nous, aller à la messe le dimanche paraît être un obstacle aux dignités. Là-bas, dans sa maison de la Pointe-au-Pic, le surintendant Lefebvre a une chapelle où il entend la messe tous les jours. »
Parvenue à la Pointe-au-Pic, sa pensée y resta, et son esprit fut détourné de la politique intérieure de la France,
Il fut pourtant nommé caporal, à (juoi il dut de faire connaissance avec les punitions. C'était im des princi[)es du service à la façon moderne, tel que le voyait Pécheroux. Celui-ci disait, assez haut pour que ses hommes pussent l'enlendre :
— Le simple soldat est un enfant, à l'égard
de qui la sévérité serait odieuse. Le gradé, à tous les échelons de la hiérarchie, est un privilégié du sort, qui doit payer son élévation.
Naturellement les théories du capitaine trouvaient des contradicteurs parmi ses camarades et ses chefs. Mais on put très vite s'apercevoir qu'avec lui, ou même en sa présence, toute discussion était évitée au Cercle militaire. Il n'y paraissait d'ailleurs qu'assez rarement. Il s'était fait très vite « dans le civil » des connaissances qu'il semblait trouver plus agréables. Bientôt il fut un des familiers de la Sous-Préfecture, ce qui était son droit indéniable. Ces détails infimes n'empêchaient pas le régiment d'être un des plus beaux de la frontière de l'Est.
Vers l'époque des grandes manœuvres de sa deuxième année au corps, Olivier passa sergent, mais resta dans sa compagnie, bien qu'il eût espéré le contraire. Il éprouva, en se voyant sous-officier, une joie si grande qu'il fut bien près d'être heureux. Puis vinrent les manœuvres, les nuits en plein air, les charges de cavalerie, le tonnerre des canons. Cette image de la guerre porta au comble son jeune enthousiasme.
Souvent, au milieu de la fusillade, une voix murmurait à son oreille ces paroles d'un mourant bien-aimé : « Pour Dieu et la France ! » Quand il voyait, à l'étape, les fronts se découvrir devant le drapeau il frémissait d'orgueil, remerciant son père d'avoir exigé qu'il fût soldat. Et lorsque, « chez l'habitant », il causait à la veillée, le même sujet de conversation revenait sur ses lèvres :
— Nous voilà bien préparés à la revanche, N'est-ce pas que le temps vous paraît long?
Et si le « oui » tardait à venir, il s'indignait, s'étonnait encore plus, comme d'un bouleversement de l'ordre naturel des choses.
« N'importe : nous sommes prêts, se disait-il comme consolation. Le jour viendra où les cartouches seront moins légères, où l'on entendra siffler les balles! »
Les balles sifflèrent un peu plus tùl que ne l'attendait Olivier : seulement c'était du plomb d'origine nationale. .
Dans une grande usine de l'arrondissement, la plus forte partie des hommes était en grève. Quelques-uns, pères de famille, voulant que les petits pussent manger, refusèrent de quitter leur
travail. Les grévistes furieux mirent le siège (levant la fabrique avec des menaces de morl. Un bataillon accourut. La consigne était : « Ne faire nsage des armes sous aucun prétexte. » Mais il parut bientôt (|ue, chez l'ennemi, on craignait moins de faire i)arler la poudre. Des coups de feu éclatèrent, soutenus d'une grêle de projectiles variés mais dangereux. Olivier, atteint d'une pierre à la tempe, fut transporté à l'hôpital oili les religieuses j)rirent soin de lui. Quand il se sentit mieux, on lui permit de lire les journaux où il apprit que la révolte avait pris fin par la soumission... du directeur de la fabrique.
« Décidément, songea-t-il, mes notions sur la liberté et l'autorité sont inexactes. Nul n'est libre de travailler si le voisin s'y oppose. Et, si le voisin en question tire sur la trou[»e, l'armée bat en retraite, l'arme au bras, cnq)ortant ses blessés et faisant des excuses. Après ({uoi l'on ne travaille plus. Mon pauvre père ne se doutait pas que le baptême du feu me serait donné avec des moellons d'ailleurs très durs. Ne suis-jepas un peu ridicule? »
Son colonel était venu le voir, il lui fit part
(le ces réllexions. Le vieux chef le regarda trislement.
— Jeune homme, dit-il pour toute réponse, un soldat n'est jamais ridicule, même quand il obéit à un ordre ridicule. Si, comme je l'espère, vous vieillissez dans notre métier, souvenezvous que deux choses le rendent magnifique : le mépris de la mort et l'obéissance coûte que coûte. A bientôt. Votre capitaine est-il venu vous voir?
— Non, mon colonel.
— Tant pis pour lui!
Olivier, depuis son retour en France, n'avait pas prêté beaucoup d'attention à la politique, d'abord j>arce qu'il n'en avait pas le temps, puis j)arce que les hommes de son espèce aiment Irop l'action pour s'attacher aux paroles. Son repos forcé lui donna le loisir de pénétrer par la lecture dans des régions qu'il connaissait à peine. Pour lui la désillusion fut amère. Du haut en bas, c'était la lutte des idées et la haine des classes. Partout on lui donnait à choisir entre des ennemis du genre le plus varié : juifs ou chrétiens, francs-maçons ou curés, capitalistes ou travailleurs. Le seul ennemi auquel personne
370 SUR LES DEUX llIVES
ne songeât était celui qu'il était venu combattre, faisant pour cela deux semaines de traversée dans un hamac de matelot. Une femme l'empêcha d'être ébranlé dans sa foi patriotique.
Sœur Antoinette, supérieure des Hospitalières, qui, trente ans plus tôt, ramassait les blessés sur des champs de bataille presque visibles des fenêtres de l'infirmerie, devint très vite sa confidente. Il fut tout d'abord attiré vers la bonne religieuse par le nom qu'elle portait.
— De l'autre côté de l'Océan, lui dit-il un jour, j'ai connu une jeune fille qui est en ce moment « sœur Antoinette », ou bien près de le devenir.
La servante des pauvres, qui se qualifiait (( mère des soldats )>, lui répondit gaillardement :
— Je suis jalouse, car, à cette minute, vous regrettez qu'elle ne vous soigne pas à ma place.
— Non, soupira Olivier, je regrette simplement de l'avoir connue,
— Attendez d'avoir vu deux ou trois batailles. Vous serez guéri.
— Le remède peut avoir du bon. Est-ce dans votre pharmacie qu'on le prépare ?
— Non, sergent, c'est clans la vôtre.
Sœur Antoinette, la véritable, aimait la France avec la passion d'une Lorraine et la confiance dans l'avenir d'une sainte qui croit aux miracles.
— Patience ! assurait-elle ; vous verrez cela. J'ai peur qu'à ce moment nous ne soyons plus ici, nous autres, car on Acut des laïques. Mais quand les balles soulèveront la poussière des mottes et couperont les bourgeons des haies, on tolérera le crucifix et la coiffe blanche.
Toujours souriante comme si tout allait le mieux du monde, jamais on ne l'entendait critiquer les puissants. Une seule fois Olivier la vit hors d'elle :
' — Savez- vous ce qu'on m'écrit? Quand nos religieuses passent la frontière — vous devinez pourquoi — et descendent dans une gare allemande avec leurs pauvres nippes, ils font le salut militaire et leurs douaniers ne touchent pas les malles\ Tenez, il vaut mieux pour votre sœur Antoinette... !'
Elle s'interrompit, frappant sa cornette du poing :
— Tais-toi, vieille sotte : rien ne vaut mieux que d'être. Française.
— On croirait entendre parler mon père, dit Olivier.
Rentré à la caserne, il se plongea pour ainsi dire dans son métier, comme ces grands pécheurs de l'Eglise ancienne qui s'enfonçaient dans la Tliébaïde pour échapper aux tentations.
Il n'est pas diflicile de deviner ce qu'il éprouva quand, pour la première lois, il vit circuler un journal qui conseillait aux hommes la haine des chefs et la grève en cas de mobilisation. Frémissant de colère, il s'empara de la feuille maudite et la porta au capitaine.
— Voilà ce qui pénètre jusque dans les chambrées !
— Allons! dit Pécheroux en serrant le i)apier dans son dolman. Ne nous faites pas d'alîaires I)our une gaminerie. Nous ne sommes pas dans un collège de Jésuites où rien ne doit être lu sans permission. Est-ce que, par hasard, vous sortiriez de la rue des Postes ?
Le sergent salua et disparut, ne voulant pas manquer à la discipline. Mais une fois de plus, dans les yeux de l'ofhcier, il devinait la haine du sectaire.
Cependant les mois succédaient aux mois : le
SLR LES DEUX lUVES 373
temps passait vile. Olivier, sauf dans ces occasions où son amour du drapeau avait à soulTrir, n'était pas malheureux. Chacune de ses heures lihres était employée au travail, car déjà il préparait son examen d'entrée à Saint-Maixent. Pécheroux, qui ne pouvait l'ignorer, lui disait parfois d'un air goguenard :
— Ça va-t-il, ces études? Allons : piochez ferme ! Vous n'aurez pas, pour vous aider, le cours préparatoire des Jésuites. C'est d'ailleurs un chagrin que j'ai connu moi-même.
Ses camarades qui l'aimaient tous, même ceux qui le trouvaient « exagéré », faisaient entendre des prophéties décourageantes :
— A moins de changer de compagnie, jamais vous n'arriverez à Saint-Maixent. Votre capitaine vous fermera la porte.
— Mais enfin, le peut-il, si je passe un hon examen ?
Parfois on lui répondait, avec un signe dont il connaissait la signification :
— Vous verrez : il arrivera quelque chose... Heureusement son colonel était pour lui.
— Tâchez, disait-il, de vous présenter avant (|u'on ne m'ait fendu l'oreille. Vous aurez les
meilleures notes qu'un chef de corps puisse donner.
Enfin l'expiration de l'engagement d'Olivier l'ut proche : il devait, cela va sans dire, en contracter un second et se disposait déjà à cette formalité. Il n'avait que vingt-trois ans ; mais l'expérience lui était venue, fruit amer tôt ou lard destiné à nun'ir dans notre vie. D'autres auraient senti l'orgueil d'être le plus beau sous-officier du régiment ; surtout ils en auraient savouré les privilèges. Pour un homme qui avait encore dans les poumons l'air des grands lacs, dans le cœur l'image d'une créature noble et délicieuse, on peut penser que les grâces des modistes du lieu manquaient de mordant. Quant au monde, outre qu'il ne l'aimait plus, il se trouvait dans une petite ville où les habitants et leurs défenseurs étaient en nombre presque égal, ce qui encombrait d'officiers tout ce qui ressemblait à un salon. Sur ce terrain, un sergent n'était guère à sa place. D'ailleurs, le jour où il avait acheté son tricot de laine et son suroît dans une boutique du port de Montréal, Pragnères s'était dit : « Jusqu'à mon premier galon d'or je suis un disparu. »
Toutefois, l'ingratitude lui faisant horreur, il ne manqua jamais d'écrire sur sa carte à Damasse Lefebvre dans la semaine de Noël : « Mes meilleurs souhaits pour vous et mademoiselle votre fille. » Deux fois, avec la même correction froide le Surintendant répondit : « Ma fille et moi vous remercions de votre souvenir. » Mais, la troisième année, le père ne fit pas mention d'Antoinette. Olivier comprit que les Ursulines comptaient une novice de plus. 11 fut blessé au fond du cœur de cette rancune de Lefebvre, qui ne l'avait pas jugé digne d'être averti de cet événement de famille. Aussi bien, tout le monde à Québec semblait avoir condamné son départ. Ses anciens maîtres le considéraient comme infidèle à sa vocation; ses camarades comme un esprit léger, désireux d'amitiés nouvelles. Il aurait pu répondre aux Canadiens que les amitiés chaudes et charmantes révoltées dans leur pays ressemblent parfois à nos vins généreux des coteaux bourguignons : il vaut mieux ne pas les exposer aux longues traversées de l'xVtlantique.
Du moins Narcisse Léveillé lui restait fidèle. Mais, devenu caissier d'une banque à une
journée de Québec, heureux mari, bientôt |)ère, les événements survenus clans la capitale de la province n'arrivaient pas jusqu'à lui. Olivier, néanmoins, le pria de découvrir si Antoinette avait quitté son père, ainsi qu'on pouvait le conclure du silence de ce dernier à son égard. La réponse fut longue à parvenir :
(( J'ai posé la question à mes parents. Comme vous pensez bien, les rapports entre l'Hôtel du Sauvage et la maison d'un haut fonctionnaire sont peu intimes. Tout ce que je peux vous dire pour l'instant, c'est qu'on ne voit plus mademoiselle Lefebvre dans le banc de son père à la cathédrale, ni sur la Terrasse Dufferin à la sortie de la messe du dimanche. A bientôt, j'espère, des informations plus précises. »
Vers la fin de juillet seconde lettre :
« Le Surintendant est à la Pointe-au-Pic, seul avec sa tante. Ils reçoivent fort ])eu de monde. La jeune demoiselle a sans doute exécuté son projet. »
Olivier — on va le trouver peu raisonnable, — éprouva un amer chagrin à cette nouvelle qui, pourtant, ne changeait rien à sa destinée. Entre lui et le seul heureux souvenir de sa vie,
un voile venait de se tendre qui ne devait plus s'écarter.
— Ainsi donc, songea-t-il, « ma sœur Antoiuette » a rejoint, elle aussi!
Avec un zèle redoublé, il s'attacha de tout son cœur vide à sa carrière. Peut-être n'était-ce plus, comme les premiers mois, un élan d'amour (jui l'unissait à l'armée. Si, à l'heure présente, c'était un mariage de raison qu'il avait devant lui, ne fallait-il pas encore s'estimer heureux?
Dès lors il tourna ses désirs vers un seul but : l'examen dont l'époque approchait. Son colonel s'intéressait à lui, d'abord parce qu'il aimait et estimait Pragnères, ensuite parce qu'il comptait se faire lionneur d'un candidat supérieur à tous ceux qu'il avait conduits à Saint-Maixent. Parfois il le mandait chez lui pour l'interroger.
— Courage! disait-il. Vous êtes le meilleur sous-officier de mon régiment, qui n'est pas le plus mauvais de l'armée. Si vous n'êtes pas reçu, le diable s'en. mêle !
On était alors au commencement de septembre. Dans deux semai-nes, Pragnères, arrivé au terme de son premier engagement, devait en contracter un second.
Sur ces entrefaites, son colonel reçut une réquisition du Préfet.
Le couvent d'un ordre masculin très en faveur dans la ville devait être évacué en exécution des décrets nouveaux. Le supérieur, jeune et ardent, passait pour un « prêtre fanatique ». Beaucoup de jeunes gens de la ville faisaient partie d'œuvres dirigées par lui ; beaucoup déjeunes filles et de jeunes femmes étaient ses pénitentes ou celles de ses religieux. Quelque résistance pouvant surgir, une compagnie de fantassins était demandée par le chef de la police.
Quelle fut l'impression du colonel, ce récit n'a rien à y voir, d'autant moins que le vieux soldat l'a gardée pour lui. Bien des gens le blâmèrent — en jdus d'autres blâmes — d'avoir choisi pour ce service d'un genre particulier la compagnie commandée par le capitaine Péclieroux. D'autres personnes pensèrent, et pensent encore, quecette désignation montrait un homme sage, désireux de soustraire tels de ses officiers, dont il connaissait les convictions, à des troubles de conscience qu'il n'était pas sans ressentir luimême.
Quoi qu'il en soit, dans les rues de la ville encore plongée dans le sommeil, la compagnie dePragnères défila le lendemain, armée comme s'il s'était agi d'aller plus loin, du côté où l'aurore se teintait de rose. Devant la chapelle du couvent le corps d'expédition développa ses lignes. Mais le mouvement était prévu. A l'intérieur, des fidèles nombreux, enfermés depuis plusieurs heures, faisaient entendre l'hymne de la prière et de la lutte désespérée.
Au lever du soleil la gendarmerie déboucha, escortant des personnages qui firent des sommations à travers la porte en chêne.
Puis ce fut le tour des serruriers impuissants ; enfin les haches ouvrirent la voie aux gendarmes. Comme les assiégés tardaient à sortir, et qu'un bruit d'émeute commençait à se mêler aux psaumes, le capitaine jugea qu'un renfort était utile.
— Sergent, dit-il à Pragnèresdonl il ne s'était pas éloigné depuis le commencement de l'action, prenez dix hommes et entrez là dedans • pour en finir.
Le Vendéen ne bougea pas. Les yeux fermés, il semblait se questionner lui-même, et les
mouvements convulsifs de ses lèvres faisaient voir quel combat se livrait en lui.
— M'avez-vous entendu ? cria Pécheroux.
Faut-il vous répéter l'ordre d'un chef?
Sans faire un geste, mais aussi pâle que les statues qui le contemplaient de leurs yeux de marbre, le sergent pénétra, suivi de ses hommes, dans la chapelle oii les chants avaient cessé. Peu après, les religieux défilèrent, chacun ayant sur son épaule une main de gendarme (jui l'effleurait seulement. Les fantassins suivaient, la besogne étant terminée.
A ce moment une jeune femme qui portait un des vieux noms de la province, et qui avait passé la nuit au milieu d'une foule exaspérée, céda — qu'on l'en excuse — à un de ces mouvements dont les nerfs féminins sont le jouet.
Abordant le jeune chef de l'escouade :
— N'avez-vous pas honte de ce que vous venez (le faire? demanda-t-elle d'une voix vibrante de passion.
Pragnères continua de déhler. Alors, })rovoquée par son silence, elle cria plus haut :
— Vous n'osez pas répondre, canaille !
SUR LES i>i:rx rives 381
— Madame, lit rinsiilté qui la dominail de toute la tête, sous les armes on doit être muet.
— Alors, si les paroles ne vous font rien, vous comprendrez les gestes.
Sa main fine, levée, retomba sur la joue du sergent qui se trouvait alors au haut du perron. Sans un mouvement, superbe de sangfroid mais tremblant comme une feuille, il dit presque à voix basse :
— Un gentilhomme respecte toujours une femme. C'est vous qui ne comprenez pas ce que j'endure.
Au front de la compagnie, Pécheroux, qui n'avait rien perdu delà scène, se tenait les côtes en regardant cette jolie et mignonne créature occupée à battre un géant.
A sept heures, la compagnie déposait les fusils aux râteliers delà caserne. Le colonel entendit le rapport de Pécheroux et ne fit pas d'observation. Puis il désira parler sans témoin à Pragnères, dont la physionomie bouleversée l'effraya :
— Calmez-vous, dit-il, et donnez-moi les détails de l'incident auquel vous fûtes mêlé.
— Mon colonel, à quatre heures du matin nous avons cerné l'église ; mais déjà elle était pleine de monde. Les gendarmes n'étant pas assez nombreux pour exécuter leur consigne, le capitaine m'a donné l'ordre d'intervenir : j'ai obéi.
Olivier fit une pause. Encore que le récit fût bref, le narrateur semblait avoir besoin de reprendre haleine.
— Pauvre garçon, lui dit le vieil officier ; dans quel état vous êtes ! Ce qui est fait est fait : je devine toutes vos pensées. Que voulez-vous? Si vous aviez agi autrement, votre carrière était brisée.
Le jeune homme bondit comme sous une cruelle insulte.
— Ah! s'écria-t-il, comme j'aurais honte de moi-même si j'y avais seulement songé ! Mu seule excuse à mes yeux, c'est que je n'ai songé à rien. Je suis soldat dans l'âme. Jamais l'idée ne m'était venue qu'une heure maudite pourrait sonner où le soldat français, au commandement ' de marche l devrait se poser cette question :
(( dois-je obéir? »
N'obtenant aucune réponse de son chef dont
la moustache grise était secouée par des mouvements nerveux, Pragnères continua :
— J'ai obéi à l'instinct, à cette suggestion de l'ordre donné, qui nous précipite en avant, qui nous fait oublier la mort et les blessures, je le suppose du moins, puisque je n'ai pas même reçu le baptême du feu. Je ressemblais fort au somnambule qui agit dans son rêve ; mais déjà mes yeux commençaient à s'ouvrir... C'est alors qu'une jeune femme m'a brusquement éveillé en me traitant, dans la limite de ses moyens, comme les filles de nos Chouans traitaient les Bleus. Au moment où je quittais l'église, en présence de toute la compagnie, à la grande joie du capitaine, elle m'a giflé !
— Elle a eu mille fois tort; je vous autorise à porter plainte.
— Merci, mon colonel. Je préfère garder la giUe. D'ailleurs si je vous racontais mon enfance, mon éducation, certaines péripéties de mon existence, vous comprendriez que le soufflet qui est là, sur ma joue, n'est pas le plus douloureux que j'ai reçu ce matin.
— Calmez-vous, dit encore le vieux soldat. Comme Votre chef, je vous approuve et vous
estime d'avoir obéi. Songez que l'ennemi est à quelques lieues !...
— Qu'importe? fit Pragnères. La distance est encore trop longue pour ceux qui...
— Taisez-vous! Ne parlez pas politique! Remettez-vous au travail. Vos galons viendront bientôt.
— Comme récompense? Pourquoi pas le ruban rouge ?
Son chef gardant le silence, il continua :
— Mon colonel, puis-je vous demander une faveur puisque j'ai si bien mérité de la patrie ? Ma classe va être renvoyée. Accordez-moi une permission de huit jours qui me rendra libre dès ce soir.
— Et votre examen ?
— Ah ! s'écria le sergent incapable de se contenir. Vous ne voyez donc pas que c'est un désespéré qui est devant vous ! J'ai tout quitté; un pays que j'aimais, les tombes de mes parents, d'autres fantômes très chers. Je suis venu, ivre en quelque sorte de dévouement et de sacrifice. Oui, mon père m'avait grisé d'enthousiasme. Le drapeau, les batailles, la défaite vengée. Dieu et la France!... Voilà trois ans
que je me prépare, sans un {)laisir, sans une distraction. Certes, je ne les regrette pas, ces trois ans ! Toute ma vie je me souviendrai que j'ai fait mon devoir, ^fais qu'y ai-je gagné? Qu'y gagnera la France et Dieu ! De mes campagnes je rapporte sur une joue la cicatrice faite par un pavé, sur l'autre la gifle donnée par une femme.
— Allons! mon cher, ceci ne touche pas à l'honneur.
• — Une manquerait plus que ça ! Oui, l'iionneur est sauf, mais tout le reste est [)erdu. Je vous en prie, mon colonel. Signez ma feuille de route, et permettez que je serre la main (l'un homme qui a reçu des blessures plus glorieuses que les miennes.
— Prenez le temps de réfléchir.
— - Comme vous seriez bon de ne pas me retenir à la caserne dans l'état où je suis ! Epargnez-moi la tentation de punir certain rieur...
— Partez donc si vous craignez de mal faire. Quelle destination dois-je écrire sur voire feuille?
— Le Havre, s'il vous plaît, mon colonel.
— Vous retournez là-bas ?
— Oui, et pour toujours, fit Olivier.
— Mais si le moment vient de nous battre avec eux ?
— Alors, dit Olivier, soyez tranquille, je serai là.
Damasse Lefebvre, suivant la ruelle crochue où s'abrite le couvent des Ursulines, découvrit un jeune homme haut de six pieds qui, le nez en l'air, semblait compter les ouvertures de la façade.
En approchant, il le reconnut :
— Pragnères ! Voyons !... Est-ce que j'ai la berlue? Que diable faites-vous... à Québec?
La physionomie du Surintendant, après avoir exprimé là stupéfaction, puis l'amusement, s'animait d'une joie véritable. Encore qu'il fût devenu très rouge, Olivier n'avait pas perdu contenance.au point de se méprendre sur la nature de l'accueil. Il serra la main tendue et, sans
autre explication, répondit ([ii'il avait débarqué la veille.
— Allons-nous vous garder longtemps?
— Toujours peut-être, sauf qu'il ne se tire des coups de fusil du côté que vous savez.
— Voilà un changement bien im[trévu ! Quel projet vous ramène chez nous?
Les yeux perçants de Lefebvre dévisageaient son interlocuteur. Parmi ses compatriotes, le Surintendant passait pour avoir un flair considérable et une finesse i)roj)ortionnée. Mais il reprit toute sa bonhomie ordinaire à cette réponse d'Olivier :
— Si vous avez de l'affection pour moi, ne me demandez jamais pourquoi \q, suis revenu à Québec... Un fils respectueux se tait, quand il n'a pas de bien à dire de sa mère... ou de sa [)atrie.
Lefebvre eut un geste de mécontentement de lui-même :
— Je suis un maladroit. Comment n'ai-je pas deviné?... Car vous pensez bien que les journaux de France nous arrivent. Hélas! ils nous ont navrés, mais ils vous ont rendu célèbre. Xe craignez rien, cher ami. Je ne vous ferai pas
(le questions, et je veillerai Je mon mieux h ce ((ue nul ne vous en fasse.
Naturellement il y eut un intervalle de silence. L'esprit du Canadien continuait à travailler.
« Tout cela, songeait-il, n'explique pas pour- (juoi il mesure la façade des Ursulines. »
Mais cette question eut été encore plus maladroite que la précédente.
Cheminant côte à côte, les deux hommes furent bientôt à la porte du Surintendant. Olivier entra, sur l'invitation faite. Il remarqua l'air abandonné de la demeure : les volets du salon étaient fermés, les meubles couverts. Quand il fut assis dans le fumoir, il tâcha de prononcer du ton le plus banal cette phrase où tremblait l'émotion d'une curiosité douloureuse.
— Vous voilà seul ! J'ai bien souvent pensé au changement survenu dans votre existence.
— Oui, mes deux coquines laissent leur vieux père moisir dans son coin. Jolie famille, n'est-ce pas '.'
Ces mots dits sur un ton [)laisant avaient de quoi surprendre. Evidemment l'abandonné faisait contre mauvaise fortune bon visage. Olivier
n'était pas aussi tranquille à beaucoup près quand il demanda, ne pouvant rester davantage dans l'incertitude :
— Je suppose que mademoiselle Antoinette n'a pas encore terminé son noviciat?
Lefebvre parut chercher un instant si le nouveau débarqué se moquait de lui. Déjà, en le voyant revenir juste à l'heure où sa présence pouvait être significative, il avait entrevu des combinaisons profondes. Mais ce jeune homme n'était pas de ceux qui jouent la comédie, ou même qui peuvent la jouer. D'ailleurs Lefebvre se souvenait de l'endroit où leur rencontre avait eu lieu. Cependant il répondit là la question par une autre :
— Est-il possible que vous soyez si mal au courant ce qui se passe dans ma famille?
Jugeant que celte phrase contenait un reproche, Olivier s'excusa :
— Vous désapprouviez mon départ. Je n'ai pu manquer de voir que ma décision m'ôtait votre bienveillance...
— Elle ne vous otait pas mon estime.
— Le contraire serait étonnant. Quoi qu'il en soit, je n'ai pas osé vous écrire. En même
temps la séparation faisait son œuvre. Tout le monde, ici, m'oubliait peu à peu. Bref, comme cela m'était arrivé jadis en approchant de vos côtes, le brouillard m'a enveloppé quand elles eurent disparu.
— Le soleil va se montrer, dit Lefebvre en lui tendant la main. Donc voici les nouvelles. Pour commencer, votre supposition est juste : ma fille... n'a pas terminé son noviciat.
Il parut s'amuser beaucoup du jeu de physionomie d'Olivier qui ne savait quelle réponse faire.
— Si vous voulez, continua-t-il, nous irons la voir ensemble au parloir, jeudi prochain. Mais le parloir ne sera pas dans la rue maussade où je vous ai trouvé tout à l'heure. Antoinette nous recevra sur le quai de la station, à l'arrivée du train qui l'amène du Pacifique.
Pour le coup, ce fut une stupéfaction profonde qui ôta la parole au jeune Vendéen.
— Soyons sérieux, dit le Surintendant, et d'abord laissez-moi vous confier deux choses : la première, c'est que, sans le lui laisser voir, ■je n'ai jamais cru à la.vocation d'Antoinette, pas plus — pardonnez-moi ! — que je ne croyais à la vôtre. En second lieu, j'aurais mis le feu au
couvent des Ursulines plutôt que d'y laisser entrer cette jeune folle, qui n'est pas plus faite que vous pour la guimpe,
— J'avoue, murmura faiblement Olivier, que votre résignation m'avait surpris.
— Vous ne connaissez pas les Canadiennes. Pour empêcher mon aînée d'être la femme d'un lieutenant américain, j'ai employé presque les moyens violents. Il en est résulté qu'elle serait plutôt morte que de faire un autre mariage. Comme il faut être juste en tout, je dois convenir qu'elle est très heureuse, quoique ma tante de la Colombière n'ait jamais voulu l'admeltre. Mais son mari est attaché militaire au Japon, et, demain, ils seront peut-être à Constantinople. C'est assez d'une expérience de ce genre. Me voilà vieux, et je ne veux pas mourir seul dans mon coin. Aussi — gardez celle troisième confidence pour vous — je laisserais Antoinette épouser un Turc ou même un de vos amis Peaux-Rouges, à condition qu'il ne l'emmènerait pas. Il va de soi que je donnerais la préférence à un gendre moins pittoresque. Et maintenant si, comme je l'espère, vous êtes mon hôte ce soir, je vous laisse deux minutes pourm'assurer
que la forlune du pot ne sera pas une infortune.
Sans attendre une réponse, le Surintendant disparut. Quand il revint, Olivier, toujours à la même place et dans la même attitude, semblait néanmoins avoir la fièvre, à en juger par la nuance de son visage.
— Donc, reprit Damasse, plus d'opposition, plus de combats. C'était le meilleur moyen de perdre ma fille. Je lui ai dit : « La volonté de Dieu soit faite ! » ce qui, nous le savons tous deux, arrive généralement. Le principe admis, j'avais le droit de demander terme. Précisément ma fille aînée me suppliait d'envoyer sa sœur passer quelques mois auprès d'elle, à Tokio. Antoinette s'est fait un peu tirer l'oreille : mais enfin elle s'est mise en route l'hiver dernier, sous la surveillance d'une vieille amie pauvre, dont j'ai payé le voyage, et qui me renseigne sur l'état de l'atmosphère avec une parfaite régularité.
— Mademoiselle votre fille semble-t-elle renoncer à ses intentions? désira savoir Pragnères.
— Non, pas encore. D'un aulre coté, elle
n'a paru distinguer aucun jeune homme, ce qui était un risque sérieux. Car enfin, supposez qu'elle me dise en débarquant : « Papa, je me suis fiancée au secrétaire d'ambassade allemande ! »... Ne vaudrait-il pas encore mieux la savoir au couvent de Québec, où elle serait ma voisine?
— Beaucoup mieux, affirma Olivier avec chaleur. Mais tout de même...
— Patience ! Tant que le malade est vivant il y a de l'espoir, dit le proverbe anglais. 3Iaintenant, allez revoir les lieux qui vous sont chers. Nous dînons à sept heures et demie.
La démarche d'Olivier n'était pas très ferme quand il se trouva sur le trottoir de sapin de la Grande Allée. Peu disposé à la flânerie, désireux d'éviter les bonjours et les questions de ses anciennes connaissances, il monta dans un tramway et fut bientôt à l'IIotel du Sauvage où, par une pieuse superstition, il avait voulu descendre. Ayant écourté autant que possible son entretien avec la bonne madame Léveillé, il gagna sa chambre et s'y enferma, jusqu'à l'heure où il fallut retourner chez Lefebvre.
Pendant trois jours, le Surintendant fut
presque sa compagnie habituelle. Entre eux l'amitié d'autrefois était bien ressuscitée, avec une nuance plus intime. La différence d'âge les séparait moins, car ces trois années avaient fait de l'étudiant d'alors un homme déjà riche en expérience de la vie. Lefebvre, assis en face de lui, l'observait, tandis que le jeune homme répondait à des questions qu'il eiit trouvées indiscrètes, s'il n'eût senti quelle bienveillante curiosité les lui posait. Dans ces conversations, par un accord tacite, le nom d'Antoinette n'était jamais prononcé. Elle seule, désormais, pouvait apprendre à Olivier ce qu'il désirait savoir plus que tout au monde. Quant au sage diplomate, il était d'avis qu'une semence a besoin de calme pour germer. Et il ne redoutait pas les oiseaux du ciel pour le grain qu'il avait jeté, d'une main légère, dans l'esprit d'Olivier.
Le grain, en effet, développé très vile, atteignait les proportions d'un grand arbre. Il semblait évident au jeune Pragnères que le Surintendant, à mots très peu couverts, lui promettait .sa fille à condition qu'il pût l'obtenir d'elleineme. Toutefois, n'étant pas présomptueux de sa nature, il désirait encore plus de clarté, sans
396 SUR l>ES DEUX RIVES
avoir le courage de provoquer une assurance formelle.
Ce fut seulement dans la voiture qui les conduisait au-devant d'Antoinette qu'il osa demander :
— Monsieur, vous souvient-il de m'avoir déclaré que, pour conserver votre fille, vous accepteriez comme gendre un Turc ou un Peau- Rouge? Peut-être donneriez-vous la préférence à un Vendéen, si peu digne de cet honneur qu'il puisse être, surtout par sa fortune !
Damasse lui posa la main sur l'épaule, cl répondit :
— Homme de peu d'intelligence! Ne vous êtes-vous donc jamais demandé pourquoi je vous en ai voulu à mort de votre départ? Avec vous je perdais un allié dont je connaissais la force. Maintenant il s'agit de vaincre. Mais, pour l'amour du ciel, n'ayez donc pas tant de modestie! Quant à votre fortune, les occasions de la faire ne manqueront pas à un homme de votre espèce.
Sur le quai de la slation, ils se perdirent de vue immédiatement. Le haut fonctionnaire, qui aimait la popularité, devint le centre d'un
groupe dont l'empressemeiit ne semblait pas lui déplaire. Son compagnon, livré à lui-même, chercha un coin silencieux où il pût s'abandonner au tourbillon de joie, d'espérance et de crainte qui bouillonnait dans son cerveau.
A l'heure exacte, le « Pullman » qui venait de courir quinze cents lieues d'une traite s'arrêta dans la gare sombre. L'escabeau fut placé par le conducteur nègre; Antoinette, presque sans effleurer les marches, vint se jeter dans les bras paternels. Quand ils se furent embrassés, Lefebvre dit à la voyageuse :
— Tout le monde ignore que tu reviens ce soir. J'ai pensé qu'il te serait plus commode de ne pas débarquer au milieu de cinquante amis. Je ne t'en amène qu'un : Le reconnais-tu ?
Antoinette se tourna vers Olivier que ses belles moustaches d'un blond fauve ne défiguraient point. Elle ouvrit la bouche, et, par un effort de sa volonté, retint une exclamation prête à en sortir. Mais tout à coup elle porta les deux mains à son cœur. Dans les superbes yeux de velours, l'ancien coureur des bois reconnaissait ce regard d'une étrange et douloureuse ten-
dresse, qu'un jeune chevreuil sur ses fins lui avait jeté souvent.
Lorsque Antoinette chancela, perdant connaissance, il était prêt à recevoir le doux fardeau qu'il emporta dans la voiture, aussi facilement qu'il portait autrefois sa petite sœur Céleste. Pendant le trajet, elle ouvrit les yeux et vit, tout près de son visage, celui de l'hommci qu'elle croyait disparu pour toujours.
« Je rêve ! » murmura-t-elle à demi inconsciente. Et, de nouveau, elle parut dormir tandis qu'Olivier repoussant l'aide des curieux la déposait sur les coussins. Avec précaution la voiture s'ébranla, emportant la belle évanouie, son père et son sauveur. La dame de compagnie restait en arrière toute tremblante d'angoisse. Mais il fallait s'occuper des bagages.
Lefebvre était ému de l'état de sa fille, mais non effrayé. En effet, bien avant qu'on eut dépassé l'Hôtel-Dieu situé à mi-côte, le malaise d'Antoinette avait disparu. Toute femme a déjà deviné quelle fut sa première parole :
— Comprenez-vous qu'on chauffe ces Pidlman comme en janvier? C'est à mourir !
— Je me plaindrai, fit son père dont la physio-
nomie en ce monieut exprimait des volumes. Dieu merci ! voilà tes bonnes couleurs qui reparaissent. N'y pensons plus. Comment as-lu laissé ta sœur?
— Très bien.
— (lest curieux, le Japon ?
— Oh ! très curieux.
i^. — Et les Montagnes-Rocheuses?
— Magnifiques.
Sur la géographie, Antoinette n'était pas communicative ; Lefebvre changea de terrain.
— Comprends-tu ma surprise quand je me suis trouvé nez à nez dans... une rue, il y a trois jours, avec ce grand garçon-là, que personne n'cittendait à Québec?
Elle regarda Olivier et parut s'intéresser à lui plus qu'aux Montagnes-Rocheuses.
— Pourquoi est-il revenu ? demanda-t-elle à son père.
Damasse leva une épaule et tourna les yeux vers le ciel.
— 3Ion pauvre am.i, j'en suis fâché pour vous ; niais il vous faudra expliquer le pourquoi à ma iille. Vous jugez bienqu'e/Ze n'a pas lu les journaux.
— Les journaux? s'écria Antoinette.
— Oui, les journaux de France. Ils ont beaucoup parlé (lu sergent Pragnères.
— Beaucoup trop, soupira Olivier.
— Mais à propos de quoi?
— Le récit est un peu long, lit observer Lefebvre. J'avais d'abord jtensé que notre ami aurait pu dîner avec nous et te dire son histoire ensuite. Mais tu as besoin de re{)os...
— Non ! non ! protesta la jeune lille. Puisqu'il est invité, il peut venir.
Délassée par un bain, coiffée, bien habillée, Antoinette, quand elle vint se mettre à table en face de son père, eût ébloui des yeux moins disposés à l'être que ceux d'Olivier. Elle était grande, juste assez pour n'être ])as trop grande. Ses moindres mouvements étaient un poème de grâce et une harmonie de séduction. Ses mains, ce qu'on voyait de ses bras et de son cou, son visage noble et sérieux au repos, d'une coquetterie inconsciente quand elle venait à sourire, n'avaient que des lignes parfaites. En ces trois années, le blond des cheveux avait mûri ; mais ils formaient avec les yeux noirs ce contraste (ju'envient des beautés célèbres. La loyauté et
le courage, traits dominants de sa physionomie, montraient une âme digne d'une telle enveloppe.
Durant le dîner, à cause de la présence des serviteurs, elle parla de son voyage comme une personne qui désire en terminer avec un sujet secondaire. Elle s'exprimait dans cette langue d'un classique délicieux qui, chez les Canadiens Français de haute culture, nous fait rougir de notre idiome décadent, fruit du journalisme à bon marché et du théâtre facile.
Quand on fut au salon, Damasse dit à son hôte :
— Maintenant, racontezvotre histoire. Comme je la connais déjà, vous permettez que j'aille lire mon Soleil? Quand vous aurez fini, prévenez-moi.
Il passa dans une pièce voisine, ouverte par une large baie sans porte. Alors, de la bouche de l'ancien soldat, Antoinette i\^\iT\V pourquoi il était de nouveau sur la terre canadienne, qu'il croyait avoir quittée pour toujours.
— Je viens, conclut-il, de vous ouvrir des coins de mon ame que nulle autre créature vivante n'a connus et ne verra jamais. Nul ne
saura ce qu'a été la souffrance de cette désillusion, accrue chaque matin pendant trois années, aboutissant au désastre de tout, sauf de l'honneur, que je rapporte à la tombe de mon père... et à vos pieds.
Elle tressaillit à ces dernières paroles, sans toutefois paraître offensée d'un hommage aussi direct. Voyant qu'elle baissait les yeux, évitant de répondre, Olivier continua :
— Des gens ont admiré le courage, la promptitude avec laquelle je tins la promesse faite à mon père. Ceux-là ignoraient qu'une raison cachée me faisait partir plus facilement et plus vite :je vous aimais! Hélas! je vous aimais sans aucun espoir. Trop de choses me séparaient de vous : plus que tout le reste une vocation qui vous appelait hors du monde. Je vous ai dit un Jour que je n'étais plus « votre frère Olivier ». Vous n'avez pas compris. Si vous ne devez jamais être que « ma sœur Antoinette », je resterai au Canada où je veux mourir. Mais Québec ne me reverra plus. Je l'aurais déjà quitté sans cette réponse de votre père à ma question tremblante : « Non. Pas même encore novice ! »
Elle hésita pendant <]uelqnes secondes. Olivier frémissait comme l'accusé dont le jugement larde. Dans la pièce voisine, Damasse Lefebvre estima, au silence établi soudain, qu'on louchait à la crise.
— Vous vous êtes confié à moi, dit enfin Antoinette. Moi aussi, je serai franche. (Jn^mt! vous m'avez dit que vous n'étiez plus mon frère, j'ai compris... ce n'était pas très difficile.
— Et votre décision n'a pas changé?
— Non, lit-elle avec une rougeur charmante. Vous étiez résolu à partir !... Je ne pouvais enlever à mon père sa seconde fille... en allant vivre en France. Il y en a d'autres, chez les Ursulines, qui sont venues là parce qu'un homme est parti !
Olivier, à cette heure, savait ce qu'il voulait savoir. Il la prit dans ses bras, et, encore une fois, la conversation devint imperceptible. Tout à coup elle se dégagea et, le regardant :
—-Gomme je souffrirai si je m'aperçois que vous regrettez la France ! Dites que vous m'aimez mieux qu'elle !
— Non, répondit Olivier : je l'aime infiniment, passionnément, douloureusement... Mais je
404 SUR Li:S DEUX RIVES
t'aime, acheva-t-il en l'attirant de nouveau sur son cœur.
Ils songèrent enlin qu'ils n'étaient pas seuls au monde et que, dans la pièce voisine, quelqu'un devait s'intéresser à leur entretien.
— Ouf ! dit Lefebvre quand il les eut embrassés. Je vais dormir cette nuit sans rêver grilles et serrures. Ma foi ! Je commençais à m'inquiéler sérieusement, vilaine fille !
— N'êtes-vous ])as bien surpris? demandât-elle.
— Je tombe de mon haut, lit l'astucieux Damasse en éclatant de rire. N'est-ce pas, Olivier?
Le fils d'Henri et de Robertine partit le lendemain pour la Pointe-Bleue, Antoinette n'ayant pas trouvé mauvais que, pour une telle visite, son fiancé la quittât dès le premier jour. Il pria sur la tombe de ceux qui dormaient au bord du lac paisible, et sentit l'approbation donnée par leurs âmes. On devine ce qu'il éprouva en relisant l'épitaphe de sa mère, qui avait été comme l'appel attirant ù, lui celle qui
devait être sa femme. Il avait passé la nuit chez les Bernetz qui voulurent le reconduire à la station de Roberval, Un homme encore jeune, mal vêtu, à la barbe inculte, au visage alcoolique, prit sa valise et le regarda d'une façon étrange tandis qu'il tendait la main au pourboire.
— Vous ne savez pas, demanda Bernetz, à qui vous venez de donner dix sous ?
— Non ; mais j'ai vu cet homme quelque part.
— Je crois bien que vous l'avez vu ! c'est le vicomte de Malefontaine.
EMILE COLIN ET C* — IMPltlMEHIE DE LAGXY — 17596-1-09. P.. ORBVIN, suce
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