‹ Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnâitre les instincts, les penchans, les talens ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête (volume 2)Chapitre 8 sur 54 · DU C E U V E A U · texte numérisé non relu

DU C E U V E A U

M. Pinel rapporte un lait qui trouve sa 'place ici :

« Un notaire avait oublié , à la suite d’une attaque d’apoplexie, son propre nom, celui de sa femme, de ses cnfans, de ses amis, quoique d'ailleurs sa langue jouît de toute sa mobilité; il 11e savait plus lire ni écrire, et cependant d paraissait se ressouvenir des objets qui avaient autrefois fait impression surses sens et qui étaient relatif» à sa profession de notaire. Ou l’a vu désigner avec les doigts des dossiers qui renfermaient des actes qu’on ne pouvait retrouver, et indiquer par d’autres signes qu’il conservait l’ancienne chaîne doses idées (i). »

Un soldat que M. le baron Larrey a eu la complaisance de m'envoyer, est dans un état à-peu-près semblable.

C’est également à la suite d’une attaqué d’apoplexie que cet homme se trouve dans fini possibilité d’exprimer, par le langage parlé , ses senlimens et ses idées. Sa ligure ne porte aucune trace d’un dérangement de l’intellect. Son esprit trouve la réponse aux questions qu’on lui adresse; il fait tout ce qu’on le prie de fane. Je lui montrai un fauteuil, et je lui demandai s’il savait ce que c’était ; il me répondit en s’établis-

(i Sai l'Aliénation riiciital».* , a‘. édit., §■ to5.

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saut dans le fauteuil. Il est incapable d’articuler sur-le champ un mot qu’on prononce pour le lui faire répéter ; mais quelques instans après, ce mot lui échappe involontairement. Dans son embarras , il montre du doigt la partie inférieure de son Iront ; il témoigne de l’impatience, et indique par des gestes que c’est de là que vient son impuissance de parler. Ce n’est point sa langue qui est embarrassée, car il la fait mouvoir avec une grande agilité, et il prononce très bien un grand nombre de mots isolés. Ce n’est pas non plus sa mémoire qui est en défaut, car il me témoigna très vivement qu’il était fâché de ne pas pouvoir s’exprimer sur beaucoup de choses qu’il eût voulu me raconter. Il n’y a d’aboli chez lui que la faculté de parler. Ce soldat, tout comme le malade de M. Pinel, n’est plus capable ni de lire ni d’écrire.

Peut-être que des faits semblables répandent du jour sur ces maladies mentales, dans lesquelles les malades refusent absolument de parler. Je possède le crâne d’un aliéné de cette espèce: dans ce crâne aussi, le plancher supérieur de l’orbite forme une voûte très élevée en segment de sphère. L’on pourrait dire que, dans les cas où le système nerveux est attaqué de iaihlesse, c’est la partie antérieurement déjà la plus faillie qui souffre h* plus, et que le malade se trouve

dans l'impuissance de parler, et a perdu meme le souvenir d’avoir parle jamais , quoique l’exercice de ses autres facultés intellectuelles continue d’avoir lieu jusqu’à un certain point. Ceci expliquerait encore comment, par une maladie, après une chute ou une lésion quelconque, un homme peut se trouver dans l’impuissance de parler, sans que cette impuissance puisse être imputée à une paralysie des organes vocaux. Dans des cas semblables, nous avons tâché , dans l’hôpital des aliénés à Vienne, d’exciter l’action du cerveau, non seulement par des mëdicamens internes, mais aussi par des frictions; par exemple, d’onguent avec le tarlrite de potasse slibie ; et nous sommes parvenus a rétablir la faculté de parler.

11 y a des enfans de deux à douze ans, et meme de quatorze ans, qui ne savent pas parler, quoiqu’ils entendent bien, et qu’ils ne soient pas idiots, à beaucoup près, au même degré où le sont d’autres enfans qui parlent. Dans ces cas , le vice ne gît point dans les organes vocaux , comme se le persuadent quelquefois les ignorans, et moins encore dans un état d’apathie du sujet. Des enfans pareils ont souvent, au contraire, une grande vivacité physique; ils ne font que sautiller, et iis passent de même d’une idée à l’autre avec une étonnante rapidité, et ne lisent

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leur attention sur rien.. Lorsqu’on les retient, et qu’on prononce à leur oreille un nom ou quelque autre mot, ils le répètent distinctement. Il est très difficile de faire cette expérience deux lois de suite, et c’est la chose impossible d’aller jusqu’à trois, ce qui prouve une faiblesse générale des organes des facultés intellectuelles. Quelquefois cependant de pareils sujets sont capables d’exprimer par écrit leurs idées cl leurs sentimens avec assez d’ordre, ce qui prouve bien que leur faiblesse intellectuelle est particulièrement relative à la faculté de parler. Quoique ces cas ne soient pas absolument rares, je n’ai pas pu jusqu’ici me procurer de crâne d’un sujet pareil. Lorsqu’on traite ces enfans par une méthode curative tonique, lorsqu’on ne fait pas subir une contention trop forte et trop long-temps continuée à leurs faibles facultés, lorsque, par le progrès de l’âge, leurs parties cérébrales acquièrent plus de consistance, leurs facultés intellectuelles se développent souvent peu à peu , et ils finissent par acquérir la faculté de parler , et prendre rang parmi les personnes raisonnables. Il n’y a que dans le cas où il existe une hydrocéphale ou quelque autre vice organique qui laisse peu d’espoir d’une issue favorable.

M. Spurzheim a vu , à Inverness,en Écosse, un homme qui, étant frappé d’apoplexie, cou-

DU CE li V EAU.

naissait les tjualités tics objets, qui se rappelait les signes vocaux , mais qui ne pouvait pas les prononcer. Si on lui montrait une couleur, telle que la verte , et qu’on lui demandât si la couleur était brune , jaune ou toute autre que verte, il répondait que non aussitôt qu’on nommait la véritable couleur, il disait que oui. M. Spurzheim a observé un cas semblable à Paris. L’homme comprenait tout ce qu’on lui disait , mais il ne pouvait pas trouver la prononciation des mots dont il avait besoin. 11 demandait ditférens objets; si on lui apportait la chose dont il avait prononcé le nom, il répondait sur-lechamp : c’est, ou ce n'est pas cela.

Quelquefois cette espèce de mémoire se trouve exaltée dans l’état de maladie. Les malades se rappellentdes événemens dont ils n’avaient plus aucun souvenir dans l'état de santé. Ils citent des passages entiers qui étaient oubliés depuis long-temps; ils parlent des langues qu’ils avaient apprises dans l’enfance, mais dont iis avaient complètement perdu l’exercice.

L’organe de la faculté du langage est peutêtre particulièrement excité dans ces cas d’aliénation où les malades croient entendre des voix qui leur parlent. J’ai donné des soins à deux femmes atteintes de ce genre de manie;

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l’une el l’autre avaient de grands yeux à Heur de tète el déprimés vers les joues.

La meme irritation paraît avoir lieu dans les aliénés qui s'imaginent parler toutes les langues. Ch ez un aliéné de ce genre, que nous avons vu à Berlin dans le grand hôpital, dit la Charité , la partie cérébrale afTeclée à cette fonction était extraordinairement développée.

Il existe donc une manie partielle , bornée à la faculté de parler ; or, ce phénomène serait impossible si la faculté du langage de parole ne se fondait pas sur une partie cérébrale particulière.

Pour mieux faire sentir ce que c’est que le langage de parole, cl quelle est la faculté qui lui donne naissance, il sera utile d’examiner sa manière d’être et ses différens degrés de perfection chez les animaux.

Sur le langage des animaux .

Tout langage est l’expression ou la manifestation des idées ou des scnlimens qu’éprouvent les hommes ou les animaux. Il y a, par conséquent, autant de langages dilFérens qu’il y a de moyens différens d’exprimer ou de eoinmuni-

tj uci' sos idées et ses senti mens. Ces moyens sont: ou des sons, des paroles; ou des gestes, des signes imperceptibles pour l’oreille. Les sons et les gestes sont ou naturels ou arbitraires. L’homme se sert de deux langages; où les signes naturels ne lui suffisent pas, il en invente d’arbitraires. Les animaux ont le langage des gestes, personne n’en doute. Dans un autre endroit, je développerai l’origine du langage des gestes. Mais les animaux ont-ils aussi le langage de parole? C’est ce que nous allons déterminer à présent .

Voici comment C.-G. Leroy s’exprime sur ce sujet:

<( Nous ne remarquons dans les bêles que des cris qui nous paraissent inarticulés : nous n’entendons que la répétition assez constan te des mêmes sons. D’ailleurs nous avons quelque peine à nous représenter une conversation suivie entre des êtres qui ont un museau allongé ou un bec. De ces préjugés, on conclut assez généralement que les bêles n’ont point de langage proprement dit, que la parole est un avantage qui nous est particulier, et que c’est l’expression privilégiée de la raison humaine. Nous sommes trop supérieurs aux bêles pour chercher à méconnaître ou a nous déguiser ce dont elles jouissent ; et l’apparente uniformité dessous qui nous frap-

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pont ne doit point nous en imposer. Lorsqu’on parle en notre présence une langue qui nous est étrangère, nous croyons n’entendre que la répétition des memes sons. L’habitude et même l’intelligence du langage nous apprennent seules à juger des différences. Celles que les organes des bêtes mettent entre elles et nous, doivent nous rendre encore bien plus étrangers à elles, et nous mettre dans l'impossibilité de reconnaître et de distinguer les accens , les expressions, les inflexions de leur langage. Il est certain cependant que les bêles de chaque espèce distinguent très bien entre elles ces sons qui nous paraissent confus. Il ne leur arrive pas de s’y méprendre , ni de confondre le cri de la frayeur avec le gémissement de l’amour. Il n’est pas seulement nécessaire qu’elles expriment ces situations tranchées, il faut encore qu’elles en caractérisent les différentes nuances. Le parler d’une mère qui annonce à sa famille qu’il faut se cacher, se dérober à la vue de l’ennemi, ne peut pas être le même que celui qui indique qu’il faut précipiter la fuite. C’est une question qui doit se résoudre par la solution de deux autres. Ont-elles ce qui est nécessaire pour parler ? Peuvent-elles, sans parler, exécuter ce qu’elles exécutent ? Le langage ne suppose qu’une suite d’idées et la faculté d’articuler. Nous avons reconnu, sans | ouvoir

CF. U V F A. u.

en douter, clans les lettres précédentes, cpic les bétes sentent, comparent , jugent, réfléchissent, concluent, etc. Elles ont donc, en fait d’idées suivies , tout ce dont on a besoin pour parler. A l’égard cle la faculté d’articuler , la plupart n'ont rien dans leur organisation qui paraisse devoir les en priver. Nous voyons meme des oiseaux, d’ailleurs si différons de nous, parvenir à former des sons articulés entièrement semblables aux nôtres. Les bètes ont donc toutes les conditions qui sont nécessaires au langage. Mais si nous suivons de près le détail de leurs actions, nous voyons de plus qu’il est impossible qu’elles ne se communiquent pas une partie de leurs idées , et qu'elles ne le fassent pas par le secours des mots. Leurs diverses agitations ont des intonations différentes qui les caractérisent. Si une mère effrayée pour sa famille n’avait qu’un cri pour l'avertir de ce qui la menace, on verrait à ce cri la famille faire toujours les mêmes mouveniens. Mais au contraire, ces mouvemens varient suivant les circonstances. Tantôt c’est précipiter la fuite , tantôt c’est se cacher , une autre fois ce sera de se présenter au combat. Puisqu’on conséquence de l’ordre donné par la mère les actions sont différentes, il est impossible que le langage ne l’ait pas été. Peut-on dire que les expr essions ne soient pas fort diversifiées entre

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un nutlc cl une femelle pendant la duree de leur commerce, puisqu’on remarque entre eux mille mouvemens de differente nature? Empressement plus ou moins marqué de la part du mâle; réserve mêlée d’agaceries delà part de la femelle; refus simulés, emportemens , jalousies, raccommodemens. Pourrait-on croire que des sons qui accompagnent tous ces mouvemens ne sont pas variés comme les situations qu’ils expriment ? 11 est vrai que le langage d’action est d’un très grand usage parmi les bêtes, et qu’il est suffisant pour qu’elles se communiquent la plus grande partie de leurs émotions. Ce langage familier à ceux qui sentent plus qu’ils ne pensent, fait une impression très prompte, et produit presque dans l’instant la communication des sentimeus qu’il exprime; mais il ne peut pas suffire dans toutes les actions combinées des bêtes , qui supposent concert, convention , désignation de lieu, etc. Deux loups qui, pour chasser plus facilement ensemble, se sont partagé leurs rôles, dont l’un est allé attaquer la proie pendant que l’autre s’est chargé de l’attendre à un lieu donné pour le pousser avec des forces fraîches, n’ont pas pu agir ensemble avec tant de concert sans se communiquer leur projet; et il est impossible qu’ils l’aient fait sans le secours d’un langage articulé.

« L’edueation des botes s’accomplit en grande partie par le langage d’action. C’est l’imitation qui les accoutume à la plupart des mouvemens qui sont necessaires à la conservation de la vie naturelle de l’animal. Mais lorsque les soins, les objets de prévoyance et de crainte se multiplient avec les dangers, ce langage n’est plus suffisant; l’instruction devient [tins compliquée, les mots deviennent nécessaires pour la transmettre : sans une langue articulée, l’éducation d’un renard ne pourrait pas se consommer. Il est certain, par le fait, qu’avant d’avoir pu s’instruire par l’expérience personnelle, les jeunes renards, en sortant du terrier pour la première fois, sont plus défia ns et plus précautionnés dans les lieux où on leur fait beaucoup la guerre, que les vieux ne le sont dans ceux où l’on ne leur tend point de pièges. Cette observation, qui est incontestable, démontre absolument le besoin qu’ils ont du langage : car comment, sans cela, pourraient-ils acquérir cette science des précautions qui suppose une suite de faits connus, de comparaisons faites, de jugemens portés? Il parait donc qu’il est absurde de douter que les bêtes aient entre elles une langue, au moyen de laquelle elles se transmettent les idées dont la communication leur est nécessaire. Mais l’invention des mots étant bor-

née par le besoin qu’on en a, on seul que la langue doit être très courte entre des êtres qui sont toujours dans un état d'action, de crainte ou de sommeil (i). »

Lorsque l’on a des occasions fréquentes d’observer les animaux, on apprend à entendre leur langage, on connaît les inflexions différentes que prend le cri du coq, de la poule et des autres oiseaux , selon le sentiment ou l’idée qu’ils veulent exprimer. Je vis une troupe de canards proférer des sons confus avec toutes les marques de l’inquiétude; leurs mouvemens singuliers fixèrent mon attention; je ne pus douter qu’ils ne fussent occupés de quelque chose qui les intéressait beaucoup; leur inquiétude devenait plus visible de moment en moment; à la fin, une cane qui accourut d’assez loin à toutes jambes, se précipita dans la cour. Toutes ses camarades la reçurent avec les marques de la joie la plus vive; toutes s’approchèrent d’elle, allongèrent la tête vers elle en se baissant, en agitant la queue et en faisant des espèces de révérences; le caquet s’anima de plus en plus, et toutes finirent par se retirer très contentes dans

(.) Let 1res philosophiques sur l'intelligence et la perfectibilité des animaux , par C.-L. Leroy, à Paris, 1802 , p. 82 , 87.

leur loge. Viendra-t-on me soutenir que c es canards ne se sont pas parle? Je suis instruit de tous les besoins de mes chiens par les différens sons qu’ils profèrent. Mon singe manifeste, par des sons toujours modifiés, les besoins, les sentiinens, les affections et les idées les plus diverses. Il n’y a pas jusqu’à mes domestiques, qui ne comprennent son langage.

Ce lancraue est naturel aux animaux: il est inhérent à leur être; il est le même chez tous les individus de la même espèce; aucun individu ne l’apprend, tous le parlent bien, et tous le comprennent parfaitement. L’observateur attentif se convaincra facilement que ce langage est beaucoup plus étendu, surtout dans les espèces les plus intelligentes, qu’on ne le suppose communément.

Mais ce qui prouve encore bien plus en faveur d’une faculté des animaux pour le langage, c’est leur aptitude à entendre les langues arbitrairement formées de l’homme. Tous nos animaux domestiques fournissent des preuves en faveur de celle dernière assertion. Iis apprennent à comprendre non-seulement des mots isolés ou des sons articulés, mais des périodes entières exprimant plusieurs idées. J’ai fait , à ce sujet, les observations les plus suivies. J’ai parlé souvent à dessein d’objets qui pouvaient intéresser'

mon chien, en évitant (le le nommer lui-même., et sans laisser échapper aucune intonation ou aucun geste qui eût pu réveiller son attention. Il n’en témoignait pas moins du plaisir ou du chagrin , selon l’occasion; il manifestait enfin par sa conduite qu’il avait très bien compris (pie la conversation le concernait. J’avais amené une chienne de Vienne à Paris; au bout de li és peu de temps elle comprenait le français aussi bien que l’allemand; je m’en suis assuré en disant devant clic des périodes entières dans l’une et l’autre langue.

Il me reste à examiner jusqu’à quel point l’anatomie comparée confirme cos. observations par l’examen du crâne et de ia tête des animaux.

Sur l’Organe du sens du langage chez les

animaux.

Dans l’homme, le cerveau, ou plutôt les circonvolutions inféricures-anléricures dont il est ici question, s’étendent ordinairement à droite et à gauche, à environ deux pouces de la ligue médiane; de façon que toute la largeur de la surface antérieurc-inférieure du cerveau Immain est, d’ordinaire, d’environ quatre

nu CF. R VE AU.

pouces. Chez le cheval et le bœnl, elle est d 'à-peu-près deux pouces et demi; ce qui fait que généralement le front des animaux est beaucoup moins large que celui de l’homme. L’ensemble de celle masse cérébrale , située sur le plancher orbitaire, el contre le front, est composé de plusieurs organes, tels que ceux de l’éducabilité, du sens des localités, du sens des personnes, du sens des mots et du lan- £ia<:c, du sens des tons, du sens des nombres, et peut-être de ceux du sens de l’ordre et du sens du temps. Oigsuivanlqu’une espèce se trouve douée de plus ou de moins de ces organes, sa masse cérébrale s’étendra plus ou moins sur les cotés, et la surface inférieure-antérieure du crâne sera [dus ou moins large. Dans l’homme, le bulbe de l’œil ou l’orbite, excepté son bord extérieur, est recouvert par les circonvolutions inférieures des lobes antérieurs du cerveau, et le plancher supérieur des orbites est très large, plus ou moins étendu vers le coté, et plus ou moins aplati ou bombé, selon que les circonvolutions sont plus ou moins larges, plus ou moins développées. Chez le singe, la nature est restée fidèle au meme type; mais les parties antérieures du cerveau se rétrécissent en coin bien plus que dans notre espèce; une partie bien plus grande du bulbe de l’œil est placée en dehors de l’encé-

phalc. Le plancher orbitaire supérieur est nonseulement moins large, mais il est aussi plus bombe en sphère clans l’intérieur de la cavité crânienne; ce qui fait que, même toute proportion gardée, le cerveau du singe se termine eu avant beaucoup plus en cône ou en ovale que celui de l'homme. PI. LXXX1X, lig. i , l’intérieur de la base du crâne de l’homme, fig. 2, base ouverte du crâne du singe, fait voir que les circonvolutions inférieures-moyennes des lobes antérieurs sont beaucoup plus excavées, c’est-à-dire beaucoup moins développées vers le plancher orbi" taire dans le singe que dans l’homme. Les orbites des guenons et de l’orang-outang sont presque aussi profonds que ceux de l’homme; ce qui prouve combien la surface inférieure des lobes antérieurs est plus petite dans ces animaux que dans l’homme. Chez les papions, les mandrils et les pongos, plus de la moitié du bulbe de l’œil se trouve eu dehors du cerveau. Comparez les crânes de l’homme avec les crânes de toutes les espèces de singes, PI. LXXY, PI. LXXXYIII, avec PI. LXYII , fig. 1, le crâne du pongo; lig. 2, crâne du pnpion; et Tl. LXXIX, fig. r, le crâne du sajou; fig. 2, le crâne du singe capucin ; fig. 3, le crâne du singe troglodytes ; lig. t\ , le crâne de l’orang-outang. Comparez les cerveaux du singe palas et de l’orang-outang,

I)U CKUVKAU.

ri. XXXIV, et PI. LXXVIf , le cerveau d’une guenon, fi", i, avec toutes les planches du cerveau humain.

Dans le chien, il n’y a que la partie postérieure interne du bulbe qui touche le cerveau; plus des deux tiers de l’œil se trouvent places en dehors de l’encéphale. Chez plusieurs autres animaux , le bulbe tout entier se trouve en dehors du cerveau, et bien plus en avant que lui; ceci a lieu cirez le blaireau, le castor, le cochon, car la partie du crâne qui chez ces espèces parait au premier coup-d’œil constituer l’orbite supérieur, 11e forme dans le fait que les sinus frontaux. Voyez les PI. LXVI , LXX, LXXII ; les deux tètes de chiens, PI. LXXXI , fig. 1 et fî". 2 , en général toutes les tètes d’animaux , et PI. XX XIII , les cerveaux du kangourou, fig. 3, du tigre et du lion , fig. 4 et 5 ; PI. III, le cerveau du veau; PI. XIV, le cerveau du mouton; PI. LXX VII, fig. 2, le cerveau du chat.

Chez les oiseaux, il y a toujours d’autant plus de masse cérébrale placée au-dessus de la partie interne du bulbe, que l’espèce a plus d’aptitude au langage. Que l’on compare Planche LXXXI, fig. 3, la pie; fig. 4, l’étourneau; lig. 5, le grand corbeau; lig. G, le perroquet,

Sun LES FONCTIONS

avec les gallinacées, PL LYII , et le cerveau de la poule, PL I, fig. 2.

Ce petit nombre d’exemples suffira pour faire concevoir au lecteur que les animaux peuvent avoir non-seulement entre eux un langage déterminé , mais encore comment ils sont capables de comprendre ces sons arbitraires qui composent nos langues , comment ils sont en état de saisir une série d’idées exprimées par une période.

Il paraît meme que l’aptitude au langage qu’ont les animaux , est destinée non-seulement à subvenir à leurs propres besoins, mais encore à les rendre capables d’entendre la signification des sons et du langage d’autres animaux et de l’homme.

Réflexions philosophiques sur le langage de

parole.

Depuis Condillac, les philosophes s’épuisent en raisonnemens sur l’influence que les signes en général et le langage de parole en particulier exercent sur nos idées et sur nos connaissances. Ils soutiennent que sans signes nous ne penserions presque pas ; qu’il n’y a que les mots articulés qui puissent nous conduire aux idées abs-

traites ; que les signes, le langage, développent nos facultés , font naître nos penchans, nos sentimens , nos affections, nos passions -, que sans signes nous ne pourrions pas comparer nos idées simples, ni analyser nos idées composées ; et qu’ainsi les langages sont aussi nécessaires pour penser que pour parler , pour avoir des idées que pour les exprimer ; et que sans langue nous n’aurions que des notions très peu nombreuses, très confuses et très incomplètes , etc.

Il arrive, par une fatalité commune aux philosophes , ce qui arrive aux médecins et à tout le inonde , de prendre les symptômes pour la maladie, l’écorce pour le fruit. Déjà M. Deslut- Tracy a dit: que Condillac aurait dû énoncer différemment sa découverte , et dire que tout signe est l’expression du résultat d’un calcul exécuté, ou , si l’on veut, d’une analyse faite , et qu’il lixe et constatocc résultat , en sorte qu’une langue est réellement une collection de formules trouvées, qui ensuite facilitent et simplifient merveilleusement les calculs ou analyses qu’on veut faire ultérieurement. En effet , tous les signes possibles , le langage d’action aussi bien que celui de parole , sont un produit de l’activité des facultés, des penchans , désaffections et des passions des hommes et des animaux. 11 est dans la nature de l’homme et de l’animal , de

S U II L E S F ONCTIONS

jirocluire îles sons quelconques dès qu'ils sont, affectes, des qu’ils éprouvent le besoin de se communiquer à leurs semblables. C’est un effet si nécessaire a leur organisai ion , qu’il a lieu même malgré nous; et ces sons peignent presque toujours si bien nos diverses affections , qu’ils en deviennent les signes naturels les plus certains et les plus distincts. Antérieurement;! tout langage, les organes de nos qualités et facultés sont actifs; et pour peu que cette action soit vivement sentie , elle se manifeste soit par des gestes , soit par des sons , des paroles , ou par ces deux moyens à-la-fois. Il s’ensuit que ces signes extérieurs sont tout au plus proportionnés à l’action des facultés intérieures ; c’est moyennant le laugage que l'homme et l’animal font connaître leurs sentimens et leurs idées ; par conséquent , le langage de chaque espèce d’animal, de chaque peuple , de chaque individu , doit être plus ou moins riche , plus ou moins juste , selon (pie les sentimens et les pensées sont plus ou moins nombreux , plus ou moins clairs , vifs et déterminés. Un langage quelconque ne peut jamais avoir plus de signes, que ceux qui l'instituent n’ont d’idées ou de sentimens. Les langages e{, lcs connaissances marchent toujours de front: et dans celle marche progressive , le niveau se rétablit à chaque ins-

tant entre les facultés intérieures et les signes. Pôur transmettre à mes auditeurs ou à mes lecteurs d’une manière claire mes ide'es et mes sentimeus , je tâche de m’en bien pénétrer, de les personnifier pour ainsi dire, et la véritable expression se présente d’elle-même. Cf est pourquoi la langue la plus perfectionnée est, toujours celle employée par les hommes les plus profonds et les plus éclairés ,• et toutes les fois que le langage est pauvre, vague, imparfait, vacillant, on peut accuser des mêmes imperfections les sentimens et la série des idées. Le langage des bêtes est, pour la même raison, très borné -, et l’on conçoit pourquoi celui de certains sauvages ne sera composé que do trois cents mots. Les mots ne sont créés qu’à proportion du besoin que l’homme en a.

Cette doctrine si fastueusement annoncée est donc fausse : que le langage , que les signes en général aient provoqué, dirigé et fixé la marche de 1’ esprit humain dans ses conihinaisons et dans scs recherches. J’admets que l’histoire des signes est en même temps l’histoire des progrès successifs des connaissances humaines. Mais ce sont les connaissances, les penchans , les sentimens , les talons qui ont produit les signes ; jamais un signe quelconque ne saurait faire naître un penchant, un sentiment ou un talent. Il faut d’a-

S U K L K S F 0 N C T 1 O îN S

boni les avoir éprouvés, et ensuite avoir saisi l'acception clu mot ou du signe inventé par d'autres. Parlez de métaphysique dans les termes les plus distincts à un animal , à un imbécile , à un homme très borné , c’est parler des couleurs à un aveugle. Vantez à un avare la vertu de la bienfaisance , à un cruel le charme de la compassion : avec tous vos signes , vous ne réveillerez ni la bienveillance chez l'avare , ni la sensibilité chez le cruel.

Le langage de parole est, il est vrai , de tous les langages et de tous les signes artificiels possibles , le plus commode à employer ; il ne faut ni instrumens , ni préparatifs comme pour les ligures tracées ; il n’exige ni espace ni liberté de ses membres comme pour les gestes ; dans quelque position que l’on soit , estropié, malade, agissant, on peut produire ces signes; on les entend de même de jour comme de nuit., de loin comme de près, sans se déranger, sans se tourner vers eux, sans s'en occuper, sans même le vouloir. Ces propriétés qu’ont les sons d’être les plus naturels et les plus commodes de tous les signes, font que de tous ils sont ceux qui nous deviennent les plus profondément habituels par l’usage, et qui se lient et s’unissent le plus intérieurement en nous aux idées qu’ils représentent.

i) u c i; u v ii ,v u .

Il csl vrai aussi que les sons ont la propriété très précieuse Je pouvoir devenir des signes permanens au moyen Je l’écriture, ils Jemeurenl fixés sous nos yeux comme les hiéroglyphes, les dessins, et tous les autres signes durables, et peuventcomme eux, réveiller en nous à chaque instant les idées dont nous avons été affectés passagèrement, etnous rappeler celles que nous pourrions avoir oubliées, et qui servent de liaisons nécessaires aux autres.

Nonobstant tous ces avantages si bien détaillés par M. Destut-ïracy (i), il faut avouer que le langage des gestes, quoique privé de quelquesunes de ces propriétés, est plus naturel, plus intelligible, plus universel que le langage de parole; que le langage d’actions ou de gestes est antérieur au langage de parole, ete., etc. Je ferai voir l’utilité immense du langage de gestes, a l’occasion du traité sur la palognomonique et sur la mimique.

Les cas de maladie que j’ai cités plus haut, et ou les malades avaient pleine connaissance des choses, sans en pouvoir trouver ou prononcer les noms, prouvent que l’action des forces intérieures précèdent les signes, qu’elle en est meme jusqu à un certain point indépendante, et enfin

( i ) Pi ojcl d’élérrions d 'idéologie

chap. XVI et XV I!

Go

que les signes arbitraires, comme le langage de parole, ne peuvent faire naître des idées et des senlimens, qu autant cpi’ils sont devenus, par 1 usage, des moyens d’association.

S’il était vrai que sans signes nous ne penserions presque pas, et qu’il n’y a que les mots articulés qui puissent nous conduire aux idées abstraites, etc., les enfans ne penseraient presque pas avant qu’ils ne sussent parler. Or, l’expérience fait voir qu’avant de parler, les enfans ont déjà acquis une infinité de notions, ce qui, sans penser, serait impossible. Les enfans commencent meme les opérations de leur intelligence par se faire des idées abstraites. Sans s’arrêter aux nuances des couleurs, toutes ces nuances sont rapportées à l’idée abstraite ; elles sont toutes ou vertes, ou rouges, ou bleues, etc. Les petits des animaux, le veau, le poulain, sont des enfans de vache, des enfans de cheval, etc. Ainsi abstraire est le premier besoin de l’intellect, et il se fait sans le concours d’aucun langage.

Il est encore constaté par l’expérience que toutes les fois qu’un individu est privé de l’ouïe, il emploie d’autres signes, soit naturels, soit artificiels, pour exprimer ses senlimens ctses pensées. On s’est enfin désabusé de l’opinion réfutée depuis quelques siècles, que les sourds de naissance ne soient pas susceptibles des mêmes

Gr

scnlimens, des memes idées, des mêmes connaissances que les personnes qui entendent. Les connaissances des sourds , à moins qu’ils ne soient mal organisés sous le rapport de l’intelligence, sont souvent plus justes, plus précises que les connaissances vagues et indéterminées d’autres personnes. L’instruction de celles-ci se fait trop souvent dans des termes mal compris, ambigus; l’instruction au contraire des sourds commencent toujours par les objets mêmes; jamais le sourd ne se fera illusion d’avoir une idéepositive des choses spirituelles ; il sait très bien que tout ce qu’il en sait est fondé sur des négations, parce qu’on lui a fait concevoir, par exemple, que l’esprit n’est pas un corps étendu, et qu’il n’est pas une matière sans action , etc. Du reste, tout le monde connaît combien leurs idées sur les affections, sur les sensations, sur les senlimens et sur les passions sont, exactes, et avec quelle rapidité ils communiquent entre eux long-temps avant d’avoir reçu la moindre instruction.

INI. Spurzheima vu un jeune homme écossais, né sourd et aveugle , qui , privé de ces deux principaux moyens de communication, et sans avoir joui d’une éducation quelconque, manifeste des qualités morales ou affectives et des facultés intellectuelles à un plus haut degré que bien d’autres individus qui sont doués de tous les sens extérieurs.

S un T. E S FOîîCTiO !ï fi

Ce fait est trop important pour que je ne le fasse pas connaître à mes lecteurs tel que M. Spurzlieim l’a rapporté dans sa Phtœnologie.

« L’histoire (le Jacques Milchcl, jeune écossais, né sourd et aveugle , fournil une preuve évidente que les cinq sens ne nous procurent pas les facultés affectives et intellectuelles , et qu’ils ne sont que des instrumens intermédiaires. A cause de l’importance du fait, et parce que j’ai vu moiracme ce# jeune homme, j’en parlerai avec quelques détails.

» îl est né le r r novembre 1 79.^, sourd et aveugle, tle pareils intelligens. On peut conjecturer qu’il perçoit intérieurement des sons, car il paraît éprouver du plaisir à mouvoir des corps durs contre ses dents : on l’a vu faire cela pendant des heures entières. Il a toujours aperçu lalumièreau point de distinguer le jour de la nuit , et les couleurs éblouissantes; il s’est amusé, dès sa jeunesse, à regarder le soleil à travers les fentes de la porte , et à allumer du feu. A l’àge de 12 ans, les tympans des deux oreilles ont été perforés ; l’un par M. Astlev Cooper , l’autre par M. Saunders, mais sans amélioration de fouie. A 14 ans, M. Wardrop lui lit l’opération de la cataracte sur î œil droit : depuis lors , il reconnut plus facilement la présence des objets extérieurs ; mais il n’a jamais fait usage de la vue pour connaître les qualités des corps. Avant et après celle époque ,

n u c. eh veau.

les couleurs rouge, blanche et jaune, unt particulièrement fixé son attention. Les sens de relation ont toujours été l’odorat et le toucher. Aujourd’hui, il a moins recours à l’odorat qu’autrefois ; il manie les corp§ avec vitesse dans toutes les directions, et tourne la télé de coté, de même que les autres aveugles. Son désir de connaître les objets extérieurs, leurs qualités et leur usage, a toujours été très grand ; il examine tout ce qu’il rencontre, les hommes, les animaux et les choses. Toutes ses actions indiquent de la réflexion. Un jour le cordonnier lui apporte une paire de souliers trop petits ; sa mère les renferme dans un cabinet voisin, et retire la clef. Quelques momens après Milchel demanda la clef à sa mère, en tournant la main comme quelqu’un qui ouvre et en montrant le cabinet. La mère la lui donne; il ouvre, apporte les souliers, et les met aux pieds du jeune garçon qui l’accompagnait dans ses excursions , et auquel ils allaient fort bien.

Dans son enfance , il flairait toujours les personnes dont il s’approchait , en portant leurs mains a son nez , et on aspirant l'air. Leur odeur déterminait son affection et son aversion ; de meme que les personnes douées du sens de la vue sont attirées ou repoussées par une forme belle ou laide, il a toujours reconnu ses habits par l’odorat, et refusé de mettre ceux d’un autre. L< s exercices du corps l’ont loujours a: msé, tels

que se rouler du haut en bas d’un monticule , faire la culbute , luire flotter du bois ou d’autres objets sur la rivière qui passe près de la maison de son père , ou ramasser des pierres rondes et lisses qu’il trouvait sur le rivage , les mettre en cercle et se placer au milieu , ou bien bâtir des cabanes avec des morceaux de tourbe , dans lesquels il laissait des ouvertures , probablement pour imiter des fenêtres. Depuis qu’à l’aide de son œil droit il aperçoit mieux les objets, il est plus hardi dans les excursions ; il est allé seul jusqu’à la distance de douze milles écossais, de Nairn jusqu’au fort Georges. Il passe la plus grande partie de la journée dans les champs et sur la route ; mais i! rentre à l’heure des repas.

Les traits de son visage sont très expressifs. En général, son langage naturel 11’est pas celui d’un idiot, mais d’un être intelligent. Lorsqu’ila faim, il porte la main à la bouche, etmontre l’armoire où les comestibles sont renfermés. Quand il veut se coucher, il incline la tête d’un cotésur sa main comme s’il voulait la mettre sur un oreiller; il imite les gestes des gens de métier pour les indiquer, tels que les mouvemens d’un cordonnier qui lire le fil en étendant les bras , ou d’un tailleur en cousant. Il aime à monter à cheval ; il désigne cet exercice en joignant ses deux mains ensemble, et en les portant sous la plante d’un

de ses pieds , sans doute pour imiter l’étrier. Il fait, comme tout le inonde, les signes naturels de oui et de non avec la tête. Il ne veut pas qu’on rembrasse à la figure, et si sa sœur le fait en plaisantant , il s’essuye et se frotte d’un air mécontent. Il est remarquable que presque tous les signes qu'il invente , sont calculés pour la vue des autres. 11 paraît connaître son infériorité a l’égard de ce sens. Autrefois il était accompagné d’un petit garçon dans ses excursions ; il allait où il voulait , mais, rencontrant un objet inconnu qui lui paraissait un obstacle, il attendait toujours l’arrivée de son compagnon.

» lise rappelle facilement la signification des signes qu’on lui lait. Pour lui faire comprendre le nombre des jours, on lui incline la tête comme signe qu’il doit se coucher tant de fois avant que la chose se fasse. On lui témoigne du contentement en lui caressant l’épaule ou le bras, et du mécontentement en frappant un coup un peu sec. Il est sensible aux caresses et à la satisfaction de ses parens. Il aime les jeunes enfans, et les prend dans ses bras. Il est naturellement bon , et n’offense personne; cependant son humeur n’est pas égale. Quelquefois il aime qu’on badine avec lui, et il rit aux éclats. Un de ses plaisirs favoris est d’enfermer quelqu'un dans une chambre ou dans l’étable ; mais si on le contrarie trop, ou trop long- V. 5

GG

SUR L K. S FONCTION S

temps , il sc facile , et pousse des cris très désagréables : en général, il paraît content de sa situation.

» Il a du courage naturel, mais il a toujours agi avec prudence. Etant jeune, il voulait tous les jours aller plus loin qu’il n’était allé la veille. Un jour il trouva en son chemin un pont de bois étroit, qui était sur la rivière près de la maison de son père ; il se met sur scs genoux et ses mains pour y passer en rampant. Son père, afin de l’intimider , envoie un homme pour le faire tomber dans l’eau à un endroit où il n’y avait pas de danger, et pour le retirer à l’instant. Cette leçon produisit l’efifet désiré, et il n’y passa plus. Quelques années après , il se souvint encore de cette punition. Un jour, étant mécontent de son petit compagnon , lorsqu’ils jouaient dans une barque attachée au rivage, il le prit, le plongea dans l’eau et le retira.

» Il redoute les dangers du feu, de l’eau et des instrumens tranchans. Les animaux tués , tels que la volaille , n’avaient jamais- fait une impression désagréable sur lui ; il y trouvait meme un objet d’amusement ; mais lorsqu’il toucha pour la première fois un homme mort (c’était son père ) , il se retira effrayé et avec précipitation. Depuis lors il a louché d’autres morts , sans éprouver la meme émotion ; il sait qu’on les en-

ferre, et sou signe pour l’indiquer est de descendre sa main vers la terre.

» Il a peur de mourir , et sachant qu’on meurt dans le lit, il ne reste jamais couché quand il est malade; et ayant remarqué que les morts sont couverts de draps blancs , il est inquiet dans ses maladies si l’on chauffe du linge blanc. La mort de son père a donné occasion d’observer son attachement pour ses parens. Quand le cercueil qui renfermait le corps de son père fut exposé devant la porte avant l’enterrement, Jacques sortit de la maison avec précipitation , aspirant l’air autour de lui, probablement pour se diriger; il approcha du cercueil , se jeta dessus , et le serra dans ses bras, pendant que toute sa contenance annonçait le plus grand chagrin. Au moment où l’on voulut emporter le cercueil, il se jeta dessus de nouveau , le retint, et l’on fut obligé de l’en arracher de force (1). Quelque temps après sa mère étant indisposée , il versait des larmes. Chaque fois que quelqu’un de la famille est absent, il manifeste de l’inquiétude. Pendant quelque temps il eut mal à un pied , qu’on plaçait sur un marche-pied. Une année après, observant que le garçon qui l’accompagnait ordinairement

(1) Extrait d’une lettre de JVI. Macforlane, témoin oculaire, à M. Glennie.

SUR I. l'S FONCTIONS

ne quittait pas sa chaise, il lui tâta les jambes, et trouvant un bandage, il alla au grenier, et chercha le marche-pied pour mettre dessus le pied de son ami. En 1 8 r 4 ? il fut attaqué d’un rhumatisme aigu. Il aime particulièrement sa sœur aînée, et la préfère à toute autre personne. Une tante à laquelle il est aussi attaché vint les voir ; dans ce temps sa sœur tomba malade , et fut obligée de garder le lit ; Mitchel montra de l’inquiétude, et voulut savoir ce que sa sœur était devenue ; il fit signe qu’on le conduisît en haut , car ses souffrances ne lui permettaient pas de marcher seul. Ayant trouvé sa sœur au lit , il éprouva du plaisir en lui serrant la main; mais étant redescendu dans sa chambre, au rez-dechaussée, il ne voulut plus que sa tante restât auprès de lui : d faisait toujours signe qu’elle devait monter en haut, désirant sans doute exprimer par-là qu’elle devait aller soigner sa sœur. Dans mon ouvrage sur la Folie, pag. i32, j’ai raconté ce fait; mais c’est par erreur que j’ai dit que c’était la tante qui était tombée malade. Il est vrai que celte circonstance ne change rien au fond; cependant, par amour pour la vérité, je crois devoir rétablir le fait tel qu’il s’est passé.

» Il est difficile de dire s’il éprouve des sentinicns religieux; il accompagne ses parons à

]’église, et il est habitué à sc mettre à genoux pendant les prières de la famille. Il se comporte décemment; mais est-ce par coutume ou par dévotion ? Il savait que, pendant qu’ils étaient à genoux, le père avait un livre (la Bible) devant lui. Trois mois après la mort de son pere, un dimanche qu’un ecclésiastique qui, du vivant du père, avait assisté aux prières de la lamille, se trouvait à la maison , Mitchel lui apporte lu Bible de son père, et fait un signe à toute la famille pour qu’on se mette à genoux : il est certain qu’il éprouve le sentiment du juste et de l’injuste. Il est peiné toutes les fois qu’il a offensé sa sœur ou sa mère; il les caresse pour gggner de nouveau leur affection. Son sentiment d’amour-propre ou de dignité personnelle est évident ; car il ne voudrait pas prendre ses repas réguliers à la cuisine, où est la servante, mais dans la chambre, en présence de sa famille : cependant s’il rentre avant l’heure du dîner, il ira demander une pomme de terre à la cuisinière. Son amour d’approbation est très prononcé. Il aime à être caressé. 11 donne la préférence aux personnes bien mises; et s’il a des habits neufs, il 11c veut plus mettre les vieux. Plusieurs fois il a détruit ou jeté dans la rivière ses vieux habits et scs souliers, pour empêcher ses pareils de les lui faire mettre. Quelquefois, en grande colère, il a

'JO sur. 1. liS FONCTION s

aussi déchiré ses \ éléments. Ou a voulu l'instruire à faire des corbeilles; mais la vie sédentaire lui déplaît : comme cela l’ennuyait, il a jeté les matériaux au feu. La destruction lui sert donc de moyen pour se débarrasser des choses désagréables. Un voisin lui apprit à fumer, et ce goût est devenu très fort chez lui. Chaque fois qu’il avait vidé sa pipe de terre, il la cassait. On lui avait donné une pipe plus durable, mais il l’a refusée la seconde fois. On lui accorde actuellement, par jour, quatre pipes de tabac et deux pipes neuves ; de sorte que chaque pipe sert deux fois : après cela elle est cassée. Celte jouissance a excité quelquefois sa ruse; un jour sa sœur lui fait signe d’aller acheter deux pipes. En revenant il en apporte une cà la main, et la donne à sa sœur; celle-ci lui fait entendre qu’il devait en avoir deux. Au commencement il fait semblant de ne pas la comprendre; mais lorsque sa sœur le pousse pour aller chercher l’autre, il la tire de sa poche en riant aux éclats. Plusieurs personnes de la ville de Nairn, qui connaissent son goût pour le tabac, lui en donnent. De retour à la maison, il ne le montre jamais avant d’avoir reçu de sa famille la ration journalière.

» J e finirai ce que j’ai à dire decet être singulier, en parlant de son sentiment de la propriété. Un jour il rencontre sur la roule un homme monté

DU CE lt V K AU.

sur le cheval qui avail été acheté à sa mère quelques semaines auparavant. Mitchel , selon sa coutume, touche le cheval, paraît l’avoir reconnu à l’instant, et fait signe au cavalier tic descendre. Celui-ci, afin d’observer son intention , obéit, et voit, avec surprise, que Mitchel conduit le cheval à l'étable de sa mère, lui ôte la selle et la bride , lui donne de l’avoine à manger, se relire, ferme la porte, et met la clef dans sa poche.

» Il est impossible d'avoir une preuve plus certaine des dispositions innées et de l’insulfisance des instrumens extérieurs. Ce jeune homme est privé des deux principaux sens de relation ; il n’a pas reçu d’éducation, n’entend pas les signes artificiels calculés par l’ouïe ou la vue, et cependant il manifeste les facultés affectives et intellectuelles dans un haut degré, tandis que beaucoup d’autres personnes, qui jouissent de tous les sens extérieurs en perfection, sont très limitées dans leurs manifestations mentales, ou sont même idiotes.

De tout ce que je viens de dire, à l’occasion du sens du langage, je crois être autorisé d’inférer que le langage de parole, considéré comme cause, n’est nullement dans une liaison aussi étroite avec nos facultés que les philosophes le prétendent,- qu’il est plutôt un effet, une création de nos facultés intérieures,- et enfin, qu’un

organe particulier du cerveau préside à cette admirable fonction.

» L'on concevrait facilement, dit M. Demangeon, les diverses espèces de mémoires déjà admises par les anciens, sans un aussi grand nombre d'organes. La mémoire serait presque bornée aux mots avec des facultés peu nombreuses ou peu développées, comme chez les enfans, les perroquets et autres animaux j elle s’étendrait aux choses, aux lieux, aux nombres, etc., avec des facultés plus nombreuses ou plus développées. Ainsi, sans nier que parfois la forme angulaire de l’extérieur de l’orbite ne soit l’indice d’une aptitude au calcul, que la saillie des yeux ne soit chez l’homme un signe de la mémoire des mots, ni que le renflement de la partie interne et supérieure de l'arcade sourcilière n’indique le sens des localités , ce qui constitue déjà trois sortes de mémoires, je crois que nos auteurs ont trop multiplié les organes, et qu’ils les ont souvent doués d’une spécialité de fonctions qu'ils n’ont pas. Tel est entre autres l’organe de l’aptitude à la philologie ou aux langues, qui ne peuvent s’apprendre qu’au moyen de plusieurs facultés.

» De quelle espèce était la mémoire de l’italien M agliabechi, lequel ayant lu un manuscrit, qu’on fit ensuite semblant d’avoir perdu pourl’éprouver, le dicta de mémoire sans y rien manquer ?

DU CEIIVEAU.

On raconte aussi que Frédéric II, roi de Prusse, mystifia un jour Voltaire , qui venait de lui lire une pièce de vers de sa composition, sans l’avoir encore communiquée à personne, en lui disant que cette pièce n’était pas de lui, qu’il la connaissait déjà, et qu’il pouvait même appeler quelqu’un qui l’avait apprise par cœur,- en même temps, il fit entrer un homme de sa cour qui le répéta sans rien oublier, après l’avoir entendue, étant caché derrière un rideau. Sont-ce là de simples mémoires de mots, ou y a-t-il aussi une mémoire des phrases, une des vers, des rimes, de la construction, du style, etc.? En vertu de quel organe les oiseaux babillards reproduisentils non-seulement les mots des diverses langues , mais aussi les ramages des autres oiseaux et les cris de plusieurs animaux? Si c’est en vertu des deux organes de la mémoire des mots et de la mimique, pourquoi l’homme, qui a ces deux organes, ne peut-il les égaler dans la reproduction des mêmes phénomènes. »

M. Demangeon lient toujours à son idée sur les résultats de l’a m filiation du cerveau en général, sans avoir égard au développement favorable de certaines parties cérébrales, et toujours en se livrant, avec complaisance, au raisonnement, il a l’air d’ignorer les faits, dont cependant la lecture de mon grand ouvrage lui a dû fournir un très grand nombre. J’ai cité les abeilles qui, avec une masse

cérébrale extrêmement petite, ont une étonnante mémoire locale. J’ai cité des pigeons, des chiens, des chevaux , etc. , qui ayant à peine la dixième, même la centième partie du cerveau humain, ont la mémoire locale, ou la facilité de s’orienter, à un degré infiniment plus haut que les hommes; j’ai même cité des imbéciles, des idiots, qui excellent dans la. mémoire des lieux, des personnes, de la musique. J’ai cité de très grands mathématiciens, géographes, mécaniciens, musiciens, philologues, dont les autres facultésétaienltrès bornées. Danslasupposilion deM. Demangeon, toutgrand compilateur de dictionnaires, de grammaires, tout grand musicien, tout grand mathématicien, etc. , devrait être en même temps grand poète, grand métaphysicien, grand guerrier, grand acteur, etc. En général tout volume considérable du cerveau devrait avoir pour résultat des qualités morales et des facultés intellectuelles généralement très énergiques. M. Demangeon n’est-il pas avec lui-même en contradiction lorsqu’il soutient que les oiseaux babillards reproduisent non-seulement les mots de diverses langues, mais aussi les rainages des autres oiseaux et les cris de plusieurs animaux, et que l'homme ne peut les égaler dans la reproduction des mêmes phénomènes?

M. Demangeon demande de quelle espèce

nu CERVEAU. 7 J

était la mémoire de l’italjen Mag|iabeehi,elc., etc. Je lui réponds qu’il relise mon propre passage dans mon grand ouvrage, T. 1\ , pag. 70, ou j ai rapporté moi-même la mystification de Voltaire par le roi de Prusse, et il trouvera que j attribue la faculté de retenir des phrases avec une si grande lacilité , etc., à la mémoire des mots ou à la mémoire verbale.

XVI. Sens des rapports des couleurs; taleus de lu peinture ( Farben-smn ).

Je n’entends nullement désigner, par l’expression sens des rapports des couleurs , la simple iaeulté de voir ou de percevoir les couleurs; les animaux aussi voyent les différentes couleurs; ils sont susceptibles d’illusions produites par l’emploi des couleurs, des lumières et de l'ombre. J’ai vu des chiens aboyer après les portraits des personnes qui leur étaient inconnues, qu’ils apercevaient par hasard dans un appariement, et donner des marques d’affection au portrait de leur maître; mais on aura de la peine à trouver des exemples d’animaux qui aient manifesté qu’ils avaient un sentiment de l’harmonie ou de la disharmonie des couleurs.

Il y a des personnes qui sont incapables d aperccvoir une différence bien marquée d’une

sur, LES FONCTION S

couleur à l’autre. Le docteur Unzcr, à Altona, né saisissait jamais la différence du vert et du bleu. Un garçon qui voulait apprendre l’état do tailleur, fut obligé de renoncer à son dessein, parce qu’il lui était impossible de discerner certaines couleurs. M. Spurzhcim cite un homme qu’il a vu à Dublin, qui aimait les arts mécaniques et le dessin, surtout celui des paysages, mais qui a été obligé de renoncer à la peinture, parce qu’il ne pouvait pas discerner le rouge d’avec le vert. A Edimbourg, en Ecosse, il vil aussi trois frères et un cousin-germain à eux, qui 11e peuvent pas discerner le vert d’avec le brun. De telles personnes 11e sont certainement pas faites pour être peintres. Il est d’autres personnes au contraire qui discernent les nuances les plus délicates, et qui ont un tact, particulier, à l'aide duquel elles sont capables d’assembler les couleurs de manière à flatter l’œil; mais cet avantage, quoique nécessaire au peintre, n’a rien de commun avec lo véritable talent de la peinture. Par l’expression sens des rapports des couleurs, j’entends la faculté de juger l’harmonie et le contraste des couleurs, d’en sentir et d’en juger les lois, et de s’y conformer dans leur emploi.

C’est ce sens des rapports des couleurs qui constitue le talent du peintre. Je 11e parle point ici de l'artiste peintre, ni sous le rapport de la

nu C F R V F A U .

composition, ni sous le rapport du dessin, ni sous le rapport de l'expression; je ne parle ici du peintre qu’en tant qu’il est coloriste.

J’ai déjà prouvé, en traitant des fonctions des sens (i), que le talent du coloriste ne dépend nullement de l’œil. L’œil le plus parfait se trouve quelquefois l’apanage du peintre le plus médiocre, et il y a des exemples d’excellens coloristes qui avaient la vue faible. Avant que l’on songeât aux organes cérébraux , l’on était contraint sans doulede déduiredes cinq sens toutes nos qualités et toutes nos facultés. Dans ce système, la peinture aussi ne devait être qu’un produit de l’œil. Je pourrais citer en faveur de cette erreur, plusieurs auteurs qui ont écrit sur la peinture; mais je me contente de rapporter ce que dit à ce sujet M. Sobry, qui a exposé mieux que tout autre l’opinion de ses contemporains.

« Ce n’est pas assez, dit-il, que le sens de la vue soit utile à l’homme ; ce n’est pas assez qu’il lui soit indispensable ; la nature a voulu qu’il fût encore pour lui une source de plaisir ; elle a voulu qu’il fût la source de ses jouissances les plus constantes, les plus douces , les jllus pures. Et distinguant en cela l’homme

(i) T. I. , sect. VI, p. 206 et suivantes de mon grand ouvrage.

s u u î- e s fonctions

de tous les êtres animés, elle a ordonné que ce sens serait le principe d’une de ses jouissances les plus morales.

» Et en effet , on ne voit pas que les animaux poussent l’usage du sens de la vue beaucoup plus loin que leur utilité ; un beau site, des lieux gracieux, des objets bien ordonnés, paraissent peu les toucher ; l’oiseau cherche sans choix le feuillage où il se cache, la fauve l’antre qui l’abrite, l’animal domestique l’asile qui le reçoit; aucun ne paraît mettre plus ou moins d’intérêt à la vue des choses qui l’environnent, et l’on peut dire que pour tous les animaux le sens de la vue est absolument borné au physique.

» C’est à l’homme seul qu’il a été donné d’avoir des jouissances morales par le sens de la vue, indépendamment des moyens physiques de ce sens, dont il est si libéralement pourvu pour son utilité. En telle sorte que l’on peut dire que si la vue de l’homme se borne à un certain nombre d’objets, quant à ce qui lui sort, elle embrasse une étendue incalculable d’objets, quant à ce qui lui plaît...

» Du plaisir de voir est né le désir de se représenter ce qu’on a vu; de-là les tentatives' réitérées de le retracer; de-là les succès graduels des entreprises île dessin et de peinture, arrivant par de grossiers commcncemens à des pro-

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