SUR L. ES F O N C T ! O K S
devant ceux qui s'approchent d’elles d’un air de connaissance, et s’attendent à quelque marque d’interet, elles font tous leurs efforts pour éviter de semblables maladresses; mais elles ne peuvent y réussir. Il leur en coûte une contention d’esprit incroyable pour apprendre par cœur certaines figures, et il n’y a que les visages distingués par quelque particularité qui leur laissent une impression durable.
A quoi cela tient-il? Ceux qui ne donnent à ce phénomène qu’une attention superficielle, qui ont toujours des raisonnemens ou plutôt des sophismes prêts pour tout expliquer, disent que cela lient à l’œil; que ceux qui sont dans ce cas voyent d’une manière indéterminée, ou sont myopes. Mon propre exemple prouve bien qu’il n’en est pas ainsi. Il n’y a guère d’hommes dont la vision s’opère d’une manière plus déterminée que la mienne. Dans tous les temps, j’ai pu discerner les uns des autres, à des distances considérables, les oiseaux ou d’autres animaux , et les plantes à leur seul habitus. Jamais je n’ai été myope; et d’un seul regard je distingue avec la plus grande clarté tout ce qui m’environne.
Est-il question de la faculté de saisir les caractères des objets? ce n’est pas encore cela qui décide : il n’y a guère de personnes qui se soient exercées plus que moi à les saisir; car comme
OU CERVEAU
médecin et comme naturaliste, j’ai fait ma grande affaire de savoir distinguer, et les maladies si diverses qui affligent l'espèce humaine, et les objets variés à l’infini que nous olTrc la nature. Quoique je ne sache ni peindre ni dessiner, j’ai toujours saisi avec une grande facilité les formes nombreuses de la tète; et s’il était question de diriger un peintre, je serais certainement en état de lui indiquer les traits les plus caractéristiques de la personne dont il s’agirait de faire le portrait.
Pour se convaincre que toutes ces explications sont fausses, il sufflt de jeter un regard attentif sur ce qui se passe dans la nature. Souvent des enfans de trois à cinq ans ont déjà la mémoire des personnes à un très haut degrj. Il y a des chiens qui reconnaissent après des années une personne qu’ils n’ont vue qu’une seule fois; d’autres chiens, après quelques jours seulement d’absence, ne reconnaissent déjà plus des personnes qu’ils ont vues assez souvent. Les singes, les chiens, les chevaux, les éléphans, les chèvres, les oiseaux meme, reconnaissent avec plus ou moins de facilité , entre mille personnes, leur maître ou celui qui leur a donné des soins, ou ceux qui les ont offensés.
Tous les animaux qui vivent en troupeaux se connaissent entre eux. Qui !e croirait toutes les
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abeilles Je la même ruche se connaissent, et il y en a Je 20,000 à do, 000. Lorsqu’une étrangère tente Je s'introduire, elles la chassent ou la tuent. On remarque même que les abeilles du même rucher, lut-il formé Je cinquante à cent ruches, savent très bien distinguer une abeille qui n’est pas du rucher. L’agneau, le poussin, etc., connaissent leur mère au milieu d’un très grand nombre de brebis et de poules.
Personne ne pourra plus douter que la faculté de discerner les individus ne soit, pour l’animal, l’une des facultés fondamentales * les plus indispensablement nécessaires. Il n’est donc pas permis de supposer que la nature ait fait dépendre une telle faculté de circonstances accessoires. Quiconque connaît la sollicitude maternelle de la nature pour tous les animaux , admettra qu’elle dépend d’une organisation intérieure particulière, d’1111 organe propre.
Je crois être parvenu, à force d'observations , à découvrir cet organe; mais avant d’entrer dans des détails relativement à ce qui le concerne, je dois dire un mot sur les différentes formes de l’œil , et sur les causes qui déterminent la diversité de ces formes.
DU C li K V E A. U .
Sur les formes de l'œil et sur les causes </ui déterminent la diversité de scs formes *
Les yeux sont placés dans les orbites. Suivant que la forme de ces cavités osseuses varie, les bulbes ont aussi une forme et une position différentes. La forme de ces cavités est déterminée eu grande partie parle cerveau; cecifaitcomprcndre comment la position de l’œil peut être un indice extérieur du plus ou moins grand développement de certaines parties cérébrales.
Celle cavité présente quatre parois : i°. La voûte, qui est formée par une partie du frontal et du sphénoïde; 2°. la paroi interne, formée par la partie de l’ethmoïde appelée os planum , ci par l’os unguis ; 3°. la paroi externe, formée pai une partie du sphénoïde et de Los malaire; 40. ht paroi inférieure, formée par une partie du palatin., de l’os malaire et du maxillaire supérieur. De ces quatre parois, la voûte et le tiers-postérieur de la paroi externe, sont seuls en contact immédiat avec le cerveau. Celte partie de la paroi externe correspond à l’extrémité antérieure des lobes moyens du cerveau, tandis que la surface inférieure des lobes antérieurs est appliquée sur la voûte xv, xvi, xv 11, xvnijXix, PL V, \ 1 i 1. , XV, XVI, PL XI, XII.
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La forme de l’orbite se trouve changée en tolalité ou partiellement , suivant que toutes les parties cérébrales placées sur la voûte, ou seulement quelques-unes d’entre elles, sont plus ou moins développées. Lorsqu’elles sont très faiblement développées , tout l’orbite se trouve placé haut, et les yeux sont relevés et rapprochés de l’arcade orbitaire supérieure ; dans ce cas, les orbites sont profonds et formés en cylindre creux. Mais lorsque toutes ces parties encéphaliques ont acquis un haut degré de développement, les bulbes oculaires sont poussés en avant , d’où résultent de grands yeux à fleur de tête; dans ce cas, la voûte abaissée déprime le bulbe, qui à son tour déprime l’arcade inférieure de l’orbite vers la joue, et produit au-dessous de la paupière inférieure une espèce de bourrelet. Lorsque la partie externe xix est seule très développée, la partie correspondante de la voûte est seule déprimée ; ce qui détermine l’abaissement de la partie externe du bulbe oculaire et de la commissure externe des paupières, ainsi que la saillie de l’angle orbitaire externe. Lorsque la partie interne xvi est seule très développée, la partie interne de la voûte est seule déprimée; ce qui dirige en bas la partie interne du bulbe oculaire, et 1 1 commissure interne des paupières.
Sicqe de l’organe du sens des personnes .
Ces jeux , dont la partie interne et la commissure palpébrale correspondante sont abaissées, indiquent, ainsi que je l’ai reconnu après vingt ans d’observations, le grand développement du sens des personnes. Mais ayant rencontré cette faculté à un haut degré dans des individus qui n’avaient pas les veux placés de la manière indiquée, je crus que j’avais précipité mon jugement, et je ne parlai plus dans mes cours de cette organisation ; mais depuis , j’ai trouvé ma première opinion confirmée tant de fois , que j’ai bien été forcé d’y revenir.
Toutes les fois que chez un individu , dont l’organisation n’est pas du reste trop ingrate, je trouve les yeux ainsi placés , je puis assurer qu’il a une grande facilité à reconnaître les personnes. Mais l’on ne peut pas toujours refuser cette faculté à celui qui n’a pas les yeux dirigés de cette manière. Il peut très bien arriver que les organes voisins étant avantageusement développés, il en résulte une dépression de tout le bulbe, et une position horizontale des deux yeux. Dans un cas pareil , on croirait à tort qu’il y a développement peu considérable de xvi et de xix. Celle difficulté peut se rencontrer d'autant plus
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facilement que xvi et xix sont l’un et l’autre des organes très petits.
On nous a montré quelquefois des idiots qui , par leur faculté de reconnaître les personnes, faisaient l’étonnement des médecins. Nous avons constamment trouvé chez ces individus la position indiquée des yeux.
C’est probablement cette faculté portée à un très haut degré, qui constitue, principalement chez le peintre, le talent de bien saisir la ressemblance. La ressemblance ne se borne pas aux traits du visage ; elle se compose de ce qu’il y a de caractéristique dans toute la personne , des gestes habituels, de la démarche, de l’habillement, etc. Le fameux peintre de portraits Hofmanu, à Fribourg en Brisgau, a éminemment les yeux que nous avons décrits. Je trouve la même conformation chez le Titien et le Tinlorct, qui tous les deux excellaient dans le portrait.
Dans la gravure de Montaigne , qui peint constamment la personne tout entière, les yeux sont manifestement abaissés à l’angle interne.
J’ai toujours été frappé de la direction des yeux de Sterne, PI. LXNNI1I, fig. 6; l’on en trouvera difficilement qui présentent à un plus haut degré le signe de celle faculté. Convaincu,
DU CERVUU.
depuis bien des années, que, dans le [dus grand nombre des cas, la conduite de l’homme n’est que l'empreinte de son intérieur, j’ai relu encore Sterne en dernier lieu. Tant dans Tristram Shandy, que dans le Voyage sentimental, ou rencontre à chaque instant des portraits très détaillés et minutieux à l’excès, sans que do semblables portraits soient essentiels au but de l’auteur. Ou lit, par exemple , dans le Voyage sentimental :
« Sa figure est encore présente à mes yeux , et il me semble, eu mêla rappelant, qu’elle méritait un accueil plus honnête. Si j’en juge par sa tête chauve et le peu de cheveux blancs qui lui restaient, il pouvait avoir soixante-dix ans. Cependant ses yeux, où l’on voyait une espèce de feu que l’usage du monde avait plutôt modéré que le nombre des années, n’indiquaient que soixante ans. La vérité était peut-être au milieu de ces deux calculs , c’est-à-dire, qu’il pouvait avoir soixante-cinq ans: sa physionomie en général 1 ui donnait cet âge; les rides dont elle était sillonnée ne faisaient rien à la chose, elles pouvaient être prématurées.
» C’était une de ces têtes qui sont souvent sorties du pinceau du Guide. Une figure douce, pale, n’ayant point l’air d’une ignorance nourrie par la présomption; des yeux pénétrans, et qui cependant se baissaient avec modestie vers la
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terre , semblaient viser à quelque chose au-delà de ce monde. Dieu sait mieux que moi comment cette tète et cette figure avaient été placées sur les épaulés d’un moine, et surtout d’un moine de son ordre; elle aurait mieux convenu à un Braconne ; mais il l’avait , et je l aurais respecté , si je l’avais rencontré dans les plaines de l’Ind os tan.
» Le reste de sa figure était ordinaire, et il aurait été aisé de la peindre, parce qu’il n’y avait rien d’agréable ni de rebutant que ce que l’expression du caractère rendait tel. Sa taille, audessus de la médiocre, était un peu raccourcie par une courbure ou un pli qu’elle faisait en avant ; mais c’était l’attitude d’un moine qui se voue à l’art de mendier, et, à tout prendre, lelie qu’elle se présente dans ce moment à mon imagination , elle gaggait plus qu’elle ne perdait à être ainsi. •
» Il fit trois pas ‘en avant dans la chambre, mit la main gauche sur sa poitrine et se tint debout , avec un bâton blanc dans sa droite. Il détailla les besoins de son couvent et la pauvreté do son ordre, il le ht d’un air si naturel, si gracieux, si humble, qu’il eût fallu (pie j’eusse été eifsorcelé pour n’en être pas touché (i).... »
(0 Première part. Edition in-12; à Pans, cher. Dufart , 171)7. Pag. 12,14.
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« Elle était habillée Je blanc, et a -peu -près comme mon ami me l’avait dépeinte, si ce n est que ses elle veux, quand il la vit, étaient retenus J ans un réseau de soie, et qu’en ce moment elle les avait épars et llottans. Elle avait aussi ajouté h son corset un ruban d’un vert pâle, qui, en passant pardessus son épaule, tombait jusqu’à sa ceinture et suspendait son chalumeau. Sa chèvre lui avait été aussi infidèle que son amant, et elle avait à sa place un petit chien qu’elle tenait en laisse avec une petite corde attachée a son bras. Je regardai le chien, et elle le tira vers elle (i). »
Ailleurs il dit: « Et en traduisant selon ma coutume les figures et les altitudes françaises en anglais...,. »
Une telle correspondance entre l’organisation d’un écrivain et le genre d’esprit qui règne dans ses ouvrages , devient une forte présomption que le sens des personnes ou des individus doit être reconnu pour une faculté fondamentale qui a son organe propre dans le cerveau.
(i) Deuxième parlie, p.
XVI. Sens des mots , sens des 710ms , mémoire des mots , mémoire verbale . ( TVorl-Gcdæchtniss. )
Historique de la decouverte.
Dans nia neuvième année, mes parens m 'envoyèrent chez l’un de mes oncles qui était curé dans la Forêt - Noire. Celui-ci, pour me donner de l’émulation, associa à mes éludes un autre garçon de mon âge. On me fit souvent des reproches de ce que je n’apprenais pas ma leçon aussi bien que mon condisciple, quoique l'on attendît de moi plus que de lui. De chez mon oncle, mon jeune camarade et moi nous allâmes à Bade près Rastadt. D’une trentaine d’écoliers que nous étions là, lorsqu’il était question de réciter par cœur, j’avais toujours à craindre ceux qui, par la composition , n'obtenaient que la septième ou meme que la dixième place. Deux do mes nouveaux condisciples surpassaient même mon ancien camarade par leur facilité à apprendre par cœur. Comme l’un et l’autre avaient de très grands yeux à llcur de tète, nous leur donnâmes le sobriquet yeux de bœuf. Après trois ans, nous allâmes à Bruchsal ; là encore, quelques écoliers à yeux de bœuf me donnèrent du chagrin lorsqu’il était question d’.ipprendre-
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par cœur. Deux ans plus tard j’allai a Strasbourg , et je continuai de remarquer que les élèves qui apprenaient par cœur avec le plus de facilite' étaient ceux qui avaient do grands yeux à fleur de tète, et cpie quelques-uns d’entre eux n’étaient, pour tout le reste , que des sujets très médiocres.
Quoique je n’eusse aucune espèce de connaissances préliminaires , je dus tomber sur l’idée que des yeux ainsi conformés sont la marque d’une excellente mémoire. Ce ne fut que plus lard que je me dis, comme je l’ai déjà rapporté dans l’introduction du premier volume : si la mémoire se manifeste par un caractère extérieur, pourquoi les autres facultés n’auraientelles pas aussi leur caractère visible au dehors ? Et c’cst-là ce qui me donna la première impulsion pour toutes mes recherches, et ce qui fut l’occasion de toutes mes découvertes.
L’on trouvera fort singulier sans doute que ce soit précisément au sujet de cette faculté et de son organe que mes travaux laissent le plus à désirer. Je m’en tiendrai uniquement aux faits. Les faits resteront immuables, dans le cas même où ma manière de les envisager subirait encore des modifications.
S U U T E s F ONCTIONS
Histoire ’ naturelle de la mémoire des mots.
Depuis long-temps on avait signale celle espèce de mémoire, à l’aide de laquelle on apprend par cœur avec une grande facilite, même des choses que l’on ne comprend pas, et on l’a appelée Mémoire des mots , Mémoire verbale , ( Memoiua verbalis ). L’on savait aussi que ceux qui ont une excellente mémoire des mots n’ont pas toujours les autres facultés à un degré très éminent, et l’on donnait même trop de généralité à cette idée. On aurait dù en conclure que cette faculté suppose un organe particulier; mais quoiqu’il se présentât des preuves sans nombre à l’appui de cette opinion, les préjugés reçus s’opposaient à ce qu’elle fût admise. Presque partout, dans les écoles , dans les institutions quelconques pour l’éducation , dans les biographies des savans , on voit des exemples d’une mémoire prodigieuse , sans que pour cela le sujet qui en était doué ait manifesté d’autres facultés à un degré éminent. Si en traitant de cette faculté et des suivantes , j’accable le lecteur plus qu’à l’ordinaire de noms et de mots, qu’il s’en prenne à l’organe dont je l’entretiens.
La mémoire des mots se manifeste quelquefois d’une manière étonnante dès l’âge le plus