XXII. Esprit caustique , esprit de saillie
( JVitz. )
Une troisième manifestation particulière de la faculté intellectuelle, est celle que les Allemands ont appelée witz , et les Anglais ivit. Je ne connais pas de mot français qui rende absolument la même idée. Cette faculté considère les objets sous un point de vue tout-à-fait particulier, leur trouve des rapports tout-à-fait particuliers, et les présente d’une manière tout-à-fait particulière, qui constitue ce que l’on appelle le sel , la causticité, et quelquefois la naïveté. Pour donner à mes lecteurs une juste idée de celte faculté, je ne vois pas de meilleur moyen que de citer des hommes dont le talent dominant était celui qui la suppose ; tels sont Lucien, le Voltaire des Grecs et par la hardiesse et par le tour d’esprit ; Rabelais, Cervantes, Marot, Boileau, Racine, Régnier, Swift, Sterne, Voltaire, Piron, Rabencr, Wieland , etc.
Dans toutes les personnes éminemment douées de cette faculté que j’ai eu l’occasion d’examiner, j’ai trouvé les parties antérieures-supérieureslalérales du front considérablement bombées en segment de sphère.
Lorsque cette organisation est dominante,
elle emporte d’ordinaire un penchant irrésistible à tout persifler , sans épargner ni frère, ni ami ; et comme il y a des personnes qui, faute de mieux , se volent elles memes, il y en a aussi qui, a défaut d’autre sujets, lancent des traits contre elles-mêmes.
Aristophane était si mordant , qu’il n’épargna pas sa propre famille. Socrate et Euripide furent en butte à ses sarcasmes. On a blâmé Henri IV d’avoir trop aimé à plaisanter ; on lui a reproché sa gaîté au milieu d’un combat, ses bons mots dans la pauvreté et le malheur, et les saillies quelquefois intempestives d’une âme vive.
Le baron Grimm dit de Piron : « Ce poète était une machine à saillies, à épigrammes, à traits. En l’examinant de près , l’on voyait que ces traits s’enlrc-cboquaient dans sa tète, partaient involontairement , se poussaient pêle-mêle sur ses lèvres, et qu’il 11e lui était pas plus possible de ne pas dire de bons mots , de ne pas faire des épigrammes par douzaines, (pie de ne pas respirer. Piron était un vrai spectacle pour le philosophe (1). »
Malhurin Régnier marqua dès sa jeunesse son penchant pour la satire. Son père le châtia
(1) Correspondance, T. 1, p. 5qo. ( iir. édition 1811.)
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plusieurs fuis pour l’en corriger. Punitions, prières, tout fut inutile.
Diogène le cynique, mordant, esprit plaisant, se jouait de toutes les folies.
Cicéron avait un penchant extrême à la raillerie. Horace , philosophe enjoué de la cour d’Auguste , manie d’ordinaire la satire avec délicatesse. Juvénal, censeur impitoyable du siècle de Domitien , déchire tout ce qu’il touche.
Que l’on considère les bustes et les portraits de Diogène, d’Aristophane, d’Henri IV, de Cicéron, de Cervantes, de Rabelais, PI. LXXXIII, fig. 4; de Boileau, de Racine, de Régnier, de Swift, de Piron , lig. 5,- de Sterne , fig. 6; de Voltaire, PI. LXXXIV, fig. f\ ; de Wieland, etc. , l’on trouvera, dans tous, la partie antéricuresupérieurc-latérale du front, bombée en deux segmens de sphère.
D’aut res personnes manquent de ce talent, et quelq uefois à tel point, que , comme Crébillon , elles haïssent et méprisent tout ce qui est satire ou épigramme. Dans ce cas , la même région du front est rétrécie, PI. LXXXIV, fig. 5.
Il n’est donc plus permis de douter que ce talent ne soit indiqué par i’orgafrisalien que j’ai décrite. La manière dont il se ; manifeste, par des sarcasmes ofiensans ou par ries bons mots sans fiel, le choix de scs sujets, etc., tout cela
SU K LES FO NOTIONS
dépend du plus grand ou du moindre dévelop pement d’autres organes.
Ce sont les circonvolutions xxiv, PI. VIII, IX , qui constituent l’organe de V esprit.
« L’esprit de saillie , dit M. Demangeon, ce Protée de l’entendement, qui prend toutes les formes pour produire la gaîté, en marquant de son sceau toutes les sciences et tous les arts par des contrastes piquans , l’ironio , la raillerie , le ridicule , la plaisanterie , le calembourg, le persiflage, la bouffonnerie, la satire, le grotesque, la caricature , etc.; cet esprit qui joue avec toutes les facultés, a-t-il bien réellement son principe dans un seul organe ? Je crois qu’il doit dépendre de plusieurs appareils cérébraux, et qu’ayant la gaîté pour essence, il n’est peut-être qu’un résultat d’une heureuse symétrie organique par laquelle chaque faculté obtient sa part d’activité et de satisfaction. Il semble d’ailleurs que cet esprit ne se manifeste que par les contrastes ou les comparaisons; et M. Gall n’admet pas d’organe particulier pour la comparaison ni pour le contraste, dont il fait un attribut commun. Alors la chose serait très bien désignée en français par le seul mot d'esprit, sous lequel nous comprenons toutes les facultés intellectuelles dans ce qu’elles présentent de plus saillant et de moins étudié. »
Ainsi, M. Dcmangeon réduit encore toutes les facultés intellectuelles à une seule faculté désignée par le mot esprit. C’est apparemment dans le Dictionnaire de V Académie que M. Demangeon a puisé ces lumières. On a l’esprit vif et l’esprit paresseux , l’esprit léger et l’esprit pesant, l’esprit facile et l’esprit lourd, l’esprit brillant et sec, l’esprit fécond et stérile, l’esprit inquiet, factieux, turbulent, volage , insinuant , souple; on a l’esprit de jeu, de chicane, de sophisme, des affaires; on est un bon et un mauvais esprit, un esprit fort, unbel esprit; on a beaucoup d’esprit, mais point de jugement; on n’a pas l’esprit de saisir l’esprit d’un ouvrage ou d’un discours, etc., etc., etc. Donc, l’esprit suffit pour que l’on possède toutes les qualités morales et toutes les facultés intellectuelles; donc, un organe unique de l’esprit est l’organe merveilleux de tous les penchans et de tous les talens les plus opposés. Comment se fait-il que si souvent, avec tout plein d’esprit on n’a aucun talent prononcé? Qu’avec l’esprit le plus entêté de généralisation on n’a aucune connaissance exacte, aucune notion précise? Si l’esprit de saillie dépend de plusieurs appareils cérébraux, et qu’ayant la gaîté pour essence, il 11c soit peut-être qu’un résultat d’une heureuse symétrie organique, par laquelle chaque faculté obtient sa part d’activité et de
satisfaction, tout bouffon, tout farceur, tout arlequin , etc., iloit cire un homme partait; et tout homme à talent doit être plus ou moins bouffon ou farceur.
Dans toutes scs objections, M. Demangeon oublie rinlluence réciproque que les divers organes exercent les uns sur les autres. Certes, selon que l’esprit caustique est accompagne d’autres facultés ou d’autres penchans dominaus, il s’exercera de mille manières modifiées sur d’autres objets, etc.
Causalité , esprit d’ induction, télé philosophique.
( Causalitœt , Folgerungs-f^evinœgeii . )
En discutant, vol. Il, les moyens de connaître la mesure de l'intelligence , j’ai prouvé qu’avec le même volume du cerveau, différons individus peuvent avoir des qualités morales et des facultés intellectuelles tout-à-fait différentes. S’il est question de savoir quelles sont les qualités, quelles sont les facultés les plus actives chez un individu, il ne peut [dus être question delà masse ou du volume du cerveau en général; il faut savoir quelles sont les parties cérébrales qui, dans cet individu, ont acquis le plus grand dé-
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veloppemcnl. Déjà, sect. III du munie volume, j’avais indique les dilFércns résultats , scion que diverses régions du cerveau sont plus favorablement développées que les autres. J’ai montre également que le rétrécissement plus ou moins général du cerveau, entraîne l’engourdissement de toutes les qualités et de toutes les facultés, l’idiotisme plus ou moins complet. Un développement prépondérant des organes qui sont affectés aux fonctions communes à l'homme et à l’animal, soumet l’homme à l’empire des qualités animales. Le libre arbitre est d’autant plus restreint que les facultés propres à l’homme sont moins actives. Les penchans ne sont que très faiblement contre-balancés. Si un homme, avec une pareille organisation, se distingue, c’est par des qualités d’un ordre inférieur, par une sensualité brutale, par l’ambition , par l’amour des conquêtes, par l’instinct de la destruction, par la rage des combats, etc., etc.
Mais peu d’hommes ont été destinés à jouer un grand rôle, soit sous le rapport des qualités animales , soit sous le rapport des facultés intellectuelles. Chez la plupart, les forces morales et intellectuelles sont confinées dans une sphère d activité assez étroite. Procréer, donner les premiers soins aux enfans, gagner sa vie par un travail quelconque, labourer fa terre, pécher et
chasser, obéir au plus fort, défendre sa propriété et la patrie, se livrer aux jouissances grossières, voilà les occupations du plus grand nombre, et qui exigent un très faible emploi des facultés caractéristiques de notre espèce. Aussi estil démontré, par l’observation la plus constante, que la région frontale où nous avons vu le siège des facultés distinctives de l’homme, ne surpasse que rarement un degré très médiocre de développement. D’où arriveraient à ces individus les pensées élevées, les vues profondes, les attraits pour les arts et pour les sciences ? Les penchans elles sentimens seuls sont vivement sentis, parce que, d’ordinaire, leurs organes sont beaucoup plus volumineux que ceux des facultés intellectuelles. Ce n'est point le raisonnement, ce sont les penchans et les sentimens qui influent sur leurs jugemeus , et qui déterminent leurs actions. Il est aussi facile de les entraîner , qu’il est difficile de les convaincre. Le développement trop faible des parties cérébrales antéricures-supérieures les abandonne aux faux jugeinens , à la crédulité, aux préjugés et à la superstition. De-là une aveugle confiance dans le pouvoir imaginaire des choses les plus frivoles, dans les talismans, les amulettes, les gris-gris, les scapulaires, les songes, les oracles, les présages heureux ou funestes attachés à des rencontres de certains
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objets présentés par le hasard : dc-là, la confiance dans les cris des oiseaux nocturnes, dans le vol d’un corbeau, dans les entrailles d'un animal, dans les augures de diseurs de bonne aventure, dans le pouvoir du sortilège et de l'exorcisme , etc., etc.
Et si de pareilles faiblesses sont plutôt l’apanairc du sexe, de femmes d’ailleurs très instruites et très spirituelles, la raison en est qu’ordinairement les parties cérébrales antérieures-supérieures acquièrent un développement beaucoup moindre chez les femmes que chez les hommes ; et que, par conséquent, elles se doutent à peine qu’il ne peut y avoir aucun effet, aucun événement sans cause.
À proportion que les parties cérébrales placées à la région antérieure-supéricure du front sont plus développées, les facultés caractéristiques de l’esprit humain sc prononcent davantage. L’homme s’élève de plus en plus non seulement au-dessus delà brute, mais aussi au-dessus de la foule de ses semblables.
Nous venons d’exposer les résultats du développement très favorable, mais isolé, des diverses parties cérébrales de celte région. Ces développemens partiels n’embrassent pas encore toute l’étendue de l'intelligence humaine. Les
vues, quoique profondes, sont également encore partielles; toujours encore certains rapports des choses échappent à ces génies intellectuels incomplets. Ce sont les Pylhagorc, les lléraclilc, les Anaxagore, les Pyrrhon, les Démodule, les Porta , les Spinosa , les Lokc, les Malebranche, les Barkley, les Helvétius, etc., et, en général, les auteurs des égaremens les plus célèbres de l’esprit humain.
Mais la nature n’a pas voulu que notre espèce fût toujours, et tout entière, livrée à l’erreur. Nul, il est vrai, n’a le privilège d’ètre garanti contre les atteintes de l’illusion. Cependant il existe quelquefois uné organisation des parties cérébrales antérieures - supérieures assez heureuse pour emporter le maximum des dispositions des facultés intellectuelles. De même que, par un développement extraordinaire de certaines parties de la région postérieure du cerveau, certains individus s’emparent du gouvernement sur les autres; de même, d’autres individus sont appelés , par un développement uniforme et extraordinaire de tous les organes placés à la région antéi icure-supérieure du cerveau, à se constituer les instructeurs du genre humain. C’est par le moyen de celte organisation, que le vrai philosophe cherche la sagesse du monde. C’est cette organisation qui entraîne le besoin
el la faculté de découvrir les rapports qui. existent entre un effet, un phénomène et sa cause; de poursuivre une longue série de données; d’embrasser un vaste champ d’observations; de les subordonner les unes aux autres; de trouver l’inconnu par le connu ; de comparer entre eux les faits ; d’en élaguer ce qui est accidentel , et d’y reconnaître ce qui est constant; de déterminer les lois des phénomènes; d’établir des principes et de déduire des conséquences ; de remonter des faits particuliers et des conséquences aux lois générales, aux principes, des effets aux causes , et de descendre des principes, des lois générales, aux conséquences, aux faits particuliers, des causes aux effets; d’enrichir les nations de vérités nouvelles; de répandre, comme un soleil, les rayons bienfaisans de scs lumières; de rompre le joug du despotisme, et de détruire les machinations de l’imposture.
C’est donc la raison , le résultat d’un heureux développement de toutes les parties cérébrales antérieures-supérieures, qui constitue l’essence de l’homme, la véritable barrière qui sépare l’homme de la brute. Quoique certains animaux tirent parti de la combinaison des événemens, jamais ils ne s’élèvent à la découverte des lois fondamentales; jamais ils n’acquièrent des principes généraux.