XXIII. Talent poétique ( Dichler-Geist
Tout le monde en convient, poeta nascitury le poète naît poète, parce que l’expérience a prouvé que le talent poétique ne s’acquiert pas. Mais il en est du génie poétique comme de l’organe de l’âme; tout le monde convient que le cerveau est l’organe de l’âme, et du moment où l’on veut se rendre clairement compte de cette assertion, l’on se trouve partout en contradiction avec soi-même. Du moment où je dis : je vais prouver que le talent poétique est inné, qu’il est produit par le développement favorable d’une partie cérébrale particulière, tout le monde se récrie contre cette idée, et les poètes plus que tous les autres.
Moi -même je répugnai pendant plusieurs an-
liées à a cime lire co point de doctrine. Je savais que le talent poétique ne pouvait point être acquis par l’étude ries principes de l’art; je savais que le poète trouvait dans sonintérieur meme les lois de son art, de même que le musicien, sans penser aux lois des vibrations et des rapports des tons, les révèle, en quelque façon, dans la musique qu’il crée ; mais j'avais de la peine à concevoir que ce lût un organe particulier dont l’exaltation déterminât le talent poétique. Je n’y voyais que le résultat de l’action de plusieurs autres organes doués de beaucoup d’énergie. Si je m’en étais tenu à celte idée , tout le monde eût été de mon avis. Toutes les fois que je demande à un poète à quelle faculté intellectuelle i! attribue son talent, il me répond en me faisant rémunéra Lion d’un grand nombre de facultés et de connaissances acquises : Un tact sûr, me ditil, un goût épuré , la faculté de peindre par des images les sentunens, les idées, les événemens , et d’en offrir un tableau qui intéresse, une imagination ardente et féconde, l’invention, voila les élémens dont se compose le poète; et ces élémens eux-mêmes supposent plusieurs facultés intellectuelles éminentes.
Mais il faut bien renoncer à celle opinion généralement reçue, si l’expérience et les observations les plus exactes la démentent. Je commence
nu CERVEAU.
donc par prouver que le talent du poète n’est pas le résultat de plusieurs facultés intellectuelles éminentes prises collectivement, mais qu’il dépend de l’énergie d’une (acuité fondamentale particulière, dont la manifestation peut bien être modifiée, mais nullement déterminée du premier abord par d’autres forces. Puis, je montrerai qu’un dé\ eloppemeut très favorable de l’organe de celte faculté se rencontre effectivement chez tous les grands poètes.
Avant tout, cependant , je dois faire observer au lecteur qu’il ne faut pas honorer tout versificateur du litre de poète, comme cela ne se fait que trop généralement. Je sais bien que le mèlre donne un certain charme aux sujets que traite la poésie; je n’ignore pas que le génie poétique se manifeste d’ordinaire d’abord par des vers; mais personne ne disconviendra que l’on puisse être aussi grand poète en prose. Le Télémaque de'rénélon, les Idylles et la Mort dé Abel de Gessner, en sont des exemples. T’ Iliade et T Odyssée traduites par Bilaubé, et le Paradis Perdu , traduit par Mosneron, sont encore de la poésie, quoique dépouillés du charme des vers.
MJ II LES FONCTIONS
Le talent poétique dépend de la grande activité d'une faculté fondamentale propre.
La poésie, comme toutes les autres choses pour lesquelles nous avons reçu Je la nature un organe particulier, est soumise .à certaines lois. Ces lois n'ont point été inventées par l’homme, alin Je pouvoir les enseigner à d’autres ; elles lui sont révélées à l’aiJe J’une organisation particulière. Toutes les lois que celle organisation a acquis toute sa plénituJe, ou au moins un degré considérable d’aclivilé, Il en résulte Jes proJuctions Jans lesquelles ces lois sont observées. De telles proJuctions seulement avertissent l’observateur Je l’existence Je ces lois, et on les recueille à l’usage d’hommes moins heureusement organisés.
Ceci nous explique pourquoi certains individus atteignent une haute perfection Jans telle science ou tel art, avant d’avoir eu le temps de s’instruire Je ses règles. Il en est ainsi Je tous les poètes Joués d’un grand génie. L’élude Jes règles et Jes modèles peut modifier le talent inné, l’adapter aux circonstances et au goût du temps ; mais le talent meme est tout aussi indépendant de toutes ces modifications extérieures, que la pesanteur île la boule l’est du choc des corps qu’elle heurte dans sa chute.
« C’est ce qui explique pourquoi il n’y a pas de tribu de barbares qui n’ait ses rimes passionnées ou historiques; pourquoi les hommes, dans les premières périodes de la société, font leurs délices des compositions en vers ; pourquoi un sauvage, né poète, revêt ses conceptions d’images et de métaphores. « Nous avons planté l’arbre de la paix , dit un orateur américain , nous avons enterré la hache sous ses racines , nous reposerons désormais sous son ombrage ; nous nous joindrons pour étendre la chaîne qui unit nos nations. » Telles sont les métaphores accumulées, dont les harangues publiques de ces peuples sont remplies. Aussi ont-ils adopté promptement ces figures vives , cette liberté et cette hardiesse de slyle, que, dans la suite , les hommes instruits ont jugées si propres à exprimer les transitions rapides de l’imagination et les mouvemens d’une âme passionnée (i). »
« Les prêtres, les législateurs, les philosophes, dans les premiers âges de la Grèce, donnèrent leurs instructions en vers; ils y joignirent le charme de la musique et des fictions héroïques. » « Que la poésie soit le premier genre de com-
(i) Essai sur l’Histoire de la Société civile, par Adam Ferguson , traduit de l’anglais , par M. Uergier, T. II , p. 107.
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position chez tous les peuples; c’est une chose bien moins surprenante, sans doute, que de •voir un style si difficile en apparence, et si éloigné de l’usage ordinaire , être presque aussi universellement le premier qui parvient à sa maturité. Le plus admiré des poètes vécut avant les temps de l’histoire, et, pour ainsi dire, avant les temps de la tradition. Les chansons sans art du sauvage, les légendes héroïques des Bardes, ont quelquefois une beauté, une pompe à laquelle la perfection du langage ne pourrait rien ajouter , et où la critique la plus raffinée ne trouverait rien à réformer (i). »
« Quoique dans les conceptions d’Homère, le discernement soit égal à la sublimité, nous ne pouvons remonter au-delà de ces temps, et nous ne voyons pas de lumière qui ait devancé le flambeau de son génie et le feu divin de son âme. Ce qui est invention dans les autres, est en lui une inspiration; et l’on s’aperçoit que c’est moins la réflexion qu’un instinct naturel quia présidé au choix de ses pensées et de ses expressions (2). » Mais quel que soit le penchant des hommes pour la poésie dès les premiers temps, quelques avantages qu’ils aient pour réussir dans ce genre
(1) Ibidem , p. 108 et 10g.
(i) Ibidem , p. iii.
<lc littérature, soit que les compositions poétiques n’arrivent les premières à la perfection que parce qu’elles sont les premières cultivées, ou soit que la poésie ait un attrait particulier pour les imaginations vives qui sont aussi les p] us propres à perfectionner l’éloquence de leur langue naturelle; c'est un fait remarquable que non-seulement dans les pays où tous les ‘genres de composition sont indigènes et nés suivant l’ordre de la progression naturelle, mais meme «à Rome et dans l’Europe moderne, où ils ne furent introduits que d’après des modèles étrangers, on trouve dans toutes les langues des poètes qui se lisent avec plaisir, tandis que les prosateurs contemporains ne méritent aucune attention. »
« Dans la Grèce, Sophocle et Euripide précédèrent les historiens et les moralistes. Chez les Latins, non-seulement Nævius et Ennuis qui écrivirent en vers l’histoire romaine, mais Lucilius, Plaute, Térence, nous pourrions ajouter Lucrèce lui-même, furent antérieurs à Cicéron , a Salluste et à César. L’Italie faisait ses délices du Dante et de Pétrarque, avant qu’elle eut un seul bon écrivain en prose. Corneille et Racine, en France, ouvrent le beau siècle des compositions en prose; et l’Angleterre avait non-seulement Chancerct et Sponsor, mais encore Sha-
kespear et Milton, tandis que ses essais, en fait d’histoire et de sciences, étaient encore au berecau , et ne méritent quelque considération que par rapport aux matières qui en font l’objet (i). »
J’ai transcrit ces passages , parce qu’ils prouvent que le talent poétique dépend d’une faculté bien plus active et bien plus indépendante qu’un ensemble quelconque de facultés intellectuelles. Ce que Ferguson dit d’Homère , est applicable aussi à Pétrarque et au Dante, qui sont peut être des hommes aussi étonnans qu’Homère; comme lui, ils n’ont point eu de prédécesseurs, point de rivaux ; comme lui, ils sont sortis tout formés du sein de cette obscurité profonde qui, avant eux, couvrait leur patrie. On dirait que le jour les attendait pour paraître et pour se montrer tout-à-coup dans le plus grand éclat.
11 me parait, en général, que la poésie est une divinité beaucoup trop jalouse, pour que l’art, l’étude, l’imitation, puissent suppléer à son inspiration. Je le répète, l’étude peut mettre le poète à même de se conformer au goût de son siècle, et à éviter certains défauts de facture, mais voilà tout. Il n’y a que très peu d’exemples de poètes distingués qui n’aient appris à con-
(i) Ibidem , p. 1 15 et i )5.
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naître que fort tard leur talent par quelque circonstance accidentelle. La Fontaine, par exemple, ignorait encore, à vingt-deux aus, son talent pour la poésie. La belle ode de Malherbe, sur la mort de Henri IV, lui fit sentir, dès ce moment, qu’il était poète. La fin tragique de Henri ne fit que le rendre attentif à une faculté qui, pour ne pas s’ètre manifestée jusqu’à ce moment, n’en existait pas moins en lui dans toute sa force; elle ne la créa pas.
La plupart du temps, le talent poétique se manifeste dans la première jeunesse, ou du moins sans aucune élude préalable relative à ce sujet, et dans une grande disproportion avec les autres facultés intellectuelles.
Pope fit, à douze ans , une ode sur la vie champêtre, que les Anglais comparent aux meilleures odes d’Horace. A quatorze, il donna quelques morceaux traduits de Stace et d’Ovide, qu’ils mettent à côté des originaux. A seize ans, on vit de lui des pastorales dignes de Virgile et de Théocrite.
Le Tasse composa des vers n'étant âgé que de sept ans. A dix-sept ans, il fit son poème de Renaud. A l’âge de vingt-deux ans, il commença sa Jérusalem délivrée ; il la finit à trente ans.
De la Grange-Cbancel fit une comédie en
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trois aclcs à lage do neuf ans; sa tragédie de Jugurtha , à seize ans.
Richardson esquissa à l’âge de douze ans le portrait d’une dame qui avait une grande réputation, et qu'il soupçonna d’une profonde liypoct isie.
Métastase, dès l’âge de dix ans, fit des vers qui étonnaient les connaisseurs; il n’avait que quatorze ans lorsqu’il composa sa première tragédie.
Voltaire faisait des vers à l’âge de sept ans.
Billaud , menuisier, connu sous le nom de maître Adam ,• devint poète dans sa boutique sans aucune connaissance de la littérature.
Tout le monde connaît le fameux cordonnierpoète de Londres. A Paris, l’auteur du Siège de Palmjre , le cordonnier François, nous offre un exemple tout semblable. A peine ce dernier eut-il recueilli quelques notions historiques sur son sujet, qu’il composa sa tragédie daus le genre de Corneille. Les productions de cet homme étonnant prouvent suffisamment qu’il eut été l’homme de sa nation, si l’ingratitude de son siècle 11e l’eut pas exilé du Parnasse pour le reléguer dans sa boutique.
Ni dans ces derniers cas, ni dans ceux où le talent poétique s’est manifesté dès la [dus tendre jeunesse, 011 ne peut dire que c’est le concours
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do plusieurs facultés intellectuelles toutes développées et cultivées par l’élude qui constituaient le génie du poète.
Les exemples d’hommes qui se sont soustraits à leur destination primitive pour se livrer à la poésie qu’ils aimaient avec passion, prouvent encore que cette faculté est déterminée par une tendance de l’esprit toute particulière.
Ovide était destiné au barreau, mais la poésie avait pour lui des attraits irrésistibles. Son père craignant que sa passion pour les vers ne l’arrachât à la fortune que lui promettaient ses talens, voulut en vain qu’il se consacrât à l’éloquence. Ovide était né poète, et le fut malgré son père. Et quod tentabam scribere versus erat. Cependant , pour ne pas paraître dédaigner entièrement les conseils paternels, il étudia les orateurs, il composa des déclamations. Mais son penchant pour la poésie l’emporta , et il se réconcilia avec les Muses.
Pétrarque, destiné aussi au barreau, conçut bientôt la plus grande aversion pour la jurisprudence.
Les parens de Cervantes voulurent en faire un ecclésiastique ou un médecin ; mais il était né pour la poésie, et il fit des vers malgré eux.
C’est ainsi que Molière , dominé par sa passion pour les vers et pour le théâtre , triompha de V. iG
l'opposition de sa famille, cl devint le premier génie de son siècle.
Boileau , que son père avait placé chez un notaire, montrant un invincible dégoût pour la chicane, on lui proposa de se faire ecclésiastique ; mais la théologie ne lui plut pas davantage, et il se livra tout entier à son inclination à faire des satires.
Schiller étudia d’abord la jurisprudence, à laquelle il renonça bientôt pour la chirurgie et la médecine dont il se dégoûta également en
peu de temps. Les remontrances de ses parens, les conseils de ses amis, ni les ordres absolus de son souverain, ne purent le détourner de sou goût dominant pour la poésie, les langues anciennes, l’histoire et la haute philosophie. Il dit dans ses ouvrages, en parlant de lui-même: u Le sort, par un de ses caprices bizarres, voulut me condamner à être poète dans ma ville natale. Un penchant irrésistible pour la poésie blessa les lois de l’institut- ou je fus élevé, et contraria le plan de son fondateur. »
Tant, ajoute le biographe J. -J. Berché,chez les hommes d’un génie supérieur, la nature, toujours entraînante, l’emporte souvent sur la force, les principes et le but même de l’éducation.
Quels que puissent être les lalens et les con-