‹ Sur Les Grands Chemins de la Poesie ClassiqueChapitre 1 sur 18 · DE LÀ · texte numérisé non relu

DE LÀ

Depuis la réhabilitation de Ronsard entreprise en 1828 par Sainte-Beuve et applaudie par les Romantiques, — qui du reste n'y applaudissaient que pour protester contre Boileau, et qui comprenaient encore si mal le chef de la Pléiade, qu'ils se croyaient tenus de l'admirer dans la mesure où ils détestaient la discipline classique, — ce grand poète n'a cessé de remonter vers « le trône radieux », d'où l'avait précipité l'injustice peutêtre la plus révoltante qu'ait jamais enregistrée l'histoire littéraire. L'Université, avec Eugène Gandar, -qui, en 1854, donnait sa brève et remarquable thèse sur Ronsard considéré comme imitateur d^Homère et de Pindare; le Parnasse, avec

Théodore de Banville (1864), qui réclamait pour lui le droit de porter la pourpre, sur le mont divin, à côté de Virgile et d'Horace ; les éditions complètes de Blanchemain (1857-1867) et de Marty-Laveaux (1887-1893) ; l'étude d'Emile Faguet (1894), qui le proclamait € un des trois ou quatre grands noms de la Littérature européenne > ; les études si fortes et si éloquentes où Brunetière, comme toujours élargissant le sujet, nous montrait dans Ronsard, non seulement le poète orateur et patriote, mais encore le père de notre poésie classique; et tant d'autres publications, et sa statue élevée à Vendôme, ont achevé de le replacer à son vrai rang, c'est-à-dire au premier rang.

Depuis trois siècles, il n'a jamais été aussi vivant qu'aujourd'hui. La ville de Tours se prépare à lui ériger une nouvelle statue. Le mouvement de renaissance nationale et classique, qui s'accentue de jour en jour, ramène à chaque instant son nom. Sa gloire reparue à l'aube du Romantisme, maintenant qu'il meurt, en sort plus pure et comme lavée par ses orages. Enfin les érudits se le disputent, et leurs travaux se multiplient. M. Vaganay a publié une belle et savante édition des Amours de Pierre de Ronsard avec le commentaire de Marc-Antoine de Muret, d'après le texte de 1578*. M. Henri Longnon a fait paraître un Essai sur Pierre de Ronsard qui

1. Vaganay, Les Amturs de Pierre de Ronsard (librairie Champion).

unit à la précision la plus rigoureuse une ingéniosité charmante ^ La famille de Ronsard, les Enfances de Ronsard, ses années de collège, ses amis, ses amours, tous ces sujets y sont traités sous une forme alerte et avec une fraîcheur de sentiment à laquelle les érudits ne nous ont point habitués. Ce petit livre a la substance et la grâce. M. Paul Laumonier nous a livré dans ses deux ouvrages, — dans son Edition critique de la Vie de P. de Ronsard, de Claude Binet, et dans son Ronsard poète lyrique, — le résultat d'un labeur de dix ans. Les deux ouvrages comprennent un millier de pages. C'est la plus vaste contribution qu'on ait encore apportée à l'étude de notre poète *.

Ces livres nous ont inspiré le désir de reprendre et de relire, d'un bout à l'autre, l'œuvre du poète. Nous voudrions en dégager ici les idées qui nous ont paru les plus nouvelles, et présenter quelques réflexions sur la première jeunesse de Ronsard, — sur l'évolution de son génie, — enfin sur la magnifique diversité de son œuvre tout entière.

1. Henri Longnon, Essai sur Pierre de Ronsard (librairie Champion).

2. P. Laumonier, Edition critique de la Vie de P. de Ronsard i (Hachette), Ronsard poète lyrique (Hachette).

De la vie'de Ronsard et sur la formation de son génie, je ne relèverai que deux ou trois points importants. D'abord, il faut renoncer aux légendes dont il se plaisait à envelopper l'origine de sa famille. Rien n'est moins prouvé, ou, si vous voulez, rien n'est plus fabuleux que sa prétention à descendre d'un marquis de Ronsart,

Riche d'or et de gens, de villes et de terres,

qui fût venu de la Roumanie pour servir Philippe de Valois contre les Anglais. Les champs voisins de la Thrace, baignés par c le glacé Danube >, ne nous ont point envoyé notre Orphée. Tant pis pour les Roumains! Il est à nous tout entier. Ses ancêtres, pas plus que ceux de Victor Hugo, ne furent de grands seigneurs, t Nés du riche terroir vendômois, nous dit M. Longnon, et, durant des générations, vivant de la vie même de la nature, nous les voyons d'abord garder l'ombreuse forêt

de Gàtine, exploiter en hobereaux leurs terres et leurs prés de la vallée du Loir, puis s'élever lentement, par degrés, jusqu'au service personnel et politique du Roi. » Son grand-père et ses arrièregrands-pères ne furent sans doute que de simples écuyers; et son père, Louis de Ronsard, le premier chevalier de la famille. Mais la faveur royale s'était étendue sur eux. Louis de Ronsard, maître d'hôtel du Dauphin, tour à tour homme de guerre et diplomate, fort instruit et même poète à ses heures, nous apparaît comme un de ces rudes Français aventureux, que leurs campagnes en Italie avaient afiînés et qui en avaient rapporté, avec le sentiment de l'art, le goût d'une civilisation plus volup^euse.'Sa fierté, dont hérita son fils, s'accrut encore lorsqu'il eut épousé l'héritière d'une des plus illustres familles du Poitou, Jeanne Ghaudrier, fille de Jean Ghaudrier, seigneur de Cirières, la riche, belle et noble veuve de messire Guy des Roches,'seigneurde la Basme. Elle était, à dire vrai, veuve d'un second mari, car, avant d'épouser Guy des Roches, elle s'était fait enlever par le seigneur de la Rivière, Jacques de Fontbernier. Ronsard ne nous parle jamais de sa mère. Nous ne savons d'elle que le roman de sa dix-septième année, un roman d'orpheline dépouillée par son oncle, mal gardée par sa grand'mère et qui se sauve sous un déguisement au bras d'un hardi cavalier*. Il se peut que Ronsard ait

1. Selon M. Laumonier. Jacques de Fontbernier la garda trois mois et refusa de Tépouser; selon M. Longnon, ils se fiancèrent par-devant un prêtre et demeurèrent deux mois en-

tenu d'elle sa fantaisie et son humeur amoureuse.

Le château de la Poissonnière, où l'enfant fut élevé, avait été rebâti ou restauré par Louis de Ronsard. C'était un château conçu comme ceux du Moyen Age, mais où avaient passé des artistes italiens. La cheminée de la grande salle en était fameuse, avec ses pilastres ornés de grotesques et son linteau où quarante médaillons contenaient les armes des familles alliées, « Au-dessus s'étageaient des ronces dans les flammes (Ronce-Ard), la devise Non fallunt futura merentem, encadrée par l'écusson des Ronsard, enfin un large bandeau semé de fleurs de lys et timbré de l'écu de France*. » Des devises, qu'on peut encore lire, étaient gravées dans les pierres du château : les unes chrétiennes, Domine conserva me; les autres d'un paganisme qui respirait l'Italie, Voluptati et Gratlis; d'autres dont la familiarité brusque a quelque chose de bien gaulois, Avant partir.

L'enfant y épelait comme les épigraphes de ses poésies futures. On se demande pourquoi les archéologues se sont tant évertués sur le sens de cet Avant partir. M. Laumonier a raison d'y voir l'idée si ronsardfenne qu'il faut vivre joyeusement avant l'inéluctable départ. C'est la philosophie du coup'de TétriÀvDans ce château, où se rencontrent l'âme du Moyen Age et l'esprit de la Renaissance, représentez-vous l'enfant précoce

semble; mais Louis Xîl, irrité, exigea de Fontbermer mi désistement de sa promesse de mariage.

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