ANTIOCHUS
Que ne ferais-je point contre un autre qu'un frère 1 mon cher frère I nom pour un rival trop doux! Que ne ferais-je point contre un autre que tous!
LES HÉROS CORNÉLIENS 215
Intelligence, humanité, respect de la noblesse humaine, ajoutons-y une curiosité sympathique des idées étrangères, ces traits, si fortement marqués sur la figure de Sévère, en font un des personnages les plus originaux de notre théâtre. Jules Lemaitre comparait un jour, en souriant, son état d'esprit à celui de Renan étudiant les origines du Christianisme. Mais Sévère est autrement grave et désintéressé que les philosophes renaniens. J'admire surtout chez lui le pouvoir de s'abstraire des soucia,4es plus cruels pour fixer sa pensée sur de plus hauts problèmes et la façon dont son intelligence distrait son cœur. Il vient de perdre Pauline une seconde fois, lorsqu'elle lui signifie que la mort de Polyeucte ne supprimera aucun obstacle entre eux et lorsqu'elle le met dans l'obligation de sauver un rival qui ne demande pourtant qu'à la lui abandonner. Il demeure un instant comme frappé de la foudre; puis, par un effort de sa volonté que son intelligence éclaire, il accepte ce devoir, et, tout à coup, se penchant à l'oreille de son confident :
Je te dirai bien plus, mais avec confidence :
La secte des chrétiens n'est pas ce qae Ton pense...
Il n'effleurera pas d'une ironie ce qu'il peut encore considérer comme une illusion, mais ce dont les grandes âmes font un nouveau principe de grandeur. L'homme amoureux a cédé la place à l'observateur consciencieux et impartial ; et nous sentons que son devoir, si pénible qu'il soit, l'en-
téresse. Peut-être même Vintéresse-i-îX trop, en ce sens qu'il s'attarde à Texamen des idées et n'agit pas assez vite. Si nous voulions presser la signification de ce personnage, au risque d'outrepasser l'intention de Corneille, il nous représenterait les meilleurs des intellectuels qui assistent, généreux, désolés et impuissants, à l'explosion des passions et à l'écroulement des mondes.
Pourtant Sévère n'est pas la création la plus neuve de Corneille, puisqu'ila fait Auguste. Cette gloire, cette domination dont tous les personnages cornéliens sont ambitieux leur assurent-elles le bonheur? L'homme est-il destiné à se reposer dans la possession des biens qu'il a voulus et obtenus? Lui est-il permis de jouir en paix du résul- ) tat magnifique de ses labeurs? Peut-il, après le
; long exercice de sa volonté, prendre sa retraite
) de l'effort? Les honneurs, la puissance, Tadmi-
j ration du monde, tout un univers courbé sous
: sa loi, sont-ils capables de satisfaire son âme et
\ de la remplir jusqu'aux bords? Quand le rideau se
I lève sur le second acte de Ctnna, dans le silence
; momentané de la conspiration, l'Auguste qui
s'avance vers nous n'est qu'un homme dont le regard inquiet et las provoquerait presque la pitié, si sa majesté ne la tenait à distance et s'il ne connaissait pas lui-même le mal dont il souffre.
L'ambition déplatt quand elle est assouvie ; Et comme notre esprit jusqu'au dernier soupir
LES HÉROS CORNÉLIENS 217
Toujours vers quelque objet pousse quelque désir, Il se ramène en soi n'ayant plus où se prendre ; Et monté sur le faite il aspire à descendre.
Son inquiétude lui vient, non du pressentiment obscur de ce qui se trame contre lui, mais de rinassouvissement de sa grande âme. Il tient tout et il a le sentiment qu'il ne tient rien. La jouissance des biens qu'il avait si ardemment convoités, et qui lui ont coûté c tant de peine et de sang >, leur a ôté ce qu'ils avaient d'enviable et ce qu'ils paraissaient avoir de réel. Ses bras sont fatigués de n'embrasser que des chimères. On croit voir se creuser sur son visage les rides qui impriment au visage de l'ambitieux, parvenu au dernier terme de son ambition, la même amertume qu'à celui dont la vie a trompé l'espérance. Sa volonté repliée sur elle-même cherche vainement un objet où se tendre et endure son inaction comme une déchéance. Il n'a qu'un immense désir de concevoir un désir. Et il délibère pour passer le temps, pour se donner l'illusion d'agir. Abdiquerai-je? N'abdiquerai- je pas? L'exemple de Sylla le séduit : vivre tranquille, s'évader des grandeurs, redevenir un simple citoyen ! L'exemple de César le tourmente, car il traverse une période de dépression où la mort fait peur. Peu nous importe ce que lui répondront Maxime et Ginna. Nous savons d'avance qu'il n'abdiquera pas. Cette scène ne serait qu'une discussion stérile, un prétexte à dissertations politiques, un hors-d'œuvre, si, derrière ces deux avocats, l'image du maître du monde
étrangement désorienté, et ballotté sur des flots de nostalgie, n'en formait un spectacle pathétique. Ses incertitudes et sa tristesse illustrent dramatiquement tout ce que les moralistes et les orateurs de la chaire chrétienne nous ont dit du néant des grandeurs.
Tout à coup il apprend une partie du complot, la perfidie de Ginna. Son monologue justifierait à lui seul l'emploi du monologue au théâtre. Auguste ne peut avoir ici de confident. Personne au monde ne saurait entendre ce qu'il va s'avouer à lui-même. Et d'abord le cri de saisissement et de douleur :
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je Ge Les secrets de mon âme et le soin de ma vie ?
C'est le gémissement de l'homme que son superbe isolement expose à tous les coups de ses ennemis. Il est seul sous un ciel qui le regarde souffrir et qui peut-être a voulu qu'il souffrît. Il y a en lui, plus peut-être qu'en aucun des personnages profanes de Racine, un sentiment presque chrétien. Il semble qu'à son cri le ciel même réponde :
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi, tu veux qu*on t'épargne et n'as rien épargné t
Et tous les spectres de son passé surgissent; des cimetières entiers se dressent devant lui : les proscriptions, Pérouse noyée dans le sang de ses citoyens, les champs de Macédoine ; et, sur ce fleuve de carnage, le souvenir précis, personnel, implacable, le grand massacre anonyme qui se
LES HÉROS CORNÉLIENS 219
rétrécit, se limite à un cadavre et n'en devient que plus obsédant : le couteau enfoncé au sein de son tuteur. Placez Auguste en plein drame romantique : vous aurez ici la scène des hallucinations, des taches de sang que rien n'efface, des morts qui se réveillent dans les sillons d'un champ de bataille. Mais Auguste n'est pas de ceux qui ont à redouter les troubles de leurs sens. Son âme est assez vaste pour contenir tous les fantômes. Il ne les fuit pas : il les regarde. Il ne cède à aucun vertige; mais nous devinons qu'il ne pourra plus en augmenter le nombre. Et pourtant il semble qu'à les évoquer, un peu de sa cruauté d'autrefois lui remonte au cœur et que le miasme de ces funèbres souvenirs lui fasse sortir du sang tout ce qu'il gardait encore de l'ancien Octave.
Quelle fureur, Cinna, m*acciise et te pardonne?... Tu vivrais en repos après m'a voir fait craindre 1 Non, non, je me trahis moi-même d'y penser.
Qui pardonne aisément invite à l'offenser.
Pimissons l'asscissin, proscrivons les complices l
Voilà le cri d'Octave, le reniflement de la bête féroce qui a respiré l'odeur du meurtre, ou plutôt le taïaut du chasseur. Il va lâcher sur le triste Cinna toute la meute de ses instincts
Mais quoi, toujours du sang et toujours des supplices
N'y a-t-il pas dans ce mouvement de recul comme une répulsion physique? La nature parle aussi fortement dans Auguste que dans Pauline. Elle ne permet pas plus à l'un de verser encore
du sang qu'à l'autre d'oublier que Polyeucte est son mari. Mais alors que faire? La solution qui se présente à son esprit est celle qui nous sollicite lorsque notre lassitude l'emporte et que le seul moyen de salut épouvante notre courage : mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas Tacheter par un prix si funeste.
Par ce biais de la mort volontaire, il revient un instant à l'idée de sa vengeance :
Meurs» mais quittes au moins la vie avec éclat. Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat 1
Mais son débat s'achève sur l'aveu de son désarroi :
rigoureux combat d'un cœur irrésolu
Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose !
Livie entre à ce moment et lui conseille la clémence; mais ce conseil, ce n'est pas d'elle qu'il veut le recevoir, c'est de lui. Quelle vérité dans cette scène ! Il nous arrive cent fois dans la vie de commencer par nous cabrer contre la décision qu'on nous propose, dont nous comprenons bien qu'elle est la seule bonne, et dont nous sommes assurés que nous l'adopterons. Mais il faut qu'auparavant nous la fassions nôtre. Auguste est déjà convaincu ; mais sa conviction, encore à demiinconsciente, n'a pas émergé à la lumière de sa raison. Livie insiste : « Pardonner, c'est montrer
LES HÉROS CORNÉLIENS 221
de la faiblesse, » dit-il. — « Non, » répond-elle.
C'est régner sur vous-même et par un noble choix Pratiquer la vertu la plus digne des rois.
Sa réplique impatiente a cet accent naturel si fréquent dans la tragédie cornélienne et qui ramène un instant les personnages les plus tragiques au ton de la comédie.
Vous m'aviez bien promis les conseils d'une femme» Vous me tenez parole, et c'en sont là, madame.
Mais, au cinquième acte, toute son âme a volontairement et pleinement adhéré à ces conseils de femme. Ils lui ont découvert un nouveau monde à conquérir, et un monde illimité. Cette crise l'a guéri de son inquiétude. 11 n'est plus le personnage las et incertain qui réunissait ses conseillers comme s'il était en leur pouvoir de lui redonner le goût de la vie. Sa vie n'a jamais été plus belle ; il n'a jamais eu de plus belles raisons de vivre. Qu'après la trahison de Ginna, il apprenne celle d'Emilie et celle de Maxime : aucun coup ne peut l'atteindre, ou, du moins, aucun ne peut l'ébranler.
Je suis maftre de moi comme de Tunivers, Je le suis...
Non, pas encore. On ne l'est jamais. La victoire d'hier ne nous dispense pas de l'effort d'aujourd'hui. La vie est une lutte incessante. Il faut que le héros prolonge, jusqu'au sommeil de la tombe^ l'insomnie de sa volonté.
Je le suis; je veux l'être.
Tel est ce personnage d'Auguste. Il m'apparatt, dans le théâtre cornélien^ comme le grand chef de file des rois, des empereurs, des généraux d'armée dont nul ne l'a valu, mais qui tous, aux heures de crise, ont eu un instant les yeux fixés sur lui. C'est à lui qu'Agésilas pensait lorsqu'il pardonnait à Lysander. Le rayonnement de sa grandeur morale s'est rellété sur le visage énergique de Sertorius. Ses plaintes se sont repercutées dans l'âme de Phocas, le tyran d'Héraclius, et lui ont donné un moment de noblesse. Lui aussi, il reconnaît que la plus belle couronne
N'a que de faux brillants dont Téclat l'environne.
Lui aussi, il fait de sinistres retours sur son passé, et se demande si l'empire valait le prix dont il l'a payé.
Celui qui, comme moi, d'une obscure naissance Monte par la révolte à la toute-puissance... Autant que sa fureur s'est immolé de têtes.
Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes. Et comme il n'a semé qu'épouvante et qu'horreur, Il n'en recueille enfin que trouble et que terreur. J'en ai semé beaucoup 1...
Quelle lassitude, quel accablement dans ces vers dont le rejet tombe comme un bras découragé! Avec Auguste, un élément de mélancolie sublime est entré dans la tragédie cornélienne. L'homme comprend que la vie ne peut jamais lui donner ce qu'il en exige et qu'il a vite épuisé toute l'ivresse de la gloire ; mais il comprend du mèaie
LES HÉROS CORNÉLIENS ^23
coup qu'il porte en lui une richesse inépuisable, sa faculté de souffrir et de dominer sa souffrance. Si le poète pouvait disposer librement de son génie et ordonner toutes les étapes de sa carrière, on eût souhaité que Cinna fût Tavant-dernière pièce de Corneille et Polyeucte la dernière, car je ne vois que Polyeucte qui monte plus haut qu'Auguste. Ce n'est point parce que la Grâce l'a touché; ce n'est point parce qu'il court au martyre. Théodore, comme lui, meurt pour sa foi; et lorsque Corneille, dans l'examen de sa pièce, nous dit qu' « une vierge et martyre sur le théâtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni bras et, par conséquent, point d'action » , Corneille nous explique le médiocre intérêt qu'elle nous inspire, mais il nous explique, en même temps, la supériorité de son Polyeucte; et le mot de Pauline que « Polyeucte est chrétien parce qu'il l'a voulu » nous la précise. Il n'a rien d'un fanatique ; je dirais même qu'il n'a presque rien d'un illuminé. Que nous soyons redevables de cette tragédie à la question de la Grâce dont le Jansénisme faisait alors une actualité, cela semble évident; mais l'esprit de Port-Royal n'y a point passé. Polyeucte est libre. Il est libre comme Rodrigue dont les cris lui jaillissent naturellement des lèvres :
J'ai profané le temple et brisé les autels.
Je le ferais encor si f avais à le faire l
Il est maître de lui comme Auguste, et il a soutenu comme lui un douloureux combat. Il est aussi galant homme que Sévère; et la manière
dont il l'accueille dans sa prison, où il Ta prié de venir, respire la courtoisie la plus raffinée :
Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité Que vous pardonnerez à ma captivité.
Pas un mot, pas un geste ne trahit chez lui rhomme qui n'est plus maître de lui-même et qui obéit à un sentiment irraisonné. Et cependant il va plus loin, dans le renoncement et dans le sacrifice, que tous les héros épris de l'honneur du monde ou de leur propre vertu. Il recule les frontières de la volonté humaine. Il s'avance d'un pas assuré jusqu'au bord extrême du dernier promontoire qui surplombe l'abîme éternel. Il y a, dans ce qu'il dit, un passage qui donne le même frisson qu'on éprouverait à voir un homme les mains en avant et penché sur un gouffre. Ce n'est ni celui où il exalte son Dieu, ni celui où il invoque les € célestes vérités », c'est celui où il appelle la grâce sur la tête de Pauline :
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne I Et, comme Pauline se récrie, il l'arrête :
C'est en vain qu'on se met en défense.
Ce Dieu touche les cœurs lorsque moins on y pense. Ce bienheureux moment n'est pas encor venu :
Il viendra, mais le temps ne m'en est point connu.
Ce vers est un des plus surprenants qui aient jamais été prononcés au théâtre. On dirait que ses yeux ont percé les ténèbres derrière lesquelles
LES HÉROS GORNÉIIENS ^25
brille le jour sans fin. Il a vu le miracle tant désiré ; et il ne peut pas en distinguer l'heure. Son accent résigné nous marque la limite où s'arrête la nature humaine. Mais quel poète dramatique, si ce n'est Corneille, l'avait menée jusque-là ?
Devant de telles beautés, nons n'avons point à insister sur les imperfections et sur les faiblesses de son théâtre. Je crois qu'elles n'échappent à personne. Mais il ne faut pas que la grandiloquence, et même l'emphase, l'abus des raisonnements et la stérilité des discussions politiques nous cachent la vérité humaine et le réalisme psychologique de sa tragédie. On a beaucoup trop répété le mot de La Bruyère que Corneille a peint les hommes tels qu'ils devraient être. Il les a très souvent peints tels qu'ils sont, quand l'intelligence et la volonté l'emportent chez eux sur les sens et l'imagination. Il n'a pas embrassé toute la nature de l'homme. Il Ta traitée à peu près de la même façon qu'il a traduit Vlmitation de Jéstcs-Christ. C'était le moment où les Bénédictins et les chanoines de Sainte-Geneviève se disputaient sur le mystérieux auteur de ce divin livre et « voulaient chacun le revêtir de leur habit ». Corneille, par amour pour son pays, tenait à ce qu'il fût français, et, dans le doute, il entreprit du moins de doter d'une Imitation la poésie française.
Toute la grandeur morale du livre, il l'a rendue avec un superbe et dur éclat, comme il a fait magnifiquement parler sur la scène l'héroïsme et l'honneur. Parfois même il a tiré d'un pauvre verset une note qui émeut toute l'âme. C'est autre
chose de nous dire que nous serons punis par où nous avons péché, et d'écrire, en songeant à FEnfer, que
Les plus grands châtiments y seront attachés Aux plus longues douceurs de nos plus grands péchés.
Il n'a pas plus reculé devant les traits réalistes de l'ascète que, dans son théâtre, devant la bassesse des envieux et des égoïstes. Mais sa voix sonore, et constamment sonore, n'a pas su s'abaisser au délicieux murmure du cœur. Il a fait retentir les voûtes de l'Eglise d'une prière qui devait être chuchotée dans la pénombre d'une cellule. Il ne parait pas avoir soupçonné à quel point la chair et l'esprit s'unissaient dans l'effusion mystique. Avec lui, l'humilité devient oratoire et se revêt de la splendeur du verbe. L'âme est continuellement tendue. Il n'a pas compris sa gaîté merveilleuse dans l'acte d'amour et de foi, ni la familiarité du Jésus intime qui vient à nous par les portes fermées. Il lui faut un palais, des portiques, des dalles resplendissantes, et le bruit des gardes qui lui présentent les armes, et toute une haie de rois, de princesses et de grands du monde. Soit; mais c'est tout de même le Christ. Et quant à ces princes et à ces princesses, ne pensez-vous pas que, si nous avions un théâtre qui, bien que subventionné par nous, fût national, nous les y verrions plus souvent paraître, pour le plaisir, le profit et l'honneur de l'intelligence française?
On ne s'était jamais plus occupé de lui. M. Louis Roche a publié une Vie de Jean de La Fontaine^ où il s'est appliqué à corriger les inexactitudes et à remplir les lacunes de ses prédécesseurs. M. Michaut nous a donné la première partie du cours sur La Fontaine qu'il a professé à la Sorbonne. M. Edmond Pilon a composé un La Fontaine pour la nouvelle Bibliothèque Française. Enfin, M. Faguet a réuni ses causeries qui ont eu tant de succès à la Société des Conférences, et qui, sans faire oublier ses études antérieures, y ajoutent les aperçus d'une improvisation toujours heureuse *.
Ces livres ont d'abord le mérite qu'ils achèvent
1. Louis Roche, La Vie de Jean de La Fontaine; Plon-Nourrit. — Bibliothèque Française, La Fontaine, Edmond Pilon; Plon-Nourrit. — 6. Michaut, La Fontaine ; Hachette. — E. Faguet, La Fontaine; Société française d'imprimerie et de Ubrairi».
de nous c désenchanter » de la thèse où ce dur magicien de Taine, désireux de le grandir, avait surtout raidi le plus souple des poètes. Le pire était qu'elle lui prêtait l'attitude un peu sournoise d'un satirique qui, c contraint dans la satire >, mène contre la société de son temps une guerre sourde d'allusions et d'allégories. Ce n'était pas la première fois qu'on dégageait des Fables une intention de satire politique et sociale. Pour n'en citer qu'un exemple, le Renard, blessé et tombé dans la fange, gémit de se voir en proie aux mouches. Le Hérisson s'offre à l'en délivrer; mais il le supplie de n'en rien faire.
Ces animaux sont saouls : une troupe nouYelle Viendrait fondre sur moi plus âpre et plus cruelle.
En 1767, l'abbé Batteux commentait ainsi cette fable : c Le Renard représente le peuple foulé par ses magistrats, qui sont eux-mêmes représentés par les mouches. Le Hérisson représente les accusateurs des magistrats. Le Renard est malheureux ; mais il est sage dans son malheur... » C'était très joli; et La Fontaine avait bien assimilé aux mouches les magistrats et les courtisans. Mais l'abbé Batteux oubliait que le Renard, loin de représenter le peuple, se plaint, en grand seigneur, de l'affront des mouches, lui, le plus habile des hôtes de la forêt.
Va, le ciel te confonde, animal importun!
Que ne vis-tu sur le commun 1
Taine procède de la même façon. Seulement, il prend à pleines mains dans les Mémoires du temps ; il nomme les magistrats et les accusateurs; il donne à sa démonstration une apparence de solidité historique; et il se trompe tout comme l'abbé Batteux. Son imagination et son style peuvent inspirer du respect pour son erreur : ils n'en transforment pas moins la comédie vivante de La Fontaine, — dont les sujets ont le privilège des proverbes d'être généralement vrais et de s'appliquer également à toutes les époques, — en une ménagerie d'animaux à clefs. M. Faguet et M. Michaut l'ont dit ou l'ont laissé entendre avec tous les égards que mérite ce grand peintre.
Nous leur devons aussi d'espérer qu'après eux on ne reviendra plus sur la question de savoir si La Fontaine est un moraliste moral, ou un moraliste immoral, ni même s'il est simplement un moraliste. Il est certain qu'il a eu la manie des € moralités i, assez fréquente chez les gens qui ont peu de morale, et qu'il a maintes fois répété que ses apologues servaient d'enveloppes à des vérités importantes. Mais ses contemporains n'étaient point dupes de cette tactique destinée à parer l'accusation d'immoralité que lui valaient ses Contes ; et ils n'attendaient pas de l'auteur de /oconde qu'il les accoutumât à la vertu. C'est surtout depuis que Jean-Jacques lui a lancé son pavé, que la critique s'acharne à démontrer tour à tour, avec un égal succès, que les Fables nous enseignent une sagesse souriante ou nous conseillent une morale de pleutre. On trouvera, dans la très fine
330 LA POéSIE CLASSIQUE
analyse de M. Faguet et dans la forte discussion de M. Michaut, les principaux arguments pour et contre. Tous deux aboutissent à la même conclusion : que sa morale n'en est presque jamais une, puisqu'elle ne s'élève presque jamais au véritable désintéressement. M. Faguet compte environ cinq ou six fables qui nous recommandent des vertus plus hautes que la prudence, la résignation ou le goût de la c médiocrité >, cet affreux goût que nous aimons tant chez les autres. Pour M. Michaut, La Fontaine est moraliste à peu près comme Béranger est théologien. C'est tout dire; et c'est même le dire assez cruellement.
Il ne moralise pas : il constate. J'ajoute qu'il ne constate que ce qui lui plait. Il constate que l'homme le plus infortuné a un incroyable attachement à la vie; mais il aurait pu constater que l'homme le plus fortuné a souvent sacrifié son désir de vivre au sentiment de l'honneur, à la passion de la gloire, à l'amour, à une cause qui lui paraissait belle, au Roi ou à la Ligue. Il constate que nous tirons profit de nos palinodies ; mais il aurait aussi bien pu constater qu'elles se retournent souvent contre nous comme d'inexorables créancières. Le loup mange l'agneau ; quand ce n'est pas lui, c'est nous. Mais la société tend à protéger le faible en raison même de sa faiblesse. On a connu des cigales hébergées par des fourmis ; et La Fontaine, qui n'était point ingrat, en connaissait. La tempête fauche plus de roseaux qu'elle ne déracine de chênes. Plier n'est pas toujours un sûr moyen d'échapper à l'orage. Du reste, le poète n'a pas
cessé de se contredire. Tantôt il nous rappelle qu'en toute chose il faut considérer la fin ; tantôt il nous affirme que « le moins prévoyant est toujours le plus sage. » Il approuve le pêcheur qui n'attend pas que le carpillon soit devenu carpe pour le mettre en sa gibecière; et il condamne le vieux chat qui refuse de donner à la souris le temps de grossir. € La vieillesse est impitoyable. » De la même histoire, ou de la même à peu près, il tirera deux moralités contraires. Et il lui arrivera quelquefois de n'en rien tirer du tout pour l'excellente raison que, là où il n'y a rien, le moraliste perd ses droits.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m'abuse.
Le premier de ces trois vers est bien mauvais ; mais le second est d'un sérieux réjouissant; quant au troisième, il me semble impayable. La Fontaine, parvenu à la fin de son récit, en cherche la morale : il pensait la tenir ; elle lui échappe, et finalement il s'aperçoit que son récit. Le Chat et les deux Moineaux, n'en contenait aucune. La Fontaine et sa Morale égarée : Fable. Il sort d'embarras par une flatterie au Duc de Bourgogne, qui avait déjà pu lire que c tout flatteur vit aux dépens de celui qui Técoute »^ mais qui aurait eu grand tort de se le rappeler à cette occasion et qui, soyons en sûrs, l'avait oublié.
Tel est l'effet que produit l'œuvre, parfait ou imparfait, de La Fontaine sur nos petits dauphins.
Les enfants ont beau s'autoriser de nos mauvais exemples ou de nos paroles imprudentes : l'idée ne leur est jamais venue d'invoquer le témoignage du poète qu'ils savent par cœur pour justifier leurs ruses, leur manque de pitié, leurs jugements moqueurs ou leur égoîsme. L'anarchiste a le droit de se réclamer de Jean-Jacques et de lui faire endosser la responsabilité de ses violences. Mais on n'a jamais entendu un jeune apache accuser de ses mauvais coups la lecture précoce du Loup et V agneau qu'il apprenait à l'école primaire. Gela doit nous rassurer sur Finconvénient de mettre La Fontaine entre les mains des enfants. Il serait terrible de penser que nous vaudrions mieux, s'il était resté à l'Oratoire ou si seulement il avait écrit :
La raison du meilleur est toujours la plus forte.
A quoi tiendrait la moralité d'un peuple ! En tout cas, le mal est fait. Félicitons-nous de ne pas être pires ; ou plutôt reconnaissons que son influence n'a pas été si désastreuse, puisque nous gardons encore un tel souci de la pure morale que, boudant contre notre plaisir, nous nous évertuons à le juger en moraliste, quand il serait si naturel de ne le juger qu'en poète.
Ses derniers critiques l'ont fait; et, qui plus est, ils l'ont étudié dans l'ensemble de son œuvre. On avait trop perdu de vue que ses Fables forment à peine le tiers de son œu vre^ complète ^ Il acom-
i. 11 ne faut pas oublier que M. Hémon avait publié en 1894
tnencé et fini par le théâtre. Il a composé cinq livres de Contes, des Épttres, des Elégies, des Poésies légères, des Poèmes, un roman. Il n'a pas été aussi paresseux qu'il le dit. S'il doit sa gloire et sa popularité à ses Fables, rien ne peut nous être indifférent des productions qui les ont précédées ou accompagnées. Et, s'il a mis tout son génie dans ses Fables, si l'on y trouve des contes qui égalent les meilleurs de ses Contes, des épîtres supérieures à ses E pitres, plus de lyrisme que dans ses Odes, plus de grandeur que dans ses Poèmes, c'est pourtant par ces œuvres secondaires, où ses qualités éparses se laissent mieux saisir, que nous arriverons à comprendre comment il a su nous donner, dans le court espace d'une fable, l'impression rapide et définitive de presque toutes les formes de la poésie. Et elles nous offrent une image si sincère de sa vie 1
On saura gré à M. Roche de n'avoir jamais oublié, dans son aimable livre, qu'il écrivait la vie d'un homme qui n'a été que poète et artiste, et artiste autant que poète. Si j'avais à la résumer, je n'insisterais guère sur ses origines champenoises, parce que la Champagne tient peu de place dans son œuvre, que, sauf son expérience des
chez Delagrave un déUcieux recueil des Œuvres diverses de La Fontaine, précédé d'une introduction excellente sur La Fontaine en dehors des Fables.
paysans et des petites gens, il n'a rien eu d'un provincial, et qu'au surplus j'ignore en quoi consiste l'esprit champenois. Les hommes du xvii* siècle sont beaucoup moins de leur province que ceux du XVI'; et ceux du xviii® n'en seront plus du tout.
Mais je remarquerais qu'il n'a pas reçu la forte instruction de la plupart de ses grands contemporains ou, pour mieux dire, qu'il s'est instruit luimême, comme au hasard. Les Racine et les Boileau ont eu leur bagage prêt de bonne heure. Ils ont approfondi plus qu'ils n'ont étendu leurs connaissances. La Fontaine, lui, a continué d'apprendre. Ce qu'on leur avait enseigné, il le découvrait; et le plaisir de la découverte, qui est si vif chez les autodidactes, mais qui ne s'accompagne chez lui d'aucun gonflement d'amourpropre, se traduit par une fraîcheur d'impressions que je ne puis comparer, au xvii® siècle, — le discernement en plus, — qu'à celle de madame de Sévigné. Il a été toute sa vie de découverte en découverte, et bien plus loin que ses amis. Bernier lui raconte ses voyages ; et il découvre l'Orient. Madame de La Sablière l'entretient de ses expériences scientifiques; et il découvre le soleil. Il découvre aussi l'Angleterre; et il est un des premiers à croire, sur la parole de Saint-Évremond, que € les Anglais pensent profondément. > On sait quelle réputation, au xviii® siècle, le pays de Montaigne, de Descartes, de Pascal, de Bossuet devait faire à la profondeur de la pensée anglaise ! Ses admirations, qui ne sont pas des engouements,
ont toujours eu quelque chose de juvénile; et il a conservé le don de l'enthousiasme, ou du moins de la surprise émerveillée, sous ses cheveux blancs comme au temps de sa jeunesse. Il est resté jusqu'au bout « l'écolier » des hommes qui l'avaient charmé, mais un écolier très indépendant, comme ceux qui se choisissent leurs maîtres et qui n'obéissent, en les suivant, qu'à leur propre inclination. De nos grands écrivains du règne de Louis XIV, il est le seul qui n'ait pas eu la superstition des Anciens. Les autres les ont d'abord admirés de confiance et par discipline, avant de les admirer en émules et en maîtres ; et il en a subsisté, dans leur déférence, je ne sais quoi qui sent un peu le collège. Mais La Fontaine les a rencontrés sur la route de la vie ; et il s'est comporté à leur égard de la même façon qu'envers ses protecteurs, avec un mélange de respect et de familiarité. Lorsque la fameuse querelle éclatera, il se rangera de leur côté, et il paraîtra grand seigneur dans cette lutte où Perrault et Boileau se provoquent en brandissant un Homère qu'ils ne comprennent ni l'un ni l'autre. Il sera discret, courtois, et il dira ce que ni Boileau, ni Racine, ni La Bruyère n'oseraient dire : « Les Anciens, c'est nous! > Il ne le dira pas précisément; mais il écrira son apologie, la plus spirituelle et la plus habile des apologies. Que les pédants argumentent! Ce qui l'intéresse dans les Anciens, c'est le plaisir qu'ils lui ont donné et les avantages qu'il en a retirés. Polyphile est un dilettante : il ramène tout à lui.
ft
Pour revenir à sa vie, je passerais très rapidement sur son mariage. L'histoire en est suffisamment connue. Il a quitté sa femme et s'est très peu soucié de son c marmot >, à qui cependant il avait eu l'idée de rapporter du Limousin c un beau petit chaperon pour le faire jouer et pour lui tenir compagnie. » Mais nous ne saurons jamais si le petit La Fontaine a eu son chaperon, pas plus que nous ne saurons si l'ami Poignant a consolé Mademoiselle de La Fontaine. 11 faut se résigner à ignorer bien des choses en littérature*
En revanche, on pourrait, sans dommage, élaguer toutes les anecdotes parasites qui dissimulent les traits les plus caractéristiques de sa figure* Je ne le vois point sous ceux d'un grand enfant ou d'un bonhomme. C'est un mondain. Il le fut beaucoup plus que les écrivains bourgeois de son , époque. Il chérit la solitude à condition de ne pas y vivre.
Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais Loin du monde et du bruit goûter Tombre et le frais?
Personne ne l'en empêche. M. Roche établit qu'en 1659, — il avait alors trente ans, — il possédait encore un capital d'environ trente mille livres, dont le revenu lui eût permis de satisfaire ce bel amour de la retraite. Il fût devenu gentilhomme campagnard ou simple campagnard, tout en restant Maître des Eaux et poète. Mais il a besoin du luxe et des lambris dorés pour mieux hanter l'ombrage des bois. Il préfère les tapis de
Turquie du Rat de Ville au vert tapis des prés du Rat des Champs. Le silence de Château-Thierry et des sombres asiles le retient moins que le fracas de Paris. La Champmeslé ne s'y trompait point : « Que vous aviez raison, mademoiselle, de dire qu'ennui galoperait avec moi devant que j'aie perdu de vue les clochers du grand village ! »
Il n'en est pas moins très sincère dans ses soupirs élégiaques. Il n'aimait que les objets qu'il s'imaginait, et il les imaginait d'autant plus vivement qu'il en était plus éloigné. L'inconstance et l'inquiétude lui étaient si naturelles! Il se sent bien partout, mais nulle part assez bien pour ne pas rêver un autre séjour. Souvent il s'en félicite. € Diversité, c'est ma devise. > Il s'en applaudit même, quand il ne s'agit que d'amours. S'agit-il de gloire ? Il craint que son œuvre n'ait à en souffrir. Parfois aussi il se repose dans cette inquiétude pour en goûter les sombres plaisirs. Venu après Rousseau et Chateaubriand, il eût été sans doute le grand poète de la nostalgie. Le romantisme l'eût affranchi des contraintes où l'a maintenu la politesse mondaine de son temps. La mélancolie est un manque de bienséance dans une société où l'on adore la causerie vive et légère. La Fontaine ne s'y est abandonné que dans la mesure où c'était une nouveauté piquante, non une insolence.
La légende l'a aussi maltraité que son maître Rabelais, quand elle le travestit en un ours songeur. Les témoignages de Saint-Simon, de La Bruyère, de Louis Racine, qui nous le dépeignent
grossier, stupide, malpropre, ennuyeux, ne sauraient prévaloir contre cette réalité qu'il a été pendant trente ans l'hôte de salons où la stupidité et la grossièreté n'auraient point été reçues. Ils s'expliquent, d'ailleurs, par la nature du poète assurément très sensible aux variations de Tatmosphère morale. A Versailles, où il n'eût pas mieux demandé que de faire sa cour, mais où la malchance le poursuit dans ses flatteries aux Favorites, l'embarras de sa conversation, qui frappera Saint-Simon, vient uniquement de ce qu'il ne sait pas réagir contre les influences hostiles. La Bruyère, lui, force souvent l'anthitèse dans ses raccourcis de portraits; et, qu'il ait ennuyé La Fontaine c de ses compliments et de ses questions, 1^ cela ne nous étonnerait pas plus que l'agacement qu'il donnait à Boileau. Quant à Louis Racine, il ne nous répète que ce que lui ont dit ses sœurs ; et La Fontaine devait éprouver quelque gêne sous les yeux de cette austère famille. Mais au château de Vaux*, au Luxembourg, chez madame de La Fayette, près des La Rochefoucauld, des Sévigné, des Turenne, chez madame de La Sablière, chez les d'Herwart, partout on l'a aimé, et non pas comme un original, — car on se lasse vite d'un original pauvre, — mais comme un jeune homme charmant et comme un homme d'agréable commerce et de bonne compagnie.
Les femmes (je ne parle pas de ses maîtresses qui étaient si peu lessiennçs), les femmes se sont
1. Voyez le très beau livre de M. Urbain Châtelain, Le Surintendant Nicolas Fouquet (Librairie Perrin).
attachées à ce compagnon toujours respectueux, toujours réservé dans ses propos, et, au besoin, merveilleusement attentif. Il ne parlait pas beaucoup ; mais elles aiment mieux qu'on les écoute, et il savait les écouter. Elles devinaient en lui un sens très fin de toutes leurs élégances. Il excellait dans la louange délicate et aisée.
Son génie, qui feignait l'indolence, « laissait tomber des fleurs qu'il ne répandait pas. » Mais ce qu'elles appréciaient surtout dans La Fontaine, aussi bien madame de La Sablière que la Ghampmeslé, c'était l'ami, qui avait autant de constance et de raffinements en amitié qu'il en apportait peu en amour. Certains hommes mettent dans leurs amitiés toute la tendresse dont leur âme n'a rien dissipé dans les liaisons amoureuses. La Fontaine, qui, passé le couvre-feu, courait encore l'amour ou ce qu'il appelait ainsi, n'a vraiment aimé que ses amis.
Et il a voulu plaire à tout le monde. La plupart de ses distractions, qu'on a sottement multipliées, n'étaient, selon l'heureuse expression du gazetier Marais, que des distractions philosophiques. On les a plus remarquées chez lui que chez les autres poètes, parce qu'il vivait beaucoup plus dans le monde, et qu'il en a joué lui-même pour éviter poliment quelques corvées. On ne songe pas assez que cet homme a, pendant plus de vingt ans, usé de l'hospitalité d'autrui ; ou plutôt on n'y songe que pour l'en blâmer. Les mœurs du temps autorisaient ces relâchements de dignité, dont on ne trouve pourtant aucun exemple aussi prolongé
chez ses contemporains et ses égaux. Le blâme qui voudra ! J'envie madame de La Sablière et les d'Herwart d'avoir hospitalisé la poésie, et je souhaite la même faveur aux grandes dames et aux banquiers. On se dit seulement qu'à son génie, à son insouciance et à ses distractions, La Fontaine dut ajouter une singulière habileté mondaine pour vivre dans cet état de dépendance avec tous les dehors de l'égalité (ses lettres en font foi), et sans qu'aucun de ses protecteurs se permit jamais envers lui une de ces rudes et méprisantes privautés dont l'œuvre de La Bruyère garde l'acre brûlure.
Sa modestie naturelle lui facilitait la situation ; mais il s'y alliait un sentiment de sa valeur qui avertissait qu'on ne la prît point pour de l'humilité.
Qui n'admettrait Anacréon chez toi ?
Qui bannirait Waller et la Fontaine ?
Tous deux sont vieux : Saint-Evremond aussi.
Mais yerrez-vous aux bords de THippocrène
Gens moins ridés dans leurs yers que ceux-ci ?
A ses yeux, tout est là. Il n'a eu qu'une passion : les vers; qu'une ambition : la gloire. Sa dignité, c'est d'être un poète. Il a peut-être donné, au cours de son existence, des preuves de naïveté, et notamment dans sa façon de défendre Fouquet, la meilleure, il est vrai, devant la postérité, la plus maladroite aux regards du Roi. La cause de ce concussionnaire était difficile à plaider. Tout de même, son avocat aurait pu se dispenser de célébrer le palais dont il avait entretenu les Nymphes
aux frais du Trésor et de regretter qu'il n'y eût point borné ses désirs. Mais les < naïvetés "» de sa poésie ne sont que le fruit des veilles d'un incomparable artiste. Il a manqué de volonté devant les tentations ; mais j'aimerais autant dire qu'il eut celle de ne point leur résister ; et, s'il a mangé son fonds avec son revenu, il n'a pas mal administré les intérêts de sa gloire. Le mot plaisir résume toute sa conception de la vie, comme le mot plaire toute son esthétique. « Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre >, dira-t-il, dans un accès de mélancolie, à Madame de La Sablière. Il ne dit pas : du devoir ou de la vertu. 11 ne les conçoit, du reste, que sous la forme de plaisirs, et il en a préféré de moins substantiels.
D'autre part, ni Corneille ni Molière ne se sont montrés aussi désireux de satisfaire le goût du public. Ce bon pilote ne s'endort point sur la foi des étoiles : il surveille constamment l'horizon : il flaire les zéphyrs. Il reprendrait et continuerait le Songe de Veaux^ où il a déjà consumé trois années, s'il n'était arrêté par la pensée € que la poésie lyrique et l'héroïque, qui doivent y régner, ne sont plus en vogue comme elles l'étaient autrefois. > Il commence par mépriser l'opéra, dont il lui semble que le bourgeois, revenu de son premier éblouissement, se détourne pour se reprendre à la tragédie. Il s'était trompé : faisons donc des opéras ! Il enfermera précieusement dans son tiroir l'œuvre commencée ou achevée, et ne la produira que le jour où la mode lui sourira. Mais, si la faveur de l'opinion se maintient, aucune proie
messe privée ou publique, aucune crainte du mécontentement de ses amis ou des sourcils froncés du Roi ne le feront hésiter. Il redonne des Contes, après avoir juré qu'il n'en publierait plus, parce que les Contes plaisent et que c'est la seule règle de l'écrivain. II y en a bien d'autres qui remplissent les traités de rhétorique; mais il faut s'élever au-dessus de ces autres règles : « Elles ont toujours quelque chose de sombre et de mort. »
Les règles morales aussi I Mais, sur ce point, je ne vois pas pourquoi nous serions plus sévères que ceux qui l'ont choyé, hébergé, ou moins discrets; car ce n'est guère que par lui que nous connaissons les scandales anacréontiques de sa vieillesse. Il y avait du bohème dans La Fontaine, comme du burlesque ; seulement, le même goût qui, dans ses ouvrages, a retenu le burlesque, a empêché, dans sa vie, le bohème de s'encanailler. Quand Alexandre Vinet le traite de c sale débauché, » il commet, pis qu'une injustice, une faute impardonnable contre l'esprit. Les apparences lui donneraient-elles raison, nous sentons bien que La Fontaine n'a pas été cela, et que l'abaisser au rang des vieux marcheurs, c'est oublier précisément tout ce qui le distingue d'un maniaque imbécile. M. Roche, qui n'a point pallié ses erreurs, nous a très finement indiqué ce qui se cachait encore de délicatesse dans les déviations de son sens moral.
Tout au plus, pourrait-on aller chercher dans ses dernières années, qui ne furent point le soir
d'un beau jour, un nouvel exemple de la triste vanité que recouvre la sagesse épicurienne.
Je voudrais qu'à cet âge On sortit de la vie ainsi que d'un banquet»
Remerciant son hôte et qu'on fit son paquet...
On dit ces choses-là tant que les lumières du banquet ne commencent pas à s'éteindre et tant que Clymène ou Jeanneton vous sourient entre leurs verres. Mais l'inquiétude entre avec les premières ombres et l'épouvante avec la nuit. Le paquet est lourd, et pourtant qu'y a-t-on mis? Des riens.
Allons, vieillard, et sans réplique 1 Il n'importe à la république Que tu fasses ton testament.
La mort le brusqua moins. A défaut de testament, elle lui laissa le temps de faire son examen de conscience. Le vieux poète malade, assis dans son lit et son bonnet à la main, demanda pardon à Dieu, aux hommes et à Messieurs de l'Académie d'avoir écrit ses joyeux Contes. Cela fait, l'espoir lui revint au cœur. Il crut qu'il attraperait quatrevingts ans ; et- il conçut < de grands desseins. »
Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile I
Mais tout ce qui lui restait de vie, c'est-à-dire de poésie, il le consacrait à Celui dont la miséricorde avait été touchée par la prière du larron et par l'amour de « l'illustre pécheresse. :»
La prière et l'amour ont un charme suprême.
On ne lit pas sans émotion, dans son Dies Irse,
244 LA POiSIE CLASSIQUE
ce beau vers où le dernier écho de sa poésie voluptueuse expire sur ses lèvres purifiées. Et ceux qui terminent la pièce ne sont point sans grandeur :
Je te laisse le soin de mon heure dernière.
Ne m'abandonne pas quand j'irai chez les morts.
Son génie ne le quitta pas tant qu'il fut des vivants. € Je mourrais d'ennui, si je ne composais plus. » Et dans sa dernière lettre à Maucroix, où la terreur le ressaisit, dans les derniers mots de cette lettre si simple et si pathétique, la même imagination, qui étincelait dans ses Fables, jette un suprême éclair, c mon cher, mourir n'est rien : mais songes-tu que je vais comparaître devant Dieu ? Tu sais comme j'ai vécu. Avant que tu reçoives ce billet, les portes de l'éternité seront peut-être ouvertes pour moi. » Si les puritains ne sont pas satisfaits, les autres le sont ; cela suffit.
Son œuvre est la plus admirable illustration que nous ayons dans notre littérature de la théorie de l'Art pour l'Art. Cette théorie ne signifie pas que l'artiste se détachera de tous les intérêts humains, ce qui serait ridicule, mais qu'artiste avant tout, il ne se laissera déterminer, dans le choix de sa matière et dans sa façon de la traiter, que par les seules considérations artistiques. Ce qu'il dit peut avoir, bonne ou mauvaise, une portée morale et sociale; mais il ne l'a dit que persuadé qu'il le dirait bien et qu'il produirait sur
nous rimpression agréable d'une convenance parfaite entre le fond et la forme, le fond recevant très souvent de la forme une valeur imprévue. Chez La Fontaine, il est difficile de ne pas remar* quer une indifférence presque complète au sujet en soi. On comprend le mot de Jules Lemaître rapporté par M. Faguet : « Très grand poète : mais pourquoi cet homme a-t-il fait des fables ? » En effet : et pourquoi a-t-il composé cinq livres de contes qu'il qualifie lui-même de sornettes ? Pourquoi a-t-il écrit le poème de Za captivité de saint Malc et le poème du Quinquina? Ouvrages commandés, dit-on, l'un par les Solitaires de Port- Royal, l'autre par la duchesse de Bouillon.
L'idée des Solitaires priant le poète de L'Orû won de saint Julien de mettre en vers français le latin du vénérable d'Andilly est si drôle que je n'ose pas y croire. 11 est vrai que La Fontaine les avait déjà flattés dans sa Ballade d'Escobar et que ces Messieurs prêtaient beaucoup sur de pareils gages. Mais j'adopterais plutôt l'hypothèse de M. Roche, qu'à la veille de publier de nouveaux Contes, il faisait provision d'indulgence. Mon Dieu, délivrezmoi des Jésuites : pour les Jansénistes, je m'en charge! N'aurait- il pu s'en charger autrement? Sa ballade est lestement enlevée ; son poème se traîne. Mais il était convaincu qu'il l'avait réussi : < Je voudrais que cette idylle, outre la sainteté du sujet, ne vous parût pas entièrement dénuée des beautés de la poésie. > Il n'y a vu qu'une idylle et s'y est intéressé autant qu'à Philémon et Rancis, dont le sujet, s'il n'avait été traité par Ovide, n'eût pas
semblé convenir beaucoup plus à son tempérament.
La duchesse de Bouillon lui a proposé celui du Quinquina : un pensum^ dit Sainte-Beuve. Si adroit courtisan qu'on se représente La Fontaine, on ne l'imagine guère attelé à un pensum. La difficulté Ta attiré, une difficulté analogue à celle qu'il avait surmontée dans son Discours sur l'âme des Bêtes. Il a hésité, s'étant promis de ne plus chanter que les héros d'Esope ; mais on lui a fait une douce violence, et il a consenti d'être c disciple de Lucrèce une seconde fois. >
Quand on admire des vers comme ceux-ci :
Au dire de ces gens, la bète est toute telle :
L'objet la frappe en un endroit;
Ce lieu frappé s'en va tout droit, Selon nous, au voisin, en porter la nouvelle... L'impression se fait; mais comment se fait-elle?
Selon eux, par nécessité,
Sans passion, sans volonté...
on aurait mauvaise grâce à ne point admirer, dans le poème du Quinquina^ l'analyse de la fièvre :
Le sang s'acquitte encor chez nous d'un autre office. En passant par le cœur il cause un battement. C'est ce qu'on nomme pouls, sûr et fidèle indice
Des degrés du fiévreux tourment.
Autant de coups qu'il réitère, Autant et de pareils vont d'artère en artère Jusqu'aux extrémités porter ce sentiment...
Même précision dans les deux cas ; même tour de
force ; même labeur de la Muse que le poète a conjurée de venir sur ces matières « philosopher en langage des dieux. » Même confiance excessive de l'artiste dans les ressources d'un art qu'il ne distingue plus du métier. Si le discours à madame de La Sablière parait supérieur au poème du Quin^ quina, c'est qu'il est moins long, que la réfutation de la doctrine cartésienne nous intéresse plus que les théories de Montginot sur la fièvre et surtout qu'il est entrecoupé d'exemples où la vraie poésie se réveille.
Je ne prétends pas que La Fontaine prenne ses sujets au hasard; mais il ressort de toute son œuvre et de ses propres aveux que le sujet pour lui est toujours secondaire. Nombre de ses fables ne sont que des anecdotes, des facéties, comme on en trouve à la douzaine dans les recueils de bons mots : L'ivrogne et sa femme , le Rieur et les PoissonSy le Dépositaire Infidèle^ VEnfouisseur et son Compère. Beaucoup d'autres nous déconcertent par leur insignifiance ou leur insanité : Le Cierge^ La Goutte et VAraignée^ La tête et la queue du Serpent y F Homme et la Puce^ le Singe qui bat sa femme. Non seulement il ne recherche pas la nouveauté de la matière ; mais il met de la coquetterie à nous prévenir qu'on la lui a fournie et c qu'il ne lui reste que la forme, c'est-à-dire les paroles. » D insistera même sur la banalité du sujet qu'il affronte.
S'il est un conte usé, commun et rebattu,
C'est celui qu'en mes vers j'accommode à ma guise.
Et il ajoute : « Voyons si je l'ai rajeuni ! > La forme sauve tout : le trivial comme le scabreux. Les plus médiocres objets empruntent de l'art un lustre insoupçonné; les plus grivois, un attrait dont je voudrais pouvoir dire qu'il les intellectualise. On assure que, dans la conversation, les mots crus faisaient monter au visage du vieux disciple de Rabelais une rougeur virgilienne. Ils n'offensaient certes pas la pudeur de l'homme ; mais ils choquaient c l'admirable enveloppeur », comme l'appelait Bussy-Rabutin, l'artiste qui n'était jamais plus heureux que quand il lui fallait tirer de sa tête
Nombre de traits nouveaux, piquants et délicats, Qui disent et ne disent pas Et qui soient entendus sans notes Des Agnès même les plus sottes.
Et, plus franc dans ses Contes que dans ses Fables ^ il n'admet pas que la critique se mêle de discuter ses choix ou de juger ses intentions :
Censurez tant qu'il vous plaira Méchants vers et méchantes phrases Mais pour bons tours laissez-les là...
Justiciable comme artiste et dans les limites de son art, il n'a aucun compte à rendre de ses idées et des caprices de son imagination. La préface des Orientales ne revendiquera pas plus nettement le bon plaisir du poète. Personne n'a été plus convaincu des droits de l'artiste (sous la réserve que le public l'applaudisse) et des prérogatives illimitées du bien dire.
Tout est fin diamant aux mains d'un habile homme ; Tout devient happelourde entre les mains d'un sot.
Tout est fin diamant... Ici, je ne partage pas entièrement ropinion de M. Faguet et celle de Sainte-Beuve : qu'il n'a dépendu que de La Fontiiine, habile homme, d'exceller dans tous les genres. Si nous ne possédions que les Fables et les Contes^ on pourrait le soutenir. Malheureusement, nous avons son théâtre, ses odes, son roman, ses poèmes héroïques, toute son œuvre parallèle aux Contes et aux Fables. On y trouvera partout de beaux vers, c'est entendu. Mais le jeu des beaux vers ne doit point nous faire illusion. C'est pour les poètes de second ordre qu'il a été inventé. Nous sommes en droit de demander à La Fontaine beaucoup plus que d'heureuses rencontres, et de chercher pourquoi c ce beaucoup plus », il ne nous le donne que dans une partie de son œuvre. On objecterait à tort que le reste n'est qu'essais, marche incertaine d'un talent qui s'ignore. Nous n'avons rien de ce qu'il fit dans la période des tâtonnements. Quand il a débuté, il était presque complètement formé. Et il exagère, lorsqu'il s'accuse ou se flatte de changer tous les jours € de manière et de style. > Il n'a eu que deux manières : celle qu'il devait à la société mondaine et à sa nature voluptueuse, et celle qu'il devait à l'exemple de Molière et à son propre génie. Et ne regrettons point, si inférieure qu'ait été la première, qu'il s'y soit souvent attardé, car, sans elle, nous n'aurions peut-être plus eu toutes les grâces et les délicatesses de la seconde. Sup-
primez le La Fontaine mondain : rien n'atténuera plus la crudité de ses Contes et ne voilera plus la cruauté de ses Fables.
Il commence par le théâtre. Il ne se trompe pas sur l'essence comique de son génie; il ne s'abuse que sur le genre qu'il aborde. L'œuvre dramatique réclame un effort soutenu dans l'invention dont il est incapable. La Fontaine imaginera des scènes de bonne comédie : c'est ce qu'il a fait toute sa vie ; mais chaque scène se suffit et forme une pièce entière. Le théâtre vit de l'étude des âmes et des caractères. Sa psychologie est courte. M. Faguet nous dit même qu'il n'en avait ni le don, ni le goût. Le théâtre, au moins au XVII* siècle, exige des qualités oratoires. On fait des discours dans la comédie de Molière comme dans la tragédie de Racine. Or La Fontaine est le poète le moins oratoire qui ait paru dans un siècle et dans un pays de poètes orateurs. Il a touché parfois à l'éloquence, ou plutôt il nous en a donné l'inoubliable sensation, comme en deux ou trois reparties il nous donne l'impression de tout un dialogue. Le discours du Paysan du Danube n'est que la marche d'un discours tracée par des éclairs. Songez à ce qu'il fût devenu dans la bouche d'un Corneille ou dans le porte-voix d'un Hugol Ses comédies, YEunuque, Ragotin, sa tragédie d'Achille heureusement interrompue, nous le montrent qui développe. Plus l'espace lui
manque, plus il est à Taise. Au théâtre, il en a trop. Ses discours vont au petit pas; ses récits s'étalent en morceaux narratifs. Voltaire estimait que son acte du Florentin était un petit chefd'œuvre. A moins qu'on n'y sente la lourde patte de Ghampmeslé, on y reconnaîtra combien le La Fontaine conteur diffère du La Fontaine dramaturge. Marinette nous raconte que le jaloux Harpajème tient sa pupille solidement emprisonnée, et que rien ne le tranquillise. La nuit, bien que leurs deux lits ne soient séparés que par une cloison,
Le bruit d'une araignée, alors qu'elle tricote, Une mouche qui vole, une souris qui trotte, Sont éléphants pour lui qui l'alarment soudain.
Six ans auparavant, dans Le Savetier et le Financier , il avait exprimé le même perpétuel tremblement d'un homme qui craint pour son trésor :
Tout le jour, il avait l'œil au guet; et la nuit, Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent...
Le poète avec deux mots en dit plus que la pauvre Marinette.
Il est possible qu'au xix® siècle La Fontaine eût justifié, dans la Comédie Lyrique, l'admiration éperdue de Banville pour sa bluette de Clymène. Toujours est-il que, par la faute de son temps ou par la sienne, il n'a pas trouvé cette nouvelle forme du théâtre de fantaisie; et, n'en déplaise à Banville, sa Clymène n'est qu'un dia-
logue de poésie galante fait pour être dit non € devant un parterre de princes et de poètes, dans un décor de verdure fleurie, avec une rampe de lucioles et d'étoiles >, mais dans ces salons que nous décrit le Songe de Vaux^ et dont les riches , balustres, les voûtes à l'italienne, les peintures et les tapisseries se reflètent aux tendres couleurs de son Adonis,
La société mondaine et encore à demi précieuse de la moitié du xvii® siècle ne nous a point légué d'œuvres plus gracieuses que Y Adonis^ le Songe de Vaux, Psyché. La politesse française s'y marie à la mollesse italienne. Cet Adonis, qui repasse dans sa triste mémoire
Ce que naguère il eut de plaisir et de gloire,
ressemble à VAdone de Marini et encore plus aux héros enchantés du Tasse. Les dieux et les déesses y forment des tableaux d'une sensualité aussi charmante que celle de l'Albane. La Fontaine y a consumé, comme il le dit, c tout le fond d'embellissements qu'il avait puisé chez les anciens et chez quelques modernes. » Et le souci des bienséances le guide dans toutes les modifications qu'il fait subir à ses originaux, — le guide et souvent l'affaiblit.
Lisez plutôt ce passage de la préface de Psyché :
Apulée fait servir Psyché par des voix dans un lieu où rien ne doit manquer à ses plaisirs, c'est-à-dire qu'il lui fait goûter ces plaisirs sans que personne paraisse. Premièremeat, cette solitude est ennuyeuse ; outre cela, elle est effroyable. Où est l'aventurier et le brave qui touche-
raient à des viandes lesquelles viendraient d'elles-mêmes se présenter ? Si un luth jouait tout seul, il me ferait fuir, moi qui aime extrêmement la musique. Je fais donc servir Psyché par des nymphes qui ont soin de l'habiller» qui l'entretiennent de choses agréables, qui lui donnent des comédies et des divertissements de toutes sortes.
Est-ce assez curieux? La Fontaine supprime une des plus jolies scènes et des plus féeriques de ce conte de fées, parce que la solitude est ennuyeuse et qu'on ne saurait jouir d'aucun plaisir sans compagnon ou sans témoin. Puis où a-t~on vu des viandes qui se présentaient d'elles-mêmes, des luths qui jouaient tout seuls ? Ce n'est pas raisonnable. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent dans le monde. Mais nous sommes en pleine fantaisie, et je croyais que si Peau d'Ane vous était contée... J'aime mieux la Psyché d'Apulée, malgré son style corrompu aux reflets métalliques, si peu naturel chez une vieille radoteuse avinée qui débite son histoire dans une caverne de voleurs. Son histoire du moins est plus fantastique, partant plus savoureuse. J'aimerais mieux surtout qu'un Perrault nous l'eût contée, ou un Platon. Sœur de Cendrillon ou hlle de notre âme, conte ou symbole : il eût fallu choisir. La Fontaine aurait pu se rappeler les mythes platoniciens ; mais il ne goûtait en Platon que € les circonstances du dialogue, les caractères des personnages, les interlocutions, les bienséances » et « ces excellentes comédies qu'il nous a données aux dépens des faux dévots, des ignorants vaniteux ou des pédants. Y II ne goûtait en Platon qu'un La Fon-
taine athénien; et sa Psyché n'a de platonicien que les dialogues des quatre amis.
Le reste, il en a fait un long récit très surveillé, très élégant, trop élégant, en somme assez fade, tout relevé qu'il soit de pointes malicieuses. Que de fausse bonhomie dans cette € ga!té i qu'il mêle « parmi les endroits les plus sérieux de son histoire » ou c parmi les plus tristes ! » c Le lendemain (de son mariage) les nymphes riaient entre elles, et Psyché rougissait en les voyant rire. > Ces nymphes font regretter celles des Contes^ dont le rire est plus franc. Les Divinités de l'Olympe égaieront toujours La Fontaine, et, quand il se met sur le chapitre de leurs aventures, bien qu'à l'entendre ce genre héroïque soit c le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible d'ornements et de ces figures nobles et hardies qui font une langue à part », il côtoie la parodie, et, pour un peu, rejoindrait les burlesques. « Vous savez combien nous nous ennuyons, dit Jupiter; Gybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur. Gérés sent sa divinité de province, Diane nous rompt la tête avec sa trompe. » Dans le Sow^ô rfe Vatix^ il chantera les amours de Mars et de Vénus, comme l'observe plaisamment M. Michaut, sur le ton que prendront plus tard les guerriers d'Offenbach :
Vous devez avoir lu qu'autrefois le dieu Mars, Blessé par Gupidon d'une flèche dorée.
Après avoir dompté les plus fameux remparts
Mit le camp devant Gythérée.
Le siège ne fut pas de fort longue durée :
A peine Mars se présenta
Que la belle parlementa.
RÉFLEXIONS SUR LA FONTAINE â55
C'est mieux que du Meilhac, et c'est mieux que du Scarron, mais dans la même veine. Et c'est une veine que le sujet de ses Fables et de quelquesuns de ses Contes lui fournira l'occasion d'utiliser au profit même du naturel. Dans ce petit monde comique, qui campe sur les confins de la réalité et de la fantaisie, il est naturel en effet que les dieux des bonnes gens et des bêtes participent de la bonté des uns, de la bêtise des autres, de la petitesse de tous, que Jupiter ne soit plus qu'un Jupin et Borée un souffleur à gages. Il est naturel aussi qu'à la vanité de leurs gestes le poète mesure la vanité des nôtres, puisque les mêmes mobiles nous agitent et que deux coqs qui se battent pour une poule sont aussi fous que Ménélas et Paris se battant pour Hélène. Amour, tu perdis Troie! La Fontaine, si entêté du genre héroïque qu'il y revenait encore vers la fin de sa vie, en a passé une bonne partie à se moquer agréablement de lui-même. Ce fut son donquichottisme ; et c'est un peu l'histoire de Cervantes dont le génie le ravissait. On joue sur les mots quand on parle de poésie épique chez La Fontaine. Il aurait bien voulu en faire; et l'énumération des chiens et des chasseurs dans son Adonis est sérieusement imitée des dénombrements homériques.
De cet effort trop ambitieux, il n'a gardé qu'une habileté surprenante à frapper le grand vers.
Le robuste Grantor aux bras drus et nerveux... Ne pouvant que mourir, il meurt sans s'étonner... C'est Phlégon qui souvent aux loups donne la chasse. Armé dPun fort collier qu'on a semé de clous.
Quand il s'amusera à traduire, pour la traduction de son ami Pintrel, les vers cités par Sénèque dans ses Epttres, il accomplira de véritables prouesses :
Les chevaux sont couverts de housses d'écarlate
Où l'or semé de fleurs et de perles éclate ;
Ils ont des colliers d'or sous la gorge pendants
Et des mors d'or massif qui sonnent sous leurs dents.
Seuls Ronsard et Hugo ont su rendre ainsi Virgile. Les vers semblables qui relèvent le ton de ses humbles récits,
Gomme il sonna la charge il sonne la victoire,
ne sont que des souvenirs de poèmes héroïques, des parodies dont la légèreté et Tart qui les amène effacent ce qu'elles pourraient avoir de burlesque ou simplement de trop appuyé.
f J'avais plus d'imagination que je n'en ai aujourd'hui >, disait-il en nous présentant son Adonis. Douce ironie du La Fontaine réaliste à l'égard du La Fontaine héroïque ! Son imagination n'évoquait point alors : elle se travaillait à décrire. Il décrivait minutieusement les chambres de Vaux, les embellissements de Versailles, lesrocailles, les grottes, les lustres de rochers, les bassins, les divinités qui décorent les murs et les plafonds : « Je peins quand il me plait la peinture elle-même. » Il veut être exact ; il l'est aux dépens de la vérité. Il compare la vapeur des jets d'eau à la blanche fumée que la chaux exhale, et il ne sent pas que cette comparaison nous gâte
les jeux irisés de Thétis et de Phébus qui ne ressemblent plus qu'à deux gâcheurs de mortier. 11 peint tout, et nous ne voyons rien, à moins que le spectacle n'éveille sa rêverie ou n'émeuve son désir de volupté. Alors seulement le grand poète se révèle. Mais ses beaux coups d'aile ont une envergure que son vol ne soutient pas. Il s'élève d'un mouvement aussi harmonieux que soudain, puis il s'affaisse. Exemple, sa peinture de la Nuit dont on ne cite jamais que quelques vers :
Cette Divinité digne de vos autels Et qui même en dormant fait du bien aux mortels. Par de calmes vapeurs mollement soutenue, La tête sur son bras et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs et ne les répand pas.
Ces vers ont une grâce aérienne, et l'on voudrait arriver tout de suite au dernier murmure du poète qui suit amoureusement sa vision dans l'espace,
Qu'elle est belle à mes yeux, cette Nuit endormie !
Mais il n'y arrive qu'après cinq vers dont trois au moins sont plats et lourds :
Fleurs que les seuls zéphyrs font voler sur leurs pas. Les pavots qu*icirbas pour leur suc on renomme. Tout fratchement cueillis dans les jardins du Somme, Sont moitié dans les airs et moitié dans sa main. Moisson plus que toute autre utile au genre humain.
Et quand il a enfin soupiré : Qu'elle est belle à mes yeux... rien ne l'avertit de ne pas continuer, de nous laisser achever tout seuls la rêverie que nous avons commencée avec lui.
Sans doute de rÂmour son âme est ennemie.
Et ce frais embonpoint sur son teint sans pareil Marque un fard appliqué par les mains du Sommeil.
En un clin d'oeil, sa Nuit adorable quitte la place à une marchande de pavots toute plâtrée.
Sauf dans son invocation à la Volupté qui termine Psyché^ je ne crois pas que La Fontaine ait écrit vingt vers de ses Elégies ou de ses poèmes descriptifs où Ton ne se heurte à d'aussi fâcheuses inégalités. Mais il est rare que, dans vingt vers pris au hasard, on ne trouve point d'heureux commencements ou qu'on ne reçoive pas le petit choc très doux que donne au cœur le passage de la poésie. L'art suprême des Contes et des Fables consiste à ne nous offrir que ces heureux commencements, à s'arrêter dès que nous avons senti la divine secousse.
belles, évitez Le fond des bois et leur vaste silence...
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager.
Que ce soit aux rives prochaines !...
Qu'un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur...
Les autres œuvres ont aussi dé ces accents d'une indicible pureté. Mais ici, rien ne les recouvre, ne les affaiblit, ne les altère ; ce qui les précède nous y conduisait insensiblement ; le silence qui les suit les prolonge indéfiniment. La Fontaine n'est poète élégiaque ou lyrique que dans les aparté d'un sujet qui ne semblait pas y prêter. L'Adonis, le Palais de Vaux, Psyché, Saint
Malc, les Filles de Minée y prêtaient trop. Mais il ne lui fut pas inutile de les traiter : en même temps qu'il y préludait à ses plus touchants accords, il y versait le trop-plein de ces jolis ornements qui eussent gâté son génie. Pour nous, sortons de ces palais comme Ton sort d'un songe ! La nature même y est baignée de la lumière de théâtre où se pavane la pastorale. Flore, Pomone, Echo, les haleines des Zéphyrs courroucés contre les voiles qui leur cachent des gorges d'albâtre, tout cela ne vaut pas le petit jardin
Où croissaient à plaisir l'oseille et la laitue, De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet, Peu de jasmins d'Espagne et force serpolet...
Et puis il y a Margot.
On ne dira jamais trop de bien d'une bonne douzaine de Contes de La Fontaine. Mais l'austère littérature de nos conteurs et de nos romanciers du XIX® siècle nous a rendus si prudes que nous avons toujours l'air, quand nous touchons à ces joyaux, de les avoir, pour un instant, retirés d'un musée secret. Peut-être aussi craint-on d'y rencontrer assez souvent la même morale que dans les Fables f ce qui serait désolant pour les Fables. Mais, morale à part, c'est dans les Contes que nous assistons au travail le plus intéressant du génie de La Fontaine, quand il s'exerce sur des modèles étrangers ; c'est là, et mieux encore que
260 LA POiSIE CLASSIQUE
dans les Fables où ses modèles, hormis de rares exceptions, n'ont point la valeur de Boccace et de TArioste. D'ailleurs, chaque fois qu'il emprunte une fable à un de ses pairs, Horace ou Marot, il esquive la lutte, et la brièveté avec laquelle il s'acquitte de son sujet est comme un hommage rendu à la perfection de son devancier. Mais il ne craint pas de se mesurer aux grands conteurs italiens et de repétrir leur matière à sa guise.
Et d'abord, il en retranche le pittoresque qui tient aux mœurs de l'Italie, avec le même soin que Corneille élimine du Cid la couleur particulière à l'Espagne. Dans sa Dissertation sur Jocondey une des pages de critique les plus solides du XVII® siècle, Boileau le félicite « de ne pas se laisser emporter à ces extravagances italiennes. » Boileau appelle ici extravagances le mélange audacieux du profane et du sacré qui est un des traits les plus topiques de la nature italienne, surtout à la Renaissance, et dont nos Romantiques tireront des effets aussi faciles qu'horrifiques. La Joconde de TArioste, avant de révéler au Roi son infortune conjugale, lui fait jurer sur le Saint- Sacrement qu'il ne se vengera point. Celui de La Fontaine, plus confiant dans la raison, lui dénombre, depuis l'origine du monde, tous les rois et les Césars qui supportèrent philosophiquement pareille déconvenue. Dans l'Arioste, la femme de Joconde, cette gaillarde, conjure son mari déporter comme un gage d'amour une petite croix contenant de saintes reliques qu'elle a héritée de son père, qui la tenait d'un pèlerin de Bohème, re-
venu de Jtîrusalem. La Fontaine a remplacé le reliquaire par un bracelet « de façon fort mignonne. » Ce n'était point qu'il fût à une inconvenance près, en ce qui regarde les choses de la religion ; mais certains badinages, dont la libre humeur italienne n'est point offusquée, choqueraient le goût français comme des profanations. L'Arioste partage avec ses contemporains l'amour effréné du beau qu'il assimile à la vertu. Le père de la jeune Caliste, pour éviter que sa fille suive l'exemple maternel, la fait élever dans un palais que décorent les images et les statues des chastes héroïnes dont l'antiquité nous a transmis la gloire et de celles qui doivent un jour illustrer l'Italie. Cette éducation esthétique ne dit rien qui vaille à La Fontaine. Aujourd'hui peut-être le bourgeois français s'en remettrait du soin de protéger sa fille à l'influence d'une sérieuse éducation rationnelle et scientifique ; mais il n'a jamais accordé le même crédit à la peinture et à la sculpture, fussent-elles d'un Raphaël ou d'un Michel-Ange. Au couvent, Caliste, au couvent, comme l'Agnès de Molière ! On vous y apprendra à manier l'aiguille et à ne lire que des livres de sainteté ; et quand on louera votre visage, vous répondrez :
Ne considérez point des traits qui périront.
C'est terre que cela : les vers le mangeront.
Ainsi dans les Fables ; que le sujet vienne de la Grèce ou de l'Inde, les mœurs et l'esprit sont toujours de chez nous.
262 hk POÉSIE CLASSIQUE
Francisés, les héros de Boccace et même ceux de TArioste perdent cette rudesse féodale dont on sentait les aspérités sous l'apparat et la diplomatie des petites cours italiennes* La Fontaine les police, les affine. Dans l'Arioste, le frère de Joconde déclare tout net au roi Adolphe, fier de sa beauté, que son frère est plus beau que lui. Quelle apparence qu'un courtisan sache si mal son métier I Le gentilhomme français saisit simplement l'occasion, par l'éloge qu'il fait de son frère, d'éveiller l'intérêt du Prince. Mais les personnages italiens ont l'imagination nourrie des romans chevaleresques et sont capables de désintéressement. Ceux de La Fontaine, sous leur culture mythologique et sous leurs belles manières d'hommes du monde, cachent un esprit pratique et un tempérament gaulois. Us ne recherchent point la volupté : le plaisir leur suffit.
Et ils aiment à rire. La fantaisie de TArioste, si prodigieuse que, lorsqu'on passe à Ferrare devant la maison rouge, oh il a longtemps vécu avec sa nombreuse famille et ses monstres chimériques, on est presque étonné de n'en point voir sortir un hippogriffe, cette fantaisie, qui se répand partout comme la fumée de ses creusets magiques, rencontre parfois, au détour d'un conte furieusement gai, le tragique moral, et laisse tomber ses enchantements. Le héros de La Coupe Enchantée nous raconte que, sur le perfide conseil de la fée Melissa, il a voulu éprouver la vertu de sa femme. La fée le métamorphose, et il vient offrir à sa Caliste son amour et des pierreries. Le cœur de la
jeune femme, à la vue des pierres précieuses, s'amollit.
D'un ton bref et saccadé, que je ne puis me rappeler sans que la vie m'abandonne, elle me dit qu'elle satisferait mes désirs, si elle croyait que personne ne le saurait jamais... A cet instant, Mélissa me rendit ma forme pre* mière... Nous devînmes tous les deux couleur de mort ; tous les deux, nous restions les yeux baissés. J'eus à peine la force de lui crier : « Femme, tu me trahirais donc, si tu trouvais quelqu'un pour m'acheter mon honneur? » Elle ne me répondit que par un torrent de larmes. Mais sa honte fît bientôt place au dépit de voir que je lui avais fait un tel affront. Le dépit monta jusqu'à la rage et se changea en une haine profonde. Elle résolut alors de fuir loin de moi.
Pas un mot de cette scène si juste et si forte n'a passé dans La Fontaine : ni le ton bref et saccadé d'une bouche sèche de convoitise où la pudeur halète, ni les yeux baissés de ces deux époux devant l'irrémédiable, ni l'analyse des sentiments de la femme. Damon, dès que Galiste, c de rocher » qu'elle était, devient ce mouton ]» , reprend sa forme ; et c'est lui qui bêle :
Je devrais dans ton sang éteindre ce forfait. Je ne puis, et je t'aime encor tout infidèle. Ma mort seule expiera le tort que tu m'as fait.
Caliste se contente de pleurer en attendant qu'elle le trompe sérieusement et qu'il s'y aguerrisse; car, pour ces histoires-là.
S'il faut en ce pays faire tant de façons, Allons-nous-en chez les sauvages I
Sauvages ou non, TArioste et Boccace se font tout de même de notre cœur une idée plus com* plexe que La Fontaine, et plus humaine. Mais notre poète, si sceptique sur l'importance des règles, tenait comme règle établie que le conte devait toujours être licencieux et gai. Tant il est vrai que nos théories ne sont la plupart du temps que l'expression de notre tempérament! « Dans ces sortes de contes, chacun doit être content à la fin : cela plaît toujours au lecteur, à moins qu'on ne lui ait rendu les personnes trop odieuses. Mais il n'en faut point venir là, si l'on peut, ni faire rire et pleurer dans une même nouvelle. » Malheureusement, l'éternel badinage sur les maris trompés, outre qu'il déforme l'image de la vie et finit par rendre les personnes odieuses, ne produit pas l'unité de ton que recherche La Fontaine : il n*aboutit qu'à la monotonie.
L'unité est bien plutôt dans ce ton de la causerie, une des plus grandes originalités de ses Contes et de ses Fables. A chaque instant, sa personnalité intervient au milieu de son récit, tantôt pour placer une réflexion morale ou immorale, tantôt pour confesser un de ses goûts. Il vit familièrement avec ses personnages. Il les blâme, les approuve, les encourage, sourit de leurs manigances, s'associe à leurs craintes, entremêle leurs aventures de retours sur lui-même. Dans la Courtisane amouretise, Camille, désireux de savoir jusqu'où iront la patience et l'amour de Constance, se fait déchausser par elle. Le poète prévoit chez son lecteur un sursaut d'étonnement ou d'incrédulité.
Quoi i I de sa main ? Quoi 1 Constance elle-même ?
Il y répond délicieusement :
Qui fut-ce donc ? Est-ce trop que cela ?
Je voudrais bien déchausser ce que faime.
Ce sont là des traits exquis, comme il en fourmille dans les Fables^ et dont aucun de ses devanciers ne lui a donné le modèle.
Mais en quoi cette unité de ton Fempêcheraitelle € de rire et de pleurer dans la même nouvelle ?» On ne voit point qu'il l'ait compromise en écrivant la Courtisane amoureuse et le Faucon^ les deux seuls contes où il se soit attendri. Lorsque Glitie, dont l'enfant malade désire le faucon de Frédéric, vient prier cet homme, qui s'est ruiné pour elle et qu'elle a toujours éconduit, de lui abandonner le seul bien qui lui reste, son oiseau, et lorsqu'elle met au service de son amour maternel toute son adresse de femme :
Vous savez bien par votre expérience
Que c'est d'aimer : vous le savez, Seigneur !
l'unité de ton, si chère au poète, est-elle rompue par ces accents dignes d'Andromaque? Dans l'admirable scène de la Courtisane amoureuse, dont le naturel fait paraître comme des gouttes de fard délayé les larmes de Marion de Lorme et de la Dame aux Camélias, on ne regrette point que La Fontaine se soit départi de sa sempiternelle conception de l'amour rusé ou vénal. On regrette seulement que, dans toute son œuvre, l'amour
266 hk POÉSIE CLASSIQUE
n'ait ainsi parlé que sur les lèvres d'une courtisane.
De même, lorsqu'il vide de tout son sens philosophique la Fiancée du Roi de Garbes. Si cet exemple des caprices du sort, — dont je ne trouve l'égal en ironie que dans le Candide de Voltaire, — si cette vision amère des hommes s'entretuant pour la beauté qu'ils adorent et qu'en même temps ils avilissent, se sont convertis, chez La Fontaine, en une histoire égrillarde de bonne fille qui, malgré elle, mais en y prenant goût, passe par le lit de dix amants avant de rendre son royal fiancé le mari le plus satisfait du monde, ce n'était point que La Fontaine fût incapable d'en comprendre la signification profonde, ni qu'il craignit que l'unité de ton eût à en pâtir. Sa poésie familière et ailée pouvait supporter les pensées vigoureuses et les sentiments pathétiques. Le poète qui, à propos d'un Astrologue tombé dans un puits, se posait la redoutable question de la Providence, et, tournant son regard vers les étoiles, se demandait si jamais Dieu imprima sur leur front
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles»
pouvait loger dans un conte autant de philosophie qu'il en tient dans Boccace. Mais, dès qu'il s'agit des rapports de l'homme et de la femme, La Fontaine n'y voit plus que matière à brocards et variations sur la bagatelle. Ses Fables lui rendront l'immense service d'exorciser son esprit et de l'appliquer à des sujets d'un intérêt plus général et plus humain. Devant les Contes^ que de fois
le mot de madame de La Sablière nous vient aux lèvres : c En vérité, mon cher La Fontaine, vous seriez bien bête, si vous n'aviez pas tant d'esprit! > Il en avait trop et il était trop artiste pour qu'il ne se glissât pas une part de vérité dans l'erreur qu'il commettait en supprimant tout le sérieux de Boccace et de l'Arioste. Il avait parfaitement compris que ni l'Arioste ni Boccace n'avaient le ton juste qui convient aux contes : le premier, parce que ses contes ne sont que des intermèdes pendant lesquels la folle musique de son poème continue de jouer ; le second, parce qu'en écrivant ses histoires de bourgeois bernés par leurs femmes, il a les yeux fixés sur la majesté de Tite-Live. L'un est trop lyrique; l'autre, trop oratoire. La Fontaine ramène leurs personnages au langage de la conversation naturelle, et il est infiniment plus comique et plus fin dans le comique. Une fée maligne veut prouver au vieux magistrat de Man* toue, Anselme, qu'il n'est pas plus à l'épreuve de l'or que sa femme qui l'a trompé. Elle le conduit devant un palais resplendissant. Sur le seuil, un Ethiopien « vêtu comme un mendiant et crasseux comme un porc > lui offre toute cette splendeur princière, s'il accepte d'être son page et son mignon. « On peut juger, dit l'Arioste, par cette proposition combien il était bestial et sauvage. Repoussé trois ou quatre fois, il ne se laisse point décourager et il insiste tellement qu'il finit par faire consentir Anselme. » Rien de moins plaisant que cette façon de présenter une énormité, La Fontaine, lui, détourne délicatement notre atten-
tion de l'énormité même sur le seul objet qui nous importe, l'avarice d'Anselme. Le vieux magistrat interroge d'abord l'Ethiopien, qu'il prend pour le balayeur du logis ; et il l'interroge avec une politesse mêlée de condescendance, qui nous indique combien il est sensible à tout ce qui touche à la richesse.
Cher ami, lui dit-il, apprends-nous à quel Dieu Appartient un tel édifice?
A peine le cher ami a-t-il répondu. « Il est à moi, > qu'Anselme se prosterne :
Seigneur, ajouta-t-il, que votre déité
Excuse un peu mon ignorance 1
Quant à l'Ethiopien, il est moins bestial que dans l'Arioste. Il a de l'esprit, ce qui est naturel, puisque la fée a revêtu cette forme hideuse. Il connaît ses auteurs et l'histoire de Jupin et de Ganymède ; et, quand il propose à Anselme l'extraordinaire marché, il a soin de lui dire : c Je ne ris point ! » Et Anselme de lui répliquer par ces deux vers irrésistibles :
Ah l Seigneur, vous raillez, c'est chose par trop sûre : Regardez la vieillesse et la magistrature 1
Il n'est donc plus retenu que par son âge et par sa dignité : autant dire que l'homme a déjà consenti. Des trois vers insignifiants de l'Arioste, La Fontaine a tiré une scène de comédie dont la bouffonnerie se nuance de finesse. Si la gravité avec laquelle l'Arioste et Boccace traitent certaines
parties de leurs récits en rachète les graveliires, très souvent le génie comique de La Fontaine les assainit. Il les surpasse toujours par le naturel et la rapidité du dialogue et par les traits de comédie. Et parfois ces traits ont une telle soudaineté et une telle vigueur qu'ils portent beaucoup plus loin que la comédie elle-même. Richard de Quinciza, vieillard rusé, mais pauvre mari, vient rechercher la femme qu'un corsaire lui a enlevée. Sa femme, trop heureuse de sa nouvelle vie, ne le reconnaît « non plus qu'un homme arrivé du Pérou. » On les laisse tête à tête. Quinciza s'étonne et la supplie de le regarder un peu. « Suis-je défiguré? » € La dame, dit Boccace, commença de rire et l'interrompit : « Vous savez bien que je ne suis pas si oublieuse... > Et elle développe harmonieusement toutes les raisons de sa conduite. Il n'en va pas de même chez La Fontaine : le mari, moins naïf que celui de Boccace, lui représente les misères et la honte qui l'attendent près de son pirate.
Et ton honneur? que crois-tu qu'il advienne — Ce quHl pourra I répondit brusquement Bartholomée. Est-il temps maintenant D'en avoir soin? S'en est-on mis en peine Quand, malgré moi, Ton m*a jointe avec vous, Vous vieux penard, moi fille jeune et drue?
Quel haussement d'épaule au mot honneur, et quelle révolte de cette jeune femme que les joies de l'amour viennent d'affranchir ! La Fontaine a jeté dans son conte une note presque dramatique
à force d'âpreté. Et nous Tentendons plus d'une fois, dans ses fables, ce brusque et dur accent. Nous l'entendons dans le Paysan du Danube.
Nous l'entendons dans la Couleuvre et l'Homme :
Ta justice, C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ;
dans les Compagnons (f Ulysse ^ où d'un vers il bouscule toute l'esthétique de son temps :
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre ?
Les caresses de sa poésie élégiaque, ses enveloppements, ses malices, son exquise politesse ne doivent point nous aveugler sur l'énergie foncière de son génie. Lisez la Matrone cTEphèse : cornpjlarée à celle de Pétrone, la supériorité n'en est pas seulement dans la vie des trois personnages , mais dans cette allégresse impitoyable qui circule d'un bout à l'autre du récit et qui n'épargne ni le faste de nos deuils, ni les conventions morales, ni même le respect de la mort :
Elle écoute un amant, elle fait un mari.
Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri...
Mieux vaut goujat debout qu'Empereur enterré !
La même joie drue éclate dans la fable où le Milan vient imprimer sa griffe sur le nez du Roi.
Quoi, sur le nez du Roi ? Du Roi même en personne' Il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne? Quand il en aurait eu, c'aurait été tout un.
. Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
C'est en vain qu'on rappelle le maudit animal. On crut qu'il nicherait là jusqu'au lendemain,
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
Tous de rire, monarque et courtisans, et La Fon*taine avec eux :
Qui n'eût ri ? Quant à moi, Je n'en eusse quitté ma part pour un empire»
Qu'un pape rie, en bonne foi.
Je n'ose l'assurer ; mais je tiendrais un roi
Bien malheureux, s'il n'osait rire.
C'est le plaisir des Dieux : malgré son noir sourci, Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
Il en fit des éclats, à ce que dit l'histoire. Quand Vulcain clopinant lui vint donner à boire.
Cet art robuste, cette riche gaîté qui, moins contenue, irait jusqu'àl'enivrement d'elle-même, nous font songer à du Rabelais, mais à un Rabelais qui aurait été décanté, un Rabelais transparent et doré, servi sur la table de La Rochefoucauld.
J'aimerais une édition de La Fontaine, où ses meilleures fables seraient entremêlées à ses meilleurs contes. Les contes y perdraient de leur monotonie ; les fables y gagneraient de ne plus être suivies ou précédées d'historiettes d'animaux aussi fastidieuses dans leur genre que les facéties de Sœur Jeanne ou du Villageois qui a perdu son veau. Et le génie de La Fontaine en ressortirait sans ombre.
On s'attarderait moins à rechercher les traces d'une pitié pour nos misères qu'il a peut-être éprouvée, mais qu'il n'a guère exprimée. Compassion et comédie vont rarement ensemble.
Quand il nous dit que c le cœur fait tout, » il est bon de se rappeler que La Rochefoucauld, celui de ses contemporains qu'il a le plus admiré avec Molière, et et dont il a pris toutes les conclusions, avait écrit : < La pitié est une passion... qui ne sert qu'à affaiblir le cœur et qu'on doit laisser au peuple. > Enfin, si la ruine de Fouquet lui arrachait ce cri : « Et c'est être innocent que d'être malheureux I > son œuvre est pleine de malheureux à qui leur malheur ne crée pas une innocence. On dira qu'il nous inspire l'horreur de la violence et de l'injustice. Je me défie de ceux qui trouvent le moyen de nous faire rire des victimes de l'injustice et de la violence. Les scrupules de l'Ane des Animaux malades de la peste sont honorables et ridicules.
Il a aimé les animaux ? Oui, en artiste et contre l'homme, ce qui n'est pas la meilleure façon de les aimer. Et il les a peu connus ; il ne s'est intéressé qu'incidemment à leurs mœurs et à leur caractère. On a relevé ses confusions, ses erreurs, et des absurdités, comme le renard mangeant un fromage ou le lapin se réfugiant dans le trou d'un escarbot. Il les a rendus plus bêtes que nature, en substituant à leur instinct presque infaillible une caricature de la raison humaine, et plus vicieux en attribuant à la vanité, à la cruauté, à l'ambition, à l'avarice des actes qui leur sont
commandés par les besoins journaliers de leur existence. Il a bien noté leur solidarité, mais très rarement où on la trouve, c'est-à-dire dans l'espèce. Les sociétés d'animaux qu'il a imaginées et qui rebutent notre attention, on les admet dans les conceptions religieuses de la littérature hindoue ; on les admettra chez Rudyard Kipling, qui infuse à cette antique conception de l'Inde son individualisme discipliné d'Ânglo-Saxon, et qui établit la Loi de la Jungle ; on les admettra dans la fantaisie magique d'Andersen. Mais La Fontaine n'a pas du tout l'âme d'un brahmane (pas plus que celle d'un François d'Assise) ; il n'a point observé la nature comme Kipling ; et sa fantaisie est trop raisonnable et se modèle trop sur la réalité pour nous faire oublier les invraisemblances de ses fictions. Ce n'est que par son art et par le détail qu'il parvient à en sauver quelques-unes.
Il a cru, sur de bons témoignages, à l'intelligence des bêtes ; et il est possible, comme le pense M. Faguet, qu'il ait contribué à répandre plus de respect, plus d'affection pour elles, et surtout plus de curiosité. Sa poésie a peuplé notre nature familière de petits personnages dont la silhouette, merveilleusement dessinée, parle à \ notre esprit : dame Belette, Jeannot lapin, mattre Corbeau, Raminagrobis le chat. Mais quand je lis :
Un Rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris, Et qui ne connaissait Tavent ni le carême, Sur les bords d!un marais égayait ses esprits,
je vois, au lieu d'un rat, sur la jetée-promenade
d'une petite ville, un gros bourgeois à figure de rat. Si Jeannot lapin affirme ses droits de propriétaire et allègue la coutume et l'usage,
Ce sont, dit-il, leurs lois qui m*ODt de ce logis Rendu maître et seigneur et qui, de père en fils, L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis...
tout, jusqu'au geste, évoque, dans la lumière du matin, un blondin fadasse de paysan honnête, têtu et nigaud. D'ailleurs, ce sont toujours les hommes que La Fontaine se propose de peindre, les hommes qui offrent si souvent des ressemblances marquées ou fugitives avec les animaux. Telles lourdes paupières rappellent les batraciens ; tel port de tête, le héron. Il y a des fronts plats et des bouches de reptiles, des faces de bouledogue, des masques léonins, des yeux ronds de hibou, des regards modestes et luisants de chat. La Fontaine n'a précisément retenu de l'animal que les traits qui nous sont communs à nous tous, hôtes de l'univers. C'est par l'homme qu'il arrive à la bête plutôt que par la bête à l'homme.
Mais ces bêtes humaines avaient du moins l'avantage qu'elles allaient lui donner le souci du décor dont il ne s'était guère inquiété dans ses Contes. La lune, le vent, les marais, les moissons, les bois solitaires, les ruisseaux, les jardins, tout importait maintenant, tout devenait témoin, complice ou acteur. Au pittoresque moral s'ajouterait désormais le pittoresque naturel. Et l'art classique trouverait en lui son plus grand peintre.
M. Faguet s'est demandé si La Fontaine était
romantique et a conclu qu'il ne Tétait point à cause de son réalisme, de sa soumission à Tobjet, de la fidélité absolue de son observation. On peut faire des réserves sur cette fidélité. Mais il se distingue des Romantiques d'abord dans son sentiment de la nature. Tous l'ont plus ou moins divinisée, pour l'adorer, pour la maudire ou pour n'admirer en elle que les vains prestiges de la Maia. La Fontaine, lui, l'humanise ; et, comme rhumanité n'est à ses yeux qu'un comique assemblage de vices et de ridicules, le chêne a pris la tète orgueilleuse d'un surintendant ; la rivière tranquille et sournoise nous tend des pièges ; le torrent tumultueux ressemble à Tinoffensif cochet à la voix perçante et rude. Le buisson accroche les passants comme un mendiant. C'est d'un anthropomorphisme grêle, surtout si on le rapproche de la vie puissante dont les Romantiques ont animé les forces de la nature. Elles peuvent être bonnes ou méchantes ; mais on sent en elles l'obscure conscience d'un mystère qui les déborde. La Fontaine en fait des créatures à l'âme claire, à l'esprit net. Dans une des plus belles scènes du Livre de la Jungle^ le Serpent Kaa, par ses balancements et ses ondulations, fascine le troupeau hagard des singes, et une mystérieuse horreur plane sur le massacre. Rappelez-vous la fable le Renard et les Poulets d'Inde^ les dindons perchés au haut d'un arbre ; la lune luisante ; au pied de l'arbre le Renard qui se guindé sur ses pattes, se couche, se relève, agite sa queue à la lumière; enfin c les pauvres gens » éblouis tombant l'un
après Fautre dans sa gueule. Le Serpent de Kipling incarne un pouvoir occulte et formidable ; le Renard n'est qu'un arlequin aux ruses scélérates. Nous rions de la gent dindonnière ; nous ne rions pas des singes. Il faut toujours rire ou sourire avec La Fontaine. Dès qu'il paraît, tout s'égaie sous son regard narquois, dans les vergers, les jardins, les fontaines, les grands chemins, la cour des fermes. Personne n'a fait rire comme lui la terre de France. Et de cette nature rustique, où les fleurs et les parfums ne jouent presque aucun rôle, il n'aime que ce qui bruit et ce qui court.
Nous sommes loin des Romantiques ; mais son art de la peindre l'en éloigne encore. Il ne s'applique pas comme eux à rivaliser avec les peintres. Il n'essaie que de rendre le mouvement des êtres et des choses. L'effet éblouissant d'un sonnet de Heredia, par exemple la Dogaresse^ est atteint au moyen d'épithètes de couleur, c blancs escaliers, » < lumière bleue, » et de substantifs qui miroitent, pourpre, or, brocart. Mais voici Le Rat et VEléphant :
Un rat des plus petits voyait un éléphant
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
De la béte de haut parage
Qui marchait à gros équipage.
Sur l'animal à triple étage,
Une sultane de renom,
Son chien, son chat et sa guenon, Son perroquet, sa vieille et toute sa maison.
S'en allaient en pèlerinage.
Ici, pas une épitbète, pas un seul procédé de peintre ; et pourtant une impression de violente enluminure. Le pittoresque résulte non des mots que le poète emploie, mais du mouvement de ses vers, inharmonieux comme la marche de l'éléphant, secoué par le redoublement des rimes comme les trois étages qu'il supporte. La longueur du mètre n'a rien à voir dans l'effet obtenu. Cette pagode ambulante, qui menace de chavirer au roulis de la lourde bête, ne reprend son équilibre qu'au dernier vers, un des plus courts et qui, venant après un grand vers disloqué, nous parait le plus solide. Chez La Fontaine, c'est le mouve* ment qui produit la couleur.
Il le recherche avant tout : c la main qui par les airs chemine » au lieu de € dans les airs » qu'il avait d'abord écrit; « Le long dun clair ruisseau buvait une colombe > : la colombe sautille et l'eau court. Répétitions, négligences, ellipses, assonances inutiles, il n'a aucun scrupule de purisme, pourvu qu'il attrape le mouvement. Non qu'il ignore la vertu des mots. On sait assez la variété de son vocabulaire, son usage très sûr de l'archaïsme et du mot peuple, et son art de grandir les petites choses par le mot noble, qui ne va jamais jusqu'à l'emphase. S'il a rarement recours à l'adjectif, il en connaît la valeur sonore, comme il connaît la valeur lumineuse du nom propre :
Quatre animaux divers, le chat Grippe fromage. Triste Oiseau le Hibou, Ronge maille le Rat,
Dame Belette au long corsage.
Toutes gens d'esprit scélérat, Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage.
Un clair-obscur sinistre et ane Cour des Miracles dans la forêt de Bondy ! Les deux chèvres qui se rencontrent, au-dessus d'un précipice, sur un pont où deux belettes auraient à peine passé, d'où vient qu'elles nous semblent enveloppées d'un air radieux? Le poète les compare à Louis le Grand et à Philippe Quatre s'avançant dans l'Ile de la Conférence, et voit en elles les descendantes de la chèvre de Galatée et de la chèvre Amalthée qui nourrit Jupiter. La gloire de ces grands noms jette une lumière qui, des personnages, se répand sur le paysage; et la fable étincelle comme un lever de soleil dans la montagne.
Il n'ignore pas davantage l'effet des contrastes. Avec plus de souplesse peut-être que Hugo et moins d'insistance, il élargit tout à coup ses vers et leur donne l'étalement d'une nappe de clarté, où leur cours rapide et cahoté se repose un instant, avant de repartir :
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
Racheta des bêtes à laine, Et comme un jour les vents retenant leur haleine Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux.».
Ou encore, il nous laissera sur une impression de grandeur qui nous transporte par enchantement à mille lieues de son pauvre sujet. C'est comme s'il nous avait fait gravir une butte et que soudain nous eussions devant les yeux un pano-
rama splendide. Le Rieur, à qui son hôte le Financier n'a servi que de petits poissons, en voudrait bien un gros, car, explique-t-il, les petits sont trop petits pour lui donner des nouvelles d'un sien ami qui fit peut-être naufrage. On rit, et on lui sert
D'un monstre assez vieux pour lui dire Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en étaient pas revenus, Et que depuis cent ans sous Pabime avaient vus
Les anciens du vaste empire.
On était loin de penser que cette médiocre facétie plongerait ainsi, d'un coup brusque, dans les transparences sous-marines où les monstres qui rôdent voient les naufragés qui sombrent.
MaîSy quand on aura multiplié les remarques analogues, c'est toujours au mouvement des vers qu'il faudra revenir pour expliquer la vie colorée des Fables. Ce mouvement se communique à notre imagination, la met en branle ; et elle ne s'arrête plus avant d'avoir achevé la comédie ou le portrait. La Fontaine est un des plus grands excitateurs de l'esprit.
Et il l'est dans les moindres détails. Un enfant s'est endormi sur le bord d'un puits profond.
La Fortune passa, l'éveilla doucement, Lui disant : < Mon mignon, je vous sauve la vie. Soyez une autre fois plus sage, je vous prie. Si vous fussiez tombé, l'on s'en fût pris à moi. Cependant c'était votre faute. »
Un seul mot, doucement^ nous indique le geste
du personnage. Mais nous entendons son pas léger, son accent aimable, sans familiarité et sans tendresse, avec je ne sais quoi d'ironique et d'impérieux que tempère à peine son sourire. Il est probable que cette vision de dame un peu hautaine disparaîtrait si le poète avait remplacé le vous par le tu et s'il n'avait rejeté à la fin de son troisième vers je vous prie. Ecoutez maintenant le dialogue qui s'établit entre le charretier embourbé de Quimper-Gorentin et la voix du dieu invisible :
Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit. Comble-moi cette ornière. As-tu fait? — Oui, dit Thomme.
— Or bien je vas t'aider, dit le dieu : prends ton fouet.
— Je Tai pris... Qu'est ceci? Mon char marche à souhait...
Gomment le poète arrive -t- il à nous rendre Téloignement de cette voix qui vient du fond de l'espace et qui le remplit? Je ne vois guère que les mots : As-tu fait? qui nous marquent que l'interlocuteur dirige la besogne de loin ou de haut, sans la regarder. Et si l'on songe au Savetier et au Financier ^ au Rat retiré dans un fromage, au Seigneur chez son Jardinier, un des portraits les plus hauts en couleur que nous ayons du hobereau paillard, ripailleur et brutal, et à tant d'autres héros qui se détachent avec une vigueur extraordinaire, on se dit que c'est moins à Molière qu'on doit comparer La Fontaine, qu'à Pascal, au Pascal des Provinciales, et que les personnages du fabuliste participent de la même vie étonnante que le Jésuite des Petites Lettres, dont ni le visage, ni la taille, ni la couleur
de ses yeux, ni rien de son signalement physique ne nous est décrit, mais dont chaque mot dessine un geste et dont chaque geste trace les contours d'une figure et d'une âme. C'est le même art ; et c'est, dans toute sa force et dans toute sa beauté, l'art classique.
Si les poètes ne vivent et ne valent que par les vers qu'ils ont lancés dans la circulation et dont s'emparent les esprits les plus divers pour se traduire à eux-mêmes leurs diverses sensations, La Fontaine peut marcher de pair avec les plus grands. Toutefois, il faut bien reconnaître que le naturel de son comique vient encore plus de l'art que de la connaissance de la nature, et que sa poésie tient moins à sa richesse d'humanité qu'à l'impeccable choix des mots et des rythmes. Il faut reconnaître aussi que sa popularité est moins celle d'un poète que d'un gnomique ou d'un Bonhomme Richard. Le commun des Français ne le cite pas de la même façon que les Italiens citent Dante ou citaient le Tasse. Ils ne retiennent de son œuvre que des aphorismes et des bons mots. Le sentiment de la poésie n'y entre pour rien. Et il n'a pas quitté nos frontières. De nos grands poètes, il est celui que les étrangers, qui savent notre langue, comprennent le moins. Ils ne sentiront jamais ses vers, comme, malgré tout ce qui nous en sépare, nous sentons des vers de Dante, et comme, malgré tout ce qui les en écarte, ils sentent des vers de Molière, de Corneille, de Hugo ou de Musset. Ce n'est que par le sens le plus délicat des nuances de la langue et de la syntaxe
françaises, qu'on le goûte pleinement et qu'on en jouit. Nous ne nous en plaignons pas, car aucune poésie ne nous donne peut-être de jouissance plus fine, et plus intellectuelle.
Si j'avais à choisir un exemple de tous les plaisirs que nous procure La Fontaine, et un exemple qui résumât ce que j'aurais voulu mieux dire de lui, je prendrais La Jeune Veuve. Point de sujet, ou si peu I Ce n'est ni une fable, ni un conte, ni une idylle, ni un poème : ce n'est rien, et c'est presque tout La Fontaine.
Dès les premiers vers, le La Fontaine de l'Adonis et du Songe de Vaux a posé sa touche légère :
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole.
Puis, voici le La Fontaine des Contes et de la Matrone d'Ephèse, mais en teinte adoucie :
L'époux d'une jeune beauté Partait pour l'autre monde. A ses côtés sa femme Lui criait : c Attends-moi, je te suis; et mon âme Aussi bien que la tienne est prête à s'envoler. >
Le mari fait seul le voyage.
La comédie commence. Le père, « homme prudent et sage », essaie de la consoler. Il ne prétend point qu'elle se console trop vite :
Mais après certain temps souffrez qu'on vous propose Un époux beau, bien fait, jeune et tout autre chose Que le défunt, — Ah I dit-elle aussitôt, Un cloître est l'époux qu'il me faut...
Le père lui laissa digérer sa disgrâce*
Ici le dur accent de La Fontaine qu'on saisit au passage.
Un mois de la sorte se passe ; L'autre mois on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habit, au linge, à la coiffure ;
Le deuil enfin sert de parure
En attendant d'autres atours.
Ces vers ne sont-ils pas du La Fontaine ami des femmes, de toutes les jeunes femmes, attentif à leur toilette, et qui suivait d'un œil amusé le cotillon simple et les souliers plats de Perrette, comme il suivait d'un œil charmé la robe de Conti triomphante et parée pour le bal? Et les souvenirs mythologiques reparaissent avec la malice qui les accompagne toujours :
Toute la bande des Amours Revient au colombier : les Jeux, les Ris, la Danse.
Le père, dont nous voyons le bon visage s'éclairer, ne craint plus € le mort tant chéri. »
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle : € Où donc est le jeune mari Que vous m'avez promis? » dit-elle.
Âh ! ce dit-elle : quel sourire dissimulé sous le battement de l'éventail I Délicatesse mondaine, comique parfait, un fond de philosophie rabelaisienne, un tour d'esprit marotique, quelques paillettes de Voiture, mais des paillettes d'or, le plus tendre coloris, le mouvement le plus vif, une grâce enfin où l'on sent toute la force de la vie : le génie de La Fontaine se reflète dans cette perle.
Il y aura toujours du mystère en lui comme en tous ceux qui semblent avoir déchiré les derniers voiles de nos passions. Jusqu'à quel point leur expérience personnelle a-t-elle collaboré avec leur imagination? Qu'ont-ils mis d'eux-mêmes dans les paroles qu'ils ont prêtées à leurs personnages? Quand un poète comme Shakespeare ou comme Racine nous révèle le secret de nos cœurs, le mot d'Hermione monte spontanément à nos lèvres :
Qui te l'a dit? Qui te l'a dit : ton intuition ou tes souvenirs? Mais le vrai poète dramatique satisfait rarement notre curiosité. L'histoire de la vie d'un Byron éclate dans les yeux de ses héros. Shakespeare, lui, ne nous répond rien; et Racine, bien que sa vie nous soit plus familière, demeure presque aussi mystérieux.
Mais ce mystère, qu'il partage avec la plupart des grands peintres de la passion, se double chez
286 Là POÉSIE CLASSIQUE
lui d'un autre mystère qui n'appartient qu'à lui. A trente-huit ans, au lendemain d'un de ses chefsd'œuvre, il quitte le théâtre, il paraît renoncer à la gloire dramatique. Pourquoi? On allègue sa conversion. Il ne nous en a rien dit. Nous ne possédons pas une lettre de lui pendant cette période de sa vie ; et les rares allusions qu'il y fait, dans toute sa correspondance postérieure, n^éclaircissent point ce mystère : elles l'irritent. D'ailleurs, que valait sa conversion? Avait-il dépouillé le vieil homme? Devons-nous continuer à la dater de l'échec de Phèdre^ ou faut-il la reculer jusqu'aux dernières années de sa vie? Et pourquoi s'était-il converti? Chaque fois que, dans l'histoire ou dans la littérature, nous nous trouvons en présence d'une conversion, nous essayons de nous l'expliquer. Nous cherchons des mobiles humains à une action qui pourrait bien n'avoir d'autre cause qu'une intervention divine. Nous avons tort, si nous ne tenons pas compte des coups de la grâce dont Dieu frappe et ramène les cœurs. Nous avons raison, si c'est aux heures de crise qu'on juge le mieux les hommes et sur les chemins de Damas qu'on a le plus de chance de déchiffrer leur énigme.
Il y a deux ans, M. Masson-Forestier, un de nos plus robustes nouvelliers et un des plus réalistes, — que nous avons eu depuis la douleur de perdre, — publia un livre Autour d'un Racine ignoré ^f qui souleva de vives polémiques. Des-
1. Masson-Forestier : Autour d*un Racine ignoré (librairie du Mercure de France).
cendant de la famille des Racine, il s'évertuait à réformer l'image que nous nous étions faite du poète à'Andromaque. A la question de savoir ce que Racine avait mis de lui-même dans son œuvre, il répondait hardiment qu'il s'y était mis tout entier. Il était passionné, violent, haineux, amoral comme ses personnages, uniquement soucieux de la beauté des formes, furieusement égoïste, férocement artiste, seul de son espèce parmi ses contemporains. Port-Royal n'avait exercé aucune influence sur lui. Ce n'est pas dans l'enseignement janséniste, c'est dans sa nature de païen qu'il faut chercher l'explication de son œuvre. Sa retraite du théâtre s'explique non par ses remords, mais par l'épuisement de sa veine dramatique et par son ambition de courtisan. Quant à sa conversion, M. Masson-Forestier la contestait ou du moins en contestait l'efficacité. La thèse brutale se présentait sous une forme agressive qui en renforçait encore la brutalité. De ce livre animé d'une verve batailleuse, on pouvait tout dire, sauf qu'il n'était pas intéressant. On pouvait tout en dire, sauf qu'il ne valait pas la peine d'être discuté, et que ceux qui écriraient désormais sur Racine n'auraient pas à le discuter.
Et on écrira encore sur Racine! Il y a encore, selon le mot ineffable de notre illustre contemporain M. Bataille dans une lettre récente au Temps^ des pédants qui goûteront quelque plaisir à relire Phèdre « à l'ombre des pommiers » (?) et qui ne seront pas plus pédants que ceux qui liraient la Femme nue à l'ombre des poiriers. M. Charles
Le Goffic, romancier, poète et critique, et qui n'a pas un seul grain de pédantisme, vient de publier à la Bibliothèque française un Racine ^ que nous considérons comme une des études les plus complètes, les plus pénétrantes et les plus libres qu'on nous ait données de l'homme et du poète. Et, bien qu'il réfute en maint endroit la thèse de M. Masson-Forestier, on peut cependant douter que, sans cette thèse, il se fût avancé aussi loin dans la psychologie du mystérieux Racine. Je voudrais, avec lui et après lui, tenter encore une fois non d'élucider le mystère de cette vie, mais de le préciser et de le circonscrire.
Contre l'opinion qui rattache Racine à Port- Royal, M. Masson-Forestier avait établi que Racine était avant tout Valésien, — et un Valésien de la Ferté-Milon, c'est-à-dire d'une des petites villes les plus singulières de l'ancienne France, — et un Valésien de la Ferté-Milon en qui se rencontrent et se heurtent deux races ennemies.
Le Valois fut c un grand terroir franc ». Ses tourbières, ses forêts, ses carrières l'avaient rendu si facile à défendre que les Francs en firent « leur forteresse d'avant- garde, face au sud >. Ils y vivaient fastueusement; ils le peuplèrent de monastères; ils l'enrichirent de cet art gothique
1. RacinCf Charles Le Goffic, 2 voL Collection de la Bibliothèque française (Pion).
< qu'on ferait mieux d'appeler l'art franc » . C'est à ce beau duché français que Racine devrait la délicatesse de son sens esthétique. On reconnaît ici la théorie de Taine, poussée jusqu'au paroxysme. J'entrevois bien le Gascon dans Montaigne et dans Montesquieu, et, si on y tient, le Tourangeau dans Rabelais; mais comme le caractère moral du Valésien ne me parait pas assez tranché et qu'il m'est impossible de distinguer les Valésiens parmi mes compatriotes, je préfère laisser le Valois de côté.
J'aime mieux m'attarder dans les vieilles rues de la Ferté-Milon. Il est si juste que l'admiration que nous avons pour les hommes exceptionnels rejaillisse en intérêt sur les petites villes qui nous les ont donnés I M. Masson-Forestier a tiré du sommeil et de l'oubli la petite ville où Racine a passé son enfance. Nul n'a fait plus que lui pour y ramener l'attention. « Nous voyons des étrangers ici, depuis le livre de M. Masson-Forestier », me disait l'an dernier une marchande milonaise. La Ferté-Milon, au milieu du pays valésien, tenait, comme tant de cités italiennes, sa noblesse de Rome. Le sang latin s'y était bravement défendu derrière ses remparts et à l'ombre de ses monastères. On y répugnait aux tâches serviles. Elle était noble par ses apôtres. Au baptême de Clovis, deux apôtres milonais, Vast et Vulgis, assistaient l'évêque Rémi. Elle était noble par son histoire. En 884, Paris, menacé par les barbares, y apporta les reliques de sainte Geneviève et ne vint les reprendre que six ans après, lorsque le roi Eudes
eut chassé les pirates. En commémoration de ce précieux service, chaque année, durant neuf siècles, Paris envoyait des délégués chargés de riches présents, et Ton célébrait l'anniversaire de la fameuse journée. Gomme c'était en automne, on mettait sur des brancards portés à l'épaule des gerbes de blé. Rappelons-nous le début d'Athalie, où M. Masson-Forestier retrouve, au lieu d'une inspiration biblique, les souvenirs d'enfance de Racine. Le rapprochement est bien ingénieux et répand sur ces beaux vers une grâce nouvelle.
Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour.
Du temple orné partout de festons magniûques Le peuple saint en foule inondait les portiques ; Et tous, devant Tautel avec ordre introduits, De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fi Au Dieu de l'Univers consacraient ces prémices...
La Ferté-Milon s'était encore ennoblie par l'accueil qu'elle avait fait à Jeanne d'Arc. On étendit des tapis et on jeta des fleurs sous les pas de son i cheval. Elle s'était ennoblie par le courage qu'elle avait déployé pendant la Fronde, lorsqu'elle força les Lorrains et le duc de Soissons de battre en retraite et qu'ils laissèrent derrière eux un pays Baccagé, et, le long des routes,
Un horrible mélange D'os et de chair meurtris et traînés dans la fange.
Elle était noble enfin par son ardente foi catholique, que l'esprit de la Réforme n'avait pu
entamer. Mais c'est souvent le sort des petites communautés fières de leur origine et jalouses de leur histoire, qu'elles tombent dans la religion particulière. Le calvinisme ne l'avait pas touchée; le jansénisme la séduisit. La Ferté- Milon demeurera janséniste, ou de tendances jansénistes, jusque dans la seconde partie du xix* siècle.
Que reste-t-il de cette noblesse? Le parfum qui s'attache aux flancs d'un vase vide. On sort de la gare; on suit une longue rue de bourg qui porte le nom de La Chaiùssée, souvenir du passage des Romains. On traverse l'Ourcq, qui, aujourd'hui canalisé, coule entre les peupliers là où s'étendait autrefois le marécage, et d'où s'exhalaient de mau« vais brouillards. Des maisons de rentiers sommeillent, dont les jardinets en pente font pleurer leur bordure de saules sur l'étroite rivière. Des tourelles pointues marquent encore les anciens remparts. Les carreaux de leurs lucarnes prennent au soleil les teintes cuivrées et lie de vin des eaux croupissantes. On a devant soi une petite ville tassée, des ruelles escarpées, des escaliers usés aux marches de -guingois, une grosse et grande église surmontée de clochetons où s'épaulent des bicoques, de petites promenades plantées de marronniers, et au-dessus, dominant toute la vallée, les ruines perpendiculaires d'un château-fort, des ruines admirables, d'une souveraine élégance, dont les fenêtres béantes encadrent du ciel et du feuillage. Le charme intime de la petite ville française est comme assoupi au pied de cette appa-
rition superbe des temps héroïques. Il semble qu'on entende son âme grêle quand, sur l'heure de midi, la cloche aux sons fêlés sonne encor l'air du Rot Dagobert. Le paysage qu'on découvre des terrasses du château est très vaste, tout en ondulations de collines et en forêts. Mais, malgré la pureté de ses eaux et la beauté de ses soleils couchants, je sens bien que, si Racine n'y avait pas vécu, il n'évoquerait pas plus en moi l'idée de la poésie racinienne que tant d'autres paysages français. A vrai dire, lorsque j'ai besoin d'un décor où situer les personnages de Racine, c'est dans les tableaux de Claude Le Lorrain que je vais le chercher. Je ne puis voir le Port de mer que nous avons au Louvre, ses palais, ses escaliers qui trempent dans les flots, ses riches galères, son ciel si merveilleusement doré, sans penser à Andromaque... Toujours est-il qu'il est très doux d'avoir sous les yeux la ville et le paysage que le jeune Racine a souvent contemplés. Le temps n'en a pas changé le coloris général.
La population de la Ferté-Milon était une population de clercs peu à peu laïcisés. Us vivaient sur les menus emplois qu'ils s'étaient partagés : charges de justice, de police, des eaux et forêts, du tabellionat, de la gabelle, du grenier à sel. Ils en avaient fait des sinécures. On y cultivait la calligraphie, qui est un peu comme la broderie des hommes, et qui leur permet de rêver tout en travaillant. On y cultivait aussi son âme. On allait beaucoup à l'église. On aimait le silence. Un règlement défendait aux moines, quand ils mar-
chaient dans les rues, de faire claquer leurs sandales. Mais la nuit, à certaines dates, le clocheteur des morts passait en agitant une cloche et criait : c Réveillez-vous, vous qui dormez ! Priez Dieu pour les trépassés ! :» Les Milonais n'avaient pas l'humeur gaie, et leurs divertissements étaient peu nombreux. Les hommes péchaient dans les étangs et dans la rivière, ou encore, en beaux costumes pourpre et or, car ils avaient le goût du faste, ils s'exerçaient à l'arc, à l'arquebuse, à l'arbalète. « Ils n'y connurent jamais de rivaux, hormis les gens de Braisnes, près Soissons. » Les représentations dramatiques étaient fort en honneur. Ils furent les premiers et parmi les derniers à écrire et à jouer des Mystères. Et, bien entendu, comme dans tous les petits centres, on se surveillait, on s'espionnait, et au besoin on s'excommuniait.
L'empreinte de la Ferté-Milon est-elle sensible sur l'âme de Racine ? Libre à nous de croire que les souvenirs glorieux de sa ville natale et les sujets bibliques des verrières de ses églises ont inspiré quelques vers de sa dernière œuvre. Nous accordons volontiers qu'il y ait eu dans son caractère orgueilleux un peu de cette fierté commune, paraitil, à tous les Milonais, et que sa vocation dramatique n'ait pas été contrariée par le milieu où il a grandi. On peut admettre, enfin, que la beauté architecturale du château milonais et la nature de la vallée, cet air d'héroïsme marié à la douceur large des horizons, se soient reflétés dans la souplesse et la grandeur de son génie. C'est à peu
294 LA TOtSSE CLASSIQUE
près comme si Ton disait que les sombres églises de Clermont-Ferrand, en pierres volcaniques, se reflètent dans l'œuvre de Pascal. Ça fait toujours plaisir; mais ça ne mène jamais très loin.
Pénétrons dans sa famiUe. Les Racine étaient venus à la Ferté-Milon probablement au xvi* siècle ou à la fin du xv*. M. Masson-Forestier nous les représente comme des gens cérémonieux, tatillons, de tournure élégante, aux mains longues et blanches. Ils étaient sortis du tabellionat et s'étaient installés au grenier à sel. Etablis depuis longtemps dans les fonctions publiques, ils avaient droit à des armoiries. Le grand-père du poète avait fait sculpter les siennes sur la porte et sur les fenêtres d'une maison qu'il avait achetée. Elles se composaient d'un rat et d'un cygne. Mais, au lieu d'un rat, le peintre lui peignit un sanglier. Furieux, il ne voulut pas prendre possession de la maison avant que son rat lui fût rendu. On plaida; il perdit, et, décolère, la revendit. Nous ne connaissons guère de lui que cette anecdote ; et je songe avec effroi qu'il n'en faut pas plus à nos redoutables psychologues pour le juger. Un mouvement d'impatience, un accès de dépit, peut-être justifié par d'excellentes raisons qui se sont égarées en route, l'instant d'une vie retrouvé dans les papiers d'un notaire ou au greffe d'un tribunal : c'est avec cela que nous faisons de l'histoire ou, tout au moins, du pittoresque. Nous déciderons donc que ce vieux fonctionnaire de la gabelle était un homme assez intraitable. La question de ses fameuses armoiries ne s'éteignit point avec
lui, puisque Racine s'en préoccupait encore deux ans avant de mourir ; seulement, le poète, moins modeste, regrettait le sanglier.
Sa grand-mère, une fois veuve, alla rejoindre sa fille à Port-Royal, C'était une brave femme, sans plus, et qui avait élevé son petit-fils avec dévouement. Quanta sa fille, en religion Sainte-Thècle, si elle n'avait pas eu de valeur, Port-Royal ne l'eût point élue directrice-abbesse. Elle montra aux heures difficiles de la décision et de la fermeté. Les uns la jugent, d'après sa lettre de rupture à son neveu, d'une parfaite cruauté; les autres, comme Sainte-Beuve, estiment qu'elle est bien tendre <lans sa sévérité. Mon Dieu, je ne la trouve ni tendre ni cruelle. Elle écrit tout simplement la lettre qu'elle devait écrire. Racine vivait alors dans le monde le plus taré de Paris. Elle lui signifie qu'il ait à choisir entre elle et ce monde. Savonsnous si elle n'en a pas beaucoup souffert, ou plutôt pouvons-nous mesurer la souffrance d'une religieuse janséniste qui voit l'enfant de son frère promis à la damnation? Ce frère, le père de Racine, semble avoir été le plus mondain de la famille. Il eut l'idée de se faire mousquetaire, « ce qui donne à penser qu'il avait la mine avantageuse ». Mais, au bout de trois mois, il revint au pays et rentra dans son grenier à sel. Ce fut là qu'il se maria, car il épousa la fille du président de ce grenier. Elle avait vingt-cinq ou vingt six ans, trois ans de plus que son mari. Il est probable que ce fut un mariage d'intérêt de la part du jeune homme. Lorsqu'elle mourut après lui avoir donné deux enfants, il se
remaria assez vite, mais pour mourir presque immédiatement.
Si nous ne savons rien de Jeanne Sconin, sa famille nous est un peu mieux connue. Selon une tradition que nous rapporte M. Mesnard, les Sconin étaient originaires d'une noble maison d'Allemagne. M. Masson-Forestier les fait descendre € du superbe rameau Scandinave », et il y attache une assez grande importance, car il parait que les Allemands réclament Racine. Bon, laissons-les réclamer ! Racine se défend tout seul. Je les crois, en général, incapables de le comprendre, — et le superbe rameau Scandinave aussi. Mettons simplement que ces Sconin étaient des Francs, et surtout « de francs rustres », vigoureux, opiniâtres, difficiles à vivre, ardents à la lutte, âpres au gain, mais d'esprit religieux et d'une imagination tournée vers la poésie. Le grand-père aura quinze enfants et mourra à quatre-vingt-onze ans d'une scène d'intérêt que lui fera un de ses fils. Quatre des oncles de Racine entreront en religion. L'un d'eux, Adrien, écrira des tragédies ; un autre composera des poèmes sacrés. Antoine, avant d'occuper le vicariat d'Uzès, sera abbé de Sainte-Geneviève à Paris, et, en sa qualité d'abbé, il aura, avec l'archevêque 6ondi, une querelle de préséance, digne du Lutrin, mais qu'il portera jusqu'à Rome. Les deux orphelins, le poète et sa sœur, furent élevés, le premier par les Racine, le second par les Sconin. Et la preuve que les Sconin n'aimaient ni ne fréquentaient les Racine, je la trouve dans une lettre où Racine fera à sa sœur l'éloge
de sa grand'mère paternelle, comme si sa sœur n'avait guère pu la connaître. Cependant ils demeuraient à cinq minutes les uns des autres.
Donc notre poète est issu de deux familles, de deux races ennemies. Il y a en lui du Racine, c'est-à-dire du clerc gallo-romain poli, dévot, un peu pédant, et du Sconin, c'est-à-dire du Franc impétueux et passionné. Mais il n'est que juste de remarquer que ces deux hommes, qui vont se disputer son cœur, ont des traits de ressemblance. D'abord, la piété : chez les Racine, les femmes se font religieuses; chez les Sconin, les fils se font prêtres. Puis, l'humeur processive : le grand-père Racine intente un procès au peintre d'enseignes ; l'oncle Sconin en intente un à son archevêque qui a refusé de lui emboîter le pas dans une procession. Enfin, ni les Sconin ni les Racine ne pèchent par un excès de sensibilité. Si les Sconin sont irritables et vindicatifs, la mère Agnès de Sainte-Thècle et le grand-père au rat n'apparaissent point comme des modèles de douceur.
Les différences s'accusent-elles davantage? Les Sconin tirent au Jésuite; les Racine, au Janséniste. Les Sconin sont plus avares et plus ambitieux ; les Racine, plus détachés des biens du monde. Il y a plus d'imagination chez les Sconin, les Racine n'ayant jamais commis de tragédies ni de poèmes sacrés. Les Racine, petits fonctionnaires, se ramasseraient dans leur nid ; les Sconin ont de l'envergure. Tout compte fait. Racine a plus hérité de sa mère que de son père. Le père lui a transmis sa politesse et son affinement ; la mère, toute son
298 LA POiSIE CLASSIQUE
âme sconine. Mais ces deux familles le poussaient également vers la religion. Il avait reçu de Tune et de l'autre cette fierté aristocratique des vieilles maisons et surtout des maisons qui touchent à rÉglise. Et, de quelque côté qu'on se tourne dans son ascendance, on voit qu'il avait jle qui tenir son ardeur combative.
A seize ans, après de bonnes études au collège de Beauvais, il entra à Port-Royal et y demeura deux années. M. Gazier a très bien dit qu'il était dans la situation d'un jeune bachelier qui redouble sa rhétorique et qui devient étudiant. Port-Royal mérite-t-il qu'on lui attribue une très grande part dans la formation du génie de Racine? Je ne crois pas du tout que, sans Port-Royal, Racine n'eût pas été un grand poète tragique ; et je crois que, s'il n'avait dépendu que de Port-Royal, Racine n'aurait écrit que des cantiques, des épigrammes contre les Jésuites et l'apologie de ces Messieurs. Mais c'est mal poser la question. Port-Royal l'accueillit et, selon le mot de Jules Lemaître, l'enveloppa à l'âge où les jeunes gens, même très formés, reçoivent les impressions les plus fortes. Gomment nierait-on l'influence d'un milieu extraordinaire sur un esprit extraordinaire? Mais, dira-t-on, < s'il a subi cette influence, pourquoi a-t-il trahi ses maîtres ? Etrange imprégnation I > Racine a d'autant plus réagi que le milieu avait plus agi sur lui. D'ailleurs, il a seulement réagi contre une discipline, non contre un esprit.
LE MYSTÈRE DE RACINE â99
Ne parlons point des leçons que ces Messieurs lui donnèrent. Il se fût perfectionné tout seul dans la langue grecque, et en français. Mais, en passant de la Ferté-Milon à Port-Royal, Racine y retrouvait un orgueil plus sombre, un séparatisme plus étroit, une atmosphère plus ardente et des haines plus tenaces que celles des Sconin. L'air qu'on y respirait, nous n'avons qu'à ouvrir les Provinciales pour le respirer encore. Racine même nous en apporte un témoignage assez plaisant. A sa sortie de Port-Royal, comme il faisait la cour à ses maîtres, il écrit à M. d'Andilly et lui raconte une visite à l'église des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Les Jésuites, pour la Noël, y avaient exposé une crèche devant laquelle les enfants des catéchismes jouaient un petit mystère de la Nativité, plein d'allusions au jansénisme. On demandait aux enfants : c Pour qui est venu Jésus-Christ? » Et les enfants répondaient : cPour tous les hommes, mon Père. » Et le Père s'écriait : « Vous n'êtes donc pas de ces nouveaux c hérétiques qui disent qu'il n'est venu que pour les prédestinés I » Il faut voir avec quelle aisance dédaigneuse et quelle ironie presque pascalienne Racine se moque du bon Père, et avec quel art l'excellent élève s'entend à charmer M. d'Andilly I Une petite fille, nommée Henriette, s'est approchée de la crèche et a prononcé cette prière : € Dieu qui êtes mort non seulement pour les Juifs qui vous ont crucifié, mais même pour vos ennemis, pour les malheureux hérétiques de notre temps, convertissez-les, je vous prie, et faites-les
renoncer à leurs détestables erreurs. > — c O la belle prière ! s'écria le Père. que voilà qui est beau ! Répétez, ma fille, et que tout le monde vous entende ! » La scène ne déparerait pas une Provinciale. La lettre du petit Racine a dû passer de main en main. Elle était selon le cœur de ces Messieurs et promettait. J'avoue que la prière d'Henriette ne me paraît pas si ridicule. Mais ce n'était pas celle qu'on enseignait à Port-Royal. On n'y apprenait pas aux enfants que le Christ était mort pour tous les hommes. On les courbait sous le dogme effrayant de la prédestination. On les entraînait à un pieux désespoir. Port-Royal a été un grand foyer de pessimisme, et ses maîtres inculquèrent à Racine une conception pessimiste de la nature humaine. La vie aurait pu l'y conduire. Des hommes, comme La Rochefoucauld et Molière, y furent amenés par leur seule expérience. Racine, lui, n'y arriva pas : il en partit.
Je ne pense pas qu'elle le gêna. Elle ne gêne que les faibles. On a remarqué que ces sombres doctrines, qui anéantissent la liberté humaine, par une singulière contradiction, exigent beaucoup de la volonté, et qu'en les mortifiant, elles fortifient les forts. Elles réclament des renoncements terribles, quand ce ne serait que le renoncement à ridée de justice. Mais sur ces ruines intérieures, elles raidissent l'énergie. Elles humilient la raison; mais Tintelligence se sait gré d'avoir compris pourquoi la raison était obligée de s'humilier. On frémit à la pensée de la damnation toujours possible ; mais on est fier de regarder fixe-
ment ce formidable mystère, qui est à la fois le soleil et la mort. On accepte orgueilleusement ce que les autres n'osent pas accepter, et Ton se sent plus fort qu'eux. Et ces mêmes doctrines se concilient parfaitement avec le mépris des hommes et avec d'âpres ambitions. Un déterminisme hautain habite souvent les âmes les plus avides de jouissances et d'honneurs. Un Napoléon croit à la prédestination. Nos instincts n'ont qu'à laïciser ce dogme religieux, et ils se mettent plus à l'aise. Je ne serais pas étonné que son séjour à Port-Royal eût donné à Racine un plus bel appétit de vivre, et que la philosophie ^qu'il en remporta l'eût, provisoirement, débarrassé de quelques scrupules. En tout cas, l'idée que la vie et la nature humaine étaient foncièrement corrompues ne l'empêcha pas de jouir de cette corruption. Et l'artiste qu'il était en découvrit bientôt la valeur dramatique.
Il était sorti de Port-Royal et du collège d'Harcourt avec une ambition déjà impatiente, mais très indécis sur le choix d'une carrière. Les remontrances que lui avaient attirées, de la part de sa tante et de sa grand'mère, ses premières escapades commençaient à l'importuner. Sa correspondance intime est remplie de pointes malignes à l'égard des Messieurs de Port-Royal. Il s'égaie des tribulations de c ces pauvres Augustiniens qu'on appelle des Janséniens ». Il ne craint pas de ridiculiser c le Saint-Père » Antoine Singlin, celui dont la Mère Angélique disait qu'elle aime-
rait autant être canonisée par lui que par le Pape. Mais il n'ose pas rompre. Il ne fait que retourner contre les solitaires Tironie que les solitaires encourageaient et applaudissaient quand il l'aiguisait contre les Jésuites. Juste retour des choses d'icibas ! Enfin, il passe du camp des Racine au camp des Sconin. L'aimable transfuge se remet aux mains de son oncle, vicaire général d'Uzès, qui, par sa haute situation, était en mesure de le pourvoir d'un bon bénéfice. Cette façon de courir après les profits de la prêtrise nous prouve, encore mieux que ses lettres, son désir de rejeter l'austère discipline du jansénisme.
Nous possédons une partie de la correspondance d'Uzès. Elle nous éclaire sur son caractère. J'y admire une surprenante domination de soimême, un esprit toujours maitre de ses impressions. Aucune expansion ; peu de confidences. Il travaille avec acharnement ses auteurs latins ou grecs, mais il n'en parle guère. Il rime de petites poésies galantes, mais il se tait sur ses projets et ses ambitions. Les gens du xvii"" siècle se propo> sent beaucoup moins, dans leur correspondance, de s'épancher que de distraire celui qui la recevra et ceux qui la liront. On est avant tout, et surtout la plume à la main, un homme de bonne compapagnie. Tout de même, les lettres de Racine, si joliment tournées, si spirituelles, laissent une impression de sécheresse. L'image qui s'en dégage est celle d'un jeune homme impertinent, souple et fin, qui se réserve et s'étudie.
Et ce jeune homme n'idéalise rien, ni la nature
ni les femmes. Songez qu'il a vingt ans et qu'il en est à son premier voyage, car c'est un voyage que d'aller à Uzès! Sauf « les nuits plus belles que les jours >, les nouveaux spectacles qui l'entourent ne lui causent aucune surprise. Il a l'acuité du regard et la tranquillité des grands observateurs. Leur lumière sèche met ses lettres en harmonie avec les horizons du midi. Elles n'ont pas plus d'ombre ou de clair-obscur qu'un paysage brûlé. On y entend le grésillement des cigales. Il n'est pas indifférent à la nature : il la rend par des notations brèves et incisives :
« Vous verriez un tas de moissonneurs rôtis du soleil qui travaillent comme des démons, et, quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un Miserere et se relèvent aussitôt. » <c L'été est fort avancé ici : les roses sont tantôt passées et les rossignols aussi. » Il n'est pas plus indifférent aux petits détails de la vie journalière : c Pour le vin, on ne saura du tout qu'en faire. Le meilleur, c'est-à-dire le meilleur du royaume, se vend deux carolus le pot, mesure de Saint-Denys. » il nous parlera de la création des consuls avec des airs de gentilhomme : € On va créer des consuls : c'est une belle chose de voir le compère cardeur et le menuisier gaillard avec la robe rouge. > Même détachement s'il s'agit de véritables drames : « Une jeune fille, qui logeait assez près de chez nous, s'empoisonna hier elle-même et prit une grosse poignée d'arsenic pour se venger de son père qui l'avait querellée fort durement... Telle
est rhumeur des gens de ce pays-ci : ils portent les passions au dernier excès. » n ne trahit aucune émotion, ne s'abandonne à aucun lyrisme. Il n'a que le souci d'être net et vrai.
Le même esprit se marque dans les notes dont il couvre les marges de ses auteurs classiques : Homère, Pindare, Horace. Je comprends mal l'espèce de désappointement qu'éprouve M. Mesnard, lorsqu'au lieu d'un vif sentiment des beautés poétiques de Pindare, il n'y trouve que ce que mettraient de froids scoliastes. Racine annote des textes en travailleur, et non en amateur. Il n'eût pas été embarrassé de faire ressortir les beautés littéraires d'Horace et de Pindare. Mais il s'efforce d'en préciser le sens littéral, ce qui lui était infiniment plus utile, et ce qui lui permettait, d'ailleurs, d'en mieux saisir les beautés. Personne n'a dépassé son intelligence du texte d'Homère, et, par suite, du génie homérique. C'est ainsi qu'il apprend son métier d'écrivain et de poète. Cet exemple de probité intellectuelle est à proposer aux jeunes gens, et nous prouve que les bonnes méthodes ne datent pas d'aujourd'hui. Mais, bien qu'il tienne en bride sa sensibilité, on la sent de temps en temps frémir sous le harnais du grammairien. Le vers d'Andromaque : O Hector^ tu es mort jeune Uni arrache ce commentaire : c* Paroles divines d'Andromaque sur le corps d'Hector. Tout cela marque la jeunesse de l'un et de l'autre. La séparation en est plus douloureuse. » Nous n'avons pas besoin de recourir au témoignage de La Fontaine pour croire à la sensibilité de Racine.
Il â connu la volupté des larmes. Mais, dans ses notes marginales, et encore plus dans sa correspondance, il met un soin extrême à se défendre de cette sensibilité nerveuse.
11 s'en défend surtout par l'ironie. Ses lettres sont presque constamment ironiques. Elles le sont même parfois d'une manière désobligeante, comme celles qu'il écrit à sa sœur. Elevée par les Sconin et très sconine, cette sœur paraît avoir été ombrageuse et irritable. Le mariage l'adoucira plus tard. Mais il n'y aura jamais entre eux d'intimité comparable à celle de Biaise et de Jacqueline Pascal. Son frère ne craignait pas assez de blesser, ou tout au moins d'égratigner son amourpropre. Pourtant il ne voulait se brouiller avec personne. Au besoin, il faisait le bon apôtre, il dira même c l'hypocrite > . Mais il lui était impossible de le faire longtemps, car il ne savait pas retenir l'épigramme ; et, pour peu que la fortune le favorisât, il devenait aisément insolent et sarcastique.
11 revient d'Uzès avide de gloire et de jouissances. Il a toutes les ambitions et celle d'aimer. c Aimer tant qu'on est jeune ! » Mais il interroge la passion avec des yeux calmes et froids, capable de s'y livrer, incapable de s'y perdre. 11 est dénué d'illusions sur la nature humaine et sur le inonde. « Le monde : c'est une grande bête dont on étudie les inclinations. On appelle bon ce qui lui plaît, et mauvais ce qui lui déplaît. » Mais il arrive par la finesse de son esprit à concevoir toutes les délicatesses du cœur. Très détaché de
son passé, tout au présent, il secoue impatiemment ses derniers liens de famille. Il n'est ni bon, ni doux, ni même tendre. Il ne s'apitoie ni sur les malheurs des autres, ni sur lui-même. Mais, sous ses dehors impertinents, son âme ardente et sèche est terriblement susceptible et impressionnable. Il se croit peut-être encore plus habile que séduisant : il a tort.
Il débute par les Frères ennemis. Les Frères ennemis ! s'écriera M. Masson-Forestier, il ne voyait et n'avait vu que cela autour de lui : Sconin et Racine, Jésuites et Jansénistes. L'observation est amusante; et, tant qu'à faire, on pourrait ajouter qu'il les envoyait tous au diable, car sa première pièce inaugure les hécatombes dont il ensanglantera notre scène tragique. <c II n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. » Mais, avec les Frères ennemis^ sa correspondance s'arrête. Sa vie va s'obscurcir dans le rayonnement de son œuvre. Pendant un intervalle de quinze ans, toute sa période de production, nous n'aurons pas une lettre de lui. Il est inadmissible que ce soit l'effet du hasard. Pourquoi les a-t-on détruites? Nous connaissons trop le caractère de Racine pour penser qu'elles fussent pleines d'aveux compromettants ; mais elles devaient être très lestes, car il aimait la grivoiserie acérée, et très cruelles pour ses ennemis, qui sait? pour les amis aussi. Enfin, de la partie la plus intéressante de sa vie, de celle qui nous aiderait tant à
résoudre le problème de sa retraite et de sa conversion, nous ne savons que trois choses.
D'abord, sa rupture éclatante avec Port-Royal. Nicole, dans une réponse à un pamphlet de Desmarets de Saint-Sorlin, avait traité les poètes de théâtre d'empoisonneurs publics et de gens horribles parmi les chrétiens. L'auteur d' Alexandre ^ enivré de sa jeune gloire, se substitua à ses aînés, aux Corneille et aux Molière ; et, en défendant la cause de la Comédie, en même temps qu'il se mettait en vedette, il faisait payer à ces Messieurs l'exaspération que lui avaient donnée leurs remontrances, leurs dédains et leurs anathèmes. Sa Petite Lettre est un chef-d'œuvre d'esprit, une merveille de cruauté, peut-être la plus heureuse mauvaise action de notre littérature. Racine était évidemment le dernier à pouvoir démasquer la casuistique et les ridicules de Port-Royal dont il avait reçu l'hospitalité et les faveurs; mais il était le seul à pouvoir le faire ainsi. La partie allait donc devenir égale, devant la postérité, entre Jésuites et Jansénistes. L'iniquité du génie allait être réparée. La première Lettre de Racine vaut la première. Provinciale. Et, si l'air de trahison qu'elle respire ne nous causait quelque gêne, comme nous la trouverions juste — et modérée! Il suffit de lire, non pas même les élucubrations du sieur Desmarets, dont plusieurs ont pourtant de la saveur, mais les réponses de Nicole, ses fameuses Imaginaires^ pour admirer l'étendue et la variété de la matière comique que Port-Royal fournissait à ce nouveau Pascal.
Au surplus, nous serions malvenus de trop insister sur une ingratitude dont nous retirons tant de plaisir. Malheureusement, il y a pis : Tingratitude pourrait à la rigueur, sinon se justifier, du moins s'excuser par la maladresse et l'inintelligence dont ses anciens maîtres usèrent envers Racine ; mais rien n'excuse les deux mouvements de lâcheté et de vanité qui la suivirent. Il commença par nier que le libelle fût de lui ; et bientôt il ne put se tenir d'en revendiquer le succès. Une lettre communiquée par M. Gazier à M. Mesnard, et qu'un de ces messieurs envoyait au cousin Yitart, nous apprend, en effet, que Racine avait écrit à Port-Royal en affirmant qu'il n'était pas l'auteur de ce pamphlet : c Quoiqu'on fût assuré du contraire, dit le correspondant inconnu, on a bien voulu s'aveugler, et on prévoyait néanmoins la légèreté de s'en vanter lui-même dans la suite. Vous voyez qu'on ne s'était pas trompé et qu'on le connaissait bien... » La lettre est dure, méprisante, menaçante. Yitart la montra certainement à Racine; et elle le rendit plus docile à l'avis de Boileau qui lui conseillait d'arrêter l'impression de sa seconde Petite Lettre, encore plus méchante et plus admirable que la première. Dieu merci, un brave homme d'abbé nous en conserva la copie ! Mais M. Le Goffic a raison de décharger la mémoire de Racine de toute responsabilité dans cette publication posthume.
Le second incident notable de sa vie fut son amour pour la Duparc, Marquise Thérèse Duparc, qui avait repoussé Corneille et, dit-on, Molière.
rs
En se faisant aimer d'elle, Racine triomphait, à sept ou huit ans de distance, de son vieux rival ; et il rompait avec Molière qui l'avait accueilli et lui avait facilité ses débuts. Mais nous ignorons ce qui s'est certainement passé entre ces deux hommes (sauf le respect de leurs grands noms, je dirais entre ces deux coqs) ; et nous n'avons qu'à imiter leur discrétion si rare et si belle dans un monde de comédiens et d'auteurs. Cet amour pour la Duparc semble avoir été son plus violent amour et le plus orageux. Il avait vingt-huit ans ; eUe en avait trente-cinq, et, s'il faut en croire la Critique de V Ecole des femmes j « un teint d'une blancheur éblouissante et des lèvres d'une couleur de feu surprenante a. 11 l'aima passionnément. Mais elle mourut, deux ans après, d'une mort mystérieuse, sous les yeux de Racine qui avait fait le vide autour de son agonie, jaloux même de son dernier soupir. Et il suivit son convoi « à demi trépassé ». Enfin, il y a sa liaison avec la Ghampmeslé, si connue et, à mon avis, si obscure.
Nos noms unis perceront l'ombre noire,
écrivait La Fontaine de cette délicieuse noiraude à la voix divine et aux petits yeux brillants. Il se trompait : c'est le nom de Racine qui reste indissolublement uni à celui de la comédienne. Mais quelle a été la nature de cet amour qui a duré longtemps et dont les contemporains ont tant parlé? Amour aveugle, amour complaisant, amour toujours inquiet et toujours torturé? Gomment accommoder le tempérament jaloux et l'orgueil
de Racine aux diableries de la Ghampmeslé et à ses aventures de notoriété publique ? Nous savons pourtant que ce fut elle qui le congédia ; et c'est tout ce que nous savons.
Son théâtre nous en apprendra-t-il beaucoup sur lui-même ? On ne peut mieux caractériser la philosophie de ce théâtre amèrement cruel que par les mots de Schopenhauer : c La véritable signification de la tragédie, c'est que le héros n'expie pas ses péchés individuels, mais le péché originel, c'est-à-dire le crime de l'existence même. > Racine a merveilleusement mérité le reproche que le docteur Samuel Johnson faisait à quelques drames de Shakespeare : d'avoir méprisé la justice. Les innocents sont souvent broyés dans sa tragédie. Mais relisons Schopenhauer:
Le poète, dit-il, a trois moyens de nous présenter le spectacle d'une grande infortune. Il peut imaginer, comme cause des malheurs d'autrui, un caractère d^une perversité monstrueuse (c*e8t ce que ne fait jamais Racine, sauf dans Britannicus» et encore s'est-il appliquét en ne peignant dans Néron que le monstre naissant, à le ramener aux proportions de Vhumaine nature); on le malheur peut venir d'un destin aveugle {c'est ce que ne fait jamais Racine, sauf dans Phèdre, et encore le destin n'y joue qu'un rôle secondaire) ; ou la catastrophe peut être simplement amenée par la situation réciproque des personnages. Dans ce dernier cas, il n'est besoin ni d'une erreur funeste, ni d'une coïncidence extraordinaire, ni d'un caractère parvenu aux limites de la perversité : des caractères tels qu'on les trouve tous les jours, au milieu de circonstances ordinaires, sont, à l'égard les uns des autres, dans des situations qui les induisent fatalement à se préparer consciemment les uns aux autres le sort le plus funeste, sans que la faute en
puisse être positivement attribuée aux uns ou aux autres. Ce procédé dramatique me parait inOniment meilleur que les deux précédents ; car il nous présente le comble de l'infortune, non comme une exception amenée par des circonstances anormales ou par des caractères monstrueux, mais comme une suite aisée, naturelle et presque nécessaire de la conduite et des caractères humains, si bien que de pareilles catastrophes prennent, grâce à leur facilité, une apparence redoutable pour nous-mêmes... Mais ce genre de tragédie est le plus difficile : en effet» il faut produire l'effet le plus considérable avec les moyens et les mobiles les plus petits, par la seule vertu de l'arrangement et de la composition.
Pas un mot de cette page curieuse qui ne puisse s'appliquer à la tragédie de Racine. Pourquoi la folie d'Oreste, le désespoir d'Hermione, l'assassinat de Pyrrhus, le meurtre de Bajazet, le suicide de Roxane, Eryphile égorgée, Hippolyte traîné par ses chevaux? Pourquoi tant de douleurs et tant de sang? Quel crime avaient-ils commis?
Celui de naître, dira le pessimiste; le janséniste murmure : nature corrompue. Racine est plus près du premier que du second, bien que ce soit du second que lui soit venu son pessimisme. Mais je ne vois rien de particulièrement chrétien dans ses tragédies. Des deux notions qui ont renouvelé notre vie morale, l'honneur et la conscience, on n'y trouve que la notion féodale de Thonneur. Des intérêts et des passions aux prises, et, dans cette mêlée sanglante où Tamour et la haine se confondent, des êtres délicieux et délicieusement purs qui, par leur souplesse, leur esprit, leur grâce, leur énergie, tâchent de sauver leur honneur :
lA POÉSIE CLASSIQUE
miot et detT' "^^ '""'f t^-ultueuses des Herrts AnH. ''''^"I °^ *« remplissent pas. Il y
ritueZ' itf 'P^'«^"»«- Elles sont inBniment spimesur?'l» /^ '?"' •!"«"«« «"t le sang-froid la
Koissés ^!« !! • .'® J"^*!"® <la"8 leurs an-
nr;u?tleml&Slel7^^^^^ ^"' j*"^*'^ n'flsf lu „! '*°^®'^®*"^e. Leur douceur apparente
courtotî M ^°7«°»,q«« de la décence et de la
Ht SF--- ^^^^^^^
très neuve du Sou^; d^fi^*-^"'* ""' *°*^y«« Iré aiiAll/- r'^^'^u^f a Iphigénie et nous a mon-
celle d Wnius. Se^^re^r stuTla ^lu^:
pourraient leur envier les femmes de Corneille Et 1 impitoyable tragédie n'a de sourires que pou; elles. Andromaque triomphe, Monime triomphe Junie échappe à Néron, et Iphigénie au sacXal
Charles Péguy : Vicier Marie, comte Hugo. (Cahiers de la
leur. Ne nous demandons point où Racine a mis le plus de son âme. Constatons simplement qu'il unit au sentiment le plus délicat de l'honneur une imagination sombre et sanguinaire. Quand, plus tard, il écrira des pièces pour des jeunes filles, il choisira deux sujets : l'un où il ne sera question que du massacre d'un peuple et qui se terminera par la pendaison d'un ministre; l'autre où les marches du Temple seront souillées du sang d'une vieille reine. Là, du moins, le Dieu des Juifs le conduisait ; mais, dans les autres, il n'avait pour se guider que sa propre nature. Aucune idée religieuse, aucune idée morale, sauf celle de l'honneur ou de la gloire, n'en surnage. Jamais poète n'embrassa la vie avec une ardeur plus triste et un paganisme plus assombri.
Et Phèdre ? Phèdre où le grand Arnauld a reconnu le dogme du jansénisme ? Pour la première fois, le remords apparaissait dans la tragédie racinienne. Faut-il croire que Dieu cherchait Racine et qu'au déclin de ses jours passionnés l'ombre de Port-Royal commençait à le ressaisir? S'il est vrai que madame de Lafayette l'avait entendu soutenir < qu'un bon poète pouvait faire excuser les plus grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels >, nous avons dans ces paroles la genèse de Phèdre. Il s'était aisément rendu compte, ne fût-ce qu'au spectacle plus terrible qu'émouvant de la Rodogune de Corneille,
qu'une âme criminelle ne se sauve à nos yeux que par le remords qui Tagite au moment où elle commet son crime, et que nous la jugeons avec d'autant plus d'indulgence qu'elle s'accuse avec plus de sévérité. Euripide et Sénèque lui donnaient son sujet, remords compris. Mais ni Sénèque, ni Euripide, n'avaient eu l'intention de nous attendrir sur Phèdre et n'avaient gagé qu'ils forceraient notre pitié, au mépris de toutes convenances et de toute morale. Sa gageure. Racine mettra deux ans à la gagner. Il a le sentiment qu'il joue une partie décisive et qu'il n'a jamais autant exigé du pouvoir de la poésie. Et tout s'explique à la lumière de cette hypothèse. Il n'y a point de personnage que Racine ait tant chéri et plus voluptueusement caressé, au point d'en oublier les autres, au point de désharmoniser sa pièce. Gomme on sent qu'il n'a eu d'yeux que pour cette malheureuse ! Avec quel art il nous la présente, et même physiquement, ce qui ne lui était jamais arrivé I Rien ne nous empêche de supposer, aux accents si profonds, si personnels, si lyriques de l'infortunée, que Racine les a tirés de son propre cœur excédé d'amour, qui voulait se détacher des séductions de la chair et ne le pouvait pas. Il touchait à l'âge où les hommes reçoivent souvent les premiers avertissements que leurs forces ont des limites. C'est d'ordinaire aux environs de la quarantaine que le fantôme de la mort traverse leur route et qu'ils ressentent la première lassitude et le premier dégoût de la volupté. Impressions passagères qui s'évanouissent comme les légers symptômes
d'une maladie encore lointaine. Le succès attendu, escompté de Phèdre les eût emportées dans le bruit des applaudissements. Mais Phèdre tombe.
Le portrait du musée de Langres, dont je ne * vois pas pourquoi on contesterait l'authenticité, et que M. Masson- Forestier a remis en pleine lumière, nous représente un merveilleux Racine, dont le regard est chargé de mélancolie, les narines ardentes, la bouche dédaigneuse sous une ombre de moustache, et toute l'élégance du visage empreinte d'un air passionnant de tristesse observatrice et d'ironie. On y découvre, paraît-il, — ce sont des physiologistes qui l'ont affirmé, — des traces de fatigue et d'épuisement. Sa fatigue se comprend : toutes ses tragédies ont été battues en brèche ; Thostilité de la critique et la jalousie de ses rivaux ont fait de chacune d'elles un champ de bataille. Son épuisement se comprend aussi : plus que l'enfantement de huit chefs-d'œuvre, l'insuccès de Phèdre lui semble avoir tari sa veine. Il est las de combattre, et las, comme M. Péguy l'a très finement observé, de recommencer toujours la même tragédie sur le même thème de la passion. Sa lassitude lui ouvre le cœur au retour des souvenirs d'autrefois, au repentir de ses ingratitudes, au désir de les réparer, à des velléités de pénitence, au besoin de s'évader du monde artificiel des théâtres, de se créer une famille, de rentrer dans l'amitié réconfortante de Port-Royal. La dernière trahison et la rupture de la Ghampmeslé ont suivi d'assez près l'échec de Phèdre. J'incline à croire qu'elles n'ont pas eu lieu avant
le début de 1677, car Boileau n'aurait point associé le nom de son ami à celui de son interprète, au commencement de l'Epître où il essaie, si délicatement et si éloquemment, de le raffermir. Mais enfin tout l'abandonne, tout, sauf le roi.
Ce fut alors que, déjà pardonné de Nicole, il songea à obtenir le pardon d'Arnauld qui entraînerait celui de tout le monastère. Au milieu de son désarroi, il restait extrêmement spirituel. Cette pièce de Phèdre^ la plus troublante de ses tragédies et, à la considérer de près, la plus dangereuse, il allait s'en servir pour regagner les bonnes grâces des farouches ennemis du théâtre. Et il écrivit sa préface, où tout l'esprit de ses petites lettres a passé dans quelques lignes, et qui nous atteste, une fois de plus, quelle sûre connaissance il possédait de la casuistique janséniste. Boileau, qui n'entendait pas grand'chose au jansénisme, mais qui aimait Racine et qui avait à cœur de le réconcilier avec ses anciens maîtres, accepta volontiers la leçon de son ami et crut, lui aussi, que le dogme de la prédestination purifiait la tragédie de Phèdre^ et que la fille de Minos et de Pasiphaé n'était qu'une pauvre femme à qui la Grâce avait manqué. Il courut chez Arnauld.
Le moment était bien choisi. Depuis la paix de l'Eglise, Port-Royal n'avait point connu de plus belles années que l'année 1677. La persécution ne devait reprendre qu'après la mort de madame de Longueville, en 1679. Les jansénistes relevaient la tète et souriaient, autant qu'ils pouvaient sourire, à cette brise de prospérité, t Les visites qua-
lifiées ne cessaient pas, nous dit Sainte-Beuve. Ce n'étaient pas seulement des carrosses de duchesses qu'on voyait à la file (au monastère des Champs), c'étaient des visites sans nombre de dames appartenant à d'autres monastères, de pèlerins laïques ou religieux qui venaient s'y édifier. > Mais plusieurs de ces Messieurs et la mère Agnès redoutaient ce triomphe et désiraient s'assurer quelques solides appuis qui y survécussent. Or, Racine, fort bien en cour, allait être ou était déjà nommé historiographe du roi. Tout cela ne pouvait qu'ébranler le cœur d'Arnauld. Phèdre l'acheva. « 11 convint que de pareils spectacles ne seraient pas contraires aux bonnes mœurs. » Le critique Geoffroy a dit excellemment : c Le hasard voulut que le héros de Port-Royal trouvât dans cette tragédie le dogme fatal du jansénisme... Aveuglé par l'esprit de parti, il porta sur un ouvrage de théâtre un jugement théologique capable de fournir d'excellentes plaisanteries à un jésuite qui aurait eu le génie de Pascal. > Un seul mot est à retrancher de ce jugement : celui de hasard. De part et d'autre, on voulait une réconciliation.
Racine était donc revenu à la religion, dans une crise où la fatigue de sa vie tourmentée, ses mortifications d'amoureux et d'auteur avaient réveillé ses anciennes croyances. Mais, pas plus qu'il ne disait adieu aux honneurs du monde et qu'il ne se dérobait aux faveurs du roi, il n'avait pris le parti de renoncer au théâtre. Et pourquoi l'eût-il fait? La Ghampmeslé n'était pas la seule actrice qui pût interpréter ses grands rôles. PortrRoyal, loin de
318 LÀ POiSIE CLASSIQUE
lui imposer la pénitence da silence, venait de lui délivrer un blanc^seing. Il n'avait qu'à continuer de mettre sur la scène des héros et des héroïnes, privés de la Grâce, qui se livreraient avec horreur aux délices de la passion. Arnauld estime ce spectacle salutaire aux âmes. Brnnetière et Jules Lemattre en ont jugé autrement ; mais ce ne sont pas des théologiens. Il n'est rien de tel que les jansénistes.
Son mariage ne lui créait aucun obstacle. Il avait épousé une jeune fille riche, pieuse, simple, d'esprit borné qui, évidemment, formait un parfait contraste avec les femmes qu'il avait aimées et dont il avait souffert. Elle n'avait jamais lu un de ses vers; elle n'en lira jamais. Trente ans plus tard, après la mort de son mari, elle s'étonnera devant son fils Louis que la prosodie française pousse l'inconvenance jusqu'à distinguer les rimes en masculines et féminines. Racine aurait fait jouer dix chefs-d'œuvre qu'elle n'aurait pas quitté son pot-au-feu. Et les répétitions de ces dix chefs-d'œuvre lui auraient pris moins de temps que ses fonctions d'historiographe et de courtisan qui le retenaient souvent à Versailles, loin de sa famille, six jours sur sept.
Ces fonctions, en effet, étaient très absorbantes. € Elles suffisent à l'occuper >, nous dira madame de Lafayette. Le Mercure galant annonçait sa nomination en ces termes : € Le théâtre est menacé d'une grande perte... » Enfin madame de Sévigné écrivait que le roi avait commandé à Rarcine et à Despréaux de tout quitter pour travail-
1er à son histoire. Mais rien ne nous prouve qu'il ait fait son deuil de la gloire dramatique. S'il a des projets de tragédies, il est simplement obligé de les ajourner. A une ou deux reprises, pendant quelques années, Corneille, lui aussi, s'était retiré du théâtre. En somme, plus on étudie la retraite de Racine, plus le mystère s'en évapore. Il n'y a pas eu de retraite décidée, d'abdication volontaire. Le poète s'est laissé mener par les circonstances qui secondaient ses intérêts. Il a trouvé dans la bienveillance de Louis XIV une revanche à ses déboires d'auteur, et, dans les honneurs de la cour, le contentement de son ambition.
Mais, environ deux ans après son entrée en fonctions et après son mariage, la femme Catherine Deshayes, plus connue sous le nom de la Voisin, l'accusait formellement, devant la Chambre ardente, d'avoir, par jalousie, empoisonné la Duparc, dont elle était l'amie. M. Bazin de Bezons, commissaire de cette Chambre et membre de l'Académie française, reçut de Louvois, le H janvier 1680, une lettre qui se terminait ainsi : c Les ordres du roi, nécessaires pour l'arrêt du sieur Racine, vous seront envoyés aussitôt que vous les demanderez. > Ainsi son passé, qu'il croyait enterré, ressuscitait sous la forme d'un monstrueux scandale, dont toute sa gloire risquait d'être éclaboussée. Il dut alors se rappeler le mot de Nicole, auquel les événements donnaient un sens imprévu : les c empoisonneurs des âmes » s'étaient plus d'une fois rencontrés avec les empoisonneuses. Il n'eut sans doute aucune peine à se jus-
tiiier : la Voisin, dont Faccusation ne se fondait que sur des on-dit, obéissait à une rancune de femme évincée. Mais, sans doute aussi, Fangoisse qu'il éprouva lui inspira pendant longtemps de l'aversion pour le théâtre. Du reste, il n'en subsiste aucune trace ni dans ses lettres, ni dans les témoignages de ses contemporains, amis ou ennemis. Rien ne transpira de cette sinistre histoire, qui fut comme si elle n'avait pas été. £t peut-être ne faut-il pas exagérer l'importance qu'elle eut dans les sentiments de Racine, puisque, cette même année, il prenait encore le soin de désigner les acteurs et les actrices qui devaient jouer les rôles de ses pièces. On sait à quelle occasion le poète dramatique se réveilla, et qu'il ne fut jamais plus grand qu'en écrivant la voluptueuse Esther et cette Athalie qui, plus qu'aucune autre de ses œuvres, nous donne l'impression de la plénitude du génie. Athalie ne fut pas comprise. Cette fois, cette fois seulement, il renonça.
Et maintenant que valut sa conversion? Nous possédons une bonne partie de sa correspondance, de 1681 à 1699, l'année de samort, etlesilf^motre^ de Louis Racine. Ces Mémoires, où Ton a beaucoup puisé, ne doivent cependant être invoqués qu'avec circonspection, parce que Louis a peu connu son père, parce qu'il les a écrits dans une intention excusable, mais trop accusée, d'hagiographie, et surtout parce qu'il est un niais. « Gar-
dez-vous bien de rougir, dit-il à son fils en lui dédiant son ouvrage, quand vous l'entendrez répéter souvent les noms de Babet, Fanchon, Madelon, Nanette, mes sœurs : apprenez, au contraire, en quoi il est estimable. » On se demande pourquoi le petit-fils rougirait d'entendre son grand-père nommer ses filles par leur nom familier et comment il en est plus estimable. Cela vous a le fade relent de la sensiblerie du xviii® siècle. Non seulement il nie contre toute évidence les liaisons fameuses de son père, qu'il pouvait si bien passer sous silence; mais, dans les moindres choses, il manifeste de sottes pudibonderies. S'il nous parle du souper d'Auteuil où Boileau s'enivra, il s'empresse d'ajouter : « Mon père, heureusement, n'en était pas! » Respirons! Il va plus loin, et peu s'en faut qu'il ne nous fasse un Jean Racine à sa propre image. Il nous raconte, en effet, que son père et Boileau, après avoir lu quelques passages de leur histoire, avaient accoutumé d'assister au jeu du roi ; et il écrit tranquillement : € Lorsqu'il échappait à madame de Montespan, pendant le jeu, des paroles un peu aigres, ils remarquèrent, quoique fort peu clairvoyants^ que le roi, sans lui répondre, regardait en souriant madame de Maintenon. » Peu clairvoyant dans ces matières, l'auteur à' Andromaque et de Bérénice 1 Et c'est son fils qui le diti
Enfin, je le crois très capable d'avoir inventé la légende du Mémoire sur les souffrances du peuple que Racine aurait composé à l'instigation de madame de Maintenon, et qui lui aurait aliéné la faveur
de Louis XI V. Il est très bizarre qu'on n'en ait retrouvé dans les papiers du poète aucun brouillon, aucune copie. Et il est encore plus bizarre que, dans sa lettre à madame de Maintenon, où il la supplie de dissiper à son égard le mécontentement du roi, il ne soit question que du jansénisme qu'il renie, comme saint Pierre renia Jésus, mais avec plus de diplomatie, et d'un Mémoire qu'il a dressé pour obtenir le dégrèvement d'une taxe qui aurait, paraît-il, c dérangé ses petites affaires » — de millionnaire, — car il laissa plus d'un million! Ce Mémoire me semble très éloigné des préoccupations d'un homme inquiet de la misère publique. Et, dans le domaine des hypothèses, j'attribuerais volontiers l'invention de Louis Racine au désir de voir son père participer à la réputation de philanthropie dont le xv!!!*" siècle était en train d'honorer la figure de Fénelon. Du reste, il en est un peu de la disgrâce du poète comme de sa résolution de quitter le théâtre. On ne saurait en préciser le caractère; et, en tout cas, elle n'a pas eu la gravité mortelle qu'on s'est plu à lui affecter. Jusqu'au jour où il s'est alité pour mourir, il tenait sa place et son rang à Marly .
Les Mémoires de Louis eussent certainement gagné à être rédigés par son frère atné. Ce Jean- Baptiste qui, d'après la correspondance de Racine, nous apparaissait comme un jeune homme assez indépendant, assez mondain, très porté à la dépense et au plaisir, eut une destinée singulière. Aussitôt après la mort de son père, dont il recueillit ies. dernières volontés et dont il brûla un certain
nombre de papiers, il vendit sa charge de gentilhomme ordinaire, se confina dans une étroite solitude, et vécut jusqu'à soixante-neuf ans en tète à tête avec ses livres, étudiant le latin, le grec, rhébreu, la théologie, le jansénisme, et, chaque fois qu'il en avait l'occasion, rabrouant son frère dont la misérable facilité le dégoûtait. Il semble que l'héritage paternel ait pesé sur lui et que l'éclat de son nom lui ait fait rechercher le silence et l'ombre. Il désirait, lui aussi, écrire la vie de Racine, non point comme l'a pensé M. Masson- Forestier, pour dire toute la vérité sur son père, mais, ce sont ses propres paroles, « pour instruire le public de la piété dans laquelle il est mort et nous a tous élevés ]». 11 n'a pas mis « de la piété dans laquelle il a vécu pendant vingt ans ». Je n'en conclus rien; mais je ne serais pas étonné qu'il eût soupçonné, lui, tout ce qui se cachait de luttes sourdes et de pensées troubles dans cette conversion.
M. Le Goffic, qui n'est pas Breton pour rien, et qui, au milieu des difficultés de ce problème, a dirigé son étude avec la même précision et la même sûreté qu'un marin de son pays conduit sa barque au milieu des écueils, nous dit fort bien qu'il ne faut pas donner au mot conversion un sens trop rigoureux : « Nous avons connu, en ce siècle même, des conversions dont la sincérité n^a pas été suspectée et qui n'empêchaient point les convertis de continuer à vivre dans le monde et de la vie du monde. On n'est pas nécessairement un saint comme Pascal ou Rancé parce qu'on est un
converti. » Je crois à la sincérité de Racine converti ; mais d'où vient que, dans un siècle où ces coups de la grâce étaient assez fréquents et ne rencontraient guère de scepticisme, beaucoup de ses contemporains en aient douté et que le public s'en amusa?
Le malheur est que son retour à la piété ait coïncidé avec un accroissement sensible de sa fortune et de la faveur du roi. Son jansénisme, il est vrai, ne pouvait que lui nuire aux yeux de Louis XIV et attesterait la vérité de ses sentiments plus qu'il ne témoignerait de son habileté. Mais ce jansénisme, il le dissimule, c II feignait à la cour de n'entendre goutte aux discussions des théologiens. « Racine est un enfant dans les matières de religion >, dira madame de Maintenon, pipée un temps à ses airs d'innocence. » Il sert sous le manteau les intérêts de Port-Royal, et il hante en solliciteur les antichambres des Jésuites les plus influents. Port-Royal y trouve son compte. Mais le public, qui n'entre point dans ces finesses, y flaire de la duplicité. On ne l'avait jamais tant vu aux honneurs du monde que depuis qu*il est revenu à Dieu. Il n'avait jamais mené un train aussi considérable que depuis qu'il retourne à la messe. Il est converti; mais, pour plaire à madame de Montespan, il commence un grand opéra, et pour plaire à une abbesse émancipée, il traduit l'erotique JBanquet de Platon. Il est converti ; mais ses épigrammes en style marotique courent Paris et vont clouer immortellement les méchants auteurs à leurs méchantes pièces. Voilà ce que l'on sait, et
voilà ce qui autorise ses ennemis à le taxer d'hypocrisie et à le chansonner.
Ses lettres intimes ne le disculpent pas entièrement. Il aime trop l'argent, et, vis-à-vis de ses parents pauvres, il a quelquefois des attitudes de parvenu. Sa femme est plus désintéressée que lui, et, si bonne ménagère qu'elle soit, on la sent moins attachée aux biens matériels. Il repousse un parti qu'on lui proposait pour son fils, parce que la jeune fille, qui avait quatre-vingt quatre mille francs de dot et qui en recevrait autant à la mort de ses père et mère, devait attendre cette mort trop longtemps. Mais madame Racine éprouve le besoin de corriger la version de son mari : c La fille, ditelle, avait une méchante humeur : c'est la seule raison qui nous a fait rompre. > Et elle dit encore : € Pour moi, j'en avais une autre qui me tenait bien au cœur : c'est que la demoiselle était rousse. >
Ses conseils, ses exhortations à Jean-Baptiste passent souvent la mesure. Il s'indigne durement à la pensée que ce jeune homme pourrait mettre le pied au théâtre : c Pensez-vous que les hommes ne trouveraient pas étrange de vous voir à votre âge pratiquer des maximes si différentes des miennes? > Mais non, les hommes ne trouveraient pas étrange que le fils de Racine assistât aux pièces de son père et à celles de Corneille. Et cette horreur du théâtre est devenue un tel dogme dans la famille, que la bonne madame Racine ne manque pas de revenir à la charge et écrit à son fils * c Le pauvre petit Lionval (Louis)
Là Toisa CLASKaocm
TOUS fait bim ses oompliments, el promet bien qu'il n'ira pas à la comédie de peur d'être damné. » Qu'on donne rite un morceau de sacre an petit lionyal qni a bien récité sa leçon ! Trop est trop ; et le même bomme, qui considérait le tbéâtre comme an lien de perdition, corrigeait minatieasèment et furtivement les rééditions de ses tragédies.
Mais quand on accumulerait des exemples semblables, s'il nous était prouvé que, durant les vingt dernières années de sa vie. Racine a lutté contre ses goûts de volupté, son amour de la gloire, les emportements de sa nature, contre tout ce qu'il y avait en lui de terrestrement avide et qui refusait de mourir au monde, il ne nous en paraîtrait que plus moral et plus beau. Et cela nous est à peu près prouvé. Qu'on le veuille ou non, il est bors de doute qu'il a accompli sans défaillance ses devoirs de mari et de père ; et je ne sais, bêlas ! si l'on en dirait autant de tous les convertis. Bien que sa femme ne partageât aucunement son intimité d'esprit, il semble avoir toujours eu pour elle les plus grands égards, et il parle toujours d'elle sur le ton du plus tendre respect, n adorait ses filles dont une ou deux avaient son humeur impatiente. Leurs maladies lui tirent des accents presque pathétiques ; et l'ébranlement de tout son être se devine à la vivacité des expressions dont il se sert. Un après-dtner de lundi de Pflques, Fanchon est remontée dans sa chambre, malade, fiévreuse ; et, au moment de se rendre à vêpres, son père l'a trouvée tombée en syncope.
sur son lit, la tète traînant par terre : « J'ai fait un grand cri et je Tai prise dans mes bras; mais sa tête et tout son corps n'étaient plus que comme un sac mouillé; ses yeux étaient renversés dans sa tête ; un moment plus tard elle était morte. » Bien loin de pousser ses filles vers le cloître, il ne les y accompagne qu'avec des déchirements; et, quand l'aînée en sort, quand elle rentre au logis paternel, de quel œil souriant et fin il l'observe, d'abord farouche au monde et ne supportant même pas qu'on lui adresse un compliment de pure politesse, puis, peu à peu, devenant plus traitable et ce reprenant assez volontiers les petits ajustements auxquels elle avait si fièrement renoncé -» I Ses lettres nous le montrent, en maint endroit, attentif h prévenir tous les besoins des siens, et, ce qui est beaucoup plus rare, soucieux de comprendre l'âme de ses enfants.
Mais si on en a bien admiré l'élégance, et même un peu trop, la simplicité, si on a loué, comme il convenait, la direction ferme, à la fois très chrétienne et très pratique, qu'il y donnait à son fils, il me semble que, d'une manière générale, ceux qui en ont parlé, et encore le plus élogieusement, ont trahi quelque désappointement de n'y trouver que de pauvres lettres où Racine, ayant un certain nombre de choses précises à dire ou à demander, les demandait et les disait et ne faisait ni poésie ni métaphysique. En tout cas, ils ont ressenti le besoin de l'en justifier. Sainte-Beuve, dans une phrase qui a l'air d'un écho des Mémoires de Louis, accorde qu' c il est touchant de voir une
jj
328 LA POÉSIE CXASSIQUE
plume immortelle descendre à tant de soins familiers sans croire s'abaisser ». Hello, lui, le plus fougueux et le plus plaisant, demeurait confondu que des hommes comme Boileau et Racine ne se fussent écrit que pour se donner des nouvelles de leur santé, se communiquer les menus événements de chaque jour, discuter le sens et la place d'un mot.
Et pourtant, que de sous-entendus, que d'aveux involontaires dans cette correspondance d'apparence si unie ! Gomme Racine nous y découvre, par instants, l'ardeur contenue et la complexité de son cœur ! Quand je lis, dans une lettre de 1687 à sa sœur Mademoiselle Rivière : c Je vous prie de me mander le jour où mon père et ma mère moururent, afin que je fasse prier Dieu ces jours-là pour eux. Il me semble que c'est vers ce temps-ci que nous perdîmes feu ma mère », ces simples lignes m'en disent plus sur son état d'âme que ne le feraient des pages de lyrisme. Il revient de très loin et il a mis longtemps à en revenir ; et il revient à ses morts. Quand il termine une lettre à Boileau sur ces mots : « Plus je vois décroître le nombre de mes amis, plus je deviens sensible au peu qui m'en reste ; et il me semble, à vous parler franchement, qu'il ne me reste plus que vous. Adieu : je crains de m}attendrir follement », les larmes qui le gagnent malgré lui répondent suffisamment à la question qu'on s'est posée : < Les joies de la famille et les honneurs de la cour l'ont-ils satisfait? A-t-il été heureux? » Une teinte de tristesse est répandue sur toute sa correspondance.
Le poète qui, en pleine Académie, rendait hommage à Corneille et humiliait héroïquement sa gloire devant celle de son grand rival mort, mais qui, plus tard, menaçait les Académiciens de ne plus reparaître au milieu d'eux s'ils refusaient à La Bruyère l'impression du passage de son discours où le nouveau récipiendaire le mettait audessus de Corneille, ce poète n'a rien oublié, n'a rien abdiqué ; et c'est en vain qu'il comprime silencieusement ses blessures d'amour-propre mal fermées : il en souffre toujours. Ses poésies religieuses ne le divertissent point du souvenir de ses œuvres profanes : au contraire, elles l'y ramènent. Il vient d'achever son Cantique sur le bonheur des justes et le malheur des réprouvés et l'a soumis à Boileau, avec une modestie que, passé le XV II'' siècle, nos hommes de lettres ne connaîtront plus guère : € Dans cette stance, dit-il.
Misérables que nous sommes, Où s'égaraient nos esprits...
infortunés m'était venu le premier ; mais le mot de misérables y que j'ai employé dans Phèdre ^ à qui je l'ai mis dans la bouche, et que ton a trouvé assez bien^ m'a paru avoir de la force en le mettant aussi dans la bouche des Réprouvés qui s'humilient et se condamnent eux-mêmes. > Il y a plus de dix-sept ans que Phèdre a été jouée : mais les vers lui en sont toujours présents et les moindres remarques dont on les a soulignés. Il n'a point pardonné aux Pradon ni aux Deshoulières ; et ses ressentiments s'aiguisent en ironies.
11 n'a pas changé. Il est resté Thomme de la correspondance d'Uzès et des Petites Lettres. Il a gardé son goût de l'anecdote significative qu'il transporte aujourd'hui dans l'histoire. Avec le même détachement qu'il nous racontait jadis les aventures passionnelles dont il avait été le témoin, il raconte à Boileau, du camp près de Namur, de petits faits pittoresques, comme les aimeront les Stendhal et les Mérimée, et il s'assure que Boileau doit les aimer c autant qu'une supputation exacte du nom des batailles et de chaque compagnie » . Et surtout ses lettres sont pleines de pointes épigrammatiques.il défend l'épigramme à son fils. lia si grand peur que son fils lui ressemble I Mais il en laisse échapper à chaque instant : c Vous direz à votre mère que le pauvre M. de Ségur a eu la jambe coupée. Sa pauvre femme, qui l'avait épousé pour sa bonne mine, a employé la meilleure partie de son bien à lui acheter une charge, et dès la première année il lui en coûta une jambe. » Et voici l'oraison funèbre « du pauvre Boyer » : c On prétend qu'il a fait plus de cinq cent mille vers en sa vie; et je le crois, parce qu'il ne faisait autre chose. Si c'était la mode de brûler les morts comme parmi les Romains, on aurait pu lui faire les mêmes funérailles qu'à ce Cassius Parmensis, à qui il ne fallut d'autre bûcher que ses propres ouvrages, dont on fit un fort bon feu. » Cette ironie constante n'épargne pas même Boileau : c M. Despréaux, que vous aimez tant, est plus que jamais dans ces sentiments (de piété), surtout depuis qu'il a fotiL son Amour de Dieu. »
Il est impossible d'indiquer plus malicieusement l'importance que Boileau attache à ses vers, et combien leur réussite lui devient une nouvelle preuve de la vérité qu'ils renferment.
Enfin, le passé l'assiège; et ce n'est point à ses années de Port-Royal, mais à celles de sa libre jeunesse qu'il se reporte le plus complaisamment : « Si j'osais vous citer mon exemple, je vous dirais qu'une des choses qui m'a fait le plus de bien, c'est d'avoir passé ma jeunesse avec une société de gens qui se disaient assez volontiers leurs vérités et qui ne s'épargnaient guère les uns les autres sur leurs défauts; et j'avais assez de soin de me corriger de ceux qu'on trouvait en moi, qui étaient en fort grand nombre. » Quand la Champ* meslé tombe malade et meurt, il ne peut se retenir d'annoncer à Jean-Baptiste cette maladie et cette mort. Je ne m'étonne point qu'il en ait été ému, mais je m'étonne qu'il en parle à son fils. Quelle obligation de le tenir au courant des derniers moments de cette comédienne ? Était-ce donc une affaire d'Etat? Si le jeune homme connaissait déjà l'ancienne liaison de son père, à quoi bon réveiller ce souvenir? S'ill'ignorait, pourquoi s'exposer aux réflexions qu'il pourrait faire, le jour où il l'apprendrait? Les deux passages sur la Ghampmeslé, étudiés de près, sont extrêmement curieux :
M. de Rost m'apprit avant-hier que la Ghampmesié était à Textrémité, de quoi il me parut affligé (1). Mais ce qui
(1) On a voulu voir, dans la façon dont il orthographie le nom de la Ghampmesié, Chamelm^ une preuve d'indifférence
332 LA POÉSIE GLASSIQUB
est le plus affligeant, c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit (U ^est donc informé aUleurs), qu'elle trouvait très glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra la mort de plus près (Racine avait wie terrible peur de la mort), elle changera de langage, comme font d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les ûers quand ils se portent bien.
On soupçonnerait volontiers dans la dureté de ces derniers mots la rancune persistante d'un cœur blessé.
Cette première lettre est du 16 mai 1698. La Ghampmeslé mourut le lendemain. Le 5, le 16, le 23 juin, le 7 et le 21 juillet, il écrit à son fils et ne lui dit plus rien; mais, dans sa lettre du 24, à propos de la mort de Boyer, il ajoute :
Sur quoi, je vous dirai, en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Ghampmeslé, qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, très repentante de sa vie passée (t^ avait d'abord écrit fort repentante, puis assez ; enjfin il se décida pour très : il a bien pesé ses mots), mais surtout fort affligée de mourir. (Le mot ironique lui échappe : cette fois, il s'en repent et le passe à Boileau.) Du moins, M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Âuteuil qui l'assista à la mort, car elle est morte à Auteuil, et dans la maison d'un maître à danser, où elle était venue prendre l'air.
Quel intérêt tous ces détails pouvaient-ils
ou d'oubli. Mais, au xvii* siècle, on se permet les plus étranges fantaisies orthographiques; et Lafontaine n'orthographie pas mieux le nom de la comédienne, quand il lui écrit.
avoir pour Jean-Baptiste qui ne la connaissait pas et qui n'allait point au théâtre?
Mais ils en avaient pour lui, si le joli spectre aux yeux brillants revenait encore de temps en temps l'obséder. Et cette obsession eût été d'autant plus naturelle si, comme on l'a cru, il s'était, depuis cinq ans, installé avec sa famille dans l'hôtel que la Champmeslé avait habité, l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement du petit Pré-aux-Clercs, au 21 de la rue Yisconti. Mais M. André Hallays vient de nous prouver, dans son livre si intéressant sur Pam(l), qu'en admettant que la Champmeslé y ait logé, elle n'a pu le faire qu'après leur rupture. Il faut donc renoncer à évoquer, au milieu de son luxe, de ses tapisseries de Bruges et de Hongrie, de ses tableaux, de ses glaces de Venise, l'image du poète vieilli, dont le visage en vieillissant finissait par ressembler à celui du roi, contemplant à la fenêtre de sa chambre, tendue d'étofTes d'or, les sentiers de son jardin, où, plus d'une fois jadis, il se serait retrouvé avec sa comédienne, retrouvé — ou perdu.
Mais qu'importe? La revoyait-il dans ses songes? Nul ne le saura jamais. Et pourtant le mystère de Racine est là. 11 n'est point dans sa retraite du théâtre, que les circonstances lui ont lentement imposée et dont il n'a tenu qu'à un caprice de Louis XIY d'abréger la durée. Supposez que le roi lui ait commandé une tragédie : il s'y fût mis avec plus de cœur qu'à son malheureux opéra de
(1) Paris, André Hallays, 1913. (Perrin, éditeur.)
Phaéton. Il n'est point dans sa conversion dont la sincérité nous parait indiscutable, mais dans les combats intérieurs qui l'ont suivie, qui se sont prolongés jusqu'à la veille de sa mort, jusqu'à l'heure où son àme, apaisée par la souffrance, prit la même sérénité que dut avoir son visage après le dernier soupir. Les contradictions qu'on relève dans sa vie en traduisent les alternatives comme nos ombres traduisent nos gestes. M. Masson-Forestier avait raison de percevoir l'accent d'une confession intime dans ces strophes où le poète, s'inspirant d'un passage de saint Paul, s'écriait :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle 1 Je sens deux hommes en moi :
L'un veut que, plein d'amour pour toi.
Mon cœur te soit toujours fidèle.
L'autre à tes volontés rebelle Me révolte contre ta loi.
Hélas I en guerre avec moi-même.
Où pourrais-je trouver la paix!...
Il a vécu au milieu des siens dans une demisolitude où les retours offensifs de sa nature et de son génie ajoutaient à son horreur physique de la mort l'effroi des comptes qu'il aurait à rendre à Dieu. Ce grand ambitieux admirait entre tous ce vers de Corneille :
Et monté sur le faite, il aspire à descendre.
« Il faut, disait-il à son fils, connaître le cœur humain comme Corneille l'a connu pour avoir su
dire de l'ambitieax qu'il aspire à descendre. > Lui aussi, du faite où il était monté, il aspirait parfois à une Chartreuse où il ne serait plus rien, où les bruits du monde ne lui parviendraient plus. Mais ce monde, il ne pouvait pas s'en séparer. Il demandait à Dieu que son fils aîné fût en mesure € de se passer de ses petits services, afin de commencer à se reposer ». Il veut se persuader que son amour paternel exige qu'il aille à la cour. Mais une ombre sur le visage du roi Finquiète et l'épouvante. € Il est aussi anxieux, dit M. Le Goffic, de se relever dans la faveur royale que mécontent contre lui-môme qui, malgré l'extrôme ardeur de ses sentiments religieux, ne trouve pas la force de rompre avec un milieu et des habitudes dont il mesure les dangers à leur puissance de séduction. » Et, dans sa dernière lettre, déjà très malade, il ne songe qu'à se mettre en état de faire un long séjour à Marly.
Sur son lit de mort, dans les affres de la maladie, il soupira : « Je n'ai jamais eu la force de faire pénitence. Quel avantage pour moi que Dieu m'ait fait la miséricorde de me donner celle-ci ! }» Il se calomniait : sa pénitence avait duré pendant les vingt années où il s'était appliqué à châtier sa nature, sans pouvoir en extirper l'orgueil et l'ambition. C'est un rude cilice que l'amour de Dieu, quand on le porte au milieu d'honneurs dont on sent à la fois la vanité et l'invincible attrait. Et sa pénitence dure encore, puisque la beauté de son œuvre ne nous empêche point de scruter sa vie, d'essayer d'en atteindre les fibres les plus doulou-
reuses et les plus secrètes, de ramener à la lumière des actes qu'il aurait voulu ensevelir dans la nuit éternelle, de lui chicaner, par delà le tombeau, la sincérité d'une conversion qui lui coûta tant de misères. N'a-t-il pas durement expié la gloire d'être un des plus beaux génies que la France ait connus?
Il faut regretter que Nicolas Boileau ait été un grand paresseux et que sa Muse, que, pour les besoins de la rime, il qualifie d'effrénée, mais qui ne le fut guère.
Ait dormi trop souvent la grasse matinée,
car cet excellent et éminent bourgeois de Paris ne nous a laissé que quelques croquis d'un tableau qu'il nous devait et qui l'eût sans doute égalé aux meilleurs peintres en vers : le tableau de la vie bourgeoise de son temps et du Paris de Louis XIV. Nous savons, parce qu'il nous Ta dit, — et nous le saurions même s'il ne nous l'avait pas dit, — que ses fougues poétiques étaient courtes et passaient aussi vite qu'elles étaient venues. Mais un poète, un artiste, doit traiter l'inspiration moins en maîtresse qu'en servante. Boileau eut le tort de l'attendre patiemment. Il se consolait de ses
lenteurs et de ses retards, en allant réciter ses vers chez ses protecteurs et chez ses amis. Il les récitait si bien, avec tant de cœur, que lorsqu'il faillit perdre la voix, il pensa mourir de désespoir. Iltâtait ainsi longtemps l'opinion avant de livrer son ouvrage à Barbin. Mais il recherchait plutôt les applaudissements que les censures ; et ses succès de diseurl'entretenaient dans l'illusion qu'il ne cessait de travailler. Chaque fois qu'il déclamait une de ses pièces, il lui semblait qu'il venait de la faire. Au lieu de réciter cent fois son Repas ridicule^ ses Embarras de Paris^ et son Lutrin^ qu'il mit à achever le même temps que les Grecs à prendre Troie, nous regrettons qu'il n'ait pas écrit, dans cette même veine de réalisme, d'autres poèmes satiriques ou héroï-comiques qui eussent complété la peinture de son Paris. Mais contentons-nous des traits qu'il nous fournit pour replacer dans son cadre et dans son milieu ce petit homme, que ses ennemis représentaient avec une mine dé blaireau et un nez fort et rond comme un navet, et dont le marbre, plus juste, — et qui seul demeure, — nous permet d'admirer la figure énergique, franche et railleuse.
Il était né dans la chambre où la Satire Ménippée avait été composée La maison de son père, greffier à la Grand'Chambre, dépendait de la chanoinie de la Sainte-Chapelle et s'élevait dans la cour du Palais. On le logea au-dessus du grenier, au cinquième étage, où il occupait une espèce de
guérite. Quand son frère Gilles quitta la demeure paternelle, il prit sa chambre qui était en dessous. « Enfin, dit-il avec satisfaction, je descendis au grenier. » Admirable situation ! Il domine du haut de son grenier les intrigues cléricales qui se nouent à l'ombre de l'antique Chapelle, le vacarme qui sort des antres de la chicane et les bruits aigres qui montent de la boutique des libraires. Le quadrilatère que forme le Palais avec ses tourelles de THorloge et de la Conciergerie, sa cour carrée, ses maisons au pignon pointu, est tout un monde ou, pour mieux dire, la réunion de trois mondes.
Le matin, la Sainte-Chapelle, au milieu de la cour, éparpille ses sonneries argentines qui ne réveillent pas toujours les chantres. On y voit, à l'heure des offices, pénétrer tous les personnages du Lutrin : le Trésorier, qui porte la mitre et la crosse depuis qu'un ancêtre de Boileau, nommé Odoard Boileau, a obtenu ce privilège de l'antipape Benoît XIII ; les sous-marguilliers Frontin et Sirude, qui s'appelleront dans le poème Brontin et Boirude ; le vieux Sidrac, qui gardera son nom, ses rides et son bâton, et € les chanoines vermeils et brillants de santé. » La maison du terrible chantre est au bas de l'escalier de la Chambre des Comptes ; celle du perruquier Didier l'Amour, sous l'escalier de la Sainte-Chapelle. Quand un tumulte éclate dans la cour, quand les enfants et les chiens s'y battent, Didier l'Amour lâche ses ciseaux et se précipite un fouet à la main. C'est un homme superbe, grand et gros, dont sa seconde
femme est aussi éprise que le fut sa première, et qui, en attendant qu'il aille, par une nuit sans lune, rétablir le Lutrin dans le chœur, a pour fonction d'assurer l'ordre partout et de faire honneur à son nom. Le soir, quand les ombres c du faîte des maisons descendent dans les rues > , tous les cabarets des environs se remplissent de chantres. Gagnons maintenant l'escalier tortueux du Palais par les détours d'une barrière oblique, qu'on a plantée le long des murs de la Sainte-Chapelle, afin de ménager aux piétons un passage libre derrière les carrosses, dont la cour est ordinairement encombrée. Nous entrons dans la fameuse grande salle gothique où € mugit la Chicane en fureur. » Elle regorge de juges, d'huissiers, de clercs, de procureurs, de sergents, de greffiers, d'âmes damnées et d'âmes damnantes. Voici c un homme petit, trapu, grisonnant et du même âge que sa calotte : il a les yeux fins et éveillés et une oreille excellente qui entend le son d'un quart d'écu de cinq cents pas. > C'est le Yollichon du Roman Bourgeois de Furetière, et le Rolet de Boileau.
J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon.
Les avocats tonitruent. Huot et Le Mazier braillent éperdument. L'un des deux a même commencé de bonne heure, à quinze ou seize ans ; et sa voix dure encore. Les jeunes avocats se pressent à l'audience comme à une farce du Pont-Neuf*.
Ils rient, crient, interrompent et brocardent
1. Voyez : Charles Normand, La Bourgeoisie française au XVII* viècle*
leurs vieux confrères. Il y en a, comme le Nicodème du Roman Bourgeois^ qui portent le matin longue robe et cheveux courts, et, le soir, perruque blonde, grands canons, galons d'or, linge orné de dentelles et collet de manteau bien poudré pour aller cajoler les dames au quartier Maubert, centre de la galanterie bourgeoise, rendez-vous des muguets et des galants. Le vieux Patru, l'aimable et spirituel Patru, qui n'a point fait fortune, car il n'aime ni la poudre du greffe, ni les perruques sales, ni les ongles noirs, paraît de temps en temps dans cette cohue du Palais. On l'entoure, on l'interroge, non sur des questions de droit, mais sur les finesses du langage. C'est un des rares hommes que Boileau admire dans ces lieux, et le seul dont il craigne le jugement littéraire. Quant aux clercs d'avocats et de procureurs, ils forment une redoutable engeance, (c On les voyait, dit M. Charles Normand dans son étude sur la Bourgeoisie française au XVIP siècle y on les voyait arriver, dès six heures du matin, avec leurs registres et leur sac ; en hiver, ils allumaient des bouts de chandelles, prenaient place au banc réservé à leur maître et où son nom était écrit, riaient, jacassaient, se querellaient, se battaient à coup d'écritoires. C'était tous les matins un tapage infernal. > Notre Boileau fut en passe de devenir populaire parmi eux, car, jeune avocat sans cause, sachant à merveille contrefaire les gens, et ne détestant point les propos salés, il n'avait pas de plus agréable divertissement que de provoquer leurs éclats de rire.
342 LA POéSIE CLASSIQUE
Mais le Palais est aussi l'endroit où se retrouvent les gens de la bonne compagnie et les hommes de lettres. Dans la célèbre Galerie qu'a immortalisée la comédie de Corneille, sur l'antique perron où les chantres et les chanoines du Lutnn se livreront leur combat homérique, on vend de tout : des parfums, de € l'eau d'ange », des rabats, des collets, des masques, des manchons, des éventails, des dentelles, du point d'esprit, de Gênes et d'Espagne, des toiles de soie dont les dames se font des mouchoirs de cou et qui laissent transparaître la beauté de leur gorge. On vend des livres. Les libraires clabaudent leurs nouveautés. Us interpellent les promeneurs et font l'article. Barbin est là, derrière son étalage, qui se flatte d'écouler les méchants écrits aussi bien que les bons. Les boutiques sont recouvertes d'inscriptions, car la réclame ne date pas de nos jours. On y admire les frontispices des volumes nouveaux ; on y lit les arguments des pièces nouvelles.
Point de portail où» jusques aux corniches.
Tous les piliers ne soient enveloppés d'affiches.
On y rencontre les auteurs du jour et les académiciens, ce bravache de Scudéry, et ce grand fat de Ménage, et leur maître à tous. Chapelain, vêtu comme un opérateur, laid, petit, et crachotant toujours. On distingue à cent pas la corde de son manteau. Il porte des bottes ridicules, une perruque quia plus d'années qu'elle n'eut de cheveux, un chapeau encore plus vieux que sa perruque, un justaucorps de taffetas noir moucheté dont Tal-
lement des Réaux pense qu'il fut taillé dans un vieux cotillon de sa sœur. Ces messieurs du Parnasse se saluent, s'abordent, se complimentent et discutent sur le Voiture ou sur le Corneille. Mais parfois les voix s'enflent ou glapissent, et la discussion dégénère en acre dispute.
A deux pas, c'est le vieux Paris, ce Paris dont on ne saurait se faire une idée qu'en songeant à ce que sont encore aujourd'hui les énormes villes bigarrées et tumultueuses de l'Extrême-Orient*. Les orfèvres sont établis sur le Pont-au-Change, presque aussi fréquenté du beau monde que la Galerie du Palais. Les rôtisseurs occupent le Petit- Pont et les alentours du Ghâtelet. Un fouillis de maisons, de baraques, de ruelles tortueuses et sombres séparent le Palais de Notre-Dame, dont plus tard Boileau habitera le cloître, pendant quelques hivers, car il est permis d'y loger des hommes de piété et de travail. La Montagne-Sainte-Geneviève n'est pas moins peuplée : toute hérissée de couvents, d'églises et de collèges, toute bariolée de ses savants en droit et en médecine, qui
Endossent Técarlate et se fourrent d'hermine,
toute encombrée de ses escadrons de pédants et de ses cortèges de bedeaux. Les rues sont étroites, sans trottoir ; les ruisseaux, larges. Ceux qui, pendant les inondations de la Seine, ont suivi péniblement et dangereusement la rue Dauphine, se représenteront les embarras du Paris de cette