LE ROMANTISME ET L^HISTOIRE DANS CORNEILLE
j'allais dire une comédie bourgeoise. On se rappelle le début de VOEdipe grec, la ville atterrée par le fléau qui la ravage, les supplications qui montent vers Te Roi, l'horreur sacrée qui étreint les âmes. Dans Corneille, la peste est reléguée au second plan; et le premier acte se passe presque entièrement en scènes de ménage. Œdipe a promis sa belle-fille Dircé à Œmon, mais elle aime Thésée, elle est aimée de lui, et ils veulent s'épouser. Thésée fait sa demande. « Je regrette infiniment, lui répond Œdipe ;
Ma parole est donnée et je n'y puis plus rien; Mais je crois qu'après tout ses sœurs lavaient bien,
« Je n'en disconviens pas, reprend Thésée.
Antigone est parfaite, Ismène est admirable ; Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable; Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux, Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux.
L'entretien entre les deux hommes finit par tourner à l'aigreur ; et ils se quittent presque sur des menaces. Dircé, elle, tiendra résolument tête à son beau-père; elle lui rappellera qu'il n'est que son beau-père et même un aventurier de beaupère. Il a deviné l'énigme du Sphiqx : c'est entendu. Et après?
J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit... En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien ? En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre?...
Jocaste elle-même prend le parti de sa fille. Elle essaie de fléchir Œdipe :
Je la condamnerai si vous la condamnez ; Mais, à parler sans fard, si j'étais en sa place J'en userais comme elle et j'aurais même audace.
« C'est une rebelle, et vous la soutenez I > s'écrie Œdipe, et Jocaste reprend :
Parlons-en comme il faut, nous nous aimons plus qu'elle. Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux Qu'elle nous rend le change et s'aime plus que nous.
La scène est excellente et d'un ton si juste I La mère comprend mieux que le beau-père et souvent même que le père les raisons du cœur de sa fille ; et elle est souvent plus capable que lui de démêler, dans son oppositition instinctive aux désirs de son enfant, la part d'égoïsme qui s'y insinue. Mais quand on songe que ces bourgeois qui discutent sur la conduite à tenir envers leur fille se nomment Œdipe et Jocaste, et que l'un est à la fois le fils et le mari de l'autre... On aime mieux ne pas y songer, ou l'on s'étonne que Corneille semble en avoir perdu le souvenir.
A mesure qu'il vieillissait, en effet, il inclinait de plus en plus vers la comédie héroïque. Il refaisait en beaucoup mieux les comédies de sa jeunesse, mais, par malheur quelquefois, avec des personnages dont les noms évoquaient précisé-
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ment le contraire de la comédie et de la fantaisie. On ne se figure pas bien une comédie galante à Sparte. Je m'empresse de dire qu'on se la figure un peu plus aisément quand on a relu le Plutargue d'Amyot; mais, l'eut-on même très présent à la mémoire, on n'en éprouverait pas moins quelque surprise à écouter Agésilas. Décidément l'histoire, qui l'avait tant servi, commençait à lui jouer de mauvais tours, car les comédies héroïques de Corneille sont souvent charmantes, et l'on est injuste, quand on affirme que, dans la dernière partie de sa carrière, il a raidi ses personnages et n'en a plus fait que les automates de la volonté. Ils sont beaucoup plus souples et beaucoup plus vivants qu'on ne le croit; et il s'en faut de peu ({xiAgésilas ne soit une pièce exquise.
€ La manière dont je l'ai traité, disait Corneille dans sa courte préface, n'a point d'exemple parmi nos Français ni dans ces précieux restes de l'antiquité qui sont venus jusqu'à nous; et c'est ce qui me l'a fait choisir. » Agésilas a été élevé au trône grâce au général Lysander ; mais le vieux général est un tuteur gênant. A Ephèse, où ils se trouvent, le palais du roi est déserté ; celui du général, envahi de solliciteurs et de courtisans. Le général tire à lui la toute-puissance et ne laisse à sa créature que de vains honneurs.
Ce rôle de fantôme éclatant ne convient pas à Agésilas qui veut être roi. Il est jeune et ardent. A Sparte, il a courtisé la fille cadette de Lysander, Aglatide, jeune ambitieuse à l'humeur enjouée qui ne rêve que d'épouser un
roi. Mais à Ephèse, il a rencontré une illustre Persane, Mandane, et il l'aime plus qu'il n'a jamais fait d'Âglatide. De son côté, Lysander, qui ignore qu'Agésilas a eu du goût pour Aglatide, désire, par le mariage de ses deux filles, se créer des appuis et étendre son pouvoir. 11 a promis Taînée, Elpinice, au roi Cotys et la cadette Aglatide au frère de Mandane, Spitridate. Et tout irait assez bien, si ces jeunes gens n'aimaient à contre-sens. Quand Lysander vient prier Agésilas d'autoriser le double mariage de ses filles, Agésilas refuse et lui donne nettement la raison de son refus. La scène entre les deux hommes est fort belle, sans déclamation : € Je veux être roi, dit en substance Agésilas; et je n'admets pas qu'avec des alliances aussi considérables vous me portiez ombrage. > Le roi Cotys, qui devait épouser Elpinice et qui aime Mandane, se félicite de l'heureux tour que prennent les événements et se persuade qu' Agésilas lui accordera de se marier avec la belle Persane. Agésilas refuse encore : cette fois ce n'est plus par politique; c'est par amour. Spitridate se dit que, s'il décide sa sœur Mandane à épouser Agésilas, Agésilas consentira à ce qu'il épouse Elpinice. Il va la trouver : c Ma sœur, je vous en prie, vous aimez Cotys, mais Agésilas vous aime; sacrifiez-vous pour moi, et j'obtiendrai Elpinice. » Mandane sourit ironiquement à la naïveté de cet égoïsme ; puis, par pitié pour tant de faiblesse masculine, elle finit par se résigner et consentir. Cependant sa dignité lui commande d'avertir au ^moins Agésilas qu'elle a donné son
rt
LE ROMANTISME ET L'hISTOIRE DANS CORNEILLE 159
cœur à un autre. Elle veut bien sacrifier son amour, elle n'entend pas sacrifier son honneur. Les héroïnes de Corneille ne reculent jamais devant les situations délicates où les mettra leur franchise. Et la difficulté affine encore leur esprit et leur tact. Mandane se tirera d'un aveu, qui peut être pénible au Roi, avec une habileté faite de simplicité et de noblesse. Elle ne dira pas à Agésilas : « Je ne vous aime point ]». Elle lui laissera entendre que, si elle avait eu moins d'affection réelle pour lui, elle Teût sans doute aimé et eût accepté qu'il bravât pour elle la répugnance que les femmes étrangères inspirent aux magistrats de Sparte. Mais elle ajoutera qu'elle est prête à lui obéir et qu'elle y trouvera même une compensation glorieuse. « J'ai vu que vous m'aimiez, lui dit-elle; mais je sais les dangers où vous expose cet amour, et, par reconnaissance
J'ai réduit mes désirs à pencher vers un autre. Vous pouvez m' épouser;
Mais, avant que juger ma conquête assez haute, Voyez ce qu'elle donne ou plutôt ce qu'elle aie. Votre Sparte si haut porte sa royauté Que tout sang étranger la souille et la profane : Jalouse de ce trône où vous êtes monté,
Y faire seoir une Persane, C'est pour elle une étrange et dure nouveauté... Que la suite, après tout, vous flatte ou vous traverse, Ma gloire est sans pareille aux yeux de l'univers. S'il voit qu'une Persane au vainqueur de la Perse Donne à son tour des lois et l'arrête en ses fers. Gomme votre intérêt m'est plus considérable
rS
Je tâche de vous rendre à des destins meilleurs.
Mon amour peut vous perdre et je m'attache ailleurs,
Pour être pour vous moins aimable.
Voilà ce que devait un cœur reconnaissant.
Quant au reste, parlez en maître.
Vous êtes ici tout-puissant.
€ Je ne puis rien sur vous, si votre cœur n'est pas à moi ! > s'écrie Agésilas ; et la jeune fille répond :
Seigneur, il est donné; la main n'est pas donnée; Et l'inclination ne fait pas l'hyménée.
Au défaut de ce cœur, je vous offre une foi.
Sincère, inviolable et digne enfin de moi.
Voyez si ce partage aura pour vous des charmes. Contre l'amour d'un roi c'est assez raisonner. J'aime, et vais toutefois attendre sans alarmes
Ce qu'il lui plaira m'ordonner. Je fais un sacrifice assez noble, assez ample,
S'il en veut un en ce grand jour; Et s'il peut se résoudre à vaincre son amour. J'en donne à son grand cœur un assez haut exemple. Qu'il écoute sa gloire ou suive son désir.
Qu'il se fasse grâce ou justice.
Je me tiens prête à tout, et lui laisse choisir
De l'exemple ou du sacrifice.
Tels sont les vers que Ton écoute avec ravissement dans cette pièce qui arrachait à Boileau son célèbre Hélas! Ils ne pouvaient manquer de persuader Agésilas, déjà ébranlé par un complot que le général mécontent fomentait contre lui. La beauté morale de Mandane réveille sa magnanimité. Il pardonne à Lysander. Elle épousera Cotys et il épousera Aglatide qui ne se tient pas de joie à ridée d'être reine de Sparte.
LE ROBIANTISME ET l'HISTOIRE DANS CORNEILLE 161
Je ne prétends pas que cette pièce soit un chefd'œuvre; mais je pense que, si nous nommions Agésilas duc de Sparte, Cotys duc de Paphlagonie, Spitridate marquis d'Ecbatane, si nous imaginions dans les jardins d'Ephèse une fête vénitienne avec des masques et des bouffons (car ils nous sont indispensables), et des bosquets où le marquis d'Ecbatane, croyant s'adresser à Elpinice, ferait à Aglatide un brûlant et lyrique aveu d'amour; si nous conduisions le général Lysander déguisé dans une taverne où il aurait donné rendez-vous aux conjurés, et la belle Mandane au temple d'Artémis où un vieux prêtrç lui aurait ménagé une entrevue avec le duc de Paphlagonie; si enfin, entre une scène d'amour et une scène de ripaille, nous déroulions, sous le balcon du duc de Sparte, la procession solennelle des Ephésies, nous aurions une comédie shakespearienne fort présentable, mais qui ne serait ni plus substantielle, ni plus gracieuse, ni d'une psychologie plus fine que cette comédie de Corneille. Et encore je me suis attaqué à VAgésilas qui semble condamné sans appel, et dont M. Faguet disait tout récemment c qu'il n'y avait rien de plus ennuyeux*. >
Il est certain que Corneille, dans ce genre, a fait beaucoup mieux, quand ce ne serait que son avant-dernière pièce, Pulchérie^le plus joli cas de conscience peut-être de tout son théâtre, A Constantinople, l'empereur Théodose est mort; et sa
!• E. Faguet, En lisant Corneille (Hachette).
16â LA POÉSIE CLASSIQUE
sœur Pulchérie, qui a gouverné sous son nom, se voit obligée, pour retenir Tautorité souveraine, d'accepter un mari désigné par le Sénat. Elle aime un jeune et glorieux capitaine, Léon; mais il y a peu de chances que le Sénat le choisisse. Sur le conseil de sa sœur, Léon s'avise d'une tactique qui lui paraît infaillible. Il persuade les sénateurs de nommer Pulchérie impératrice avec charge de choisir elle-même son époux. Une fois impératrice, elle pourra tranquillement le couronner, et surtout, car il est plus amoureux qu'ambitieux, lui appartenir. Mais, dès qu'elle est assise sur le trône et libre de son choix, Pulchérie sent que la majesté dont elle est investie ne lui permet pas d'obéir à sa passion, ou du moins la force de juger avec la même impartialité que l'eût fait le Sénat. Les raisons qui auraient empêché les sénateurs de nommer Léon, s'imposent aussi fortement à son esprit. La souffrance qu'elle en éprouve lui révèle un autre danger. Elle l'aime trop, et, si elle l'épousait, elle se donnerait un maître. Or, c'est elle qui a régné sous le règne débile de son frère; elle a régné pour le bien de l'Etat ; et elle ne veut pas abdiquer. Elle sacrifiera donc les intérêts de son cœur; mais elle n'appartiendra à personne. Elle épousera un vieillard qui l'aime en secret depuis dix ans et qui ne sera près d'elle qu'un vieil ami. Et, pour rompre décidément avec le passé, elle mariera elle-même Léon à la fille de ce vieillard, dont elle a deviné la tendresse.
Ce dénouement ressemble à celui d'une des plus gracieuses comédies de Musset, Carmosïne. Car-
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mosine aime le Roi don Pèdre, et la Reine, qui n'est point jalouse de cet honnête et pur amour, lui dit : « Je veux que, loin d'oublier don Pèdre, vous puissiez le voir tous les jours, qu'au lieu de combattre un penchant dont vous n'avez pas à vous défendre, vous cédiez à cette franche impulsion de votre âme vers ce qui est beau, noble et généreux, car on devient meilleur avec un tel amour. » Et le Roi : « Belle Carmosine, je parlerai en roi et en ami. Le grand amour que vous nous avez porté vous a, près de nous, mis en grand honneur; et celui qu'en retour nous voulons vous rendre, c'est de vous donner de notre main, en vous priant de l'accepter, l'époux que nous vous avons choisi. » De même Pulchérie à Léon :
Âimez-moi, j'y consens : je dis plus, je le veux, Mais comme impératrice et non plus comme amante. Que la passion cesse et que le zèle augmente. Justine qui m'écoute agréera bien, Seigneur, Que je conserve ainsi ma part en votre cœur.
C'est délicieux, et ce le serait encore plus peutêtre si la lourde pompe des noms de Constantin nople et d'Empire Byzantin ne s'appesantissait sur cette délicate et héroïque comédie.
Mais il faut admirer, sous ce luxe presque toujours exubérant d'incidents surprenants et de considérations politiques, la fraîcheur, la vivacité et souvent la profondeur de l'invention psychologique de Corneille. Nous l'apprécierons encore mieux, quand nous verrons se dégager de son prétendu romantisme et de toutes ses appa-
rences romanesques des êtres vrais et vivants. Il y a quelque chose d'étonnant dans la marche de ce puissant esprit à travers l'Histoire. Il semble d'abord se soumettre à ses réalités objectives; puis, peu à peu, il s'en affranchit; il la pétrit ; il la transforme ; il la transfigure ; il la recrée. Il ne soulève point la pierre des sépulcres et ne rend pas à la vie les morts avec leurs attitudes particulières et les nuances exactes de leurs sentiments. Mais il force des vivants à revivre leurs aventures plus sombres ou plus belles, plus âpres ou plus tendres. Il contraint l'âme humaine à se réincarner dans des situations qui ont été possibles et qui nous permettront de juger toutes ses ressources d'énergie, toute sa grandeur ou toute sa beauté. Corneille a été le plus prodigieux assembleur de scènes dramatiques que le monde ait connu avec Shakespeare, et il a été aussi un grand peintre de l'humanité.
On Ta dit et redit : Corneille n'est point le poète des passions de Tamour. L'amour n'occupe dans son théâtre qu'une place secondaire, ou plutôt la place qu'il y occupe est souvent exagérée sans jamais être suffisante. Il y entre en qualité d'ornement et ne sert qu'à relever l'intérêt des intrigues politiques. On affirme même que de toutes les contraintes du théâtre classique, celle qui a le plus gêné Corneille, c'est la nécessité de mettre des passions amoureuses dans la tragédie, qu'il eût volontiers conçue sans amour, comme les Grecs. Mais il n'a pas osé réagir contre le goût de son époque, et il a consenti, par respect pour le public, à faire des héros amoureux, ou du moins très galants.
Evidemment Corneille n'a pas considéré que
Tamour fût Tunique ressort du poème dramatique. Il était trop de son temps et il avait au fond le tempérament trop gaulois pour attacher à cette passion le caractère exclusif et fatal qu'elle acquerra dans la tragédie racinienne. Ses poésies personnelles, qui ne sont pas très personnelles, nous le représenteraient plutôt comme appartenant à l'école de Malherbe, poète héroïque, lui aussi, et normand. Et Malherbe n'était point homme à prendre l'amour au tragique. Son disciple Racan aimait une dame qui ne l'aimait pas, et l'illustre maître lui écrivait : « Vous aimez une personne qui se moque de vous. Si vous ne vous en apercevez, vous ne voyez pas ce que verrait le plus aveugle qui soit aux Quinze- Vingts ; et si vous vous en apercevez, je ne crois pas que vous prétendiez à vous faire Empereur des Petites Maisons. Il est malaisé que je n'aie pas dit devant vous ce que j'ai dit dans toutes les bonnes compagnies de la cour : que je ne trouvais que deux belles choses au monde, les femmes et les roses, et deux bons morceaux, les femmes et les melons. C'est un sentiment que j'ai eu dès ma naissance (!). Celle à qui vous en voulez est très belle, très sage, de très bonne grâce et de très bonne maison. Elle a tout cela, je l'avoue ; mais le meilleur y manque : elle ne vous aime point. Vous avez ouï dire qu'avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent. C'est ce qui vous fait espérer que, si vous n'êtes aimé à cette heure, vous le pourrez être quelque jour... » Mais moi, ajoutait-il dans un transport lyrique, mais moi.
• LES FEMMES ET l'aMOUR DANS CORNEILLE 167
Quand je verrais Hélène au monde revenue, En rétat glorieux ou Paris Ta connue, Faire à toute la terre adorer ses appas :
N'en étant point aimé, je ne l'aimerais pas!
Ces paroles énergiques répondent, je crois, au sentiment foncier de Corneille. A mérite égal, ou presque égal, d'intelligence ou de beauté, une femme en vaut une autre. Si la première vous fait faux bond, il vous est facile de vous consoler avec la seconde. Transposé dans l'héroïque, c'est le cri du vieux Diègue :
Il n'est qu'un seul hoaneur, il est tant de maîtresses!
Molière ne pensait pas différemment; et, comme le Clitandre des Femmes savantes^ après avoir aimé la sœur ainée Armande, aimera la sœur cadette Henriette, très souvent les héros de Corneille passeront ou seraient capables de passer d'une princesse à une autre princesse avec la même désinvolture.
Ce n'est point par inconstance : c'est par raison. c L'amour d'un honnête homme, disait-il dans la dédicace de La Place Royale, doit être toujours volontaire. On ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas. Si on vient jusquelà, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug. Enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne
pouvons résister. » Il n'a jamais mieux exprimé ^ son idée; et la première partie en est très juste, à savoir que l'amour irrésistible fait peser sur nous la plus implacable et la plus dangereuse des tyrannies. Mais la seconde partie en est^le aussi vraie? Souhaitons-nous d'être l'objet d'un amour qui soit le résultat d'une délibération intérieure et qui repose tout entier sur l'évaluation précise de nos qualités et de nos vertus? Ne sommes-nous pas plus flattés d'ignorer nous-mêmes à quelle secrète attraction nous devons la possession d'un cœur? N'y a-t-il pas, dans la conscience de notre mystérieux ascendant, un sentiment de puissance obscure qyi nous grandit à nos propres yeux?
N'en tirons-nous pas une fierté comparable à celle que fait circuler dans nos veines la douce ivresse de la jeunesse et de la santé? Corneille résout trop brusquement ce problème psychologique.
Mais pour le reste, il n'énonce pas une loi absolue. 11 avance simplement qu'il vaut mieux que l'amour soit fondé en raison. Et un grand nombre de ses héros sont, en effet, d'honnêtes gens qui savent pourquoi ils aiment et jusqu'où ils peuvent aimer. Gomme aucun attrait inexplicable ne les violente, ils restent maîtres de leur amour, et, suivant la nécessité, le soumettent aux exigences de la politique ou au souci de leur gloire.
Cette théorie de Corneille s'applique, d'ailleurs, à la majorité des hommes. Brunetière a dit, avec un peu d'exagération peut-être, qu'une grande passion était aussi rare qu'un grand génie. Mais il est certain que l'amour ne tient pas dans la vie la
LES FEMMES ET l'AMOUR DANS CORNEILLE 169
place immense, illimitée, que lui accordent les romanciers et la plupart des auteurs dramatiques, non pas toujours les plus puissants. Sans parler des Tragiques grecs, comptez les pièces de Shakespeare où Tamour seul mène les destinées : ce ne sont ni Hamlet, ni Macbeth, ni Le Roi Lear, ni Jules César. Comptez celles d'Ibsen ! En revanche, il y joue assez précisément le rôle que Corneille lui affecte dans beaucoup de ses tragédies. Remplaçons les mobiles politiques, qui n'existent pas pour le plus grand nombre d'entre nous, mais qui sont naturellement très forts chez les rois et les hommes d'Etat, par les questions d'ambition, de fortune, de convenances qui ont tant d'importance aux regards de la société; et nous retrouverons, dans nos maisons nobles ou bourgeoises, les situations à peine atténuées où Corneille place ses personnages. Il n'y a rien d'étrange ni d'exorbitant à ce qu*une jeune fille désire épouser un homme riche ou un homme titré et sacrifie, avec un soupir, mais d'assez bon cœur, l'amoureux médiocre, vers qui l'inclinait son penchant, au prétendant qui lui apporte, sinon un diadème, du moins des armoiries ou un collier de perles. Les héroïnes de Corneille, dont l'orgueil aspire à un hymen royal, sont des jeunes filles qui veulent se marier dans leur monde et qui rougiraient d'une mésalliance. Il est assez curieux qu'on accuse Corneille de romanesque là peut-être où il se rapproche le plus de la vie réelle, de cette vie que nous nous compliquons si souvent par d'autres passions, et aussi impérieuses que celle
de Tamour. Il arrive encore tous les jours qu'un homme, qui a cru aimer, rencontre sur sa route une femme qu'il aime davantage, et que les deux couples s'aperçoivent qu'un chassé-croisé réparerait heureusement et raisonnablement l'erreur qu'ils ont commise. Le malheur est qu'ils s'en aperçoivent d'ordinaire au lendemain du mariage. Chez Corneille, ils s'en aperçoivent toujours avant. Nous ne pouvons que nous en féliciter pour eux.
Mais Corneille a parfaitement compris qu'il y avait un autre amour que cet amour volontaire. Il n'a point ignoré « les nœuds secrets >, « les sympathies > qui assortissentles âmes sans qu'on sache pourquoi. Dans Médée, sa Creuse nous dira :
Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer Nous surprend, nous emporte et nous force d'aimer.
Il n'a point méconnu le terrible pouvoir de la passion. Mais, surtout à partir de 1666 et des succès de Quinault et de Racine, il s'est plu à en marquer son mépris : « J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque : j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps, et que les grandes âmes ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions. » 11 insistera d'autant plus que ses admirateurs, et Saint-Evremond à leur tête, reprocheront davantage à Racine de s'inspirer uniquement des passions de l'amour. Mais il ne faut pas trop juger Corneille d'après ses Eœa-
LES FEMMES ET l'aMOUR DANS CORNEILLE 171
mens et ses Discours. Son dédain de cette € pas* sion chargée de faiblesse » ne Fempêchera d'écrire ni Tite et Bérénice^ ni Psyché^ ni Pulchérie^ ni Surena. Il ne Tempêchera pas de prêter à son Attila ce cri, si singulier dans cette bouche, mais d'un si beau lyrisme :
beauté qui te fais adorer en tous lieux, Cruel poison de l'âme et doux charme des yeux, Que devient, quand tu veux, l'autorité suprême. Si tu prends malgré moi l'empire de moi-même ?
Son génie corrigera l'ingratitude de ses théories. Le poète aura meilleure mémoire que le théoricien et n'oubliera pas qu'il est l'auteur du Cid et l'auteur d'Horace, et que sa Camille est une des héroïnes les plus furieuses que la passion ait déchaînées sur la scène tragique.
Il m'a toujours semblé qu'en composant son Horace, Corneille avait été obsédé par le souvenir du Cid et que cette obsession se trahissait dans ce que la composition de sa pièce révélait d'incertitude. C'est presque le même sujet : deux amants violemment séparés par la guerre que se sont déclarée leurs deux nations. Et toute la tragédie évolue entre l'oracle, qui annonce à Camille qu'elle sera unie avec Curiace, et sa funèbre réalisation. Mais, chemin faisant, le sujet s'est élargi, et Rome en est devenue le principal personnage. On n'en pourrait pas moins dégager d'Horace
rintention d'un poète qui, après nous avoir montré toute la beauté triomphante de l'amour, se proposait de nous en montrer tous les dangers et, en conséquence, l'écrasement nécessaire. Dans le Ctrf, l'amour finit par s'accorder avec l'intérêt des lois morales et sociales; dans Horace^ il s'érige en adversaire irréconciliable de la famille et de la cité. Il a rejeté le contrôle de la raison ; il sacrifierait tout, parents, patrie, honneur. Et pourtant celle qu'il anime, Camille, n'est point naturellement une furie. C'est une jeune fille généreuse, dont son père a encouragé la passion naissante, mais si éprise de son Curiace que rien au monde n'existe plus pour elle que lui. Elle sait qu'elle doit aimer Rome ; mais elle sent qu'elle n'aime que Curiace. Les exploits de ses frères n'éveillent en son cœur aucune fierté.
J'ai pleuré quand la gloire entrait dans leur maison.
Il y a au début de la pièce une scène ravissante dont le souvenir se perd dans le tumulte des événements, une des plus jolies scènes de jeune fille qu'on puisse trouver dans tout notre théâtre classique. Julie lui représente que l'exemple des tourments de sa belle-sœur Sabine est pour elle un avertissement salutaire. « Croyez-moi, lui ditelle ; renoncez à Curiace : aimez plutôt Valère qui vous aime et qui est romain. » Camille s'indignant, elle ajoute : « Je vous ai pourtant vue hier entretenir Valère,
Et Taccueil gracieux qu'il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.
LES FEMMES ET l'aMOUR DANS CORNEILLE 173
Alors Camille lui raconte qu'en effet la veille elle est allée consulter l'oracle (remarquez ce trait de passion, cette faiblesse bien connue des femmes amoureuses qui courent chez les devineresses), et que l'oracle lui a répondu :
Et tu seras unie avec ton Guriace
Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.
L'âme ravie, elle retournait chez elle, quand elle a rencontré Valère :
Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire. Il me parla d'amour sans me donner d'ennui.
Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui.
Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace.
Tout ce que je voyais me semblait Guriace ; Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux, Tout ce que je disais l'assurait de mes vœux.
Pauvre Valère! Mais y a-t-il rien de plus gracieux et de plus féminin, que la rencontre, dans une rue de Rome, de cette jeune fille qui revient de chez son sorcier grec, au pied de l' Aventin, avec le soupirant qu'elle n'aime pas, et qui lui sourit parce qu'elle ne songe qu'à celui qu'elle aime, et qui l'écoute sans déplaisir parce qu'assurée de son prochain bonheur, il lui semble que l'univers entier lui murmure des paroles d'amour? On sent sous sa passion un égoïsme encore ingénu, mais déjà menaçant. Lorsque la trêve»
qu'elle ignorait, permet à Guriace de se présenter inopinément à ses yeux, son premier mouvement est de croire qu'il a fui la bataille et qu'il a pré-
féré, plutôt que de la perdre, trahir son pays. Tant mieux ! Qu'est-ce que l'honneur au prix de l'amour?
Qu'un autre considère ici ta renommée,
Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée,
Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer.
Elle ne craint que l'opinion de son père :
Ne préfère-t-il point l'Etat à sa famille?
Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
Ces vers du premier acte sont comme les grondements avant-coureurs de l'orage qui éclatera au quatrième. Qu'on ne lui parle point de se dominer et de vaincre l'amour :
Il entre avec douceur, mais il règne avec force. Et, quand l'àme une fois a goûté son amorce, Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut. Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut. Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.
Les héroïnes de Racine ne diront rien de plus ; elles n'en diront pas même autant, car elles ne proclameront pas, ce qui est tout moderne, la beauté de la passion qui les perd. Et Camille va plus loin qu'elles, en ce sens que, tranquille sur la possession du cœur de Curiace, elle ne s'oppose qu'à l'accomplissement de son devoir. Elle met tout en œuvre pour le retenir, l'affaiblir, le paralyser, le déshonorer : sa tendresse, sa passion, ses larmes, ses cris :
LES FEMMES ET l' AMOUR DANS CORNEILLE 175
Mon insensible amant ordonne que je meure;
Et quand Thymen pour nous allume son flambeau,
Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau !
Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine.
Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine I
Curiace mort, elle ne respecte plus rien, ni la majesté paternelle, ni la gloire de son frère : .
Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche; Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche, Impitoyable père !
Mais ce qu'elle poursuit en eux avec le sens infaillible de la haine, c'est Rome qui les a armés contre elle, c'est l'intérêt supérieur de cette patrie qui n'a tenu aucun compte de son intérêt particulier. Ses imprécations sont la protestation la plus sauvage et aussi la plus vaine de l'individualisme meurtri par les lois sociales. Son amour a toute la violence de l'instinct : Rends-moi mon Curiace t Quelque chose de brutal et de sombre, et qui la dépasse elle-même^ s'est emparé de cette âme farouche : la révolte de la nature contre la famille et la société. Mais ses emportements la retranchent de la communion humaine. Je songe, quand son frère lui passe son épée à travers le corps, au mot de Joseph de Maistre, que l'univers est plein de peines et de supplices très justes dont les exécuteurs sont très coupables. Elle ou Rome! Rome ne peut vivre que sans elle. La cité ne peut prospérer qu'un éliminant de son sein l'égoïsme destructeur des passions individuelles. Je ne crois pas qu'au théâtre la question se soit jamais posée
d'une façon plus saisissante. Camille est une réplique de Ghimène ; mais c'est une Ghimène sans honneur.
Et elle est unique dans l'œuvre de Corneille. On dirait que son exemple a mis sur leurs gardes tous ses autres personnages; car tous ont peur de la passion ; ils en ont une telle peur qu'ils s'avertissent des périls où elle les expose, et dont le plus grand est de les arracher à eux-mêmes et de leur aliéner leur propre cœur. On la sent qui rôde autour de la tragédie, n'attendant qu'un sommeil de leur volonté pour s'y ruer; et il n'est question dans ce théâtre que de se protéger contre ses excès et de se raidir contre ses charmes énervants. Mais leur terreur datait de plus loin qu'Horace, L'Alidor de La Place Royale^ qui vient de perdre sa maîtresse, s'écrie victorieusement :
Je cesse d'espérer et commence de vivre.
Je vis dorénavant puisque je vis à moi;
Et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre.
C'est de moi seulement que je prendrai la loil
Et, trente-deux ans plus tard, nous entendrons le féroce Attila s'écrier lui aussi :
L'amour chez Attila n'est pas un beau suffrage.
Ce qu'on m'en donnerait me tiendrait lieu d'outrage ;
Et tout exprès ailleurs je porterais ma foi,
De peur qu'on eût par là trop de pouvoir sur moi.
Les femmes qu'on adore usurpent un empire.
Mais ce qui n'est qu'extravagance, égoïsme caricatural et lyrisme de vieux garçon chez un Alidor,
LES FEMMES ET l'AMOUR DANS CORNEILLE 177
qui ne possède point d'empire et dont la liberté d'esprit importe peu au monde, devient la sagesse même chez un conducteur de peuple qui, toujours occupé à scruter l'horizon, a besoin de toute son indépendance intérieure et de toute sa lucidité. Et nous comprenons qu'il dise de l'amour
Qu'il a droit de régner sur les âmes communes, Non sur celles qui font et défont les fortunes.
Mais c'est ici que nous touchons à un véritable paradoxe de la tragédie cornélienne. Il semble bien que la femme, de qui vient l'amour et pour qui l'amour est d'ordinaire la grande affaire de la vie, devrait y être considérée comme l'ennemie ou, tout au moins, comme la conseillère des faiblesses et l'inspiratrice des violences dont les hommes ont à se défendre. Et pas du tout! C'est elle qui, la plupart du temps, dans le théâtre de Corneille, fait à l'homme qu'elle aime des leçons de générosité et d'héroïsme. C'est elle qui, comme la Mandane à'Agésilas^ lui propose constamment l'exemple du sacrifice. Parti d'une conception gauloise ou bourgeoise deFamour, comment Corneille aboutissait-il aussi vite à cette conception épurée où la femme, dont les hommes prétendent qu'il faut se défier, se transforme en éducatrice des sentiments les plus nobles et les plus désintéressés? A-t-il voulu nous prouver que nous ne saurions lui résister que si elle nous y aidait elle-même? Quelle qu'ait été son intention, elle ne peut que flatter les féministes. Les femmes de Corneille gardent presque toujours la maîtrise d'elles-mêmes. Elles la
gardent facilement quand elles n'apportent dans l'amour que des ambitions de fortune et de rang; mais, ce qui est beaucoup plus beau, elles la conservent quand elles aiment profondément et pour toute leur vie. On a objecté que Corneille n a point pénétré fort avant dans l'âme féminine et que ses femmes sont des hommes ou plutôt des surhommes. Que les féministes se rassurent I Le poète qui a créé la Pauline de Polyeucte n'a rien à envier aux plus grands peintres de la femme.
Pauline est la femme la plus complète et la plus complexe du théâtre cornélien, et une des créations les plus vivantes de l'art. Seule des héroïnes de Corneille, elle se trouve dans la situation particulièrement délicate, dont les dramaturges et les romanciers modernes ont abusé, d'une femme mariée qui voit tout à coup reparaître celui qu'elle a aimé et qu'elle aime encore. Mais l'aime-t-elle encore? Elle croit qu'il a été tué sur le champ de bataille, et son amour n'est plus que le souvenir d'un rêve très doux et très mélancolique de sa jeunesse. Depuis, elle a épousé Polyeucte. Elle n'est pas, comme on l'a si souvent répété, 1' « honnête femme qui n'aime point son mari. » Elle l'aime autant qu'on peut aimer sans inclination naturelle. 11 semble même que, de jour en jour, elle lui appartient davantage, puisqu'elle souffre à ridée qu'il ne lui appartient pas entièrement, qu'il
LES FEMMES ET l' AMOUR DANS CORNEILLE 179
a un secret pour elle, et surtout qu'il ne sent pas tout à fait comme elle, lui qui accueille d'un sourire incrédule les songes dont elle est épouvantée. Stratonice a raison de lui dire que sa tristesse et ses inquiétudes nous prouvent assez l'étendue de son amour. Mais voici que son père lui annonce que Sévère n'est pas mort, que le nouveau favori de l'Empereur arrive, et qu'ignorant encore son mariage, il va se présenter devant elle. De toutes ces nouvelles, qui paraissent confirmer son cauchemar, une seule l'émeut. Ce n'est point la résurrection de son amant, car elle ne pousse pas un cri, elle ne se trouble point, et, devant l'effroi de son père, elle demande simplement : « Quel mal nous fait sa vie? » C'est l'idée de le revoir, la peur que son ancien amour la ressaisisse, l'appréhension du combat qui se livrera dans son âme; non qu'elle en craigne l'issue, mais elle voudrait s'en épargner les vains déchirements et la honte. Elle s'y résout cependant par obéissance à son père et aussi dans l'intérêt de Polyeucte. Ses premiers mots dans cette première entrevue sont décisifs. Elle entre au moment où Sévère dit à son confident :
Hélas, elle aime un autre; un autre est son époux... Oui, je Taime, Sévère, et n*en fais point d'excuse.
Mais, avec le tact d'une femme qui comprend tout ce que cette parole représente aux yeux désespérés de son amant, elle n'invoque plus que son devoir. Pas une allusion aux mérites et aux vertus de
Polyeucte; rien qui soit susceptible d'éveiller la jalousie de Sévère. Au contraire. Elle se sauve du cruel embarras de cet entretien par une merveilleuse franchise. Il sait combien elle Ta aimé. Elle lui avoue qu'en ce moment son cœur n'est que trouble et sédition :
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte.
Mais précisément parce qu'elle n'a aucune coquetterie, parce qu'elle lui dit tout, elle lui ôte toute espérance. C'est ce qu'on nous cache qui permet le rêve et qui autorise l'audace. La faute a besoin d'un coin d'ombre pour y jeter son germe. Elle n'en trouvera pas dans cette âme de lumière.
Et puis Pauline a l'intelligence de ceux qu'elle aime. Elle connaît Sévère, et elle ne connaît pas moins Polyeucte. Dès l'instant qu'elle apprend le scandale du Temple, elle ne se fait point d'illusion, et compte, pour sauver son mari, beaucoup plus sur la clémence de son père que sur sa propre force de persuasion :
Si vous Taimez encor, quittez cette espérance Que deux fois en un jour il change de croyance... Polyeucte est chrétien parce quHl Va voulu.
Cette compréhension intime de Polyeucte, à défaut d'autres preuves, nous révélerait tout son amour pour lui, un amour fait de sympathie et d'admiration, mais où il y a encore autre chose, ce quelque chose qui jaillira, presque malgré elle,
dans les prières ardentes dont elle vient assiéger le prisonnier résolu au martyre. Elle s'est adressée à sa raison et n'a rien obtenu. Et tout à coup, passant du vous au tutoiement, elle, la chaste Pauline, s'écrie :
Cruel! car il est temps que ma douleur éclate Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate. Est-ce là ce beau feu? Sont-ce là tes serments?... Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie, Et ton cœur, insensible à ces tristes appâts. Se figure un bonheur où je ne serai pas !
C*est donc là le dégoût qu'apporte Vhyménée?
Je te suis odieuse après m' être donnée?
Je crois bien que c'est la seule fois dans Corneille où l'amour laisse échapper un accent qui vient des sens, la seule fois où l'on perçoive au fond d'un cœur blessé le tressaillement charnel. Mais ces vers, par où Pauline s'égale aux grandes amoureuses, nous marquent admirablement la place effacée et lointaine qu'en réalité Sévère occupe dans sa vie. Si on les rapproche des vers du premier acte où la jeune femme se plaint que son mari ne lui obéisse pas :
Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes. Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes!...
et de ceux que prononce Polyeucte :
Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort...
et, plus tard, dans sa prison, avant que Pauline y entre .:
Honteux attachements de la chair et du monde, Que ne me quittez vous quand je vous ai quittés?
enfin, si on observe que ce rappel du don qu'elle lui a fait de toute sa personne est, parmi tous les assauts qu'il subit, le seul qui T ébranle et lui tire un gémissement, on se rend compte des dessous si humains et si vrais de la pièce cornélienne; on se demande si ce n'est point à ces traits, qui s'enfoncent si profondément dans la nature, que Pauline est redevable de son extraordinaire beauté ; et l'on ne serait point étonné qu'ils eussent contribué à la froideur des Précieuses de l'Hôtel de Rambouillet qui, les premières, entendirent la lecture de ce chef-d'œuvre.
Ce cri de femme, humiliée dans son amour par une main dont elle soupçonne, encore vaguement, la toute-puissance, l'éloigné de Sévère bien plus que ne le faisait l'idée de son devoir. D'ailleurs Sévère, au moment où Polyeucte la lui remet, a comme une défaillance, et cette âme généreuse s'abaisse à la médiocrité : « Ah, madame, s'écriet-il, ce n'est pas moi qui vous aurais ainsi traitée I » Mais Pauline l'arrête :
Brisons là, je crains d'en trop entendre.
Et que cette chaleur qui sent vos premiers feux Ne pousse quelque suite indigne de nous deux. Sévère, connaissez Pauline tout entière.
Mon Polyeucte touche à son heure dernière...
Et tous les vers qui suivent, tous ces vers déchirants qui se pressent sur ses lèvres, tant que le coup de la grâce ne l'aura pas illuminée!...
LES FEMMES ET l'aMOUR DANS CORNEILLE 183
Cette ascension d'une âme forte et raisonnable, qui s'élève en pleine lumière, et sans que sa pureté s'altère, jusqu'aux régions orageuses de l'amour le plus passionné, est un spectacle dont je ne connais l'égal en grandeur dans aucun théâtre.
» La magnanimité de Sévère n'est qu'un reflet de
la beauté morale de Pauline. C'est presque toujours ainsi. Sévère imite heureusement Pauline, comme Cinna, pour son malheur, avait imité Emilie. Le héros cornélien, quand il est amoureux, reçoit son mot d'ordre de son amante. Tite et Bérénice nous en offre un exemple d'autant plus frappant que la pièce de Corneille, si injustement reléguée dans l'ombre, s'oppose à celle de Racine. La Bérénice de Corneille est aussi intéressante que la Bérénice de son rival, et elle est à la fois plus héroïque et plus complexe. Elle ne subordonne pas, comme la plupart des autres héroïnes cornéliennes, son amour à la raison d'Etat. Elle n'est point attirée par la splendeur du trône impérial. Elle aime Titus pour lui-même. Elle a séjourné déjà longtemps à Rome ; elle a été logée au Palais de l'Empereur, du vivant de Vespasien ; et Titus avait divorcé pour l'épouser. Mais Vespasien, redoutant une bru étrangère et reine, s'était arrangé de façon
i qu'elle regagnât son royaume. On l'avait envoyée, avec beaucoup de prudence, revoir ses Etats.
Titus avait consenti à ce départ et s'était rendu aux raisons de son père. Bien plus, il avait accepté
d'épouser Tambitieuse Domitie par politique, par lassitude, et aussi pour rompre décidément avec un souvenir qui lui était pénible et cher. Mais, à la mort de Vespasien, Bérénice accourt.
Elle se présente devant Titus qui ne l'attendait pas et qui la reçoit froidement. Elle apprend du même coup l'invincible horreur du peuple romain à l'égard des reines étrangères, l'hymen prochain de Titus, et, pour comble d'indignité, que Titus consentirait qu'elle se mariât avec son frère Domitien. A ce moment, Titus, qui se repent déjà de l'avoir si mal accueillie, vient solliciter son pardon ; et c'est alors qu'a lieu une des plus belles scènes d'amour du théâtre de Corneille, une de celles qui nous permettent le mieux de préciser sa conception, mais où je ne serais point surpris qu'eût passé un souffle tiède de la tragédie d'Andromaque, car il était capable d'imiter Racine, dans la mesure où cette imitation ne diminuait ni sa grandeur ni son originalité.
Me cherchez-vous, Seigneur, après m'avoir chassée ?
demande Bérénice en apercevant l'Empereur.
Et toute sa colère, tous ses justes ressentiments cèdent presqu'aussitôt à la douceur d'entendre la voix qu'elle aime.
A peine je vous vois que je vous justifie.
Vous me manquez de foi, vous me donnez^ chassez.
Que de crimes 1 Un mot les a tous effacés.
Soudain le nom de Domitie lui monte aux lèvres ;
LES FEMMES ET l' AMOUR DANS CORNEILLE 185
l'idée du mariage qui doit s'accomplir dans quatre jours lui étreint le cœur.
Du bonheur de vous voir j'ai Tâme si ravie Que, pour peu qu'il durât, j'oublierais Domitie. Pourrez-vous l'épouser dans quatre jours? cieux l Dans quatre jours ! Seigneur, y voudrez-vous mes yeux?... M'y verrez-vous mourir sans verser une larme ? Vous y préparez-vous sans trouble et sans alarme ? Et, si vous concevez l'excès de ma douleur.
N'en rejaillit-il rien jusque dans votre cœur?
€ Ah, s'écrie Titus, pourquoi êtes-vous revenue? Mon mariage avec Domitie n'est qu'un acte de politique. Je commençais à m'habituer à elle. Le joug me paraissait moins rude. » Mais ne comprend-il pas que de toutes les femmes qu'il pourrait épouser, c'est justement cette Domitie que Bérénice ne voudrait pas qu'il épousât ?
Si vous aviez choisi quelque objet sans éclat.
Qui ne pût être à vous que par raison d'Etat,
Qui de ses grands aïeux n'eut reçu rien d'aimable,
Qui n'en eût que le nom qui fût considérable :
c II s'est assez puni de son manque de foi.
Me dirais-je, et son cœur n'en est pas moins à moi. »
Mais Domitie est belle, elle a tout l'avantage
Qu'ajoute un vrai mérite à l'éclat du visage...
Elle aura votre cœur et l'aura lout entier.
Seigneur, faites-moi grâce : épousez Sulpitie,
Ou Camille ou Sabine et non pas Domitie !...
Titus la supplie de bannir cette crainte. Domitie n'aime en lui que le titre d'Empereur. C'est Rome et son père qui la lui ont désignée. A ce nom de Rome, Bérénice qui, jusque-là, n'avait été
qu'une amoureuse, redevient reine et se révolte, Rome! En sera-t-il donc l'esclave plus que le maître? Titus lui objecte qu'il ne peut rien contre les préventions du peuple romain, que, de son mariage avec une reine Orientale, naîtraient cent conjurés. Pense-t-elle qu'il ne craigne que pour lui, et que les coups qui atteindraient l'Empereur épargneraient l'Impératrice? Devant cette vision d'une mort ignominieuse, Bérénice se ressaisit. Il ne convient pas en effet aux rois et aux reines de hasarder leurs jours dans de pareilles aventures. Il ne leur appartient pas d'étaler, aux dépens de leur vie, des vertus d'amants et d'entrer, comme nous dirions, dans le fait divers. Mais comme leur grandeur leur coûte cher ! Et la femme aimante reparaît et s'abandonne. Quand jadis, en Judée, elleaidait de tout son pouvoir à l'avènement de Vespasien, elle ne se doutait pas qu'en affermissant la fortune de Titus elle ne faisait qu'empêcher qu'elle leur fût commune.
Si j'eusse eu moins pour elle ou de zèle ou de foi Vous seriez moins puissant, mais vous seriez à moi ; Vous n'auriez que le nom de général d'armée.
Mais j'aurais pour époux l'amant qui m'a charmée I...
Cette évocation des jours passés, cette effusion charmante enivrent Titus, Eh bien, s'écrie-t-il, fuyons !
Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne... Et soit de Rome esclave et maître qui voudra !
Il n'est plus temps 1 répond Bérénice. On
ne quitte le titre d'Empereur qu'avec la vie. Si nous fuyions, nous n'aurions qu'assassins sur nos pas.
Que faire donc, madame ?
Assurer votre vie, Et s'il y faut enfin la main de Domitie...
Elle n'ira pas jusqu'à lui . conseiller d'épouser Domitie ; mais désormais nous sommes sûrs de sa résignation, car elle est sûre d'être toujours aimée. Quand le Sénat l'aura adoptée et l'aura faite Romaine pour qu'elle puisse être la femme de Titus, c'est d'elle que viendra le refus. Elle a peut-être deviné en Domitien le frère qui n'attend que l'occasion de susciter des assassins à son frère. Il lui suffit d'avoir triomphé dans Rome et de Rome :
J'y rentrais exilée et j'en sors triomphante.
Mélancolique triomphe, dont on peut bien dire qu'il est « le deuil éclatant du bonheur ». Elle en rêvait un autre ! Elle n'obéit, en s'éloignant, qu'à la crainte de causer la perte de celui qu'elle aime. Et Titus, en la laissant partir, ne fait que lui obéir. L'idée du devoir... elle est dans Racine. Chez Corneille, Bérénice est forte ; Bérénice raffermit Titus. Mais, si forte qu'elle soit, nous l'avons vue, dans cette admirable scène, passer par toutes les faiblesses et par toutes les émotions d'une femme amoureuse. Et sa fermeté lui vient du sentiment de sa dignité. Ce n'est pas qu'elle rou-
gisse d'aimer qui semble la trahir. « Vous avez un cœur fait à changer de maîtresse I > dit-elle tristement à Titus. Mais elle rougirait de donner au monde le spectacle d'une reine qui meurt d'amour ou qui s'expose à périr pour son amant, comme une petite bourgeoise. Elle a, ce qui manque aux Hermione et aux Roxane, la pudeur de son rang. Elle Ta encore plus que la Bérénice de Racine. Et elle partage, avec presque toutes les femmes de ce théâtre, l'invincible horreur du romanesque. La combinaison des événements peut être romanesque dans Corneille ; — et cependant remarquez qu'en écrivant Tite et Bérénice il s'est tenu beaucoup plus près de la réalité que son heureux rival; — ses héros le sont fort peu, ses héroïnes encore moins. Une Pauline romanesque, retrouvant Sévère, se laisserait aller à la dangereuse illusion d'une amitié très tendre. Une Bérénice romanesque prendrait Titus au mot et préparerait leur fuite. Mais elle voit la vie telle qu'elle est; elle sait que le monde ne pardonne pas aux grands les coups de tête passionnés et le mépris des convenances qu'il excuse ou que même parfois il admire chez les humbles ; elle aspire à une gloire plus solide que le vain prestige des amoureuses de roman.
Et ce ^u'il faut encore retenir de la Bérénice cornélienne, c^est qu'elle est très supérieure à Titus. Et, qu'il s'agisse de haine ou d'amour, la femme de Corneille n'est jamais l'égale de l'homme, elle le domine toujours : témoin Sophonisbe. Ce sujet a tenté bien des poètes. Il est magnifique
chez Tite-Live, et il fournit quatre personnages pris, si Ton peut dire, dans la plus grande humanité : la Carthaginoise Sophonisbe, belle, consciente de ses charmes, implacable contre les Romains, prototype des héroïnes modernes qui ne cherchent dans l'amour que la satisfaction d'une haine à assouvir et dans l'amant qu'un instrument de leur volonté ; Scyphax, le vieillard qui aime, qui en souffre, que la jalousie dévore et à qui cette jalousie refuse le courage de mourir; Massinissa, le jeune barbare, passionné, impulsif, chevaleresque, capable de cris et de sanglots, mais chez qui les impressions les plus douloureuses sont assez fugitives et qui, fasciné par l'alliance romaine, se laisse prendre à l'appât des décorations et des récompenses, des chaises curules, des couronnes d'or et des sceptres d'ivoire ; Scipion, le Romain vertueux qui apprivoise ces Africains sauvages et qui leur impose par son élégance, par sa gravité, je dirais presque par son puritanisme, car il me fait songer à un vice-roi des Indes. L'action qui s'engage entre ces quatre personnages est rapide et tragique. Scyphax vaincu, sa ville de Cirta prise, Massinissa y entre au galop de son cheval. Sur le seuil du palais, Sophonisbe se jette à ses pieds et le conjure, elle Carthaginoise, lui Numide, de ne pas la laisser tomber au pouvoir des Romains. Elle était dans toute la splendeur de sa beauté et dans toute la fleur de l'âge. Il ne voit qu'un moyen de la sauver, qui est de l'épouser. Il l'épouse séance tenante. Le lendemain, Scipion se trouvera en présence d'un fait
accompli. Mais il avait compté sans la prudence des Romains et sans la vengeance de Scyphax.
Scyphax confesse perfidement à Scipion qu'il n'a trahi la cause de Rome que sur l'instigation de Sophonisbe, de cette furie, de cette peste dont l'amour l'avait affolé. Ce sont les torches nuptiales qui ont embrasé son palais. Et Scipion reconnaîtra bientôt qu'il ne le trompe pas, carMassinissa ne tardera point, entre les mains de cette femme, à se tourner, lui aussi, contre Rome. Ainsi averti, Scipion ordonne à Massinissa de rendre celle qui doit être traitée en captive du peuple romain ; et Massinissa dompté envoie à Sophonisbe une coupe de poison.
La Sophonisbe de Corneille, c'est l'histoire d'une femme, passionnée pour la liberté, qui a été trahie successivement par les deux hommes à qui elle s'est donnée. Par Scyphax d'abord : il lui avait juré de vaincre ou de mourir, et le lâche a accepté l'esclavage. Quand il reparaît et s'indigne de ce qu'il appelle sa trahison, elle l'accable de son mépris :
Votre exemple est ma loi : vous vivez et je vi. Et, si vous fussiez mort, je vous aurais suivi ; Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre. Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre.
Elle vit aussi pour détacher Massinissa du parti des Romains. Mais à peine Scipion est-il arrivé au camp, que Massinissa tremble. 11 voudrait que Sophonisbe vînt le supplier avec lui. Il craint d'affronter seul le général romain. « Dites-moi
LES FEMMES ET l'AMOUR DANS CORNEILLE 191
que vous m'aimez! s'écrie-t-il. Donnez-moi du courage 1 » Devant cette nouvelle défection, Sophonisbe se sent perdue. Cependant elle aime Massinissa; cet amour, qu'elle se reproche au fond d'elle-même comme une faiblesse, l'incline à lui pardonner sa lâcheté.
Allez, Seigneur, allez : je vous aime en époux, Et serais à mon tour aussi faible que vous.
Cette inflexion de tendresse dans cette voix irritée, cet éclair de douceur dans ces yeux ardents nous prouvent que Corneille sait nuancer les âmes les plus violentes et qu'il connait la femme. Elle n'avait aucune compassion pour le vieillard amoureux et jaloux qu'elle n'aimait pas; mais elle a presque pitié de ce jeune homme qu'elle aime, ou plutôt elle a pitié d'elle-même en lui.
Dans Tite-Live, quand on lui apporte le poison : « J'accepte, dit-elle, ce présent nuptial et sans déplaisir, s'il est vrai qu'un époux n'a rien pu faire de plus pour son épouse... » Dans Corneille, elle le repousse ; et l'invention du poète ajoute un dernier trait superbe à cette grande figure.
Reportez, Mezetulle, à votre illustre roi
Un secours dont lui môme a plus besoin que moi.
11 ne manquera pas d'en faire un digne usage
Dès qu'il aura des yeux à voir son esclavage.
Si tous les rois d'Afrique en sont toujours pourvus
Pour dérober leur gloire aux malheurs imprévus,
Comme eux et comme lui j'en dois être munie ;
Et quand il me plaira de sortir de la vie,
De montrer qu'une femme a plus de cœur que lui,
On ne me verra point emprunter rien d'autrui.
On n'eîit jamais pensé que ce poète, qui ne se plaisait que dans les conflits des créatures vigoureuses, saurait nous peindre la première rencontre d'une âme de jeune fille avec l'amour. Et c'est pourtant ce qu'il fit, à soixante-cinq ans, dans sa Psyché dont Molière lui avait tracé et abandonné le scénario. Une source imprévue de fraîcheur et de tendresse jaillit sur cette âpre cime brûlée par l'héroïsme. Psyché est une petite princesse très fière qui n'a point aimé et qui a découragé tous ses soupirants. Elle n'a jamais éprouvé la moindre pitié pour les maux que causait sa beauté. Un oracle la condamne à être exposée sur une montagne où un monstre la dévorera. Et elle voit s'avancer vers elle ce monstre, l'Amour. Nous ne connaissons point de poète qui ait mieux rendu la candeur émerveillée, l'abandon de tout orgueil, la confiance infinie et l'enchantement d'une jeune fille qui sent pour la première fois son cœur envahi par l'amour. Tout ce qu'elle peut se murmurer à elle-même. Corneille le dit à haute voix et sans que le charme s'en dissipe :
Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte!... Plus j'ai les yeux sur vous plus je m'en sens charmer. Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même.
Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer... Vous soupirez, Seigneur, ainsi que je soupire; Vos sens, comme les miens, paraissent interdits : C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire; Et cependant c'est moi qui tous le dis.
LES FEMMES ET l'aMOUR DANS CORNEILLE 193
Et avec quelle joie, avec quelle plénitude d'innocence, elle se soumet d'avance au bon plaisir de ce maître ravissant I
Mes volontés suivent les vôtres ; Je n'en saurais plus avoir d'autres.
Cependant ses sœurs surviennent et Tempoisonnent de leurs soupçons perfides. Elle voudra maintenant savoir quel est le mystérieux étranger qui Taime et qui lui tait obstinément son nom. Mais cette Psyché ne sera plus tout à fait celle de la légende. Dans la légende, elle symbolise la curiosité ; dans GorneillOy cette curiosité revêt la forme de la dignité. Depuis qu'elle est femme et qu'elle aime, elle a pris conscience de sa force, et son amour lui donne le droit de savoir. Entre le troisième et le quatrième acte, son ton a changé. Elle n'est plus la jeune fille fascinée par la révélaion du sentiment le plus magique de la vie : elle est devenue l'épouse, c'est-à-dire l'égale.
Je vous aime ; et depuis que j'ai vu la lumière,
Je me suis montrée assez fière Pour dédaigner les vœux de plus d'un roi; Et s'il vous faut ouvrir mon âme tout entière, Je n'ai trouvé que vous qui fût digne de moi...
Mais elle n'est pas satisfaite; elle ose aspirer encore à quelque chose, et craint € l'affront de se voir refusée >•
Je vous adore et vous m'aimez.
Mon cœur en est ravi, mes sens en sont charmés ;
Mais, parmi ce bonheur suprême, J'ai le malheur de ne savoir qui j'aime.
Dissipez cet aveuglement Et faites-moi connaître un si parfait amant.
Son âme souffre moins du mystère que sa fierté légitime n'en est offensée. Cette petite princesse, une des dernières venues, sœur cadette des Pauline et des Bérénice, est bien de la grande famille des héroïnes cornéliennes.
Il s'en faut qu'elles soient toutes aimables. La Roselinde de Pertharite qui s'écrie:
Je ne m'abaisse point aux faiblesses des femmes 1
nous paraît un homme manqué. Mais il y a des
hommes manques parmi les femmes, comme des
femmelettes parmi les hommes. J'imagine que les
modèles de Corneille peuvent encore se rencontrer
dans le monde. Les révolutions ont souvent mis
en vedette d'effrayantes viragos. Et si Brunetière,
dans une page éloquente, pour nous montrer la
vérité des flermione, des Roxane et des Phèdre,
se reportait au témoignage journalier des drames
passionnels, nous ne serions peut-être pas plus
embarrassés d'aller chercher dans nos histoires
quotidiennes des types d'ambitieuses forcenées, et
de précieuses altières qui s'apparenteraient aux
Emilie, aux Domitie, aux Honorie et aux Dircé.
Mais Corneille ne s'est point aventuré dans
LES FEMMES ET l'AMOUR DANS CORNEILLE 195
l'ombre brûlante des passions sensuelles ; il a jeté un voile sur cette face terrible de l'amour. Je remarque même que, de tous ses personnages amoureux, la jalousie n'en torture vraiment qu'un seul, le vieux Scyphax, comme si, dans sa pensée, cette passion misérable et meurtrière ne s'abattait que sur des cœurs vieillis. Les autres, les Maxime et les Perpenna, n'en souffrent ni plus ni autrement que d'une ambition trompée. On ne sent point que leur chair en ait été mordue. Corneille avait l'imagination aussi chaste que grande. Il écrivait dans la préface de Polyeucte : c Si j'avais à exposer l'histoire de David et de Bethsabée, je ne décrirais pas comment il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que l'image de cette nudité ne ftt une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur ; mais je me contenterais de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se serait emparé de son cœur. > On peut approuver ; on peut estimer aussi que la façon dont un amour s'empare du cœur ne doit pas être indifférente au psychologue ou au moraliste. Je crois que Racine n'aurait point oublié cette fontaine biblique. Mais il eût trouvé le moyen de nous en donner la sensation dans un vers aussi simple et aussi discret que celui où Âcomat nous raconte comment naquit la passion de Roxane. Cet art. Corneille ne l'avait pas. 11 a donc été sage de ne point se risquer dans des peintures où son génie eût accusé sa rudesse sans rencontrer la volupté. Il suffit d'entendre
quelquefois ses héroïnes parler de « leurs sens > pour comprendre qu'elles n'en ont pas, ou que, si elles en ont, elles feraient mieux de se taire. Mais son théâtre est plein de renoncements et de beaux sacrifices ; et, si Tamour n'y tue pas, il épure douloureusement les âmes.
Et encore ne faut-il point affirmer qu'il n'y tue pas. Le poète avait soixante-huit ans lorsqu'il composa sa dernière pièce, Suréna, une des plus belles de sa carrière finissante. Et l'amour y tue. Le roi des Parthes, Orode, dont le général Suréna a consolidé le trône par ses victoires sur les Romains, veut marier son fils Pacorus à Eurydice, la fille du Roi d'Arménie, qui est à sa cour. La princesse déclare à Pacorus qu'un autre possède son cœur. Quel est cet autre qu'elle refuse de nommer? On cherche. Orode propose à Suréna d'épouser sa fille. Suréna se dérobe. Plus de doute : c'est lui le rival heureux de Pacorus. L'occasion est bonne de se défaire d'un homme dont les services commençaient à peser. On le condamne à l'exil; et il vient faire ses adieux à celle qu'il adore et dont il est adoré. Mais sa sœur, qui ne croit pas à l'exil et qui redoute un gueti apens, supplie Eurydice de lui ordonner d'épouser
la fille du roi. Elle n'aurait qu'un mot à dire et le sauverait. Ce mot, Eurydice ne peut pas le prononcer. Ni la gloire, ni la politique, ni la vie rien ne compte désormais pour ces deux êtres qui se sont donnés éperdument l'un à l'autre. Ils n'ont même plus la force d'agir. La passion les immobilise. Et on les sent immensément las de < tou-
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jours aimer, souffrir, mourir >. Leurs paroles sont amères ; leurs yeux, tendres et désespérés. Suréna, en quittant Eurydice, est tué dans la rue. Sa sœur éclate en imprécations :
Et vous, madame, et vous dont l'amour inutile,
Dont rintrépide orgueil parait encor tranquille,
Vous qui, brûlant pour lui sans vous déterminer.
Ne l'avez tant aimé que pour l'assassiner.
Allez d'un tel amour, allez voir tout l'ouvrage.
En recueillir le fruit, en goûter l'avantage !
Quoi, vous causez sa perte et n'avez point de pleurs ?
Et Eurydice répond simplement :
Non, je ne pleure point, madame, mais je meurs.
Elle tombe. Â trente-huit ans de distance, elle tenait la promesse de Ghimène : € le perdre et mourir après lui ».
Et ainsi le théâtre de Corneille venait expirer sur une scène qui nous montrait la toute-puissance de Tamour.
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Quelque importance que prenne Tamour dans la tragédie cornélienne, il n'en est pas moins vrai que Corneille le considère comme un des moyens de mettre en valeur le caractère de ses personnages, et non comme le but suprême de leur énergie. Le flambeau de l'amour ne lui sert qu'à éclairer un côté des âmes. Mais ce n'est pas plus à cette conception qu'à la grandeur de ses sujets qu'il faut attribuer la bienfaisance morale de son théâtre.
Dans ses théories, il semble avoir cru très fermement à € la purgation des passions > par le spectacle tragique. Il n'y a pas de thèse qui soit plus contestable. Ni les >Ré flexions de Bossuet, ni Y Essai sur la Comédie de Nicole n'ont fait, dans la condamnation du théâtre, d'exception en faveur de l'auteur à! Horace. Et je crois qu'il était lui-
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même bien plus près de la vérité lorsqu'il écrivait à pnopos de sa Médée : c Ici, vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les mœurs ne soient plus mauvaises que bonnes ; mais la peinture et la poésie ont cela de commun entre beaucoup d'autres choses, que Tune fait souvent de beau^ portraits d'une femme laide et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble ; et, dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple ; et, si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affectô pas de nous faire voir, mais par leur laideur qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. >
Ces lignes seraient aussi justes de RodogunCy à'Aitila^ de Sophonisbe^ à'Othon et même d'fT^raclius que de Médée. Reste à savoir si les mau« vaises actions, rehaussées de l'éclat des vers et entourées des prestiges de l'art, gardent une « laideur » susceptible de nous en inspirer l'aversion, et si, comme le disait la préface d'Attila^ € l'amour dans le malheur est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie. » Avec cela que les blessures et les misères de la passion n'exhalent pas un attrait puissant sur les cœurs ! Au demeurant, Corneille
s'est assez peu préoccupé de nous moraliser. Les poètes dramatiques ont d'autres soucis en tête. Il a répandu dans tout son théâtre une profusion de maximes machiavéliques sans s'inquiéter de l'usage que ses auditeurs pourraient en faire. Mais il en eût répandu davantage encore et il eût encore porté plus de crimes à la scène, que sa manière d'envisager la nature humaine ne recommanderait pas moins son œuvre à tous ceux qui cherchent dans les émotions du théâtre un réconfort intérieur et qui estiment que la plus haute responsabilité morale s'attache au privilège du génie.
Deux spectacles nous remuent également : celui de l'homme dont la volonté parvient à briser la résistance des événements et à modeler sa vie selon l'image qu'il s'en était tracée, et celui de l'homme dont la fatalité de la passion ou don une force mystérieuse anéantit les efforts et précipite la ruine : celui du vainqueur de la destinée, et celui de la victime du destin. Le premier nous fortifie ; et, si l'autre ne nous débilite pas, il contribue du moins à diminuer notre confiance en nous-mêmes. Au fond, nous avons tous le sentiment ou l'illusion de notre liberté. Les plus déterministes d'entre nous se conduisent comme s'ils se croyaient libres. Et pourtant toutes les histoires et toutes les fictions qui semblent nous prouver que nous ne le sommes pas trouvent dans nos âmes une étrange complicité, soit qu'elles répondent à une secrète inquiétude, ou que, le cas échéant, elles ménagent une excuse aux défaillances de notre volonté. Nous sommes reconnais-
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sants au poète qui nous affirme que nous sommes libres ; et nous aimons volontiers celui qui nous avertit que nous ne le sommes guère. La tragédie grecque arrivait à concilier ces deux sentiments contradictoires : l'homme y restait libre jusqu'au moment où, ayant à lutter contre un dieu, il était naturellement vaincu. Mais les modernes en ont complètement transformé l'esprit par le seul fait qu'ils ont divinisé la passion, c'est-à-dire qu'ils lui ont donné le pouvoir implacable des dieux antiques. La Phèdre grecque n'est qu'un instrument de vengeance aux mains de Vénus. La Phèdre française est une malheureuse qui, malgré toute sa vertu, ne peut être vertueuse. Racine l'a démoralisée.
Corneille, lui, a pris parti pour la liberté. Au temps où les disputes sur la grâce et sur le libre arbitre agitaient les esprits, il a mis dans la bouche du Thésée de son Œdipe la plus éloquente des revendications en faveur de la liberté humaine :
Quoi, la nécessité des vertus et des yices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions Au plus bizarre effet de ses prédictions I L'Ame est donc toute esclave : une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne : Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir.
Attachés sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite et vicieux sans crime.
Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels. C'est la faute des dieux et non pas des mortels : De toute la vertu sur la terre épandue
Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; Ils agissent en nous quand nous pensons agir ; Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir ; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite. Que suivant que d'en haut leur bras la précipite. D'un tel aveuglement daignez me dispenser :
Le ciel, juste à punir, juste à récompenser»
Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire. Doit nous offrir son aide et puis nous laisser faire. N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abtme où nous ne voyons rien.
J'admire tout particulièrement ces deux derniers vers. Notre raison ne prétend pas tenir la solution du redoutable problème ; mais elle refuse d'abdiquer. Aux regards de Dieu qui nous l'a donnée, nous devons nous comporter, bien que le mystère subsiste, comme s'il ne subsistait pas. Notre grandeur se fonde sur notre croyance à la liberté.
Mais, au point de vue dramatique, si le fatalisme, en développant le sentiment de notre insécurité, nous amène, par le chemin de l'angoisse, à sympathiser avec l'universelle misère humaine, la conviction que l'homme est libre nous incline à une sorte de dureté. Les malheureux nous apparaissent comme les victimes de leurs fautes. Aucune pitié ne se dégage du théâtre de Corneille. Non seulement ses héros les plus infortunés ne font jamais appel à notre compassion ; mais ils y verraient la même offense que si nous les taxions d^imbécillité. Le mot sublime de la petite Russe de Dostoiewski qui, recevant du criminel l'aveu de son crime, éclate en larmes et s'écrie :
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€ Je ne connais pas au monde d'homme plus malheureux que toi ! » ce mot qui pourrait nous échapper devant Tépée ensanglantée d'Oreste ou l'épouvantement d'Hermione ou les déchirements de Phèdre, il n'y a pas un héros cornélien à qui nous jugerions convenable de l'adresser.
Pas plus qu'ils n'émeuvent notre pitié, les criminels de Corneille ne nous inspirent de véritable terreur. Les situations où leurs crimes les engagent, celles qu'ils ont savamment préparées, sont quelquefois terribles en elles-mêmes; mais eux, ils ne le sont pas, ou, du moins, leurs actes ne s'entourent pas de ce halo d'horreur qui, dans les grands forfaits, semble un instant obscurcir à nos yeux toute la création. Ils ne sont pas entraînés par leurs passions : ils les gouvernent avec un étonnant sang-froid. Ils ont médité et décrété leurs crimes ; ils en ont mesuré les conséquences ; ils en ont prévu l'enchaînement ; ils les accomplissent loyalement envers eux-mêmes. Les circonstances peuvent déjouer leur calcul et les accabler : ils ne tombent pas au pouvoir de leurs propres atrocités. Ils n'ont rien de satanique, car leurs âmes ne sont point ténébreuses.
C'est la condition même du système philosophique de Corneille. Nous ne sommes libres que dans la mesure où nous saisissons tous les mobiles de nos actes et où nous les avons mûrement pesés. L'homme conscient de sa liberté ne laisse aucune ombre planer sur ses délibérations intérieures. Les criminels cornéliens ne craignent pas d'exposer leurs projets à leurs confidents. Ils ont
des confidents I Mais les lago n'en ont pas, ni les Narcisse. Donnez un conGdent à Tartufe, et son tiypocrisie ne nous fera plus peur. Du moment qu'il la confessera, elle prendra Taspect presque rassurant d'une tactique de guerre. Du moment que nous verrons jusqu'au fond de son .cœur, nous n'aurons plus l'impression du gouffre insondable de la perversité humaine.
Il est même assez rare dans Corneille que le confident aide son maître à débrouiller ses pensées. Il n'est là que comme le témoin d'une course effrayante, dont il marquera l'heure de départ et l'heure d'arrivée. Les confidents de Racine sont continuellement mis en défaut par les revirements et les brusques sautes d'humeur des misérables qui n'écoutent point leurs conseils, qui veulent et ne veulent pas et qui se retournent désespérément sur leur lit de misère et d'agonie. Mais Cléopâtre ou Attila, le Phocas d'Héracliiùs ou la Marcelle de Théodore n'imposent point à leurs confidents ce surmenage d'émotions, — ni à nous non plus. S'ils sont vaincus et pris à leurs propres pièges, ils meurent sans autre regret que d'avoir perdu la partie et dans tout l'orgueil de leurs crimes. Cléopâtre, la sueur de la mort sur le visage, la gorge enflée par le poison, voue son fils et sa bru à de nouveaux crimes :
Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble, Puisse naître de vous un fils qui me ressemble 1
Comparez-la à lady Macbeth ou à cette vieille
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Athalie qui se précipite, s'arrête, chancelle et repart sous l'aiguillon d'une épouvante sacrée ; et vous comprendrez la différence entre des âmes qui ont agi dans la plénitude de leur volonté libre, et des âmes obscures et possédées, dont nous ne savons jamais tout ce qui peut sortir. Celles-ci nous font ressentir de la terreur^ mais, en face des autres, nous n'éprouvons que de l'étonnement, ou même de l'admiration.
Nous ignorions que l'homme pût être aussi grand dans le crime et y marcher d'un pas aussi ferme et d'une allure aussi délibérée. Nous nous imaginions que les crimes extraordinaires, s'ils ne se justifiaient pas, s'expliquaient par de sombres déviations, ou par une entente occulte entre les mauvais instincts de la nature et on ne sait quelle préméditation lugubre du destin. Nous hésitions du moins à en rendre uniquement responsables l'intelligence et la volonté. Nous leur cherchions des complices dans les sens, dans l'éducation, dans l'hérédité, dans des lois qui échappent aux regards humains. Mais ici le crime s'organise en pleine lumière. La raison lui a donné son consentement. Il descend, les yeux grands ouverts et tout armé, des hautes régions de l'intelligence. Aucune fatalité ne le pousse ni ne l'enveloppe de son ombre. Il a la même démarche que l'acte d'héroïsme clair et réfléchi. Le criminel de Corneille est aux antipodes de la Bête humaine. Mais quel soulagement il nous apporte ! Rien en lui ne nous sollicite à excuser ses forfaits. Rien dans ses forfaits ne nous fait trembler sur nous-mêmes.
Nous n'avons, pour ne pas les commettre, qu'à ne pas les vouloir.
Il est probable que Corneille devait en partie sa conception de la liberté humaine à l'éducation qu'il avait reçue des Jésuites. Mais, quand on retrouve leur influence dans les cas de conscience qu'il a mis sur la scène, je songe que leur casuistique se montre infiniment plus pitoyable que sa tragédie, puisqu'un de leurs grands principes est, en atténuant l'importance de la faute, d'atténuer par cela même notre responsabilité. Or la responsabilité des héros cornéliens, quelles que soient leurs fautes, n'est jamais amoindrie. Ils la revendiquent tout entière ; et la leur contester, ce serait à leurs yeux entamer leur gloire. Chez les grandes âmes, tout est grand, le crime comme la vertu.
Ce n'est pas sur l'homme conçu par les Jésuites que Corneille a travaillé, sur cet homme libre, mais que sa liberté expose à de si nombreuses et de si fortes tentations qu'il a besoin qu'on le soutienne dans ses chutes et que le médecin des âmes lui en dissimule souvent même la gravité pour l'empêcher de s'abandonner au découragement. Le type humain qui l'a attiré lui était fourni par les anciens classiques : Plutarque, Tite-Live, Sénèque, Lucain. C'était le même type très simplifié qui régnait dans toute la littérature romanesque et dramatique de son temps. C'était, si vous voulez, le type des romans de La Calprenède. Mais il l'a interprété en moraliste; il l'a étudié en psychologue. 11 a fait entrer dans cette forme humaine toute la vie profonde qu'elle était susceptible de
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contenir. Il a donné aux Artaban de La Galprenède une âme et une signification morale. Ainsi, nous avons vu, au xix' siècle, Hugo reprendre des types de roman-feuilleton, comme son Jean Yaljean et son Javert, et, par la puissance de son génie, les transformer et les élever à la dignité de caractères.
Cependant, ce n'est point parmi ses malfaiteurs que Corneille a créé des caractères. Il n'a jamais très bien compris ce qui les distinguait des héros. Il n'a guère vu en eux que des héros à rebours. Le problème du mal dans le monde et de l'attirance du crime ne l'a point angoissé. Ni Cléopâtre, ni Marcelle qui fait périr sous ses yeux Théodore et Didyme et qui se tue elle-même et, en tombant, va choisir une place
D'où son œil semble encore à longs traits se soûler Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler
ne nous restent dans l'esprit comme des créatures inquiétantes et des incarnations du mal. Une seule fois peut-être il a rencontré un personnage vraiment monstrueux, cet Attila dont les deux premiers vers ressemblent à un b&illement de tigre :
Ils ne sont pas venus, nos deux rois ? qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre et qu'Attila s'ennuie !
ce barbare qui s'ingénie à torturer des femmes et qui finira par mourir, ivre de fureur, dans un vomissement de sang. Mais, malgré les beautés neuves et hardies dont sa pièce étincelle, ce qui
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manque à son monstre, c'est précisément le trait énigmatique qui lui a valu le surnom de Fléau de Dieu. Il y a des moments où il ne nous parait plus qu'une sorte de déformation caricaturale des Empereurs cornéliens, comme un roi nègre qui aurait vu représenter, sans bien la comprendre, la tragédie A' Auguste.
En revanche, Corneille a beaucoup mieux peint les âmes bourgeoises transportées, malgré elles, dans le milieu tragique, et par égoïsme, par faiblesse ou par trop de petites habiletés, y collaborant à des actes qu'elles réprouvent. Le Valens de Théodore^ pris entre son fils et sa femme, ne songe qu'à € augmenter sa gloire et son autorité. > Il voudrait sauver Théodore, mais, dès que la voix en furie de son épouse arrive à ses oreilles, il tremble, et, si on le supplie de faire un généreux effort, il répond en gémissant :
Quel effort généreux yeux-tu que Valens fasse, Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce ?
Le Prusias de Nicomède a peur, lui aussi, de sa femme presque autant que de Rome. Le Félix de Polyeucte a amplement mérité qu'on le comparât à un préfet de la République dont le gendre se serait compromis dans les Inventaires. Ils sont très représentatifs, et Molière devait les apprécier. Ils ne comprennent rien aux grandes âmes ; mais ils se figurent tout comprendre, et ils se croient
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très forts. Ils ont une confiance illimitée dans leur prudence et dans leur diplomatie. Occupés uniquement d'eux-mêmes et ne jugeant les autres que d'après eux, ils déraisonnent avec toutes les apparences de la plus fine politique. Corneille semble prendre plaisir à nous montrer, par leur exemple, toute la vanité de nos pauvres philosophies utilitaires. Il suit d'un œil presque narquois les combinaisons dont ils se félicitent et qui hâtent la catastrophe. Ce ne sont pas de méchantes gens; mais la subtilité de leur esprit ne leur donne aucune délicatesse de cœur. Félix n'hésite pas à utiliser dans son intérêt, sans considérer la souffrance qu'il lui impose et les périls où il l'expose, l'ancien amour de sa fille pour Sévère. Ces hommes libres se sont faits les serviteurs de leurs mesquines ambitions ou les esclaves de la peur. Prusias n'aime pas les Romains ; mais il leur sacrifierait Nicomède. Félix aime Polyeucte; mais il l'envoie au supplice. Ils manquent de sincérité envers eux-mêmes : ils manquent de courage ; ils manquent surtout d'intelligence.
Et l'intelligence est un des caractères dominants du héros cornélien. On ne s'est jamais demandé si les Pyrrhus, les Oreste, les Bajazet, les Achille, les Hippolyte étaient intelligents. Ils sont jeunes; ils sont beaux; ils se font aimer ; ils aiment; et l'amour qu'ils inspirent ou qu'ils ressentent ne leur laisse pas le loisir d'exercer leurs qualités intellectuelles. Mais, de Rodrigue à Suréna, tous les héros cornéliens ont l'intelligence souple et vive et, même amoureux, une merveilleuse acuité d'esprit,
Gomme on les sent français par leur goût des idées, par letir tendance à généraliser, par la sûreté de leur dialectique, parla logique impérieuse de leurs jeux oratoires ! L'intelligence ne se manifeste pas seulement dans la façon dont ils traitent les grandes affaires du monde et dont ils mènent leurs discussions politiques ; elle revêt en eux la forme la plus séduisante et qui atteste, en même temps que la domination de soi-même, une civilisation supérieure : l'ironie. Ils jouissent, presque en virtuoses, de la facilité qu'ils ont de se détacher un instant des intérêts qui les tourmentent, et de s'en amuser du haut de leur esprit. Nicomède, revenu subitement de l'armée, trouve celle qu'il aime, Laodice, assiégée par son frère Attale qui ne le connait pas et qui, malgré elle, courtise la princesse. Attale veut l'épouser, et, comme elle résiste, il lui fait valoir, avec la maladresse impétueuse de la jeunesse, la puissante protection dont l'honore le peuple romain :
Rome qui m'a nourri vous parlera pour moi.
Nicomède, doublement froissé en sa qualité de patriote et d'amant, intervient, mais son irritation ne se traduit que par d'étincelants sarcasmes :
Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute;
Et si Rome savait de quels feux vous brûlez,
Bien loin de vous prêter Tappui dont vous parlez,
Elle s'indignerait de voir sa créature
A l'éclat de son nom faire une telle injure,
Et vous dégraderait peut-être dès demain
Du titre glorieux de citoyen romain.
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Vous Ta-t-elle donné pour mériter sa haine En le déshonorant par l'amour d'une reine?... Songez qu'il faut au moins, pour toucher votre cœur, La fille d'un tribun ou celle d'un prêteur!...
Attale est battu dans cette première rencontre; mais il a autant d'esprit que son frère, et il prendra sa revanche. Quand, au troisième acte, Nicomède lui reproche durement d'insister encore près de Laodice en invoquante malgré la défense qui lui en a été faite, l'appui du roi et l'appui des Romains, Attale, au lieu de se piquer, lui répond joliment : € De quels mérites voulez-vous que je me pare & ses yeux? Je n'ai ni vos qualités ni vos conquêtes.
Rendez donc la princesse égale entre nous deux : Ne lui laissez plus voir ce long amas de gloire Qu'à pleines mains sur vous a versé la victoire; Et faites qu'elle puisse oublier une fois Et vos rares vertus et vos fameux exploits; Ou contre son amour, contre votre vaillance, Souffrez Rome et le roi dedans l'autre balance : Le peu qu'ils ont gagné vous fait assez juger Qu'ils n'y mettront jamais qu'un contrepoids léger.
Et Nicomède, toujours très âpre, ne peut cependant s'empêcher de s'écrier :
C'est n'avoir pas perdu tout votre temps à Rome Que vous savoir ainsi défendre en galant homme. Vous avez de l'esprit, si vous n'avez du cœur.
Us ont du cœur aussi. S'ils pensent tous ce que pensait Pascal, que < la douceur de la gloire est si grande qu'à quelque objet qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime >, et s'ils prétendent
ûu*un peu de dureté sied bien aux grandes âmes,
les famées de leur ambition ne les aveuglent pas sur rinstabilité des honneurs du monde, et le raidissement de leur énergie ne les empêche pas de s'attendrir. Ils connaissent trop les hommes, ils ont entendu de trop bonne heure les maximes des politiques, ils sont trop les contemporains de La Rochefoucault pour ne pas travailler beaucoup plus à satisfaire la conscience de leur valeur qu'à en imposer Tidée aux autres. Il y a quelquefois dans leur fierté je ne sais quel sentiment de solitude hautaine. Un Suréna qui comprend que
Son crime véritable est d'avoir aujourd'hui Plus de nom que son roi, plus de vertu que lui,
et qui, tout amoureux qu'il soit, attend sans bouger le coup fatal, me semble parvenu à ce dépouillement de la crainte et du désir que les stoïciens nommaient l'ataraxie. Mais il leur plaît de donner à leur désenchantement Tattitude de l'homme qui ploie sous ses trophées.
Le malheur ne les aigrit pas plus que l'amertume de leur ironie n'sdtère leur générosité. Ils restent humains dans les situations les plus dures où les jette la fortune. Je ne songe pas seulement à cet admirable Guriace qui, en étreignant son devoir, a pitié de lui-même et envie les morts. Je songe à Héraclius qui, prêt à tuer l'usurpateur Phocas, dont les crimes jadis l'ont fait orphelin, sent s'éveiller en lui une secrète pitié; car cet homme s'est cru son père pendant des années, et,
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même aujourd'hui qu'il en doute, ne veut pas le renier :
Je le plains de m'aimer si je m'en dois vengeance, Et mon cœur indigné d'une telle amitié Et frémit de colère et tremble de pitié.
Sa sœur se montrerait moins humaine que lui ; et c'est d'une observation aussi juste que celle du poète qui nous a peint son Electre plus impitoyable qu'Oreste. En tout cas, il s'efforce, aux dépens de sa vie, d'arrêter le bras du père levé sur son vrai fils, Martian. Tout son cœur se soulève à l'idée d'une vengeance légitime, mais qui se présente sous la forme inhumaine d'un parricide. 11 épargnera au meurtrier de sa famille l'horreur d'égorger son propre enfant :
Perdez Héraclius et sauvez votre fils I
Martian, persuadé, comme ceux qui l'entourent, qu'il est lui-même cet Héraclius, s'étonne que son ami d'hier, son camarade d'enfance, s'acharne contre lui et presse son supplice :
Je vous ai mal connu jusques à mon trépas!
Et Héraclius de lui répondre :
Et même en ce moment tu ne me connais pas!... Ami, rends moi mon nom, la faveur n'est pas grande : Ce n'est que pour mourir que je te le demande.
Toute l'humanité des héros cornéliens se découvre à la lueur de ces sublimes éclairs. Ils sont
plus généreux que ceux de Racine ; mais ils sont aussi éloignés qu'eux de la sensibilité dont s'enorgueilliront les héros de Voltaire et les personnages du xviii' siècle. Ils ne se font pas une vertu de leurs émotions : leur vertu s'attendrit sans s'amollir. Ils paraissent plutôt nés pour les viriles douceurs de l'amitié que pour les ivresses de l'amour. Ils cherchent même avant tout dans la femme qu'ils aiment l'associée, la compagne, l'amie, je dirais presque la sœur d'armes. Un Nicomède admire sa propre fierté, sa passion de l'indépendance, et sa haine de Rome dans les beaux yeux de Laodice. Et le poète qui n'a presque jamais fait parler le cœur maternel a su donner une expression émouvante à l'affection qui unit deux frères. Quand Antiochus et Seleucus s'aperçoivent qu'ils aiment la même femme, Rodogune, leur douleur leur arrache des accents qui sont comme un écho des soupirs de Rodrigue et de Ghimène.