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Revillout, La Légende de Boileau

ment protège son esprit frondeur, et il confond volontiers sa cause avec celle de l'Etat.

Qui méprise Gotin n'estime point son roi Et n'a, selon Gotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

Assuré du côté des pouvoirs publics, le bourgeois s'adonne avec plaisir aux propos gaillards et aux jouissances de la table. Boileau, très chaste dans sa vie, avait une tendance à l'être un peu moins dans ses paroles ; mais il est probable que, s'il s'en corrigea très vite, ce fut encore sous l'influence de Lamoignon. Du reste, sa gaillardise se répandait plutôt en chansons à boire et se manifestait surtout en présence des vieux crus. Il y a quelque chose d'un Rabelais de bonne compagnie dans l'auteur du Repas ridicule et du Lutrin. Il s'entendait à traiter ses hôtes, et l'on sait qu'il mérita d'être félicité, pour certain dîner d'Auteuil, par Broussin, ce célèbre gourmet qui donnait c des repas d'érudition i et qui reconnaissait dans une omelette aux champignons que le pied d'une mule les avait foulés ; car, disait-il, c cela met un champignon au dernier période de la perfection. »

Les sages épicuriens sont d'ordinaire très soucieux de leur santé, et les bourgeois se montrent plus empressés que les autres à nous entretenir de leurs petites misères. Dès que Boileau est malade, sa maladie l'absorbe au point qu'il semble oublier ses vers. Une bonne partie de sa correspondance avec Racine est remplie, si j'ose dire, de son extinction de voix, et des alternatives d'espoir et de désespoir qu'il traverse, quand il est

aux eaux de Bourbon. Tous les soirs, il espère se réveiller le lendemain avec une voix sonore, et, quelquefois, après son réveil, il demeure longtemps sans parler pour garder un peu d'espérance. On le saigne; on le purge; on lui fait avaler chaque matin quinze verrées d'eau. Mais, où l'affaire devient d'un comique digne de Molière, c'est quand il s'agit pour lui de prendre des bains. La Faculté n'est pas d'accord. Fagon affirme que les bains lui rendront la voix, Bourdin lève au ciel des yeux tristes; et l'apothicaire hoche la tête. Boileau est décidé. Il tentera l'aventure du iTain. € Ce sera un noviciat terrible! » écrit-il à Racine. Il la tente. Ses valets en frémissent. La frayeur est peinte sur leur visage. Enfin il en sort, et, à une question qu'on lui pose, il répond un non à pleine voix qui ébahit les assistants et la servante. € Je crus l'avoir prononcé par enchantement. > Sa joie fut de courte durée. Nous lisons dans la lettre suivante : « Le monosyllabe que j'ai prononcé n'a été qu'un effet de ces petits tons que vous savez qui m'échappent quelquefois quand j'ai beaucoup parlé; et mes valets ont été un peu trop prompts à crier au miracle. > Tout est à recommencer. Il ne sait pas que, dans quelques mois, sa voix lui reviendra au moment où il s'y attendra le moins ; et il se décourage ; et il pleure : c J'ai honte de moi-même et je rougis des larmes que je répands en vous écrivant ces derniers mots. »

Les larmes de Boileau sont rares, et sa sensibilité ne fut jamais très vive. Sous ses manières respectueuses et réservées à l'égard des femmes,

je crains qu'il ne cachât Thostilité dédaigneuse et la défiance qui apparaissent dans les bourgeois de Molière et dans ceux de notre ancienne société. Elles ont évidemment gêné ce vieux garçon. Et, par exemple, elles lui ont enlevé son domestique Planson qui Tavait servi pendant quinze ans et dont il espérait que la main lui fermerait les yeux. Mais le misérable a épousé, sans lui en rien dire, « une malheureuse femme qui a corrompu en lui toutes ses bonnes qualités. » D'ordinaire, le misogyne est un homme qui ne déteste les femmes que pour les avoir trop aimées et dont les invectives ont comme un arrière-goût d'amour. Mais la satire que Boileau écrivit contre elles ne veut dire que ce qu'elle dit. Elle est d'une franchise irrémédiable. Cependant il avait eu son roman, aux jours de sa jeunesse, où il lisait, avec beaucoup d'admiration, ceux de la Calprenède et de Mademoiselle de Scudéry. Il aima la nièce d'un chanoine de la Sainte-Chapelle, Mademoiselle de Bretouville, qu'il souhaitait d'épouser et qui se fit religieuse. Cette ombre de jeune fille qui s'efface au seuil d'un couvent n'a laissé dans son œuvre qu'un souvenir : les deux Stances à Sylvie que Lambert mit en musique et que le roi, dit-on, aimait à entendre chanter.

Mais il ne faut pas exagérer l'insensibilité de Boileau. Il y a bien des façons de donner son cœur. Et pensez-vous que La Fontaine, dont on vante les qualités d'ami, ait mieux connu l'amitié que Boileau? Boileau aima profondément Racine. La magnifique Ëpître qu'il lui adressait

n'est pas seulement un chef-d'œuvre d'éloquence : elle est aussi un chef-d'œuvre d'amitié délicate. Je crois qu'il l'aima peut-être plus ou mieux qu'il ne fut aimé de lui ; je crois qu'il s'en aperçut et qu'il en souffrit. Racine était trop souple; et ses finesses causaient quelquefois de l'impatience à son robuste ami. Gela se sent à certains mots qui lui échappent dans ses entretiens avec Brossette. Non seulement il aima Racine, mais il fut pour ses fils comme un oncle bienveillant et presque tendre, l'oncle d'Auteuil. La grâce modeste des demoiselles Racine lui faisait oublier sans doute son acari&tre nièce, mademoiselle Despréaux, la fille de Madame Jérôme. Quant à la femme de Racine, bonne personne très bornée mais d'humeur très égale, il est vraisemblable que Boileau ne la trouva jamais gênante.

Tout compte fait, Boileau n'a que des travers sympathiques, et il possède des vertus admirables. Je n'insisterai pas sur son désintéressement, d'autant que je n'en comprends pas toutes les beautés. Pourquoi ne voulut-il jamais toucher un sou du produit de ses ouvrages? Il recevait bien une pension du roi ! En vérité, il gâtait le métier ; et ce n'était guère aimable pour les confrères qui n'avaient pas hérité les douze mille écus du père Boileau et à qui la fortune avait refusé des successions et des pensions. Mais ce désintéressement a de nobles côtés, c J'étais audacieux dans

ma jeunesse, disait-il un jour à Golbert, et je parlais avec une courageuse liberté. > Rien de plus exact que cet éloge qu'il se décerne à lui-même. Il avait une vaillance superbe et ne s'attardait point à compter le nombre de ses ennemis ni à mesurer leur influence, quand il s'agissait

De venger la raison des attentats d'un sot.

Ce sot pouvait être évèque et duc comme l'ancien abbé de la Rivière, ou le mieux rente des beaux esprits et le plus en crédit comme Chapelain : Boileau fonçait sur lui. Il se sentait fort de son bon sens et plus fort encore de sa sincérité. Toute sa doctrine morale repose sur le même principe que sa critique littéraire : l'amour de la vérité. Ce qu'il demande aux âmes, c'est ce qu'il a demandé aux esprits.

Rarement un esprit ose être ce qu'il est.

Soyons donc nous-mêmes et soyons sincères avec nous-mêmes.

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces. Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes ? Ce n'est pas que leurs sons agréables, nombreux. Soient toujours à l'oreille également heureux... Mais c'est qu'en eux le Vrai, du Mensonge vainqueur, Partout le montre aux yeux et va saisir le cœur. Que le Bien et le Mal y sont prisés au juste, Que jamais un faquin n'y tient un rang auguste. Et que mon cœur toujours conduisant mon esprit Ne dit rien au lecteur qu'à soi-même il n'ait dit.

C'est au nom de la vérité qu'il attaque les

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méchants auteurs, les bouffons, les emphatiques et les précieux : c'est au nom de la justice, cette forme de la vérité, qu'il attaque les traitants et les hommes de finance. J'entends gronder dans ses vers la protestation de la vieille bourgeoisie honnête contre la vénalité des charges et contre la ploutocratie naissante. Là encore, ses idées n'ont rien d'original. La Bruyère, Bourdaloue, Saint- Simon ont dénoncé plus âprement que lui le pouvoir de l'argent. Et, soit dit en passant, Bourdaloue est logique, qui rabaisse toutes les puissances de la terre devant la Croix. Saint-Simon est logique, qui veut rétablir la noblesse dans toute son ancienne force et qui n'admettra jamais qu'un roturier enrichi puisse valoir un noble. Mais ni La Bruyère, ni Boileau ne le sont, car ils ne comprennent pas qu'en ébranlant les droits de la naissance, ils favorisent l'élévation de cette nouvelle classe sociale qu'ils redoutent. M. Normand, à la fin d'une étude où il nous montrait les ravages que la vénalité avait causés dans la société du XVII" siècle, concluait qu'après tout c si l'argent avait été un dissolvant, il avait été aussi à sa manière un reconstituant et qu'à cette époque il était l'agent démocratique le plus efficace et le plus sérieux. > C'est une des raisons pour lesquelles nous applaudirons, non à l'inconséquence de Boileau, mais aux vers où sa bile s'échauffe contre les Turcaret de son temps.

Prends-moi le bon parti : laisse là tous ces livres... Sache quelle province enrichit les traitants, Combien le sel au roi peut fournir tous les ans.

Endurcis-toi le cœur. Sois arabe» corsaire»

Injuste, violent, sans foi, double, faussaire.

Ne va point sottement faire le généreux.

Engraisse-toi, mon fils, du suc des malheureux !

Quiconque est riche est tout...

Il est aimé des grands, il est chéri des belles.

Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

L'or même à la laideur donne un teint de beauté...

Les beaux versl Et ceux-ci, qui me semblent plus beaux encore :

J'estime autant Patru, même dans l'indigence, Qu'un commis engraissé des malheurs de la France !

La poésie de Boileau a quelquefois cet accent patriotique qui nous prend si doucement le cœur. Ce brave homme a beaucoup aimé son pays et son roi. Cependant les désastres de la fin du règne Tétonnèrent plus qu'ils ne paraissent l'avoir assombri. Il n'en parle que par allusion et avec la mauvaise humeur d'un homme qui ne comprend pas que l'étranger devienne si insolent. Il n'avait jamais eu de goût pour l'étranger. Il lisait l'italien; il savait l'espagnol. Mais son entrée dans les lettres avait coïncidé avec le moment oti nous avions retiré des littératures espagnole et italienne tout ce qu'elles pouvaient nous donner. Il était bon qu'un garde-barrière protectionniste arrêtât pour un temps l'invasion. On sait de quel entrain Boileau décria les extravagances de l'Ârioste, le clinquant du Tasse et les folies des rimeurs € delà les Pyrénées. > Il fit en somme ce que, dans d'autres circonstances moins favorables, Voltaire essaya de faire, lorsqu'il vit grandir et s'étendre

rinfluence anglaise ; — ce qu'il y a une quinzaine d'années, Jules Lemaître faisait quand il s'élevait contre les Scandinaves et les Russes. Au fond, tous ces gens du Midi, — il ignorait ceux du Nord, — ne lui disaient rien. Sur ses vieux jours, il se réconcilia un peu avec le Portugal, parce qu'un Portugais, le comte d'Ericeyra, traduisit VArt 'poétique^ et vint lui rendre visite avec sa mère. Il en fit même un bel éloge : € Il ne me paraît point, dit-il, que le soleil leur ait trop échauffé la cervelle, >

Ce qu'il veut avant tout, c'est qu'un auteur français soit Français. Mais être Français pour lui, ce n'est point connaître nos traditions. Il ignore presque tout de notre passé. Il fera commencer l'histoire de notre poésie à Malherbe avec la même injustice et le même aveuglement que ceux qui font commencer l'histoire de France à la Révolution. Brossette ayant exprimé dans une de ses lettres l'émerveillement que lui causait je ne sais plus quel habile sorcier, Boileau lui répond : « En vérité, mon cher monsieur, je ne saurais vous cacher que je ne puis concevoir comment un aussi galant homme que vous a pu donner dans un panneau si grossier... C'était au siècle de Dagobert et de Charles Martel qu'on croyait de pareilles impostures ; mais, sous le règne de Louis le Grand, peut-on prêter l'oreille à de pareilles chimères?... > Etre Français, c'est être éminemment raisonnable, le plus raisonnable des hommes, sous le plus raisonnable des règnes, dans la plus raisonnable des religions.

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Il n'avait jamais été libertin; mais il fut longtemps un chrétien tiède. Il écrivait en 1687 à Racine, des eaux de Bourbon : € J'aurais bien besoin de votre vertu et surtout de votre vertu chrétienne, mais je n'ai pas été élevé comme vous dans le sanctuaire de la piété... (Ma mauvaise santé) me dégoûte fort de toutes les choses du monde sans me donner néanmoins, ce qui est plus fâcheux, un assez grand goût de Dieu. » On a souvent noté en lui la vieille malice gauloise qui s'égaie de la paresse des moines et de l'ambition du dergé :

Âbime tout plutôt : c'est l'esprit de TEglise!

Malice foncièrement bourgeoise : on la retrouvait même chez l'austère Lamoignon. € M. de Lamoignon, écrivait Guy Patin, est fort sage et fort civil, et dit en souriant qu'il ne faut point dire du mal des Jésuites et des moines, mais pourtant il est ravi quand il m'échappe quelque bon mot contre eux. > Ce plaisir, Boileau le goûta jusqu'à la fin. Mais, peu à peu, l'âge aidant, et peut-être sous l'influence du grand Arnauld, il devint plus strict et accomplit avec plus de rigueur ses devoirs de piété. Pendant que Racine allait par la religion à la vertu, Boileau allait par la vertu à la religion. Egalement ami des Jésuites et des Jansénistes, il n'arriva point à prendre parti sur le démêlé de la Grâce. Quelquefois il se couchait Janséniste tirant au Calviniste, et il était tout étonné de se réveiller Moliniste approchant duPélagien. Il en conclut que leur différend n'était

qu'une vraie dispute de mots, ce qui est une aussi grosse erreur que de ne voir dans l'origine du protestantisme qu'une querelle de moines.

Mais les cours de théologie qu'il avait suivis après ses cours de droit lui avaient laissé l'impression qu'en passant du Palais à la Sorbonne, la Chicane n'avait fait que changer de robe. Et, dans la dernière partie de sa vie, retiré de la littérature, où les sous-Pradons triomphaient, mais l'humeur toujours combative, il recommença contre les subtilités théologiques la bataille qu'il avait livrée jadis à la préciosité. Il attaqua le mysticisme et le quiétisme

Qui croient posséder Dieu dans les bras du démon.

Il déclara la guerre aux casuistes qui, à force de raffiner sur l'amour de Dieu, finiraient par délivrer l'homme

De rimportun fardeau d'aimer son Créateur.

Ces fiers scolastiques me demanderont peutêtre où j'ai pris mes degrés?

Pour décider qu'un homme, qu'un chrétien Est obligé d'aimer l'unique auteur du bien.

Faut-il avoir reçu le bonnet doctrinal ?

C'est sur le même ton que, trente années auparavant, il s'écriait :

On sera ridicule et je n'oserais rire?

Il n'a pas changé. Il représente toujours cette bourgeoisie dont le génie s'est efforcé, au cours

des siècles, d'amener à la clarté des libres discussions et, pour ainsi dire, au tribunal du bon sens, les questions que les initiés se réservaient dans l'ombre de l'école. Sa dernière satire fut contre VEquivoque. « Je me sens quelquefois, disait-il, en des dispositions d'esprit où je voudrais de bon cœur n'avoir de ma vie composé que ce seul ouvrage. » Elle résumait en effet une existence dont tout le talent avait été employé à expulser l'équivoque de la littérature et des idées communes où cette fille d'enfer pouvait s'embusquer. Il l'avait poursuivie partout, au théâtre, dans les romans, dans les « pensées ambiguës » de Voiture, dans les bons mots des Précieux, « autrefois délices des ruelles, }) plus démodés aujourd'hui que « les collets montés et les vertugadins. » Il l'avait honnie au Palais où elle s'attachait à faire ignorer la Justice, et

Répandait son adroite et fine obscurité

Aux yeux embarrassés des juges les plus sages.

Il la dénonçait dans toutes les hérésies et aussi bien dans la Casuistique que dans les cinq Propositions du Jansénisme. Mais, en la chassant, l'excellent homme chassait plus qu'elle. Il proscrivait tout ce que sa raison ne comprenait pas, tout ce que comprenait ou devinait le cœur d'un Pascal. Il retranchait du royaume de la pensée les provinces mystérieuses où l'on pénètre avec d'autres lumières que celle du bon sens. Il faisait pis encore I c II n'est pas, écrit M. Lavisse, de propos plus révolutionnaire que celui que tint

Boileau pour justifier sa répugnance à étudier le droit : « La raison que Ton cultive dans cette étude, disait-il, n*est pas la raison humaine et celle qu'on appelle le bon sens, mais une raison particulière, fondée sur une multitude de lois qui se contredisent les unes les autres. » Cette raison est bien celle à qui la Révolution dressera des autels ^ > .

Ce n'est pas seulement Boileau, c'est toute la bourgeoisie qui s'y achemine.

Il n'en reste pas moins pour nous, qui sommes plus soucieux que lui de nos traditions, un des plus probes esprits et un des plus sûrs artistes de notre passé infiniment glorieux. Nous l'aimons pour ses belles qualités qui sont de notre race, et aussi pour ses travers innocents qui sentent le terroir et qui nous le rendent peut-être plus intimement cher.

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