‹ Sur Les Grands Chemins de la Poesie ClassiqueChapitre 7 sur 18 · Alfred Croiset, La Poésie âe Pindare · texte numérisé non relu

Alfred Croiset, La Poésie âe Pindare

semble étrangement sévère! Fastidieuse? Aujourd'hui, peut-être. Ronsard eût mieux fait de s'inspirer des traditions religieuses ou légendaires de notre pays. Mais n'oublions pas à\uél public il s'adressait. Le livre si curieux de M.ï-Bourciez, Les Mœurs polies et la Littérature de Cour sous Henri II, nous prouve que le retour aux symboles païens, déterminé par la passion de l'Antiquité, n'avait rien de conventionnel pour les contemporains de Ronsard. Toutes ces nouveautés vivaient réellement et créaient une atmosphère mythologique. « Etrange et unique moment, écrit-il, que celui où les dieux antiques revinrent de l'exil, proscrits depuis douze cents ans. Us furent jeunes encore, brillants de force et de beauté. Il y eut dans l'apothéose de Henri II plus qu'un caprice ou une fantaisie passagère. L'Olympe tout doucement descendit sur les bords de la Seine. Bientôt le Conseil des Immortels fut au complet et s'installa au Louvre dans les grandes salles fleurdelisée». »

Non seulement les divertissements de la Cour ressuscitaient les demi-dieux et les Nymphes ; et Diane, le croissant au front, l'arc tiirqiiois à la main, y paraissait accompagnée des Vierges forestières; non seulement le PÎgfmatice et Nicolo dell'Abbate peignaient dans la salle des Cent Suisses le Festin de Bacchus et la scène des dieux sur le mont Ida; mais la renaissance de l'Antiquité devenait populaire. Pour recevoir Henri II, en i 548, la ville de Lyon élevait des arcs de triomphe ornés de cariatides et couchait, devant

une grande porte d'honneur, les figures du Rhône et de la Saône, couronnées de roseaux comme les dieux des fleuves et accoudées sur des urnes intarissables. Près du char de la Religion traîné par des licornes, Neptune se dressait armé de son trident, et Amphitrite souriait sur les épaules des Tritons. Voilà les scènes qu'il faut avoir sous les yeux quand on ouvre les Odes mythologiques de Ronsard. Ces divinités qui, dans cinquante ans, ne seront plus que des machines de théâtre et des conventions à l'usage des poètes, exhalent, à ce moment du siècle, la fraîcheur de la terre d'où Ton vient de les exhumer. On respire sur elles l'odeur des forêts, des moissons, des fleurs et des flots. Une sève ardente semble courir en leurs veines de marbre. Que le poète se lève donc, car la poésie a sa place marquée dans tout ce qui donne du prix à la vie collective, et qu'il raconte ces dieux dont les belles attitudes se détachent si noblement au milieu des fleurs de lys I Leur splendeur ajoute au rayonnement de la couronne de France,

Et bref, c'est presque un Dieu que le Roi des Français 1

11 viendra un moment où nous nous lasserons de l'humanisme et où nous nous ferons une Muse de cette Ignorance que maudissait Ronsard. Nous aspirerons à nous affranchir de la tyrannie des Anciens, à rejeter les formes qu'ils nous ont imposées, à nous retrouver en face de la vie avec une imagination neuve. Nous reviendrons à la

nature. Du moins nous croirons y revenir. Et nous serons tentés alors de ne plus voir que de savants artifices et une exaltation livresque dans cette poésie qui fut pour Tâme française un accroissement d'humanité et, durant un demisiècle, l'expression de notre esprit national.

Ronsard a si profondément compris son siècle ! Brunetift-e admirait dans les sonnets à Cassandre des transpositions en vers de la Danaé ou de V Enlèvement d^ Europe d'un Paul Véronèse. En effet, il a rivalisé de couleurs avec les peintres de la Renaissance. En passant de leurs toiles à ses vers, les hommes du xvi® siècle ne faisaient que passer du tableau à la légende. Je rêve une édition de ses plus beaux poèmes qu'on illustrerait des reproductions de leurs chefs-d'œuvre. D'ailleurs, il aimait autant la peinture que la musique, et son ode intitulée : Les Peintures contenues dans un tableau est comme un premier essai de cette poésie € picturale » oui excellera plus tard Théophile Gautier. La Léda du Corrège qui, sous le baiser du Cygne, les lèvres décloses, retient amoureusement son souffle et laisse filtrer son regard entre ses cils baissés, n'est pas plus voluptueuse que celle dont Ronsard a chanté la Défio-

ration. Mais, simple fille de volupté, elle n'a pas l'air princier de la Léda française qui reproche à Jupiter son audace

D'aller ainsi violant Les filles de noble race.

La mythologie de Ronsard ne ressemble guère plus à la mythologie des Anciens que le Plutarque d'Amyot au Plutarque des Grecs. Pendant que je parcourais la Franciade, je m'imaginais suivre, sur les murs intérieurs d'un de nos vieux châteaux comme celui de la Poissonnière, le déroulement d'une ancienne tapisserie où l'artiste, en contrefaisant Homère et Virgile, avait peint les hommes de son temps. L'allure gaillarde et chevaleresque, qu'il prête aux héros et aux dieux, répond tout à fait au goût de l'époque.

Sous la double influence de l'Italie et de l'Espagne, du Roland Furieux et des Amadis, la chevalerie semblait sortir de sa tombe, mais en y laissant tout ce que le Christianisme lui avait donné de vie intime et profonde. Le Moyen Age, avant de mourir, assistait à la métamorphose de ses fées en nymphes et de ses sombres sorcières en héroïnes lumineuses et passionnées. Il voyait repasser devant ses yeux d'agonisant, belles d'une beauté tout extérieure, les vieilles formes galvanisées de l'esprit féodal. On remet en honneur le duel judiciaire. Les tournois refleurissent. Les cartels qu'on affiche dans la cour du château de Blois, c au pied du grand escalier où selordent les

salamandres* », imitent les défis romanesques que se portaient les chevaliers errants. Sous des noms de guerre tirés de TArioste, Mandricardo, Sacripante, Orlando, Astolfo, réapparaissent les émules de ces superbes Rolands

Pleins d'une âme amoureuse.

Qui, désireux de gloire aventureuse, Gomme des dieux s'acquirent des autels, Faisant partout des gestes immortels.

Ce mélange de mythologie et de chevalerie jette un éclat exceptionnel sur la cour des Valois. M. Laumonier a eu raison de protester contre la désinvolture avec laquelle Sainte-Beuve traitait les Cartels et les Mascarades de Ronsard de « divertissemens ennuyeux et sans intérêt. » Ils sont charmants au contraire; car le poète, d'humeur chevaleresque et d'imagination païenne, a fixé dans ses vers cet instant de la civilisation française qui parut si beau que Madame de La Fayette en rappelait le souvenir en écrivant sa Princesse de Clèves. Reportons-nous au passage du Tournoi dont on n'a pas assez admiré la couleur discrète et la vérité historique : « On fit publier par tout le royaume qu'en la ville de Paris, le pas était ouvert au quinzième jour par Sa Majesté très chrétienne et par les princes Alphonse d'Est, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours, pour être tenu contre tous venans : i commencer le premier

Page 1