Laumonier, ouvrage cité
éditions primitives permet d'établir qu'il le devança de beaucoup, et qu'il fut, là encore, un initiateur. Il allait verser dans la coupe du poète Téien, jusqu'à la faire déborder, le vin doré de son Vendômois. Il n'était plus ni le disciple, ni l'égal de celui qu'il prenait pour modèle, mais son seigneur et son maître. Anacréon fit sortir tout ce qu'il y avait de Rabelais dans Ronsard. C'est seulement ainsi qu'on peut dire qu'en l'imitant Ronsard est revenu à sa nature, car sa nature est d'aimer le grand. Anacréon ne lui enleva "pas le goût de la " haute et large poésie. Le reste de sa production en témoigne assez ! Mais il le confirma dans le sentiment qu'il n'y a point de a petite » œuvre, si elle est parfaite, et qu'un poète, compagnon des sœurs divinea, ne déroge pas, qui sait donner un prix inestimable à une chanson bachique. L'autorité de cet illustre Grec le mit plus à l'aise. Il s'abandonna plus librement aux caprices de son imagination et de sa robuste gaité. Il assouplit son style. Il eut conscience de ne point manquer à la dignité ' de l'art en nous peignant
Bacchus, épris de la beauté Des roses aux feuilles vermeilles...
Quand, en chemise sous les treilles, Il boit au plus chaud de Tété !
Et comme Ronsard ne se passionne jamais à demi et qu'il éprouve toujou/'s leliesoin de justifier ses « . mutations, d'écriture » , il exalta la poésie légère aux dépens de la poésie ambitieuse et grave. Il savait bien que le gros du public lui donnerait
raison. Mais les doctes lecteurs n'allaient-ils pas penser que sa muse faiblissait? Et, parce qu'il leur offrait des présents de plus humble apparence, en méconnaîtraient-ils la valeur? Détrompons-les. Le poète reste grand dans l'exquis.
Un petit ruisselet a toujours Tonde nette...
Les petits vers bien faits sont les fleurs des Charités...
En 1556, dans l'élégie-préface A Chreiophle de Choiseul^ qu'il publiait en tête des Odes dAnacréon traduites par Rémi Belleau^ il insistait sur le charme « d'un doux style » et défendait, avec une verve brillante, sa nouvelle manière :
"Mais ce n'est pas le tout que d'ouvrir le bec grand, Il faut garder le ton dont la grâce dépend.
Ni trop haut, ni trop bas, selon notre nature.
Et, entraîné par la fougue du moment, il s'écriait :
Me lotie qui voudra les replis recourbés lues torrens de Pindare en profond embourbés, Obscurs, rudes, fâcheux, et ses chansons connues Que je ne sais comment par songes et par nues : Ànacréon me plaît,, le doux AnacréonI
Il a renoncé à Pindare. Mais faut-il voir dans ces vers autre chose qu'une boutade de poète? At-il changé d'opinion sur le grand lyrique? « Rappo'rtaitril de cette lutte disproportionnée une sorte de courbature dont il gardait rapcune ? » C'est ce qu'a dit\M. Faguet et ce que pense M-' Laumçnier. J'en doute. Pourquoi en eût-il voulu à Pindarje?
Il lui devait les plus fiers combats et les plus beaux triomphes de sa jeunesse. Ses contemporains avaient été transportés d'admiration par ses odes audacieuses et surtout par son Ode à Michel de VHôpitaL Lui qui hésite si peu à supprimer des pièces entières ou à les mutiler que ses vers retranchés remplissent plus de quatre cents pages, il les a toujours maintenues, dans ses éditions complètes, à leur place d'honneur. Il a voulu qu'on efttrât dans son œuvre par cette porte triomphale. Il ne prévoyait pas qu'on en accablerait sa mémoire. Du reste Terreur qu'il avait commise, et dont il était revenu, n'avait pas plus gâté ses odes pindariques que ses sonnets à Cassandre. S'il abandonne ces hautes régions du lyrisme, ce n'est point que l'air lui ait manqué et qu'il ne se plaise désormais qu'à mi-côte. Mais il songe continuellement à se renouveler. Ronsard est aussi changeant en poésie qu'en amour, ou plutôt, comme il désirerait aimer toutes les femmes, il aspire à traiter tous les genres. Il est sans cesse altéré de nouveauté. Ecoutez-le dans son Hymne De la mort :
Je m'en vais découvrir quelque source sacrée D'un ruisseau non touché qui murmurant s'enfuit Dedans un beau verger loin de gens et de bruit... Je boirai tout mon soûl de cette onde pucelle» Et puis je chanterai quelque chanson nouvelle Dont les accords seront peut-être si très doux Que les siècles voudront les redire après nous.
Chanter quelque chanson nouvelle^ c'est là son
éternelle ambition. M. Laumonier, en restreignant son sujet à la poésie proprement lyrique de Ronsard, n*a fait que nous indiquer, d'un trait rapide, ce côté passionnant de son génie. Ronsard a quitté Pindare, mais il va suivre Homère. Et même, a-til quitté Pindare? Il l'emporte avec lui dans ses ' Hymnes y dans ses Poèmes et jusque dans sa Franciade. Il ne trahit ni lassitude ni rancune.
Le découragement qui, de temps en temps, perce sous ses vers, les plaintes qu'il laisse échapper, ne viennent point de la désillusion d'un artiste qui s'est senti trop inégal à son rêve. La cause en est dans Sa vie mèçae et daus sa pauvreté. Dès 1555, tous ses efforts ont tendu à se faire reconnaître et consacrer comme le poète officiel de la Cour de France. Il fallait être d'abord un poète courtisan. Un Ronsard n'entre pas sans gêne dans ce difficile emploi que tenait avec aisance un Mellin de Çaint-Gelais, et dont Joachim du Bellay s'est si agréablement moqué. Le voilà donc condamné < à solliciter les puissants ou ceux qui les approchent, depuis le Roi et sa favorite jusqu'aux trésoriers de l'épargne. » Une ambition lucrative s'est allumée dans son cœur :
Je conçi^ évêcliés, prieurés, >abbay es...
La simple lyre ne lui suffit plus : il la veut crossée. Mais ce quémandeur se gourmande luimême de quémander. M. Laumonier nous dira qu'il y met c un mélange d'impudence forcée qui nous choque et de honte sincère qui nous dé-
sarme. > Je suis surtout ému par la familiarité brusque et par l'air de hauteur qu'il garde en tendant la main. Il s'écriera en s'adressant au cardinal de Ghâtillon :
Lors, j'appris le chemin d'aller souvent au Louvre; Contre mon naturel j'appris de me trouver Et à votre coucher et à votre lever, A me tenir debout dessus la terre dure, A suivre vos talons, à forcer ma nature...
On a rarement vu courtisan plus mécontent de courtiser, ni qui, tout en flattant, exprime plus de mépris pour les flatteurs.
Misérables valets vendant leur liberté !
Ah! comme il préférerait, plutôt que d'aliéner la sienne.
Voir les Muses baller dans un antre de nuit,
Ouïr au soir bien tard pêle-mêle le bruit
Des bœufs et des agneaux qui reviennent de paître...
Mais alors, qui l'empêche de vivre dans sa cure baronnie d'Evaillé, ou dans sa cure de Challes, ou plus tard dans son prieuré de Saint-Gosme? Son € impudence > me choquerait davantage, si elle n'était la forme maladroite de cette belle idée que la faveur des Lettres est un des éléments de la grandeur royale et nationale. C'est par les honneurs, par ces honneurs matériels dont l'image s'impose à la foule, qu'il appartient aux Rois de
KOTRE RONSARD 35
distinguer ceux que la Muse et Phébus Apollon Nourrissent chèrement pour illustrer leur nom,
Ronsard avait pu espérer dans son adolescence qu'il rendrait à son Prince et à son pays les services d'un vaillant capitaine ou d'un habile ambassadeur. Mais n'avait-il pas livré des combats contre l'ignorance? N'était-il pas, selon le mot italien, € l'orateur > du génie français accrédité près des Cours? Ce n'était point une déchéance, d'avoir troqué l'épée pour la lyre. Non, non; ne craignons pas d'importuner le Roi :
Il ne saurait montrer lai#gesse plus honnête 1
Nous n'avons pas à regretter que Ronsard ait hanté la Cour. La tranquillité de son âme en fut altérée. Il connut les déboires du solliciteur, la fièvre de l'attente, l'abattement de la déception, car Henri II promettait plus qu'il ne donnait. Mais on sait avec quelle cordialité royale Charles IX acquitta la dette de son père et de la France. D'ailleurs, s'il est toujours pénible de voir un homme de génie fléchir le genou, supplier les riches, guetter la mort d'un abbé dont on pourrait hériter la prébende, ces petites misères inhérentes, hélas I à l'ambition humaine, et qui sont de tous les temps, détournèrent Ronsard de la mythologie et l'orientèrent vers de nouveaux genres, épîtres, poèmes, satires, discours, moins désintéressés, il est vrai, que la poésie lyrique, mais d'un accent
plus personnel encore et d'une action plus directe.
Je ne crois pas que la rareté de ses odes, de 1555 à 1562, vienne de ce que les c rythmes lyriques exigent plus de travail et d'art et par conséquent plus de loisir, > alors que c les vers alexandrins, plus voisins de la prose, sont plus faciles à écrire*. » Nous ne possédons qu'un seul vers vraiment organique, qui contient tous les autres, qui marche et qui vole, bon pour l'attaque, bon pour la défense, et qui n'a de commun avec la prose que le pouvoir d^ rendre, sur un mode qu'elle ne saurait ni chercher ni atteindre, tous les sentiments de l'âme et tous les phénomènes de la vie. C'est le vers alexandrin. Ronsard, descendu parmi les hommes, épousant leurs soucis et leurs alarmes, devait forcément s'en saisir et, pour un teînps, s'y tenir. Il est possible que Daurat lui ait proposé de nouveaux modèles : Théocrite, Lucrèce, Glaudien, Aratus. Mais les événements parlaient plus haut que Daurat.
La première édition collective de ses œuvres, celle de 1560, qui se dressait, comme un monument de renaissance païenne, à l'entrée des guerres civiles, l'exposait aux coups des protestants. « Ils voyaient dans la Pléiade un boulevard du catholicisme, de l'ordre politique et des mœurs traditionnelles > et s'efforçaient « de ruiner le crédit de l'Ecole humaniste et de son chef*. » Ronsard fut provoqué. Son amour de la France,
2. Henri Longnon. Essai sur Ronsard, 1. Laumonier. Ouvrage' cité.
son attachement à la famille royale, le sentiment que son œuvre, son art, le trésor des lettres antiques seraient menacés par une victoire des « têtes calvines, » ses intérêts matériels, tout conspirait à lui interdire la neutralité prudente d'un Montaigne. Et puis il sentait derrière lui une foule frémissante qui entendrait sa voix, qui se répéterait ses vers. Plus de mythologie! Plus de symboles 1 L'heure était à la poésie claire et nue comme l'acier. De nouvelles Odes n'auraient pa? autant ajouté à sa gloire, que 3és admirables Discours sur les Misères de ce temps, son Institution pour r Adolescence du Roi, sa Remontrance au Peuple de France. De quelle façon ce poète officiel comprenait (Ses devoirs, avec quel courage cet épicurien s'eqçâgeait dans la lutte des partis, avec quelle éloq^^b^e ce patriote se rangeait du côté de nos Roi^m^ec quelle sûreté de jugement cet émule (ws^mdare abordait la question des abus de l'Égl^^t des problèmes épineux de la théologie, Brui^Rère l'a dit beaucoup mieux qu'on ne pou^ rait le redire.
Mais Ronsard reviendra encore au lyrisme. Dès qu'une éclaircie se produit dans nos orages, ses âpres vers de combat s'arrAlent, et sa fantaisie repart, toujours brillante, toujours ailée. Elle se ressent parfois de l'improvisation d'un poète obligé de fournir aux fêtes de la Cour. Nous savons^ par Binet, qu'il prit un médiocre plaisir à forger des vers sous le commandement des Grands ; mais on n'a jamais mis plus de poésie dans les divertissements de commande, ni donné
â8 LA POÉSIE CLASSIQUE
à des pièces de circonstance une fraîcheur plus vive. Il reste grand poète, non seulement en composant ses Eglogues^ dont tant de vers ont une beauté virgilienne, mais quelquefois en rimant ses Mascarades. Bien loin que cet effort ait épuisé sa veine, ses sonnets à Hélène nous la montrent aussi jaillissante et ,{)lus limpide qu'au temps où il t'aimait, Cassandre !
« Son règne, dit M. Laumonier, finit à peu près avec celui de Charles IX, en 1574. > Deux ans auparavant il avait publié cette malheureuse Franciade^ qui lui a fait plus de tort peut-être, dans l'esprit. de la postérité, que ses odes pindariques. Mais ni l'âge ni la maladie n'avaient fatigué son inspiration de plus en plus satirique et oratoire. Ses éditions collectives, 1571, 1578 1584, se succédaient avec une faveur que sa retraite de ia Cour ne ralentissait pas. Celle de 1571 avait ét^ épuisée en dix-huit mois et on en réimprimait une nouvelle en 1572. Et à peine la dernière paraissait-elle, que le poète recommençait à la corriger et à en préparer une autre. Jusqu'à la veille de sa mort, on constate chez lui un admirable souci de renouvellement. Michel de l'Hôpital avait souhaité que sa muse fût nationale et chrétienne. Nationale, elle l'avait été; chrétienne, quelquefois, et comme à contre-cœur; mais elle allait le devenir*. Il entrevit la poésie de la religion catholique. Son Hymne à Monsieur Saint
1. « Il avait envie, nous dtt Binet, si la santé et la Parque l'eussent permis, d'écrire plusieurs œuvres chrétiennes. >» .
Biaise^ où des villageois prient leur saint patron d'avoir soin de leurs familles et de leurs troupeaux, est d'un art simple, d'un sentiment pur et vrai. Et il écrivait à la fin de sa vie ces beaux vers :
Les Hymnes sont des Grecs invention première... Ah, les Chrétiens devraient les Gentils imiter A couvrir de beaux lys et de roses leurs têtes, Et chômer tous les ans à certains jours de fêtes La mémoire et les faits de nos saints immortels...
U n'avait jamais été plus près de Pindare !
Cette étude de M. Laumbnier sur l'évolution du lyrisme de Ronsard abonde en petites découvertes qui en fixent définitivement les grandes lignes. L'établissement minutieux de la chronologie réintroduit ainsi dans une œuvre la mobilité de la vie ; et la personne du poète, que notre esprit simplificateur tend toujours à immobiliser dans une attitude ou dans un geste, reprend sa souplesse. Ronsard était un de ceux qui avaient le plus souffert de cette simplification funeste. On ne lui conteste point aujourd'hui son titre de grand poète : c'est entendu ; mais pour combien d'entre nous, qui ne font qu'atténuer le jugement de Boileau, demeurait-il encore un sublime « brouillon, » ou, du moins, un artiste intraitable, retranché derrière une conception d'art étrangement abrupte, et dont les vers, qui flottent dans toutes les mémoires, n'ont été que les intermèdes où se délassait son génie et les aimables rencontres dont une justice immanente a payé son labeur! On Ta vu :
rien n'est plus faux. D'une nature enthousiaste et d'une fierté qui sent son gentilhomme et son homme de guerre, mais d'une intelligence très vive et très plastique, d'une sensibilité^qui reflète "toutes les nuances le riieurc etda .milieu, et d'une * raison ferme, il a sy se plier aux circonstances, écouter les conseils et les criliqi:es, corriger ses erreurs et, comme les plu-* grands poètes, sous des apparences quelquefois intransigeantes, sans perdre de vue son idéal, régler sa marche sur le goût du public.
Ronsard n'a en somme réagi contre son siècle qu'autant qu'une piiiscnntc originalité doit réagir j)our s'impr.i>cr. On s'impose violemment à l'opinion; mais il faut en craindre les retours ou^ quand ils se produisent, avoir eu l'air de les attendre et se prêter à la vague qui vous portera plus loin. Il le lit et toujours au moment of^ortuû. S'il hésita parfois, ses courtes hésitations venaient moins de son tempérament que de son caractère. Aucun poète n'a plus fréquemment ni plus hautement revendiqué son ind^^pendance, la franchise de sa fantaisie, son droit d'employer le papier qu'il a acheté € comme un potier son argile. » Il tient à nous convaincre que « peu de personnes ont commandement sur lui » et qu'il n'obéit qu'à son bon plaisir. Mais il est toujours attentif au jugement de ses amis, « ne jurant en l'amour de soi-même ni en l'opiniâtreté de ses inventions. » Et derrière ses amis, derrière les doctes lecteurs, « bien versés en la poésie », dont il se déclare prêt à recevoir « toute amiable correction, » il y
a la Cour, les femmes, les inconnus, un public qui ne lit pas les préfaces, mais qiii chante les vers, un public qu'il voudrait innombrable et qu'il cherche à conquérir et à séduire par la variété de son Inspiration et par l'imprévu de ses métamorphoses. Il affecte bruyamment d'en mépriser la faveur, ce qui est toujours une façon de la solliciter et souvent un moyen de l'obtenir. Mais c'est pour ce public qu'il travaille ; c'est pour lui qu'il passe si aisément de la poésie mystérieuse, dont les énigmes attirent et dont le bruit se propage, à la poésie simple et claire qui retient les cœurs, et même à la poésie licencieuse qui amu-\ sera « les filles et les pages. » Il a passionnément aimé la vie et passionnément aimé la gloire.
belle et douce gloH*e hôtesse d'un bon cœur !
Ces deux amours et son heureuse nature le rendaient flexible à toutes les influences et capable aussi de les dominer. Il nous reste à vpir comment en effet il les domina, et comment dans cette œuvre ondoyante et d'apparence si mêlée, où il a capté tant de connints étrangers, il nous a laissé de notre race, de son siècle et de lui-même une image qui ne tremble pas.
Personne n'a plus fait pour rattacher Ronsard à notre race que M. Laumonier; mais peut-être ce souci très légitime Ta-t-il conduit trop loin, et Ta-t-il amené à diminuer, du moins dans ses formules, l'originalité exceptionnelle du poète. Ronsard, qui, dans son audace juvénile et dans son aveuglement, avait contribué, plus que personne, à jeter un sombre discrédit sur notre Moyen Age, s'était bientôt repenti de son injustice. Tout en se glorifiant d'avoir importé en France l'art d'un Pindare ou d'un Anacréon, il était revenu au génie bourgeois et oratoire de l'ancienne France £t avait repris, pour la continuer, la tradition de nos poètes du xiii** siècle, transmise jusqu'à lui par Jean de Meung, Froissart, Villon, Charles d'Orléans, Lemaire de Belges, Clément Marot. Il l'avait retrouvée dans les poètes latins d'où elle était issue, dans les poètes italiens qui l'avaient détournée à leur profit, dans les poètes néo-latins qui s'étaient inspirés, avant lui, et des uns et
des autres. Ronsard n'est pas le révolutionnaire que nous croyons I Même au point de vue des rythmes, ses innovations ou plutôt le principe de ses innovations n'est qu'un retour, par-dessus le XV* et le xiv® siècle, à la technique des troubadours et des trouvères. Ce « Yulcain tombé des cieux > a forgé l'anneau d'or qui relie la poésie moderne à la poésie médiévale. La chaîne n'a jamais été rompue. € Les Odes ne sont pas le signal d'une révolution, mais le terme d'une évolution. » Savez-vous ce qu'est Ronsard ? Un Marot supérieur.
L'idée n'est pas absolument neuve ; et M. Laumonier est le premier à le reconnaître, puisque Sainte-Beuve, dans son Tableau de la Poésie française^ avait déjà le souci de nous montrer « que la Pléiade continuait un mouvement antérieur. » Mais elle n'avait pas encore été poussée aussi loin, ni avec une telle abondance d'érudition. Disons-le tout de suite : la formule nous en parait dangereuse, parce- qu'elle tend, sinon à rapetisser Ronsard, du moins à sacrifier sa poésie grave à sa poésie légère, et à trop humilier ses grandes odes devant ses exquises chansons. Quand la partie purement lyrique de son œu^te en confirmerait la justesse, son œuvre entière, si imprégnée de lyrisme, la démentirait.
Que Ronsard n'ait pas brisé avec la tradition nationale autant qu'on Ta pensé et qu'il le pensait lui-même, lorsqu'il dénonçait « la monstrueuse erreur » des âges précédents, nous aurions désormais mauvaise grâce à ne pas en être convaincus.
Mais il ne s'est pas borné à c redorer le blason de notre vieille poésie. > Il en a changé Tâme. Quand nous allons reprendre notre bien chez les auteurs étrangers, — Ronsard dans Pétrarque, La Fontaine dans Boccace, — soyez sûrs que ce bi€i'n en lui-même nous attire beaucoup moins que les éléments nouveaux dont il s'est enrichi. D'autre part, rien n'empêche une littérature allégorique d'être populaire, le peuple ayant une tendance marquée à personnifier des abstractions; mais unç littérature mythologique ne saurait l'être. Ronsard a fait une révolution puisque, avec lui et ajprès lui, la poésie française devient une poésie aristocratique. Si les révolutions littéraires ne sont que des achèvements d'évolutions, il faut cependant pour les accomplir un homme qui possède quelque chose de plus et d'autre que tous ses devanciers. Ronsard, un Marot supérieur? Certes, Marot a été un vrai poète ; il a rencontré çà et là, et plus souvent encore si l'on veut, le vers, l'ima^fe, le trait qui l'égalent aux grands poètes. Mais il ne représente qu'un des modes de l'esprit français et dans son rayon le plus intime. Ronsard, lui, estuade ceux qui portent témoignage pour toute une époque et pour toute une nation.
Ces réserves faites, la thèse est séduisante et féconde. Jusqu'ici on s'était plutôt attaché à nous prouver combien les Malherbe, les Boileau et les Voltaire, les Chénier avaient méconnu l'homme qui pouvait à juste titre s'écrier :
Vous êtes tous issus de ma muse et de moi.
Vous êtes mes ruisseaux, je suis votre fontaine.
La figure, de Ronsard, ainsi présentée, n'était éclairée que d'un seul côté ; M. Laumonier a projeté une très vive Jumière sur ce qui en était resté dans l'ombre. Il a distingué, trié, dénombré, classé, à travers les importations étrangères et gréco-latines,. le legs de notre ancienne poésie. Il a réveillé le Moyen Age endormi sous les fastueuses dépouilles du Temple Delphique. Ce lyrisme florissant, il nous en a montré les germes et comme les premiers boutons éclos dans le sein des troubadours et des trouvères. C'est peut-être à son insu que Ronsard exploitait leur héritage, bien qu'il pût difficilement ignorer les Prose Toscane^ où Bembo reconnaissait dans les troubadours les ancêtres directs de la poésie italienne. Qu'importe? On n'insistera jamais trop sur le caractère français de son œuvre.
Mais je ne crois pas qu'il faille le chercher uniquement dans son goût des sentences morales, dans son penchant à l'allégorie et à la préciosité, dans son épicurisme élégiaque, sensuel et liberlin, dans ses protestations en faveur de l'amour libre et dans ses variations infinies sur le Toutes pour toics et tous pour toutes du Roman de lu Rose. Ce goût, ce penchant, cet épicurisme, cette c humeur cyprienne, > nos poètes les partagent avec tant d'autres poètes qui ne sont point gaulois ! Comme il est malaisé de fixer les éléments constitutifs d'une race ! Dès que nous les isolons, ils
46 LA POÉHK CLASSIQUE
s'affaissent et se yolgarisenU Ronsard est tout cela, et il est mieux encore : une admirable intelligence française, mise an service d'une grande passion, dans un tempérament gaulois. Humaniste, il tirera des vieux trésors de l'humanisme ce qu'ils contiennent d'humanité et, pour son temps, d'actualité vivante. Le souffle du Moyen Age se confond dans son œuvre, comme dans son siècle, avec les effluves de la Renaissance. Mais le Moyen Age hésiterait souvent à l'avouer pour son fils. Et souvent les muses grecques et latines, les Neuf Sœurs
Qui trempèrent ses vers dans leurs graves douceurs,
sentiraient un étranger en ce fier nourrisson. Cet étranger, c'est nous.
Quand on étudie les Sources de Ronsard, on craint d'abord que l'originalité du poète ne se dis* solve dans cette multitude de souvenirs et de réminiscences que ses moindres ouvrages portent en eux. Puis on s'émerveille qu'elle y ait presque toujours résisté. Pas une pièce, pas un vers où l'on ne relève c un vestige de rare et antique érudition. » Ronsard emprunte non seulement à tous les poètes grecs, d'Homère à Lycophron, non seulement à tous les poètes latins, mais encore aux poètes italiens, Pétrarque, Sannazar, Arioste, mais encore aux poètes néo-latins, Jean Second, Marulie, sans compter, bien entendu, Lemaire de Belges, Clément Marot et le Roman de la Rose.
Il ne traduit pas littéralement. Les antres poètes de la Brigade ont beaucoup plus traduit que lui. Mais il imite, il paraphrasé, il transpose. Il va cueillir chez son modèle jusqu'aux détails particuliers de sa propre histoire, de sorte qu'on peut se demander parfois s'ils sont vrais ou s'il ne se les approprie que pour lui ressembler davantage. 11 nous affirme qu'il a su l'anglais et l'allemand :
L'Espagne docte et l'Italie apprise, Celui qui boit le Rhin et la Tamise Voudra m'apprendre ainsi que je l'appris...
Mais Horace avait écrit : c Le Golchidien, le Dace, le Gelon lointain me connaîtront; l'Hibère instruit et le peuple qui boit le Rhône apprendront mes vers. > Horace avait dit avant lui qu'Apollon et les Muses habitaient sur les rives du Loir. Avant lui, Horace avait chanté l'hymne des saints Gervais et Protais, c Les quatre strophes de l'Ode à Faune, le dieu païen, ont passé dans les quatre dernières strophes de ce chant chrétien. > Une seule ode, l'Ode à Mellia de Saint-Gelais, où il céda peut-être au désir d'éblouir son rival, renferme des souvenirs d'Horace, de Virgile, d'Ovide, d'Homère, de Catulle, de Stace. Ses poésies amoureuses entrelaceront, à chaque instant, une métaphore de Pétrarque à une antithèse de Manille, et une pensée de Properce à une mignardise de Jean Second. Si Ronsard prie le rossignol de lui servir de messager auprès de sa maîtresse, c'est qu'il avait probablement lu la canzione de Bembo : rossignol qui dans ce vert feuillage /...
48 LA POÉSIE CeXSSIQUE
Il est vrai que Bembo avait lu les trouvères qui font du rossignol le poète par excellence du Printemps et de l'Amour. J'aime à croire que Bembo et Ronsard l'avaient entendu chanter ailleurs que dans les vers de leurs prédécesseurs; et je suppose que RonsardVétait de force à trouver, tout seul, ce motif d'inspiration. Mais Ronsard autorise ces innombrables rapprochements, car, loin de dissimuler ses imitations, il les proclame et s'en flatte comme d'iin titre d'honneur. Le roi semblet-il désirer qu'il abandonne la lyre amoureuse ' pour emboucher la trompette épique, il s'écriera :
Mais que me sert d'avoir tant lu Tibulle, Gallus, Ovide et Properce et Catulle, Avoir tant lu Pétrarque ef tant noté, Si par un roi le pouvtir m'est ôté De les ensuivre, et s'ilfaut que ma lyre, Pendue au croc, ne m'ose plus rien dire ?
C'est à Cassandre qu'il adresse ces vers, à Cassandre, so^ € œil », son « âme », sa « vie ». Il y a une sorte d'ingénuité à confesser ainsi qu'on prend dans les livres tout ce qui vous sort du cœur. Cette ingénuité confine au pédantisme. On n'a plus rien à dire du pédantisme de Ronsard. S'il n'a point en français parlé grec et latin, comme l'en accuse Boileau, il a trop souvent parlé pour des Grecs et pour des Latins, ce qui revient au même *. Les études de M. Laumonier et le com-
1. M. Laumonier est d'ailleurs convaincu qu'en attaquant le faste des grands mots pédantesques de Ronsard, Boileau visait non pas son vocabulaire, mais son abus de la mythologie.
mentaire de Muret, que nous a rendu l'édition de M. Yaganay, en ont multiplié les exemples. Muret, lui aussi, est un pédant, désireux d'étaler son savoir et toujours tenté de s'exagérer Tignorance de ses lecteurs. Peut-être n'avaient-ils pas besoin qu'on leur rappelât que l'Enfant de Gythérée est l'Amour, et Phœbus le Soleil. Mais combien d'entre nous seraient capables de deviner que le Dulyche troupeau signifie l'armée d'Ulysse et qu'il faut entendre par les flambeaux du chef égyptien la chevelure de Bérénice * ? Ronsard ne s'est jamais complètement guéri de sa passion pour les périphrases et pour ce qu'il appelait, hélas ! les* antonomastesy c'est-à-dire les façons c de ne pas nommer les choses par leur nom propre », mais seulement pa^ une de leurs qualités. Diei> sait où les antonomasies l'entr^aînèrent, lui qui pourtant savait user de l'expression familière et même du mot cru avec tant d'à-propos e( d'art ! Et que de rébus! N'a-t-il pas l'air de se moquer de nous lorsqu'il écrit gravement :
Qui est celui qui n'a pas su De Pélops l'ardente flamme.
Le trdltre CEnonas déçu, Et les noces d'Hippodame ?
[ Il a fait pire. Ces allusions à la mythologie
f gréco-latine, qui ne sont que les péchés véniels
d'un érudit, deviennent des fautes de goût terri-
[ 1. Voir la préface 4e M. Vlaney à Tédition des Amours (Championi éditeur).
blement froissantes lorsque le poète prétend assimiler Tobjet de son admiration esthétique à celui de ses croyances religieuses et chanter € un vers chrétien ^> qui puisse contenter des oreilles païennes. C'est ainsi qu'il transformera la légende d'Hercule en symbole du Christ, sans que rien l'avertisse de la profanation qu'il commet à comparer l'adultère de Jupiter et' l'incarnation du Verbe. La naissance d'Hercule ne fut-elle pas mystérieuse? Les bètes domptées par Hercule ne figurent-elles pas les crimes du mohde ? Hercule n'est-il pas descendu aux Enfers ? On cpmprend le recul des gens du xvii* siècle devant ces déplorables aberrations de l'humanisme et l'indignation de Sorel dans ses Remarques sur le Berger extravagant : € J'aimerais mieux bannir tout à fait les fables des Païens que de les penser corriger en les appliquant ainsi à des mystères sacrés. » Il a raison ^ Tqut est préférable, même
4. fe relève dans l'excellent livre sur Ronsard que M. Jusserand a publié dans la Collection des Ch^ands Ecrivains de chez Hachette, et qui a paru depuis que ces pages ont été écrites, un passage où il justifie « l'inconvenance » de Ronsard par l'exemple des puritains anglais Giles Fletcheret Georges Wither et par celui de Marot qui avait représenté le Dieu des Chrétiens sous la personne de Pan, dieu des bergers. Les protestants eurent donc tort, au xvi» siècle^ de dénoncer avec indignation ce poème de VHercule chrétien. Et M. Jusserand ajoute : « Si nous sommes surpris de voir Ronsard découvrir dans les travaux d'Hercule une préfiguration de ceux du Christ, il ne faut pas oublier que les mêmes travaux faisaient, aux mêmes fins, le principal ornement du célèbre jubé érigé en 1533 par Tévêque et ambassadeur Jean de Langeac dans la cathédrale de Limoges. » Le mauvais goût de Ronsard est en effet imputable à son siècle et à l'huma-
les plaisanteries d'école, des plaisanteries à faire peur, que Ronsard se permettait, comme dans son Epitaphe dP Albert ^ joueur de luth du roi François /*'. Le Passant demande ; « Quelle mort le tua? » Le Prêtre lui explique en quatre vers d'une précision chirurgicale qu'il mourut de la pierre. Et le Passant de répondre :
Je suis tout ébahi que lui, qui fléchissait Les pierres de son luth, ne se l'amollissait 1
Ce débordement d'érodition, tout fumant ^a^prguei^/finirait par nous faire prendre en grippe la • sacro-sainte antiquité, si; les bienfaits de l'humanisme, chez un homme comme Ronsard, n'en compensaient les excès.
Le premier de ces bienfaits est de nous tenir en garde contre les mirages de notre sentiment individuel. Orgueilleux tant qu'on voudra, l'orgueil de l'humaniste ne lui vient pas de ce qu'il est € lui-même. » 11 ne s'applaudit point de ne ressembler à personne. 11 s'applique au contraire à ressembler le plus possible à ceux qui lui paraissent les plus beaux exemplaires de l'humanité. C'est leur reflet qu'il admire en lui ; c'est Homère ou Virgile qu'il couronne sur ^a tête. Il y a de la modestie dans son arrogance. Jl vit aux antipodes de ces superbes barbares qui s'imaginent que le monde commence avec eux.
nisme. Je profite de roccasion pour recommander aux « ronsajNiisants », et même aux autres, ce petit livre de M. Jusse- TvàA c[ui est un modèle de fine critique et d'aimable éruditibn.
Que les formes de toutes choses
Sojent, comDje dit Platon, encloses
En notre âme, et que le savoir
N'est sinon se ramentevoir,
Je ne le cçois, bien que sa gloire ^
Me persuac^B de le croire, ^
Car, de jour et de nuit, depuis
Que studieux du grec je suis,
Homère devenu je fusse...
% Ronsard est charmant dans cee aveux mélancoliques. Sa fierté d'avoir « haussé sa langue maternelle > et d'avoir « poussé son renom jusqu'aux cieux » ne lui fait oublier ni ce qu'il doit à ses modèles, ni la distance qui le sépare d'eux.
Mais l'humanisme a encore ceci d'excellent qu'il nous amène à sentir très vivement la solidarité morale des êtres humains à travers les âges.
Qu'est-ce que l'univers pour des yeux vierges et pour un esprit sans passé ? Que sont les collines, les forêts, les fleuves, tous les aspects de la nature, si on les dépouille de ce que l'humanité y a, depuis des siècles, attaché de rêve ou d'amour, de souffrance ou de beauté? Voici une petite fontaine sous des saules verts dont l'ombre est épaisse et drue aux pasteurs et aux bœufs. Le voyageur, qui ne sait rien, y goûte un moment de fraîcheur anonyme ; mais l'humaniste y retrouve les mêmes impressions qu'en des vers immortels a jadis exprimées un vieux poète latin. C'est le même cristal, le même gazouillement, la même douceur intime. Des empires ont croulé ; desv^' siècles ont passé sur leurs ruines : un filet d'eau murmurante réveille les mêmes songes au cœur
des hommes toujours les mêmes. Que tu te nommes Bellerie ou Fons Blandusiœ, petite fontaine,
Tu es la nymphe éternelle!
Ce serait folie de penser que la nature des Anciens était plus riche que la nôtre. Notre forùt de Gastine vaut leur forêt d'Erymanthe. Nous n'avons qu'à contempler le coin de terre. où nous vivons à la lumière de leur génie, pour que tous les spectacles, dont ils ont su rendre le charme ou la noblesse, viennent flatter nos yeux. Il n'y avait pas qu'en Grèce ou en Italie que les belles génisses, qui du pied secouent l'arène, c haussaient le front et marchaient sans servage. » Il n'était pas nécessaire de naître au temps de Théocrite ou de Virgile pour entendre
Un pasteur qui au fond des val 1^' es Fait paître son troupeau sur les pâtis herbeux, Qui tient i^n larigot et flûte au cri des bœufs.
Mais Virgile et Théocrite et Homère et Hésiode nous apprennent à regarder lîTSlre terre natale, car ils sont à la fois nos ancêtres et nos contemporains. Us embellissent notre demeure ; ils idéalisent nos amours ; ils donnent à tous nos sentiments un prolongement merveilleux dans le passé. Ce que Ronsard célèbre et poursuit dans Cassandre, dans Hélène, dans Genèvre, et même dans Marie, cette petite fille d'auberge, rencontrée c aux jardins de Bourgueil, près d'un pin solitaire >, c'est l'impérissable beauté dont les
hommes se transmettent le désir. Elles sont, elles aussi, la nymphe éternelle I
11 ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards, Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : , Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards...
Quel élargissement de notre scène et quelle profondeur dans les perspectives! M. Chamard, en étudiant Du Bellay, nous avoue que le souvenir d'Ulysse et de Jason lui gâtent un peu le sonnet : Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage... Il y regrette ces marques d'humanisme. L'avouerai-je à mon tour? Il me semble que les vers de Du Bellay\en reçoivent un plus tendre éclat et sa tristesse un ennoblissement. Derrière ce pauvre Angevin qui soupire après la fumée de sa petite maison, il me plaît d'entrevoir, dans le recul des âges, telles que les poètes les ont peintes et telles que les ont vues toutes les générations, ces grandes figures nostalgiques penchées, à l'avant de leur nef, sur les flots éternels. Rien dans Ronsard n'échappe à ces prestiges si poétiques et d'une essence si humaine. 11 se hâte au rendezvous nocturne de sa maîtresse, et sa route est éclairée par tous les rêves des hommes qui ont divinisé l'amour et qui ont nommé ces astres dont la plupart
N'a place dans le ciel que pour avoir aimé.
Sa maîtresse Ta-t-elle trompé ? Il songe que les
Catulle et les Properce, qui ne lui furent pas inférieurs, subirent la même contrariété du sort. Maigre consolation, penserez-vous. Du moins le rappel de ceé ombres infortunées Tempêche de nous entretenir de son infortune comme d'un accident unique dans l'ordre du monde. Son humanisme s'abaisse aux détails les plus familiers de la vie et les « emperle » d'un mot^qui les illumine. Le poète va cueillir lui-même une de ces salades qui lui sont herbes plus friandes que les vianues royales; puis il regagne son logis en lisant l'ingénieux Ovide :
Là retroussant jusqu'au coude nos bras, Nous laverons nos herbes à main pleinre Au cours sacré d*une belle fontaine.
Ce n'est pas une simple imitatioi^de l'antique. Ronsard ne prend aux Anciens que le mot de sacré qui relève sa sensation personnelle et qui la revêt d'une beauté mythique.
Enfin, l'humanisme est pour Ronsard une conquête, un acte de patriotisme. Racine et Boileau suivront son exemple quand ils franciseront la tragédie grecque'et la satire latine. Remercions-le devoir naturalisé Horace et Anacréon, mais plus encore d'avoir essayé de doter notre pays d'une poésie pindarique. Il n'a pas complètement échoué dans cet effort que Banville qualifie de titanesque et d'insensé. Et je ne pense pas qu'il faille se contenter de répéter avec Sainte-Beuve que c l'audace était belle. » Après Gandar, M. Laumonier a revisé le procès. Il l'a fait avec une impar-
tialité d'autant plus méritoire que sa thèse F eût incliné à se montrer plus sévère. Ses conclusions sont assez favorables. Elles pourraient l'être davantage, étant donné surtout qu'il a reconnu que le poète français € s'était asshmilé les beautés les plus saisissantes du poète thébain. » Evidemment Ronsard a dépassé la mesure. Ses maladresses sautent aux ^eux. Il a cru naïvement c au délire pindarique, effet de l'inspiration, au désordre pindarique, effet de l'art. » Il est responsable de la conception erronée de Boileau et même de son Ode sur la Prise de Namur. La servilité ou, pour mieux dire, la puérilité de son imitation s'accuse dans l'espèce de décalque qu'il 9 tenté des combinaisons rythmiques d'un poète dont les Latins eux-miêmes ne sentaient plus les rythmes I Nul ne contestera qu'il a abusé des allusions mythologiques ; et nous tomberons d'^accord c qu'il aurait dû ne conserver que les images empruntées aux habitudes permanentes, aux visioui^ éternelles de l'humanité, et y joindre celles que lui suggéraient les mœurs modernes. »
Mais ce Pindare qu'o»^ lui oppose, quelle image nous formons-nous de lui? Ses Odes triomphales m'ont laissé l'impression d'un soleil radieux, du soleil d'Olympie, de Delphes ou de Némée.
Debout, un poète d'une inspiration très surveillée, un poète extrêmement érudit', que lous ne pouvaient comf)r€ndre, — car ils n'étaient pas tous'^ôs aigles, en Grèce! — célèbre, aux sons de la musique, des héros obscurs dont il a, suivant son expression, embarqué l'éloge personnel
sur le navire qui porte la gloire de leur race ou de leur patrie. Sa. poésie ne me touche pas plus le cœur que ses héros ne devaient Témouvoir. Mais j'y ^ ^ entrevois, dans une succeswon d'éclairs, les jeux ^ du stade enveloppés d'une poussière vermeille, des combats retentissants, des reflets d'or, des fracas d'airain, des frissons de pourpre et de safran, de s^lehdides appareillages' et les mille fureurs et les mille sourires d'une nature où marchent les dieux et les déesses. Ses récits épiques, qui ne font qu'éployer leurs ailes, me '^r,gjjpellent parfois le mouvement de la Victoire de Samothrace dont le geste embrasse un vol immense. Eclatante et dure poésie, travaillée, comme la fameuse statue de Pallas Athêna, dans les riches métaux et les pierres précieuses! Le temps y a mis des taches d'ombre, mais n'en a point obscurci les sentences morales, les réflexions sur la brièveté et la tristesse de la vie, où sans doute le poète prenait sa revanche des médiocres triomphateurs que sa profession de panégyriste exigeait qu'il chantât. Il a sauvé par son génie ce qu'un païàS lyrisme avait forcément d'artiliciel. Et maintenant, lisez les grandes Odes de Ronsard. Seulement, puisqu'on ne peut plus les»
entendre^ chanter, lisez- les à haute voix. Il n'est pas toujours resté biloSn de son modèle! Il avait naturellement de Pindare l'esprit sentencieux et volontiers didactique, — héritage de nos anciens poètes, si l'on veut, — l'imagination somptueuse, l'amour de tout ce qui resplendit, le don des évocations rapides, le sens du symbole et le souffle
58 LA POÉSIE CIASBIQUE
épique. Aussi a-t-il imité, sans trop d'effort, ses vers brillants et mystérieux qui renferment comme le secret de la création, et par exemple cette strophe admirable sur les profondeurs de l'Océan :
Là sont diviiieTneiit encloses, Au fond de cent mille vaisseaux, Les semences de toutes choses.
Filles éternelles des eaux ! . ..
11 lui a facilement emprunté l'idée que les poètes sont les élus des ftieux et les dispensateurs de l'immortalité. Il dira superbement à Guy ^e Chabot, seigneur de Jarnac :
Ta vertu serait trompée.
Et non plus que ton épée Mit à vaincre Tennemi, Non plus vive serait elle Si je n'avais coupé Vaile ï>u long Silence endormi I
Aux poètes, aux poètes seuls la Nature se révèle. C'est sous l'aiguillon des Muses qu'ils pénètrent dans ses ténébreuses arcanes.
Eux, piqués de la douce rage
Dont ces Filles les tourmentaient,
D'un démoniaque courage
Les secrets des Dieux racontaient.
Si que, paissant par les campagnes
Les troupeaux dans les champs herbeux.
Les Démons et les Sœurs compagnes
La nuit s'apparaissaient à eux.
Et tous sur les eaux solitaires
Carolant en rond par les prés,
Les promouvaient prêtres sacrés
De leurs saints orgieux mystères.
Vous reconnaissez là le thème qu'avec une nouvelle splendeur Hugo reprendra plus tard dans sa pi^ce des Mages ^ mais en y introduisant un esprit tout différent, et l'arrière-pensée que nous n'avons besoin d'autre pape que de Lui.
Enfin Ronsard est arrivé quelquefois à nous rendre le mouvement des Odes de Pindare. La 'couronne qu'il Taçonna « d'une laborieuse main » pour le front de Michel de l'Hôpital a bien été c trois fois tor^e du pli thébain. > En dehors des Harmonies de Lamartine et des Contemplations de HugO; nous n'avons rien de comparable à cette ode de huit cents vers dont les strophes, si diversement colorées, déferlent l'une après l'autre avec une magistrale ampleur. Il m'importe peu que ces strophes ne soient pas organiquement des strophes, selon la poétique de Banville, mais des juxtapositions de petites strophes : elles ont l'âme et l'élan qui suppléent à l'organisme technique. La naissance des Muses, leur désir de connaître leur père, leur voyage à travers l'Océan, leur arrivée devant Jupiter, tous ces tableaux, splendides, ou charmants, forment une poésie merveilleusement décorative.
Mais, a-t-on dit, « transporter dans une ode française, à l'exemple de Pindare, de longs récits myâiiques empruntés aux traditions de la Grèce antique, c'est moins imiter Pindare que le trahir : c'est lui dérober ses couleurs pour en composer une œuvre terne et fastidieu^^ > Terne me