‹ Sur Les Grands Chemins de la Poesie ClassiqueChapitre 9 sur 18 · JBonrciei, cuorage cité · texte numérisé non relu

JBonrciei, cuorage cité

C'est dans ce lieu commun qu'il rajeunissait après Horace et après tant d'autres poètes, qu'on sent le mieux Famalgame des images antiques et de celles du Moyen Age. Les morts que l'Infernal Passager attend aux bords du fleuve épais et lourd ressemblent aux hideux squelettes de Villon. Quelle horreur de ne plus exister 1 La vieillesse n'est rien encore^ On peut, assis au coin du feu € comme une idole enfumée », assister sans trop d'amertume au renouvellement insolent de la nature et se dire qu'on préfère à l'immortelle insensibilité des rochers et des bois le souvenir des cruelles douceurs qui nous ont fait vieillir, ô Cassandre ! Mais penser qu'une heure viendra où nous perdrons jusqu'à la mémoire de notre amour ! Penser qu'un instant suffira pour nous rejeter hors du temps et qu'à peine morts nous serons aussi morts que celui qui mourut au jour du déluge! Ronsard, qui a puissamment aimé la vie, essaie d'écarter la vision de son cadavre. Du paganisme il revient à la religion chrétienne. Dans son Hymne De la Morty U se gourmande de craindre l'épouvantable Gharon.

Ha pour Dieu te souvienne Que ton âme n'est pas païenne, mais chrétienne I

Le Christ fait de la mort « un beau passage », et notre âme est c citoyenne à jamais de la ville éthérée. »

Je te salue, heureuse et profitable Mort !

Beaux vers que ne font point pâlir les vers

fT

sublimes de Lamartine : Je te salue, ô mort, libérateur céleste!,,. Mais l'ont-ils délivré de sa hantise? N'a-t-il pas, et souvent encore, répété cette ode à Gassandre, d'une mélancolie désespérée qui jaillit dans la nuit claire et retombe en pluie de baisers :

La lune est coutumière Renaître tous les mois, Mais quand notre lumière Sera morte une fois, Longtemps sans réveiller Nous faudra sommeiller.

Tandis que vivons ores, Un baiser donne-moi; Donne-m'en mille encores!...

Ainsi, toute une époque, dont les contradictions 1 iOrales et les plus acerbes conflits exaspéraient la iureur de vivre*, s'entendait, si j'ose dire, respirer et palpiter dans cette poésie tour à tour patriotique, pittoresque, symbolique, bachique et sensuelle. Elle enchantait l'esprit ; elle intéressait tous les sens; elle entretenait l'enthousiasme, et, du sein de nos misères, elle proclamait sa foi dans la beauté de la vie.

1. C'est cette, fureur de vivre qu'un grand romancier, dont nous déplorons la perte, Maurice Maindron, a si bien rendue dans ses récits historiques du xvi* siècle. Le souvenir de ces récits s'impose plus d'une fois quand on lit Ronsard.

Bien que Ronsard ait dit qu'il ne faut qu'un peu de fumée pour noircir toute la maison, sa ;»ensée persistante de la mort, — d'ailleurs tem- [>érée çàel là par Vidée de son iminortalîL', — n'empêche pas son œuvre de respirer la joie. Je ne connais que deux œuvres du xvi' siècle, et peut-être de notre littérature, qui me prodxiisent l'effet d'avoir été enfantées dans l'allégresse : celle de Rabelais et la sienne. On s'imagine aisément, au soir des austères journées d'études, ce médecin, grand artiste, dénué d'ailleurs du sentiment de la beauté, reprenant son manuscrit de Pantagruel et jouissant, jusqu'à l'ivresse, de ses imaginations et de son prodigieux génie verbal. Il s'écoute écrire en riant; il façonne, polit, cadence en riant l'innombrable rytlmmde ses phrases. De même Ronsard. Le labeur et les insomnies Tpnt décharné et blêmi :

J'ai le front renfrogné et ma peau maltraitée Retice à la couleur d'une âme achérontee.

fô LA POÉSIE OASaOCE

Mais ne nous fions point anx apparences. N'allons pas, comme Michelel, fûre de Inî c nn maniaque enragé de travail, nn homme doné là et se rongeant les ongles, le nei sur ses livres latins, arrachant des griffes et des dents des lambeaux de FAntiquilé. i QneUe absurdité! Il bouillonne de jeunesse; et sa bibliothèque, il la sait par cœur comme Vii^e savait ses Grecs et ses Latins, Ennius et Homère. Montaigne disait : c Je suis de ceux qui tiennent que la poésie ne rit point ailleurs comme elle £siit en^un sujet folâtre et déréglé. » C'est ridée même de Ronsard. Sauf pendant les jours tragiques où il ne pouvait plus c jouir de la 'franchise de son esprit i et où il a dû combattre pour son Roi et pour son Dieu, la poésie est à ses yeux non pas la vie elle-même, mais rhonneur et le rire de la vie; non pas toute Tàme, mais ce qu'il y a dans l'âme d'éternellement jeune et dans la jeunesse d'éternellement beau ; non pas toute la sagesse, mais ce qu'on peut mettre de sagesse dans nos divertissements et dans nos folies. Les vers, où il répondait aux Prédicantereaux de Genève, sont très significatifs :

Je suis fol, Prédicant, quand j'ai la plmne en main, Mais quand je n'écris plus, j'ai le cerveau bien sain. Je prends tant seulement les Muses pour ébats. En riant je compose, en riant je veux Ure^ Et voilà tout le fruit que je reçois d'écrire. Ceux qui font autrement, ils ne savent choisir Les vers qui ne sont nés sinon pour le plaisir.

J'admets que, dans son désir de se justifier des

accusations d'immoralité, il essaie de tourner en fantaisies sans conséquences ses inspirations les plus païennes. C'est pourtant bien de cette façon que, même en sa période de pindarisme, il a conçu et adoré la poésie. Et remarquez qu'au fond cette conception se rapproche beaucoup plus de celle des Malherbe, des Boileau, des La Fontaine, que de celle des Romantiques. La fonction du poète ne consiste qu'à embellir l'exifitence et à récréer l'esprit des hommes. Le poète ne lit pas dans les étoÛes la route du vaisseau : il consacre seulement la gloire des bons pilotes et des bons capitaines, et ses inventions heureuses trompent les passagers sur les tristesses du voyage.

Ronsard fut un grand artisan de joie et de beauté. Pas d'œuvre où l'effort se sente moins, où le génie s'abandonne plus librement au démon qui le pousse. Sa veine a quelque chose de torrentiel, mais qui la rend singulièrement inégale. Il a beau dire, et non sans raison, que les poètes gaillards ont un art caché qui ne semble pas un art aux versificateurs : son art est parfois si bien caché que les meilleurs yeux du monde ne sauraient le découvrir. Tel poème du Bocage royale le SonffCy par exemple, nous donne l'impression très nette qu'il est parti sur une idée très vague et qu'il ignore où le mènera son troupeau bondissant d'alexandrins. Il crée perpétuellement de nouveaux rythmes. Mais obéit-il toujours au besoin de son inspiration ? Ne cède-t-il pas à sa facilité ? N'est-ce pas chez lui une sorte de gageure? On jurerait qu'il ne veut laisser à ceux qui le suivront

rhonneur d'aucune invention rythmique. Ses contre-sens, comme celui qu'il commet en chantant l'étoge de Mgr Charles Duc d'Orléans dans les strophes les plus dansantes, seraient de nature à nous surprendre, si nous oubliions que nous avons affaire à un poète dont la pensée ne se met pas toujours d'accord avec les mesures où l'entraînent « les Nymphes et les gentilles Fées. » Le premier des poètes français, il a compris les ressources infinies du vers alexandrin; mais il l'a souvent alourdi par ses rejets de tout un hémistiche, — rejets plus acceptables dans le vers de dix pieds, — et, lorsque sa préface de la Franciade l'a maladroitement accusé de prosaïsme, il n'a pas vu que le prosaïsme en venait de cette négligence inharmonique. A quoi bon insister sur les obscurités de sa composition, sur la monotonie verl)euse et la prolixité de ses développements?

L'ouvrier dans Ronsard est inférieur au poète. M. Laumonier a tenté de nous prouver que l'ouvrier, qui « vingt fois sur le métier remettait son ouvrage », s'était rendu sans cesse plus maître de son art. Sa démonstration a fort heureusement réfuté les critiques qui attribuaient les corrections de Ronsard c à la caducité précoce de son esprit > et c à des pratiques de dévotion outrée! » Mais, sur le fond du débat, il ne nous a pas convaincus. Nous avons la faiblesse de regretter presque toutes les suppressions que Ronsard s'est imposées et de préférer en général, sauf quand il débarrasse son texte d'énigmes mythologiques, son premier jet à ses variantes successives. Il se corrige souvent à

la façon des improvisateurs, qui se corrigent beaucoup moins qu'ils ne refont, et qui, au lieu de condenser ou de préciser leur pensée, lui en substituent une autre, si bien que leurs multiples changements sont signe d'incertitude et d'abondance plutôt que de maîtrise.

Ses défauts, qui s'expliquent par le temps où il a vécu, sont encore plus la rançon de sa fantaisie. Ronsard ne résiste pas aux appels de cette folle merveilleuse. Voyez-le dans sa Réponse aux injures et aux calomnies des Ministreaux de Genève. Il se propose de les repousser simplement, éloquemment; mais, quand il arrive au reproche qu'on lui fait d^être prêtre et de courir après la mitre, l'idée d'un Ronsard mitre, c les doigts escarbouçlés, le menton bien rasé », le saisit au point qu'il oublie son indignation et même un peu la cause qu'il défend, pour se caricaturer joyeusement et, avec lui, le personnage des évêques. Certes oui, s'écriet-il, je voudrais avoir tout le chef et le dos empêché

Dessous la pesanteur d'une bonne évêché I

Lors j'aurais la couronne à bon droit sur la tête,

Qu'un rasoir polirait le jour d'une grand'fête,

Ouverte, grande, blanche et large jusqu'au front

En forme d'un croissant qui tout se courbe en rond...

Ainsi, à chaque instant, sa fantaisie l'emporte. :?on paganisme rit dans l'idylle et dans l'églogue •omme le Masque du Faune où s'égayait la jeunesse de Mijdiel-Ange. Les moindres « actualités » liti sont matière de poésie : « un bal à Rlois, un séjour à Couture, un voyage à Bourgueil, une

aventure à Paris, une fête à la Cour, une promenade, une insomnie. > Et quel poète que celui qui peut, avec la même allégresse, peindre une fresque allégorique, sculpter un bas-relief antique, ciseler dans Tor pur un bijou pour sa msijtresse, et, tour à tour peintre, sculpteur, orateur et musicien, donner à ses Discours la gravité de la haute éloquence et à ses odelettes passionnées le divin coup d'archet qui traverse les âges 1 Nous trouvons déjà réalisé en lui, au moins par fragments, ce que nous admirerons plus tard dans nos plus grands poètes. Son œuvre est pleine d'avenir. Je la comparerais volontiers à des Champs-Elysées où nous voyons passer et repasser, ^ous une lumière diffuse, les ombres charmantes et précieuses, les fantômes sceptiques et railleurs de notre ancienne poésie, et où, derrière un bocage mystérieux, le poète nous fait entendre presque toutes les voix de notre poésie future.

Avant Corneille, il a frappé le vers cornélien :

Sire, ce n'est pas tout que d*être roi de France...

André Chénier ne rencontrera pas de traits plus homériques que celui de son Polyphème ,

Qui courait à pied sec sur l'écume des flots. La vapeur seulement de la vague liquide Rendait un peu le bas de ses talons humide..,

ou encore celui des femmes,

Qui font par le métier promener leurs navettes, Où se teignent les doigts aux couleurs des ouvrages.

Notre rônsard ' 87

Hugo n'aura pas de vers pliis vastes que'ceux*-ci :

Et les chiens aboyants de Scylla monstrueuse, Qui (Tun large gosier hume toute la mer,

ni de vers plus mystérieusement cosmogoniques que cette invocation aux Etoiles :

Je vous salue, enfants de la première nuit t

Comme à Hugo, il lui arrivera de terminer brusquement une longue pièce par un tableau qui ne la résume pas, mais qui arrête Tesprit du lecteur sur une forme parfaite ou sur une splendide déchirure de l'horizon. Tantôt, dans ses Odes bachiques et dans ses Folastries, il s'avance en badinant jusqu'aux frontières du Burlesque, que franchiront les Théophile et les Saint-Âmant. Son chien est venu japper à la porte de la chambre où il s'était enfermé avec sa maîtresse ; et la maudite bète a donné l'éveil à tout le village.

Si tu ne m'eusses été tel.

Je t'eusse fait chien immortel...

Compagnon du chien d'Orion...

Car certes ton corps n'est pas laid;

£t ta peau plus blanche que lait.

De mille frisons houppelue,

Et ta basse oreille velue,

Ton nez camard et tes gros yeux

Méritaient bien de luire aux cieux 1

Dans une de ses dernières pièces, il se répand en imprécations contre le mariage de celle qu'il poursuivait, avec une verve, une âpiiété pittoresque,

une fureur héroï-comique que les jeux étourdissants du Romantisme n'ont point dépassée :

Que la nuit leur soit longue et le lit plus poignant Que s'ils étaient couchés au milieu des orties !

Tantôt ce sont des récits, qui semblent détachés d'une épopée et qui marchent à grands pas, vigoureux et resplendissants; et quelquefois aussi, écartez-en les draperies mythologiques : un conte gaulois vous rira dans les yeux, un conte de La Fontaine aussi malicieux, mais plus coloré. Hercule et lole ont échangé leurs vêtements : malheur à l'imprudent Satyre qui, la nuit, s'y trompera ! Le soir est descendu :

Là sur mainte herbe et mainte feuille tendre Les deux amants repos allèrent prendre.

Leurs serviteurs, qui le somme soufflaient Par les naseaux, sur les tisons ronflaient, D'un lourd menton refrappant leur poitrine, Autour du feu qui lentement décline.

Je m'étonnerai toujours que La Fontaine, d'un esprit si libre, si affranchi de préventions, et si bon lecteur, n'ait pas été plus tendre à l'égard de Ronsard, le seuF poète qui ait fait du La Fontaine avant lui! Il^^yaient tous deux plus d'un trait commun, outre leur goût marqué pour les belles chambrif rei? : la bonhomie dans l'expression, uïm grande sincérité, l'amour de la nature rustiqueT^ l'art de^nous communiquer en quelques mots très simples la sensation physique d'un paysage, d'une atmosphère, d'une fleur ou d'une saisoA. Je ne

conçois pas La Fontaine passant d'un œil distrait sur des vers comme ceux-ci :

Taime fort les jardins qui sentent le sauvage,,. Lorsque le ciel à la terre sourit, Lorsque tout arbre en jeunesse fleurit.

Quand tout sent bon,..

Ronsard a tant aimé la nature! Il a tant vécu au milieu d'elle et au milieu des paysans qu'il a si bien fait parler! Ses Eglogues, c'est Apollon revenu de chez les pasteurs, la lyre enguirlandée des fleurs 4u pré à Bouju. Une savoureuse étude de M. Gabillo'. sur ses dernières années nous le», montrait dans soVi prieuré de Saint-Cosme, cultivant son jardin, lier de connaître les beaux secrets du jardinage. Il remplit scrupuleusement ses fonctions de prieur ; et ses fermiers des Roches s'acquittent non moins scrupuleusement de leurs redevances. Us lui apportent à la fête des Rois € trois fouasses de fleurs de froment paitries au beurre et huit chappons bons, gras, vifs et recevables. » La maison prieurale était ornée d'une galerie rustique en saillie. « Du haut de ce balcon, la vue du prieur s'étendait sur un des plus beaux paysages de France, au moins un des plus doux et des plus reposants. Toute celte campagne des environs de Tours ressemble à un parc où la main de l'homme aurait au hasard jeté des prairies, de riches cultures, des groupes d'arbres pittoresques. C'est aussi le pays des roses... » Les parfums de sa terre natale montaient vers lui, les plus nobles de cette France que nul n'a chantée comme lui,

à qui, dans un jour de tristesse, il reprochait d'être y ^^AJ Marâtre à ses enfants et mère aux étrangers» mais que nul n'a mieux aimée que lui.

Ajoutons : que nul en son temps n'a fait admirer davantage. M. Laumonier a raison de souhaiter qu'on écrive un livre sur l'influence de Ronsard en Europe, et il aurait encore plus raison de l'écrire lui-même. Elle fut considérable; et ce caractère expansif de son génie le rend encore plus français, s'il est vrai qu'aucun pays n'ait produit plus que le nôtre des hommes dont la voix porte loin... Les Italiens nous disaient : c Vous avez chez vous plus grand que Pétrarque. » Us ne croyaient pas si bien dire! Les poètes allemands remplissaient leurs ouvrages des louanges de Ronsard. On étudiait ses œuvres avec passion précisément à l'Université de Heidelberg où Malherbe acheva ses études. Le chef de l'école silésienne, Martin Opitz, qui essayait d'acclimater en Allemagne les formes de la poésie antique, s'inspirait largement de son exemple. Quand il vint à Paris en 1630, il ne comprit rien au revirement de l'opinion française : « Ronsard, s'écrie-t-il, n'est plus appelé un poète; Du Bellay est traité à l'égal d'un mendiant. »

Mais ce fut en Angleterre que Ronsard exerça un magnifique prestige. Et justement, hier encore, M. Sidney Lee, dans un livre que je voudrais voir traduit, The French Renaissance in England^

reconnaissait la grandeur de la dette que la Poésie anglaise du temps d'Elisabeth avait contractée envers la Pléiade, et particulièrement envers Ronsard. Ce fut la France qui, par sa faculté d'assimiler et de rendre national ce qu'elle tire de l'étranger, transmit à l'Angleterre, avec ses propres inventions et ses propres idées, la connaissance de la Grèce, de Rome et de l'Italie moderne. Ce fut dans la poésie française, c'est-à-dire dans Ronsard, que les Anglais étudièrent, sinon tous la poésie des Grecs, des Latins, des Italiens, tous du moins la science d'en adapter les beautés à leur civilisation, c Notre inspiration étrangère, dit-il, est plus souvent d'origine française que d'origine classique et italienne. ]> Un seul ouvrage de Ronsard, les Discours sur les Misères de ce Temps, avait été traduit en 1568. Mais toute son œuvre était si connue que, cinq ans après sa mort, en 1590, un pamphlet satirique de Tarlton représentait les poètes, ses imitateurs, rassemblés au Purgatoire pour entendre c le vieux Ronsard n chanter sa Gassandre. On imite son patriotisme; on essaie de pindariser comme lui. Les thèmes d'Anacréon et de Théocrite, Lily les reprendra, mais de la main de Ronsard. Le rire de Vénus devant son fils qu'une abeille a piqué n'est, dans Spenser, qu'un écho du poème de Ronsard. Shakespeare enfin, Shakespeare surtout, ne se contentera pas d'emprunter à Ronsard des mots qui prouvent combien il le pratiqua, comme celui d'antres^ si fréquent dans la poésie ronsardienne, ou comme celui de scrimers, qui n'est autre qu'escrimeurs

9â LA POÉSIE CLASSIQUE

inventé par Ronsard. Il ne se bornera pas à imiter après lui V Adonis d'Ovide et à développer après lui des motifs d'Anacréon. Les personnages des Joyeuses Commères et des Peines cTamour verront avec les yeux du poète français les fleurs < qui peignent délicieusement la campagne » et décriront comme lui

... le bel émail qui varie L'honneur gemmé d'une prairie...

L'aubade de Ronsard, Mignonne, levez-vous, vous êtes paresseuse, sonnera joyeusement sur le théâtre anglais : < Ecoute, écoute, Talouette chante à la porte du ciel... Avec tout ce qui est charmant, ma douce maîtresse, lève-toi I lève-toi ! lève- toi I » Lorsque Roméo veut jurer « par la lune charmante qui pose une pointe d'argent sur la cime des arbres », Juliette l'interrompt : « Oh ! s'écrie-t-elle, ne jure pas par la lune, par la lune inconstante... ou, si tu veux jurer, jure par ta gracieuse personne, divinité de mon cœur... » Mais, vingt ans plus tôt, Ronsard disait à Hélène :

Je ne veux comparer tes beautés à la lune,

La lune est inconstante et ton vouloir n'est qu'un...

Tu es toute ton Dieu, ton astre et ta fortune!

11 y a dans le drame d'Antoine et Cléopâtre un passage où Shakspeare s'élève au-dessus de luimême. Antoine, trompé par la fausse nouvelle que Cléopâtre est morte, s'écrie dans un emportement sublime : € Je viens, ma reine ! Attends-moi ! Là où les Ombres reposent sur des fleurs, nous irons

la main dans la main, et nous attirerons les regards de toutes les âmes par la grâce de notre démarche ! Enée et sa Didon se verront déserter, et toute la foule des mânes se portera vers nous. » Vous ne trouverez aucune trace de ce délire extatique dans le récit de Plutarque. Mais c'était du même ton, du même mouvement passionné, et presque les mêmes paroles sur les lèvres, que Ronsard avait, pour ainsi dire, emporté son Hélène jusqu'au séjour des Ombres :

Là, morts de trop aimer, sous les branches myrtines,

Nous verrons tous les jours Les anciens Héros auprès des Héroïnes

Ne parler que d*amours.

La troupe sainte autrefois amoureuse accourra vers eux, et personne ne refusera de quitter sa place aux nouveaux venus, personne.

Ni celles qui s'en vont toutes tristes ensemble, Artémiseet Didon.,.

Arrêtons-nous. J'ai choisi seulement quelques exemples parmi tous ceux que cite l'auteur anglais. Il n'en faut pas davantage pour nous faire mesurer des yeux la portée française d'une œuvre dont nous devons être fiers. Rien n'est plus agréable que de surprendre ainsi, dans un des beaux éclats de la poésie shakspearienne, l'inspiration directe, authentique, du lyrisme français, et, dans le gosier de ce puissant barbare, la note pathétique d'une chanson de notre Ronsard.

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