‹ Sur Les Grands Chemins de la Poesie ClassiqueChapitre 10 sur 18 · DU GÉNIE DE CORNEILLE · texte numérisé non relu

DU GÉNIE DE CORNEILLE

Si Corneille était né en Gascogne, nous ne manquerions pas d'admirer dans ses principaux personnages les caractères du génie gascon : l'humeur aventureuse, l'instinct de la grandeur, l'amour de la gloire, l'imagination plus vive que la sensibilité, l'épée prompte et le verbe haut ; et nous trouverions tout naturel que, si voisin de l'Espagne, il en ait reçu le coup de soleil. S'il était né dans le Languedoc ou dans la Provence, en face des arènes d'Arles ou de l'amphithéâtre de Nîmes, nous verrions en lui l'héritier des vieux » municipes romains qui rebâtit sous le ciel de la France une Rome idéale. S'il avait grandi dans le Dauphinéy nous nous rappellerions ce que nous dit

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Micbelet de ces villes héroïques, <k où c'est de père en fils un invariable usage que de . se faire tuer pour le pays et où les femmes s'en mêlent souvent comme les hommes » ; et nous ne serions pas étonnés qu'une province, c où elles ont eu un courage et une grâce d'amazones » , ait donné à son poète l'idée de ses Camille et de ses Emilie. Supposonsle Lyonnais : l'esprit religieux de Lyon nous expliquera la genèse de son Polyeucte ; Auvergnat, l'Auvergne se reconnaîtra à la verdeur de ses vieillards ; Breton, nous sentirons dans ses personnages la ténacité de l'âme bretonne et sa volonté granitique ; Bourguignon, la Bourgogne a produit tant de génies oratoires ! Serions-nous surpris qu'il nous vînt de Besançon « vieille ville espagnole », et plus vieille ville féodale? S'il était Parisien : « Ah! dirions-nous, il ne pouvait en être autrement : Parisien, notre grand poète tragique devait commencer par des comédies. » Mais enfin il est né à Rouen, en Normandie, comme son frère Thomas, et même à un moment où, personne ne sait pourquoi, la Normandie jetait un tel éclat poétique que c'était un titre pour un poète que de se dire Normand. Et, bien entendu, le Normand nous apparaît aussi distinctement dans ses comédies et ses tragédies que nous eût apparu, si le hasard de la naissance l'eût voulu, le Provençal ou le Gascon, l'Auvergnat, le Breton ou le Parisien. Et, puisque chacune de nos provinces pourrait revendiquer Corneille, cela prouve que nous n'avons pas de génie plus universellement français.

Et nous n'en avons pas dont Fœuvre garde mieux les belles résonances de Tâme française dans le ton particulier des cinquante premières années du xvii® siècle. Comme tous les grands poètes, Corneille est si profondément de son époque qu'on ne saurait bien le comprendre sans elle et qu'elle ne se comprendrait plus sans lui*. Il représente au théâtre une de nos générations les plus naturellement théâtrales. De Henri IV à Louis XIV, tous nos hommes représentatifs sont à la fois de grands intellectuels et des hommes d'action. Le divorce, qui s'accentuera plus ^ard entre l'action et le rêve ou la pensée, n'est pas encore sensible à cette époque glorieuse. L'intelligence ne fait point le métier de détruire ; elle ne travaille qu'à édifier. Non seulement l'homme d'État s'appuie sur le poète, mais il est poète lui-même. Un Malherbe met toute son énergie poétique au service de l'unité nationale. Le Salon de madame de Rambouillet et l'Académie feront collaborer les plus grandes forces sociales et intellectuelles à l'harmonie de la patrie française. L'intelligence établit sa souveraineté ou du moins sa suzeraineté sur tous les domaines. C'est à elle que s'adressent d'abord les nouveautés religieuses. Le Jansénisme lui propose la rigueur persuasive de ses raisonnements. Avant de maîtriser le cœur d'un Pascal, il circonvient son esprit mathématique.

1. Je renvoie le lecteur aux belles études de M. Lanson: Corneille (Hachette) et Hommes et Livf*es (Lecène et Oudin) et, dans le premier de ces deux livres, tout particulièrement au chapitre ix : Le Rapport de la tragédie cornélienne à la vie.

Les élans du mysticisme ne font qu'accroître sa confiance en elle-même. Descartes, qui seul, retiré sur les bords du Danube, ouvre dans Tombre de l'hiver ses yeux d'oiseau de nuit, aperçoit des fantômes et entend des voix du ciel qui lui ordonnent d'écrire son Discours de la Méthode^ et, pour rendre grâce à Dieu de cette conquête philosophique, il fait vœu d'aller à pied, avant que Tannée soit écoulée, de Venise à Notre-Dame de Lorette.

C'est l'intelligence qui tourne l'imagination, qu'on a forte et grande, vers la politique. On est convaincu que la pensée gouverne le monde. On aspire au maniement des affaires et des hommes. L'orateur en chambre Balzac rêverait d'être ministre. Le spirituel Voiture, qui jugera la politique de Richelieu dans des pages qu'aucun grave historien ne désavouerait, rêverait d'être ambassadeur. On n'imagine pas de gloire plus belle que celle de l'homme d'Etat. Un de Retz dépensera dans ce jeu méchant et vain de la Fronde une somme incroyable d'habileté et d'invention scénique. Gomme on aime les intrigues et les conspirations, on aime furieusement le romanesque. La vie elle-même est romanesque. La jeunesse de La Rochefoucault passe en invraisemblances celle des Quatre Mousquetaires. Mais ce romanesque n'est qu'un chemin détourné qui nous ramène à la suprématie de l'intelligence sur les hasards de la vie. Les romans ne multiplient les imprévus, événements, accidents, catastrophes, que pour mieux nous montrer comment l'homme en

triomphe. Il n'est point entraîné par leurs remous avec une sorte d'ivresse fataliste : il les dirige, il pn fait un courant qui lui obéit et qui le dépose à la rive où il voulait aborder.

La sensibilité est forte aussi ; mais cette servante n'a voix délibérative que si elle se hausse jusqu'au langage de sa maîtresse, l'intelligence. La Préciosité est une discipline intellectuelle imposée au cœur, et le plus grand effort de l'esprit pour s'annexer la province du sentiment, pour le policer, l'épurer et en briser l'impétuosité naturelle par le respect des bienséances mondaines et des convenances esthétiques. Toute la vie de l'homme se rassemble dans la haute et claire citadelle de l'intelligence, et l'on compte pour rien ce qui en reste dans les bas quartiers des instincts et des sens. On peut cultiver le plaisir, mais on le méprise, car il ne s'accompagne d'aucun attrait voluptueux. De Ronsard à Racine la volupté sera presque entièrement absente de notre littérature.

Mais cette souveraine intelligence a compris qu'elle serait impuissante sans la volonté. Elle l'a éclairée, soutenue, fortifiée, exaltée. La religion en a pris un caractère plus actif que contemplatif. Les BeruUe, les Ollier, les Vincent de Paul se croisent contre la misère. Saint-François de Sales a le style fleuri et la main rude. Il dit d'une voix très douce que la vie chrétienne est dure *. Nul siècle n'a plus exigé de la volonté humaine ; et ses efforts ont paru si beaux qu'on en est venu

I 1. Voir le livre de M. Strowski sur Pascal (Pion).

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à les admirer pour eux-mêmes, indépendamment de leur but. Les Jansénistes, qui n'attendent le salut que de la grâce divine, l'obligent de se tendre et de continuer d'agir dans le vide du désespoir. Les passions sont ardentes ; mais elles n'ont pas la démarche incertaine et violente, car elles lui empruntent son armure et son pas ferme. Les plus hautes satisfactions qu'on demande à la vie sont en somme des satisfactions d'intelligence et de volonté. On les poursuit jusque dans les premières ombres de la mort, dont la pire cruauté semble être qu'elle nous dépossède de nousmêmes. Quand elle vient, on se raidit. On est chrétien et stoïcien, comme le Socrate de Balzac; mais on a le stoïcisme empanaché. Malherbe à son lit de mort, et déjà en agonie, reprend son hôtesse sur une faute de français. Descartes, pendant huit jours, refuse de se laisser saigner par les médecins suédois, et, sous leur lancette mortelle, s'écrie : € Messieurs, épargnez le sang français ! > C'est un mot qui ne surprendrait point sur les lèvres de Cyrano. Admirable époque, si haute en couleur, où les idées ont le dur éclat des épées et frémissent comme elles I Tous les échos s'en répercuteront à l'infini dans l'œuvre de Corneille.

Mais il faudrait expliquer comment la Providence a choisi, pour incarner en des héros dramatiques la fierté intellectuelle, l'humeur batailleuse, le génie politique, la galanterie précieuse.

le Stoïcisme et Télégance de cette époque, le Qls d'un bourgeois de Rouen, bourgeois lui-même, pas héroïque, pas galant, mal soigné dans sa mise et bredouilleur. Il faudrait l'expliquer. Malheureusement aucune des théories qui, depuis cent ans, ont renouvelé la critique n'y est parvenue. Et nous ne pouvons que constater l'écart étrange et presque fabuleux entre l'homme et l'œuvre. Les autres grands poètes ont eu des aventures, des amours, des changements de fortune, des complications d'existence qui les ont modifiés ou qui ont laissé une trace dans leurs productions. Il n'y a rien ou presque rien de tel dans la vie de Corneille. Jeune homme, «c il eut des Philis à la tête » comme tous les jeunes gens ; et il se divertit comme tous les jeunes gens de Rouen. Il figura peut-être dans les mascarades des Enfants Gâtés que les Rouennais célébraient avec pompe, et il participa peut-être à ces fêtes en gondoles et à ces sérénades sur l'eau que le Menteur Dorante prétend avoir données à sa maîtresse imaginaire et que les Rouennais entendaient souvent devant les rochers de Croisset, de Dieppedalle et du Val de la Haye *. 11 fut avocat. Il se maria. Il dut être marguillier de sa paroisse. Vers cinquante ans, il offrit ses hommages à une actrice. Mademoiselle Duparc, qui les repoussa; et il battit en retraite sur un air de victoire. Il vint sur le tard s'installer à Paris. Il gagna de l'argent et le dé-

1. Bouquet : Points obscurs et nouveaux de la Vie de Coi*neille (Hachette).

pensa, parce qu'il avait une nombreuse famille. Deux de ses fils moururent au service de la France.

Mourir pour le pays est un si digne sort Qu'on briguerait en foule une si belle mort.

Deux autres de ses enfants se consacrèrent au service de Dieu.

Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne.

Il mourut pauvre et affaibli à soixante-dix-huit ans, ayant quitté le théâtre depuis dix ans. Il était probe, sincère. Il avait pleinement conscience de son génie ; mais il portait avec simplicité le nom de Grand que ses contemporains, devançant la postérité, lui avaient décerné. Il se jugeait impartialement; il n'hésitait point à reconnaître ou même à dénoncer ses erreurs et ses défaillances de poète, en homme dont la gloire n'en peut être atteinte. Mais il était défiant : il demandait volontiers des conseils, et, comme il y subodorait toujours des intentions envieuses, il se gardait soigneusement de les suivre. Il fut jaloux de Racine, que sa gloire importunait encore davantage. Il fut aimé de Molière qui lui devait beaucoup, presque autant que Racine, et dont le caractère, je crois, avait quelques affinités secrètes avec le sien. Sa fierté était quelquefois maladroite, et, quand il s'agissait d'argent, intermittente. Nous en avons un fâcheux exemple dans l'Epitre

OU plutôt le Discours qu'en 1677 il adressait au roi pour le remercier d'avoir fait jouer à Versailles ses tragédies d'HoracCy de Cinna et de Pompée. Ce Discours est d'une éloquence et d'une grandeur émouvantes. C'est le cri triomphal d'un homme qui ressuscite. Jamais ses vers n'ont eu de plénitude plus sonore. Il y parle de ses illustres labeurs et des services qu'il a rendus, et des services qu'il rend encore.

Mais c'est par d'autres bras Que je verse pour toi mon sang dans les combats. J'en pleure encore un fils et tremblerai pour l'autre.

Et brusquement ce beau mouvement oratoire expire sur ces deux vers :

Cependant, s'il est vrai que mon service plaise, Sire, un bon mot, de grâce, au Père de La Chaise 1

Le vieil Horace a mis son casque à sa main et le tend comme Bélisaire.

Ceux qui rencontraient dans la vie ce bourgeois gauche et négligé se disaient : c Est-ce donc là le Grand Corneille ?» Il était morne, silencieux, terne et fripé comme, à la lumière parcimonieuse du jour, une salle de théâtre vide. Et l'on avait raison : ce n'était pas là le Grand Corneille. Il ne l'était que rentré dans son cabinet de travail, et les portes closes. Alors seulement s'illuminait son visage soucieux, aux traits fortement marqués, c mais propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste ^ »

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